‹ Ouvrés illustréesChapitre 66 sur 157 · AU CHÂTEAU · texte numérisé non relu

AU CHÂTEAU

arrivais, ces promesses elle allait me les écrire, cl elle va les signer devant toi.

J'avais à peine fini, que Maricou prit sur la table les! papiers qui s'y trouvaient et les déchira avec fureur.

— Ne signez rien , n'écrivez rien , Lucie 1 s'écria-l-il. Je ne veux rien de tout ce qu'on vous a demandé pour prix de ce crime. Non, rien, pas même votre main, pas même votre amour, si vous pouviez me le donner. Rien !

— Mais que veux-tu donc faire? m'écriai-je.

— Fuir, quitter ce pays, m'en aller, ne plus vous voir ni l'une ni l'autre. Ah! Lucie, Lucie, ce n'est pas ainsi que je veux vous obtenir.

— Vous comprenez, reprit Marianne en s'adressant à Mme Cros, avec cette amertume douloureuse qui accompagnait toutes ses paroles, vous comprenez qu'il ne pensait qu'à elle, rien qu'à Lucie; que moi, je n'existais là que comme une criminelle qu'il dédaignait d'accuser, et qu'il n'a jamais pu plaindre.

Des soupirs convulsifs s'échappèrent de la poitrine de Marianne ; ses traits qui respiraient, comme son langage, une certaine dignité apprêtée , dont elle avait pris l'habitude dans la lutte qu'elle avait soutenue pour sou fils, se relâchèrent tout à coup ; la paysanne aux entrailles de mère se laissa dominer , et elle reprit avec une sorte d'abandon :

— Oh I le cœur me creva alors , quand il dit qu'il s'en irait , et , pour la première lois de ma vie, je pleurai devant lui.

IMon Dieu , mon Dieu , que lui avez-vous donc mis dans le cœur contre moi ? Il ne me dit rien , ne me parla pas ; et ce ne fut que lorsque Lucie lui dit :

— Ne partez pas, je vous en prie... qu'il hésita, et peut-être seraitil parti malgré ses prières , si elle n'avait ajouté qu'-elle voulait être sa femme, que c'était son amour pour lui qui l'avait égarée.

Oui, oui, ajouta Jlarianne avec un singulier air de fierté, la noble demoiselle de Chevalaine a dit cela à mon fils ; elle lui a dit qu'elle l'aimait, et ce n'était pas lui qui suppliait à ce moment; c'est elle... Il n'y a pas tenu... lui qui détournait la tôle et qui la repoussait... Mais c'était plus fort que lui , il lui a pardonné., il lui a tendu la main.

— Et à vous? lui dit alors Mme Cros , qui prit pitié de la désolation avec laquelle cette mère lui parlait.

— Moi , reprit-elle , il ne me dit rien , et jamais depuis ce jour il ne m'a parlé de celte scène, et ne m'a parlé ni de Marie ni de son père.

Mme Cros s'aperçut qu'elle avait appuyé sur la blessure qu'elle eût.voulu calmer, et reprit aussitôt;

— Mon Dieu, comment pouvait-il aimer cette Lucie à ce point?

— Oh! oui, il l'aimait, et d'un amour qu'elle n'a pas compris, et qui, maintenant, est tout mon espoir...

Oui il 1 aimait, et si elle l'avait deviné comme moi , quand il lui dit d'un ton triste, mais terrible : — Lucie, ne me trompez jamais , ne me trompez jamais ! elle n'aurait pas fait ce qu'elle a fait.

Je le regardai quand il prononça ces paroles, et je me réjouis; car je vis que le jour viendrait où, quand son âme serait blessée comme la mienne par 1 insulte , le mépris , l'abandon, il retrouverait ce sang maudit qui est notre sang à nous autres des huttes... Et elle l'a trompé... Si vous saviez, ajouta Marianne, en baissant la voix d'un ton farouche, comme elle l'a trompé !...

A ces mois , Mme Cros et M. Camille Perrin s'approchèrent de Marianne , tandis que M. Cros écoutait d'une oreille, parcourant la chambre du regard, comme s'il pouvait y découvrir le trésor caché pour lequel il s'imposait la patience d'écouter ce qu'il appelait, lui, des balivernes.

Mais la suile de cette confidence prit bientôt un caractère qui le rendit plus atlentif.

Marianne s'était couchée sur le côié , et la tête appuyée sur sa main , elle avait pris une posture aisée et gracieuse , et qui pouvait faire oublier que cette femme avait été frappée d'une blessure mortelle; son visage en ce moment s'anima d'une expression de triomphe.

Un sourire moqueur cl léger, qui laissait deviner tout ce que celle femme avait possédé de séduction et de coquetterie, erra sur ses lèvres et elle reprit, en s'adressant directement à Mme Cros, comme à une femme qui devait la comprendre :

— Oui, elle m'a trompée! Celte grande demoiselle, qui monte à cheval, qui tire des coups de fusil , qui parle et commande comme un homme ; celte riche héritière , elle a été fausse et lâche vis-àvis de Maricou, plus que ne l'eût été une pauvre fille abandonnée, faible et sans courage.

Madame Cros, dont la curiosité brûlait d'arriver au fait, essaya encore une fois de ramener Marianne au récit de ce qui s'était passé, et dit à Marianne :

— Ainsi, il lui avait pardonné, et elle l'a trompé?

— Et moi aussi, elle m'a trompée, car j'ai été longtemps à croire

HDIT JOURS AU CHATEAU

à ses faux semblants d'amitié, et elle m'a proposé de faire ce que je n Clisse jamais osé... moi... moi... Oli I

— Qu'est-ce donc ? lit Mme Cios.

— Ce n'est pas un crime, à ce qu'elle dit... et puis 11 ^'agissait de son honneur...

Blaiianne. qui avait prononcé ces derniers mots d'un ton de mépris, réfléchit et sourit avec l'expression de dédain amer qui lui était habituelle.

— Celte licre Lucie avait un amant, dit-elle tout à coup; je le savais, car c était dans les landes qu'ils s'étaient d'abord rencontrés dan- leurs rendez-vous, et ce qui se passe dans la lande peut être caché à loutle monde, excepté aux jeu.x des liutles.

Puis, tandis que son frère dormait, gorgé de boisson, elle ouvrait la porte de son château à M. d'Astorg. Je le savais aussi; et je l'avais fait surveiller...

Vous comprenez bien que, puisque Maricou l'aimait, je voulais lout savoir, l'aile ne me l'avait ^as avoué ; mais le jour vint où il fallut bien me le dire.

Marianne s'arrêta encore, et reprit avec une exaltation violente :

— Oh I ces femmes, ces femmes qui sont nobles, et qui ont ce qu'elles appellent leur honneur..-, quelles femmes!

Kt on m'a fait un crime à moi de n'avoir pas voulu rester déshonorée, abandonnée, avilie! on ma fait un crime d'avoir tué celle qui avait pris ma place, et l'enfant qui avait pris la place du mien !

Mais porter les mains sur ses entrailles, vouloir tuer avant qu'il naisse lenfanl de son sang... c'est une aciion de dame, une action de femme d'honneur... c'est de l'honneur!...

Marianne se prit à rire ; et se penchant vers Mme Gros avec une sorte d'abandon,' elle ajouta ;

— Une nuit, elle vint chez moi aux huttes... Je veillais au pas de ma porte. Il faisait un ciel tout brodé d'étoiles , et l'air de la lande venait tout embaumé d'une bonne odeur douce.

Je vous dis cela, parce que ce soir-là je m'étais oubliée sur le banc de ma porte, sans penser qu'on pouvait m'atlaquer ainsi, pensant que c'était bien beau au ciel pour qu'il n'y eût pas un bon Dieu qui eût fait tout cela.

Triste et pourtant heureuse... Je ne puis pas vous dire, mais enfin c'était un de ces temps où on ne peut pas être méchant...

Oh! ce n'est pas une nuit comme celle-là que j'aurais lue la comtesse et son fils. Voyez-vous, quand le ciel est clair, il vous semble qu'il y a tous les yeux des saints et des anges qui vous regardent.

Je vous dis des choses qui n'ont pas de raison ; mais je pleurais toute seule sans avoir de chagrin. J'en ai bien un qui ne me quitte jamais ; mais je ne pleure plus pour celui-là. J'ai tué la mère et les enfants. Celait mon droit ! Enfin, je pleurais.

