FIN
rrris.— Icprircciie WaUcr.ruo Donapjilc. 4l'
A LA LIBDAÎUIE TI!t\TîiAlE,
Botileviirt St-JIartiii, 12.
1 îlifiiiïlSlR.
Pkssixs de Bei.in.
<iRAViriiES DE DeGHOUT.
'• — la duchesse d'avarenne.
— Quelle heure estil ?
— Midi, madame.
— C'est odieux !
Tout aussitôt la du-
cliesse d'Avarenne se leva de son vaste fauteuil, fit un tour dans rénorme cliambre où elle se trouvait, s'arrêta devant un lit à estrade qui en occupait le fond, le considéra quelques instants , haussa les épaules avec un air d'humeur / et se détourna vive- / ment. Elle continua sa promenade , prit en passant devant un canapé un manchon qu'on y avait posé, le tourna, le retourna, en lissa la noire fourl'ure avec sa blanche main, puis le jela sur
un autre meuble. Elle s'approcha d'une console, dérangea trois ou quatre tasses, ouvrit et referma un livre qu'elle rencontra sous ses
Il tira un paquet de sa poche elle présenta à la duchesse. — Page 4.
les gens du
— M. le marquis reçoit '.
présenter leur hommage.
yeux, et alla s'asseoir devant une toilette couverte en basin blanc. Là, elle se mit à se regarder dans la glace en la touchant presque du visage ; alors, du bout de son doigt, elle écarta ses lèvres et examina ses dents étincelantes de blancheur avec une attention minulieuse, puis elle se recula un peu, ferma ses yeux k moitié, se donna quel- (pies airs de tête, jeta un œil de poudre sur deux boucles qui laissaient percer le noir de jais de ses cheveux, enleva avec la lame d'or d'un couteau de toilette le blanc que la houppe avait déposé sur son front, unit avec le coin d'un mouchoir le rouge qui cachait ses jeunes couleurs , et reprit : — Que fait-on là-bas?
bailliage qui viennent lui
LE MAGNETISEUR.
— Qui ça?
— Il y a, je crois, madame, le juge et les avocats de la juridiciion de M. le maïqiiis, le maire et les consuls du bourg, le curé et les clianoincs de l'abbaye de Saiiit-Severin.
— Comment sont-ils fails?
— Qui, madame? les chanoines?
— Tous ?
— Âhiis, madame, ils sont fails... ils sont faits comme tout le monde.
— Ahl
Et la duchesse d'Avarenne continua son manège devant sa glace, mirant ses mains, sa taille, sa gorge, se minaudant, se faisant la révérence, se disant un petit bonjour de la main, puis elle ajouta :
— Ali! ils sont laits comme tout le monde.
— D'ailleurs madame la duchesse peut les voir, car j'entends que la récepiinii est finie, et les voilà qui sortent du grand salon.
— Voyons...
La belle duchesse alla vers la croisée qu'Honorine venait d'ouvrir, se pencha sur le balcon avec un long bâillement et se mit à rcganler dans l'immense cour d'honneur qui précédait le château de Lagarde. Une douzaine de personnes descendaient le perron qui menait au rezde-chaussée.
— Quel est cet homme en velours noir, auquel parle mon père?
— Madame, c'est le docteur Lussay.
— Ça, un docteur? il n'a pas trente ans?
— On dit pourtant que c'est un très-savant médecin; et puis un homme terrible, madame.
— Bon! c'est un avorton. S'il m'appartenait, j'en ferais un nain. Est-ce que ces chanoines ne sentent pas mauvais?
— Madame, ce sont tous des prêtres très-respectables.
— Ils ne sont pas trés-gras. Qu'est-ce que c'est que tous ces gens là-bas, près des écuries?
— Ce sont des fermiers qui attendent leur tour pour présenter leur hommage à M. le marquis.
— Est-ce que les fermiers portent de la poudre en Auvergne?
— Non, madame, jamais.
— Qu'est-ce que c'est idonc que ce pavsan qui cause avec ces deux fllles?
— C'est Jean, madame.
La duchesse se retourna au soupir qui s'échappa de la bouche d'Honorine lorsque la jeune fille lui fit cette dernière réponse, puis elle ajouta :
— Ce garçon est ton amoureux?
Honorine devint rouge et triste, et répondit en secouant la tète avec un sourire mélancolique :
— Hélas! non, madame, ce n'est jias mon amoureux!
— Eh bien, pourquoi n'est-il pas ton amoureux?
' — Oh ! madame, Jean ne fait pas alteniion à une pauvre fille comme moi : c'est u.ii meunier qui est riche, et il y a plus d'un bourgeois de la ville qui lui donnerait sa lille...
— En mariage? à un paysan?
— A coup siir, madame.
— Ces bourgeois-là se vendraient pour un écu. Ils ont pourtant une sorte de rang entre eux.
— Ah ! madame, il y a des bourgeoises de la ville, des plus huppées et des plus jolies, qui ne disent pas comme vous; cl si le maire et le premier échevin sont brouillés et ont failli se battre, il y a quelques mois, c'est que leurs femmes en voulaient toutes deux.
— Pour leurs filles?
— Oh! non, madame, pour elles.
— C'est bien différent. Ah! ce garçon a dt's maîtresses parmi vos bourgeoises?
— Et parmi les dames aussi.
— Comment ça?
— Dame! on dit que la femme du seigneur ,du BeHiîs hii donnait des rendez-vous la nuit dans le petit bois de l'Etang.
— Dans un bois! elle est donc folle, cette femme"? ça n'a donc pas une chambre?
— Ohl madame, c'est qu'on ne fait pas faire tout ce qu'on veut à Jean, et on le prend comme on peut.
— Mais c'est donc un héros que «e garçon? qu'est-ce (pi'il a donc de si séduisant?
— Dame! madame, c'est qu'il est très-beau, voyez-vous; une si lielle (Igure! et tourné comme un seigneur:
— Ah! il est beau? c'est l'Apollon de l'Auves-gne î
— Et puis, madame, il y a auire chose, c'est qu'il ne pense qu'à ça.
