TROISIÈME PARTIE
Nous avons abandonné notre lecteur au moment Çu Maricou , blessé et presque mourant, arrivait dans la chambre de M. Perrin, e arrêtait le bras de Lucie de Chevalaine qui allait frapper Mme Cros. Celle-ci était tombée évanouie, el l'enfant de Lucie gisait a ses
'" Dans le désordre où élait plongé le château les cris de Lucie avaient de nouveau attiré la plupart de ceux qui 1 habitaient du cote
''on îe's'e Speler "que Fernic était resté longtemps dans le château pour y découvrir Lucie, el qu'il n'en élait guère sorti qu au
''"NoutVvons dit aussi que quelques-uns des sauvages habitants des mutes avaient été arrêtés, et que tous, grâce au désordre qui régnait (inns le château, s'étaient échappés.
n nous faut expliquer maintenant comment celle évasion avait eu lieu, et pourquoi la sortie tardive de M. de Ferme avail ete remar-
'^"oans le premier moment de trouble , on avait jeté Farrenc et ceux de ses camarades dont on s'était saisi dans une espèce de cellier voùtéqu servait comme de vestibule aux caves du château, dans ksquelles on descendait par un escalier dont la porte se trouvait
''''Lorsque"ceshommes, si féroces un instant avant se trouvèrent dans 1 obscurité d'une niîil profonde, cette espèce d intrépidité crue le doi Us avaient fait preuve en s'emparanl du château tomba ton a COUP et presque tous se couchèrent par terre en poussant de.s cr . de dé'sespoi. et en accusant Marianne et Farrenc de les voir entrai-
"IfcTU^^Éau mSSlfpeut prouver combien la liberté esl le droit natm-èlel le premier besoin de l'homme, ces cel effroi . nsfinclif pour la prison que ressentent lûus les peuples auxquels la civi ation ivà pas enseigné ses idées. Partout ou el e n a pas penetil on voit prélérer la correction corporelle, la mutilation, la mort même à aueloues jours de détention. ■ , i „
Sous ce rapport les hommes dont nous parlons avaient quelque chose des ràœiirs el des instincts des peuples barbares, le découragement qui s'empara d'eux était si prolond, que. maigre leurs menaces contre Farrenc, ils ne tentèrent rien contre lui.
Heu eu émenl que cet homme, soit que la nalure 1 eut p us fortement doué nue ses frères, soil qu'un contact plus irequeiit avec les dioses de notre monde lui eut donné plus de fermele et plus de ressou ces heureusement, dis-je, que Farrenc ne pcrdi pas courage.
Son preniier soin fui de lechcrcher s'i n'y avait pas quelque mov en disôrlir du lieu où il était enfermé ; il n essaya pas lon,g emps d'éb^rnler la porte qui ouvrait sur la cour du château, el devant faqueîîe pouvai'l passer à chaque instant un domestique qui eutsur-
'i ii^ll^icna'sïInS'e b,ng des parois du cellier, et finit encor pir découvrir la porte de la cave. Celle-ci avait ete conslruile
comme toutes celles de celle Imliilalion, en lois de chêne, bordée de larges lames de fer, et, quoique l'iiumidilé eût commencé à la dévorer, elle était encore assez solide pour résister à toutes les attaques de Farrenc.
En elTet, grâce à un fort long morceau de bois qu'il trouva dans ce cellier, qui servait aussi débucher , Farrenc essava de forcer celte porte, et reconnaissant que ses efforts élaient inul'iles, il renonça à cet espoir.
Mais cet homme, faible de corps comme tous ceux de sa race, était doué d'une énergie qui en avait fait le digne ministre des proje is cruels de Marianne. Ce qu'il ne pouvait accomplir par la force, il le tenla par la patience, et seul, armé du couleau qu'il ne quittait jamais, il commença à creuser la pierre à l'endroit des gonds.
Bientôt après, lorsqu'il eut laissé passer le premier désespoir de ses compagnons , il les appela à son aide, e( il ne leur fallut pas deux heures pour détacher aisément la porte du mur.
Sans doute Farrenc savait à quoi pouvait le conduire celte tentative ; mais aucun de ceux qui étaient avec lui ne s'en doutait, et, quel que fût le succès de leur entreprise, ils eussent dû peuser que c'était passer d'une prison dans une autre.
Mais telle était l'imprévoyance et l'oblusité de ces natures décrépites, qu'il leur semblait que la liberté devrait se tenir derrière tout obstacle qu'ils parviendraient à vaincre; aussi , lorsqu'après avoir détaché la porte ils n'aperçurent pas la clarté du ciel, ils recommencèrent leurs lamentations,' et peu s'en fallut cette fois que Farrenc ne devint leur victime.
Nous avons raconté les détails de cette scène , parce que ce fut devant les menaces que leur causa ce désappointement que Farrenc, pour les calmer , fut obligé de leur dire ce qui sans doute n'était pas dans ses projets.
— Je vous conduis à l'endroit oij est le trésor du comte de Chevalaine.
On ne peut se figurer la joie délirante que ce mot répandit parmi ces hommes auxquels il semblait qu'un trésor dût être tout à fait indilférent.
En effet, l'usage de ce trésor qu'ils espéraient découvrir était pour eux une chose tout à fait inconnue; ils auraient quitté le château les mains pleines d'or, que le lendemain ils n'auraient pas été moins misérables; aucun d'eux ne s'en fût servi pour avoir un meilleur vêlement, une meilleure habitation, une meilleure nourriture. Ils l'auraient emporté dans leurs huttes grossières pour l'y contempler et l'adorer, comme les fanatiques superstitieux de toutes les religions emportaient autrefois les saintes reliques ou les amulettes qu'ils croyaient les protéger.
L'or était pour eux le dieu inconnu auquel ils attribuaient le don de tous les biens d'ici-bas; mais, comme nous l'avons dit, ils n'auraient pas su comment ils pouvaient les obtenir de lui.
Ils sui V irenl donc Farrenc avec une joie furieuse, et ce fut à grand'peine qu'il put leur persuader de replacer la porte qu'ils venaient d'enlever, afiu que l'on ne reconnût pas, dès l'abord, par où ils avaient pu s'évader.
Une fois qu'ils furent dans l'intérieur des caves , l'un d'eux battit le briquet, ils allnmèrentdes bouts decordes grasses qu'ils portaient d ordinaire dans leurs poches, et ils se mirent à parcourir ces vasles souterrains avec des cris qui. certes, les eussent trahis, si le château n'eût été lui-même plongé dans un tumulte également bruvant. Nous laisserons un moment Farrenc calmer et diriger cette' vive exaltation, et nous suivrons M. deFernic dans la recherche qu'il faisait de .)Ille de Chevalaine.
Le cri qui était échappé à Lucie lorsqu'elle avait deviné que c'était son enfant que Marianne précipitait par la fenêtre, sa lutte désespérée avec cette femme, sa fuite, tout semblait prouver que la raison de Mlle de Chevalaine avait cédé à cette violente commotion ; et comme personne n'avait vu la malheureuse fille sortir du cluUeau France s'était imaginé que, semblable à la Lucie de Walter Scoli,' elle avait été se cacher dans quelque coin obscur, et il croyait à chaque instant la trouver accroupie sous quelque manteau de cheminée blottie derrière quelque rideau.
La recherche minutieuse à laquelle il se livrait avait dû prendre beaucoup de temps, car il avait été de chambre en chambre, ouvrant toutes les porles fermées, et inspectant tous les coins. Enfin, il avait pensé à aller chercher Lucie hors du château, mais, avant d'en sortir lui-même, il avait voulu ijarcourir les communs, et ignorant en quel endroit on avait enfermé les prisonniers, il avait ouvert le cellier, l'avait examiné de manière à s'assurer que personne ne s'y trouvait, et avait oublié de le refermer en sortant.
Un des nombreux domestiques du château avait vu de la fenêtre d une chambre haute Fernic ouvrir presque toutes les portes des communs qui donnaient iTiir la cour. Comme le jour n'était pas encore \enu, ce domestique n'avait pu voir si France était précisément entre dans le cellier, mais il était immédiatement descendu pour s en assurer, et il avait alors reconnu que le cellier était vide.
Aussitôt i! s'était dirigé vers la porte extérieure qui n'était plus verrouillée, mais seulement fermée comme une porte qu'on tire après soi. Cet homme fut en droit d'en conclure que Fernic avait protégé
l'évasion des habitants des huttes; il alla 1 apprendre en toute hâte à l'office.
Le concierge qui s'y trouvait courut pour reconnaître l'état de la porte extérieure qu'il avait lui-même verrouillée, et lavalelaillecommençait ses commentaires, lorsqu'on entendit les cris perçants d'une femme, et qu'on vit accourir Mlle de Chevalaine, portant dans ses bras le cadavre de son enfant.
On sait comment elle se précipita dans le château, comment elle arriva dans la chambre de M. Perrin, où s'était réfugiée .Mme Gros, et comment l'intervention de Maricou sauva notre belle Parisienne de la folie furieuse de la malheureuse Lucie.
Comme on doit aisément le supposer, tous les gens de la maison avaient dû suivre la course insensée de Lucie de Chevalaine, de façon que tout le monde était encore une fois rassemblé dans la chambre ou se trouvait Mme Cros.
Gros-René et Corinne avaient suivi Maricou, et Adrien, qui, on s en souvient, avait été laissé près du cadavre de Marianne, en entendant tout le monde courir vers un même endroit, Adrien, moitié curiosité, moitié terreur, avait quitté son poste et avait cédé à l'entrai nement général.
Après ces explications, nécessaires à l'intelligence du récit que nous avons à faire, il nous faut retourner là où tous les gens de la maison arrivaient en tumulte.
Lucie, à vrai dire, avait été encore plus désarmée par l'aspect de Maricou que par la force physique qu'il lui avait opposée.
Elle demeura immobile devant lui; son couteau lui échappa : comme si elle s'éveillait d'un songe pénible, elle regarda Maricou de la tête aux pieds, puis examina tout le monde autour d'elle, reconnut les domestiques, M. Cros, M. Perrin, Mme Cros ; enfin, elle aperçut le cadavre de l'enfant : son regard, qui jusque-là s'était promené lentement dévisage en visage, s'arrêta sur ce corps sanglant et y demeura comme attaché.
Ainsi qu'on voit quelquefois ces nuages noirs, aux formes arrêtées et sombres, s'étendre peu à peu, et à mesure qu'ils perdent leur densité, s'éclairer el, de menaçants et ténébreux qu'ils étaient, devenir presque légers et vaporeux'; de même, l'impression funesie da fureur insensée qui animait le visage de Lucie semblait se fondre à l'aspect de ce cadavre ; les traits se dilatèrent; les muscles contractés se détendirent; un sentiment de douleur'éplorée prit la place de celte folie cruelle à laquelle elle était en proie; son corps perdit cette force fiévreuse qui la soutenait, el elle s'affaissa sur ses genoux en éclatant en larmes, et sa nouvelle douleur ne trouva d'autres mois pour s'exprimer que celui qui vient à la bouche de 1 homme lorsque toutes les espérances semblent lui échapper.
^ — 0 mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu!... s'écria- t-elle, en répétant incessamment cette exclamation.
A ce changement soudain, à ce cri sorti des entrailles de celte femme, M. Perrin laissa échapper une de ces paroles que .Mme Cros eût comprises, car elle cachait un de ces sentiments profonds de pitié dont elle avait l'intelligence.
— Hélas! dit M. Perrin, la malheureuse n'est pas folle.
— C'est bien heureux, fit M. Cros.
M. Perrin ne puts'empêclier de le regarder avec dégoût.
En effet, la folie de Mlle de Chevalaine était pour elle non-seulement l'oubli de son malheur, de sa honte, de ses crimes, mais encore c était limpunité. Celle mort de son esprit et de son âme emportait avec elle son passé, comme la mort complète ahrile les coupables sous son linceul et les sauve de la justice des hommes.