Voilà que tout à coup j'entends marcher à côté de moi et je vois Lucie qui était à deux pas de moi.

— Qu'y a-t-il? lui dis -je.

— Entrons chez toi, Jlàrianne, me dit-elle ; entrons chez toi. Je la suivis , elle ferma la porte.

— Allume de la chandelle, me dit-elle; j'ai peur. Je fis ce qu'elle me demandait.

Elle s'était assise sur la huche ; elle était pâle comme une morte, et suait à grosses gouttes, si bien que ses cheveux pendaient en longues mèches droites le long de ses joues, lille n'était pas I elle comme ça. et son visage était si tiré, si fatigué, qu'elle me sembla vieillie 'de dix ans.

— Eh bien ! lui dis-je, qu'y a-t-il? que s'est-il passé au château?...

Elle ne me répondit pas. Je voyais bien qu'elle ne savait par où commencer... J'attendis...

— Marianne, s'écria-t-elle tout à coup, il faut que tu me sauves.

— Moi?... et de quel danger? répondis-je sans la comprendre encore.

Ses dents claquaient ; elle regardait sans cesse du cùlé de la porte, comme si elle eût craint delà voir s'ouvrir.

— Marianne, me dit-elle, j'ai vu l'ombre de' Marie dans la lande. En parlant ainsi, elle ouvrait les yeux si grands et si fixes, que

je regardai où elle regardait.

C'était une image de la saint^'Vierge.

J'eus peur et je fermai les yeux, comme si j'allais la voir remuer et l'entendre parler.

Lucie se laissa aller sur ses genoux et se mit à dire en pleurant et en se serrant la poitrine :

— Oh! non, non... je ne l'aurais pas tuée, s'il ne m'avait pas trahie pour elle.

Je la regardai alors... elle s'était lout à fait courbée jusqu'à terre, le Iront sur le carreau, cl répétant:

— Non, non, je ne l'aurais pas tuée, s'il ne m'avait pas abandouiue, Inrsquil savait que j'étais perdue... 0 mon Dieu! mon Dieu!

Je ne puis vous dire par quel mot, ni comnuMit je compris tout à coup ce que je n'avais pas môme soupçonné jusque-là C'est vrai,

je n'y avais jamais songé : comme si ce n'élaîl pas une femme comme moi. comme s'il n'y avait de marque de honte que pour les pauvres filles.

— i:h bien! lui dis-jc alors, que puis-je faire pour vous sauver? Elle.«e releva lentement, se replaça sur la huche .. m.iis elle ne

pleurait plus, ses yeux brûlaient, et quoiqu'elle fût plus pâle encore qu'à son arrivée, elle ne se ressemblait plus.

— Marianne, me dit-elle alors d'une voix sourde et sèche, lu sais jetei' des sorts et faire mourir ceux que tu détestes?

Je la crus folle et je lui répondis :

— Vous savez, Lucie, vous savez aussi bien que moi quels sorts j'ai jetés et par quelle magie sont morts ceux que j'ai détestés.

— Ah ! reprit elle de la même voix sourde, inflexible et ba==c... ce n'est pas la même chose, je ne veux pas mourir, moi... Mais. . tu as empoisonné la comtesse... lu asdespliiltres. . vous en avez tous, vous autres des huttes; je ne sors pas d'ici avant que tu m'en aies donné un.

Je la comprenais, mais elle me faisais horreur.

Non, non, il n'est pas permis à une mère de tuer en elle la créa-' ture de son sang, et je lui répondis : ■ — Pourquoi un philtre?

— Mais tu ne sais donc pas- que d'Astorg est parti, qu'il ne m'épousera pas, (juc je suis perdue?

Je ne dis rien. i

— Marianne, reprit-elle en tombant à genoux devant moi, je t'enV prie... je t'en prie... il le faut... tu le peux. ^

' Je la méprisai alors tout à coup.

Llle venait de prier devant une image de la Vierge et de se repentir d'un crime, et elle se relevait pour m'en proposer un autre.

Mais moi, je n'ai jamais prié Dieu, je n'ai jamais demandé grâce... je ne me suis pas repentie... je ne me repens pas... je vais mourir... je brûlerai en enfer, s'il y a un enfer. C'est fait, c'est dit.,, mais elle... ça me révolte.

Je ne" lui répondis pas.

— Marianne, reprit-elle en criant comiire une désespérée, je me tuerai plutôt.

Je crois qu'elle l'eût fait alors.

Je ne le voulais pas .. et je lui dis doucement:

— Non, Lucie, vous ne vous tuerez pas, et vous ne ferez pas une chose... comme ça. Vous pouvez vous cacher... ce n'est pas si difficile que vous croyez ; j'y suis bien arrivée, moi pour Maricou ; puis, quand le moment viendra, fiez-vous à moi, je ferai disparaître l'enfant... je le mettrai quelque part.

—Non, non, me disait-elle, je ne veux pas... on le saurait... on le découvrirait.

A ce moment, j'essayai de savoir ce qu'elle avait dans l'âme, et je lui dis ;

— Maricou vous a pardonné d'avoir tué Marie, il vous pardonnera aussi cette faute... il reconnaîtra l'enfant de l'autre quand vous vous marierez ensemble.

— Non, non, me répétait-elle en roulant sa lèle sur mes genoux ; non, je ne veux pas que Maricou le sache.

Il le savait, elle en était sûre .. mais elle voulait faire son crime.

Alors, je ne sais pourquoi, dans la pensée de l'cn.déiourner , croyant que celle parole ne porterait coup que pour le premier moment de désespoir et qu'elle n'y penserait plus, une fois que sa fureur serait passée, je lui dis : .

— Mais si M. d'Astorg apprend que vous avez gardé son enfant, s'il sait que vous avez tout bravé pour être une bonne mère, peut-être tout cela le ramènerait-il...

— Le crois-tu?... me dit-elle en fixant sur moi des yeux pleins d'espoir.

lîlle l'aimait encore... et puis il s'appelait le marquis d'Astorg!...

A ce moment, je pris mon parti. Oh! non, non, je ne voulus pas que sa honte à elle n'eût pas comme la mienne sa punilioa et sa chaîne.

— Oui... oui... lui dis je, cela peut le ramener; prenez courage, confiez-vous à moi, et vous verrez...

Je lui fis entendre raison, et elle s'en retourna le lendemain bien décidée.

(Juant à Maricou, il ne se douta de rien ; il revint à la maison... mais je ne le voyais presque plus... ce que j'avais prévu était arrivé.

Une fois que son père s'était trouvé seul... il l'avait appelé dans le château... il le voulait voir tous les jours, et je sais (pi'il lui proposa de le faire habiller comme un monsieur, de le garder avec lui. de le reconnaître... mais Maricou ne le voulut pas... i)h! ça élé pour lui une chose bien dure, allez, que de rester avec ses babils de |iaysan, que de refuser son père qu'il aimait, et que cela rendait plus chagrin.

.Mais un jour que je lui parlais pour le forcer à céder, H me répomlit qu'il n'accepterait jamais le fruit de mon crime. Il me le dit une fois, et je ne lui en ai plus reparlé, espérant que le comte serait plus fort que moi.

.Mais Dieu sait seul ce qui s'est passé entre eux.

Maricou est resté comme il était, et ça a dû s'arranger pendant

HUIT JOURS AU CHATF.AU

kl

le voja?e qu'ils firent ensemble pour aller voir la hii'cc ducomle, une aiHrè tiaiiie île Clievalaine dont le mari venait de mourir, et qui était sur le point d'accoucher.

— Ah! dii -Jlmo Gros, c'était sans doute ma cousine de Mayenne.. .

— Oui, la mère de l'enTant dont M. Blaiichet a clé nommé It tuteur, et qui e<l morte le lendemain delà naissance de .son fils.

— Je sais, fil M. Cros.

— Oui. oui. dit Marianne, et comme M. de Clievalaine cherchait partout à .«c prendre à quelque chose pour Taiiner... car c'était un hoiiiuie qui ne pouvait ]ias vivre sans ça... il (allait qu'il eût quclqu un à qui penser ; et comme Maricoù ne voulait pas être son héritier, il emporla cet enfant orphelin pour rélever, et le raitennour- 1 ire à la clo>crie de Paslelot.

.'V cet endroit de son récit, .Marianne s'arrêta un moment comme quelqu'un qui ramasse soigneusement tous ses souvenirs, et elle reprit :

— Ce fut à cette époque -là que Lucie arriva à terme.

