VIU
La cause des cris qui retentissaieut au rez-de-chaussée du chA eau de tlievalame , pendant que les Jiériliers se disSeut (îiiis les caves leur fut immédiatement révélée par M. Blanchér au ik rencontrèrent dans la cour, donuant des ordres, de avis 'fa sin le sévères recommandations,, le tout d'un aiV si doctoral .'i Z^l 1..., que M Perrin jugea dès l'abord qu'il deva t y avoi. deir èîe de ,Enl^aUor"'""' '"" ^"'"""'^ P""'' '"' ^°'"- ^ ^-
Il venait d'arriver avec le juge de paix du Ribay et le mair^ .Ip i= commune ou était situé le chàfeau de Chevalaine *'' '*
il n est pas d une l)onne poétique, lorsqu'un récit est aussi avin^o que celui que nous offrons au lecteur, de le suspendre non -mHnr dun nouveau personnage et en faire l'hisloire*^ Ma s o° ".irflH bien^queles poétiques ne sont plus à l'usage de ^[ix'ïuries £
D'un autre côté, le public frauçais aya,U prig po-ir manie de cnn s derer le roman comme une œuvre saiis topo -tance nous nous' croyons permis de manquer aux règles oui r^fflstonil'o ,^ ■
.a..! est qu'elles existent^ et nous di.^,^^ q^ls t^^n\"ie's^ 'nTiv^u^^
ju.nice incorruplible.'ce qui eitla meilîeurens'efgt de a vlna f^^
Pour expliquer Jl. Carnisson (c'était le nom du juge de naixl il rpmii'r/'"'' " '■«^'î'''""" de 18.30 il avait escroqué une vSine d£ mi le francs aux jésuites irlandais qui avaient un co lé4 dfnsT département de la .Mayenne, et qu'en même temns H iviu p!, ï! rage dan-acher le drapeau blaV du clocher 7 nb," ''etdV mettre un drapeau tricolore, à la confection dunuel il avà f'c=.,n,.rfi"I une camisole un jupon et une chemise de sa lm„ é n'ai J^ nomme juge de paix à ce moment, et, grâce à cet "force ilfc bu lable d eiy encore, parce qu'on est et qu'on a été il se trouvait n^; de paix bien longtemps après notre gforieuse ré;olution ^"°'
m. Urnisson s avança avec une majesté menaçante vers les hpn tiers ; il eiait suivi d'un homme gras, petit lourd (rllip,,,,? . décente, mais ayant gardé sous ^a grosse ;ed ngole ë Ira bleu du linge d une admirable finesse et d'une blancheur rrt^iclnbe dès manchettes de fine batiste tombaient sur sa main blan^ I e tu e et un sourire malicieux animait ses grosses lèvres '
Il salua d un air narquois, et se bourra le nez d'une énorme prise
HUIT JOURS AU CH.\TRAU
de tabac qu'il tira d'une riche boite d'or, sur laquelle il v avait un délicieux portrait de femme.
Ce devait être un bien vieux souvenir, car. à la première vue M. Perrin, qui avait remarqué cet homme, reconnut une de ces belles miniatures d'isabey, des premiers temps de l'empire, ajustées d'un voile blanc, au milieu duquel s'encadrait une jeune tête coiffée k la Iilus, avec une io.se sur l'oreille.
Cet homme était M. Pa... le maire de la commune où était situé le cliateau de M. de Chevalaine ; ce M. Pa... avait été un des employés supérieurs du ministère de la justice sous l'empire.
A cette époque, un chef de division était un homme d'une imnoifance bien plus grande que de nos jours.
Indépendamment do sa position, M. Pa..., avait été un de ces nommes d esprit qui, nés assez vulgaires de figure et de tournure niellent tous leurs soins à plaire par fous les moyens élégant dii savoir-vivre; d un autre côlé, grâce à sa position,' il avait su tant ue secrets , pénétré tant d'intrigues , qu'il portait dans la vie ,ee calme qui nés étonne plus de rien, tant il a vu, pour ainsi dire de miracles en fait de situations bizarres. '
Il examina toutes les personnes présentes, rendit à la comtesse et au cure le salut dédaigneux qu'ils lui adressèrent, avec une politesse trop supérieure et trop fine pour qu'ils sentissent le peu de casque M. Pa... faisait d'eux. i^u un
Il prêta un peu plus d'attention à Fernie.
Mais 11 sembla qu'il devinât que, sous une beauté a,ssez distinguée, sous des manières bien apprises, il n'v avait qu'un esprit et un cœur lort ordinaires, au service de toutes les idées reçues mais sans sympathie pour tout ce qui pouvait être en dehors de la loi vulgaire du monde.
M ^r,ti[ ''V-',"?''.'"'- «ff ■''"'fest^ S"'- son visage, lorsqu'il considéra .li. 1.10S, et il ut aisé de voir que la figure du banquier n'étail pas neuve le pour lui , quoiqu'il parût , au froncement profond de ses él o^'és' ''" '" chercher le souvenir dans des temps bieu
M Perrin crut remarauer que M. Pa... avait retrouvé la trace oue M. Cros avait laissée dans sa œ&aioire, et il jugea que cette trace n était pas flatteuse pour le hanpie.r, à la façon dont il le toisa de la tête aux pieds. »
Enfin les regards de M. Pa... et de IM. Perrin se rencontrèrent et le visage du vieux maire - il aïait alors près de soixante-dik ans — prit un air sérieux et réfléchi.
On eût dit qu'il venait enfin de reconnaître qu'il avait devant lui un homme capable de le comprendre.
, Ce que nous venons d« raconter s'était passé pendant que M Carnisson le juge de paix, disait avec une importance menaçante •
— Messieurs et vous, mesdames, je viens de recevoir' la déposa ion de M. Blanchet : il parait qu'il s'est passé cette nuit dans ce château des choses d une nature telle, que l'intervention de la iustice est nécessaire. ' ^
— Tout cela, dit la comtesse en prenant un air qui eût pu avoir quelque valeur si, au lieu d'un vieux bonnet de dentelle noire elle avait porte une couronne de comtesse souveraine ; tout cela monsieur, sont des alï'aires de famille, où vous n'avez que faire de venir fourrer votre nez.
M. Pa haussa les épaules, tandis que M. Carnisson reprenait-
— tti! ijon... bon! tres-Lon... qu'en pensez-vous, monsieur Pa ? des atiaires de lamil e... un château envahi à main armée comme aux temps détestables de la féodalité, un enfant assassiné, jeté par la leiietre, une lemme massacrée d'un coup de couteau, et que sais-ie? un enlant qui ne serait pas celui qu'il eût dû être... Ahi ^ous aupelez cela des affaires de famille... Non, madame, non; ceci mérite une instruction détaillée, et nous allons y procéder
Ferme toisa le magistrat et lui dit sèchement :
— Avant de parler comme vous le faites, monsieur, il serait bon de savoir qui vous êtes.
-- Je suis le juge de paix du canton, monsieur; voici le maire de cette commune monsieur; et cet homme est mon greffier monsieur, ajoula-t-il en montrant un petit vieillard qui sortait delà cuisine et qui se torchait la bouche avec le dos de sa main, qu'il torcha ensuite a sa culotte, où il laissa imprunée une large tâche de vin preuve de ce qu'il venait de faire. o <= uc vin,
«-mn^nfio'™'' '? '^T"'°' 1"' aPPai-'iennent à l'armée ont peu de
hTsentP^;^",'' '' ''^'' '' ''''' '•^"''I^^""« ««■«'^'''' ^elon ceux qui ^ a lessentei t un mépris arrogant ou une politesse exagérée Mais
cÎ;I uneSe'ré^ll?"^ ^^^^°" qu'elle se'manifesle, a^pour p^'i^n'^
0 rî;*;„"'Jio'f'T'-''"' "'.' '.n<=?ssamment sous la règle d'une loi de fer, hipn -, M ' *'" général ; mais sa loi est assez simple, et il .s;iit ma « i fS" -h "^o"' es iniractions qu'elle punit, et il se soumet ; ma s 1 frémit devant le dédale des lois civiles ;1e seul fait de la vi^ ue tant de myriades û avoues, de juges, de procureurs du roi, grefiieis, nui.5siers,etc., qui mangent de cette loi. lui donne à penser qu 11 y a toujours matière à procès sur le moindre mot imprudemment prononcé.
Ainsi il arrive que, lorsqu'un militaire, fûl-ce un officier même
dune instruction assez élevée, se trouve empêtré dans une affaire où il voit intervenir les magistrats civils, il se sent pris maigre !m l'une terreur dont il a honte, et qui lui inspire souvent celte rebeldion qui a l'air de vouloir tout briser. ... , .^. ^^^
— Eh bien' s'écria M. de Ferme, monsieur lejuge de paix, monsieur \o maire et monsieur le greffier, nous n'avons que faire de vous dans cette maison, et vous pouvez vous en retourner.
Lejuge de paix se recula d'un pas, et toisant Ferme avec inso-
''^-'i'^Él d'abord, monsieur, je vous somme de me décliner, vous le uremicr, vos nom. prénoms, titres et qualités. , „ a
M. de Vernie allait se livrer à quelque incartade, lorsque le curé lui dit ;
—Mon neveu, il faut répondre à ces genslà ..c'est la loi vivante (le celte époque, c'est un des magistrats du gouvernement que vous servez vous-même.
— Mais, dit Fcrnic, qui donc a été requérir cet homme de venir ici?
— Moi, dit M. Blanchet.
— Mais vous n'êtes rien ici, dit M. de Fernic.
— Comment... le tuteur d'un de vos cohéritiers...
— I.e tuteur de l'enfant assassiné.
— Mais cet enfant n'était pas héritier, dit imprudemment M. de l'ernic , monsieur le sait bien.
— Qu'élait-il donc alors ?
Fernic se détourna sans répondre, et le juge de paix continua :
— Et si, comme on nie la dit, cet enfant n'était pas celui qu'il devait èlre, qu'est devenu l'autre ? quel est celui-ci"? Oh! monsieur, il y a dans cette affaire de' quoi faire un procès-monstre.
— Et de quoi assurer la gloire d'un juge de paix, dit .M. Va....
d'un air goguenard.
— Ceci peut èlre plus grave que vous ne pensez, dit M. Perrin en sapproehant de M.
l'a... d'un air d'intelligence.
— Que voulez-vous que j'y fasse? repartit .M. l'a... en prenant une prise de tabac. Cet imbécile de M. Blanchet aété loutdroitehez
nUlT JOURS AU CHAI EAU.
Carnisson, et quand le Carnisson se mêle de quelque chose, il est aussi difficile de l'en arracher que d'extraire une flèche à crochet d'une blessure. La seule chance qu'il y ait, c'est qu'il embrouille l'affaire au point de ne plus y voir clair.
— Mais il la renverra au parquet, et...
— 11 faut en prendre votre parti; il y a un double meurtre... mais si on s'était entendu, on s'en serait peul-être tiré...
— Monsieur le maire, dit Carnisson, nous allons commencer le procès-verbal. Savez-vous si ces messieurs sont arrives?
— Encore quelqu'un ?... dit Fernic.
— Oui, monsieur, quelqu'un ipii s'appelle une brigade de gendarmerie, dit le juge de paix. ., .
— Et à quoi bon? lui dit M. Gros, qui jusqu'alors ne s était pas mêlé de la conversation.
— Monsieur, lui dit le juge de paix, il faudra probablement procéder à des aneslalions.
M. Carnisson avait beau être ridicule, il n en parlait pas moins au nom de la loi, et les faits sur lesquels il venait informer étaient d'une gravité à ne pas laisser espérer qu'ils pussent rester impunis.
Mme de Fernic t'ut la première à dire a son petit-fils et au cure :
— Nous ne pouvons pas cependant nous exposer pour Lucie et puisque les choses en sont venues là , il faut qu elles aient leur
"^"su^r cette observation, on suivit le juge de paix, qui alla s'établir dans le grand salon. ... .-. -,
— Tous les héritiers sont-ils présents? dit-il.
— 11 nous manque M. de Chevalaine et sa sœur.
— Et ma femme, dit M. Cros, qui tenait à ce que la qualité de Mme Cros, comme héritière, fût inscrite dans tous les actes qui pou-
' valent être produits
dans cette affaire.
M. le juge de paix jugea convenable de ne rien commencer avant que tout le monde fût présent, et M.
de Fernic se chargea d'aller prévenir .M.
de Chevalaine , qu'il croyait encore avec M.
d'Astorg, tandis que le curé allait chercher Mlle de Chevalaine.
M. Cros courut avertir sa femme. Pendant qu'ils étaient absents, M. Carnisson dit à M.
Perrin :
— Vous êtes l'individu qui, hier aux huttes, a été saisi, incarcéré, molesté par les misérables qui les habitent?
— Je suis un individu quelconque, lui répondit .\1. Perrin. ^
— En ce cas , j'ai aussi besoin de votre déposition, et vous allez rester.
— Mais je ne me plains pas, monsieur.
— M. Blanchet m'a tout dit, et vous devez vous plaindre.
— Je ne suis pas pressé , et je ne me plaindrai qu'après tout le monde, dit M. Perrin.
— Votre tour viendra...
En ce moment, le curé rentra, et annonça que Mlle de Chevalaine n'était pas chez elle.
Mais presque aussi-
tiM elle arriva avec M.
(le Fernic ; elle avait
l'air résolu et sombre.
D'un autre cùlé, parut
Mme Cros.
On annonça au juge
de paix que M. de Chevalaine était très-gravement indisposé, et qu'il
ne iiouvait paraître. .. . . t
M. Carnisson insista iiour qu'on le lui amenai mort ou vif; mais M Pa reprit en resardant Mlle de Chevalaine : , . .
— N'a-t-il pas ces lourdeurs de tête qui le rendent quelquefois si incapable de comprendre les choses qu'on lui dit?... .,.,■,
Mlle de Chevalaine regarda M. Pa... , alla droit a lui, et lui dit
presque en riant :
— Oui, il a son indisposition habituelle.
— Vous n en tirerez rien d'ici quelques heures, dit alors M. 1 a... au juge de paix.
Celui-ci haussa les épaules en disant
— Je devinerai bien... . „„ „
— i;t, en attendant, dit M. Pa... , les coupables peuvent nous éclKijqier... Il faut vous hâter beaucoup...
— Soit! soit! dit M. Carnisson.
Vingt-deux et quatorze font qaatre-vingt-seizel s'écria CUevalaïae en abattant son jeu.
raris — ImiTimonc WalJcr, rue Bonapare. 4k
HUIT JOURS AU CHATEAU
— Quels jonl donc les coupables? dit alors Mlle Lucie de Clievalaiuc, en regardaiil M. Pa... eu face.
— Nous les chercliei'ons, belle Lucie ; nous sommes ici pour cela.
— Mais la question de mademoiselle est fort extraordinaire, car elledoitconnailreparciuiacté commis un desmeurtres de celte nuit.
— Certes, elle le sait, dit JL l'a..., comme elle sait, et comme vous savez surtout, vous, monsieur Carnisson , que le meurli'e même volontaire d'un ennemi qui vous attaque à main armée est excuse par la loi. Or, monsieur Carnisson, vous m'avez trop bien expliqué l'affaire avec votre lucidité ordinaire, pour que je ne sache pasqueMlle de Clievalaine a été attaquée par une femme furieuse armée d'un couteau ; que c'est en se défendant qu'elle lui a arraché ce couteau ; et que c'est celte femme qui s'est précipitée comme une furieuse sur ce couteau, dont elle s'était
emparée.
— C'est cela, dit M.
Perrin.
Un assentiment mucl apprit à M. Pa... que l'on était disposé à suivre les leçons qu'il venait de donner.
M. Cornisson ne vit l'ien et chacun prit place.
' Voici comment les personnages de cette scène étaient disposes :
nous dirons ensuite comment le fait se passa.
M. Carnisson s'était posé derrière une table, son greffier à l'un des côtés, et, sur un signe qu'il lui avait fait, M. Pa... s'était installé de l'autre côté.
Cela ressemblait assez à une espèce de tril)unal portant son président au centre ; et M. Carnisson en éprouva une joie qu'il ne put cacher au regard pénétrant de .^f.
Perrin, qui échangea un sourire avec M.
Pa..., car déjà tous deux s'étaient compris.
M. Perrin fit placer Mme Cros un peu en arrière de M. Carnisson, en face de M. Pa., de manière à recevoir les avis souvent muels que le maire pourrait lui adresser.
Jllle de Chevalaine prit place à côté d'eux, sans doute avec la même intention.
Les autres personnages, c'est-à-dire le curé, Mme de Fernic, son petit-fils, M. Blanchet, et les domestiques qu'on avait fait appeler, se rangèrent sous le regard de M. Carnisson.
Le docte juge de paix commença l'interrogatoire en s'adressant à Mme de Fernic; mais M. Pa... prenant aussilôt la parole d'un air sévère et presque méchant, dit à M. Carnisson :
— Monsieur le président... Ah ! pardon, mais en vérité ce serait si bien votre place, que je me laisse aller à l'idée qu'on vous a enfin rendu justice... Mon cher juge, nous avons une énorme affaire à vider. De quelque manière que vous l'entamiez, je suis très-convaincu que vous en dénouerez facilement tous les détails, et que vous en suivrez tous les fils; mais comme vous avez voulu, et qu'après tout, c'est mon devoir; comme vous avez voulu que j'assistasse à l'instruction de celte affaire, j'oserais vous prier, pour moi qui n'ai plus beaucoup de mémoire, et qui d'ailleurs n'ai jamais eu l'habitude des affaires très-compliquées, j'oserais vous prier, dis-je,
Je fus si épouvantée que je me pressai contre lu
de suivre les événements par ordre et de commencer par le récit de ce qui est arrivé. Monsieur que voilà , ajouta M. Pa... en désignant M. Perrin d'un air courroucé, a été , à ce qu'il paraît, victime d'un guct-apens, et, quelle que soit sa répugnance à répondi-e, il faudra bien qu'il se soumette dès que vous le lui ordonnerez.
— Répondez, monsieur, fit M. Carnisson d'un ton péremptoire à M. Perrin. Que vous est-il arrivé aux bulles ?
M. Pei-rin commença le récit très-long et très-entortillé de tout ce qui s'était passé aux huttes, et il atténua si bien tout ce qu'il pouvait y avoir de sérieux, que M. Blancbel l'interrompit pour rectifier, disait-il, une déposition où l'on sentait percer la crainte qu'avaient inspirée à .M. Perrin les menaces des misérables qui avaient voulu l'enterrer vivant.
Fernic , qui avait d'abord écouté le récit de M. Perrin sans trop comprendre pourquoi il dissimulait ainsi la vérité, devina que l'on voulait laisser tomber celte première partie de l'instruction de manière à enlever aux événements du jour une partie de leur gravité, et il dit à M.BIanchet :
— Je crois pouvoir affirmer, monsieur, que si la peur a troublé les idées de quelqu'un, ce ne sont pas celles de M, Perrin ; car je peux affirmer que, pendant que nous nous inquiétions de ce qu'il était devenu, vous étiez aussi épouvanté que si nous étions tombés entre les mains d'une troupe de sauvages anthropophages.
— Monsieur, je ne vous interroge pas...
reprit M. Carnisson d'un ton aigre, vous ne pouvez pas interrompre.
— Mais, lui dit Fernic , l'admonestation eût dû s'adresser à M.
Blanehet. qui a interrompu M. Perrin sans que vous l'ajez interrogé.
.M. Carnisson pinça les lèvres et se tourna vers M. Pa...en lui disant :
— Il est impossible de procéder ainsi.
— C'est vrai, dit M.
Pa... d'un air ^e trèsraauvaise humeur; je suis déjà tout désorienté. Heureusement qua cette alfaire des huttes ne signifie i>as grand' chose... Arrivons à ce
qui s'est passé au château; voilà qui mérite toute votre attention.
— Sans doute, sans doute, s'écria M. Cros; mais pendant qu'on voulait enlever M. Perrin aux huttes... il m'esl arrivé...
— On ne vous interroge pas . dit vivement M. Pa...
— Qu'est-ce que c'est?... dit M. Cros, qui se laissait peu intimider par un maire de village... je veux parler, et je parlerai.
— Monsieur Carnisson, dit M. Pa... en se levant, on insulte votre autorité dans ma personne... le souffrirez-vous?... Vous n'avez pas interrogé monsieur, n'est-il pas vrai?...
— Je ne vous ai pas interrogé, monsieur, dit M. Carnisson.
— Mais... je vous...
M. Cros se lui soudaineraetil, comme si une puissance surhumaine lui eût coupé la parole.
Sur un signe de M. Perrin, Mme Cros avait dit à son mari :
— Taisez-vous, ou je iis que vous êtes ruiné...