Mme Cros revenait à elle; mais, brisée par la violence des émotions qu'elle avait reçues, elle sembla rester étrangère à ce qui se passait dans cette chambre.
— Reconduisez .Mlle de Chevalaine dans sa chambre, dit M. Perrin en s' adressant h quelques domestiques. Mais il serait peut-être prudent de ne pas l'y laisser seule, et si Mme la comtesse de Fernic ou .M. le curé voulait veiller auprès d'elle, ce serait une bonne action.
— Nous savcms ce que nous avons à faire, dit sèchement la comtesse, et vos conseils sont de trop ici, monsieur.
— Comme il vous plaira, madame, dit M. Perrin ; cependant il est à regretter que le frère de mademoiselle, qui doit avoir quelque intérêt aux mesures qu'il est nécessaire de prendre, ne soit pas ici.
M. Perrin n'avait pas achevé cette phrase qu'une voix lui répondit :
— Il est allé chercher M. d'Astorg, et il sera sans doute bientôt
C'était Adrien qui parlait ainsi, et l'on doit se rappeler comment il avait appris le secret de la sortie du jeune Chevalaine.
Mais cette parole, assez indifférente pour la plupart de ceux qui l'entendaient, fui avidement écoutée par Mme Cros. et elle en comprit toule la portée lorsque Maricou, regardant Lucie avec une indignation profonde, lui dit d'une voix pleine de reproche :
HUIT JOURS AU CHATEAU
— Et pourquoi donc a-t-il été le chercticr, cet homme?
Lucie sou'.ini, sans en paraître accahlée, le re^iard de MafiCou, el éfioala celte parole sans (lu'elle la troublai... Elle se releva liaulo menl, el prenaul la main de .llaricou, elle Ini dit avec un calme qui le fil (rémir ; -
— Oue veux-tu. Maricon?... je l'aipuais encore.
— Et maintenant? dit-il en cherchant dans les yeux de Lucie quel que chose qui vînt lui dire que cet amour était mort; maintenant?., repril-il. , „ , •
Lucie s'arrêta un moment ; elle regarda ce cadavre d enfant gisantà sf-s pied>; une ombre de cedésespoir furieux qui l'avaitsi violemnieni agiiée se remontra sur son visage, mais il disparut presque ausfitiJl. cl die reprit avec un accent où la douleur parlait seule :
— Maintenant il doit m'aimer. lui !
Le curé et Mme deFernic la prirent chacun par un bras et l'enlrai lièrent doucement.
Elle avait à peine franchi le seuil de la chambre, qu elle entendit des pas rapides s'avancer dans le long corridor, et presque aussitôt Fernicct M. do ChevalaJne apparurent, conduisant, pour ainsi dire, comme un prisonnier un homme d'une assez remarquable beauté. Il était pâle, et ses traits portaient rempieinte d'une terreur basse et k'iche. V ■ .
M. de Fernic paraissait préoccupé des plus sombres pensées, et, par un singulier changement, le visage insianifiant et lourd du jeune comlede Chevalaine avait une expression de hauteur et de résolution dont on ne l'eût pas cru capable ^ ^
A l'aspect de M. d'Astorg. Lucie s'arracha au cure et a Mme de Fernic, et courut vers sou amant.
— Enfin, vous voilà. Arthur!... .
Le comte de Chevalaine l'arrêta au moment où elle se précipitait
dans ses bras, et lui dit d'une voix sévère, mais où la tendresse de frère perçait malgré lui :
— Pas encore, ma sœur... pas encore...
— Ah! s'écria piesque en même temps Maricou, nous avons une ancienne querelle à vider ensemble.
— Après moi, Maricou, répondit M. de Chevalaine avec une singulière dignité.
— El après moi aussi, dil France de Feruic ; puis il s avança vers M. Pcrrin, et ajouta :
— Je vous demande de remettre plus tard la querelle que uous avons à vider, comme j'ai diî moi-même ajourner ûies gfiefs Confre M. dei'lie\alaine. en présence d'un malheur plus grand.
Monsieur. reprilM. Perrin.je nedevineiais pas les raisons qui
peuvent vous porter à me faire une pareille demande, que Ja parole d'un homme comme vous me suflirait pour que je lisse laire mes ressentimenls, alors même qu'ils seraient plus fondés qu'ils ne le sont actuellement.
— Je vous remercie, monsieur, lui dil Fernic, et si des excuses à madame...
— Non... non, dil Mme Gros en prenant la parole... point d excuses .. loul ceci esl tellement afîreu.v qu'il faudrait avoir une haine bien forcenée de s'occuper de soi, pour ne pas lout oublier.
Pendant que ces paroles s'échangeaient. Lucie était restée en face de son fière, les ye.ux baissés et comme anéantie. Elle se retourna à la voix de Mme' Gros ; il n'y avait plus ni colère ni passion dans celle femme, celle nalure indomptée semblait avoirété brisée d'un seul coup, ses yeux se remplirenl de larmes. Elle lendit la ma n vers le corps de" I enfant qu'une servante avail déposé sur un siège el recouvert d un linge, el elle dit à .Mme Gros :
— Failes-le melireà c 'lédemoi
Mme i ros tressaillit à ce mot, el Maricou s'écria en arrèUint Lucie: — Où allez vous donc?...
— Ne craignez rien, lui répondit elle, je vous verrai tous avant de mourir
Aussitôt elle s'éloigna. A ce moment, uu nouvel inciJenl vint distraire l'altention de tous ceux qui assistaient à celte scène de l'intérêt auquel tous semblaient s'être réunis.
Au moment où l'on emmenait Lucie, et où il semblait que les agitations de celle nuit fussent arrivée» à leur terme, et que des explications mieux posées dussent enfin apporter quelque lumière tians cette étrange confusion d'événements; lorsque chacun ne demandait plus que du repos pour pouvoir se rendre compte de tout ce qu'il avait vu, entendu et éprouvé depuis quelques heures, voilà que tout à coup un homme arri\e, éperdu, pâle, l'horreur et l'épouvante peintes sur tous le? traits.
Cet homme c'éiait .4(/ri«n. ,, . , .
^.rinslauiou l'on avait vu les choses se rasseoir un peu. il s était empressé de retourner à son poste, et l'on peut s'ima,'iner (|uels durent êlr- sa surprise et san effroi lorsqu'il ne retrouva plus le cadavre de Mari.iuue sur le lit où il lavait laissé.
— Elle n'y est plus! s'écria-t-il en montrant du doigt la porte de la chambre f elle n'y est plus!
M. I erriii et Fernic essayèrent de l'interroger, mais ils ne purent en tirer d autre réponse que les m.its (|ue nous venons de rapporter.
On découvrit enfin ce iiue sis-'niliàit celle exelamalion, et cette fois un véritable sentiment de terreur gagna tous ceux qui , jusque-là , avaient résisté à l'entrainement de ces événements muliipliés.
— Quand je vous disais que l'homme sans tète se promenait dans la lande, s'écria Burlaudas, j'avais raison: oui, ce sont tous des acolytes de l'enfer. Eh bien ! si l'on avait gardé le corps de .Marianne dans le château, il s'y serait promené toutes les nuits.
Ce fut alors seulement que Maricou apprit que sa mère était morte.
Au milieu de ce conflit d'événements, il sembla que ses douleurs ne trouvaient point de place pour s'exprimer, car il ne prononça pas une parolu à ce sujet; il sembla ne s'occuper.que de la disparition de son corps, et s'informa s'il n'était pas resté quelques gens dans le château.
— Assurément oui, il y en avait, dit quelqu'un; mais on a ouvert la porte du cellier ou ils étaient enfermés, et on les a mis en liberté. ••
— Qui a fait cela? s'écria Fernic d'un ton menaçant.
— Pardieu, c'est vous-même, repartit le domestique qui avait parlé.
— .Moi! drôle.
— Oui vous, qui avez fureté dans tous. les communs pendant plus d'une demi-heure, sans doute pour les découvrir.
— Si quelqu'un les a fait échapper, repartit Fernic, e etail avant (Jue j'arrivasse à ce cellier, car il n'y avait plus personne quand je l'ai ouvert , , . . , - „
— Mais, fit .Maricou quel est le cellier ou ils étaient enfermes?
— Celui qui conduit aux caves.
— El Farrenc était parmi eux ?
■ — Oui. certainement.
— Oh ! alors, reprit Maricou. loul s'explique... H s'arrêta, réfléchit un moment, et reprit :
— N'importe, vous ne perdrez rien... Je me charge de tout retrouver.
— Qu'est-ce donc? lui demanda M. Perrin.
— Promettez-moi de me laisser faire eomme je voudrai, el vous ne vous en repentirez pas.
Un murmure de répulsion avertit Maricou qu'on n'avait pas beaucoup lie foi dans ses promesses.
Il se tourna alors vers Mme Gros.
— Vous seule, lui dit- il, avez été bonne et juste pour moi; vous seule en profilerez.
Fernic voulut demander lexplicaiion de ces paroles; mais Maricou. l'arrèlant tout à coup, lui dil avec une hauteur qui surprit le jeune marin :
— Monsieur le comte de Fernic. il me convient de vous dire maintenant que je suis le fils de M. le comte de Chevalaine; il me convient devons apprendre- que j'ai les preuves Je ce que j'avance... Je puis même vous avertir que, s'il me plaît, je serai et resterai le maître de ce château.
A cette déclaration, tous les héritiers se regardèrent entre eux avec une exprc-sion de désappoiniemeni. 11 y avail daus ce regard une sorte d'appel des uns aux autres contre l'ennemi qui se posait si nettement en face d'eux.
Maricou s aperçut de ces sentiments hostiles, il s'empressa d'ajouter :
— Mais ce ne sont pas des droits d'héritier que je demande à ce titre el à ce nom.
Un nouveau regard sembla lui demander quels étaient ces droils , el il se hâta de repondre : ,
— Ces droils, je vous les dirai, et peut-être pourrais je les payer assez cher à qui voudrait me les contester, pour qu'il me les cède.
Il nous serait impossible de suivre chacun des acteurs de ce récit dans les scènes diverses qui se passèrent après les bizarres rencontres que nous venons de rapporter.
Nous dirons seulement qu'après en avoir parlé avec M. Perrin , M. Blanchet jugea convenable de se rendre au Ribay pour prévenir le juge de paix des événements de la nuit. En effet, il ne s'agissait pas moins que d'une femme el d'un enfant assassinés, cl, quoiqu'il pût en résulter de fâcheuses découvertes pour la famille, ceux qui en faisaient partie furent obligés de reconnaître qu'il éiait impossible d éviter une inter\enlion légale.
.Mmcde Fernic, dont les événements avaient renversé toutes les idées, après avoir déposé Lucie dans sa chambr% annonça iju'ellc allait se retirer pour prier, et le curé, qui n'élail point habitue à passer de pareilles nuits, se relira aussi, mais annonça que celait pnur dormir.
Un mot de Mme Gros apprit à M. Perrin la terrible révélation que lui avtiit l'aile son mari, et M. Perrin se conlcnta de lui répondre :
— Je savais sa ruine, et c'est pour cela que je suis ici; mais comptez sur moi, cl suitout ne laites rien et ne signez rien sans m'avo.r coiisullé.
HUIT JOUHS AU CHATEAU
Le ;oiii' élaii venu.
Mme Gros lui laissée an IViiid rie sa cliainliie, car l'apailiie et les émolKiiis (inï-llc avait subies (!i'|iiiis vi'tiL-i qiinire heures lui avaient donné une !ioM-c arilcnte. Il ne restait donc ])his nue M. Pcnin et M. Clos qui remontaient ensenilile dans la clKunlne bleue don avait disparu le cadavre de Marianne; enfin M. de Fernie, le jeune Clievalaine el M..d'Astorg, qui se rendirent tous 1-es trois dans une salle basse,
Maricoii les suivit, et comme J1. de Fernie lui faisait observer que l'explication qi:i devait avoir lieu entre eux demandait h être renfermée entre ceux qui pouvaient y avoir un intérêt direct :
— L'intérêt que je prends à cette explication est plus puissant que vous ne le pensez, leur dit Maricou ; et peut-être trouverez-vous que j'en sais plus que vous pour arriver au but que vous voulez vous proposer.