Je ne puis pas dire si son sfrand rustaud de frère se doutait de quelque chose; mais lui qui n'était jamais si bien qu'aux champs ou à courir à travers bois, il ne la quittait pas dune heure, si bien que, le our venu, si je ne lui avais fait un appeau auquel il se laissa prendre, Lucie n'aurait pas pu quitter le château.

— Qu'est-ce que vous avez dit ! fit M. Gros; vous lui avez fait un appeau?

— Oui, oui dit Marianne avec un rire presque ouvert, un ivrogne et un chasseur devait s'y laisser prendre.

Farrcnc vint lui dire, dans la journée, qu'on devait faire dans la nuit une battue à chiens... et ça leur \a aux jeunes messieurs de s'en aller dans les bois avec leurs meules, et de lâcher tout à coup les chiens après leur avoir donné quelque vieil habit de paysan à mettre en pièces...

Alors, gare à ceux qu'ils rencontrent. . les pauvres diable^ y laissent toujours quelque bout de leur peau; mais qu'est-ce que ça fait ?... Après ça, ils mangent et boivent des journées entières. Mais c'est un appeau.

I a battue était de l'invention de Farrenc, et le déjeuner aussi qui devait le suivre...

L important était qu'il quittât le cliâteau, et véritablement à neuf heures du soir il n'y était plus.

J'étais restée à rôder aux enviions, et je vis bientôt Lucie sortir, et venir dans la route où je devais la retrouver.

Ah ! fit .Marianne en relevant fièrement la tête avec un accent dejoie sauvage, où perça foule la haine qu'elle avait contenue jusquelà ; ah ! il n'y a plus de demoiselle... ni de chrétienneà ces heureslà. .

Elle se tordait et se lamentait à mon bras... mangeant sa mante dans ses dents... s'arrachant le creux des mains avec ses ongles...

Moi. moi, j'en avais soulVert plus, et je n'avais personne pour me soutenir et m'emmener... mais nous sommes des chiens, nous autres des huttes, et on nous compte les soulïrances comme si c'était notre pain de tous les jours.

Elle souffrait bien, et j'avais hâte de la faire arriver chez moi, car mon plan était fait... je lui avais promis de (daeer son enfant dans une clnserie... tout près, mais je ne lui avais pas dit où. Ah' c'est que je voulais la tenir... c'est qu'il me fallait un moyen de la faire obéir à ce que je voudrais.

Mais les forces l'abandonnaient, et nous avions encore bien du chenin à faire, car elle ne voulait pas passer par le chemin de la Croix -de Fer.

Elle avait peur... toujours peur... Ah! elle s'est bien aguerrie depuis elle y a passé depuis ce temps-là, et a souvent attaché plus d'une fois son cheval aux branches de la croix qui marque l'endroit où .Marie est tombée... Mais ce jour-là elle n'avait ni force ni courage. .

Vous autres... vous n'êtes forts que lorsque rien ne vous tourmente... Quand vous avez l'estomac plein et le cœur content, vous blasphémez Dieu, et vous riez de tout...

.Si vous étiez à ma place, avec un coup de couteau qui saigne et qui me brûle comme du feu... vous crieriez après le médecin et après le curé... non, non... j'irai jusqu'au bout. moi... je finirai comme j'ai vécu .. et puis, que demanderai-je au bon Dieu... de me pardonner'?... j'en ai trop fait... J'avais déjà, à cette époque, sur la conscience la mort de la mère et des deux enfants... J'y ajoutai un criine (le plus... un vilain crime, car c'était contre un innocent...

Eh bien! je porterai toutça dans l'autre monde... et nous verrons!

Pendant qu'elle parlait ainsi. Marianne s'était animée; une expression plus cruelle, plus farouche, avait animé son visage... au point que la curiosité céda à l'horreur qu'éprouvaient les auditeurs de Marianne au récit orgueilleux et familier qu'elle leur faisait de ses crimes: mais ce sentiment, ([u'ils ne purent dissimuler, ne parut ni l'intimider ni l'embarrasser, et elle reprit avec une nouvelle énergie :

— Ah ! vous tremblez de ce que je vous dis... mais vous seriez donc morts si vous aviez assisié à la scène qui se passa alors?...

M. Gros lui-même devint attentif.

Marianne continua aiii=i :

— lOnfin. les forces manquèrent à Lucie ; elle me déclara ne pimvoir aller plus loin, et s'assit par terre. Je la laissai crier et se lamenter.

Je ne sais comment vous dire ça, mais une douleur qui se lait qui se mange elle-même, une douleur qu'on rentre et qui nepar.iît, que malgré soi, ça me louche et me perce l'âme.

Tenez, quand je voyais Maricou s'asseoir tout seul dans un coin de la maison et rester'là des heures entières, les yeux fixés devant lui et sans qu'il prononçât une parole, ça me prenait au cœur, ça me le serrait au point qu'il'me semblait que j'allais pleurer tout'mon sang.

-Mais quand j'entends geindre, prier, appeler au secours, demander grâce, ça me répugne et je me sens de fer pour ces mollesses. Je m'accroupis près de Lucie, et j'attendis que l'étreinte lût passée.

Elle se releva d'elle-même et me dit :

— Allons, il faut arriver!

Ma foi, il n'y avait pas ii balancer, il fallait qu'elle restât en chemin ou qu'elle prit le plus court.

Je l'emmenai, sans qu'elle s'en aperçût, du côté de la Croix-dc- Fer.".. Comii:e la nuit était sombre et qu'elle pleurait, j'espérais qu'elle ne'verrait pas où elle passerait; mais voilà que tout à coup elle retire son bras du mien et qu'elle pousse un cri.

Je la regarde, elle était droite comme un clocher, et Jamais elle ne m'avait paru si grande Elle tendait son bras en avant comme si elle avait montré quelque chose, et se mit à murmurer d'une voix de folle :

— Marie... Marie... Marie...

Il y avait de quoi avoir peur, et je me sentis froide aussi...

Je me reculai involontairement, comme si je voyais aussi le fantôme ([ue voyait Lucie, et je me heurtai à une pierre qui me fit trébucher et tomber.

Lucie me regarda par terre et me dit d'une voix qui n'était plus la sienne : — il y a dans la voix des sons qu'on ne connaît pas, qu'on n'entend qu'une fois en sa vie, qui sont terribles et étranges... c'était comme doivent parler les morts; — elleme dit :

— C'est la pierre avec laquelle lu l'as achevée.

Je me relevai comme si cette terre m'eût repoussée debout... les dents me claquaient à mon tour, et si les jambes ne m'avaient pas manqué, je me serais enfuie à travers la lande.

A ce moment, nous entemlimes la voix des chiens qui hurlaient au loin, les chiens de son frère qui s'ennuyaient de ne rien faire.

Je m'étais promis d'en rire...

Je n'ai pouriant peur de rien... eh bien! je me dis : Ils vont venir nous déchirer ici, et ce sera bien fait. Si ça avait duré une minute de plus... nous serions mortes toutes deux.

Mais voilà qu'une douleur plus pressante traverse le corps du Lucie.

-^ Ob ! me dit-elle en se tordant et en s'asseyant encore par terre, c'est fini, je n'irai pas plus loin.

Elle avait raison, elle ne pouvait aller plus loin.

Je la traînai comme je pus jusqu'au banc de gazon qui entoure la Croix-de-Fer, et j'oubliai un moment toutes mes sottes terreurs pour la secourir.

.Mais elle n'eut pas la même force ; ses douleurs, si vives qu'elles fussent, ne l'arrachèrent pas à son effroi... et c'était une chose horrible de voir, dans la iimt. cette belle demoiselle se débattant à la fois contre les déchirements de son corps et les épouvantes de son esprit... et elle m'a dit depuis ^"■eifle avait sans cesse vu devant elle le fantôme de Marie qui lui disait toujours :

— Elle tuera ton enfant... elle tuera ton enfant!

Marianne s'arrêta à cet endroit de son récit, et, regardant ses auditeurs d'un œil où se peignait encore l'horreur de cette scène, elle reprit d'un air effaré :

— Est-ce donc vrai que les morts reviennent et prédisent si juste ce qui doit arriver?...

— Ce qui doit arriver!... répéta Mme Gros en frissonnant. Lucie avait donc raison quand elle s'écriait :

— Ils ont tué mon fils!