— Eh bien?... fit M. Carnisson.
f.fi
HUIT JOURS AU CHATEAU
M. r.i-os se rassit d'un air furieux, cl M. Pa... ilil toul bas ù M. Carnisson :
— Très bien ! voilà comme on les mate, ces gros financiers...
— Ma'nicnanl. iias-ons h l'alTaire du cluMcau.
— \ la lionue beurc, (il M. l'a... ; mais il me vient une ulec, ce? (Mip pui-^.iue nous lennns M. Pcrrin, nous lui fassions faire le re-'ii de ce (|iii sest passe... nuis nous repiendrons les déposants chacun à '^on tour et nous verrons bien si leurs récils s'accordent.
— C"('Sl ce que je complais faire, mon cbcr monsieur Pa.... <lii M. Carnisson avec importance; c'est ainsi que l'on procèJc dans to'Ue inslriiclinu un peu soigneusement conduile.
— Je suis fier, dit .M. Pa... en lui tendant sa tabatière, d avoir eu une idée confdrme aux vôtres ,
M Carnisson puisa dans la lahatièrc, et, tandis qu il ordonnait a M IVrrin de continuer son récit, M. Pa... enleva avec un soin excessif toute la portion de son labae qui avait pu être soumise au contact des doigts de M. Carnisson, et il se mit h écouter M. Perrin, en le rcsardanl avec une attention excessive. ,
Malgré son babilelé, celui-ci fut assez embarrasse pour raconter les faits qui sélaient passés au château, de manière à leur oter la poitéc qu'ils avaient. • , k
Il fallut bien eu arriver au moment où Mme Gros avait vutomoer par 1 1 fenêtre le cadavre de l'enfant, et quoique M. Pcrnn n eut pas rappelé le cri qu'avait poussé .Mlle deChevalainc, il lui fallutencoie dire la lutte de Marianne et de Lucie. ..
Le vidage de M. Pa... se rembrunit, l'expression moqueuse qu il avait conservée jusque-là s'efîaca de son visage; il parut domine par l'imiiortance des faits qui se révélaient à lui : cependant il se contint, el finit par dire, mais d'un air profondément allccte :
— Ce sont là de déplorables accident-: mais il semble que Dieu ait pris soin de faire justice des coupables. C'est sans doute Marianne qui a tué l'enfant ; elle est morte, et il n'y a plus décomptes îi lui demander de ce meurlre.
— Mais elle n'était pas seule? dit M. Carnisson; il y a encore ses complices, et parmi eux, à leur tète plutôt, son fils, ce garnement
de iMarieou. ■ ai n ■ i »
Mme Cios fit un mouvement pour parler... mais .M. 1 cirm la ic-
lint. Mlle de Chevalaine vit ce mouvement el pâlit. ^ .
— Maricou était au cbâleau, dit M. Carui-^son ; ee doit elre lui qui a ouvert la porte à sa mère et à ses infimes compagnons.
M Carnisson n'avait pas prononcé cette parole, quen yerlu du proverbe, qui est et qui sera élernellement vrai, que lorsqu on paile
proveroe, qui esLui 41H OUI a en.. . .>...>-. ..-^ ' t r, ^ .' ,,„
du loup. on... elc... A peine M. Carnisson avait-il prononce celte parole que Maricou parut. •. . . 1
Mais il n'était passeul; M. d'Astorg 1 accompagnait, et tous deux élaient suivis du brigadier de gendarmerie, qui, en s avançant, dit
M. Carnisson : .,1,11
— Monsieur le juge de paix, j'ai rencontre dans la lande ces deu.x hommes. Maricou tenait par la bride le cheval de M d'Astorg. el lui enioi"naitd'autorilé de retourner au château. 51. d'Astorg a demandé nolre'assistance pour le débarrasser de cet bomme, et j ai provisoirement arrêté Maricou pour sévices et violences sur un grand chemin.
— Ils appellent ca des grands chemins... dit M. Cros. qui lut ravi de trouver l'occasion de placer un mot qu'il croyait spirituel.
Le brigadier de gendarmerie continua ; ,
— Mais comme Maricou accuse formellement M. d Aslorg d avoir volé quelque chose au chàleau. je les ai ramenés tous deux.
A ce mot de vole, toul le monde ouvrit de grands yeux, et M. Cros s'écria avec une vraie fureur :
— Ah ! c'est lui qui a volé le fameux trésor 1...
— Quoi! dit .Maricou avec une surprise extrême, le trésor a ete
volé?... ,. ,, f^ 1
— Mais, puisque vous en accusez monsieur, dit M. Cros, vous ic
" Maricou fronça les sourcils, et après un moment de réflexion, il dit :
— Ab ! je nie rappelle maintenant l'évasion des prisonniers, la disparition du corps de ma mère... Oui, oui, ce sont eux qui ont pris le irésor. . . , -, •
— .Mais pourquoi, fit M. Carnisson, qui trouvait que son autoiiie s'effaçait un peu dans celte discussion; pourquoi avezvous accuse M. d'Astorg de ce vol? , , , ,.
— D'abord je ne l'ai pas accusé de ce vol plutôt que d un autre . dit Maricou avec un ton de sombre humeur ; il fallait que cet bomiiu' revint au chàleau. je l'avais promis à quelqu'un. Si on nous avail laissés seuls, il v serait revenu.
— Drôle!... li'l M. d'Aslorg.
— Vous y seriez revenu ! dil Maricou en le regardant en face avec une expression efVrayanle; vous y seriez revenu, eussé-je du vous traîner par les pieds, la face cnnlre terre, et mangeant la boue de la roule; vous V seriez revenu, vous dis-je!... .-•,,,-
— Écrivez ces menaces failes en notre présence, s ecria M. Carnisson... écrivez...
Lui seul avait eu la force de parler et d'interrompre Maricou, lani la funeste el puissante expression de son regard et de sa teni^e avait saisi tous les auditeurs.
Maricou ne daigna pas regarder M. Carnisson Çf «Pf''^
— Alors sont venus ces messieurs, cl comme ils nairClenl que les voleurs, ceux qui prennent un sac de ble ou une cuiller d argen , comme ils laissent aller à leur aise ceux qu. ^mpor enl avec e,x riionneur des familles, le repos, le bonheur, la joie, lavenir Irre'exisleTcecomine,^! je iJur avais dit^ ajoula-l.l^^^^^^^^^^ de cette colère glacée donl la pu leur est violacée, . f. P/ro'e b ^^^ el basse ■ comme, si je leur avais dit que vous quiUiez ce château c nii e un làdic'poui fuir le regard et l'épée d un l'onime. pour fuir les larmes e e désespoir dune femme, ils m auraient n au
e . t l'aun^nt laissé par'lir je l'aiaccusê d'avoir vole pour qu-ou le ramenât ici, et maintenant le vmci. 1 faut en «"J"' "."« f« ^^ „
Comme il nronon.-ait ces paroles. M. de Cbevalaine, qui avait sans doiilc "uvé son vin et que la voix de M. d'Astorg ava.leve.lle, parut
^ Sou'Te'gard élait encore incerlain, sa démarche vacillante ; mais il y avait dans l'expression de son visage quelque chose de sombre et'de menaçant. On y voyait la honte de 1 et..t ou .1 ^e trouva.
11 s'arrèlià la poîte el s appuya contre le chambranle pour se soutenir. . , 1 .: ju .
M. d'Astorg se hàt-a de prendre son avantage cl lui dit .
— Voici, monsieur, les cent louis que je vous dois; cesl parce que j'avais cette délie à acquitter que je suis revenu «u château. ^Georges regarda l'or que lui présentait M. d'Astorg; un mouvement d'avidité lui fil tendre la main pour s en emparer, presque aus-
I sitôt il le repoussa en disant : • -i „„ „ „n Q.,ir<.
— <Vest lin comp'.e à régler plus tard... mais il y en a un autre à ré-'lcr entre nous. . ■ 1 ,i„ .„iia
— Oui ! oui ! s'écria Lucie en se levant ; mais quand cette sotte affaire de Maricou el des gens des huttes sera vidée, nous en parlerons enlre nous. ,, , , 1 „ i'i,„„
— Les dettes de jeu sont sacrées, fit d Asloi-g, et un ho.iime d honneur n'en fait pas attendre le paiement cinq minutes. Quant aux autres comptes... je ne crois pas avoir rien à démêler avec personne
'^^Lucie le regarda avec un affreux désespoir, et Chevalaine se frotta les yeux comme pour s'éveiller tout à fait et retrouver sesidees.
— Venez, moiîsieur, lui dit Lucie, vous nous devez à tous une
^^L"j'e',ïoVous dois aucune explication, dit d'Astorg avec la plus cruelle insolence, el si j'ai un conseil à vous donner, cest de ne me rien demander... Adieu, messieurs.
M. de Chevalaine s'élança vers la porift par ou M. d As org s apprêtait à sortir, son visage' s'éclaira tout à coup dune intelligence nouvelle... il repoussa violemmenl M. d'Astorg, et promenant son regard sur l'assemblée, il reprit : , • j.
— Ab! c'est ainsi... eh bien ! il faut que vous soyez les juges de
celle affaire...
— Georges... s'écria Lucie avec effroi, lais-loi...
— Taisez-vous, monsieur, je vous le conseille, lui dit d Aslorg avec une insolence si dédaigneuse que Fernie, près de qui 1 se trouvait, se retourna vers lui prêt à le frapper au visage, tant il fut saisi de celte impudence, après avoir élé témoin de tant de lachctc.
— Laissez laissez, Fernie , dit Georges . il ^a se passer quelque chose de malhcmeux . je le sais .. ne vous en mêlez pas, que personne ne s'en mêle... 11 ne faut pas que le sang qui coulera êoit reproché à d'autres qu'à celui ((ui le versera. .
— Monsieur de Chevalaine, dit M. Carnisson, vous n avez pas le droit de parler ici. , . . , „
— Taisez vous!. ..lui dil Chevalaine d'une voix tonnante... ^ous ne savez pas ce que je veux dire elee que je veux faire.
— Mon Irère'... dit Lucie, qui. pour la première fois semblait trembler devant celui qu'elleavait si longtemps soumis... (jeoi-ges... mais que voulez-vous dire et faire?...
— Me battre'... dit M. d'Astorg d'un Ion d arroga.ice; je vous eu p.évieus... retenez ce furieux, ou il en arrivera mal a quelqu un.
--C'esl v.-ai, dil Georges, il y a quelqu'un ici a qui il arrivera
mal. , • • • . i
— Prigadier, s'écria M. Carnisson, arrêtez cet boinmc qui résiste à
mon autorité... . , . ,
— Laissez le faire, s'écria Maricou en se jelant devant les gendarmes je vous dis que cel homme a un terrible .compte a régler ici .. et si vous arrêlez M. de Chevalaine, il faudra qu il le règle avec moi ou avec M. de Foruic... Laissez faire volrc frère, Lucie. \1 ne peut rien dire qu'on ne soupçonne peut-être.. . El puis, voyez-vous, il y a loujouis ici un homme prêt à couvrir de sou nom tuules les failles (lue vous avez pu commettre. ., -i
— i:b bien ! fil .\l. Pa... en se levant, puisque la glace est brisée, il faut eu finir. Vous devez le permettre, monsieur Carnisson. V ailleurs c'est une afiaire de famille, et vous êtes le président ne de tous les eon-Vils de famille; el vous devez perineitre, cest vol.;e d.oit, que 1 ..xhlicalion de M. de Chevalaine ail lieu. Seulement, .1 est inuiile que les personnes qui ne doivent pas être iniliees dans celle alla.re reste. Il ici.
11 fit signe aux gendarmes en dj^anl •
— Ces messieurs vont se" relirer.
Ils obéircnl avant que JI.(:aniissoii se fiU opposé à leur sortie
— Il ne <loi' point déplaire h M. ,1e Chcvalaine nue je reste il me connaît et doit me connaîlie pour un ami de sa famille " '
— Restez, lui dit de ClieValaiue ; restez, dit-il encore à M. Perrin qu: tu un mouvcmeut pour se retirer. Je ne saurais avoir trop de témoins je veux que ce qui ^a se passer se sache pour l'avertisse- ,";?;■' ''«^ ''•^•'■f 51"' ne veillent pas sur leurs sœurs... taisez-vous, homuie " '^'^"'^ qu' seraient tentés de faire comme cet
Maricou ferma la porte. Une joie cruelle brillait sur ses traits. Unanl à M. d As or-, il souriait d'un air sûr de lui-même, et il (lit a\ec son impertinence acciinturaée:
—'Croulez dou'-. et vois jugerez.
HDIT JOURS AU CHATEAU.-
M. Pa.. en prêtant son concours au jeune Clievalainc afin nue celui-c, put avoir avec M. d-.\storg rexplieation qu'il demàndâïf,T mlp,.",.^ ni',.-, 'Tm'.'^'I'^T ''"^ '^'='*'^ explication amènerait pnur preden e ^ 1 T^""' '"' '^^"^' '^"^ '^véucmenls de la nuit précé-
dente, et il comptai , en outre, que M. d'Astoi- mis en présence roi n, -il'n ^*Th"' ''.^Clievalaine, serajt enfin fSi'cé deîen h ,^lole qu il avait donnée à Lucie '
lenllZ"t''f ^\- '''^'""'^ '■'? '""S"'' ™''^'»: ^' ""« 'ecleurs veulent bien se rappeler ce qui s'était passé entre Arthur et Georges
adîeu^ent'fn ell!'"" ■"" '' '' '[ '^' '''''''' "« '•«^■'■°"' eonïreifdi^ milidsH'À' fn. ''.'"i'™ *^es deux jeunes gens devaient avoir du ^nTZ^ M i , V " ''' «o"^P'-e»'li'oiit également combien la tenue vô ??nrn vil , homnie devait es irriter, et leur faire désirer de le voii enfin réduit a entendre publiquement proclamer sou infamie.
— Parlez, Georges, dit M. de Kernic
-Parlez reprit Maricou. et écoutez bien, madame, ajouta-t-il en se tournant vers JIme Gros ; de toutes les choses exliiolii aires
vous^^JILTprdre'"" " '^•"'""' '^' P'"^ '"-'■•« ' '^■-^' -^"« ï-
cb^;?iSï.f^ïï:%Sîsr"' '' ''■■■ " "•^""-^'- ^«
m^u'c^ii^S- " ''''"' "' ™^P^'^ ^"'' ^''"•■^°" «^ ^''' "-■-l»e-
— Mais parlez donc^ monsieur.
Le jeune Chcvalaine, les bras croisés sur sa poitrine, la tête basse es jeux fixes a terre, avait assez volontiers l'air de ces fan.uclu^ taureaux qu. aiguisent leurs cornes sur le sol avant de sepS ^r dans la mêlée des tauréadors qui les excitent. Tout àcomf ' évi
— C'est décidé...
Puis II reprit aussitôt eu se posant avec une dignité nue la gravite de la situation imposa à son insu à cette nature grossie e ^
-11 y a deux ans, dit-il d'une voi.x calme, mais sourde il'va deux ans, SI. le marquis dAslorg, que voici, me fu pré en'é dZns mie partie de chasse à laquelle je me' trouvais avec ma' œi fil o i,? .'r'°"? •''?', "''l^P'^'^^' "«"Sieur, que c'est vous, ajouta îil en s adressan a Arthur, qui m'avez fait formellement celte demandé- - il sollicita 1 honneur d'être admis daiis notre maison 1 nmtâil àïpS^fSS' '' ^^'^ - ^^^^'' !-■ -^ -cor^er"ce^^q'i^i'î
Monsieur le marquis reprit-il encore en s'.adressant à lui je n'ai ni votre esprit m vos belles manières ; je n'ai point appris' lés idées nouvelles de notre époque, mais j'ai gardé le souv^en des ieux adages que les pères de gens comme nous enseignent h eurse"^
dn M ^!- ''7"- '■1' '' ^: "" '^'' '^'°''' 1"'"" l'O'nme d'honneur ne doit amais enfreindre ; e savais que lliospifalité est une confiance qu, demande en retour le respect. Un homme qui oum sa nortë à un homme sans lui demander de garantie fait plus qùê s'il C im posait des conditions sous sa parole.d'honneu-. J'ai cru que ma' maison vous serait sacrée, et c'est fort de cette croyance ^que ie ':^^7t:^^:Z:^&^' '"^"'^" "-"^ ™ -' ^"'^5e]e .. Et bien ! cet homme ce marquis d'Astorg, qui compte narmi ses aïeux un baron nommé d'Astorg qui fit le vovage des Indes nom demander compte a un autre homme d'un mot indolent di sa sœu" le marquis d'Astorg le descendant de ce brave gentilhomme a i«ré d amour a la sœur de celui qui l'avait si franch'emen ameilli i la abuse de 1 innocence d'une jeune fille; car, ajouta M de Cbe aîa ne en se tournant vers Mme Gros avec un môulemen auque Te é .ment qu, l'inspirait donnait une certaine grâce ; car vo s qui êtes bel e et charmante, madame, vous qui avez des luan'ières dé icates e des pa,-oles choisies, il ne faut pas vous imaduer ,rt,e nos fil es et nos sœurs soient des dévergondées, parce qu'elles cou'en° à cl e val a t.-avers bois qu'elles savent manier un fi'sil et qu é es poilent une cravache au heu d'un éventail. Oui, ma sœur éli uL^i ino
cente fille, quand cet homme est venu h elle, qui n'avait pas l'idi^e du mal, et qui n'en avait jamais fait à personne, l'ii bi,'n 1 cet homme lui a tout fait oublier, non pas en la séduisant comme ou peut séduire quand on aime, non pas en lui disant ce qu'il avait ilans le cœur, ce que je lui pardonnerais peut-être d'avoir lait mais d nue manière lâche et basse, comme vous all,-z le \oir
Ne hochez pas ainsi la tète, monsieur-lo marquis d'AsIoi- i-cnrii encore M. de Chcvalaine d'un Ion froid et calme, je dirai tout pour vousj comme contre vous, parce que mon parti est pris maintenanl et que lorsqu on a ,lisposé do la vie d'un autre, il faut être jus'e ' loiit le monde écoutait Georges avec une attention grave et pleine et arixiete; et a cette froide et solennelle déclaration, une expression qe terreur -profondément sentie se montra sur tous les visa-es ai. (1 Astorg seul garda son impudente assurance ; mais M de clie-^ valaine avait sans doute bien dit eu déclarant ipie son parti était pris car celte insolence, qui en toute autre occasion l'eût profondément irrite, parut ne point le loucher, et il reprit aussitôt en s'a^ dressant au marquis :
. — Vous n'avez pas dit h ma sœur , monsieur : « Je vous aime et je vous demande votre amour ; je suis pauvre, et je ne veux nu,^ votre amour, car je ne peux vous donner que le mïen ; « vous ne lui avez pas dit enfin , ajouta-t-il d'une voix tremblante ■ » Voulezvous être ma maîtresse, c'est tout ce que je veux faire de vous' » Si vou.s lui aviez dit cela, monsieur, cl que ma sœur, emportée nar <i passion . cul oublié qu'elle portait uu nom honoré , ou je 1 auriVs Chassée de ma maison, ou je pleurerais avec elle; car enfin vous n auriez pas menti, vous n'auriez pas commis, h mon sen"* 'e plus ha^s et le plus hideux des crimes; vous n'auriez pas menti , vous
Georges s'arrêta un moment : sa volonté avait cédé à l'émotion que lui avait causée-la supposilion qu'il avait faite. Cela ne dura point, et 11 reprit presque aussit,Jt :
— Je suppose même qu'égaré par une passion sur laquelle vous vous seriez trompe vous même, vous lui eussiez dit ■ « Je suis pan' vre , je n ai point de droits à être votre mari. îîh bien si vous m aimez aussi, rendez tout refus impossible, en me donnant des droits qu on n osera pasrepousser.» Cela, vous l'avez dit je le sais Mais quand vous l'avez dit, il ne man,|uait qu'une excuse à cel'të séduction : celait la vérité. Oui, oui , monsieur, je ne suis qu' n homme habitué aux chiens et aux chevaux ; je n'ai pXd e"l™ messes c es sentiments , mais je comprends qu'au moment où on a le cœur dévore d une passion violente, on s'égare, qu'on fas^e le mal et qu on le fasse J'aire... mais mentir, mais dire ce qu'ra ne
Su'doirrmif i"!? °" "'/'"' P,'""--'^ pourquoi? mon Dieu! pour dix ou douze mi e francs de rente qu'avait ma sœur! ca, voyez-vous monsieur d Astorg, c'est quelque chose à quoi je ne trouve pas de' nom. Il ny a pas pour moi de voleur, d'assassin , ,1e ie ne '^ais avMfilt"' ^°"P'"^ infâme, que Ibomme qui a fait ce que vous
-Monsieur de Chevalaine, dit M. Pa... d'un ton d'afi-eciion et de bienveillance, la laule de M. d'Aslorgest grande, mais il y a une réraccorder '^''"^ "' '"°"'''^"'' '^'' ^^"« '•«"^e tout prêt à vous
; — Monsieur Pa..., répondit Chevalaine, je n'ai pas fini veuillez écouler jusqu au bout. Ne m'interrompez pas, miuisieuri du il 'i entore'^ "" '^^^"^'"'^ ^" ^^'^ ^^^c une expression plus menaçante
i.7j\T''T' ''" 'li','l' Astorg, il me semble qu'il est temps que je me défende, vous m'avez assez accusé. F» que
— Pas encore, monsieur, dit Georges. Ce que j'ai à vous dire Il faut que je vous le dise tout de suite, je l'ai arrangé dans ma tête' répondre'"''"' ''"' '"'"'' "'^ "'" °"''''"" ^^ ^^ 1"« «^ez à m '
— Continuez donc, monsieur, dit M. d'Astorg en lui ietant un re.'ard de dédain; je prévois vos accusations; je prévois que' vous allez'^lire quej a. refuse de donner celle réparation que vous me demandezmais je dirai pourquoi, cuciuiez,
— Monsieur d;Aslorg, lui dit M. de Chevalaine en lui renvoyant son regard de mépris, je ne vous ai rien demandé, et vous ne m'avez rien refuse; je vous ai ordonné, et vous avez otJéi
— Monsieur!... dit d'Aslorg en prenant un air de menace
— \ous ne voulez donc pas vous taire!... lui dit Georges en oc tournant vers lui avec un mouvement de colère furieiLX mIis leuez monsieur, vous pourrez parler bieut,3t; je n'ai plus qu'un motà I re cest que j avais tant de raison quand je disail que'vous n'av iVz éduit ma sœur que pour la fortune quelle possédait, qu'à pcme avez vous rencontre une autre femme plus riche, vous ivez ,■ fà . -
mn "pnn^.'J'.,P"-"' '"" ^'■"""''- ^' "''^«' P^'^ 1"« ^ veuille dire „ mol contre Marie ma pauvre cousine, si tristement morte. Cétai une fille comme il vaudrait mieux qu'elles fus.sent toutes, limhie et qui ne quittait jamais son père de vue. .Mais enfin , ce u'i'st nas une raison pom profiler des défauts des autres, et de la l'herté qu elles ont... Lucie, je ne veux pas te faire de peine, mais, vois-tu Il laut que justice se fasse, et elle sera faite, je te le jure... Maintenant vous pouvez parler, monsieur, je vous réponds , moi de ne
nillT JOURS AU CHATKAU
T>as vous inlciTomprc. D'ailloiivs , njnnla-t- il c,i s asseyant el. baissant la lèie, cest un parti pris... quoi qn '1 me dise.