— A quoi?
— Ou dii, madame, on dit que c'est un enragé après les femmes. A ce singulier propos, la duchesse regarda 'Honorine; mais il y
avait tant de bonne foi dans le visage de la jeune lille, que madame d'Avarenne vit bien qu'elle n'aitacbait pas un sens exact à un mot qu'elle avait sans doule entendu et qu'elle redisait tout naïvement ; aussi la duchesse se mit-elle à rire en répélânl deux ou trois fois :
— Ah ! c'est un enragé après les femmes. 'Vovons un peu ce superbe. Donne-moi ma lunette.
Uûuorine rentra dans la chambre, et la duchesse, demeurée sur le
balcon, promena autour d'elle un regard ennuyé qui s'arrêta subitement sur la grande avenue qui, du buurg de l'Étang, montait jusqu'au château. Elle prit vivement la lunelle que lui présenta la jeune lille; mais, au lieu de la diriger sur le beau meunier, comme celle-ci s'v attendait, elle regarda attentivement dans l'avenue. Entinelle murmura avec un dépit marqué :
— Oui, c'est le carrosse de mon oncle, c'est lui... Oh ! c'est trop violent... ce n'est pas assez de l'exil, on veut encore m'infliger le sermon. Oh! qu'il reste à prêcher ses ouailles de Clermoni," monsieur l'évêque auvergnat ! C'est juste, mon père a appelé un auxiliaire. J'écrirai au prince, il faut que loul ceci finisse; je suis lasse d'êlre persécutée.
Aussitôt elle quitta le balcon avec humeur, jeta sa lunelle sur une table el s'assit dans son grand fauteuil, où elle demeura plongée dans ses réflexions, jusqu'à ce que le bruit des roues vint l'avertir que le carrosse entrait dans la cour. Aussilùl elle se leva violemment; et, prenant un parasol, elle s'apprêta à sortir en disant à Honorine :
— Je suis malade pour toute la journée ; je ne puis sortir de ma chambre ni recevoir personne, enlends-tu? lu diras cela à mon père, s'il me fait demander ou s'il veut m'amener mon oncle.
— Oui, madame.
— S'il arrivait un courrier, fais sonner un retour par Dubois, sans lui dire pourquoi ; je saurai ce que cela signifie.
— Oui, madame.
La duchesse gagna, par un long corridor, tin escalier qui descendait à l'une des extrémités des bâtiments, en sorlit furtivement et s'enfonça rapidement dans un bois qui était tout proche. Pendant quelques moments, elle marcha avec rapidité, écoutant avec anxiété si elle n'était pas poursuivie ; puis, lorsqu'elle fut assez avant dans le taillis pour qu'aucun regard ne vint l'atteindre, elle s'arrêta, s'assil et se mit à réfléchir à son aise.
C'était un singulier esprit que celui de mademoiselle Charlotte-Diane de l'Etang, devenue, par mariage, duches.se d'Avarenne. La morgue nobiliaire la plus insolente, le philosophisme le plus licencieux, se conibndaient en elle, et même s'y fondaient de manière à composer un caractère déjà bien rare à l'époque où elle ou faisait scandale, et qui, pour nous, doit prendre date dans le romanesque des temps passes. Madame d'Avarenne avait deux prétentions qu'elle seule ne trouvait pas contradictoires : la première était d'être d'une maison qui ne s'était jamais salie par une mésalliance; la seconde, celle de ne pas avoir de préjugés. L'une de ces prétentions est assez facile à comprendre, l'autre demande quelques explications. La première était cet orgueil de pur sang, si facile à l'homme, qu'il menace d'envahir tout cordonnier dont le père et le grand-père ont été honorablement cordonniers; c'était celte vanité de bonne descendance qui accolait la probité comme blason aux noms de certaines familles bourgeoises, el qui, parmi la noblesse, n'avait d'autre tort que de pouvoir se passer de mérite. Cette prétention était un héritage antique recueilli en naissant, idée prise au berceau, grandie avec le temps, entrée dans la nature de la duchesse ; la seconde était le mauvais fruit d'une fausse éducation, ou plutôt d'une éducation mal déduite. Si nous voulions régenter, nous pourrions faire ici la guerre à l'esprit d'erreur qui a égaré le besoin d'affranchissement du dix-huitième siècle.
La société gémissait alors, entravée par les mille liens de patronage que la féodalité avait légués à la .f^eniillàtrerie, et par la suprématie que le clergé s'était arrogée sur toute pensée. Chacune de ces tyrannies avait ses ennemis directs et particuliers; ceux de l'aristocratie furent d'abord les bourgeois de la Cité, dont la vanité s'irritait qu'il y eût encore une ligne de démarcation entre eux et une noblesse qu'ils touchaient de si prés par la fortune el l'instruction. Richelieu et Louis XIV, en descendant la noblesse à ce degré de n'avoir plus qu'un parchemin pour rempart, furent les véritables destructeurs de la féodalité. Le jour oïl un .Montmorency put dépouiller tous ses privilèges en déchirant à la tribune de la"ConsliUianie deux feuilles de papier, ce jour-là il n'y avait déjà plus de véritable aristocratie. Le noble baron eût sans doule mis plus de temps à rendre ses bons châteaux du Languedoc et à enclouer ses canons, s'il les avait possédés encore. Les autres ennemis de la noblesse étaient les pavsans, les seuls qui soun'ris,sent véritablement d'un reste de féodalité terrienne qui les atteignait par la redevance, l'impôt, la dime el ce qu'on appelait la basse justice; misères presque toujours aggravées par l'iiueroftice des intendants et juges bourgeois qui faisaient à leur profit de l'exaction et de la lyrannie'seigneuriale. La lutte de la noblesse contre la bourgeoisie el le peuple a eu son histoire si terriblement écrite en pages de sang, d'incendie et de de.structidn depuis 1790. qu'il est inutile d'en parler. Mais la lutte qui précéda el prépara celle-ci fut celle de l'indépendance de la pensée contre la puissance théologale. A part les droits seigneuriaux qui appartenaient au cierge comm^'à la noblesse, et qui leur donnaient des adversaires communs, l'Église avait de plus ceux que son autorité spéciale heurtait à pari el gênait dans leur marche ; je veux dire les écrivains, les philosophes. Tes savants. Ceux-ci, gens du monde, élégants, spirituels, à belles manières, fêtes et caressés par les grands, n'eurent point de haine contre eux; ils ne pensèrent point à les comhallre en niasse. Voltaire faisait la Henriade pour chanter les grands noms de France, el, s'il oubliait
LK MAGNETISEUR.