Les yeux de Marianne étaient empreints d'un véritable égarement , et sa parole brève et saccadée annonçait ou une émotion qui lui étreignait la poitrine, ou un affaiblissement rapide de ses forces.

— Oui, oui, dit-elle' avec ce rire affreux et livide qui abaisse les coins de la bouche et tire tous les traits du visa?e; oui , oui , c'était un fils; et, lorsque je le reçus sous la Croi.x-de-Fer, parmi les cris et les lamentations de Lucie... je me réjouis et je dis :

— Voil.'i qui me l'attache à jamais.

Marianne se prit à rouler sa tête sur son oreiller, et retrouvant tout à coup une force inouïe, elle s'écria :

— Oh! la demoiselle de Chevalaine y a eonsenli. elle l'a voulu ; elle est de moitié dans ce meurtre comme dans l'auire ; elle à retrouvé des forces pour venir avec moi à la closerie de Paslelot.

IIDIT JOURS AU CUATEAU.

— (u'i l'iait le petit-neveu ilo M. île Clicyalaine ! dit M. Perrin.

— 01:1 était l'urplielin qu'il avait ailoplé ! dit Mme Gros.

— Oui... oui. Bertrande nous attendait ; je l'avais prévenue que si c'était un fils, nous viendrions. Elle avait reçu depuis iiuit jours le nourrisson que lui avait confié le comte...

Nous arrivâmes dans la nuit, elle était seule; car Bertrand, son mari, devait passer une semaine à la foire d'Alençon.

Je lui avais déjà donné cent écus, et Mlle de Chevalaine lui apportait cinquante louis. Bertrande hésitait; mais, quand elle vitl'ar- ! ent, elle ne put résister, et elle me dit :

— Donnez-moi celui-là, et emporicz l'autre.

— Va et porte-le bien loin, dit Lucie, qui regardait son fils avec in amour étonnant.

Oui, c'est vrai comme je vous le dis ; il y avait dans elle quelque

chose qui était né avec - - -

sonenfant... Oui... oui, cet enfant qu'elle avait voulu étouffer en son sein, elle l'aimait déjà avec passion.

Marianne regarda Mme Gros d'un œil curieux.

— Avez-vous des enfants? lui dit-elle brusquement.

— Je n'ai pas ce bonheur , dit Mme Gros.

— Vous appelez cela un bonheur, fit Marianne d'un ton farouche ; c'est une malédiction, et je le sais, moi; etpourtani, voyez-vous, son enfant, quand il naît. (|uand on le voit, quand ou l'entend crier !...

Vous êtes bien mièvre et bien délicate...

eh bien ! si vous aviez un enfant, vous vous battriez contre *six liommes pour le défendre , vous vous jetteriez à l'eau pour le sauver... vous entreriez dans le feu... vous vous feriez hacher...

Ah ! mon Dieu, qu'estce que c'est que ça...

que de se brûler le corps, rien du tout...

rien... Maricoume méprise, et je l'aime tout de même... et s'il m'avait aimée!...

Marianne secoua violemment sa tète et continua :

— Eh bien! à ce moment, le cœur de Lucie était né à la vie de son enfant... elle l'aimait déjà.

Je la tenais bien ..

j'étais sûre d'elle, nais je n'étais pas sûre de Bertrande. C'est u» |]eau corps de femme qui n'a pas de sens... elle aime les beaux bonnets de dentelle, et je me suis dit qu'une fois l'argent mangé, elle élait capable de nous trahir... Alors je lui dis :

— Que veux-tu qu£ je fasse de cet enfant I... où j'irai le porter on me demandera d"où il vient.

— Mais alors?... fil Lucie en pâlissant.

— Prends une bêche, la Bertrande, lui dis-je. et viens avec moi dans le jardin.

— Pour... Oh! jamais! fit-elle en se reculant, tandis que Lucie reprenait son fils et l'enveloppait dans sa mante.

— 11 faut pourtant que l'un des deux y reste.

— Remportez votre enfant, dit Bertrande... Jamais... jamais I

— Bêle, lui dis-je, tu ne vois pas que M. de Gbevalaine te paiera do son côté et mademoiselle dé l'autre ; sans compter ce qu'elle t'apporte et ce qu'elle te donnera.

Bertrande se cacha ic visage dans ses mains: Lucie ne disait rien... Il est bien heureux qu'elle n'ait pas étouffé son enfant, tant elle le serrait contre elle.

Je m'approchai du berceau ; le pauvre innocent y dormait tranquillement.

Bertrande se jeta si vivement entre moi et l'enfant, que le berceau tomba, 'et que le petit roula par terre et s'éveilla en criant et pleurant... 11 s'était ccorché la tète, et il avait du sang sur le visage.

— Puisque lu l'as commencé, dis-je à Bertrande, achève-le. Je ne peux pas vous dire ce qui se passa dans la tôle de la nour- 'ice... mais elle resta un moment toute droite, puis leva le pied et lui écrasa la tète avec son sabot...

Mme Gros poussa un cri d'horreur.

M Perrin regarda ■ ï3S5s^-^— ^ Marianne comme s'il

voulait s'assurer de la réalité de l'existence de celte femme qui parlait avec celle effroyable assurance de ' ce meurtre épouvantable.

M. Gros était pâle et anéanti.

Marianne fit un geste comme pour rejeter sur le sort le crime dont elle parlait, et reprit ;

— Nous tenions Bertrande, et nous étions sûres qu'elle ne nous trahirait pa.s.

Elle avait tué l'enfant, je l'enterrai dans le jardin... Je voulais lui laisser la trace de son crime...

Quand je rentrai dans la chambre, elles ne s'éiaiont pas adressé une parole.

— Allons, dis-je à Lucie, il est temps de nous en retourner.

Elle se leva, mais elle tenait toujours son enfant. Je relevai le beiceau. et je lui dis :

— Mellez-le là.

— Moi, me fit-elle, le laisser ici... le laisser à celte femme...

Non. non. Ah! j'aime mieux que tout le monde sache la vérité, j'aime mieux être jierdue, déshonorée. Mais elle le tuerait aussi !

Ah! reprit Marianne, je savais bien qu'elle en viendrait là, mais il n'était plus temps.

Elle ne se doutait pas . deux heures avant , qu'elle aurait de ces pensées-là ..

Ah ! c'est que de de ■ venir mcre, cavous ouvre une antre âme dans le corps.

Mais il cta'it trop lard, car voilà Bertrande. qui était comme une pierre ass:se sur le bord de son lit, qui se lève tout de suite comme une furieuse en s'écriant :

— Mais il me le faut votre enfant!...

Lucie la repoussa.

— .Mais que voulez- vous que je mette dans ce berceau ? Vous avez ^ idé la place, il faut la remplir. Mort ou vif, il faut qu'on le Iroiive là demain matin.

— Jamais... jamais, fil Lucie en reculant. J'aime mieux l'emporter... j'aime mieux qu'on sache tout.

— Qu'on sache aupsi. lui dis-je, que vous avez fait tuer cet innocent, pour mettre votre enfant à sa place?...

— .Moi, fit-elle, je l'ai fait tuer?...

— Pourquoi donc m'avez-vous apporté de l'argent ? dit Bertrande.

— Mais je ne savais pas... je ne croyais pas...

Taris — Iinprinicrie \VaIiJer, rae Bonaparte, 44

Elle avait tue l'enfant, je l'enterrai dans le jardin.

HUIT JOURS AU CHATEAU

— Vous lie saviez pas que je ne pouvais avoir deux nourrissons sans dire d'où ils nie venaient... c'esl bien assez d'avoir à faire prendre celui-ci pouii'auire. Donnez... donnez-le-moi que je l'eminaillote, que je remliégiiine.

Pendant que Bertrande parlait ainsi, Lucie me regardait d'un air effaré, comme pour me demander secours contre cette femme.

— Elle a raison, loi dis-je... ce qui est fait est fait, et puisque vous vous êtes engluée dans le meurtre, vous y laisserez les plumes de vos ailes, ou vous y resterez.

Comme Bertrande s'était décidée, tout à coup, à tuer l'innocent qui s'était blessé par terre, de même Lucie se laissa aller à je ne sais quelle pensée... elle tendit son enfant à Bertrande, mais elle nous dit aussitôt :

— Souvenez -vous toutes deux que s'il arrive malheur... je vous tuerai... et que ce ne sera pas par la raain d'un autre, mais de la mienne.