Lucie était restée iinraoliilc pendant que son friM-e avait parie. 0;t voyait que sa résolution de tout entendre était aussi forte que la résolution de Georges de tout dire. Mais lorsque d Aslorf: se leva pour répondre, le repard somlire et lixc de Mlle de Chevalainc s aîloucit tout à coup, elle tourna les yeux vers lui el ne put retenir un soupir profond qui s'échappa de sa poitrine. Elle baissa la etee ciuelques larmes silencieuses tombèrent sur ses genoux. M. d Astoig n'eut qu'un regard méprisant et glacé pour celte douleur désespérée En vérité , c'est une chose effroyable que 1 empire des hommes de cette espèce sur certaines femmes, et l'on comprend que les hommes les plus désintéressés dans une affaire pareille se laissent emporter a des mouvements furieux. Aussi Fernic, qui, certes, n avait aucun motif d'entraînement, s'écria t-il. ♦
— Est-ce que vous n'avez pas peur que quchiu un vous craclie au
yjgj^frç 9
— Je n'ai peur de rien, lui dit d'Astorg ; tous nos comptes vont se régler messieurs; à mon tour de faire justice de vos accusations et de vos' rodomontades. C'est à vous que je m'adresse particulièrement, monsieur le juge, monsieur Pa.... à vous, mesdames, en s a- (Ircssanfà la vieille comtesse et à Mme Gros... enfin a tous ceux oui apportent dans cette discussion un esprit calme.
— Parlez, monsieur, lui dit sèchement M. Pa...; vous trouverez ici des auditeurs qui seront justes. . ,•• t „^
M. d'Astorg prit un de ces airs de modestie qui suent 1 insolence, et il dit avec une affectation de délicatesse : „ ,^ .
— 11 y a des choses pénibles "a dire, et c est celles-là qui sont les plus embarrassantes ; il y aura d'affreuses choses h. révéler, et celleslà on trouve le courage de les dire tout haut, quand 1 honneur 1 exige. ]c passerai donc brièvement sur les premières* accusations de M. de
Clievalaine. . .,.,
M. d'Astorg poussa un soupir amer el reprit aussitôt: ., . , ^
— Oui il e=l vrai que j'ai aimé Mlle de Chevalaine... Quej aie tout fait pour ia séduire lorsqu'elle mefuyail,ou quej'aie été entraîne par des prévenances qui ne sont pas dans les habitudes des jeunes filles de Paris, ce n'est pas une chose à discuter. ,„,,.,
Lucie devint rouge à cette parole, au point de croire quelle allait suffoquer... Mme Cros lui prit la main et lui dit tout bas :
— Courage, mademoiselle, courage...
Il fallait que l'indignité de M. d'Astorg fût bien grande pour pousser
Mme Cros à parler ainsi à Lucie, après ce qu'elle avait appris d elle. M. d'Astorg continua : ,...■,,,..
— Oui j'aimais Mlle Chevalaine; mon but elaitde 1 épouser, et certes je 'n'avais pas calculé quelle était sa fortune ; d'autres partis iilus brillants m'ont été offerts ; mais enfin, soit que la séduction soit venue à moi ou soit venue de moi, il est certain que, pour un homme d'honneur, il v a un point où son devoir est trace sans qu il puisse se refuser à le' remplir, à moins de circonstances si extraordinaires qu'il n'est donné à personne de les prévoir... Eh bien! ces circonstances se sont présentées. .,
A ces paroles, Lucie se souleva presque sur son siegc. Mme Cros attacha un regard ardent sur M. d'Astorg. Maricou se tourna vers lui, et Georges, qui n'avait pas écouté jusque-là, prêta une attention curieuse à ce qui allait se dire. ....
— On n'a pas voulu comprendre mon refus, et lorsque je me laissais accabler dinsultes, reprit M. d'Astorg avec hauteur, on n'a pas vu la générosité de Ihomme fort de sa conscience, sous la resjgnation de celui qui recule devant la nécessité d'atroces accusations.
— Arthur! s'écria Lucie, que voulez-vous dire? -Monsieur!... dit Mme Cros.
Maricou se tut, mais il fit un pas vers IM. d'Astorg. Georges se jeta
devant lui el reprit d'une voix sourde :
— Laissez-le parier... laissez-le parier... vous dis-je!...
— Monsieur de Chevalaine, il en est temps encore, je puis me taire, je puis sortir d'ici sans rendre à personne le mal qu'on a voulu me faire : un mot d'excuse de votre part, et je m'éloigne pour ne plus revenir. . , , , , ^^, , .
— Pariez donc, s'écria Maricou d'une voix désespérée... Ohl je me rappelle à présent... Oui, lorsque je vous ai rencontré au bout de la lande... j'ai vu remuer les genêts... Oh! celui-là .. celui-là... paiera pour tous... ,
Georges regarda Maricou et sa sœur d'un air ellarc et sembla incertain de ce qu'il allait faire.
— Vous ne pouvez plus vous taire maintenant, dit vivement M. Carnisson, il s agit do quelque crime, j'en suis siir. Monsieur Pa..., vous devez exiger, comme moi, que tout s'éclaircissc...
M. Pa... baissa la tête et dit en marmottant :
Les amoureux voient souvent des crimes dans une imprudence
ou une coquetterie de femme. ,
A ces mots, Lucie se leva, et avec une énergie sauvage elle s ccria :
— Non , il n'y a eu ni coquetterie ni i mprudcnce, il y a eu crime... el ce crime, je veux que M. d'Astorg le révèle.
— Ma sœur... s'écria Georges épouvanté, tu es folle... Elle est fui le, elle l'a été cette nuit...
-Non Georges... je veux qu'il le dise. lui. il le aut; il faut qu il me ti^'mc' dan la fange el dans le sang ; il faut qu'il me déshonore àu'i ne perde tout à fait, il le faut!... Mais sans cela, mon Dieu Zâ ""v'^v'cz'donc pas que je l'aimerais .'-'J^'f.^'X hCrd même sur Icchafaud, je ne veux pas avoir dans le cœui lalionic ue regretter crcore ce lâche!...
— Bien lâche, en effet, dit Mme Cros. :„;„,„,
-Madame, dit d'Astorg en se posant en matmore, le. mm es des -eus grossiers de ce pavs, je les ai méprisées, mais es voties c nobles souffrirai pas, et quelqu'un m'en rendra compte . . Monsieur, dit-il à M. Cros, vous êtes le mari de madame ..
M. Cros regarda M. d'Astorg d'un air surpris, tandis que M. I o. un
"'"méchant grcdin ! on lui aura dit la poltronncrie.de M. Cros, il fait le fier avec lui... . i ,,,„,,„ m r,.,,^
La scène semblait près de tourner au comique, loisque M. Lius. qui avait entendu le récit de Marianne, et qui ;;^.V«' .Li'-j'f/^l.'^ point d'être accusée du meurtre du nourrisson de Beitiande, dit a M. d'Astorg en le toisant des pieds à la tête :
Ce n'est pas m(m métier d'être brave, monsieur, el il et bica certain que ma personne présente deux fois plus de surface que la vôtre à in coup d'épée ou à un coup de pistolet; mais je veux que le diable m'emporie si je ne vous casse pas la tête pour vous être permis de regarder ma femme comme vous venez de le Une. et tour commen1:er, je vous déclare que je vous '-e"^?»"; '«/'«'•;''": des faquins, si nous ne nous coupons pas la gorge ensemble, el tout
'^"iT' lâcheté fle M. d'Astorg, celte faiblesse inconcevable contre laquelle des esprits meilleurs que cel'Ji/Jc cet homnic on essaye de lutter sans pouvoir la vaincre, cette lâcheté était telle, qu il palit
'^'.!!!Merci!morami... dit Mme Cros avec un vrai sentiment de gratitude pour son mari.
M Periin serra la main à M. Cros, en disant :
-Vous ou moi, ou ces messieurs, qui vous voudrez... monsieur
^ !^*Ah' s'écria Lucie avec horreur... Mais répondez donc, Arthur!...
— Après que j'aurai accompli mon devoir, dit dAstorg avec une expression féroce, car il le faut... vous m'y avez force, je parlerai...
— Pariez, reprit M. Carnissim, parlez... - -, - . C'était une indignation générale parmi tous ceux qui étaient
"" Maricou semblait pétrifié; tout à coup son visage s'éclaira d'une expression presque sublime, et il dit : ., . . ,
-Mais que ne le laissez-vous parier, cet homme: il n a rien a dire, rien que d'infâmes mensonges... Je le defic de dire ''nmo -
-^Eh bien! fit M. d'Astorg, à qui tous les outrages quil avai soufferts avaient donné une sorte de délire de méchanceté... cl: bien ! je ne veux pas épouser celle femme, parce qu elle a ordonne et préparé la mort de l'infortunée Marie. , ,, n, t,.^„„. a„
M. Carnisson poussa un cri de triomphe, et M. Pa... frappa du poing sur la table en disant :
— Est-ce donc vrai?
— Vrai fit Maricou ; oui, Marie a ete assassinée.
— Par Mlle de Chevalaine? dit M. Carnisson.
— Par ma mère et par moi, dit .Maricou. A celte déclaration, tout le monde se recula: Mme Cros seule fit
un mouvement vers Maricou; elle eût embi-assé ce noble paysan
— Mais le meurtre du nourrisson de liertraude... ajouta M. d Astorj: furieux, est-ce vous qui l'avez commis?
— Le meurtre du nourrisson de Bertrande... dit Maricou qui ignorait ce crime... Le nourrisson de Bertrande a élc tue cette nuit par ma mère, dit-il. . , . -
Va le demander à Farrenc, qui a entendu ta merc moivantc faire l'aveu de ce crime à M. Cros, à sa femme, et a vous, monsieur Perrin. Le nourrisson de liertraude a ele lue pour cacher la
"^^i^D'emi'i'' misérable! s'écria M. Perrm exaspéré; de votre fils! inlamc et lâche que vous clos!... do noIiv tils!... Mais ce ne lui pas le crime de Mlle de Chevalaine, ce lut le crime de Marianne... Farrenc n'a pas pu vous dire autre chose...
— Farrenc! reinit Maricou; ah! c'est Farrenc qui vous a dit cela et ma mère est morte dans la chambre bleue... Eh bien! alors, reprïtil, vous allez avoir d'autres affaires à démêler, je vous enrc-
''°0n 'se tourna vers Maricou , cl la scène reprit sur un nouveau terrain.
Xï
La scène qui se passait entre tous les personnages de celte histoire allait de péripétie en péripétie, et tel était le désir de chacun Je sortir de la vicdenle situation qu'avait faite a tout le monde 1 accusation de M. d'Astorg, que l'on accueillit avec empressement les
paroles de Maricou, qui annonçaient qu'on allait avoii' à démêler de nouvelles aflaires.
M. Cainisson hii-mênie, lancé dans une suite de révélalions qui présentaient un vaste- champ à sa manie d'user de sou autorité, somma Maricou de révéler les secrets qu'il devait savoir, et celui-ci continua :
— 11 n'y a pas un de vous ([ui n'ait entendu parler d'un trésor caché dans le château ?
Un OU! unanime répondit h cette question.
— Eh bien! je suis assuré maintenant qu'il a dû être volé par Farrefic, qui a aussi pénétré dans la chambre bleue, et qui a du enlever le corps de ma mère.
Les cris de voleur, de scélérat, de hi-igand, éclatèrent immédiatement, et Maricou continua ;
— Et voilà que vous écoutez les infâmes délations de ce misérable, lorsque vous êtes dépouillés de la plus grosse partie de la fortune de M. Chevalaine.
— Ce nouveau crime, dit M. Carnisson, ne détruit pas les accusations de M. d'Aslorfr.
— .Mais que vient-il de vous dire?... reprit Maricou avec dédain; que celait d'après les révélations de Farrenc qu'il accusait Mlle de Chevalaine, et vous n'avez pas encore compris que Farrenc n'a inventé toutes ces folles atrocités que pour vous occuperici tandis (lu'il se partagerait le trésor avec ceu.x des huttes, et qu'ils le cacheraient de manière à ce qu'on ne puisse plus le retrouver.
— 11 faut se hâter, s'écria M. Cros, les gendarmes sont ici, nous avons notre affaire... Nous serons aux huttes en moins de deux heures.
— Ne bougez pas, dit Maricou, et que personne au château ne soupçonne ce que je viens de vous dire; la nouvelle en irait aux huttes avant' une heure, elle glisserait sur la terre comme une couleuvre , elle volerait en l'air comme une hirondelle.
Le visage de Maricou prit un caractère tout particulier en parlant ainsi ; ce qu'il avait du sang de Marianne sembla dominer dans sa nalure, et il continua avec cette poésie inculte qui semblait le partage de celte race proscrite.
— La lande est une toile d'araignée : rien ne bouge à un des ses bouts que les gens des huttes ne le sachent; un de vous qui mettrait le pied hors du château suffirait à faire deviner ce que nous voulons faire. C'est cette nuit qu'il faudra les surprendre.
— .Mais d'ici à la nuit, dit il. Carnisson, ils auront le temps de cacher le produit de leur vol.
— Ils ne feront rien avant la nuit, dit Maricou.
— Pourquoi cela? dit M. Gros.
— Parce qu'il y a un cadavre parmi eux. 11 faut que le cadavre soit enterré avant qu'ils touchent à l'argent. Je connais la loi, ils ne le feront pas.
— 'fu es peut-être leur complice? dit M. Carnisson.
— Écoutezce garçon, reprit M. Pa... je le connais de vieille date ; du moment qu'il vous dit cela, c'est qu'il n'y a pas de meilleur moyen.
— Mais pouvons-nous nous confier à un homme qui a participé à la mort de Mlle de Chevalaine?
— Ne voyez-vous pas qu'il s'est vanté pour me sauver? dit Lucie en s'avançant. Les accusations de .M. d'Astorg sont vraies, toutes vraies, et je suis prête à en subir les conséquences.
Maricou voulut encore élever la voix.
— Assez, mon cousin, lui dit Lucie, assez ; vous avez été pour moi, qui vous ai trompé, ce qu'eût dû être celui qui vient de m'accuser si cruellement.
— Oh! murmura Georges dont le visage étaient empreint d'un désespoir terrible; ce sera affreux, mais ce sera... Monsieur le juge de paix, dit-il, mettez ma sœur en état d'arrestation, je le veux, je l'exige... Seulement, comme il est possible que cet homme ait impudemment menti, comme il est juste qu'il soutienne l'accusation qu'il a portée, je vous demande, et n'est-ce pas quecest juslice? je vous demande qu'il ne puisse quitter le château que lorsqu'il aura signé ses paroles devant qui de droit. Je vais envoyer chercher le procureur du roi ; il sera ici demain matin ou peut-è"tre cette nuit... Il le faut, reprit-il avec une sorte d'égarement... N'estce pas qu'il le faut ? reprit-il en se tournant vers toutes les personnes présentes.
— C'est trop juste. ditM. Pa...en invitant du regard tout le monJe à répondre comme lui.
— C'est trop juste, dit-on de tous côtés.
On crut deviner dans ce que demandait Georges un projet ou un espoir d'évasion pour Mlle de Chevalaine, et on essaya de le souder.
On pourra s'étonner peut être de l'intérêt qu'on prenait à Lucie, lorsqu'on venait de la reconnaître si coupable; mais il en est de certaines actions comme des couleurs, qui empruntent ce qu'on appelle leur valeur des couleurs qui sont à côté d'elles. Une teinte sombre, posée à côté d'une couleur plus sombre encore, s'éclaire et prend une espèce d'éclat.
Les crimes de Lucie étaient alfreux ; mais, à côté de l'abjection
de M. d'Astorg, près de celte lâcheté honteuse, ils prenaient un aspect moins odieux.
Il s'était trouvé uu misérable qui ne la laissait pas à la dernière place dans l'horreur et le mépris qu'inspirent les vices.
Le cri unanime de la famille de Chevalaine en imposa à M. Carnisson, et il dit il M. d'xVstorg :
— Songez, monsieur, qu'on ne dit pas des choses pareilles à ccl les(|ue vous avez dites sans être obligé aies soutenir.
On attendait la réponse de M. d'Astorg ; il parut hésiter.
— Je crois que ce drôle reculera devant lui-même, s'écria M. Cros, qui était en veine de bons mouvements et de bons mois.
— Alonsieur, dit M. d'Astorg en se relevant d'un air fier... je reste il votre disposition... je fais plus, je demande qu'on m'enferme dans une chambre comme un coupable. Vous avez des hommes à votre disposition,. vous pouvez on mettre un de garde à ma porte, car je ne veux pas, moi, qu'on puisse mesoupçonner de vouloir m' évader.*
M. Perrin se trémoussa, comme il en avait l'habitude toutes les fois qu'il entendait quelque chose qui lui paraissait exorbitant.
11 ne put s'empêcher de dire ce qu'il pensait, mais il le glissa dans l'oreille de Mme Cros :
— C'est par peur qu'il reste , et le gendarme qu'il demande n'est pas pour l'empêcher de sortir, mais pour empêcher que personne n'entre près de lui.
— Allons , Lucie , dit Georges à sa sœur , il me sera sans doute permis de vous revoir avant votre condamnation, et, quehjue coupable que vous soyez, vous trouverez toujours en moi un frère qui vous aime. Allez.
M. Perrin profita de la bonne disposition de JI. Carnisson pour faire entrer les gendarmes.
L'ordre leur fut donné publiquement, et devant les gens qui écoutaient aux angles des portes... d'enfermer .Mlle Lucie de Chevalaine dans sa chambre, et M. d'Astorg dans la salle basse où il avait eu son explication avec Georges et de Fernic.
Cette salle était close de fenêtres grillées et d'une petile porte qui ne permetlaient pas de craindre une évasion ; mais .M. Carnisson n'en mit pas moins un homme de garde à chaque porle.