Sully dans l'hisloire de Honii IV, ce n'élail point on liainc de sa caste, mais parce que ranii'i-e-pelitfils de ce niinislre avait fait une impertinence au poêle. Il ajoutait plus lard à celle œuvre, Zaïre pour les l.usiguau; Adélaïde Diiguesclin pour nommer Vendôme, et mille pcliles balivernes pour cajoler Richelieu. M. de Montesquieu tenait pour la noblesse de robe; d'Alembert criait à toute force qu'il était bâtard d'une grande dame ; le baron d'Holbach était baron comme un Allemand qu'il était, et Rousseau ne lui reprochait de le paraître, que pirce qu'il était lils d'un parvenu; Marmontel arrangeait comme un laipiais des intrigues de ruelles, pour chasser madame de Châteauroux du lit de Louis XV; Diderot louait M. Malesherbes pour avoir caché dans son hùtcl les manuscrits de l'Encyclopédie qu'il avait ordre de faire saisir comme magistrat, et allait en Russie pour remercier Catherine II de la pension de mille livres dont elle lui avait fait payer cinquante années d'avance. Mais tous, sans exce|ition, frappaient au cœur le clergé, le clergé qui jugeait, condamnait et briilait les livres. N'osant cependant l'alfaquer dans son pouvoir terrestre, ils l'assiégèrent dans son pouvoir spirituel; ils nièrent son origine, contestèrent le principe pour abolir les conséquences, et voulurent tuer Dieu pour ûter la dime aux prêtres et la censure à la Sorboiine.
De là naquit cette grande émotion morale qui donna à chacun besoin et droit de discussion contre tout pouvoir qui existait à son détriment, et qui persuada au tiers-état et à la campagne de se débarrasser du seigneur terrien qui l'opprimait, ad exemplar du philosophe qui honnissait le Christ, au nom duquel on supprimait ses œuvres : 89 fut le résultat de toutes ces puissances destructives, l'aphorisme vivant de toutes ces discussions écrites. Mais cela posé, montrer comment toute puissance essayée pour la première fois va toujours au delà du but qui lui est marqué, comment le premier ballon se perdit dans l'espace, comment éclata la première machine à feu, et comment la liberté poussa la théorie jusqu'à décréter en pratique la permanence de la guillotine, ce serait redire une triviale vérilo que de réduire nos observations à ces vulgaires propositions. D'une antre l)art, ce serait une histoire de l'esprit humain, au-dessus de nos forces et au delà des prétentions de ce livre, que d'analyser et de suivre ce mouvement prodigieux dans son ensemble et ses détails, jusqu'au moment où il crev'a la société par toutes ses faces. Tout le monde voit la foudre quand elle éclaire; il faut être Franklin pour découvrir l'électricité. Nous laisserons donc ces grandes questions à de plus savants ; et, de cette mine féconde d'oii la philosophie peut faire sortir tant de systèmes, nous tirerons un tout petit filon imperceptible et ténu comme la sécrétion du ver-à-soie, et nous le suivrons pour nous guider dans le caractère inextricable de la duchesse d'Avarenne.
Diane était une femme née ardente d'esprit et de corps ; froide de cœur, peu vaniteuse de sa personne, mais fière à l'extrême de sa race ; heureuse d'être belle |)arce qu'elle était femme, mais n'en tirant point profit comme femme. Elle avait désiré l'union qu'elle avait contractée parce que son mari était un grand seigneur, et que le nom de l'Etang s'alliait bien à celui d'Avarenne; mais elle ne demandait aucune reconnaissance pour s'être livrée, belle et blanche, à un bossu noir et sale. Lorsque son esprit hardi et subtil voulait s'exercer et tenter une conquête, elle cherchait quelque esprit à vaincre et était flattée de la louange du plus bas faquin qui passait pour homme de talent. Elle avait disputé les amours d'un prince à une courtisane sortie d'un mauvais lieu ; mais elle n'avait été charmée de l'emporter, que parce que le prince lui avait dit qu'elle était plus belle et plus amusante que la courtisane. Elle eiit rougi d'elle-même, si la considélation de son rang fut entrée pour quelque chose dans cette victoire. Lorsque la jeunesse de son corps inquiétait ses nuits solitaires, elle ne rêvait ni empereur ni roi, mais force et beauté. Elle trouvait juste que tout fijt traité d'égal à égal; mademoiselle Diane de l'Etang contrele duc d'Avarenne; le nom contre le nom; lebut du combat, le mariage; la cocpiette, belle et spirituelle Diane, contre la coquette, belle et spii'iluelle courtisane; la séduction contre la séduction , le but était l'hommage d'un prince connaisseur. La femme belle, passionnée, infatigable, délirante, fougueuse et nue, au plus beau, au plus infatigable des hommes. Elle avait sa trinité qu'elle distribuait ainsi : la fille noble au noble mari ; Aspasie à Alcibiade ; Messaline au porte-faix du coin. Elle ouvrait son salon aux plus puissants noms de la France, son boudoir aux plus experts en galanterie, son lit aux plus jeunes et aux plus beaux.