— L'enfant a bien soulTerl, dit Bertrande d'un Ion rude, et je ne puis pas répondre.

— Il vivra... ou vous mouriez toutes deux, dit Lucie , arrangezvous.

Et sans nous en dire plus long, elle quitta la cliambre, et je la vis gagner la lande et prendre le chemin de son château.

Je restai avec Bertrande pour soigner l'enfant... il était à moitié mort, mais enlin il revint, et au point du jour j'étais rentrée dans ma maison, sans que Maricou ni personne, pas même Farrenc, ne se fût douté de ce que j'avais fait celle nuit-là.

— Ainsi donc, fit M.

Cros, ce petit nourrisson était un faux héritier?

— Oui. fit Marianne, oui, et c'est une part de plus que vous aurez à partager; quand je vous disais que mes paroles valaient del'or.

Celui-là est de moins ; et quant à Lucie et à son frère, ils seront de moins aussi , je vous en réponds... ou il n'y a pas un fusil et une faux dans la lande.

— Que dites-vous !

s'écria M. Perrin, ils sont en danger ?

— Ah! nous ne souffrirons pas de nouveaux crimes.

— Bon, bon 1 reprit Marianne d'un ton ironique, si ça peut se faire, ça doit être fait.

— Mais, malheureuse, s'écria Mme Cros, vous dites que Lucie a trompé Maricou, c'est vous qui l'avez trompé. Marianne la regarda d'un air sombre et lui dit :

— Est-ce que, quand on dit des choses comme celles que je viens de \ous dire, on a envie de mentir ? Non, elle m'a trompée, elle a trompé Maricou, vous dis-je...

Les yeux de la moribonde roulèrent un moment dans leur orbite, la douleur et la mort la gagnaient.

— Encore à boire, dit-elle, je m'en vais, et j'en ai pourtant à vous dire...

M. Cros satisfit le désir de Marianne, et lui versa un verre de son vin de Madère. Ce puissant cordial, qui avait soutenu la première fois les forces de .Marianne, produisit un effet terrible à ce moment ; il ne fît qu'irriter les restes mourants de cette vie qui s'é-

Une main arrête celle de Lucie, c'était celle de Maricou

teignait, et presque aussitôt Marianne tomba dans une espèce de délire fiévreux qui était le commencement de la violente agonie qui devait l'emporter.

Cepcnilantrespritetrànie de celtefcmme luttaient encore... elle se scnt;iit mourir, et sans crainte de la mort, elle faisait tous ses efforts pour la retarder ; car elle n'avait pas tout dit.

.^L Perrin, qui vit commencer cette lutte entre la vie et la mort, entre la volonté et la matière, lutte effroyable, désespérée, horrible, M. Perrin, dis-je, voulut arracher .Mme Gros à cet affreux spectacle. .Mais des mots lourds et entrecoupés s'échappaient encore des lèvres de Marianne, et Mme Cros était sous l'empire de cette curiosité fatale qui n'a pas de nom, et qui vous enchaîne à un lit de mort pour y souffrir et mourir. Mme Gros regardait Marianne avec des yeux

avides ; elle écoutait avec une anxiété palpitante.

— Oui... oui... disait Marianne... elle l'a trompé... dans la lande .. son frère.... le marquis d' Astorg. C'esl pourra que jel'ai tué ..

il est mort... c'était son enfant.

Ces paroles incohérenles que nous rassemblons ici en une seule ligne étaient prononcées à de longs intervalles, entrecoupées de soupirs convulsifs...

d'efforts pour se relever sur son séant...

de gestes désespérés...

La respiration devenait plus pénible... plus haletante...

Ses lèvres remuaient encore... mais sans produire aucun son.

Enfin , elle rouvrit encore lesyeux, ramassa un reste de souffle et prononça ces derniers mots d'une voix forte et très-accentuée :

— Dites-le à Maricou.

Puis elle retombasur l'oreiller... Elle était morte...

Marianne venait d expirer.

IMaricou blessé, et qu'on croyait mourant, ne pouvait prendre aucune part k ce qui allaitse passer dans le châleau, et cependant la position deve- • nait à chaque instant plus difficile.

Marianne , malgré les mots incohérents qui lui étaient échappés durant son agonie, emportait le mystère de la trahison de Lucie. Le nom d'Aslorg pouvait la faire deviner, mais elle n'en disait pas les circonstances, les détails, le moment. '

Elle emportait surtout le mystère de ce trésor caché dont .>^. Cros se préoccupait toujours.

Du reste, et par la singulière action qu'exercent sur les meilleurs esprits les choses bizarres et hors de la voie commune, l'existence de ce trésor caché qui, de prime abord, avait paru à M. Camille Perrin un de ces vieux contes semés par les romans dans les récits populaires., l'existence de ce trésor caché lui paraissait possible, après les étranges révélations qu'il venait d'entendre. Ce fait se trouvait dans l'ordre de ceux qu'il venait d'apprendre. Donc, pendant que Mme Cros était restée absorbée dans une sorte d'anéantissement, en face de cette mort terrible, M. Perrin dit à M. Cros :

— Cette femme de\ait avoir raison ; il doit y avoir dans cette maison quelque trésor caché.

HUIT JOUr.S AU CHATEAU.

— Vous ci-ovez, n'ost-cc pas?... dit M. Cros, qui seml.lait acra- 1)16, cl à qui celle observalion fil monter au visage une expression avide; vous croyez? répéia-l- il. ..

— Cela ne ni'àionnerail pas; mais vous devez comprendre à qui ii clait destiné. Silence donc fi ce sujet.

— Mais, lui dit -M. Cros, c'est dans cette chambre que doit se trouver la porte secrète qui mène à l'epdroit qui le renferme. Je veux bien garder cette chambre; mais il faudrait faire emporter ce

cadavre. ,. , ,, • ■■

— 11 gardera mieux cette chambre que vous, dit M. Perrin , relirons-nous. . , , 1

— iMais en quel endroit? dit M. Cios, Maricou occupe la chambre de ma femme. . , .

— Venez tous deux dans la mienne, je trouverai bien un coin pour me loger. . . .

M. Perrin fit appeler Adrien, le troisième domestique qui avait suivi Jl. Cros . et lui recommanda de ne pa.s quitter la chambre ou gisait le corps de Marianne. . , , ,

— Comme celle femme est morte assassinée... tu tiendras la porte (■onstiimiiienl ouvcrlc ; tu laisseras entrer qui voudra; ipais tu ne permetlras à personne de s'enfermer seul dans cette cUambrc... Si Ion voulait l'y contraindre, appelle, et moi ou M. GiM.s nous viendrons à Ion aide. . .

Cette précaution prise, il pria Mme Cros de le suivre., «t tous Irojs se rendii eut dans la chambre de M. Perrin.

Le jour commençait h i)oindre, et c'était le moment ou M. de Fernic \enait enfin'de partir du chûleau pour aller à la' recherche

de Lucie. ,, ,■ ,

\L Perrin quitta presque aussitùtla chambre pouralier. d une part, avertit Corinne, qui veillait près de Maricou, de se rendre près 4e sa maîtresse, cl, de l'autre, pour observer ce qui se passait diwis Je cliAleau. . . j- -, • ,•

Mme Cros, qui, jusqu'à ce moment, avait pour ainsi aire ele portée jKir la rapidilc des événements, soutenue par leur vioience, se sentit défaillir tout à coup. , . , ...

lui elTel. cela devait être, une prompte et vive réaction devait s opérer dans le cœur de cette belle et jeune femme, du moment qu un inslani de rénexion devait lui permettre de se considérer, et de regarder où elle se trouvait.

Mme Cros était dans la situation morale ou elle se lut trouvée physiquement, si, toute parée de blanche mousseline, des fleurs a la main et au front, les pieds chaussés de salin, elic eût éle surprise dans un bal par un incendie, forcée de fuir, courant à pied à travers la boue, et se jetant dans quelque sale repaire, parmi la crasse et les haillons de quelque famille avinée.