Maricou vit que cet ordre déplaisait à Georges, et il jugea comme les autres qu il voulait profiter du délai qu'il avait demandé pour faire fuir Lucie, et il lui dit tout bas :
— Je me charge d'emmener tous ces hommes.
— Tu me le promets, Maricou? lui dit tout bas Chevalaine.
— Sur mon âme.
— C'est bien, répondit Georges de même; maintenant, faites vos affaires; je vais m'occuper des miennes.
Avant de sortir, il se retourna vers M. Carnisson, et lui doucement :
— Monsieur, vous trouverez naturel, je suppose, qu'après ce qui s'est passé, je ne prenne point part à la discussioiT qui doit avoir lieu sur ce qu'il vous reste à faire pour retrouver ce trésor perdu. Ce qui sera décidé par vous sera bien décidé, et j'y donne mon assentiment par avance.
Il salua l'assemblée et se retira pour monter dans sa chambre, où il s'enferma, aprèsavoir donné un ordrequi surprit toutle monde. Il avait demandé que l'on portât chez lui de quoi écrire, et personne ne se rappela avoir vu écrire Georges, si ce n'était pour signer les quittances de ses fermiers.
Décidément, dit M. Pa... en passant près de M. Perrin, il veut quitter le pays avec sa sœur.
La grande question de cette journée était vidée de cette manière jusqu'à plus ample informé, et il fallut s'occuper de la question du trésor volé.
A ce moment, toutes les avidités reparurent; on entoura Maricou, pour savoir quelles mesures il fallait prendre pour arriver à ressaisir le fameux trésor.
Une question qui partit à la fois presque de toutes les bouches, fut celle-ci :
— Mais comment saurons-nous si ou n'a rien distrait de ce qui a été vojé?
— Écoulez, répondit ^'aricou, à l'heure où je vous conduirai aux huttes, tout sera porté à une masse commune... Mais écoutez-moi bien; il faut nous diviser en plusieurs bandes, de manière à cerner l'endroit où nous trouverons Farrenc et ses camarades. Il faudra que les gendarmes prennent le chemin de la Croix, ils ne peuvent pas se tromper, mais il ne faudra pas qu'ils avancent au delà de li croix, jusqu'au moment où je les avertirai de venir. Je leur donne rai un signal qu'ils n'oublieront pas. Quant à moi, je guiderai une aulre bande, si M. Perrin veut me suivre avec M. de Fernic.
— Et moi? dit bravement M. Cros.
— Je vous montrerai, ajouta Maricou, comment on s'approc'ie d'un I gite sans éveiller le gibier.
HUIT JOURS AU CHATEAU
— Je vnux aller avec vous, dit tout bas Mme Gros en passant près de MaricDu.
— Vous, madame! dil-il tout liaul.
— Vous! s'cciia M Gros ficiement, vous exposer à un danger!
— Monsieur l'errin , il faut que je sois de cette expédition, dit Mme Gros, ou je niounai de dépit,
— Vous en sciez, lui dit M. Pciriii.
— Monsieur le juge de paix, reprit Maiicoii , vous serez, comme dejuste,avec les gendarmes, mais il nous faudra une troisième bande.
— Je me charge de la commander, dK M. l'a.... mais le diable m'cmporle si je suis capable de trouver mon chemin dans la lande, au milieu de la nuit surtout.
— Nous avons ici lîurlaudas; qu'il reste, ne lui dites rien; mais, au moment de partir, je lui enseignerai le chemin qu'il doit suivre ,
' l't il vous mènera aussi bien que je pourrais le faire, car il coimaît la lande mieux que Farrenc lui-même.
— G'est bien, dit M. Pa..., je «uis le général, je connais le guide, mais quels seront les soldats?
— Vous enmiènerez tous les gens du château, et vous savez qu'ils vous obéiront mieux ([u'à personne. Vous prendrez les deux gardeschasse... Ils sont gens à tirer sur un homme comme sur un râle ; le reste fera nom lire.
— Diable ! dit M. Pa..., il y aura donc combat ?
— Peut-être, dit .Maricou ; mais, dame! voyez, c'est à prendre ou à laisser.
— Nous vous accompagnerons, dit le curé, qui, malgré son humeur pacifique, ne i)Ut résister au désir de voir ressaisir l'or dont il devait avoir sa pai t.
Nous n'insisterons pas davantage-s\ir les détails des divers arrangements qui furent pris pour mener i; bien l'expédition projetée, et nous verrons plus tard quel succès elle obtint.
Nous prierons nos lecteurs de nous permettre de leur raconter nne conversation. qui eut lieu entre M. Perrin. M. Pa...ct M. Grns, et qui ne fut pas sans importance pour le dénoùment de celte histoire.
D'après les arrangements qui furent pris entre toutes les personnes intéressées, il fut décidé que l'on dînerait en famille pour éio gner toute espèce de soupçon.
.lusque-là chacun se retira chez soi.
Mme Gros rentra chez elle. Mme Fernie , son pelil-fds , le curé, tinrent conseil ÎLparl.
M. lilanchet, ((ui n'était plus rien dans la maison, commença une oarlie avec .M. Gainisson pour attendre l'heure du diner.
M. Gros. M. Perrin et M. Pa... allèrent tous trois se promener dans le pare, sur l'invitation de ce dernier.
— Je vous ai fait venir ici, dit M. Pa .., attendu que j'ai peur de ce châieau comme d'un espion de police.
Celle phrase fit sourire .M. Perrin, qui repailit d'un air étonné :
— Vous avez Cftte peur, vous?...
— Oui, mon cher monsieur; ce château doublé de petits passages secrets, avec une collection de petits cornets acoustiques, me fait l'etVel de cette slupide et méchante canaille qui écoule sans com- [uendre, et qui répèle svir un autre ton qu'on n'a parlé.
— G'est juste, lit >!. Gros.
— Or, reprit .M. Pa..., comme la chose que j'ai à vous dire est de la dernière importance, je veux que nous soyons seuls.
— De quoi s'agit-il? tit .M. Gros.
— De \ous, monsieur.
— De moi ?
— Oui, monsieur : vous avez un passe-port pour venir jusqu'à ce château, je vais vous le viser jusqu'à Nar.tes. 11 est dit dans ce passe port que vous voyagez avec voire femme, deux domestiques et une femme de chambre...
— Oui.
— Uh bien, monsieur, ce passe-port vous servira encore; mais M. de Ghevalaiue et sa sœur remplaceront le cocher et la femme de chambre que nous laisserons ici.
— Je vous avoue, dit sèchement M. Gros, (|ue je trouve que vous disposez un peu lestement de ma personne.
— (;e n'est pas moi qui en dispoc, dit .M. Pa..., ce sont vos commanditaires et vos créanciers.
— Qu'est-ce à dire?... fit .\I. Gros en pâlissant.
— C'est-à-dire eue l'on -vient de faire contre vous une chose qu'on devrait faire contre tous ceux qu'on soupçonne de vouloir fuir avec une bonne partie de leur fortune.
— Mais qu'c>t-ce donc? lit .M. Gros tout tremblant.
^ Ou a obtenu un jugoiiionl exécutoire sur-le-champ, ordunnanl vérification de votre situation financière.
— Ainsi, s'écria M. Gros, je suis considéré comme banqueroutier?
— Point du lout. monsieur; mais il ne faut pas vous étonner de ce genre de procédure, car c'est vous qui l'avez mis en usage, il y a bien longtemps, contre la maison Pa. .. dont vous étiez le com'-
-manditaire. C'était la maison de mon frère, ajouta M. Pa..,
— Eh bien! monsieur, la maison Pa... était en bonne posit'ion, et cela ne lui fit que du bien.
— C'est iiour cela que, si vous êtes en bonne position, cela ne doit pas vous alarmer.
— Je suis de beaucoup au-dessus de mes affaires, monsieur, et dès que j'aurai réalisé toutes mes ressources, je répondrai à toutes les exigences. J'ai des comptes énormes à régler en Angleterre, et puisque je suis sur ce côté de la France, je profiterai de votre offre el,je m'embarquerai à Nantes. D'ailleurs, je liens à aider au salul de cette malheureuse fille...
— Arrangez tout cela de façon à ce que personne ne soupçonne votre départ, fit .M. Pa...
— Je me charge de tout diriger, repaitil M. Perrih.
Nous n'avons rappoité que le sens général et le résultat de cette conversation; car il ne faut pas s'imaginer cjue M. Gros eût avoué sa ruine avec la facilité qui semble ressortir de ce court dialogue ; mais, comme ce ne fut que la conséquence de cet aveu, c'est-à-dire le départ de M. Gros, qui importe au dénoùment de celle hisloire, nous nous sommes dispensé d'entrer dans les détails de celle conversation, qui dura jusqu'à la nuit.
L'expédition projetée par Maricou avait le double avantage de faciliter le départ de M. Gros et l'évasion de Mlle de Chevalaine, qui, d'après les arrangeraenis que nous avons rapportés plus haut, devaient être liés l'un à l'autre.
M. Perrin avait jugé convenable de ne point révéler à Mme Gros le départ de son mari.
Peut être aurail-elle demandé des explications qu'il eût été trop pénible de lui donner, peut-être eût-elle voulu suivre .M. Gros; car. sous son apparente légèreté, elle se faisait une haute idée de ses devoirs de femme, et elle eût voulu consacrer sa vie à l'horame dont elle portail le nom.
C'était compromettre aussi le dernier espoir qui lui restait de rétablir sa fortune, c'était peut-être apporter un obstacle invincible à tous les plans qu'on avait projetés.
On ne lui dit donc rien à ce sujet, el M. Perrin se chargea de don • ner une raison à l'absence de M. Gros, lorsqu'il s'agirait de partir pour l'expédition nocturne que conduirait Maricou.
Ce fut à dix heures du soir que toutes les personnes qui devaient faire partie de cette expédition se rassemblèrent dans le grand salon du château.
Chacun s'était armé.
Mme Gros, elle même, s'était emparée des pistolets de son mari, décidée à en faire usage en cas de danger.
Cette jeune et belle femme, jetée subitement dans les habitudes d'une vie toute nouvelle, s'était sentie prise lout à coup d'une singulière énergie. Ces allures hardies qui l'avaient tant surprise chez Mlle de Chevalaine semblaient devoir lui devenir plus familières.
Seulement , au lieu de ce leint bruni par le soleil et le hàle , au lieu de cette stature puissante, de ces mains vigoureuses, de celte voix forte el sonore, de cette démarche masculine, qui donnaient à Lucie l'aspect-d'une amazone campagnarde, Mme Gros parlait d'aller à la poursuite des brigands des huttes d une voix si douce et si flatteuse; ses mains armées étaient si petites, si blanches, si bien gantées; cette taille était si frêle, si souple, ses pieds si menus, sa tournure si gracieuse , que c'était un contraste cliarmant que de la voir si audacieuse et si déterminée au milieu de tous ces hommes aux proportions rudes et fortes, avec un aspect si délicat.
On eût dit une belle fleur pâle el rose au milieu des veils branchages d'un chêne.
.M. Perrin la considéra pendant iiuclque temps avec une sorte de triste admiration.
— Tout dormait dans celte femme, se dit-il; par un hasard inouï, rien ne s'était éveillé d'une âme ardente et d'un esprit audacieux au milieu de la molle existence qu'elle menait à Paris, et voilà que le aura pcutèire laissé son indolente insouciance de belle dame daiu= un misérable château d'un bourg perdu, etque son cœur seseraaui ■ mé du besoin d'une autre vie au ifécit des aventures d'un sauvage paysan, et à l'aspect de cette force personnelle qui est la véritable beauté chez l'homme.
Maricou la regarda de même pendant quelques instants ; elle lui rappela, belle et jeune qu'elle élait, la belle cl jeune Marie, qui élail morle et qu'il avait tant aimée, el il se dit en lui-même :
— Oh! si, au lieu de celle farouche Lucie, qui m'a trompe, j'avais rencontré sur mon chemin cette femme si suavement belle, il me semble que je l'aurais emportée dans les bois, comme linéique chose de saint, comme limage d'un ange, el je l'aurais placée dans le sanctuaire de ma maison pour l'y adorer à genoux, pour la voir inc sourire d'amour, comme elle sourit maintenant à l'espoir d'un amusement dangereux.
Maricou élait devenu si triste à celte pensée, que Mme Gros s'approcha et lui dit doucemenl:
— Qu'avez-vous donc, monsieur?
— .Moi, madame? lui dil-il. Je cherchais à deviner pourquoi vous veniez avec nous celle nuit.
, Mme Gros rougit subilemenl.
HUIT JOURS AU CHATEAU
M. Pen-in s'emiu-essa de rci>onilre. dans respiiir de la tirer d'embarras :
— (;'esl sans donlc par pure euriosilé féminiuo.
— N'on, dil Maricou, une femme ne vient pas s'exposer au danger pour voir tuer auprès d'elle ceux avec qui elle fart; car il est p'^.issiblo que les .cens des huttes se défendent en de ^espérés, et il faudra pcut-ôlre en abattre plus d'un avant de les réduire. Ce ne peut donc être j'our un pareil spectacle que madame a demandé à venir avec nous. Il doit y avoir une autre raison.
iMme Gros semblait on ne peut plus gênée et des questions nue lui adressait Maricou et des regards qu'il atlacliait sur elle. Enfin elle répondit :
— Je suppose que cette raison vous importe peu, monsieur.
— Vous vous trompez, madame, elle m'importe beaucoup; elle peut avoir beaucoup d'influence sur la déicrminalion que je vais prendre, et je vous prie de me le dire francliement.
JlmeCros parut se recueillir. Mais on eût dit que l'interrogation qu'elle se fit à elle-même la tro.ubla encore plus que celle que lui avait adressée Maricou. Elle hésita un moment, et finit par répondre, en atl'ectant une assurance que démentait l'émotion de sa voix :
— Vous m'avez demandé de vous dire franchement la raison qui m'a fait vous suivre dans une entreprise périlleuse, et je vous diiai franchement que c'est un désir dont je ne saurai;; me rendre compte maintenant, et qui m'emmène, moi, comme il vous a emmenés tous.
— Vous savez çiue votre mari ne vient pas? lui dit M. Perrin.
— Jetais étonnée qu'il y vînt, lui dit indinéi'cmment Mme Cros.
— D'un autre côté,, ajouta M. Perrin en cacliant sous un air d'indifférence admirablement jouée le piège qu'il tendait à .Mme Cros, peut-être serai-je obligé d'accompagner Jl. Pa... ; de sorte que vous resterez à peu près seule avec Maricou.
— Avec lui, je ne crains rien, dit vivement Mme Cros. Puis elle reprit en baissant subitement les yeux :
— D'ailleurs, je pense (pie monsieur ne iiie permettrait pas de le suivre, s il y avait le moindre danger pour moi.
— Aucun dangerne peut vous menacer, madame, reprit Maricou: et maintenant venez : vous avez eu confiance en moi, et mon parti est pris.
Et maintenanl, nous demanderons à nos lecteurs la permission d'abandonner notre récit pour leur donner l'exlrail d'une letlre que Mme Cros écrivit quelque temps après cette expédition.
EXTR.MT Di: LA LETTRE DE !UAn.<\ME: CROS.
Vmicou avait donné ses instructions au brigadier de la gendarmerie, qui devait suivie le chemin de la Croix avec le Juge de paix.
Il lui avait parlé longtemps à voix basse, et cet homme avait paru très-étonné de ce que lui avait dit le fils de Marianne.
Je le suivais des yeux avec attention : il y avait en lui une tristesse qui m'épouvantait.
Je ne sais pourquoi je crus comprendre que cet homme faisait en ce moment un acte de courage plus grand que nous ne l'imaginions tous : on eût dit une de ces victimes dévouées qui marchent à une mort certaine, qu'elles envisagent sans crainte , mais non pas sans regret de la vie qu'elles vont abandonner.
Je n'avais point entendu ce que Maricou avait dil au brigadier de gendarmerie , mais l'homme que l'on appelait Durlaudas . et qui devait conduire la seconde bande , se trouvait près de moi, et je n'oublierai jamais les paroles que lui adressa .Maricou , le ton dont il les prononça, et la manière dont cet homme les écouta.
— Burlaudas , lui dit il , je sais qu'il n'y a pas un cri qui puisse traverser l'air de la lande, un murmure qui pui-se glisseï' entre les genêts, sans que tu puisses dire d'où il part et ce qu'il annonce. Je sais qu'à force d'errer à toutes les heures du jour et de la nuit dans ce domaine de notre exil, tu en as appris tous les secrets. Je sais que tu n'en as jamais trahi un seul, et tu en seras récompensé. .Madame, ajouta-t il en se tournant vers moi , cet homme a une nombreuse famille ; je le laisserai sous votre protection , vous ne l'oublierez pas.
Ces paroles me firent souvenir de la ruine dont m'avait menacée M. Cros; je regardai M. Perrin, qui répondit aussitôt :
— Croyez, madame, qu'il y aura toujours quelqu'un qui se souviendra de la recommandation de .Maricou.
— N'osez-vous donc, madame, me dit aussitôt Maricou , accepter le droit de faire un peu de bien en mon nom?
Il me semblait que je ne devais rien cacher à Maricou, et je lui répondis franchement :
— La pauvreté peut me venir ; mais elle ne sera jamais assez grande, je l'espère , pour que je ne puisse riea en faveur de ceux «luo vous m'avez recommandés.
Maricou jeta un regard sur M. Perrin comme pour lui demander si cette phrase avait le sens qu'elle seml)laii présenter, c'est à-dire s'il était possible que la pauvreté put véritablement me menacer,
M. Perrin seconienla de répondre iwr un signe at'firraatif,
Maricou n'en parut ni affligé ni étonné et il murmura doucement , comme s'il parlait à lui-même :
— l'eut- être aussi me sera t-elle reconnaissante... Et il continua aussitôt en s' adressant à Burlaudas :
— Ce que lu demanderas à madame , elle te l'accordera. Il sera modeste , me dit- il en se tournant vers moi , il est honnête homme. Tu m^entends , Burlaudas , tes enfants mangeront tous les jours du pain, et tu pourras faire soigner la fille aînée , que j'ai entendue tousser l'autre jour pendant qu'elle battait du chanvre à la ferme de Pastelot; c'est un mauvais métier pour les petites filles qui n'ont pas la poitrine bonne, et dès demain, la peiite n'y retournera plus.
L'homme à qui parlait Maricou avait de grosses larmes dans les yeu.x.
— C'est vrai, Maricou, lui dit-il, tu passes pour méchant, et tu n'as jamais menti ; je prends ce que tu me dis pour aussi bon que si c'était fuit , mais il faut me dire avant ce qu'il faut que je fasse pour cela.
— Tu conduiras M. Pa... et les gens qui vont le suivre par le sentier du ravin ; ne t'inquiète pas si l'on t'entend approcher ; il y a des gens des huttes qui sont absents et qui peuvent revenir celte nuit. Seulement , si la chouette chante, le hibou lui répondra ; si tu entends crier une fouine , tu leur montreras que la belette les a entendus. Enfin tu me comprends. Tu arriveras ainsi , de sentinelle en sentinelle , jusqu'à la Pierre-Noire. Prends garde surtout qu'aucune ne puisse pousser le cri d'alarme , et souviens-toi bien de ce que je te dis : lue plutôt que 'le laisser fuir ou crier.
Burlaudas regardait Maricou d'un air si stupéfait, que je crus qu'il ne compreuiiit pas ce langage extraordinaire ; mais , comme s'il eût voulu me donner l'explication de cet étonnement , il reprit presque aussitôt:
— N'est-ce pas que c'est étrange que je veuille te récompenser pour avoir gardé un secret qu'on ne l'avait pas confié, lorsiiue moi, à qui il a été donné comme un héritage sacré, je vais le trahir sans remords?
Burlaudas seul osa un instant hésiter à se faire le complice de celte trahison, mais il reprit bientôt :
— Et mes enfants auront du pain tous les jours , et ma fille n'ira plus travailler au chanvre?... 1-^h bien! je te le jure . je mènerai ma troupe à la Pierre-Noire, dussé-je rencontrer Farrenc sur la roule.
— Celui là, tu ne le rencontreras pas , je l'en réponds ; c'est à la Pierre-Noire que nous le retrouverons ; il n'y sera pas seul, il n'y sera pas désarmé ; mais ne crains rien non plus , c'est à moi qu'ils viendront. Dans tous les cas, ajoula-l-il, ne commence à marcher que lorsque je l'aurai averti par un coup de feu que je suis arrivé à la lisière des .grands genêts.
— Un coup de feu?... dis je alors à Maricou ; n'est-ce pas les avertir qu'il y a quelqu'un dans la lande?