Ce caractère, dont les mémoires de l'époque nous ont légué plu.s d'un modèle, semble incompréhensible à la raison de notre époque, et il nous est difficile de nous expliquer l'existence d'une vanité sincèrement aristocratique, avec un si brutal abandon de sa dignité personnelle. C'est ici le cas de faire application de nos observations sur la marche philosophique du dix-huitième siècle. La philosophie de ce siècle, comme nous l'avons dit, parla bien de liberté naturelle, mais |)oint de liberté politique. Jamais, à aucune époque de notre histoire, il ne fut moins question du droit de régler les dépenses de l'Etat, droit que possédaient le quinzième et le seizième siècle; mais jamais on ne s'occupa davantage du droit de nier Dieu, la religion et les prêtres. La nol)!esse, et ce fut une grande faute, la noblesse, qui ne s'apercevait pas qu'elle unirait par être de la partie, non vis-à vis des philosophes, mais vis-à-vis du peuple, laissa faire et alla aiêm.' jus-
qu'à approuver une morale qui s'accommodait si fort à ses goûts de libertinage et qui n'attaquait pas ses prérogatives. Quelques questions d'égalité furent bien soidevées parmi toutes ces discussions auxijuelles la noblesse prenait part; mais c'étaient des questions d'égalité humaine, et non point politique. On voulut bien reconnaître qu'un manant était l'égal d'un noble eu tant que le manant avait les jambes et le visage aussi bien faits que le noble ; mais cela dans le simple rapport d'homme à homme, la question du bourgeois et du gentilhomme demeurant intacte. De là celte distinction subtile qui fit de tant de grands seigneurs et de grandes dames des êtres doubles qui consentaient à l'état de nature pour les jouissances de leur corps, mais qui conservaient très-entière la supériorité de leur position sociale. En conséquence, la tluchesse d'Avarenne et beaucoup d'autres usaient naturellement et philosophiquement de leurs laquais; tirant ainsi des principes d'une philosophie vraie dans sa généralité, mais appliquée faussement à des exceptions, les conséquences qui allaient à leurs passions. Ce ne fut que plus tard que le peuple y puisa celles qui allaient à ses intérêts. Cherchez dans tous les écrivains du dix-septième siècle, jusqu'au règne de Louis XVI, où les embarras matériels des finances ramenaient l'esprit public aune application matérielle des principes de liberté ; cherchez un écrivain qui ait osé tirer des principes de l'egaliléhumaincsi radicalement posés, îesconséquences de la destruction des privilèges et delà participation de tous au gouvernement ; vous ne le trouverez point. On écrivait, à la vérité, en vers mal rimes:
Les liomraes sonl égaus; ce n'est point la naissance. C'est la seule vertu qui fait la dlDiTence.
Mais personne ne pensait à dire qu'à ces hommes égaux il fallait des droits égaux.
Soit que le besoin d'égalité naturelle, soit que la protection qu'une grande partie de la noblesse avait accordée aux philosophes trompassent ceux-ci sur l'anomalie de l'existence de l'aristocratie avec leurs principes, soit qu'ils n'en eussent pas calculé toute la portée, il est certain que l'aristocralie se crut longtemps à l'abri du mouvement qui renversa la religion et le clergé, et qu'elle laissa faire, sans s'apercevoir que tous les privilèges de l'ancienne monarchie s'étayaient l'un l'autre, et qu'un tombé, tous les autres crouleraient.
Voilà bien des reflexions à propos d'un caprice de femme qu'un autre eût rapporté tout naïvement, et qui se fût expliqué tant bien que n^l à l'esprit du lecteur ; d'autant que ce caprice n'est point encore consommé, comme dirait Beaumarchais, et que nous nous sommes arrêté au milieu de notre récit, pour divaguer sur un caractère au lieu de le faire agir, ce qui est bien plus dans les données des romans actuels. Reprenons donc.
La duchesse d'.^varenne était dans le taillis, assise sur un banc de gazon , pensant à sa situation présente. Comme elle suivait volontiers le cours de son histoire dans le passé pour en mieux calculer les chances dans l'avenir , nous allons nous mettre à la juste de ses réflexions et les noter chemin faisant.
— Me voici donc, se disait-elle, confinée dans le château de mon père, au moment où je me croyais au sommet de la fortune et de la puissance. H n'y a dans toute la cour de Louis XVI qu'un prince qui vaille la peine qu'une femme en fasse son amant, et ce prince était mon esclave. Déjà, grâce à son crédit, mon mari, exilé dans une ambassade , ne mettait plus d'obstacle à nos plaisirs, à mes triomphes, au luxe de ma maison, à mes l'êtes qui faisaient envie aux privilégiés du petit Trianon ; je commençais à être heureuse ce que je valais , lorsque voilà une femme qui se jette à la traverse de mon avenir : dans le but de s'emparer de celui qui m'appartient, elle me fait un crime d'une liaison qu'elle ambitionne pour elle , et parce qu'elle ne sera que la maîtresse de demain, elle a l'art de faire entrer dans ses intérêts l'épouse imbécile de ce prince, et de faire renvoyer la maîtresse d'aujourd'hui. On mêle à tout cela la pruderie de la reine, l'austère vertu du roi, la dévotion de Mesdames. On menace mon père; on parle de rappeler mon mari , on me i'ait entendre que la terre de l'Étang a besoin de la présence de mon père, et mon père de la présence de sa fille ; et pour que tout cela arrive sans que je puisse y rien opposer, on envoie le prince dans sa province sous prétexte d'une assemblée des notables qui n'a été convoquée que pour ça ; et je suis forcée de partir dans les vingt-quatre heures , et me voilà reléguée dans un désert épou\autable où je meurs d'ennui depuis ce jour et demi que j'y suis. Eu vérité, tout cela s'est succédé si vite, que je n'ai pas eu le temps d'y réfléchir. Il faut pourtant prendre un parti. Irai-je retrouver M. d'Avarenne ? ce serait abandonner la |)artie sans la défendre ; retournerai-je à Versailles dès que le prince y sera arrivé? ce serait m'exposer peut-être à un nou\el ordre d'exil que celte fois ma désobéissance rendi'ait irrévocable. Faut-il attendre ici que tout soit apaisé là-bas ? mais le prince a un cœur tout au i)lus vaniteux, qui m'aimait parce qu'il y avait mode à m'avoir, danger de me perdre, et qu'il était en rivalité avec les hommes les plus charmants. Il me laissera mourir ici; dans quinze jours je serai remplacée par une autre; qui sait même si déjà il ne m'a pas oubliée ? Car enfin j'ai bien calculé; il eût pu m'envoyer un courrier pour me dire ce qui se passe ; nous avons voyagé assez leiiteuient pour cela. Ce misérable courrierl je n'entendais pas galoper un cheval der-
LE MAGNKTISFXR.