Le jeune Chevalaine se retourna vivelnent vers Maricou.
Ce jeune homme jusf|ue-là si indolent el dont la physionomie insigniliante semblait annoncer nu caractère également insignifiant, ce jeune homme, disons-nous, tendit te rna'iïi' à Staricou et lui dit :
— iMon cousin, ce qu'il y a d'e notre ssfl'^ rf*ns vos veines vous rend solidaire de nos vengeances. Vene/, vewiïx; car il faut qu'il y ait quelqu'un qui me remplace si jie péris.
— Ne suis-je pas là? dit Fernie.
— 'Vous pouvez y passer aussi, ini d'il l'risleinent Georges, et... Il s'arrêta et ajouta :
— Entrons, entrons ; d'ailleurs, il fant qu'il y ail des témoins à ce qui va se passer.
Pendant qu'ils parlaient ainsi , M. d'Asiorg, le visage pftle , l'air accablé, semblait attendre son arrèi de mort.
Maricou le regarda et ne pM s'imaginer (lu'uii homme pût être lâche à ce point ; il crut que ffuelfiue doii^ur le dominait, et s'approcha de lui pour parler ; mais h l'insljl même le jetrne Chevalaine se jeta entre lui et Arthur, en s'écriant ;
— Ne touchez pas à cet homme, ne lui parlez pas... cet homme m'appartient.
Ce dernier mot fut dit avec unaceewtsi teffiMe, que ."W. d'Astorg tomba sur son siège.
— Asseyez-vous et écoutez, lui dit le jeune (ihcvatuine , nous allons décider de vous.
— Ah ! dit Fernie, je crains bien fj»e vofts we puissiez en rien ob-' tenir.
— Ah ! nous verrons, dit le jeorteCheva'Faine; nous verrons. Celte parole fut accompagnée d'tin regard qui lit hétiik Mstic.ott.
— Vous êtes pâte, cousin, reprit Georges... votts avez été blessé^ je le sais... asseyons- nous, je vais vous dire ce qu'if ait est.
Les trois jeunes gens se placèrent eri face de d Astorg, et le jeune Chevalaine se mit à le considérer attentivement.
Peu à peu son regartl s'attacha avec une àpreté ffiffetfse swr d'Astorg , son visage s'anima , les veines de son front .«se gonflèrent , sa respiration devint haletante et bruyante, elle jeune Chevalaine laissa échapijer ces mots d'une voix ratique el sifflante :
— Mais comment le tuerai-je, cet homme?
— Pardon , cousin , reprit Fernie, |e suis plirs calrne que vous ; d'un autre côté , ajouta-t-il en se tournant vers Maricou, je sais mieux ce que les convenances d'un monde dans lequel vous n'avez pas vécu exigent en pareille circonstance; je vous prie doFtc tous deux de me laisser parler...
— Faiies, faites, dit Cheva-laine en haussant les épaples.
— Nous vous écoutons, reprit Maricou, qni sentit fa nécessité de calmer le jeune Chevalaine.
— Monsieur, reprit Fernie en s'adressatil att tmr<\oh d'Asforg , il est inutile d'entrer dans des explications qui ne feraient qu'exciter des ressentiments trop justes ; mais l'honneur vous impose une réparation à laquelle j'espère que vous ne vous refuseiez pas. Consentez-vous à épouser .Mlle de Chevalaine?
— Mais je vous ai déjà dit que j'étais prêt à ce mariage... Je vous ai déjà dit que j'étais revenu dans ce pays pour le conclure.
— Vous mentiez, dit Georges.
— Qu'imporle, dit Fernie , puisque monsieur consent à taire la seule chose que vous puissiez e.xiger de lui?
— Mais je vous ai dit aussi ([uo je n'acceptais pas , dit Georges. Fernie fit un geste d'impatience , et le jeune Chevalaine reprit :
— Mai icou, pas plus que moi, lu n'as vécu dans le monde, comme vient de me dire M. Fernie ; mais tu as du courage ; tu as de ce qui fait qu'on est un brave homme. Va, Maricou je te connais ; j'en sais plus long sur loi que tu ne penses. Je ne dors pas toujours et je pense quelquefois à part moi... et yois-tu, j'ai eu tort de ne pas penser plus souvent ; mais on m'a élevé comme ça dans ma famille; on m'a élevé à me 4ire que j'étais un imbécile et que ma sœur avait tout l'esprit... Dieu voit où ça l'a menée... Ahl ce n'est pas que je lui en veuille à Lucie; c'est ma faute... Un père ou un frère qui laisse aller sa fille ou sa soeur la bride sur ^e cou, sans la tenir en main, est le premier coupable... Non... je n'en veux pas à Lucie... mais il y a cet homme...
— Vous vouliez me demander quelque chose , veprit Maricou en.
voyant George» serrer les poings el s'animer de nouveau en regardant d'Astorg.
— Oui... oui, reprit Chevalaine; si loi. lu avais une sœur, une bi-ave fille au fond... Ne baissez pas les yeux, Fernie, c'est une honnête femme, Lucie... Est-ce qu'elle n'était pas de notre sang... Klle était folle et brusque , c'est vrai ; elle était colère et vivait plutûl comme un homme que comme une demoiselle, mais ce n'est pas cela qui fait quelque chose à l'honneur... Oui .. oui, Lucie était une Chevalaine , el il y a dans ce nom-là de 1 honneur à chaque lettre, de quoi faire dix honnêtes femmes... Kl il a fallu... oli !•...
("elle exclamation fut jetée avec une sorte de rugissement.
Georges s'enfonça, pour ainsi dire , les poings dans les yeux , comme pour réprimer la pensée cruelle qui le dominait.
Fernie ne put s'empêcher de regarder Maricou en souriant légèrement et en haussant les épaules; mais Maricou resta grave et sérieux; il admirait le culte de cet être grossier, mais- tout plein d'hortneur, pour cette sœur qui lui était si supérieure par l'intelligence , et devant laquelle il avait si longtemps abdiqué toute volonté, toute pensée.
— Enfin ! s'écria fout à coup Chevalaine en se levant , et sous l'inspiration d'un scnliment si violent qu'il oublia tout ce qui venait d'être dit, et ce qu'il avait dit lui-même.
Enfln, dis-moi, toi qui n'es qu'mi pauvre habitant des huttes;
toi qui n'as ni famille, ni nom , ni rien : dis-moi , si tu avais nne
sœur, une bonne et belle fille, ffiii ne sait rien de rien, et qu'il vînt
un monsieur comme ça, et qujl teséd'nise, qu'il lui fasse faire faute
sur faute, et que sai's-je enfi'n... et puis on viendrait te dire : Cet
homn'ie épousera ta sœur et ce sera IS'ni... Non , vois-tu, .Maricou,
tu ne concevrais pas ça... Ah ! Fernie. vous m'avez parlé une heure
en revenant, et vous n'avez rien gagné! Vous allez me dire encore:
Le monde! le monde!... Mais c'est stupide Si elle n'épouse pas cet
homme, elle restera avec un nom déshonoré; mais, si elle l'épouse,
elle en prendra un bien plus déslionoré encon!. Car vous voyez bien
que ccthomwie est nn lâche... vous voyez bien comme il a peur...
Non, non, je ne foi ttonnerai pas ma sœur, toute fautive (|u'elleest;
qu'rtnd elle aurait fait plus de mal encore, elle vaudrait mieux que
lui. Non. je veux que cet homme se batte aVec moi.
I .'rfaricou avait suivi Clievalaino dan^s ï'cspoir qu'il pouvait se faire
j céder le droit de punir iVI, d Astorg ; mais, en présence d'une réso-
i liifion comme celle de Georges , en- présence d'une lâcheté aussi
! ba.sse que celle de d'Astorg^ il eonfïpfit que ce serait montrer une
protection inadmf?sihle d'une par!, et un courage trop facile de
l'autre.
Maricou renawça donc à l'espofp qi'i'r! avait conçu; et, [irciiant la parole à son fonr, il dit an jémve ''.bevalaine :
— 'Vous avez raison, toute coupable qu'elle est, votre sœur vaut mieux i{ne cet homme; mais il faut f{0"îl l'épouse... il iefaut....
— C'est ce qui ne sera pas.
— Cependant, reprît Marico^i, lorsaue vous avez quille le ehâteau cette nuit, vous alliez chercher M. ^'Astorg. Pourquoi alliez-vous le chercher?
Georges baissa la tête et murmura :
— Lucie m'y envoyait, el moi j'ai obéi...
li s'arrêta encore ; il était rouge, et une grosse larme tomba Je ses yeax. Pnis il s'écria :
— C'est pourtant cet homT»e qiti a mis toutes ces mauvaises pensées dans la fêt-e de Lucie. Oh ! c'est à le couper par morceaux.
— Mais je ne lui ai jamais donné un mauvais conseil , fît d'Astorg d'un Uin qu'il essayait de rendre assuré.
— Il ne vous mancpiait plt>s que ça, monsieur, lui dit Georges.
— Ne vous occupez pas de cet homme, s'écria Maricou, il n'en vaut pas la peine.
Le malheureux d'Astorg était si troublé, qu'il oublia ce que Maricou avait dit quelques instants avant, el quel titre il avait réclamé, et reprenant celle impudente insolence qui accompagne d'ordinaire ta lâcltefé, il repartit d un ton dédaigneux :
— J'aime à croire, messieurs , dit-il en s'adressant à Keru'.c el à Georges, que vous ne me livrerez pas aux insultes brutales de ce goujat.
— Monsieur, reprit Fernie, qui ne put résistera cet excès d'insolence, taisez-vous!
— Misérable canaille ! lui cria Chevalaine en levant sur lui sa main, tu oses parler ainsi de quelqu'un, toi !...
INUricou se lut, considéra d'Astorg un instant; son visage s'assombrit.
Tous'Ies souvenirs du passé semblèrent se représenter à lui, el il reprit avec un accent de rage mal réprimé :
— Mon Dieu, c'est bien triste de voir qu'un être qui s'appelle un iiorame peut descendre à ce degré d'abjection. Et elle aime cet liomme! et elle vous a envoyé, vous son frère, pour l'amener ici afin de l'épouser!...
— Oui, oui, s'écria Georges avec un transport d'entraînement (pii lui fil révéler un secret qu'il n eût certes pas voulu dire. Oui; el pour lui plaire, à cet honiuie, pour lui plaire, elle voulait lui mon ■ trer qu'elle serait plus riche qu'il ne le croyait... elle voulait lui
HUIT JOURS AU CHATEAU
montrer un trésor caché que lui avait enseigne celle exécrable empoisonneuse de Marianne. ,
— Ma mère!... s'écria Maricou.
— Ta mère, reprit M. île Chevalaine; c'est vrai, ta mère... et il y avait entre elles des secrets que lu sais peut-être , toi ?
— Moi... dit Maricou en baissant la tète.
— Ohl mais, fitChevalaine en levant vers le ciel ses poings Fermés, ne Irouverai-je donc pas sous ma main un homme bon à tuer , pour qu'il me réponde de tous les crimes qui se sont l'ails... Celui-là... Non... non, je ne me battrai pas avec lui , il ne mérite pas de mouriv d'un coup d'épée ou d'une balle .. Je le h'icherai dans la lande; je le ferai courir par mes chiens, et ils en feront comme d'un daim qu'on leur laisse à évenlrcr.
Fernic regardait le jeune Chevalaine avec surprise; quelle que fût son apparente indifTérence pour ses intérêts pécuniairesdans cette succession, cependant le mot de trésor caché avait éveillé son attention, et il reprit :
— Quel est donc ce trésor dont vous avez parlé ?