Tant que la terreur eût duré, elle n'eût vu que 1 asile; mais une fois l'esprit plus calme, le cœur rassuré, die eût regardé autour d'elle, elle se fut levée avec effroi de la chaise fétide sur laquelle on l'eût fait asseoir, elle eût serré autour d'elle sa hlancbc robe prèle à se salir au contact de ces ludouses guenilJes, et, prise d'un nouvel effroi , elle se s&iait écriée : = Maintenant je veux rentrer chez moi. Chez elle, dans sa ma.isftn élégante et parée, où eUe pouiravt sans crainte appuyer sa mai,* ,de ÇiUiin Wauc sur les mevtbles de satin à fleurs. ,

Elle eût voulu retourner aheg. elle, ou le jcmr est sombre parce qu'il est voilé cl non parce qu'il est sali ; elle eùl laissé, pour fuir de cet asile immonde, ses fleurs, ses parures, ses diamaols.

Ce fut uu sentiment pareil qui la domina, lorsque revenue des élonnements rapides cl successils qui la frappaient depuis quelques heures : , ,, - •

— Partons, quittons cette horrible maison , dit-elle a son mari.

— Oubliez-vous iiourquoi nous sommes ici? lui dit M. Cros.

— Ah! monsieur, lui répondit-elle, que m'importe cet héritage de quelques centaines de mille francs qu'il faut venir prendre les mains dans le crime et le sang? Je n'en veux pas, retournons a Pans. Pour rien, pour rien au monde, je ne veux m'occuper de cette horrible afl'aire, •

En ce moment, elle comparait sa nouvelle existence de quelques

jours il celle vie douce, calme, toulc faite, et si gracieusement faite,

à laquelle on l'avait arrachée pour la jeter, elle qui avait eu peur

■ d'aimer de peur de soutïrir, au milieu des convulsions, des passions

les plus irritées et les plus cruelles.

— Vous ne pouvez partir, lui dit M. Cros; cette affaire est trop grave, votre présence nous est nécessaire; d'ailleurs, il le faut, ajoula-l il d'un ton absolu.

— Bien ccrlaiiiement, monsieur, lui dit Mme Gros, vous ne voulez pas me faire viulence. et le récit de toutes les horreurs que nous venons d'apprendre ne vous a pas tellement monté au cerveau, (lue vous vous sentiez capable de les imiter. Je vous déclare donc que je ne resterai pas une minute de plus dans ce château, dussé-je partir

— Madame, reprit M. Cros d'un ton encore plus absolu, il faut 'Jemeurer ici... il faut attendre la lecture de ce testament; il faut que je sache si celte ressource nous reste encore, ou si nous sommes ruinés.

Cette parole, qui venait frapper Mme Ci-os comme la foudre, et d'un cûlé où elle n'avait jamais pensé pouvoir être al'.einto, la e.oua sur le l'aulenil qu'elle était prèle à quiller pour aller donner e.lemème les ordres nécessaires pour son départ. . . ., •.

— Ruiné';' répéta t elle en regardant M. Cros d un air stupéfait, mais ipii montrait qu'elle n'avait pas l'exacte conscience du mot qu'elle avait entendu. . „.

Oui reprit M. Cros, il faut en hnir une fois pour toutes.. Uui, "mes afi'aires sont embarrassées. J'avais compté sur la spéculation que j'étais venu organiser ici avec M. Perrin , pour me tirer tout d un coup de ces embarras. Mais, après ces évébemenls, il ny faut plus penser; on ne renoue pas une pareille combinaison lorsqu elle a été rompue.

Mme Cros écoutait son mari sans le comprendre.

\près toules les émotions qu'elle venait d'éprouver, cette horrible .nouvelle, qui lui était ainsi jetée tout à coup, ne pouvait se faire jour jus.|uà sa raison; elle se demandait si la révélation de tous les criincs qu'elle venait d'entendre raconter n'avait pas produit en elle une sorte de V6rtia;e, qui lui montrait sa vie perdue, comme toules celles dont elle av^it «^.pris l'histoire. Mme Cros ne disait rien ne répondait rien ; elle regardait son mari avec cet elonnemenl ininlelliïcnt qui suit une vjûSetute commotion.

^Ouant à M. Cros. noiis «e saurions dire quel calcul, ou quel mourenient involontaire l'aval poussé à faire si brusquement cette étranae conQdencc àsa fooiUMC-

Emporté lui-même pai- leiUrainemenl que toute action puissante exerce sur celui qui en est le témoin, avait-il lais.'^e échapper ce se ■ crel à la svite des secrelsde Marianne, comme un soldai tremblant naguère s,ftit eelui qui le précède dans ^e danger ou il rf cul oser passer?... fut il , au contraire , assez nftajue de lui pojir juger qu a ce moment il échapperait aux récrirait»«tions , aux reproches, aux larmes de sa femme?... . . ,,

Ouellc que fût la cause qui le déteri»ina, il réussit complètement car elle ne lui adressa pas une parole; seulement elle cessa lout h coup de le regarder, attacha ses yeux sur le sol, et, immobile, anéantie, la tôle abai lue sur sa poitrine, elle murmura sourdenjcnl ces mots :

— Ruinée... ruinée... , .

M. Cros, cependant, fut ipouvaolé de l'elat de sa femme et , ne

sacliant comment la secourir, il appela de toules ses forces Corinne et M. Perrin ; mais , an moment où il ouvrit la porte , il en enrtit pousser des cris aigus , il eutondil monter rapidement 1 escalier... Presque aussitôt une femme parut, courant pour éviter des gens qwla'piiursuivaicint. et colle t'oiuuie. égarée par la frayeur, se jeta violemment dans la prcniière porte ouverte «pu se présenta devant qWv , et elle repoussa M. Cros qui voulait sopi.oser a son passage . et elle se précipita dans la chambre eu criant :

— Glace! grâce!... Saa\cz--iaoi. , , a Cette femme cctaW Lucie : elle tenait dans ses bras le cadavre

sanglant de sou enfant, dont la tète pendait rou ant sur les Qancs de sa mère, à la merci de ses mou\eme.uls convulsits :

Les cheveux de Lucie élaiont en désordre, ses yeux ronges cl agiles d'une sorte do ro;aiio!i rapide; tout son corps vibrait, et elle répétait sans cesse les mots :

.-^ Sauvez-moi!... saijvez-iinfti!... , , -, .

A cette eil'ravante appuritioii, Hm €.ros s- leva, cl resta droite et ferme comme une statue de pierre, sans reiiu-d dans les yeux, sans mouvement dans \&> trait* : à les regarder en ce moment, on n en pu savoir laquelle des deux était la plus folle , car elles semblaient 1 être tantes deux. , , . . . „

Lucie, cependant, regarda Mme Cros. s approcha vivement, et se serrant tout près d'elle , elle lui passa pour ainsi dire ce cadavre d'enfant dans les mains, en lui disant lout bas :

— Cachez-le... cachez-le .. ils veulent me le prendre. Par une obéissance matérielle au geste de Lucie. Mme Cros prit

ce cadavre d'enfant, sans le savoir, sans comprendre ce qu'elle touchait ■ mais ses veux s'élaut portés sur lui, elle vit enfin, cir elle ne voVait plus, elle poussa un cri, laissa échapper le cadavre, qui tomba par terre, et elle même tomba évanouie sur un siège.

— \h' s'écria Lucie, en tirant de son sein he couteau dont elle avait frappé Marianne, tu veux le tuer aussi,.. Vous mourrez toutes deux... je vous l'ai promis...

Le couteau était levé. Mme Cros allait pcrir...

Une main arrêta celle de Lucie : c'était celle de Maricou ..

Comment se faisait^il que Maricou fût si précisément arrivé pour arrêter la main de Lucie au momcnl ou elle all«t frapper Mme

'ori se rappelle que M. Perrin était sorti pour aller chez Corinne, qu'il avait laissée veillant avec Gros-René près de Maricou.

HUIT JOIÎHS AU CHATRAU.

.Hl

Oi", pendant que leurs inaîires écoutaient le réi^il ijue leur faisait M ii'ianne , les lions domestiques avaient trouvé l'ort cnnuveux de veiller auprès d'un homme qu'ils crojaieiil près de passer de vie à trépas , et , n'osant eomplétemerit désobéir aux ordres de M. Gros , il- avnifnl essayé de se satisfaire un peu. Pour ce faire , ils avaient piis l'un et l'autre une grande résolution: Gros-René s'était risqué :i (|uitler un moment la chambre, et Corinne avait consenti à y demeurer seule.