— Ils sauront que c'est moi, répondit-il; et comme ils m'attendent, ils ne s'étonneront pas que je vienne, et ils savent que, lorsque je vais à eux, je ne crains pas de leur annoncer ma venuj; ce sera, du reste , un moyen d'appeler l'attention de mon clé. Kl maintenant que toul est bien convenu, il est temps que nous parlions.
SllTii DE L EXTIlAlT D UNE LETTRE DE MADA.\1E CROS.
Nous quittâmes le château.
La nuit était tout à fait noire.
Nous marchâmes presque tous ensemble pendant une demi heure à peu près; mais lorsque nous fûmes à l'extrémité des murs du parc, chaque bande prit un sentim- difl'érent.
Maricou renouvela ses recommandations au brigadier de gendarmerie, et je pus entendre alors qu il lui dil :
— J'aurai l'œil aii guet ; deux coups de crosse par terre quand vous arriverez à la Croix-de-Marie, et je vous avertirai ensuiie, lorsque je saurai que vous êtes arrivé... Le coup de feu vous dira que je serai arrivé à la lisière des grands genêts; et quand je serai à la ■Pierre-Noire, faites ce que je vous ai dit , et au premier coup sourd qui vous frappera dans l'oreille, venez à toule course... Ne vous occupez de rien de ce qui pourra vous appeler à droite ou à gauche... venez ofi je serai.
Le brigadier répondit par un signe de tête.
Maricou renouvela ses promesses à Burlaudas , je les confirmai , et nous primes notre route.
Me voilà donc, ma chère, en compagnie de M. Perrin, qui s'était bourré de pistolets, de sabre, de fusil, avec M. de Kernic, qui, tout br.ave qu'il fût, allait à celle rencontre comme à un combat sérieux^ et avec Maricou, qui me prit par le bras, et qui me dit tout bas :
— El maintenant, du silence, et ne parlez plus que lorsque je vous le dirai.
Nous nous engageâmes dans un chemin assez libre ; mais Maricou, qui nous avait recommandé le plus profond silence, se mifà
HUIT JOURS AU CHATEAU
inarelier loiirJ(;meiU et en frapiKinl la terre pour ainsi dire en cadence d'abord du talon, puis de la pointe du pied, et de temps en temps trépignant rapidement, et en même temps il parlait a voix basse en disant:
— A gauche!... A droite... Attendez !... Puis il s'arrêtait, cl nous nous arrêtions tous. Tout d'un coup il s'arrêta en nous disant:
-Halte! ., . , ,
Puis aussitôt, et sans me dire un mol, il me prit dans ses bras, m'enleva et me porta rapidement à gauche, dei-riêre un petit fosse où il me déposa. . .. i „
Il revint de môme vers M. Pcrrin et M. Icrnic, les prit chacun sur un bras et les porta près de moi.
— Maintenant, nous dit-il , nous pouvons nous reposer et causer un moment. Ils sont dépistés.
— Que diable veulent dire toutes ces simagrées? dit M. de Fernic.
— Ai-je bien compris? dit W. l'errin; vous avez voulu leur faire croire que vous veniez seul, et vous avez couvert le bruit de nos pas.
Waricou secoua doucement la tèle.
Quoique la nuit fût prulonde, je le voyais; il avait Ole son chapeau, et la lumière terne des étoiles l'éclairait -assez pour que je pusse voir son visage pâle et légèrement con-
llMClé.
— Non, dit-il , la lande a des secrets que toute la tribu connaît, mais elle en a aussi que j'ai découNcrIs. Je ne suis pas assez savant pour vous expliquer cela, mais, avec un peu de bon sens, et cette réflexion qui appartient à ceux qui ont vécu de longues années dans la solitude , on peut trouver les raisons des choses ; je puis dire que l'on se trompe beaucoup sur les plus simples lois de la plijsiquc.
— liah! dit M. Pcrrin, et comment cela?
— Tenez, ici, je puis ])ailcr encore et on ne m'entendra pas, je puis marcher et on ne m'entendra pas davantage, et de l'autre coté de ce petit fossé, on m'entendra.
— Comment cela se fait-il ? dit M. de Fernic.
— Lors(iue je passais des heures entières couche par terre et que j'entendais le bruit des pas qui passaient dans la lande, je cherchais pourquoi je les entendais et pourquoi je ne les entendais ]ilus, et voici ce (|ue j'ai découvert : il y a dans la lande des espèces de filons de terre qui sont comme qui" dirait les cordes d'un instrument; lorsqu'on les louche à un bout, on entend le bruit à deux lieues de là, et si l'on alhabilude d'écouter, on distinguechaque pas, on distingue même la force du pas.
— Vraiment! dit !^1. Perrin.
— C'est que ce n'est pas l'air qui envoie le mieux le son au loin, voyez-vous... c'est la terre et une certaine terre: nous venons de marcher sur un filon d'argile; eh bien ! celui qui écoute à l'autre bout a dû nous entendre marcher. Mais je veux que le diable m'emporte s'il a idée de ceux qui sont venus; il s'imagine que ce sont lesgendarmes. En frappant la terre du pied comme je l'ai fait, ça
leur a dû paraître le pas de gens qui ont l'habitude de marcbcr ensemble, mais dont le pied ne frappe pas juste la terre eu même temps ; j'ai étudié le bruit des patrouilles. Ils sont aux aguets pour savoir oii les gendarmes sont passés.
— Mais, lui dit M. Pcrrin, pourquoi parler, pourquoi imiter le commandement d'une patrouille, si l'air ne porte pas le son?
— C'est que, dit .Maricou, et il faut bien qu'il en soit ainsi, car je l'ai expérimenté cent fois, le bruit de la voix suit le clicmin du bruit des pieds... c'est la terre que je touche qui reporte les sons, parce que je suis en communication avec elle... 'Tenez, voici quelque chose de bien plussingulier : si je sautais, et si, pendant que je suis en l'air, je poussais un grand cri, on l'entendrail à peine.
— Que pensez-vous dé cela, monsieur de Fernic? dit M; Perrin.
— Mais, répondit celui-ci sérieusement, ceci n'est pas sans quel que justesse. Je comprends qu'il y a des corps qui soient bien meilleurs condiict'Hirs des sons que d'autres
— Oh! monsieur, les mômes corps, comme vous dites, reprit Maricou, ne sont pas toujours aussi bon conducteurs ; ainsi, le filon sur loquel nous marchons serait sourd comme du sable, s'il avait plu pendant quinze jours. Ah ! c'est (|uand la terre est mouillée, que les gendarmes pourraienlfaire leur coup; il faut être bie 1 fin alors pour entendre.
— 11 est certain, dit alors M. Pcrrin , que l'humidité doit enlevei son élasticité à cette argile sèche maintenant...
.Mais pourquoi nouf avez-vous fait passer ici?
— C'est que vous êtes'maintenantsurun :
couche de tourbe qui ne porte pas le son à plus de trente pas. Voua allez prendre ce petit sentier qui est là, vous le suivrez... il est facile à reconnaître au tact du pied... d'ail leurs, marchez seulement vingt pas, et je vous rejoins.
— Où allez -vous donc? lui dis-je.
— Je vais reprendre le filon et continuer à avancer très-vite , et comme il s'éloigne de li l'ieire-Noirc , ils croiront que les gendarmes s'en vont, cai je le quitlerai à nu pe-
lit quart de lieue d'ici, là où il croise la route du Hibay, comme s'ils resagnaient leur poste. , .
■:— Ainsi vous allez nous laisser seuls ? dis-je a Maricou.
— Il le faut. , - 1 ■ - . 1
— Ne pourrais-ie vous accompagner? je marche si légèrement!
— C'est vrai, vos pieds sont comme ceux d'un entant; mais il faudrait revenir par le chemin que je prendrai, et il est bien mauvais.
— Je suis forte et j'ai du courage, et je veux voir toutes vos ruses. Maricou réfiéchil. , , ...
.Si ces messieurs, une l'ois qu'ils seronlseuls. osaient s avancer plus loin que je n'ai dit, cela nous ferait gagner une bonne demihciirc il je prendrais, un meilleur chemin.
M Perrin fut sur le point de prendre la parole, mais je no sus par quel enlrainemenl inou'i je lui dis presque avec colère, comme si i'eusse.été blessée de l'objection qu'il allait faire:
— Je le veux.
Comme il est mort vile 1
HUIT JOURS AU CHATEAU
Mais, dit làM'iiic, nous ne pouvons vous laisser seule avec M,\-
Maricou est pour moi le comle de Chevalaine, lui dis-je avec
dédain. Je ne crains pas plus avec lui que je ne crains avec aucun autre de mes pareils.
Comme il vous plaira, madame, repartit sèchement de Ferme.
— Allez, me dit tristement M. l'errin en nie prenant la main, Puis il s'approclia de mon oi'eiUe , et me dit si bas (lu'il falUil je
ne sais quelle connivence de mon cœur pour l'entendre, et surtout pour comprendre :
— Ne jouez pas avec vous-même.
Cela ne signiQait rien; mais, h ce moment, j'eus peur du désir que j'avais montré sans m'en rendre compte ; je seatis que ce paysan m'entraînait à sa suile et que je me plaisais à le suivre.
Ne plus vouloir aller avec lui, après ce qus m'avait dit M. Perrin, c'était avouer qu'ilavait louché juste.
Aucune femme n'eût voulu faire un pareil aveu: aussi je répondis en riant :
— Que voulez-vous?
je suis curieuse.
11 ne me répondit pas.
Maricou me prit la taille pour me faire repasser le fossé... Je le repoussai en tremblant...
— Mais, lui dit M Perrin, pourquoi ne pas nous avoir laisse passer nous-mème3 ce fossé ?
— Parce que i'a marqué juste l'endroit où il faut poser les pieds, pour que l'on ne sache pas qu^on a passe
le fosié.
— Comment cela' fit M. Fernic.
— Le fossé a son écho , voyez-vous , dit Maricou; mais je l'ai coupé, et il y a quatre Ifous pleins de fougères , sur lesquels on peut danser sans qu'on entende rien; c'est moimême qui les ai faits.
Eh bien ! je pose le pied là, et du diable si celui qui veille au fossé se doulequ'on l'alraversé ; mais posez le pied à coté, vous frappez sur la terre rouge, et ou sait à la Pierre-Noire qu'on a traversé le fossé et qu'on est dans les tourbes.
— Le diable m'emporte! reprit M. Perrin,
ceci me fait l'effet de la praii ie du vieux trappeur.
— J'ai lu ce livre, dit. Maricou; mais la prairie n'avait qu'une terre et un son, et ici il y eu a de toutes sortes. Je ne sais quelle révolution de la terre a fait celle lande, mais ici chaque pierre a son secret et son bruit. Prenez le sentier, siii\ez-le e.xactement, et, à cinq cents pas d'ici, cherchez par terre ; vous trouverez une pierre carrée ; frappez dessus sans crainte avec la crosse ferrée d« voire fusiL et elle sonnera d'un son doux et prolongé.
— Mais ne sera-ce pas avertir l'ennemi qu'il y a là quelqu'un? — Jamais ils ne croiront que c'est vous... D'ailleurs, cela m'a|i-
prendra où vous êtes.
— Mais si nous nous trompons, dit de Fernic.
— Vousavez raison... reprit Maricou. . Alors tirez un coupde fusil sans crainte, car nous serons à deu.x pas de la lisièiC des grands genêts., et c'est le signal ([ue j'ai promis aux autres.
Et me conduisant vers Maricou, il me dit : Il le mérite
— Eh bien !... dis-jc alors, car j'avais oublié ma crainte en entendant ces détails si étranges.
— Un moment, dit Maricou; prenez mon fusil, monsieur de Fernic, car si vous étiez obligé de tirer, Farrenc ne se tromperait pas au son, et il reconnaîtrait que ce n'est pas mon fusil qui a lire.
Maricou donna son fusil à Fernic, qui hésita à lui tendre le sien.
— Mais celle arme est-elle sûre? lui dit-il.
— Oh! reprit .Maricou, gardez-les tous deux, je n'en aurai pas besoin avant de vous avoir rejoints.
11 se baissa, et avant qu'il ne dît un mot, j'avais passé mon bras autour de sou cou; il m'avait emportée, et j'étais de l'aulre coté du fossé.
Maricou me déposa à terre et me dit d'avancer, tout bas, avec un ton de commandement.
Je compris qu'il reprenait la ruse qui devait tromper ses camarades, et je le suivis...
Il marcha comme il avait déjà marché, et je le suivis...
Il allait doucement, pour moi sans doute; je le poussai et lui fis signe d'avancer... Il marcha plus rapidement.
J'avais trop présume de mes forces : au bout de cent pas, j'étais hors d'haleine.
Il se retourna brusquement en me posant la main sur la bouche et en murmurant dos paroles que je n'entendis pas, sans doute pour couvrir le bruit de ma respiration , devenue haletante.
Il avait l'air inquiet; il me laissa le temps de meremcKre; puis il se coucha par terre et se releva soudain en frappant vivement la terre du pied... il fit un geste, désespéré.
Il se recoucha, écoula encore, et se releva plus rapidement : sans me parler il me tendit les bras d'un air désolé... je m'y élançai...
Aussitôt il se mil à marcher en faisant le idus de bruit possible.
Nous arrivâmes ainsi
à un chemin qui devait
être celui duRibay, car
aussitôt il prit une au
lie direction , ra'emportant toujours dans ses bras...
A la manière dont il respira, je compris que le danger qu'd avait redouté était passé...
Je fis un mouvement pour qu'il me déposât ?i terre : il me serra conire sa poitrine, mais encore une fois sans me parler.
Jusque-là je n'avais pas pensé à l'étrangeté de ma position, mais à ce moment je me sentis dans les bras d'un homme. J'entendais, je sentais battre son cœur.
Un de mes bras lui entourait le cou : j'étais comme uu enfant qu'emporte sa nourrice.
Je ne puis dire quel frisson de crainte me parcourut tout le corps, mais il me sentit défaillir, car il s'arrêta tout à coup, il approcha sa tète si près de la mienne que j'eus peur.
— Encore deux minutes de courage, nous arrivons...
— Mais, lui dis-je, je vous fatigue horriblement.
— Non, mo dil-'il... mais Ôtez-moi mon chapeau : vulrc robe, er. ,
HUIT JOURS AU CHATEAU
fiolanl contre hi vaille. m'cn,pù'-he cl enlend.e les l.ru.t. 'o"' "'n^;
Je lirai alors son cl.apcau; il repril sa inarcl.e , et j ''''af»' ",'^;, jeux sur lui... Je le dmiiinais ainsi : .le le voya)s coumic s il eul Ut i ii.esDieassoii IVonl était édaire par une pensée anlenic. t-tt homme^ étaif vérilahlen.cnt l.eau: je vojais ses jeux «'.«ves vers moi, comme doivent I, s voir les ancres <lu c.el qu on p.-.e ^ g~ 11 mV reoni-daicrcaitler pu s baissa les jeux avec un soupu
u t'ulev sa rîoftrincf. A ce moment, une détonation violente traversa la lande. Je fus si épouvantée, que je me Pre^sai Contre lui, el que j-embras^ai sa tète de mes deux mains Wleelait apimvée ainsi sur mon cœur qui battait violemment. II demeura immobile. Je me remis un peu.
— Eh bien ! lui dis-je, ne marcbons nous pas .' — Jécoutais votre cœur, répondit-il en ouvrant ses , ras. Je me glissai à terre.
— Vous avez eu bien peur... , . .. ,• ,„
Il avait raison, et cependant je fus depilec qu il n eut senti que
mon effroi dans Tapifation où j'étais... Il reprit son cliapeau et on put voirquen le mettant il essuya une larme de ses jeux. 01 ! c'était mal à ce moment, et pourtant il ny eut peut-être que de la bonne pitié dans le soutiraent qui lit que j'essayai pour ainsi dire de le rapprocher de moi en lui disant:
— Je vous ai l'atigué. mon cousin ?
11 avait ce qui fait les cœurs aimants, il comprenait ce qu un ne
'"'J! Vois'^éfès bonne... me dit- il d'une voix émue; vous ne ui'au-
"!L''oh l'non 'îunépnndis-je, comme on le fait quand les paroles viennent du cœur sans passer par la pensée et les réflexions 11 s'arrêta encore... il n'osa plus me comprendre, et me fin :
— Ce coup de l'eu m'annonce que ces messieurs sont a la pierre qui cbante.. mais il.^ n'ont pas pu la trouver, quoiqu elle ne soit pas à deux pas d'eux.
— Allons... lui dis-jiv
— Pùuvoa-vous luarcbcr? repnt-il brusquement.
— Oui, IliT répondis-je d'une voix ferme.
— Tant mieux! me dit-il. . ' Ob' que le cœur est é':?o'islc et cruel... Je voulais savoir ce que
voulait dire ce mot, qui pouvait avoir un sens bien ordinaire, qui devait simplement vouloir dire:
— Je suis charmé que vous soyez plus forte. . ,., . Mais je ne l'avais pas compris ainsi, cl jo voulais savoir s il si-
gnifiait'ce que j'avais deviné.
— El pourquoi tant mieux? lui dis-je.
Il soupira et me répondit :
-•11 ne faut pas que nous parlions. j , t ,•.. „
— IMais. lui dis-je, vous ne paraissez plus prendre de précautions, elles sont doiic inutiles?
Il ne répondit pas.
— Mais pourquoi m'avez-vous dil tant mieux r
— Parce que je n'aurais plus la force de vous porter. Celle raison était Iroi) bonne pour la refuser...
Je ne dis plus rien, il se fra^.pa le front, et dit tout a coup:
— Ils n'ont pas un fusil aux buttes pour ra'envoyer une balle dans la tète ' .
Oui liia chère enfant, nous sommes barbares, nous autres femmes, nous arracherions le cœur à un homme pour y voir 1 amour que nous croyons inspirer.
Vous voulez mourir, lui dis-je. Je le comprends, après ce qui s'est passé pour .Mlle de Chevalaine. ..... „ . ,
Il tressaillit... et j'enlemlis àsarespiralion qu il était sufioque de larmes. ,, .
— Oh! dit-il, nielle, ni vous, ni personne... 11 ny avait que ma mère qui m'aimais, et je l'ai méconnue .. Elle avail raison... elle est vengée... Nous sommes une race proscrite... et je vais vendre les miens pour vous...
— Pour moi?... lui dis-je.
11 s'arrêta et me tendit la main :
— Pardonnez-moi, je suis bien fou quelquelois... Mais celui qui n'a vécu que d'une vie rêvée, celui qui n'a eu rien de ce qu ont tous les antres homme, celui-là doit être si bizarre, si malappris, qu'on peut le considérer comme un pauvre idiot... Tenez, madame, j'ai souvent rêvé du ciel et des anges qui rhabilent... Oui, souvent au m lieu de la nuit, les yeux lixés sur les étoiles, j ai pense a un amour qui n'élait pas celui que j'éprouvais, à un amour qui sadressait à une femme douce, faible, ayant un sourire déniant, à une femme si souple, qu'elle eùl pour ainsi dire tenu dans mes bras, quand je l'aurais emportée.. El voilà que tout à 1 heure...
cette ffilUlUtî
Je le re"ardais, tant il me paraissait hardi de me parler ainsi; mais à vrai dire, il ne me parlait plus, il était plonge dans le rêve au'il'avait fait. H ne pensait pas qu il eùl pour ainsi dire touche la réalité . U tenait ma main et la prit dans les deux siennes, 1 appuya contre son cœur, et parlant au ciel, il reprit d une voix exallee:
— 0 mon Dieu faites du bonheur à ceux qui sont bons... G est
si horrible de souffrir!... - Mais qu avez-vous donc? lui dis je. Il me regarda sans élounement, cl me dit en sourian : Vous ne me comprenez pas n'est -il pas vrai ?.. Oh ! j ai mes heures de folie... mais je ne suis pas méclianl... \ous avez ete bonne pour moi. .. vous verrez <iue je suis reconnaissant.
Je le comprenais mieux qu'il ne pensait. J étais heureuse... J eus comme une lueur de remor s; maisj'étais trop lieureuse pour écouter. Je n'entendis que-mon cœur qui me dit : « Il t aime » Il repi sa marche. Je marchais plus forte et plus légère a cote de lui. 1 me semblait que je venais de m'associer à ««."««»'»/« P'i'f.^*»^?' agre..te. Nous arrivâmes presque aussitôt près de M. Ferme et de
' —"voUà dix minutes que nous vous attendons, dit M. Pcrrin. - Nous avons fait trois fois autant de chemin que vous, dit Maricou.