Georges ne remarqua point ce mot, et il repartit :
— Que sais -je I un amas d'or caché dans les caves du château...
Mais qu'il e.\isle ou qu'il n'existe pas, ce n'est pas ce qui m'occupe; c'est ce que je ferai de cet homme, c'est ce que je ferai de Lucie...
Il leva les yeux au ciel et rcpéla plusieurs fois le nom de Lucie...
mais à chaque fois l'inflexion devenait moins menaçante, et il finit par s'écrier :
— Oh! pauvre enfant!...
— Ecoutez-moi, Chevalaine, reprit Fernic; vous m'avez fait venir, ainsi que notre cousin, pour prendre une décision relativement à votre sœur; eh bien! son avis est le mien, c'est qu'il la doit épouser.
Georges secoua doucement la tête, et repartit :
— Ce n'est pas mon avis, à moi... ce n'est pas mon avis; et, quoi que vous puissiez en dire, je ne le permettrai pas. . Mais il y a quelqu'un qui décidera (le ceci...
— Notre oncle, n'est-ce pas? dit Feinic.
— Le curé?ditChevalaine; non... oli ! non, il nous feraitun sermon pour dire comme vous... ni lui ni votre grand'mère; les Parisiens, tout ça est de la même pftte; le monde, les convenances , l'usage... ce serait la même chanson... Non, la seule personne qui puisse décider de ce qui en sera, c'est Lucie...
— Lucie! fit Maricou.
~-Elle! s'écria Fernic.
Georges rougit et baissa la tcle... et, après un moment de silence, pendant lequel il n'osa plus regarder les deux autres jeunes gens, il reprit d'un ton dont la tristesse se cacha sous une sorte de brusquerie :
— Que voulez- vous? elle l'aime... et si je le lui tue, elle viendra me le demander avec des cris et des larmes, et qui sait si elle ne' fera pas pire qu'elle n'a déjà l'ait?...
Fernic ne comprenait pas commcnl la fureur de Georges s'était si
vile apaisée; mais Maricou, qui savait, lui, de quel culte cet homme avait aimé sa sœur, jusqu'à quel point il avait sacrifié pour elle toute volonté, toute pensée personnelle, ne s'étonna point de ce retour subit. Opendant il dil à Chevalaine :
— .Mais vous savez bien ce qu'elle décidera: elle voudra l'épouser... Georges poussa un profond soupir; d'Aslorg crut pouvoir placer
une parole , et reprit :
— C'est qu'elle sait combien je l'aime...
— Qui est-ce qui vous a permis de parler, lui dit Georges avec plus de dégoût que de colère... Taisez-vous donc, monsieur; n'oublie/, diinc pas que si elle ne vous acceptait pas, et je vous jure que je la [irierai à genoux de vous repousser comme le dernier des misérables... oui, si elle ne vous accepte pas, il faudra bien mourir...
Oh ! mon Dieu, ajouta-t-il avec un mouvement violent d'exaltation, pourquoi suis-je son frère!... Mais si je n'étais pas son frère, je l'épouserais, moi...
Mais il me semble que si c'était une autre...
que si je trouvais une autre pauvre fille dans cette position, rien que pour la sauver d'appartenir à un pareil misérable, je lui dirais : Veux-tu mon nom?... Et si c'était une parente à moi, je m'en ferais un devoir... je...
Il regarda Fernic et Maricou , comme s'il hésitait à proposer à l'un d'eux ce noble sacrifice.
Fernic baissa les yeux.
Mais Maricou sembla réfléchir, et tout à coup, comme inspiré par une idée subite, il s'écria :
— Je m'appelle aussi le comte de Chevalaine, et si vous vouliez...
— Vous oubliez qu'elle a tué votre mère, dit Fernic.
— Ah ! c'est vrai...
Mais que f.iire alors?
dit Maiicou.
Ce qu'il y eut de remarquable dans le cri de Maricou , c'est qu'il n'y eut pas, pour ainsi dire , de regret pour sa mère morte, et que le chagrin qu'il éprouva , ce fui de ne pouvoir sauver Lucie , ce fut le désespoir de la voir tomber au |]ouvoir de cet homme si lâche et si vil.
H considéra d'Aslorg à son tour, et ne put s'empêcher de s'écrier : — Mais comment peut-elle l'aimer, cet homme! C'est un bien élrange aveuglement (pic celui de l'amour. Maricou se demandait comment Lucie, celle femme allière, passionnée, pleine de résolutions hardies cl d'emporlemenis qui pouvaient la pousser jusqu'au crime; il se demandail, dis-je , comment elle pouvait aimer ce bellâtre inerte, sordide, calculateur peureux, et il ne pensait pas que lui-inême. l'homme aux inslincls élevés , à la probité sévère , lui à qui la nalurc avait donné un aspect grave pour tous , il ne pensait pas que lui . (i\ii n'avait pu pardonner un crime à sa mère , maJgré l'excuse (piolle pouvait puiser dans son mallicnr el dans son amour malernel, il ne pensait pas qu'il avait donné son cœur à Lucie, à celte l'emiue qui avait méconnu tous ses devoirs, à crllc femme qui , non sculemenl n'avait plus cet dirait vir-
Cette conversation était entremêlée de petits verres de punch.
HUIT JOURS AU CHATEAU
ginal qui ravit les nobles cœurs , mais qui encore était de moitié dans ce crime qu'il n'avait pu absoudre dans une autre ; il ne pensait à rien de tout cela, et si quelqu'un se fût écrié h son sujet comme il s'était écrié au sujet de d'Astorg :
— Comment peut-il aimer cette femme!
Maricou n'eut sans doute pu répondre que ce mot :
— Que voulez-vous que j'y fasse... je l'aime. Ce sera pour l'Iiomme un éternel sujet de cruelles réflexions que
cette puissance mystérieuse de l'amour; que cet empire que l'on déteste quelquefois de toutes les forces de sa raison , qu'on redoute comme un piège incessamment tendu sous nos pieds et qui fait plier, non pas une volonté aveugle et qui ne comprend pas son obéissance, mais une volonté éclairée et qui rougit quelquefois de son abaissement.
D où vient ce charme, cet enivrement , cette abdication de soi-même qui vous soumet à l'ô- Ire qu'on sent plus faible , plus incapable, plus méchant que soi ?
Faut-il croire , et il faut le croire , que lamour est une émanation de Dieu, toutepuissante comme lui, et qui, comme lui, est impénétrable?...
Ainsi l'amour avait soumis Lucie à d'Astorg . et Maricou à Lucie; l'énergie indomptée et sauvage d'une lionne à la sottise vaniteuse d'un faquin, et la sainte nature d'un homme doué de toute la noblesse à la brutale volonté d'une nature ardente et sans frein.
Cependant, quoique l'observation de Fernic n'eût point paru frapper sur-le-champ le cœur de Maricou, elle éveillabientôtenluiun sentiment qui, pour ne pas être violent , n'en fut pas moins impéireux.
Georges avait ganlT' le silence après le mot de Maricou, et les trois cousins restèrent un moment sans parler.
Enfin, le jeune Chevalaine se leva et dit :
— Oui... oui... cela doit être ainsi , il faut qu'elle épouse cet homme.
Il s'arrêta de nouveau, car, après avoir pris celle résolution, il fallait encore le.xéculer, et, après tant d'années où Georges n'avait été que l'instrument passif d'une vojonté qui lui avait toujours imposé ses actions , et qui lui avait montré du bout du doir^i Je ciierain qu il avait à suivre, il ne savait pas comment diriger une résolution qui lui appartenait en propre.
Alors il se mil à aller et venir dans la chambre, portant nour ainsi dire dans sa marche Lincertitude qu'il avait dans l'esprit allant et venant dans tous les sens , jusqu'au moment où il s'arrOia en lace de Fernic et de Maricou, et où il leur dit ■
— Maintenant, il faut aller dire cela à Lucie. La manière dont il prononça ces paroles signifiait clairement ■
— Lequel de vous deux veut se charger de cette dann-ereu-ie mission? o'-'^'j^K-
Maricou ne répondit rien, mais Fernic se hâta de dire ■
— Pour mille raisons , il est plus convenable que ce soit vous qui le lui appreniez.
Le jeune Chevalaine secoua la tète d'un air triste, et repartit •'
— Non... non... Je lui dirai cela très-mal... je le sens... Je suis
-Maricou s'aiitta à la contempler.
furieux... Et puis... je ne sais pas... si elle pleure... si elle veut quelque chose qui ne soit pas raisonnable , je céderai peut-être Vous, Fernic, allez la trouver. ^ '•
-;- Vous comprenez que c'est une chose fort embarrassante nnnr moi et qui sera fort pénible pour elle, dit Fernic. C'est me forcer à parler a une jeune femme d'un secret dont il lui serait odieux da voir a rougir devant un homme qu'elle connaît à peine devant un homme qui n a sur elle ni l'autorité de l'âge ni celle d'une longue inliinite. Si vous craignez de ne point parler à votre sœur le langage qui convient à cette grave circonstance , il y a ici ulusieurs personnes qui peuvent être mieux que nous des intermédiaires convenables... notre oncle le curé .. ma grand'mère - Non! non ! s'écria tout à coup Maricou, ni vous ni eux ne
pourrez faire entendre raison à Lucie... Moi seul je sais les choses çiui doivent la décider à ce qu'elle doit faire pour son honneur et son bonheur... Je vais la voir.
—Vous ! s'écria P'ernic.
— Oui, oui, dit Chevalaine, il sait comment la firendre...
— Et le sang qu'il y a entre nous, reprit -Maricou avec une sombre exaltation , me donne le droit de lui dire des choses qu'elle refuserait peut-être d'entendre de ia bouche d'un autre.
— Allez donc, dit Fernic.
— Va , Maricou , ajouta Chevalaine .
nous t'attendons.
— Où cela? dit Maricou.
— Ici, dit Georges en retombant tout à fait dans celte allure grossière dont il n'élaitsorli que par un effort trop violent pour durer longtemps... Ici. Tu diras à quelqu'un de nous apporter une bouteille de vin, et nou.s ferons un cent de piquet avec Fernic pendant que lu causeras avec Lucie...
France resta confondu de ceUe conclusion grossière, après avoir vu éclater chez cet homme des élans d'honneur si passionnés.
Maricou était trop jeune aussi pour se leiidre raison de cette contradiction; mais il avait vécu dans les ha- , , , . , biludes où ces rudes
conlrasles n avaient pas ete polis par uue éducation sévère et il répondit : , » ^-
— Soit; je vais vous envoyer du vin et des cartes... Et vous ne perdiez pas M. d'Astorg de vue...
— Ah! fit Chevalaine en jurant avec une nouvelle fureur, je vous reponds de lui. Bailleurs, s'il tentait de s'échapper, je tirerais sur lui comme sur un chien.
— Pardon, mon cousin, dit Fernic en s'adressant à M. de Chevalaine, mais il laut que je monte un moment près de ma grand'mèreje redescends dans quelques minutes ; mais je vais, en attendant ' vous envoyer ce que vous avez demandé. '
— A votre aise, cousin, dit Chevalaine avec un peu d'humeurmon poste est ici, et j'y resterai... Mais vous êtes libre.
Fernic sortit avec Maricou, et il le quitta à quelques pas de la porte. Mais Maricou remarqua qu'au lieu de monter chez sa grand'mère, comme il en avait annoncé l'intention, Fernic gagna la partie
(lu cliàlcaii
ù élaienl situés les commun., «P''^^^ '"' ^^^^^i^l^'e ^ ,e cois .,u.a. t.o.>e .^e --- a -f -- as^. a.e.. K c aiiiio ce dio.e... li<ue-i \ous u j» ^ ,lpmanilé Ma s, aiou-
;Î:.c ïouzar; je crois <,ue cela ira m,eux a ses i^abUude.. comme il vous.,. a,ra u, U MancoiK ^^^ ,^
îi^llïicfp plus i- IK>.U«,ic im pas^ ^^L^euT où il a été
7 ' V/^Aréso càc h i a él ' nmi'us atleulil-à rexpliçaliou qu> parle d unUesm «JÇ'ie a ^. |^,^^ ^^ i^^^^^^ j
vientdavon-lieu^Eluo ce jeune ^.^ dans le cœur le
uomlKmoraWe e j. lonoieenc^^^^^^^^
rouraeconï!âgnevo.>3 donc d'abord Mar,cou chez Lucie.