L'expédition de Gros-René avait pour but d'aller chercher à l'office une bouteille de rhum, avec le? autres ingrédients et les ustensiles nécessaires à la confection d'un bol de punch. Pendant ce temps (:orinue consentait à demeurer seule , mais à la condition très-expresse que, si Gros Kené la laissait seule pendant plus de dix minutes, elle abandonnerait son poste.

Gros-René tint exactement sa parole, et si l'on se rappelle que ces deux serviteurs avaient chaudement embrassé, l'un la défense de son maître , l'autre le parti de sa maîtresse , on sera porté à suppiiser que Gros-René avait quelque intérêt à revenir avec cette exactitude auprès dune fille ([u'il considérait comme son ennemie.

Corinne était trop occupée de sa frayeur pour faire attention èr cet empressement de M. Gros-René ; de façon qu'elle l'accueillit avec une reconnaissance qu'elle eût été à radie lieues de lui témoigner en toute autre circonstance. Gros René prépara le punch avec un air d'inquiétude très-marqué, tout en examinant Maricou, dont la respiration , plus libre et plus calme , annonçait qu'il était plongé dans un bon sommeil.

Quand il eut acquis cette certitude , Gros-René par«t plus tranquille ; il posa le bol du puuch sur une table , offrit une chaise à Mlle Corinne, et tous deux , bien et dûment attablés de chaque côté du vaste récipient, commencèrent à goûter la précieuse liqueur, qui se trouva à point.

— Eh bien I fit Gros-René , vous aimeriez mieux être à Paris , n'est-ce pas, que dans ce maudit pays d'enfer?

— Je crois , dit Corinne , que c'est votre avis aussi bien que le mien.

— Je ne dis pas non, fit Gros-René, quoique, entre nous soit dit, les profits arrivent quelquefois vite en voyage.

— Je ne vois pas ça , dit Corinne d'un ton de mauvaise humeur.

— Tiens I fit Gros-René , en lui versant un verre de punch, est- •ce que JI. Perrin n'est pas généreux'

— JI. Perrin?... fit Corinne d'un air de parfait élonnement ; et à quel propos M. Perrin serait-il généreux avec moi?

— Je le croyais am.oureux de madame, dit Gros-René avec une parfaite désinvolture.

— Quelle bêtise! un homme comme W. Perrin, fit Corinne d'un ton de parfait mépris, .amoureux de madame... ;;" homux' qui a des favoris et un bonnet de coton 1

— Ça n'empêche pas le sentiment, fit Gros-René.

— Ma foi, qu'il soit amoureux ou non, c'est son afl'aire. '"'adame ne s'en soucie pas mal, de M. Perrin.

— Ça, c'est probable, d'autant que madame s'v connaît. Corinne repoussa son verre, à cette phrase prononcée d'un air

passablement équivoque.

— Merci de votre punch, vous là-bas, si vous voulez parler comme ça. Madame est la vertu même , entendez-vous ? et capeut compter pour de la vertu, attendu que M. Cro,s n'est pas 'un si charmant mari.

— Votre place doit êire bonne, sacrédié! Ut Gros-René d'un ton sentencieux ; elle doit être fameuse, pour que vous parliez de votre maîtresse comme ça.

— Et comment voulez-vous que j'en parle?

— Dame! fit Gros-René, tout le monde sait...

— Eh bien! quoi donc!

— Eli bien! ce beau jeune homme...

— Quel beau jeune homme ?

— Vous savez bien, celui qui...

— Tenez, fit Corinne avec indignation , vous ne savez par quel bout vous y prendre pour dire du mal de madame; mais il n'y a pas déjeune homme ni bean ni laid, il n'y a personne.

— Je le crois, puisque vous me le dites ; mais j'ai bien envie de croire aussi qu'en ce cas ça vous passe sous le nez. Pour en revenir à M. Perrin, voilà , depuis deux jours que nous sommes ici, que je m'aperçois qu'il cause souvent dans des coins avec madame, sans compter qu'il y a des signes d'intelligence, à propos de tout ce qu'on dit et de tout ce qu'ils disent, comme s'ils v entendaient toujours quelque chose que le^ autres n'y entendent point.

— Madame est ici pour des afl'aires assez importantes, reprit Corinne, pour avoir besoin de parler souvent à M. Perrin.

— 11 me semble, reprit Gros-René du môme air malveillant, qu'une femme ne saurait avoa- de meilleur couseiller que son mari,' lorsqu'il s agit de ses affaires, et que c'est de tout autre chose (lu'ils parlent tous deux.

— Ah çà! dites donc, fit Corinne, il me semble que cavous iinit que madame eût un amant... Combien monsieur vous a-t-il promis pour l'espionner?

Celte brusque déelaralinn déconcerta le s.Tng-froid ilc. Gros-Iîpné, et il se mit à se balancer sur sa chaise en disàiil ;

— Ma foi, que madaïue ail un aniant nu n en ait pas, (pie ce soit M l'errin ou un autre, ça m'est bien égal..,

— En ce cas, dit Corinne, pourquoi me questionnez-vous touiours de ce côté là? -

Gros-René ne répondit pas, et resta un moment plongé dans des reHexions assez profondes ; puis il sembla prendre un parti décisif, s'accouda sur la table, regarda finement Corinne, et lui dit tout à coup. ^

— Kst-ce bien vrai que madame est... là... tout à fait sans rien à se reprocher, au sujet de M Perrin et d'autres?

— J'en mettrais ma main au l'eu, fit Corinne ; tenez, Gros-René, sur comme il n'y a qu'un Dieu, c'est une honnête femme, et pardessus le marché, une bonne femme.

— Eh bien ! fit Gros René en baissant la voix , monsieur est en ce cas, un mauvais gueux.

— Ah! fit Corinne en s'accoudant à son tour, et sans que ni I un ni l'autre ne s'aperçussent que Maricou, arraché de son sommeil par le bruit de leurs voix, pouvait enteiidre leur conversation.

-- Oui. répéta Gros-René, monsieur est un méchant gueux, et je ne veux pas qu'il soit dit que je l'aie aidé à faire mie mauvaise action.

— Une mauvaise action... et contre qui ? dit Corinne.

— Contre madame.

— Bah! fit Corinne. Et comment ça?...

Gros-René réfléchit encore et reprit :

— Ça serait bien long à vous expliquer, mais c'est égal. Voici la chose : 11 paraît que . pour la première fois de sa vie , madame ne veut pas laisser aller les alTaires à la guise de monsieur... c'est-àdire que, d'après les conseils de M. Perrin, elle voudrait mettre à 1 abri dt's spéculations de monsieur la part de l'héritage qui va lui revenir ici.

— Ça vous explique alors les conversations particulières de madame avec M. Perrin.

— Certainement, fit Gros René; mais il paraît aussi que monsieur tient absolument à avoir à sa disposition tous les droits de madame, et que, ne sachant comment la forcer à lui cédet. il s'est imaginé que , s'il peut découvrir qu'elle a fait quelque imprudence qui lui donne la maiu sur elle, il en obtiendra tout ce qu'il voudra.

— Mais c'est une indignilé indigne! s'écria Corinne avec stupéfaction.

^ —Bah! hall! fit Gros- René, ce n'est pas le premier mari que j ai connu, à qui les escapades de sa femme ont servi pour faire de son côté tout ce qu'il voulait.

— Oui, certainement, je conçois, fit Corinne, que monsieur ne se gène pas, lorsque madame se permet... Dame ! chacun de son côté... cest assez commun... Mais pour des affaires d'argent, c'est ignoble...

— Voici le mot, fit Gros-René ; avec ça que depuis quelque temps il est très-fort pour promettre et ne pas' tenir.

— Qu'est-ce donc qu'il vous a |iromis et qu'il n'a pas tenu? .

— Rien, rien, fit Gros-René; suffit que vous soyez avertie, et (|ue madame sache que c'est moi qui vous ai dit tout ca , parce que je sais que madame ne m'aime pas.

— Dame! fit Corinne, vous n'étiez pas de sou bord à la maison , et encore a Alençon... ce qui s'est passé à l'auberge

— Après tout je suis au service de monsieur, il faut bien tfuc je lui obéisse... en apparence, mais ça n'empêche pas qu'en secret je suis pour madame. Ainsi , dites-lui' de faire attention, et aussi pour quelque chose dont elle ne se doute pas.

— Pourquoi donc?

— C'est au sujet d'un trésor caché dans la maison.

— Ah 1 fit Corinne en ouvrant de grands yeux : d'où savez -vous?