__ Mais vous devez ôtrehorriblemenl fatiguée? me dit M. de terme. — Je ne le suis pas, lui répondis-je. j„„„c,.
Je n'avais pas 'osé lui dire que .Maricou m avait portée dans ses bras. Maricou se tourna vers moi; il avait repris son fusil et le lechar^eait. Il écouta .. , . ,.
— Au diable! j'ai oublié les gendarmes; ils doivent être en marche depuis le coup de feu... Il faut amener lesaulres par ici ; laissez-
°"i'l' marcha vivement dans le gros des genêts, après nous av^ir dit • Ouand je dirai en chanlanl : « Ne touchez pas au feu des morts'i . arrêtez-vous et attendez pour venir a moi ; vous verre? tout ce qui se passera, et tous nos amis sortiront des genêts quand je donnerai le dernier signal.
— Mais quel est ce signal ? . , , •„■>„„
— C'est avec la crosse de mon fusil que je le donnerai ; mais ne bombez pas avant que les gendarmes ne soient près de ce feu; alors ame'iiez-Y madame, elle sera en sûreté. ...
Vussitùt il se mit en marche en chantant un air à trois notes d'une émotion qui me serra le cœur. M. Perrin et M. de Ferme se tairaient Nous marchâmes ainsi longtemps. Je ne puis me rendre comme de ce nue je pensais; mais à ce moment , jetais associée à la destinée de Maricou ; d me passait dans 1 esprit comme un fantùme de moi-même, où je me voyais sous les haillons d une bohémienne, suivant Maricou à une entreprise de celte vie sauvage
J étais si absorbée par celle espèce de vertige , qu il fallut que M Pcrrin m'arrêtât à rinslant où Maricou dit le signal :
— « Ne louchez pas au feu des morts. » ^ . , ■ ,
Je le suivais je l'aurais suivi. Si je n'avais appris depuis quel était le charme qui m'entraiuail , j'aurais cru à une de ces fascinalions surnaturelles que possède celle race maudite. Enfin je niarrêtai. Maricou continua sa route, et je pus voir un spectacle bien extraordinaire.
SUITE DE L'EXTnAIT IlE L.\ LETTHK DE M.VDAME GROS.
Dans un endroit découvert , qui avait à peu près cinquaiite pas de diamètre je vis assemblés une centaine d hommes el de lernme, assis eTi cercle. Au centre de ce cercle éla l une eiioi me pierre noire entourée de llambeaux, fails d'étoupes grasses \ordues au tour de ne iles baguettes de bois vert fichées en terre. Sur la pierre eiait pôle^ m Ion" corps blanc, que je compris être le cadavre de Marianne.
P è de cel fpierreet dece cadavre un homme était debout, porlantpa."dessus ses habits une espèce de jupon , retenu par des bretelles sur lesquelles reluisaient des plaques de métal.
Il est très-concevable que tous ceux qui se trouvaient la , lfj">^ incessamment fixés sur ces lumières vacillantes, ne pussent apercevoir ccix qui, comme nous, étaient dans 1 ombre.
D'aillcu?s, on sait qu'une vive lumière interposée entre deux recards est comme un voile qu'ils ne-pcuvenl percer. ^ „ ..
'^ Je crus reconnaître Ihomme qui était près de la pierre pour ce l'arrenc (lue j'avais vu la veille aux huttes.
Pe'4onne ne bougea, quand Maricou arriva ; il traversa le cercle des sptclaleurs, écartant du pied celui .pii lui ferma-t le passage et marcha juqu-a-près de la pierre où se tenait Farrenc , que Fern.c e M Perrin avaient tout à ^lit reconnu. Le bruit du chaut de Maricou nous avail empêchés d'entendre celui d une sorte de V^almodie que chantaient tous ces gens, en se balançant d un cotera 1 autre ' to cou arrivé près de la pierre noire Ul un signe a Farrenc, et ce Sicile semblait M ordonner dç sortir de 1 enceinte illuminée ou il se trouvait. Mais Farrenc n'obéit pas. , . ., ,
Maricou promena ses regards autour de lu et éleva la main.
Personne ne bougea, el les.Çl'a.'"s continuèrent.
M'avez vous compris? s ccria-t-il d une voix tonnante.
Farrenc lui répondit, pendant que le chant cou inuait :
- Le fils n'a pas le droit de parler tant que la mère n est pas couchée sous la terre des genêts.
— Tu as raison, Farrenr, dit Maricou avec amertume; et tant que
HUIT JOURS AU CHATEAO
la mère est sous Tabi-i du ciel et non point sous la terre, nul n'a le droit de se parer de sa roho de maîtresse et de loino.
— Les liomuies elles femmes m'ont élu maîtif.
— Cela devait être, dit Mai'icou, ear celle ([ui est ]h sur la pierre vous la dit souvent :
« Le jour où les enfants des liultes prendront pour chef le plus lùclie et h plus mécliant de la tribu, ils seront perdus à tout jamais.»
— Non, non, ils ne sont point perdus, dit Farrenc avec exaltation, ear ils vont être riches.
— Tu es fou, Farrenc, dit Maricou: lu crois que tu les enrichiras, parce (pie lu as volé celte nuit le trésor du comte de Chevalaine; mais ni loi, ni eux ne garderont ce trésor.
— l'A t\m viendra nous le prendre?
— Moi! dit Maricou; moi à qui il appartient.
Un murmure menaçant se leva du cercle, et Maricou considéra un momeni Farrenc , puis il promena ses regards sur tous ses compagnons. Il resta un moment silencieu.x. et par un mouvemeat imporce[)lible, il examina son fusil ; en même temps , Farrenc sembla chercher quelque chose sous ses haillons.
— Diable! dit Maricou , il me paraît que ce n'est pas seulement l'or du comle de Chevalaine que vous avez pris. L'eau-de-vie y a passé de même, et elle vous donne un courage "que je ne vous connaissais pas.
— Que viens-lu faire ici ? dit Farrenc avec violence , car le mépris avec lequel .Maricou avait traité Jes misérables habitants des huiles' les avait , pour ainsi dire, rejelés dans la slupide hlchelé dont l'ivresse semblait les avoir lires un moment. Que viens tu faire loi, toi qui as renié les tiens, qui as abandonné ta mère, et qui n'as pas une larme pour son cadavre?... Est-ce que vous souffrirez qu'il parle dans noire assemblée, vous autres?... reprit Farrenc.
— Ils le souffriront , dil Maricou , et lu le souffriras Je ne suis pas venu ici pour savoir ce que vous voulez que je fasse , mais je suis venu pour que vous fassiez ce que je veux...
— Il faut le tuer... le tuer... le tuer!... s'écria Farrenc, en roulant SCS ^veux qu'agitait une fureur excitée par l'eau-de-vie qu'il avait bue'.
Quelques voix répondirent :
— Il l'aul le lucr!
IH nue partie des hommes qui faisaient le cercle se leva.
Farrenc crut à un mouvement d'élan, tira un long c'Hiteau de dessous ses babils, et se jela sur Maricou. Celui-ci le repoussa de la crosse de son fusil, et d'un coup le renversa par terre... Tous ceux qui s'élaienl levés reprirent leur place, et Farreiic lui-même resta immobile, comme frappé d'un coup morlel.
— Allons, allons, dil Maricou, vous savez bien que c'est uu jeu qu'il vous est défendu de jouer avec moi.
Ce cercle d'hommes s'accroupit presque jusqu'à lerie ; il semblait qu'il Y eût dans ces natures énervées par la débauche et la misère une crainle ignoble de la force physique; et je m'imagine que .Maricou avait voulu se poser en héros en nous parlant des dangers de son entreprise. Je me dis alors quî, puisqu'il pouvait à lui seul maintenir tous ces gens, c'avait clé beaucoup de précautions que tous les auxiliaires qu'il avait amenés. Il y eut cependant un momeiil de silence qui avait quelque chose d'effrayant. Maricou devint plus sombre, et reprit :
— Vuus savez pourquoi je suis venu ?
Tersonne ne répondit.
— Vous pensez que je veux ravoir le trésor du comte de Chevalaine ?
Ce fut un silence profond.
— Tu m'entends, Farrenc? dil .Maricou.
Farrenc demeura immobile.
— Ob ! lui ditMaricou, lu n'es pas mort, et je le tirerai les paroles de la bouche, Farrenc... Allons, lève-loi, ajouta-il en le poussant du canon de son fusil.
Mais F'aiTenc ne bougea pas...
— Ah! fit Maricou, lu me prends pour un homme que les comédies peuvent tromper... Non, Farrenc, il faut que tu répondes, el tu répondras.
11 détacha aussitôt la bretelle de cuir de son fusil et eu frappa Farrenc avec lanl de (orée, que nous enlendimes le coup résonner sur les os du misérable. Il m'échappa uu léger cri ; mais ni F'ar ■ renc ni les hommes du cercle ne bougèrent.. Seulement des regards élincelanls se croisèrent, el quelques-uns semblèrent se diriger vers l'endroit où nous nous tenions. M. Perrin me serra le bras pour me faire taire.
— Ah! ce n'est pas assez... dit Maricou en frappant encore Farrenc ; eh bien! nous allons continuer. Je le ferai parler, l'arrenc, je te le jure, dussé-je t'arracher les dents et les ongles les uns après les autres.
Celte menace, faite avec une véritable colwe, ne produisit aucun ellet. Farrenc demeura immobile.
Cette puissance d'inertie était de beaucoup supérieure à une résistance armée, et M. Perrin dit tout bas à M. de Fernic;
— Si cet homme peut supporter de pareils coups, je ne vois pas ce que .Miricou peut espérer obtenir.
— Ah! fit .Maricou presque aussitôt, tu lésais, Farrenc, tu as sans doute promis à tous ceux qui t'ont nommé maître de tout souffrir plutôt que d'avouer où le trésor est caché, el tu leur montres que tu as du courage .. eh bien! moi je vais leur dire la vérité..à ceux qui l'ont choisi pour le chef... tu as vendu le secret des huiles.
A ces paroles, Farrenc se releva soudainement en disant :
— 11 ment... il ment!...
.Maricou sembla hésiter, puis, arrachant tout h coup le long linceul blanc qui couvrait le cadavre de sa mère, il s'écria :
— ; Viens donc répondre à celle dont lu veux prendre la place, que lu n'as pas vendu les secrets à un.élrauger...
— Je ne les ai pas vendus, ear je les ignorais.
— Quoi ! s'écria Maricou, lu ignorais ce qui s'était passé pour la mort de Marie, loi qui avais tendu la corde sous les pieds de so:i cheval !
— Je le savais, mais je ne savais pas ce que Marianne a raconté à ces deux hommes venus de Paris, et à cette femme qui les a amenés ici. Je n'étais pas seul derrière la porte secrète de la chambre bleue quand elle a dit ce qui s'était passé chez la Bertramle : je n'ai donc pas vendu les secrets ; seulement je les ai dits à celui à qui ils pouvaient servir de défense contre mes ennemis.
— Tu mens, Farrenc, ma mère n'a p )inl raconté ce que tu dis.
— Je viens de le dire que je n'étais pas seul à l'écouter lorsqu'elle a fait ce récit.
— Tous ceux qui se trouvaienl avec loi ont menti... Un murmure violent parcourut tout le cercle.
— Ceux qui ont dil cela, fit iMai'ieou, sont ceu.x qui t'ont aidé à voler le trésor, et ils sont les complices dans la tromperie que lu as méditée. Car je vous ai suivis, Farrenc, et je sais déjà que vous avez eaclié plus de !a moitié du trésor dans la lande.
— Fili bien! va la chercher. Tu dois être content, puisque c'est la meilleure part de ces richesses, rcpailit Farrenc avec dédain.
Je crus enleudre un bruit léger à quelques pas de nous, puis uu ricanement moqueur partit de tous les côiés du cercle, et je vis Maricou piilir.
— Vous ne savez donc pas ce qui vous iiienace ! reprit-il avec emportement. Vous ne savez donc pas que vous êtes entourés de gens armés et que, si lu, ne me rends pas tout de suite le trésor que je le demande... vous serez tous massacrés!
— Ecoule, dit Farrenc , en frappant la pierre noire de son couteau ouvert, tu crois follement savoir tous les mystères des huttes, et tu n'es pas même digne de l'asseoir dans le cercle des eni'anls. Oui, oui, nous savons qu'il y a autour de nous des hommes armés pour nous exterminer ; mais si tu avais mieux écoulé les bruits de la lande, lu aurais reconnu qu'à mesure que vous avanciez, d'autres avançaient après vous . . Nous sommes quelques-uns ici enfermés par les gendarmes et les gens du château, mais vous êtes loas enfermés parles frères, que vous ne voyez pas.
— N'ai-je pas entendu le signal qu'ils viennent de te donner? dil IMaricou... Pauvre fou! mais c'eslceque j'allendais, car il faut ([u'ils m'entendent tous pour qu'ils sachent ce que tu es.
Maricou monla sur la pierre, et, élevant la voix, il s'écria :
— Enfants de la lande, ai je jamais vendu l'un de vo'is, lro;npc l'un de vous? Vous ne répondez pas, parce qu'aucun n'ose m'aceuser... Eh bien ! je vous dis, moi, que vous avez élu chef un meurtrier !
— Je prends la vie denos ennemis comme jeleur livre la mienne, dil Farrenc d'un ton farouche; le loup dévore le !)erger qui Jaiice ses chiens contre lui: c'esl le droit des brutes, el c'est bien celui des hommes.
— Oui, Farrenc, mais le loup ne lue pas la louve, et tu as tué t;i femme... Où est Francine, Farrenc?
— Elle s'est échappée de la hutte, el n'a [Mus reparu... elle s'est luée. ^-^
— Non, Farrenc, elle a élé luée dans ta fjntte... et lu as été loimème jeter son cadavre dans le Saut-du Cerl. Il y est, et ceux qui voudront le voir demain, pourront l'y lrùu\er, et ils jugeront, en voyant les traces qui sont sur son corps, si Francine est morte par sa volonté, ou i)arceque tu l'as frappée...
A celle accusation , tout le monde se leva, et un murmure effrayant glissa, pour ainsi dire, sur toute la surface de la lande.
Alors nous comprimes que nous étions entourés de lous côtés ; .'i deux pas de moi, j'entendis îles voix qui chuchotaient, je me sentis prise d'un effroi soudain.
Maricou se tourna de noire côté :
— Où sont ceux à qui il a(q3arlienl de juger cet homme? dit-il. -- Nous voici, dirent quelques hommes qui sortirent des genêts
comme des ombres...
Maricou les regarda attentivement-, et leur dit :
— Vous n'avez pas le droit de juger, car vous êtes complices du crime d'aujourd'hui; vous avez aidé Farrenc à cacher une part du trésor.
HUIT JOURS AU CHATEAU
Ces hommes se rcganlèrenl culi'c eux.
— Oii l'avez-vous caclice? dit Mancou.
L'un deux Qt un mouvement. . .,
— Taisez-vous ' s'écria Farrenc, oubliant qu il avait nu; ilcja avoii soustrai(\ine pavlie de ce qu'il avait volé... laisez-vous, c est un pièce qu'il vous tend pour savoir ou il est. .
— Je le cais dit Maricou en regardant Farrenc... je le sais, traître et sacrilét-'e' Vu l'as caché sous cette pierre que personne n ose loucher, et qui n'est destinée qu'aux funérailles des nôtres, 'lu en as lait lin usage Infâme... tu mérites la mort.
— Est-ce vrai? s'écria-t-on de tous cotes. . . Maricou prit la pierre et la poussa, le cadavre de sa merc qui
était dessus roula par terre, et Farrenc secna avec un accent Uc triomi>he sauvage : . . , ,, r . ■ ic
— Voilà le sacrilège il : la jetée sur le sol cl la foule aux pieds, c'est un fils maudit... . , . , . ,
Mais Maricou s'était adresse à un sentiment bien plus fort que celui du respect pour les morts, et on s'écria de tous ctHes :
— Le trésor! le trésor!...
— Venez le prendre, dit Maricou en jirenant son fusil par le canon et menaçant ceux qui voulaient s'approcher.
Celait le signal convenu avec les gendarmes de M. Pa...
Ils sortirent tout à coup des genêts, en tirant en l'air des coups de fusil qui dispersèrent aussitôt toute celle foule. M. de terme et M. Pcrrin, entraînés par le mouvement, oublièrent que Maricou leur avait recommandé de ne [las me quilter... ils .«'plancèreut... J allais les suivre, lorsque tout à coup je me sentis saisir et renverser par terre. Je poussai un cri qui se perdit dans le turaulle gênerai... Je «cnlis un genou se poser sur ma poitrine... Je crus reconnaître Farrenc .. le couteau levé... Je fis un effort désespéré pour me soustraire au coup fatal... lorsque tout à coup le couleau qu il tenait lui échappa Ses yeux roulèrent rapidement dans leur orbite... Je le senlis tressaillir sur mon corps. Il tendit les mains vers moi et me iM-it par le cou... Je saisis ses mains; je m'attendais à une lutte... Lc'brasflasquesct mous de cet homme se plièrent. Je ne puis te dire .lucllc iiorreur me prit ;i ce contact hideux... ce n'était plus qu'un cadavre J'avais eu de la force pour défendre ma vie; je n'en eus pas contre le dégoût d'un si terrible attouchement. Je m'évanouis.
Pendant que les scènes rapportées dans la lettre de Mme Gros, dont nous avons donné un extrait à nos lecteurs, se passaient dans la lande, des événements non moins importants s accomplissaient dans le chàleau. ^ ,■ , , .
Lorsque tout le monde fut parti, M. Gros se rendit dans la chambre de Georges de Ghevalaine, et le trouva plonge dans de profondes réllcxions, les yeux allaché.s sur une lettre cachetée de cinq cachets et dont la suscription avait quelque chose d inusité.
Elle portait ces mots: « A notre famille. » , , . .
Gela voulait dire, non-seulement que cette lettre ne s adressait a personne en particulier, mais encore qu'elle était écrite au nom de plusieurs personnes. , , . . ,
M. Gros le comprit ainsi, car, lorsque Georges la lui montra du doigt sans prononcer une parole, le banquier lui dit:
— Ce sont vos adieux et ceux de voire sœur ?..
— Oui, lit Georges d'un Ion sourd, et je vous serai oblige de vouloir bien les remettre à nos paren Is . .
— Mais, lui dit Jl. Gros, puisque nous parlons ensemble, je ne puis m'en charger.
Georges le regarda d'un air étonne.
— Personne ne vous a-l-il averti? dit M. Gros.
— Nous partons ? reprit Georges en paraissant rellechir profondément. . - . , ,-
— Sans doute, et c'est M. Pa... qui a arrange tout cela. Gomme je me trouve dans la nécossilé de faire un pclit voyage en Angleterre, il a pensé que c'était un excellent moyen d assurer votre luile; car nous avons tous aisément compris (pie c'était dans le but défaire échapper votre sœur' que vous étiez resté au château.
Georges regarda M. Gros avec une anxiété assez difficile a comprendre.
— Comment ! lui dit-il d'une voi.x^ emuc, vous avez tous pense pensé que ce serait possible... que c'était assez...
M. Gros ne comprit pas, et personne n'eût pu comprendre sans doute à quelle pensée répondaient ces paroles, et il repartit :
— Sans doute, c'est po^sible; mais, pour cela, il faut nousliâler; à minuit, nous devons être en roule...
— A minuit... dit Georges, et vous consenlez à nous emmener?
— Mais, lit M. Gros, qui, dans la mauvaise position où il .se trouvait n'étai't pas fâché de reneontier quelqu'un ipii fût dans une position encore plus mauvaise, et à qui il put faire sentir son importance; mais, si votre sœur ne fuit pas, comment voulez-vous qu elle échappe à sa condamnation?
— Elle y échappera donc? dit Georges, dont les idées semblaient
'"^-^ Mais'damc! une fois hors de France, le jury peut faire tout ce au'il voudra, on l'attrapera si l'on peut.
Georges se leva tout à coup, cl parut se remettre dans 1 idée qui le préoccupait à l'arrivée de M. Gros; il baissa les yeux, se recueil-
''.l'oui', oui, elle peut échapper au châtiment, mais non point à la condamnalion... et à la honte.
— Ah ! fit M. Gros, à cela il n'y a pas de remède. ,, ^ „,
— Peut être, Qt Georges d'un ton si sombre qu il frappa M Ci os, malgré la pensée personnelle qui le préoccupait. Mais, reprit rapidement Ghevalaine, ce n'est pas pour nous seulement qucvous avez résolu ce voyage en Angleterre? • „„„„
-Je me serais peut-être décidé à le relarder sans ce le circonslan'-e lit M. Gros, qui ne pouvait s'empêcher de faire valoir comme un se'rvice ce qu'il faisait dans son intérêt propre ; mais j ai cru que vous pourriez profiter de mon départ... „„„.;o„^
— C'est impossible, dit Georges brusquement; parlez, monsieur, parlez .. Je vous remercie de vos bonnes intentions... mais ne vous occupez plus de moi ni de ma sœur. J'ai pris mes mesures pour que rien de ce que je dois faire ne puisse être empêche... mais il vaut mieux que vous iie,goyez pas au château. ...