HîTlT JOURS AU CHATEAU.
tant d'envie de se battre ? Mais hier a . ^^^ ,^^^
L„„.. ...rien 7" *,"ï; «',ï,g:,ï:îS>'' s;!,r» ;
(lue Mavicoueiiliadatiss.cbambie;maiseHe weskii^.t-. "&
:iil^llilss
?:''mmnf si cef^' bo'lUe^te'faiblesse pour elle eu.se.U importuné
^rfertSS^e;;^^îî^^nl.\ou.e.-vous.
ZÏ^Ïë^v^u^^^J f^jS'^l^elf: er . mpi. Qu.,.e ch^e qui doUme déplaire, safl* doute, car ,1 n'ose pas venir me fe
''"une douleur poignante immë le cœur de Maficou k la pensée
n I ,u pvr rime? Cl il rêïrfît W dévorant Lucie du regard : ''"ilïmlfcbàrge'de vousXe que votre honneur e.îgeque voas
"^'^A Suê'pJroltïe' visage de Lacie' s'illumina ,de joie et elle se tourna vers Maricou en l'écriant dune voix ou parlait tout son amour: i •19
Z n consent',Vit Maricou le désespoir dans le cœur, blessé do la^oïleur qu'il avait prévue, et qu'il était venu volontairement
"''Li^'ants et la cravache que tenait Lucie lui écbappéfeM des mdns'etelle laissa tomber des larmes qui prouvaient cruellement à Ma icôu qu'il y avait de la passion et de la tendresse dans ce cœur de glace et de^er pour lui,' et elle répondit d une voix pleine de douceur^: ^^^^^^ ^.^^^ .^ ^^^ ^^,.^. j^^^^ ^^^ lo^ionts malheureuse.
" Toùuc qJ'il'y avait d'aimant, de noble, do grand, se révolta dans Maricou à cette exclamation de Lucie, cl il lui répondit :
lucïnc wm5?it'pur'nais elle regarda fixement Maricou être-
prit :
Oue veuxlu dire? , , . ,- - „
.- Oue cet homme vous épouse parce qu il a peur de votre lieie
Un sourire de dédain fut la seule réponse de Lucie.
-Il vous épouse, non point parce qu'il vous aime, mais de peu
de se battre avec votre frère, ou avec 1-eruic, ou avec moi. -Avec toi Maricou, reprit Lucie avec un mépris insolent; quy
a-t-il d'élonnànt qu'un homme comme lui refuse, ainsi (pi il 1 a déjîi
fait dose battre avec un homme comme toi?
■e ne fut point parce que cette phrase de Lucie tendait h 1 huini
lier qu'elle excila la rage de Maricou; c'est surtout parce qu elU
ex us^t cet indigne rival qu'on lui préférait; ce sen imcnl était si
vrai qu'il ne cbeixba point à se relever et quil répondit ;
- Mais ce n'est pas à moi quil la refuse... cest u votre frère, , c'est îi M. de f ernic.
qui
homme à vous laisser fane- ,^ ^,.,..,j. .^ ^,1^ savait
Lucie avait, maigre elle, '?^«f"ff,f l'exaspérait... Elle ramassa
;^';Srï^:=ïa^" î^ri^leva sur Maricou en
s'écrianl avec nnc fureur inouïe: ^
-Tais-toi... m«ilh«";T"'''.'i^\V-,riVou étaient arrivés au calme, cet
,^^^S£'o^ln^^^^^^^ et de mort d'un ton
el^'^^pntïo^.S^itCiSer jusque-1. l'homme qn'el.eai-
'^irs2tS^;'s^ti--r^^r^^-^"^^
= Mais pourquoi donc es-tu *enu. ^^^ ^,^.^ p^.^^
vo7sKStdes1r?meSTmolaussi, et que je viens les ré- '"f tu es fou, lui dit Lucie; lu comprends bien que mon mariage **!! S,îf S^?ev"îlx: je m'apellerai le comte deChevalaine; mais,
Z|r;rii''v;::£' '-i^'^Sn^il en feu à ce,tc parole qnî était une menace^ ^^ ^^^^^
-^ft inèl' "éi lit- u iràvxc'cMte audace d'une femme qui estliS Simpunité dont on la couvrira... tu peux me deshonorer, si tu ^e^"- s'exaltait en présence de celle indilTércuce
le sais luui. . jo „'A^..;a i nf ip. ftii reçu ant.
je sais ^''l''- -/e s'''f i;"^''"';^ iYi'ucie en reculant.
^âi duC iiHS^uréussiàépouvantercelte-femme;
«i^H^g^ïr^S'^a^""--'-^^^ ;iHHœ=^s;=z=Kœuon
avait de sa faiblesse... et il finit par reprendre :
''''.!:! YojoS Maricou, sois raisonnable ; que veux-tu que je fasse? '' •'' Ce arieleux; 'c'esi que vous m'épousiez, moi... Vous serez
plus de passé maj.va.s je "«^ °, ^.^wi »" ^ i«^' '^^"^ apprendrai serez heureuse, allez ! car je vous .umcia,, '» J ^.V ^
comment on aime et cmnment «u C--1 bon ■■ C es' s. uo. ,
ait Maricou en ^^'^^'^'^^ ^"^^ '&' - Lucie /écoulezdur et vaniteux qu on «P ,^;"''^„\^^if ^ j',^'p,ur vous... Vous voyez
P'il l'Slauï de sincérité dans les paroles de Ma-'icou que Lucie enfui p^sque attendrie, et qu'elle lui répondit doucement .
= ïr u^l^Ee^' -Ù^^^a-;ez... rcpondit-il ; je vousaime '"Ih'^lais, Maricou. ditelle avec un sombre accent durant la folio
-iSSS'huëiïiS^^u'ÏJr^oix'soïï^^
HUIT JOURS AU CHATEAU
— Oh I vous abusez cruellement de ce qui vous donne avantage contre moi.
Lucie rougit d'avoir opposé une pareille raison à un pareil amour, et lui dit, pour délourner sa pensée de celle funeste circonslancc:
— \:l après tout, je l'aime, lui.
Maricou se mit à pleurer, la tète dans ses mains, et il reprit :
— Oui, vous l'aimez!... mais pourquoi l'aimez-vous donc, cet homme?
Lucie lui jeta enfin celle raison qu'il ne s'était jamais donnée à lui-même, et répondit:
— Pourquoi m'aimes tu, toi?
— Oh! moi. s'écria-t il avec cet aveui<lementcommun à toutesles passions... oh! moi...c est bien différent; vous valez cent foismieu-x que lui.
— Mais, lui dit Lucie, tu vaux cent fois mieu.x que moi.
— Tenez, lui dit Maricou. cela ne peut pas se comparer... vous l'aimez, voilà tout. Moi, j'ai mille bonnes raisons, et vous n'en avez pas une. -Mais vous l'aimez... cet un entèleraent. c'est pour me désoler... car vous ne pouvez pas l'aimer... car, je vous le répèle...
— Maricou!.. lui dit Lucie sévèrement.
Le pauvre jeune homme se lut cl reprit:
— Enfin, vou.<le voulez, épousez-le, et puis vousverrez.
— Où est-il? lui dit Lucie.
— Avec votre frère dans la salle basse verte.
— M. deFernic n'y est plus?
— Non, fit Maricou en se détournant, vous pouvez y aller.
— J'y vais, dil Lucie.
Maricou se retourna encore une fois, comme pour voir si elle pousserai! la passion jusque-là.
Lucie lui tendit la main en lui disant :
— Allons , sois raisonnable ,. Songez, ajouta-t-elle en souriant, que vous allez être le comte de Clievalaine, et qu'alors il ne manquera pas de femmes pour vous aimer.
— Adieu! répondit Maricou, vous n'entendrez bicnlOl plus psi-ler de moi.
— Nous verrons, dit Lucie, à qui. en sa qualité de femme, plaisait l'esclavage de cethomme. Si je te priais de rester?...
— Pour assister à vos noces? dit Maricou.
— Qui sait? dil Lucie en riant.
— Oh! s'écria Maricou en portant la main sur son cœur, commo s'il y avait reçu un coup violent. Ahl mou Dieu! mon Dieul j'espère qu'un jour viendra oîi je ne vous aimerai plus et où je me vengerai...
Lucie s'éloigna sans regretter les mois cruels qu'elle venait de dire, et Maricou resta immobile à sa place en la regardant s'éloigner, sans se douter que cette vengeance qu'il souhaitail allait lui aniver plus rapide et plus cruelle qu'il n'eût jamais osé la rè\er.
Pour que nos lecteurs puissent comprendre ce qui arriva à Lucie au moment où elle quitlait Maricou, il est nécessaire que nous racontions la scène bizarre qui se passait en même temps eulre le jeune deChevalaine et M. Arthur d'Astorg.
Après le départ de Maricou et de Fernic, Georges deChevalaine se mit à arpenter d'un air sombre la salle basse où se trouvait M. d'Astorg, qui se tenait immobile dans un cnin.
Il y a de ces caractères dont il semble impossible de donner la raison, et celui de M. d'Aslorg était de ce nombre. H existe, et je le racoule, mais je ne tenterais pas de l'expliquer. C'est la vanterie poussée à l'extrême insolence, et retombant dans l'extrême lâcheté.
Bien des fois, en voyant agir ces superbes fanfarons, je me suis imaginé qu'il y avait en eux un calcul, et qu'ils prenaient les devants de la menace pour épouvanter ceux dont ils avaient peur. Mais lorsque ces hommes s'étaient trompés une fois, dix lois, cent fois, et qu'on les avait souffletés de leurs propres imperlinences, il était permis de croire qu'ils .s'a|)ereevraient qu'ils jouaient un mauvais jeu, et (pi'iis ne continueraient point. Loin de là, ils deviennent plus insolents, plus osés, plus sûrs d'eux-mêmes.
Ace compte, ce ne peut êlre calcul, c'est donc sottise; mais une sottise si tenace, une sottise qui résisle à l'expérience la plus brutaie, ne semble pas pouvoir exister.
Cependant elle existe à tous les coins de rue , et il faut l'accepter couune un de ces fails qui n'ont d'autre raison d'être que parce qu'ils sonl.
Certes, si un homme avait bu jusqu'à la lie la honte de la lâcheté, ce devait être M. d'Aslorg, et on eût pu jurer qu'après la scène qui venait d'avoir lieu, il n'aurait plus élevé la voix. 11 en arriva cependant tout autrement.
Georges se promenait -depuis cinq minutes, attendant Fernic et corauiençanl ;i s'ennuyer de son attente.
iiu effet, pour un homme qui, jusqu'à ce jour, n'avait yuèrc vécu
(jne de la pensée et de la volonté d'un autre , c'avait été un effort énorme (jue la discussion qu'il avait soutenue, et que la ré>uUitiou qu'il avait prise; il avait hâte de retomber à la fois dans l'apathie de sa vie morale et dans l'activité de ses habitudes. Ainsi, il accueillit avec un joyeux :
— A la bonne heure ! le sommelier qui lui apporta quelques bouleilles devin, et se hàla d'en déboucher une et de se verser une large rasade.
Puis pour s'occuper en attendant le retour de Fernic ou de Maricou, il plaça deux chaises de chaque côté d'une table, disposa les bouteilles en bon ordre, et mit les verres à leur endroit
Un moment après il s'assit à l'une des deux places préparées,, tira des cartes de sa poche, et, tout en sifflotant, il se mit à jouer avec lui même.