rière ma voilure, qu'il ne me semblât que ce dût être une livrée verte à galons d'or qui me poursuivait pour me remettre un ordre de retourner sur-le-champ ; mais le cheval passait , et c'était quelque hourgeois qui galopait. Peste soit du bourgeois qui galope ! ^ oilà comment j'ai fait mon voyage jusqu'ici ; toujours attendant et toujours trompée. Je suis arrivée depuis avant-hier et je n'ai rien reçu... c'est inconcevable ! c'est monstrueux ! Ce prince est si crédule quelquefois ! on lui aura fait peur du diable . et puis, si liberlii! I il se vautre dans quelque orffie ; et d'une incurie 1 il passe tout son temps à des sottises. Décidément je suis abandonnée, perdue; je suis (i)....
Elle en était là , lorsqu'elle entendit marcher dans le bois. Celui qui venait semblait s'arrêter de temjis en temps , comme quelqu'un qui examine les endroits par où il passe, pour y découvrir une personne ou un objet. La première pensée de la duchesse fut que c'était elle qu'on cherchait, et son premier mouvement fut de s'éloigner; le second fui d'attendre et d'accueillir l'importun, fût-ce son père ou son oncle, de manière à se débarrasser de leur morale pour quelque temps. Déjà elle avait préparé deux ou trois phrases à emportement, de ces phrases avec lesquelles les temmes ont presque toujours raison: parce que, si c'était un homme qui vous les adressât, il faudrait y répondre par un soutnet, et que ce moyen n'étant pas de mise avec le sexe et à une certaine hauteur sociale, il faut se taire et boire les impertinences. On parle beaucoup de la tyrannie de la force ; la tyrannie de la faiblesse est bien autrement 'cruelle et abusive. Il y a aussi la tyrannie de l'infamie, celle qui s'établit si bien dans le vice, s'y pavane si liérement, s'v graisse si complètement de boue, qu'il ne reste plus un endroit où puisse arriver une vengeance. Nous avons tous connu un malheureux qui est mort, et qui se délectait à écrire dans son journal quelque calomnie sur le premier honnête homme dont la pensée lui venait en s'éveillant ; l'injure écrite s'imprimait, l'honnête homme la lisait; il se mettait en fureur, prenait un ami, des pistolets et une épée.'et allait trouver le libelliste. Il lui demandait raison, celui-ci lui riait au nez; il l'insultait alors, celui-ci riait plus fort; il l'appelait lâche, le lâche haussait les épaules ; il le souffletait, le souffleté criait à l'assassin. Satisfait de sa vengeance, l'honnête homme sortait, se crovant en repos dans sa bonne renommée, par la correction qu'il avait infligée. Le lendemain amenait une autre feuille et une autre injure, partant autre fureur, autre visite, autre ricanement, autre insulte ; ce jour-là il crachait au visage du calomniateur et pensait tout fini. Le calomniateur attendait que la porte de la rue fût fermée, et une plus mortelle, plus infâme injure se levait avec l'aurore et la feuille du lendemain. A cette hideuse obstination, j'ai vu de paisibles honnêtes gens rugir et demander comment il fallait faire taire ce misérable, its se cahiiaient, car il leur naissait une idée de vengeance. Le soir même, ils attendaient l'homme au coin d'une rue, le prenaient au collet, le bâtonnaient jusqu'à la poignée de la canne et le renvoyaient avec le bras droit cassé. Le gueux savait écrire de la main eaûehe, et l'insulte quotidienne se réveillait encore le lendemain, colportée dans Paris à quelques centaines d'abonnés, expédiée par la lioste à un millier de lecteurs. Que faire alors? se taire, ou composer, ou devenir assassin. L'honnête homme était le plus faible, il restait honnête homme, et l'infâme riait et se pavanait dans sa victoire. Voilà ce que nous appelons la tyrannie de l'infamie ; elle a mille autres movens de procéder, mais nous nous contenterons de cet exemple. Nous aurions encore â développer Fes divers systèmes de la tyrannie du malheur: depuis le proscrit qui s'amuse à enfreindre les lois du pays qui le recueille, et qui traite la plus simple réprimande d'outrage aumalheur (2); jusqu'à l'enfant trouvé reçu dans une famille et qui crif à la plus légère correction: — C'est parce que je suis seul et misérable qu'on m'opprime: l'un et l'autre gagnant quelquefois l'impunilé par la iieur où ils mettent d'honnêtes gens de manquer au respect qu'on doit à l'infortune.
Madame d'Avarenne avait à sa disposition ces trois genres de tyrannie. Supposons que ce qu'elle craignait fût arrivé, que c'eût été quelque sermonneur qui fût venu lui porter au bois une réprimande bien méritée ; supposons un frère qui parle :
— Ma sœur, votre intrigue avec le prince a scandalisé la cour et déshonoré notre nom 1
— Mon frère, vous n'avez eu rien à dire contre cette intrigue, lorsqu'elle vous a fait nommer colonel, puis brigadier des armées du roi
(1) A Dieu ne plaise que ixius donnions comme espression de nos senlimenls sur un homme devenu malheurciij les paroles que nous prêtons ici à une maiiresse irritée Une femme qui se croit abandonnée pense quelquefois tout le mal possible de celui qui l'oublie, surtout quand elle est capable de faire ce qu'elle redoute. La jeunesse d'un prince n'est pas plus exemple de folies que celle du plus humble bourgeois; mais ce n'est pas à nous de lui en faire une accusation ; et si nous avons choisi, sans le nommer fil sans le mettre en scène, un personnage devenu au moins respectable par son âge et son eiil, c'est qu'il nous fallait une position telle, qu'elle put se prêter aui événements que nous avons voulu présenter. (183i.)