M. Gros ne comprit pas ce que voulait dire Georges; mais il ne chercha point à .s'eii rendre compte, et, irès-l.eurcux au fond «lettre débarrassé d'une compagnie qui pouvait appeler la gendarmeue sur ses traces, il dit à Ghevalaine: 'i„„„:„
— J'ai fait tout ce que me commandaient la pitie et mes devoirs de parent; vous me refusez... ce n'est pas ma faute.
-- C'est dit, monsieur, fit Georges, et personne ne vous accusera de n'v avoir pas mis de bonne volonté.
M "CrossaluaGeorges. En ce moment, ils; pissa une de ces petilcs choses qu'on s'étonne de n'avoir pas comp:iscs quand 1 événement est venu nous en montrer le sens. ■ -, •
Comme M. Gros allait se retirer, Georges, qui le connaissaiX a. peine, et qui ne pouvait éprouver pour lui aucune sympathie , Gooi- "cs lui tendit la main, et lui dit dune voix pleine d émotion :
— Adieu, mon cousin... adieu, car vous êtes le man de ma cousine, vous êtes de ma famille , et vous serez le seul a qui je dirai
— Vous partez donc de votre côté, cousin?... lui dit M. Gros, que cet adieu étonna. . ,. . .
— Oui oui, je p.irs, répo:idit Ghevalaine, je partirai aussi... 11 s'arrêta, son œil parut se troubler, et il reprit en souriant tristc-
'"! Vous avez une belle cl bonne femme, mon-ieur. belle et Iwnne, et honnête femme... Ah! il faut faimerella rendre heureuse. (Jucllc joieau cœura'un homme, d'un mari ou d'un frère, qu une lemine .. comme clic... Adieu, adieu! vous lui direz que je savais ce quello valail... Adieu... -i „ r
Une émotion cruelle semblait s'emparer de Georges; il se uttourua lout à coup cl ajouta brusquement :
— xVdieu, monsieur. ,. , >• , M. Gros lui rendit son adieu, s'éloigna et alla donner 1 ordre d a.-
leler M. Gros avait passé, comme de Ghevalaine, une partie de sa soirée à écrire. 11 laissa ses Ictlres sur la labié et parut. A peine la voilure avait-elle franchi la porte du château que Georges sortit de sa chambre. Il descendit lentement au rcz-de chaussée et mar-cha vers la salle basse où Ion avait enfermé d'Astorg. Comme il s'y atlendait, le gendarme qu'on v avait d'abord placé était éloigne, mais il trouva la porte fermée. 11 s'ariêla comme frappe d un coup violent, il semblait que tout l'édilice d'un plan longuement me Ji le et bien arrêté s'écroulait tout à coup devant un obslacle si facile a prévoir. Eu effet, du moment qu'on voulail retenir d'Astorg prisonnier, il était naturel qu'on ne donnât pas le pouvoir de le faire évader à qui le voudrait. Georges laissa échapper un jurement sourd, cl demeura immobile devant cette porte.
Aussitol il entendit à travers la serrure ces mots :
— l'^stce toi, Philippe?
C'était le nom d'un des gardes du château.
— Oui... repartit Georges à voix basse.
— Ouvre donc. .
Le visage de Georges s'éclaira d'une joie sauvage.. 11 reprit :
— Je n'ai pas la clef.
— Mais reprit d'Astorg, Gauger a dû le dire ou il 1 a cachée. Georges respira, mais la pensée de cet homme n'était pas assez
rapide pour qu'il trouvât immédiatement la réponse qu'il devait faire- il tourna autour de la piè^e où il se trouvait comme un homiiio nui a besoin de laisser exhaler sa joie... puis il revint à la porte, devant laquelle il sarrèla encore. Le désappomiement qui lavait frappé à l'aspect de celle porle fermée sembla le reprendre. 11 se mordit les lèvres... cl jeta sourdement ces mois par la serrure.
— Je ne la trouve pas...
— Imbécile! murmura d'Astorg; elle est sous la housse du fau ■ I touil qui esl à gauche de la cheminée.
HUIT JOURS AU CHATEAU
Georges courut ?i re fauteuil et Ifiiuva la clof; il la eonsidêfa avec une sorte de ravissenienl.
— Eh bien! dit tout bas d'AstOfg, l'as-tii?
— Oui, répondit Geofges d'une voix l'ofle, mais sans bouger de place.
11 mil la clef dans ses dents et tira de sa poche une cordC à laquelle il avait fait un nœud coulant, cU'examina. Son œil était hagard, et ses mains tremblaient convulsivement.
— Eh bien! viens-tu? dit d'Astorg d'un lonalïermi, pour montrer qu'il avait été étonné de la voix qui lui avait répondu et de l'accent de la réponse.
— J'y vais , j'y vais... répondit Georges du même ton , et il s'élança vers la porte.
Un cri d'eflroi paitit delà salle basse.
D'Astorg avait reconnu tout à fait la voix de Ciievalaine.
Georges put entendre que d'Astorg promenait rapidement ses mains sur la porte, comme pour y chercher un verrou qu'il pût fermer; il mit rapidement la clef dans la serrure et la porte céda... Par un elToit désespéré de d'Astorg, elle se referma.
Une lutte s'établit entre ces deux hommes, dont chacun poussait cette porte de son côté.
D'Astorg ne man(|uait point de force, et la peur la doublait... mais M. de Chevalaine appuya son épaule contre la porte , et elle s'ouvrit tout h coup...
Georges avait apporté une' lanterne qu'il avait déposée à terre au moment oii il avait relevé la housse du fauteuil pour y prendre la clef; lorsqu'il entra dans la salle basse , il se trouva dans la plus profonde obscurité...
Un silence profond y régnait aussi... il ht quelques pas eu disant ■
— Oii ètes-vous?... oi^i êtes -vous donc?... Rien ne répondit.
— Est-ce que je l'aurai tué comme ça?... murmura Georges.
11 se pencha à terre , chercha avec s'es pieds et ses mains... mais il ne trouva rien.
La lumière de la lanterre pénétrait si faiblement par la porte ouverte qu'il ne voyait pas à deux pas de la porte...
— Oh! je le trouverai dit-il en marchant vers le fond de l'appartement.
Georges arrivait au mur, lorsqu'il entendit un léger bruit derrière lui ; il se retourna et vit d'Astorg qui cherchait à s'échapper ; il s'élança sur lui d'un seul bond , comme un lévrier sur le lièvre qu'il voit à sa portée : d'Astorg poussa un cri terrible, mais il tomba aussitùt renversé à terre.
Georges le tenait d'une main à la gorge, les deux genoux appuyés sur sa poitrine.
Arthur se débattait, arrachant, de ses deux mains convulsivement contraclées, les deux mains de Chevalaine, qui lui disait : .
— Tais-toi I tais-toi, lâche I... Ah! lu as séduit ma sœur et lu l'as accusée!... .
A ce moment, Arthur parvint à mordre la main qui le tenait ;
— Mords donc, chien!... dit Georges, qui, de la main qu'il avait libre, essayait de passer le nœud coulant autour du cou d'Arthur... mords, chien enragé!...
En parlant ainsi , il lui serra la gorge avec une telle violence , qu'il entendit râler le malheureux Arthur.
— Ah ! reprit-il , tu veux m'échapper... et me faire pitié ! Oh ! non... non...
11 le serra avec une telle violence pour arrêter les dernières convulsions de celle tête qui s'agitait , que tout bruit cessa , et que , lorsqu'il fut parvenu à lui passer le nœud coulant autour du cou , la tête flotta immobile dans ses mains...
Georges ne s'aperçut de rien et lui dit :
— Je te pends comme un chien... Je n'ai pas voulu te faire sauter le crâne comme à un homme... meurs comme une bêle immonde... Je le crache au visage...
Il s'arrêta et secoua ceîte tète' qui roula sur le carreau ; puis il alla relever sa lanierne et vint regarder Arthur...
Il poussa encore la tète du pied... elle se ballotta de ce mouvement inerte qui annonce que toute force interne a cessé... et Georges dit, en jetant sa corde avec mépris sur le cadavre :
— Comme il est mort vite !
Puis il leva les yeux au ciel en disant :
— Ça va être plus difficile à présent ..
Georges de Chevalaine quitta la salle comme un homme ivre , d'un pas incertain et chancelant ; mais de même que l'homme pris de vin , dont une idée s'est emparée , et qui la poursuit avec une stupide persistance, il remonta au premier étage, trébuchant à clia que pas... Arrivé au sommet de l'escalier, il s'arrêta... Il sentait bien qu'il n'avait plus la possession de sa volonté, et qu'elle l'entraînait en vertu d'une résolution prise d'avance, mais dont il ne se rendait plus compte. Il se secoua comme pour s'arracher à ce vertige
■î7 et continua son chemin en nmr-
horrible, mais il ne put y parvc murant :
— Puisque ça doit être, ce sera.
Il arriva ainsi à la porte de Lucie et frappa.
— b'ntrez, dit Lucie.
Celte voix le fit tressaillir; il hésita et ne répondit pas.
— Entrez donc!... dit Lucie.
— VA\a le veut , murmura sourdement de Chevalaine, et il entra. Lucie le regarda et recula .. il avait les yeux injectés de sang,
le visage marbré d'un blanc livide et de taches violettes.
On eût dit un homme arrivé à ce comble de l'ivresse (jue les médecins appellent le ih-Urinm tremens; la lutte qu'il venait de. soutenir avait rejeté sur son front ses longs cheveux blonds qui pendaient jusque sur ses yeux.
— D'où viens-lu, malheureux? s'écria Lucie qui se méprit ù ces signes et qui crut à un horrible état d'ivresse.
— Je viens de le luer... dit Chevalaine en fermant la porte derrière lui.
Lucie lui saisit les mains et les regarda : un effroi indicible sf peignit dans ses yeux...
Cependant elle murmura d'une voix sourde :
— Il y a du sang!... ^ • Georges abaissa sur sa main un regard hébété , il examina le
sang comme s'il ne comprenait pas d'où il pouvait venir , et dit enfin avec un affreux sourire :
— C'est vrai... il m'a mordu.
— Tu l'as donc lue?... s'écria Lucie eu prenant son frère au colleL..
— Oui, oui, je l'ai tué... et c'est ton tour, fit Georges en la regardant fixement.
Lucie se recula et eut peur...
— Tu veux me tuer!... dit-elle; loi, Georges... lu veux me tuer...' Ce n'est pas possible, ce n'est pas vrai...
Chevalaine ferma les yeux et il reprit en se parlant à lui-même :
— Non, ce n'est pas ça .. et pourtant il faut qu'elle meure...
— Jlais que dis-lu? s'écria Lucie, à quoi penses-tu?
— Oh! reprit Georges, j'ai bien pensé à tout. Oui, oui... j'ai bien raisonné tout ça... Et maintenant, voilà que je ne sais plus, que je ne me rappelle plus... mais c'est décidé...
Il s'arrêta et reprit encore avec ce même accent égaré :
— Tiens, tu vois bien que c'est décidé... j'ai apporté mes pistolets: un pour toi, un pour moi...
Lucie prit d'un mouvement désespéré le pistolet que lui présentait son frère...
— A fa bonne heure! reprit celui-ci, tu me comprends...
Il dirigea son pistolet sitr sa sœur et lui dit d'un ton farouche ;
— Au troisième coup, allons... ensemble...
— Mais je ne veux pas mourir !... s'écria tout à coup Lucie. Georges la regarda fixement.
Ce mot parut faire tomber l'espèce de voile qui enveloppait son intelligence ; ses yeux s'éclairèrent, son teint resta pâle ; le sang qui bouillait à la tète reûua au cœur, et il lui dit d'une voix ferme et menaçante :
— Âh ! tu ne veux pas mourir maintenant...
— Va-t'en, lui dit Lucie avec mépris, tu es soûl !
Georges marcha à elle ; une résolution terrible, mais inintelligente, animait son visage.
— Lucie, dit-il à sa sœur, il faut mourir...
— Georges! Georges!.-., cria-t-ello en reculant. Il lui saisit la main qui tenait le pistolet et reprit :
— Il faut mourir.
— Mais pourquoi ? reprit-elle d'une voix épouvantée.
— Pourquoi? reprit-il sourdement; parce qu'il ne faut pas que Mlle de Chevalaine paraisse au tribunal comme a paru Marianne; parce qu'il ne faut pas que Mlle de Chevalaine soit condamnée et guillotinée.
— Mais je puis partir et m'en aller... dit Lucie.
— Et moi, je serai donc guillotiné? car je ne partirai pas... et je te dis que je l'ai tué...
— Ce n'est' pas vrai !... dit Lucie avec une horrible colère ; tu ne l'as pas tué !
— Veux-tu le voir? lui dit Georges en la tirant pour la faire sortir de la chambre.
— Oh! tu l'as fait... dit-elle, bêle brute et féroce!
— Lucie... répliqua Georges en la repoussant et en lui arrachant le pistolet qu'elle avait gardé, je t'ai jugéd et condamnée. Misérable, tu as tué la cousine, tu as été la maîtresse du dernier des lâches, et, lâche comme lui, tu as faittuer un enfant au berceau pour cacher ion infamie !
— Georges, assez! dit Lucie avec emportement, et ne pouvant s'imaginer que c'en était fait de l'empire absolu qu'elle avait e.^ercé toujours sur son frère... Assez... je te dis que tu es soûl !
— Tu me fais honte, Lucie, lui dit son frère ; je m'étais imaginé qu'on n'avait pas le courage de tuer sans avoir celui^ de mourir. Veux- lu savoir ce que je me suis dit? Eh bien ! elle a été coupable,
clic a fait des crhnos poiii' caeher sa lioiito, c'est bien, c'est tout siiii|>'ic ; mais, à pi usent que sa houle est connue et avérée, elle n'en voiidi-a pas |j1us quelle n'en a voulu... C'est tout simple, et j'irai lui (liic : « Voilà (le quoi mounr. » Celait pourtant bien raisonné; et comme moi je t'aime, vois-tu... comme après toi je n'ai plus rien à aimer, je me suis dit ; Eh bien, je mourrai avec elle, ça lui donnera du courage... Tu vois bien, Lucie, que j'ai raison. .Que veuxlu faire ù présent?
— Et lu l'as tué!., dit Lucie enéclalant en larmes. Chevalaine regarda sa sœur; il ne comprenait pas qu'après ses
lAclielés, d'AsIorg put garder encore une ])lace, si niisérajjle qu'elle ftil, dans les regrets de Lucie; il ne connaissait pas celle passion effrénée (|ui absorbe, dévore, anéantit tout sentiment, toute dignité, loulc pudoui'.
— Mais ."^ans luij dit-il, s'i( ne t'avail pas accusée, lu ne mourrais pas ..
— En serais-'je moins coupable? lui dit Lucie effrontément.
— Mais on ne le saurait pas... repartit Chevalaine.
— On ne le saurait pas... dit Lucie. Ce n'est donc pas pour mon crime, c'est donc pour la honte que tu veux me tuer?
Cet étrange raisonnement étonna Georges, il ne s'était pas fait celte objection.
— Tu veu.v donc, lui dit-il alors, vivre avec la honte?
— Oui, lui dit-elle.
— Ali! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-l-il. est-ce possible?... Comment ! loi, Lucie, toi qui es si fière, loi (pii me reprochais quelquefois de compromettre notre nom, loi, tu veu.\ vivre déshonorée, perdue, jugée, condamnée?
— Mais je te dis que je peux fuir...
— Lucie! Lucie!,., reprit Georges, je t'en prie, je t'en supplie... un moment de force, un moment de courage... Ce n'est .l'icn... c'est une seconde à souffrir... Tiens, prends ce pistolet... là, sur ton cœur.
Lucie le repoussa avec épouvante.
— Eh bien ! lui dit-il, si tu n'oses pas, je te tuerai
Lucie s'arrêta, regarda son frère avec des jeux d'hyène ; un sourire indicible agita ses lèvres, et elle lui dil :'
— Eh bien ! puisqu'il faut que nous mourions tous deux, commence, je l'imiterai...
Georges arma im pistolet, se l'appuya sur le l'ronl. Lucie le suivit d'un regard anxieux. Malheureusement pour elle, Georges vit ce mouvement.
— Ah I s'écria-t-il dans un inouvement d'exaspération, tu es une infâme... Assez de crimes, assez! A genoux I el demande pardon à Dieu de les fautes... t
— Georges, je t'en supplie ! cria Lucie. -
— Tu voulais me faire tuer elle sauver ensuite. A genoux!... ditil en la saisissant parle bras et en la renversant à ses pieds...
— Mon frère! mon frère 1... cria-t-elle en se débattant, grâce !... grâce!... je mourrai tout à l'heure...
Elle leva ses yeux égarés sur son frère, qui lui mit le pistolet sur la tête... elle poussa un cri terrible...
Il ferma les yeux et tira... Lucie tomba à terre .. Elle clait morle.
A cet aspect, Geoi-ges se jeta à genoux près d'elle, prit ce cadavre sanglant dans ses bras et se mit à crier en fondant en larmes:
— Pauvre sœur! pauvre sœur!...
KXTiiAiT DE LA coani'.si'ùNn.\NCE ni; MADAME cnos.
Lorsque je revins à moi, je me trouvai entre M. de Fernic el M. l'crrin ; c'est alors que j'appris comment j'avais été sauvée.
Maricou, par une de ces audacieuses adresses que j'avais trouvées dans les romans, et que je croyais des inventions de l'auteur, avait tiré sur Farrenc, qu'il ne voyait pour ainsi dire pas, et il l'avait frappé d'une balle au moment où le bras del'assassin. levé surraoi, avait dépassé la hauteur des genêts.
,1'appris en même temps que l'on était parvenu h retrouver la presque totalité de l'or enlevé des souterrains du château.
Mais je ne vis point Maricou; il avait accompli ce qu'il avait promis, en remetlant aux héritiers les richesses qui leur avaient élé .souslrailes par la faute de sa mère: puis il s'était hâté de s'éloigner.
M. Pa..., qui, avec M. Carnisson, avait fait une espèce de procèsverbal des faits qui s'étaient passés, vint près de moi, et me dil:
— Vous sentez-vous la force do relourner au châlcau?
— J'essaierai, lui répondis-je en faisant un effort pour me lever. Je ne pus y parvenir, et M. Pa... reprit avec impatience :
— Il faudrait cependant nous h;iler, ce fou de Maricou est capable de les suivre.
— Que-voulez-vous dire monsieur? dis-je aussitôt à M. Pa...: si ce Maricou?...
— Il nous a quit'és. Autant que j'ai pu deviner son inlenlion, car, avec ce gaivon, il faut plutôt se fier à ce qu'on croil qu'à ce qu'on voit, il est allé au château, quoiqu'il n'en ait point pris le chemin.
Il faut bien vous l'avouer, je fus irritée de cet abandon; oui. vrainient, il m'avait semblé qu'il y avait entre cet homme et moi un lien qui ne pouvait être ainsi brisé sans une explication, sans un adieu...
.Mais, apparemment, il ne tenait qu'à mon cœur, puisqu'il ne s'était pas senti retenu par le besoin desavoir ce que j'élais devenue.
iM. Pa... continua :
— Ainsi donc, dit-il, si vous pouvez dominer votre faiblesse , partons, madame, partons.
.le mêlais remise du vif désappointement que j'avais éprouvé; et je dis à M. Pa... :
-;- Vous comprenez bien, monsieur, que, quelle que soit la rapidilé de notre marche, nous ne pourrons atteindre M. Maricou, qui est parti depuis longtemps.
— Mais il nous quitte à l'instant même, repartit M. Pa...
— Il a attendu que vous fussiez tout à fait remise, reprit M. Pcrrin d'un ton sardoniiiue, et je pensais que vous l'aviez aperçu près <le vous, car le premier mot que vous avez prononcé est son nom.
Je fus blessée du ton dont 51. Perrin me lit cette observation, quoique j'eusse éjironvé un conlenlement involontaire en apprenant que Maricou ne s'était éloigné qu'après s'être assuré de mon état. je sentis que je lui répondrais aigrement, et je lue contentai de dire à M. Pa... :
— Partons donc , monsieur, la force ne manque jamais à qui a assez de courage.
Celait une de ces phrases toutes faites, qu'on peut jeter à la tèle des autres quand on veut leur persuader qu'elles peuvent faire quelque chose, mais qu'il ne faut pas s'adresser à soi-même, de peur de les démentir à l'instant même.