— Suffit que je le sache... seulement...

Gros René regarda soigneusement autour de lui et reprit tout bas :

— 11 y a ici quelqu'un qui sait le secret du trésor...

— Qui ça? fil Corinne.

— Heureusement qu'il est bête comme un pol...

— Mais enfin, qui ça?...

— C'est Adrien...

— Le cocher de madame?...

— Oui... Voici comment il apiirit la chose. . Lorsque nous sommes revenus des Imites, Adrien a coinmeiicé par aller mettre ses chevaux à l'écurie, et... vous savez cominent il est... ses chevaux, c'est sa passion... il se passerait plutôt de boire et de manger que de ne (las les soigner... Il est donc venu au galop m.inger un morceau sous le pouce....

— Mais j'y étais, dit Corinne, si bien qu'il a quitté le souper p.iur s en retourner tout de stiile se coucher sur les bottes de p.ulle dans la soupente, au dessus de l'écurie ..

— Kh bien 1 voiià ce qui tait qu'il a eu vent de la chose.

— A l'éeurie?.,.

— Juste... Vous n'avez pas remarqué une chose, c'est qu''il n'a pas été question, toute la .soirée, du grand M. de Clievalaine...

HUIT JOURS AU CHATEAU

— C'est vrai, fit Corinne, où ul-il donc passe? ^ . . . ,

— Tandis que cliacun était à soupei- d'un cote, ou a faire des conversalions de l'autre, le grand Clicvalaine est descendu aux écuries avec sa sœur, et s'est mis à seller son cheval. Adrien a éle sur le point de lui offrir ses services, mais il y a un mot qui 1 a lait tenir coi.

— Quel mot? . . , i , „

— Sa sœur lui a dit -, « Pas de bruit... tu feras sortir ton cheval par la porte qui donne sur l'allée sablée, el tu sortiras par la porte du Saut-de-Loup, pour que personne ne se doute de ton absence. » Vous comprenez que, du moment que c'était une chose secrète ca donna envie à Adrien de savoir ce que ça pourrait ôlre ; il ne soultla pas dans sa soupente, et il entendit Mlle Lucie qui disait à son Irere, qui ne paraissait pas bien pressé de partir :

— « Il faut que ce soit fini celte nuit. Marianne connaît 1 existence du trésor, j'en suis sure... elle ne joue pas de franc jeu avec nous. Je ne l'ai pas revue depuis qu'elle a forcé Farrenc a avouer à Maricou oii on avait caché ce M. Perrin, el je sois, d'un autre cote, qu elle a eu une entrevue dans la lande avec M. Gros.

— «Je suis de ton avis, a repris le frère; mais quelle nécessite d'amener M. d'AM«rg dans le château, pour lui faire prendre part à notre plan? Puisque tu sais par où on peut arriver au caveau ou est le trésor, nous pouvons bien y aller tous deux cette nuit, sans qife M. d'Astorg... , , ,,,, , . „, „,,

— (c Ne doit-il pas être mon mari ? a repondu Mlle Lucie, et n at-il pas autant d'intérêt que nous au succès de cette affaire? »

En ce moment, un profond soupir et un mouvement de Maricou firent tressaillir Corinne... ...

Gros-René se leva, se pencha vers le malade, et il reconnut qu u avait les yeux fermés et qu'il paraissait dormir comme avant :

— Ce n'est rien, c'est quelque douleur qui l'a lait remuer, dit Gros-René; il est assommé, il n'entend rien. . ^ , ,

— D'ailleurs, quand il entendrait, il n'est pour nen dans tout ça.

— Ce n'est pas mon avis, dit Gros-René en reprenant sa place,.. Ce n'est pas pour rien que madame a reçu ce gaïUard-là une partie de la nuit... S'il est ce qu'on dit dans la maison, il en sait plus long que personne...

— Et qu'est-ce qu'on dit? , . . ,.

— Que c'est le bâtard du feu comte, et que celui-ci 1 a reconnu dans le testament... Mais ce n'est pas de cela qu'il s agit...

— C'est vrai... Et Adrien n'a pas entendu autre chose l...

— Si fait il a entendu que Mlle Lucie disait à son frère :

— Tu trouveras .\rthur d'Astorg à la Croix-de-Fer... Prends bien garde surtout ([ue l'on ne le voie ni s^orlir du château m revenir avec Arthur. - ,, - i

Puis elle a ajouté comme par réflexion : — Si Marianne se aoutuit de cela, tout serait perdu. ,

— Tiens! fit Corinne, que diable celle Marianne a-t-elle a voir là-dedans?... une ancienne cuisinière...

— Je ne sais pas ce qu'elle a à v voir, mais vous n avez qu a vous rappeler ce qui s'est passé celte nuit quand elles se sont rencontrées dans le corridor ici au bout, et que cette Marianne criait : «Tu m as trompée 1 » jusqu'au moment où la demoiselle de Clievalaine lui a planté son couteau dans la poitrine.

— Au fait, dit Corinne, il serait bien possible...

— C'est sûr, dit Gros-René... Ce grand Chevalaine est si bêle qu'il se sera laissé tirer les vers du nez par la sorcière, qui alors, pour se venger, aura fait la chose de nieltre le cbâleau au pillage el de tuer l'enfant... ,, „,, , , , ^, r. •

— C'est pis que les mystères du château d Udolphe, fit Corinne ■i voix basse.. Est-ce vrai qu'elle a crié : Ils ont lue mon fils!

— Tiens 1 toute la maison la entendu.

— C'est drôle, fit Corinne... El où sont monsieur et madame .'

— Avec la vieille, qui se meurt, et qui doit avoir appris à monsieur l'existence du trésor, attendu qu'il voulait la faire entrer ici celte nuit. Je le sais bien, puisqu'il m'a promis mille ecus s il le trouvait. .

— C'est drôle tout ca, fil Corinne ; je n y comprends rien.

— C'est possible, il y a bien des choses que je ne comprends pas. . . Jlais je ne vous ai pas dit le plus important pour madame... C est qu'il parait, d'après ce ([u' Adrien a entendu, qu'on descend dans le caveau où est le trésor par la chambre qu'occupe M. Perrin. C est pour ca qu'on avait voulu le faire disparaître aux huttes.

— Tiens! mais ils avaient bien pris leurs précautions... Mais alors, comment le frère et la sœur, avec M. d'Astorg, comptaientils v aller, puisque M. Perrin était libre ?... • , ,-■

— Voilà ce qu'il n'a pu savoir, parce qu'ils sont partis de 1 ecunc au moment où ils disaient :

— Eh bien ! si nous ne passons pas par celle chambre... nous passerons par celle.... , .,-,...

Laquelle à présent ?... voilà la question... Une idée m est venue pue c esl celle de monsieur... En ce cas, il faut (lue madame le s'ache parce que, voyez-vous, Corinne, si monsieur louche a ça, c'est autant de flambé pour madame. 11 y a de vilaines allaires sous jeu. J'ai le nez fin... je sais ce que je sais...

Cette conversation, entremêlée de petits verres de punch, avai< duré un temps considérable, et voilà où en étaient nos deux interlocuteurs au moment où M. Perrin , qui avait laisse M. et Mme tros dans la chambre, vint avertir Corinfie de se rendre près de sa maitrcssG

À ce moment, Maricou se lève et dit à M. Perrin:

— Aidez-moi à sortir de celte chambre, monsieur; il faut que je parle à l'instanl à Mme Cros el à vous.

— Vous êtes trop soulTraiil... lui dit M. Perrin. .

— 11 faut que je vous parle aussi, monsieur; le temps presse, et si Mlle Lucie... ., ... . , „„„„„

— Elle a quitté le château, et 1 on ne sait ce qu elle est devenue...

— N'importe, il peut arriver encore d'affreux malheurs, til Maricou. Ce fut pendant qu'il se rhabillait que l'on entendit tout a coup

les cris de Lucie de Chevalaine qui, comme nous 1 avons dit, semblait fuir devant quelqu'un qui la poursuivait.

Maricou s'élança après elle; mais il elait si faible qu il ne put 1 ai- Icindre avant qu'elle pénétrât dans la chambre ou était Mme Cros

Heureusement pour elle il arriva assez à temps pour arrêter le bras de Lucie au moment où elle allait frapper.

Nous dirons, dans la troisième partie de ce livre, ce qui avait aeterminé celte suite d'événements et comment ils se dénouèrent.

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