(2) Ceci est, du reste, un eiemple de théorie générale dont nous ne voudrions pas qu'on fil d'application, surtout sous le rapport politique. Enire les sublimes Polonais et les petits ministres de France, la Ijrannie est bien dûment toute restée à ces derniers.
— Si j'avais su le moven...
— Laissez donc, vous' le saviez, et si votre femme n'était pas un petit monstre imbécile, vous l'auriez conduite, l'épée au côté, dans l'alcôve du prince.
— Ma sœur, vous êtes bien heureuse de n'être qu'une femme. Lt le frère serait parti en grinçant des dents.
Supposez l'oncle maintenant :
. — Ma nièce , votre conduite scandalise les honnêtes gens cl brave le ciel.
— Je me soucie peu du ciel et des honnêtes gens.
— Ce qu'on dit de vous passe tout croyance.
— Quoi! on dit que j'ai unamanf? deux? trois? dix? eh bien, c'est vrai! ça m'amuse; ça ne vous regarde pas; et si on me dit quelque chose, j'en aurai cent.
— Ali ! ma nièce ! voilà donc ce que vous ont appris les philosophes!
— Les philosophes sont des gens d'esprit, les dévots des imbéciles; il n'y a plus que les brutes qui" jeûnent, fassent carême et se passent de quelque chose.
— Mais savez-vous quels noms vous méritent vos façons d'agir ?
— Quoi ! on m'appellera athée ? c'est à la mode; catin? ne l'est pas qui veut ; d'ailleurs il y a longtemps qu'on m'a dit tout cela.
— Lt cela ne vous a pas fait honte?
— Honte! je n'ai pas le temps.
— Ah ! ma nièce, je me relire ; vous êtes descendue plus bas que je ne pensais.
— Bonjour, mon oncle; mes respects à vos ouailles.
Puis le saint évêque, le cœur navré, s'en va épouvanté, abasourdi, sans avoir pu trouver un joint où percer cette cuirasse d'impudence et arriver au cœur.
Voici pour le père :
— Eh bien ! ma fille, voilà le fruit de vos imprudences : l'exil, la perte de tout a\enir, de toute fortune.
— Grand merci, mon père; je n'ai pas assez de mon malheur, il faut que vous m'accabliez de vos doléances.
— Mais ce malheur, c'est vous qui lavez voulu.
— Est-ce une raison pour venir me le reprocher? Qu'est-ce que je vous demande? c'est de me laisser seule souffrir dans un coin.
— Cependant...
— Est-ce que je me plains, moi? je suis forte, j'ai du courage; mais s'il faut que j'aie encore à supporter votre humeur, j'avoue que j'y succomberai... la vie à ce prix est insupportable...
' — Mais cependant...
— Oui, monsieur, j'aime mieux mourir ! Dieu I mon Dieu ! que je suis malheureuse ! Et vous aussi qui dites m'aimer, vous vous joignez à mes ennemis ; eh bien I soit; tout ceci finira. La vie dans ce château... est-ce le bonheur, est-ce la fortune, est-ce le plaisir pour y tenir beaucoup?
— Allons, allons, Diane; vous devenez folle.
— Folle ! ah ! non, monsieur ; je sais ce que je dis. Tenez, monsieur, je suis au désespoir; laissez-moi, laissez-moi, je ne réponds plusde ce que je |iuis faire.
— Mais écoutez-moi.
— Ah ! mon Dieu I mon Dieu ! quelle tyrannie I
Et sur ce, la belle désespérée se serait pressé le front avec rage, elle eût dérangé trois boucles de sa belle frisure, avec mine d'enfoncer ses ongles dans ses beaux yeux, et le père craintif, attendri, se serait retiré prudemment pour ne pas exaspéier ce cœur ulcère.
Voila ce qui n'arriva pas, mais ce qui serait infailliblement arrivé, si c'eussent été frère, oncle ou père qui se fussent présentés dans ie bois devant la belle duchesse d'Avarenne; mais ce n'était personne qui eût droit à remontrance, car c'était tout simplement Jean d'Aspert, le beau meunier, qui, dès qu'il aperçut la duchesse, marcha rapidement vers elle, le chapeau à la main, l'air profondément respectueux et embarrassé. Dès qu'il fut près d'elle, il tira un paquet de sa poche et le présenta à la duchesse.
— Qu'est cela ?
— Des lettres qu'un homme qui rodait autour du château voulait faire remettre secrètement à madame la duchesse.
— Quel homme?
— Une sorte de postillon en vert, galonné d'or.
— .\\\ I très-bien 1 Pourquoi ne l'avez-vous pas introduit?
— Parce qu'il m'a dit qu'il ne fallait pas qu'on soupçonnât son arrivée ici. Si madame la duchesse eût été dans son appartement, j'aurais pu y conduire secrètement cet étranger; mais j'avais vu madame entrer dans ce parc et se diriger vers ce bois; j'ai pensé que la livrée de cet homme pourrait le faire remarquer, et j'ai cru que c'était mieux le servir que de me charger moi-même de ses lettres et de venir vous les apporter, car je suis connu ici de tout le monde, et l'on ne fera pas attention ù moi.
— Et qu'est devenu cet homme?
— 11 attend au bourg la réponse que je me suis chargé de lui reporter.
— C'est bien, dit la duchesse, attendez; et d'un geste de la main elle congédia le beau meunier, qui se retira.