Je voulus encore une fois me remettre en marche. Je parvins à faire quelques pas, mais je ne pus me soutenir sur mes pieds; ils étaient affreusement endoloris, et une fatigue invincible brisait tous mes membres. Je m'en voulus de celle "souffrance physique qui m'empêchait et empècliaitles autres d'aller peut-être porter secours à un homme qui m'avait sauvée... et je me mis à iilourer en disant :
— Je ne pourrai jamais...
Je regardai autour de moi, mes yeux s'arrêtèrent sur M. de Fernic et M, Perrin, el je inc dis :
— Si Maricou élait à leur place, il m'eût emportée déjà loin d'ici. A ce souvenir, je sentis mon cœur battre comme j'avais senti
battre celui de Maricou, et je dis rapidement à M. Pa .. :
— 11 faut que vous parliez sans moi , il faut que vous retourniez au château... Maricou ne peut suivre Mlle de Chevalaine... ce j-orait une folie sans nom, ce serait un de ces dévouemonis aveugles par lesquels on-sc sacrifie à un sentiment qui n'existe plus... Maricou n'aime plus Mlle de Chevalaine.
Quand le cœur ne sait plus où il va, il invente, pour dissinuiler son trouble, des finesses qui ne servent qiià montrer plus clairement ce qu'il éprouve. Je m'étais adressée à M. Pa.., [lour l'engager à aller à la pousuiie de Maricou.
J aurais craint de dire la même chose à M. l'crrin. L'air dont il m'observait, la façon dont il me pailait, loul m'avait dil qu'il me comprenait peul-être mieux que moi-même.
La précaution tourna contre moi: je vis les rcirards malin s de M. Pa... s'allacher sur moi, il m'observa, vega4la M, l-errin, s:Mirit et me dil d'un ton de bonté singulière :
— Dieu fasse que ce soit vrai !
Il me regarda encore et secoua la têlc :
— Et cependant... dit-il.
Puis il leva les yeux au ciel et dit tout bas ;
— Bah! il en arrivera ce que Dieu décidera. Aussitôt il donna des ordres pour le départ.
Mais il ne voulut point consentir à ce que je demeurasse dan^ la lande. On me fabriqua une civière, les gens du château et les gendarmes se relayèrent pour m'eniporter, et nous réprimes la route du château.
Lorsque nous arrivâmes, nous reconnûmes, à l'air effaré de quelques domestiques qui y étaient demeurés, qu'il avait dû se passer de sérieux événements en notre absente.
Ma chère enfant, il y a une chose dont je ne m'étais jamais rendu compte, c'est le pouvoir d'un scnlimenl dont on ne soupçonne même pas l'existence en soi, parce qu'on n'a pas occasion de î'cxercer, et ([ui parle tout à coup, au moment où il est atteint.
Ainsi, j'avais épousé M. Cros sans amour, j'avais vécu avec lui sans sympathie, je n'aimais point sa personne, j'avais peu de considération pour son esprit ; sans raisonner celte imiircssion. je m'étais souvent déliée de la loyauté de ses atlciires, et assurément es qu'il m'avait appris de notre ruine devait me rendre sé\ère vis-à-vis de lui; el cependant, en devinant que quelque catastrophe élait arrivée au château, mon premier mot fut pour lui: non pas un mot
HUIT JOURS AU CHATEAU
de convenance, mais un mot J'inquiéltule réelle, d'in'.crèt piiissanl, doniolion lrès-\ive.
C'est qu'on a beau faire, riiomnie dont on porte le nom, celui ù qui une femme a donné honnêtement la virginité de sa vie, garde toujoiM-s sur elle une puissance que bien des torts ne parviennent pas h effacer.
-M. Periin m'entendit, et me répondit avec un Ion si bieuveiUaul, qu'il me fut une leçon sévère :
— Mais il n'a dû rien arriver à votre mari ; je me suis informé, et, comme nous en étions convenus, il est parti.
— Parti! m'écriai-je en me levant et retrouvant une force inou'ie, parti pour Paris sans doute, parti pour des alTaires?
— Oui, me dit M. l'errin, il est parti pour des alTairos; je vous expliquerai cela demain.
— Mais je veux le suivre...
— Cela ne se peut pas, me dit alîeclueusement M, Perriu. D'abord, parce que vous ne pouvez vous motirc en voyage.
— Je le puis... je le veux.
Il me prit la main.
— Vous avez une fièvre horrible, me dit-il, et, à une lieue d'ici, il faudrait vous mettre au lit.
— N'importe !
— Ensuite,' reprit-il, il n'y a aucun moyen de quitter le château à Iheurè qu'il est, car il a emmené sa voiture et ses chevaux... et en dernier lieu... il n'est point parti pour Paris, et a suivi une roule dont nous ne serons avertis que par une lettre qu'il doit nous écrire.
— Vous ne me trompez pas? lui dis-je.
— Je vous le jure.
— iMais alors qu'est-il donc arrivé?
— Je n'ose vous le dire... je n'ose le croire, car je ne l'ai appris qne par quelques mots qui m'ont été jetés à la hâte.
Je ne raisonnais aucun de mes mouvements, mon cœur allait à l'aventure, poussé par les sentiments divers qu'il éprouvait. Je pensai alors à .Maricou, et je m'écriai :
— .Mon Dieu ! encore quelque mallieur...
Je m'arrêtai, le nom de Maricou me vint sur les lèvres, et encore une fois j'eus peur de .\I. Perrin, comme d'un juge sévère.
— Parlez donc, lui dis-je avec douleur.
— Eh bien!... M. de Chevalaine a tué M. d'Astorg et sa sœur... La nouvelle était assez terrible pour faire laire toute autre préoccupation, et je dis à M. Perrin:
— Et lui, qu'est-il devenu?
— En ce moment, il est enfermé avec Maricou et les deux cadavres...
C'en était trop : les deux évanouissements successifs que j'avais éprouvés étaient les symptômes d'une maladie cruelle, le sang me reflua au cœur. Celte imago de ces deux hommes s'enlretenant près de ces deux morts me frappa peut-être plus que la nouvelle ellemême. Je crus que j'allais éloulTer, et je tombai dans de violentes convulsions.
La maladie est un triste enseignement. Le lendemain de ce jour, je n'étais pas jolie, je n'avais plus de colère, je soulVrais horriblemenl. mais enfin... je vivais parla pensée.
Eh bien! je ne pensais (lu'au danger où j'étais ; je regardais curieusement toutes les figurés pour y lire l'expression qu'elles éprouvaient à mon aspect. Je cherchais à voir si on me trouvait bien changée, si Ion tremblait pour moi.
Je ne parlai ni démon mari, ni de Maricou, ni de personne. L'égo'isriie de mon être était seul en jeu. Je ne voulais pas mourir; j'avais peur de la mort, et celte peur s'augmentait en moi d'une singulière idée.
— il semble, me disais-je, qu'aucunde ceux qui ont été appelés à la lecture de ce testament ne doit y assister, et que la fatalité les a tous marques ponrmourir dans les huit jours qu'ils doivent passer dans ce château fatal. Ainsi, l'enfant a été frappé le premier, puis Lucie, puis M. de Chevalaine, et puis mon tour viendra.
Je ne sais pourquoi je m'étais persuadée que M. de Chevalaine n'avait pu survivre h sa sœur; cependant je n'en étais pas assurée.
Lorsque cette pensée me vint, j'avais Corinne près de moi. Je m'arrachai tout à coup à l'espèce de léthargie dans laquelle j'étais plongée, et je lui dis vivement :
— Qu'est devenu M de Chevalaine?
— Lequel? me dit-elle, fort surpri-e sans doute que ma première question fût pour cet homme qui, de tous ceux que j'avais rencontrés dans ce pays, devait mètre lei'Ius indifférent.
— Mais, lui dis-je, M. Georges de Chevalaine, le frère de Mlle Lucie?
Corinne parut fort embarrassée.
— Eh! mon Dieul... il estdevenii ce qu'il devait devenir.
— Quoi donc?...
— Apres avoir eu une conversation bien longue avec Maricou, il a quitté le cliàlcau
— El il s'est cnl'ui ?
— Non. oh non!... madame; on l'a trouve la tèle cassée, le lendemain, à l'endroit du cimciière où l'on avait enterré sa sœur...
Je me vis condamnée à mort et je retombai sur mon lit en disant :
— J'en étais sûre...
— Ah I dame, fit Corinne, cane pouvait pas être autremenl.
A partir de cet instant, je me laissai aller à un découragement stupide... Je ne pensais plus à rien, nia personne... je n'avais qu'une idée... « Je vais mourir. »
M. Perrin, Corinne, le médecin entraicntseuls dansmacbambre... J'oubiais que, pour que la prétendue fatalité qui devait m'alteindre. exislàl, il eût fallu ([ue Mme l'ernie et le curé fussent également morts.
Si celte pensée folle eût dû durer plus longtemps, elle m'eijt probablement tuée, et l'événement qui la détruisit me sauva sans doule.
Un matin, j'avais mal compté lp§ jours, et je me croyais encore à quaranle^huit heures de dislance de celui où on devait'fire lo leslament , M. Perrin vint chez moi...
Corinne avait arrangé ma chambre avec une .sorte de coquetterie, et elle m'avait parée autant qu'on iieul parer une malade
— Mon enfant, me dit M. l'errin, il vous faut du courage et delà force!... C'est aujourd'hui qu'on doit lire le testamenlde M. deChevalaineen présence de ions les héritiers...
— Comment! m'écriai-je, et quels héritiers?...
— La vieille comtesse, le curé, vous...
— Comment! lui dis-je, [loui; expliquer rna surprise , dont je ue voulais pas lui dire le secret, car j'avais oublié qu'ils pouvaient vivre, comment! ils sont demeurés au château... après les fâcheux événenicnls qui s'y sont passés?
— Ah ! me dil M. Perrin en souriant, et le testament , et l'espoir d'avoir une plus forte partie de cet héritage... Ah ! l'avidité est une passion pins tenace que vous ne pensez.
— En vérité? lui dis je; mais on m'accusera aussi de cette ba»se cupidité...
— La maladie vous-a retenue ici... il faut que vous en profiliez. Je ne puis vous dire quelle joie singulière m'avait prise à l'idée
que la falalilé à laquelle j'avais cru ne s'était pas accomidie.
Ajais presque aussitôt une terreur me reprit, et je tremblai que la cérémonie qui allait commencer ne finit pas avant (pieje fusse morte. J étais dans un trouble inexprimable. .l'espérais, je tremb'ais...
Je ne puis dire quel était ce sentiment cxtr.aordinaiivj, mais il me semblait qu'on allait jouer ma vie sur une carte.
On entra dans ma chambre. On s'assit en cercle autour de mon lit.
Le notaire vint, Mme de Fevnic, le curé, Maricou, M. de Fernic, les gens de la maison; le notaire ouvrit le testament, le lut.
Ce qui se passa , ce que renfermait ce tcslanienl , je ne compris pas... Je m'écoutais respirer, vivre.
Mais quand tout fut fini, je ne vis pas sortir Mme de Fernic et M. le curé d'un air furieux; je ne vis pas le bas empressement de toute la maison envers ce -Maricou qu'on traitait, quelques jours arant, comme un maudit et un misérable...
Je me laissai aller à pleurer avec excès, et je m'écriai
— Ob! je ne mourrai pas .. je ne luourrai pas!...
J'avais tellement tenu ma pensée cachée, que personne ne comprit mon exclamation : moi-même, je n'entendis pas .M. Perrin qui me disait :
— Non, vous ne mourrez pas, et, quoi qu'il arrive, vous vivrez honorablement, malgré la duplicité de .Maricou.
Nous arrêtons ici cet extrait de la IcKre de Mme Gros, pour expli quer à nos lecteurs ce qui avait donné lieu à cette dernière parole de M. Perrin.
Lorsque Maricou avait quitté le jeune Chevalaine, M. Perrin avait montré le désir de faire partir .Mme Cros malgré son fâcheux état, et Il avait dit à .Maricou, qu'en outre de l'intérêt de sa santé, il voulait aussi mettre à l'abri lintérêtde sa fortune.
Eu effet, la clause du testament de .M. de Chevalaine , qui disait que, si tous les héritiers vivants ne se trouvaient pas-présents, ce testament devenait nul, et que la loi réglerait les partages, cette clause, grâce aux événements arrivés au ch-.iteaii, assurait à .Mme Cros un tiers de l'énorme fortune de .M. de Chevalaine, si elle s'éloignait.
Et M. Perrin n'avait pas caché à Maricou que c'était désormais la seule fortune sur laquelle elle pût compter. C est à cela que Maricou avait répondu : qu'il était préférable pour Aime Cros de rester.
Il avait :lit connaître le testament, et il avait affirmé qu'elle gagnerait énormément à ce qu'il ne fût pas anéanti par son absence.
M. Perrin n'avait aucune raison de suspecter la bonne foi de Ma-
ricou; il lui fallait, d'un autre cùté, combaltnî la volonté du reste de la lainillc qui voulait absolument garder Mme Gros morte ou vive, et arriver à la lecture. 11 laissa au hasard à décider de ce ipu dtnait arriver, cl les clioses se passèrent comme le dit Mme Gros. Mais on doit s'imaginer que la colère de M. Perrin fut grande , lorsque le notaire lut cet unique article du testament :
« Attendu nue la présence de mes héritiers à cette lecture annonce .( chez eux une àme sordide, je déclare laisser tous mes biens meute blés et immeuliles au nommé Maricou, fils de Marianne des hut- « tes, lesdits biens compris comme suit... » , , , ^,
Suivait un inventaire exact de toutes les propriétés do M. de G!ievalaine.
M. Perrin fit un saut sur sa chaise.
lui effet, après ce que lui avait dit Maricou, c'était un bien indiinc subterfuge pour s'assurer une fortune qui ne devait pas lui revenir. * . .
M. Perrin, furieux, chicana sur tous les articles, et Unit par en arriver au fameux trésor. ■
Le notaire lui opposa un acte par lequel M. de Chevalaïue déclarait que tout l'or (jui serait trouvé dans un endroit désigne de son château appartenait à Maricou. Ce devait être sa part, dans le cas ou le tcslameul n'aurait pas eu son effet par l'absence de 1 un des coin téressés.
Grâce à sa ruse, Maricou se trouvait donc possesseur de toute celte immense fortune, et Mme Gros resUiit ruinée.
Nous allons reprendre la lettre de Mme Gros, et lui laisser raconter comment se dénoua cette étrange histoire.
EXTHMT DE L\ CORUESPONO.^NCF. DE MADAME CROS.
HUIT JOURS .\U CH\TE\U
Le récit de M. Perrin m'avait bmiloversée, car j'étais faible encore, quoique, depuis le jour de la lecture du testament, la santé me fût revenue comme par enchantement.
Les détails du naufrage dans lequel M. Gros avait péri se représentaient sans cesse à mon esprit.
Je ne pouvais me distraire de l'image du corps jeté et repris sur le rivage par la vague furieuse et dans lequel chacun croyait relrou- \er un parent ou un ami.
Puis, lorsqu'il eut été saisi et amené sur la grève, l'indifférence avec laquelle chacun le repoussa du pied en reconnaissant le cadavre de l'étranger arrivé de la veille.
Mes larmes coulaient, et je ne sais par quel retour sur moi-même je me trouvai isolée dans la vie comme mon pauvre mari l'avait été dans la mort... et je murmurai tout bas;
— Ainsi me voilà seule désormais... me voilà veuve et ruinée. A cette parole, M. Perrin toussa profondément et frappa du pied.
— Vous n'êtes pas seule , me dit-il, et vous ne resterez ni veuve ni ruinée , le jour où l'on pourra vous dire : Il y a un homme qui vous aime et qui vous appartient...
J'avoue que je ne compris point M. Perrin...
Du moment que ma pensée s'était tournée du cùté de mes chagrins, elle devait les parcourir tous, et à la première place je trouvai l'indigne conduite de Maricou.
Tu sais avec quelle précaution vigilante je m'étais cardée toute ma vie de croire à ces natures passionnées devenues poétiques, que je considérais comme n'existant que dans le roman.
Cette précaution excessive venait sans doute d'une sorte d'instinct qui m'avertissait de l'empire qu'un pareil être prendrait sur moi.
Malgré moi, cependant , cet être , celte nature, cet homme, je l'avais rencontré assez loin de moi pour mètre laissé aller sans crainte au plaisir dei'adniircr, et voilà que tout à coup je découvre qu'il a joué la plus vilaine comédie pour s'ass'urer un héritage.
Gela n'eût dû ê're<|u'un désappointement; que veux-tu ?... c'était déjà une douleur, c'était déjà un regret cruel.
M. Perrin me regarda après sa phrase , par laquelle il m'offrait clairement sa main et sa fortune... mais j'étais bien loin de lui.
Tout à coup une porte s'ouvre et un domeslique entre et me remet uu paquet scellé de noir... ,
Je l'ouvre aussitôt , sans demander d'où il me venait , supposant qu'il s'agissait de ([uelque acte rel.ilif à la succession.
i;n effet , celait un énorme cahier de papier timbre sur lequel il y avait un polit billel... Quand lu viendras me voir, je le le montrerai. ' . . .
Te dire ce qu'il m'apporta en un coup de joie serait impossible , et certes ce n'élait pas pour la forlune qu'il m'assurait, le voici :
« Malarao,
« Lorsque mon père me lut le testament qui a déshérite sa famille, il me dit :
— « Maricou, tu prendras tous ces biens ; mais , comme la part esl faite, lu les donneras à qui les méritera le mieux. »
« Ce qui a été dit est aussi sacré que ce qui a été écrit :
« Je viens remplir la volonté de mon père...
« L'acte ci-joint vous rend propriétaire de tous ces biens.
« Quant à ce qu'il appelait ma part... prenez-la aussi; mainlenanl je n'en ai plus besoin.
« Kn retour, je ne vous demande qu'une chose :
« Si jamais on dit devant vous que le pauvre Maricou des landes était un misérable voleur, dites que ce n'est pas vrai. »
Je me mis à pleurer de toutes mes larmes.
M. Perrin, surpris, me demanda ce que j'avais : je lui tendis ce billet.
11 le prit... le lut... .
Je m'attendais à des cris d'admiration. Sa ligure se contracta, il pinça ses lèvres, el me rendit sèchement le billet de Maricou. Aucun hoiiime ne peut être juste pour un autre. Je fus indignée , et je repris aussitôt :
— Où est M. Maricou?
— 11 vient de quitter le château à l'inslant.
— Courez après lui... m'écriai-je. Qu'il vienne... il le faut, je le veux!
Le domestique sortit,-et j'étais si impatiente de voir exécuter mes ordres , que je m'élançai à la fenêtre pour presser le domestique. .
De l'autre cùté de 'la grille de la cour, j'aperçus Maricou avec son pauvre costume, son large chapeau... et son long bâton.
Il me salua de cet air simple et noble qui m'avait tant frappée.
Je lui fis signe de monter , il hésita ; le domestique arriva près de lui...
Maricou le suivit en baissant la tête.
Je me retournai... M. Perrin était pâle... et , malgré ses efforts, une émotion violente se montra sur son visage.
Maricou arriva; je le regardai avec orgueil ..
Ah! je le sentais qui m'aimait, et j'étais lière...
— Ah! me dit-il, vous voulez donc me refuser, que vous m'avez fait appeler?...
J'aurais peut-être mal répondu... mais il est des jours ou rien ne manque au bonheur...- comme à la souffrance. M. Perrin vint à mon aide et dit ;
— Mais madame doit refuser... on n'accepte de pareils dons que de son, mari.
Maricou me regarda alors tristement.
— C'est vrai, lui dis-je, une femme ne peut honorablement recevoir la fortune que de son mari...
Oh ! sans doute toute mon âme avait passé dans mes yeux quaad je lui parlai ainsi, car je le vis pâlir et frisonnner... comme un homme éperdu.
— .Mon Dieu! me dit-il, est-ce posible!... J'eus peur de laisser échapper un aveu...
Je compris et je ne pus m'empèchcr de regarder M. Perrin .. Il fut admirable. 11 vint à moi... me prit la main, et, me conduisant vers Maricou, il me dit :
— 11 le mérite...
Voilà mon histoire, ma chère enfant...
Et c'est pour cela que demain j'épouse M. .Maricou de Chevalaine.
Nous n'avons rien à ajoutera ce récit, sinon qu'il est de la plus exacte vérité et qu'il y a assurément beaucoup de nos lecteurs qui en connaissentles principaux personnages, seulement nous avons changé les dates.;
FniiDÉRIC SOULIÉ.