Fernic n'arrivant point, Chevalaine se versa un troisième verre de vin, et s'appuya sur la table en ballant les cartes et en considérant d'Astorg, qui, les yeux fixés eu terre, semblait plongé dans de profondes réflexions.
A ce moment, il fallait une distraction à Georges, et, ne la voyant pas venir d'où il l'attendait, il la chercha autour de lui. ^ Il est possible que si , lorsqu'il regarda d'Astorg, celui-ci eût eu un air d'importance et de vanité, Georges se fùtremis aie quereller, et que, poussé par le besoin de faire quelque chose, il l'eût assommé sur place ; mais heureusement pour Arthur, son air était parfaitement décent, selon la façon de voir de M. de Chevalaine; notre jeune gentilhomme campagnard le regarda un moment tout en battant les caries, et, poussé par une de ces inspirations désastreuses qui font tant de mal, il lui dit :
— Après tout, monsieur, ce n'est pas une raison, parce que nous pouvons nous couper la gorge tout à l'heure, pour ([ue je vous laisse cre*er de soif ou de faim. Voulez-vous un verre devin?
Je dois le dire avant d'aller plus loin, l'impuissance où sont certains êtres de ne pouvoir supporter une heure d'ennui est peut-être de tous les vices le plus redoutable. C'est à cette faiblesse que tant d'houiini's et tant de femmes doivent la perte de la dignité de leur caractère et de leur position.
C est cette faiblesse qui pousse souvent les nobles cœurs elles esprits élevés dans des inlimités honteuses et dans des liaisons de mauvaise compagnie.
Une mauvaise passion est certes moins funeste et surtout moins compromettante; ainsi, au moment où Georges avait retrouvé dans son cœur ce.-; sentiments d'honneur orgueilleux que les nobles races gardent au milieu de leurs plus grands écarts, les vices de la l'ainéantlse venaient les dégrader tout à coup; il avait fait un pas vers cet homme qu'il avait si indignement traité tout à l'heure, il se rapprochait de lui.
D'Aslorg était un homme d'habitudes élégantes, et c'était là, sans doute, le charme par lequel il agissait sur Lucie de Chevalaine, et la proposition de Gi'orges lui parut de mauvais goùl.
Boire un verre de vin sentait le goujat d'une lieue, el, dans toute autre circonstance, il eût refusé du ton le plus dédaigneux ; mais il avait trop peur de l'homme qui lui faisait cette propositioni et il accepta.... (.ependanl le caractère de l'homme se montra encore sous sa lâcheté , et il répondit d'un ton dégagé :
— Je n'ai jamais refusé de faire raison à personne.
En parlant ainsi, il s'approcha de la table ; Chevalaine remplit le verre qui était à côté du sien, et lui dit :
— Asseyez- vous... asseyez-vous, pardieu!
D'Astorg s'assit et vida'le verre qui lui était présenté... Georges tourna les caries dans sa main et se balança comme
un oui's enfermé dans une cage dont il voudrait briser les'barreaux. La meilleure preuve que d'Aslorg était un sot, c'est qu il ne com|)rit pas qu'en ce moment Chevalaine se livrait à lui, et qu'il le laissa l'aire un second pas.
Georges décoiffa une seconde bouteille , et se versa un nouveau verre de vin ; au moment de le porter à sa bouche, il s'arrêta et dit à'd'Astorg :
— Pardon!... en pj'cnez-vous encore?
— Avec plaisir...
Georges remplitle verre de son ennemi, et tel est l'empire des habitudes physiques, que, sans s'en apercevoir, il 'tendit son propre verre au verre de son ennemi, qui s'empressa de l'imiter, el il se trouva que ces deux hommes, dont l'un voulait égorger l'autre, venaient de trinquer ensemble.
La glace était rompue; les rasades de Georges l'avaient animé, et il dil à d'Astorg :
— Jouez-vous le piquet?
— Oui... je le sais un peu.
— Eh bien ! reprit Georges, un cent de piquet en attendant Fernic.
— Avec plaisir, dit d'Astorg avec assez d'assurance. Mais on ne peut pas jouer sur une table eu chêne. Demandez une table de jeu.
L'imbécile ue comprenait rien.
— Ah bah ! fit Georges , qui se trouva presque honteux de pouvoir jouer sur une table de bois, pour un cent de piquet, ce n'est pas la peine; à vous de voir qui donnera.
co
n'Astors loucha les carl-s du l.out des doigts, vendant (lue G.'or^'os n'iiiplissait de nouveau les verres et disait :
— Combien iouoiis-nous? i;v l,,,;.:
— J'aime à jouer cher, dit imperlinemraênt M. d Astorg, dix lonis
''^ — peste I comme vous y allez ! s'écria Chevalaine de sa plus grosse ""us frayeurs de d'Aslorg prirent le dessus, et il s'empressa de ré
pondre : > i • •
Du reste je iouerai ce qu il vous plaira.
Mais en même temps que'les frayeurs de d'Astorg étaient revenues, lès vanités de Georges s'élaient éveillées, et il s empressa de
dire :
— Non, non; dix louis, si ça vous va .. , !•,.,„,„ Et commec'élail pour lui une somme inaccoutumée et exorbilaiitc,
il fc versa un nouveau verre de vin, et 1 avala d'un trait en ajoulanl :
— Diable I il faut se tenir serré! „,„. ,i„ =„„ D'Aslorg comprit à ce moment que Georges avait peui de son
argent, et le lâche coquin qu'il était se promit bien d «n proWer.
La partie commença , et , soit hasard , soit adresse de d Astoi g, il la perdit en deux coups. ,
Il parut en être contrarié et il dit assez sèchement :
— Vous ne refuserez pas ma revanche, monsieur de Chevalaine f
— A vos ordres... à vos ordres, dit celui-ci, tout jojeux de son triomphe; et, rassuré sur l'avenir de la partie qu il avait a jouer, il se remit à se verser à boire en disant :
— Allons! buvons un coup , ca vous donnera des lorces.
— Pesle! dit d'Aslorg en souriant, je ne suis pas capable de Uiller avec vous, et ie serais bientôt hors de combat. ,
— A votre aise, dit Georges en vidant encore son verre. Je décanterais ces six bouteilles sans sourciller.
— Grand bien vous fasse, dit d'Aslorg en lui donnant des cailes .. Je bois bien, mais ce n'est pas des vins aussi médiocres que coux-w
— 11 est vrai qu'il n'est pas excellent, dit Georges en ramassant un quatorze d'as. Vous autres de Paris, vous êtes de fiers goiiimels ; mais nous autres campagnards, nous ne sommes pas si dili^'iles.
Au quatorze d'as était venue se joindre une seizième m ^ere, .le manière que celte réponse fut dite d'un ton tout a fai joyeux et amical. Le coup fut foudroyant. f„„, „„,
— Seize et six font vingt-deux, vingt-deux et quator.s font quatre-vingt-seize! s'écria Chevalaine en abattantsonjcua'/cc transport. La partie est gagnée... , , . ■ i„
— Avez-vous le temps? dit d'Aslorg; le beau jeu me reviendra
^''L'c'eti que le piquet et moi, dit Chevalaine d'un air supérieur, nous sommes de vieilles connaissances. Tant que vous voudrez, mon cher ami... ,, . . ,. ,
— Nous verrons bien, mon.sieur, dit d Astorg en relirant son verre que Chevalaine voulait remplir comme le sien.
— Bah ' hah I... vous aurez beau chercher vos plus lincs combinaisons parisiennes... mon cher d'Aslorg, reprit Chevalaine. . en fait de piquet, voyez-vous, j'en remontrerais a tout le club-jockey de Paris. ., . , , ,
En effet, Georges gagna celle troisième partie, grâce a un écart audacieux de trois as, et lorsqu'il villa figure stupéfaite de d Aslarg, il se mit à rire avec une effusion de conlentcment de soi même, un entraînement qui firent faire une mine três-imperlinenle a d'Aslorg.
— Ah' ceci est plus fort que vous, mon cher, lui dit-il; tenez, vous ne savez pas jouer ce jeu-là, c'est pitié quede vous gagner.
Et il but encore. „ ,
— Nous continuons, je pense... dit d'Aslorg d un ton .le menace.
— Tant (pie vous voudrez, tanl que vous voudrez... reprit Chevalaine, dont les idées n'élaient plus Irès-neltes...
La partie continua, et, au bout d'une demi-heure, d Astorg avait perdu cent louis, et Georges était complélemeut gris.
Il riait, chantait, s'amusait de l'air de colère de d Astorg. . . lorsque celui-ci lui dit d'un air rogne : ,,.,.,•
— Vous me permettez d'aller jusqu'au relais , ou j ai laisse mes malles, pour vous payer ces cent louis.
— liah, bah... ca n'a rien qui vous presse.
— Une detle de jeu , dit d'Aslorg de l'air le plus suffisant , est une dette d'honneur, et je n'ai pas pour habitude de fane atlendre.
— Comme il vous plaira , dit Georges , à qui la perspective de cent louis d'or lui tombant dans la main avait fait oublier tout autre intérêt... Allez... et, si vous voulez, prenez mon cheval... vous le trouverez à l'écurie.
— Je vous remercie, dit d'Aslorg, j'ai le mien. Et cet homme qui, une heure avant, était le prisonnier de Georges,
cet homme sur lequel il avait dit qu'il tirerait comme sur un chien, s'il tentait de s'échapper, cet homme sortit de celle salle basse, où on l'avait traité comme le plus lâche des hommes , en disant d'un ton suffisant : . .,, ,
— Vous aurez vos cent louis tout à 1 heure, mon cher monsieur.
— Vous me retrouverez ici , dit Chevalaine en laissant tomber sa tête sur la table, où il s'endormit presque aussitôt.
C'était le moment où Lucie venait de quitler Maricou paui sx rendre près de son frère avec la certitude d y rencontrer d Astorg Elle y allait le cœur plein de joie, sans regret, sans un remords poui
^"cà'Tes femmes sont impitoyables pour les affections qu'elles ne nartaeent i>as; elles font pner a ceux qui les aiment tous le^ saciic4au'elles fonlà ceux quelles adorent; impérieuses , cruelles , Sianlespour le cœur qui leur donne tout: sans dignité, sans force sans volonté pour ceuxà (lui elles ont tout donne. '' A n'donc Luc-^e allait trouver le hellàlre '^ehequ elle venait d'entendre insulter par Maricou , tandis que lui-même venait de auiî te avec le plus pa^'Cait Jédaiu l'homme qui l'avait insulte des Œges les plus poignants ; el alors Lucie, cette emme aux alk"reT'sffiè°es, coupable mais forte , et surtout pleine de ce couà-e qui grandit dans le danger, et lui . d'Aslorg, ce cœur miserablc^cahomme en qui rien ne s'irritait, se j-enconlrèrcnt dans l une des salles qui ouvraient sur la cour. , , , , „,. ,, „,„„ ,j
En le volant , Lucie devint pâle et tremblante; la fille la plus t mide celle en qui une vie d'esclavage eut brisé tous es ressorts de n me, n'eût pas semblé plus soumise, plus craintive, plus épouvantée qmfîa superbe Mlle de Chevalaine ; et le tyran le plus redoutable celui que personne n'ose aborder qu'avec hes.iation , n eut pas affecté un air plus sûr de lui-même que M. d Aslorg. , ^ , , Arthuislui dit-elle d'une voix presque défaillante, et en levant sur lui un rigard qui lui demandait grâce et qui 1 implorait... Arthur dit-elle, vous veniez chez moi... . , ' Non lui repartit d'Aslorg avec un ton de suprême insolence; non , je quille celle indigne maison , car j'ai un dernier compte a régler a,vec votre frère. , .
— Arihur !... s'écria Lucie en faisant un pas vers lui.