Elle ouvrit alors le papier, et, sous une enveloppe qui promettait
une IrUre bien longue, bien explicative, elle trouva un petit billet plié en deux, avec ces quatre lignes :
« Mes belles amours, vous avez fait bien des imprudences, ;"i ce » qu'il me iiarait ; le roi est très-irritc ; je n'ai pas encore osé lui parler » de vous. Prenez patience; je prévois que d'ici à quelque temps ou » aura besoin de moi ; je négocierai alors votre retour. Je suis toujours » Irès-épris de vous et Irès-reconnaissant de l'amour que vous me » portez. Vous éles dans un si horrible pays, que je ne vous demande » pas la fidélité comme une preuve d'amour, et je me garde ce mérite ; » à défaut de celui-l:i, ayez celui de penser beaucoup*^ à moi et de me » l'écrire souvent. Mille baisers sur vos beaux yeux. Si l'on vous envoie » le quatrain suivant, n'y croyez pas :
» En revenant de Courbevoie, » L'estomac fus m'embarrasser » D'un très-lourd gàleau de Savoie; » .l'ai pris Dulhé (du tbi!) pour le faire passer.»
L'immobilité qui suivit la lecture de cet étrange billet attestait une rare confusion dans les pensées de la duchesse; elle avait cru calculer et prévoir tous les malheurs de sa position, et elle voyait dépassé d'un coup et du premier abord tout ce qu'elle avait prévu et calculé. Eu effet, rien n'était plus froid, plus sec que ce billet; pas un mot ou de consolation, d'e.spérance prochaine, de dévoùment, ou d'effort en sa faveur: une négociation éloignée, très-éventuelle dans son succès, une excuse d'inlidélitéqui avait l'air d'une vanterie. lly;ivaitde quoi en perdre la tète. Mais la duchesse avait saus doute devers elle quelques moyens d'exiger du prince ce qu'elle eût préféré devoir à son empressement, car elle froissa le billet avec colère et dit tout haut en selevant :
— Ah ! nous nous reverrons...
Aussitôt elle sortit du bois et rentra dans son appartement pour faire la réponse qu'attendait le courrier. Cette réponse, toute de colère et d'humeur, fut bientôt prèle. La duchesse y menaçait son amant d'un éclat assez habile pour le compromettre, et lui disait trè.s-hautainement qu'elle saurait bien le placer entre la nécessité de résister pour elle aux ordres de la cour et de l'y maintenir d'autorité, et la honte de l'abandonner lâchement; et qu'alors elle n'aurait plus de ménaciements à garder sur la publicité d'un secret dont elle avait en main des preuves irrécusables. Elle donnait au prince le temps de lui renvoyer une réponse; mais ce délai passé, si la réponse n'arrivait pas ou si elle n'était pas satisfaisante, elle parlait et retournait à Versailles, et qu'alors il fallait qu'il se décidât.
La réponse prête, il fallut avoir le messager intermédiaire pour li remettre au courrier, et la duchesse donna ordre à Honorine de lui amener Jean d'Aspert, qui sans doute attendait quelque part dans le bois. Honorine repondit que le meunier lui avait parlé, et que, ayant affaire dans le château voisin, il l'avait avertie qu'il reviendrait le soir après la nuit tombée pour prendre les ordres de la duchesse et les transmettre au courrier, qui ne devait partirque lelendemain, avantdesliné tout ce jour à se reposer, après une longue route faite à fran'c étrier.
Ce retard contraria vivement madame d'Avarenne. Il y a de ces moments de colère où il faut entièrement accomplir la résolution qu'on y puise pour ne pas craindre d'en changer. Cette lettre écrite et qui n'était pas partie lui pesait, non point parce qu'elle arriverait un jour Idus tard, mais parce qu'elle n'était pas en route pour sa destination Le courrier se fût arrêté huit jours à trente lieues du village de l'Eiau'^ qu'elle n'en eût éprouvé que peu d'impatience, sûre nue son message liait ou il était adressé, porterait coup, et, une Ibis'entre les mains du prince , la forcerait par vanité à faire ce qu'elle avait annoncé Mais, par un vague instinct de caprice, elle craignait qu'entre deux heures qui venaient de sonner et dix heures qu'il fallait attendre il n'arrivât quelque événement, quelque réflexion, quelque débat entre elle et son père, qui lui fissent retenir la lettre qu'elle venait d'écrire Celte contrariété occupa la duchesse un quart d'heure, puis elle se remit à s'ennuyer.
Si l'oisiveté est la mère de tous les vices, l'ennui peut bien adopter comme ses enfants la meilleure part de tous les excès où se porte une imagination habituée à s'user à mille petits soins qui ne sont pas un travail, mais une occupation. Ainsi, quand, à trois heures, l'heure du dîner arriva et qu'on vint avertir la duchesse que son père l'attendait Il prit fantaisie à Diane de ne pas diner, et elle demanda qu'on la laissât tranquille ; elle se fit malade, joua la malade, se mit au lit et se fit taire de la tisane. Le lit est fort ennuyeux et la tisane insipide- à la seconde tasse, elle la jeta au milieu de la chambre, se leva et se mit à se promener en chemise dans son appartement. Le froid la prit elle se fit faire du feu, et par le plus beau soleil de juin, on entassa des moitiés d'arbres dans la vaste cheminée de sa chambre. Elle s'amusa à regarder la flamme gagner toutes les bûches l'une après l'autre et quand tout ce monceau de bois fut enllaminé, elle eut la petite espérance de voir prendre le feu à la cheminée. Il n'en arriva rien et elle se dégoûta de se chauffer. Elle appela Honorine; la nuit était venue. La jeune fille, après avoir allumé une bougie, l'approcha de sa maîtresse, qui était enveloppée dans une robe de chambre de clamas, et qui avait mis ses pieds nus dans des mules de velours
noir. Elle demanda à sa maîtresse si elle désirait quelque chose.
— Qu'est-ce qu'il y a de curieux dans ce pays ? lui dit brusquement la duchesse.
— Ilien, madame.