- \dieu Lucie , lui dit-il en la repoussant d un geste glace II s'est passé entre votre frère et moi des choses qui nous séparent à
■'"Tuci'e resta anéantie, et d'Aslorg sortit la tête haute, la démarche insulUmle tout prêt à menacer de sa cravache tout homme qui eut paru vouloir lui faire une observation. ,„,„mpni <1p K
^ C'est une chose efl'rayanle à penser mais I aveuglement de la nassion est tel que le premier mot de Lucie fut celui-ci '^ - Oh' mon f"ère aura eu peur de lui... et Maricou m a menti.
Commele insensée, la colère dans le cœur . e'ie.eouru ' "ns la '■-allé basse où était son frère : il ronflait d un sommeil d niogne la iè te su la table , et cachée parmi les bouteilles qu'il avait vidées.
Rie"i ne vint au cœur de Lucie pour expliquer en faveur de son frère ce qui venait d'arriver.
- Oh' s'écria-t-elle, la brute, 1 ivrogne... Georges!... Elle le secoua; il ne répondit que par un sourd murmure...
- \h ! il n'y à pas un homme dans celle maison ; m M. de leriiic ni ces Parisiens, ni Maricou lui-même.
Elle n'ava pas achevé qu'elle vit Maricou devant elle, qui lu. dit :
- Lucie lui dit Maricou, cet homme est si bas que je ne sais plus
'':^^ K'Xndonne tout à fait- s'écria-l-elle avec un accent de
'"'r'Lucie! îoSous devenir ma femme?... reprit Maricou. Elle se détourna avec dédain et lui dit avec un geste de mepiis :
— Tu ne l'oserais pas.
— Et qui pourrait m'arrêlcr?
— Lui, s'il le le défendait. . , .i i „ „■,
- Fcoulez Lucie, lui dit Maricou d'une voix dont le calme avai quelque cliosè deffrayanl, il est parti, cet homme; mais, si vile r,u il luie, je le rallrapcrai.
J'en suis sûr!.. Je vous le ramènerai , Lucie je 'f^f "''«'';•' voire présence... je l'interrogerai devant vous... C est devant ou^ qu il décidera de ce que voul devrez être,.. Soyez patiente et allen-
'"-"AUëz donc, lui dit Lucie avec une crainte douloureuse
Puifellelevales mains au ciel, et Maricou put 1 cnleiulre dire encore d'un ton désolé ces mots si cruels pour lui :
— Oh! mon Dieu! est-ce qu'il ne m aune plus....
Siaî'sTav^S peh'ie quitté le château, en franchissant les murs du pa c pour gagner du terrain sur d'Aslorg, qu un nouveau Uimulle s'éleva â lélage supérieur... tandis que plusieurs personnes sonnaient avec violence aux grilles du château. .
pôr faire comprendre à nos lecteurs quel ç était la cause de ce luiuu e et quels étaient ces nouveaux venus, il nous fan relourn. 'm monimt où, après la scène qui s'était passée dans la chambre de M. Pcrrin, chacun était relourue chez soi.
On so souvient que M. Gros cl M. Perrin sciaient retirés dans la
HUIT JOURS AU CHATEAU
cliambre bleue où était morte Marianne, et de laquelle avait disparu son cadavre.
A peine y l'ureut-ils seuls, que M. Perrin ferma la porte avec un soin extrême.
— Que faites-vous? lui dit M. Gros.
— 11 se passe dans ce cliâleau des choses dont il faut que nous nous rendions compte, répondit M. Perrin.
— 11 est vrai, dit SI. Gros avec une certaine émotion, que nous avons l'air d assister à un mélodrame, et que je n'ai jamais lu de loman plus rempli d'événements extravagants que le jour qui vient de se passer.
— lintre nous, dit M. Perrin, qui, armé d'une bougie, examinait attentivement les panneaux de la boiserie, entre nous, le roman le plus compliqué, le mélodrame le plus fou, sont à mille lieues au-dessous des complications et des folies de la réalité, lorsque par hasard on se trouve à même de les voir de près.
— 11 est certain que si j'avais lu le récit de tout ce qui vient de se passer, dit M. Gros, je n'en aurais pas cru un mot.
— Ça tient, dit M. Perrin en posant sa bougie pour prendre une prise de tabac avec un sang-froid admirable, ça tient à ce que nous n'avons pas l'habitude de réfléchir.
— Hein?... fit M, Gros.
— Ainsi, vous-même, lui dit M. Perrin en reprenant son investigation, vous êtes beaucoup plus romanesque que vous ne pensez.
— Moi, s'écria M, Gros, en riant d'un rire énorme, moi .. romanesque I...
— Vous... car enfin qu'entendez-vous par romanesque?
— Eh bien! dit M. Gros, qui suivait avec attention tous les mouvements de M, Perrin, j'entends tout ce que tout le monde entend.
— Quoi donc? reprit M. Pçrrin.
— lila foi, ma foi... dit .M. Gros, quelque chose de romanesque, c'est quelque chosequi n'est pas raisonnable, quelque chose qui n'est pas dans l'habitude de la vie usuelle, quelque chose, enlin, qui n'est pas comme ce qui se fait tous les jours, quelque chose d'invraisemblable.
— Eh bien ! lui dit M. Perrin en se posant devant lui et en le regardant de son air le plus goguenard, y a-t-il rien qui soit moins dans l'Iiabitude de la vie usuelle, quelque chose qai soit moins vraisemblable, et qui, par conséquent, soit plus romanesque, qu'un banquier accoutumé à des afi'aires de change et de bourse, et qui vient dans un pays perdu pour y chercher un trésor, grâce aux sortilèges d'une vieille sorcière, et cela parce qu'il est à peu près ruiné ?...
— Monsieur Perrin ! s'écria M. Gros, en le toisant de son plus grand air.
— Monsieur Gros ! dit M. Perrin, sans quitter ni sa posture ni son air de raillerie.
— Savez- vous que c'est une insulte que je ne me laisserai jamais l'ire en face?...
— 11 n'y a que la vérité qui oITense, reprit froidement M. Peiriu.
— Où voulez-vous en venir? reprit M. Gros que le sang-froid de M. Perrin confondit.
— A vous dire ((ue, d'après le peu que j'ai vu de ce pays, vous ne pouvez compter sur votre grand projet d'entreprise agricole pour rétablir vos affaires, et qu'il vous faut maintenant sauver la dernière ressource qui vous reste.
— Et quelle est cette ressource ? dit M. Gros.
— (;'est, avec la dot de votre femme, la part d'héritage qui. peut lui revenir, si, par 1 absence d'un des héritiers, le testament est ré-
^duit à néant.
— Quatre cent mille francs à peine... fit M. Gros d'un air de mépris.
— Mieux que cela, reprit M. Perrin ; voilà une des têtes qui a disparu ; que l'enfant qui a été tué fût un véritable ou un faux petit-neveu, il n'y a pas k discuter ce qu'il était, vu qu'il est mort, et qu'il n'a pas de plus proches parents que ceux qui sont ici. Cela fait donc que si la succession vaut deux millions, au lieu de quatre, c'est cinq cent mille francs qui reviennent à votre femme... sans compter le trésor...
— Vous croyez donc au trésor?... dit M. Gros d'un air avide.
— J'ai quelque idée que, si nous cherchions bien, nous en trouverions la trace dans celte chambre.
— Vrai! dit M. Gros rapidement. Mais presque aussitôt il se ravisa et reprit : — Ge n'est pas probable ; et pourquoi dans celte chambre plutôt qu'ailleurs ?
— Mon cher monsieur, dit M. Perrin, j'ai des oreilles pour entendre et des yeux pour- voir. Ce que vous m'avez raconté de votre entretien avec Marianne, la façon dont elle s'est enquise, d'après votre récit, de la chambre que vous occupiez, la manière dont vous examiniez celle chambre pendant que celte malheureuse nous faisait l'aveu de ses crimes, tout cela me dit que c'est ici, par celte chambre, que Ton doit arriver à l'endroit où est caché ce trésor. Et puis, vous le dirai-je? la disparition du cadavre de .Marianne m'in- Irigue étrangement. Il faut que nous sachions ce qui en est.
Le banquier était assez de l'avis de M. Perrin ; mais il était très-
forraalisé de sa prétention à se mêler de ses affaires, et il lui répliqua aussitôt :
— Oh ! quand il serait vrai que ce trésor existât, je ne vois pas en quoi cela peut vous intéresser, vous.
M. Perrin aspira une énorme prise de tabac, et, après avoir fait la giimace d'un homme qui avale quelque chose qui lui déplaît, il reprit d'un ton sec el toujours railleur :
— Écoutez , monsieur Gros, j'aime beaucoup votre femme.
M. Gros prit un air de dignité offensée; M. Perrin répliqua avec son assurance imperturbable :
— 'Vous faites la bête...
— Monsieur Perrin 1
— Mons'eur Gros I... je vous dis que vous faites la bête en prenant des airs de mari jaloux, quand je vous dis que j'aime beaucoup votre femme... Oui, je l'aime, parce qu'il y a sous son air de femme légère et coquelle un cœur bon et honnête, une âme intelligente et sérieuse, et que ça m'a touché. Eh bien! si vous êtes ruiné, il ne faut pas qu'elle le' soit avec vous, il faut lui conserver toute la fortune qui peut lui revenir, et, dans la position où elle sera, chaque parcelle de cette fortune doit être également conservée. Or, s'il y a ici de l'argent caché, et il y en a, il ne faut pas qu'il soit extorqué par un seul au détriment des autres; et d'après les allures des gens de cette maison, je crois que chacun compte sur sa part et sur ce trésor ; donc il faut vous assurer de son existence.
Tout cela allait assez bien à M. Gros, excepté la délicatesse grâce à laquelle .M. Perrin voulait faire participer tous les cohéritiers à ce supplément d'héritage, et il répondit de ce ton moitié sérieux, moitié riant avec lequel un fripon tâte 'a probité de celui avec qui il parle.
— Si vous dites vrai, s'il y a beaucoup d'argent caché dans ce château, et si mes cohéritiers prétendent m'en frustrer, ce serait un bon tour, si nous sommes les premiers à découvrir lapiste, de le leur souffler sous le nez.
— Assurément, s'ils avaient affaire à un homme de leur espèce, dit M. Perrin d'un ton goguenard, mais vous ne voudriez pas vous avilir à ce point.
— Ils le mériteraient bien, dit M. Gros, qui ne pouvait renoncera l'idée de s'approprier ce trésor. iNonqueje prétende vouloir prendre cet argent; c'est une indignité dont je suis incapable... Et puis, ajoula-t-il d'un ton suffisant, ces choses-là sont bonnes dans les romans, mais dans la réalité c'est impossible. De quelle nature peut être ce trésor?... C'est de l'argent, s'il y en a; et comment voulezvous qu'un homme emporte à lui seurune somme d'argent qui en vaille la peine. J'ai vu mes plus forts garçons de recette ployer sous le faix quand ils avaient quinze mille francs déçus sur le dos; eh bien! que pourrait-on emporter, en supposant qu'on fil trois ou quatre voyages? soixante ou quatre--. ingt mille francs... Et quand je pourrais les apporter dans cette chambre, comment les cacher?... C'est énorme quatre-vingt mille francs déçus... Si c'était de l'or... il y aurait plus de facilité, car il ne faut pas supposer qu'il y ait des billets de banque... les provinces sont si arriérées... elles ne veulent pas de billets; celle-ci surtout, où on ne trouverait pas à dineravec cent mille écus de billets dans sa poche... Ge n'est pas ainsi que je l'enlends.
— Et comment l'enlendez-vous? lui dil M. Perrin.
— D'une façon toute simple, et grâce à laquelle je pense que personne ne peut avoir le plus petit mot à dire... Je suppose que je puisse, que nous puissons nous assurer de l'existence du trésor, alors moi, comme héritier...
— C'est-à-dire votre femme, fit M. Perrin.
— Soit, ma femme peut demander le château pour sa part... ou bien on peut contraindre les héritiers à la vente, et alors, vous , je suppose, car vous aimez ma femme, vous vous rendez adjudicataire du château... Vous comprenez (|ue c'est un service qui mériie qu'on le reconnaisse...
M. Perrin s'inclina... M. Gros, tout entier à son idée, s'imagina que M. Perrin acceptait, et il ajouta :
— Vous êtes un homme d'honneur... Et d'ailleurs, un engagement de restituer le château aussitôt après son acquisition peut résulter d'une contre-letire. Ou bien, ajouta .M. Gros, qui, tout plein de son idée, discutait en lui-même les meilleurs moyens d'exécution, il suffirait peut-être de vous donnor une procuration spéciale... et acceptée par vous dans ce but et pour cette affaire seulement...
M. Gros fonça les sourcils, secoua la têle et reprit :
— Et après tout, je ne vois pas pourquoi ma femme ne se porterait pas adjudicataire... ou moi-môme. .
— Toujours à l'intention du trésor caché?... dit M. Perrin en ricanant.
— Mais enfin... fit M. Gros, vous avez l'air de croire qu'il existe.
— Je ne crois rien, mais ce dont je suis assuré, c'est que cette chambre a une issue cachée, et qui. ajouta M. Perrin en baissant la voix, doit mener au sombre rétluit où est caché ce trésor... A moins qu'elle n'ait jamais servi, reprit-il en riant au nez de M. Gros, cjuà faire entrer ici des jolies filles, à protéger des visites nocturnes .
— Bah 1 fit M. Ci'os avec impatience, M . de Chcvalaine n'était pas un galant à portes cléruhées.
— Ce cliàleaii a plus de deux cents ans d'existence, et. a ! époque où il fut hâli. les portes secrètes servaient à plus d'un usage... Elles cachaient quelquefois des passages où, dès le premier pas. on rencontrait un aljîme; l'imprudent s avançait, la trappe s'ouvrait, et c'était fini. , . . ,, . ,
M. Gros haussa les épaules à ce récit ; mais 1 expression de son visage ne fut point du tout d'accord avec son geste...
— Bon, lit-il avec une grimace de dédain mal réussie, ce sont des contes d'enfant,.. , . , ,
— Vous trouvez?... dit M. Perrin avec un sang-froid admirable. Le château de Rueil n'était pas fait autrement, et c'est avec ça que Richelieu a gouverné la France. Du reste , c'est à vous de voir si vous voulez vous risquer...
M. r.ros fonça le sourcil et repartit :
— Cependan't , en marchant avec précaution... Mais enfin . ou estclle donc cette porte secrète?
— La voilà, dit M. Perrin en touchant un panneau de 1 alcuve.
— Tiens! et à quoi avez-vous ça?
— A un signe qui ne manque jamais son effet dans un roman. Et M. l'en in se mit à déclamer :
— « Tout à coup un courant d'air frais et vif Dt vaciller k llamme bleiiAlre de la lampe qu'Orontario portait à la nmin. . »
En parlant ainsi, M. Perrin approcha la bougie d'un panneau, et le courant d'air se trouva si vif que la bougie s'éteignit. Cette circonstance parut frapper M. Perrin.
— Diab'e! dit-il, tout à l'heure ce courant d'air a fait à peine trembler la tlamme de cette bougie... 11 faut que quelque autre issue ait été ouverte pour établir une circulation si active...
Ah! s'écria M. Gros avec une colère réelle... Vous voyez, les
misérables reulent me frustrer de ces richesses!...
Sans hésitation, M. Perrin poussa un angle du panneau, et une porte s'ouvrit. , , . ,
—Vous connaissez doncce secret? lui dit M Gros dcl air le plus soupçonneux.-
— Cette porte a été ouverte et mal refermée, dit M. Perrin, et elle a été ouverte depuis que nous avons quitté cette chambre; car j'étais assis près de ce panneau pendant le récit de Marianne, et je ne sais pourquoi j'ai remarqué qu'il avait des traces de moisissures que n'ont iioint les autres.
— Ce serait donc par là qu'on aurait enlevé le cadavre de cette femme? . ,
-C'est ce que vous allez savoir, dit M. Perrin, si vous voulez passer...
M. Gros hésita, et M. Perrin lui dit:
— Ca vous regarde.
— Est-ce que vous ne m'accompagnez pas?
— !yioi? Non, certes, fit M. Perrin. S'il est vrai qu'il y mC par là un trésor caché, et que. selon votre intention, vous comptiez vous l'approprier d'une manière quelconque, je ne me soucie pas de me trouver compromis dans une atTaire de... de vol ; car c'en est un.
— Est-ce qu on le saura? fit M. Gros.
— Tout se sait, fit M Perrin en prêtant l'oreille... Mais je crois, du reste, que vous n'aurez pas à craindre d'être accusé d'avoir volé le trésor , car je m'iniagine que c'est une chose laite, à moins qu'on ne soit en train de la faire.
A son tour, M. Gros prêta loreille et crut entendre un bruit do pas à une dislance assez éloignée.
— Suivez-moi, dit-il à M. l'errin avec un accent détermine.
M. Gros prit une bougie et entra dans un couloir étroit et aboutissant à un escalier en spirale qui montait aux étages supérieurs et descendait à ceux du bas. C'était celui qui menait à la chambre de Marianne : c'est par là qu'elle venait aux nocturnes rendez-vous de M. de Chevalaine.
M. Gros descendit si rapidement, que M. Perrin eut peine aie suivre. Us jugèrent, à la quantité de degrés qu'ils franchirent, qu'ils étaient arrivés plus bas que le rez-de-chaussée, et que même ils avaient du dépasser la profondeur des caves ordinaires.
L'escaMer aboutissait à une longue galerie souterraine.
M. Gros v avail à peine mis le pied que sa bougie s'éteignit tout à coup .. C était M. Perrin qui venait de la souffler.
— Que diable faites vous donc là?... lui dit M. Gros.
— Voyez là-bas... lui répondit M. Perrin. Je vous le disais bien, on vous a devancé.
En Ktl'et. à l'extrémité de cette galerip , ils virent une lueur ([ui sortait d'une porte ouverie sur un des côtés.
Presque aussitôt, un individu qui avait dû enlendre le bruit de leur arrivée sortit de cette porte, et, levant sa lumière au-dessus de sa lèic, sembla vouloir percer l'obscurité pour reconnaître d'où par tait le iiruit qui venait de le frapper.
— C'est M. de Fernic, dit M. l'errin.
— Lui!... fit M. Gros, du ton le plus surpris, un jeune homme'
— Qui est là? s'éciia Fernic. à qui ces bruits, conduits par la voie voûtée, arrivaient comme s'ils étaient près de lui.
HUIT JOURS AU CHATEAU
M. Gros ne répondit pas et empêcha M. Perrin de répondre ■— Holà hé! cria .M. de Fernic; misérables canailles que vois êtes, je vous averti.? que si vous ne répondez pas , je vous envoie une char;e de chevrotines, et tant pis pour qui l'attraperi.
— Tout doux! tout doux! fit M. Perrin; que répondriez-vous a qui vous en proposerait autant?
M . de Fernic reprit :
— Qui est là?
— Mais c'est moi, M. Gros.
— M. Gros! fit M. de Fernic, en s'écriant :-Ali! que diable faites-vousici?
— Qu'v faites-vous vous-même? lui dit M. Perrin. Ils se trouvèrent alors près les uns des autres, et Fernic répondit
avec assez d'humeur pour que M. Perrin jUc;eât qu'il ne (lisait pas toute la vérité : .....
— .le voulais m'assurer de la manière dont avaient pu s'évader les misérables enfermés dans le cellier; car je suis bien certain qu il n'y avait personne lorsque j'ai ouvert la porte. Ah.«rs je suis allé pour examiner cette pièce, et j'ai reconnu qu'ils avaient descellé les gonds d'une porte qui ma semblé conduire aux caves. Je suis allé prendre de la lumière et ce fusil, car ils eussent pu être encore ici.
— H eût été peut-être plus prudent de vous faire accompagner, dit M. Perrin.
— Contre une demi-douzaine de drôles de cette espèce... ail Fernic d'un ton de dédain.
— Ce n'eût éié que pour avoir des témoins des découvertes que vous eussiez pu faire dans ces souterrains , que c'eût été prudent.
— Qu'entendez-vous par là?... repartit M. de Fernic d'un ton assez rogue pour montrer à IM. Perrin que son soupçon était juste.
— J'entends que vous couriez risque d être assassiné, si ces drôles avaient été ici , et que^.n'y étant pas, vous couriez risque d'être soupçonné de les avoir fait disparaître , d avoir aidé à leur évasion.
— 'Je tiens fort peu compte des propos des laquais .. mais je serais curieux de savoir pourquoi vous y êtes venu vous-même^
— Par la même curiosité que vous : c'élaitpour ess.i}cr dcdécouvrir comment le cadavre de Marianne avait pu être enlevé de la chambre où il était... Nous avons découvert une porte secrète dans la chambre, et nous sommes venus.
— C'est fort bien, dit Fernic d'un ton sec. Et vous n'avez rien dé couvert?...
— Rien, nous arrivons... Et vous?
— J'arrivais.
— De façon que vous ne vous êtes pas encore assuré que ces misérables" ne sont pas cachés dans quelque coin des caves?... fil M. Gros d'un ton tremblant.
— Ils ne doivent plus v être.
— Il est bon de voir, dit M. Perrin... Du côté d'où nous venons, il n'y a ni porte ni issue... Mais vous étiez dans une espèce do cave...
— Où ils n'étaient pas...
— Continuons donc notre investigation , fit M. Perrin, en rallumant sa bougie et en allant du côté d'où était venu Fernic.
— Où allez-vous donc par là? lui dit le marin.
— Pour une recherche pareille à celle que nous allons faire , dit M. Perrin, le meilleur moyen de ne rien laisser échapper, c'est de commencer par un bout et de finir-p ar un aiiire.
— J'ai déjà visité cette partie, dit Fernic.
— Quatre yeux valent mieux qu'un. dit M. Perrin. Et, sans écouter les réclamations de .M. de Fernic, il entra dans le
souterrain tatéral, et presque aussitôt .M. Gros put enlendre !a \oix de M. Perrin, qui criait avec une sorte de gaieté sar(loni<iue:
— Eh! bonjour, madame la comtesse; bonjour, monsieur le curé.. Je me doutais bien que vous deviez être de ce côté.
iM. de Fernic laissa échapper un murmure de colère... et M. Gros lui dit d'un ai"- triomphant :
— Vous prétendiez être seul, mon cher monsieur.
— Est-ce que vous pensez que je pouvais compter sur ma gr.in J mère ou sur .M. le curé, en cas d'attaque?
— Eu ce cas. tit .M. G.ros en allant rejoindre ses coliériliors... c'était bien imprudent de ies amener ici , si c'était véritahh'inont les prisonniers que vous veniez chercher.
— Les premiers ont décampé, lit .M. Perrin. cl prohablemenl Ils ont empoi;té ce que vous étiez venu chercher ici.
— Quoi donc? dit le curé.
— Le trésor...
A ce moment, on entendit un grand bruit aux étages supérieurs. On appelait M. de Fernic , M. Perrin , M. Gros . le cure. Us se
mirent tous à écouler; mais aucun d'eux ne quitta sa place. Il semblait qu'ils ne voulussent pas abandonner leur poste.
— Allons , allons, dit .M. l'errin, il est probable que la besogne est faite : el , si elle était à faire, avez-vous envie qu'on vienne vous relancer jus [u'ici pour montrer qu'une vonéraldo comtesse, un pieux curé , un héroïque marin et un honnête banquier sont tous descendus dans une cave comme des héros de roman , pour
courir après un sac rrecus qu'y avait peul-ôlie enterré un fou
— Mais, monsieur, dit le cure avec impaiienei'. voilà une niiTre qui a.| air de recouvrir un caveau, et c'est peut-ùtre là
— Et celte pierre?... fit M. Cios.
— Ces messieurs n'ont pas pu la lever, dit Mme de Fernie
— Mais maintenant que nous sommes en nombre., s'éi'i-ia M. Cros.