Il n'y a rien de curieux dans les choses les plus merveilleuses au milieu desquelles on vit. Notre-Dame de Paris n'a rien de curieux pour l'habitant de la Cité, qui passe tous les jours devant son magnifique portail. Le plus agreste paysage, la plus sublime ruine, n'ont rien de curieux pour le paysan qui déchire à la houe le flanc de la colline la plus pittoresque, ou qui s'abrite de la pluie sous quelque vieil arceau d'une abbaye du douzième siècle ; donc Honorine ne trouva rien de curieux à proposer à une dame qui avait vu Paris et Versailles.
— Est-ce qu'il n'y a |)as de revenant quelque part ? dit la duchesse. Honorine ne répondit pas : elle était devenue pâle et tremblait de
tout son corps.
— Ah ! dit la duchesse, il y a des revenants ; à la bonne heure, conte-moi ça.
— Ah ! non, madame, il n'y a pas de revenants, mais il y a des choses bien extraordinaires.
— Qu'est-ce donc?
— Helas ! madame, il y a des sorciers 1
— Un vieux berger qui jette des sorts ? il y en a partout ; c'est trèssale et très-puant.
— Oh 1 madame, reprit Honorine avec un sourire où perçait, à travers beaucoup de frayeur, un brin de vanité pour les sorciers de sou pays, ce ne sont pas de vieux bergers. C'est bien plus épouvantable : c'est le docteur Lussay qui fait entrer des démons dans le corps de qui il veut, et qui les en fait sortir à volonté.
— Ah I ce petit monsieur qui fait ici le charlatan ? c'est bon ft savoir ; et qu'est-ce que cela lui rapporte?
— Ohl madame, le docteur ne prend rien pour ça ; au contraire, il paye ceux qui se laissent faire.
— Qu'est-ce qu'il leur fiiit donc?
— Ùanie, madame, c'est bien difficile à vous expliquer. J'ai vu ça , une fois; mais j'ai eu si grand'peur que je n'ai pas osé y retourner.
— Tu le rappelles pourtant ce que tu as vu ; était-ce le diable eu personne avec des cornes et le pied fourchu ?
— Non, madame. Imaginez-vous que c'était un soir, et le temps s'était couvert tout à coup, comme il menace de se couvrir en ce moment. Il faisait un terrible orage, et j'étais restée toute tremblante dans la grande chambre de notre maison, lorsque voilà Jean qui entre tout à coup, mouillé, sale, couvert de boue, et qui demande où était mon père; mon père était à la ville et ne devait rentrer que le lendemain.
— C'est fort adroit à M. Jean d'élre venu le chercher précisément ce jour-là, dit la duchesse avec un petit ricanement.
— iMais non, madame, puisque je ne pus pas lui donner ce qu'il demandait.
— Tu n'as pas pu lui donner ce qu'il te demandait ? reprit la duchesse en considérant Honorine d'un regard tout étonné de ce qu'une belle fille comme Honorine n'avait pas pu donner ce que demandait un beau garçon comme Jean. Elle ajouta donc avec un air de grande surprise : Qu'est-ce qu'il te demandait donc de si exlrordinaiie ?
— Il me demandait, madame, la clef du grand caveau qui mène dans les souterrains du château.
— C'est donc un ivrogne ?
Honorine fit un geste d'impatience et presque d'indignation. Madame d Avarenne, qui s'en aperçut, continua :
— Eh bien 1 que voulait-il faire de celte clef?
— Il voulait aller jusqu'à la maison du docteur, qui est une ancienne dépendance du château, et dont les caves communiquent avei; celles de cette maison ; et ça pour surprendre les nécromancies que laisail le docteur.
— Et pourquoi?
— C'est, voyez-vous, que, dans ce temps-là, Jean disait la cour à Louise; Louise avait été un peu malade, et on avait fait venir M. Lussay : mais au lieu de la soigner avec des drogues, il l'avait guérie eu lui louchant la tele avec les mains, en lui parlant, en lui traçant de grands cercles sur le front avec une baguette en acier, et en emplovant toutes sortes de simagrées; si bien que Louise était comme l'âme damnée du docteur, lui obéissant au moindre geste et tremblant comme une feuille devant lui. Il y en avait d'autres dans le iiays qui avaient ele guéris comme Louise, et tous étaient de même que Louise • de grands garçons de labour, de gros charretiers. Une fois que le docteur les approchait, il semblait qu'ils n'eussent plus ni courage ni lorce ; c est vrai ça, madame. On s'en aperçut dans le pays, et ça commença à donner des soupçons; mais comme le docteur faisait du bien à tout le monde, on ne dit trop rien. Voilà pourtant qu'on finit par remarquer que presque tous les soirs, ceux qui avaient été ^^ueris par M. de Lussay s'en allaient de chez eux à la même heure, se rendaient chez le docteur et n'en sortaient que deux ou trois heures après, presque toujours -la figure renversée. Il y en a qui se mirent aux aguets pour écouter ce qui s'y passait; mais, comme la maison de M. Lussay est au milieu du jardin, on n'entendait rien de ce qui se taisait dedans. Pourtant tous ces pauvres gens, après avoir été
LE MAGNETISEUR.
guéris, dépérissaient à vue d'oeil; ils n'avaient pas de maladie, mais ils étaient pâles, maigres, cliélifs; le moindre bruit les faisait tressaillir; et surtout la pauvre Louise, qui avait été si jolie; elle était quasi comme une recluse. Son péie lui avait défendu de retourner chez le docteur, et Jean l'en avait bien souvent priée : elle avait promis d'obéir; mais lorsque l'Iieure du sabbat arrivait, elle parvenait toujours à s'échapper. C'était comme ça vers sept heures du soir. Une fois, son père l'enferma dans sa chambre; mais la pauvre lillc élait si bien possédée, qu'elle sauta par la fenêtre, qui heureusement n'était pas haute, et qu'elle courut tout de suite chez M. Lussay. Ouand le vieux Jacques rentra, Jacques c'est le père à Louise, il fut d'abord furieux de ce que sa fille s'était éi'happée, puis le pauvre bonhomme se mit à pleurer de ce qu'elle était possédée du démon. Ça lit du scandale, et le père Jacques voulut aller se plaindre au curé et demander qu'il exorcisftl sa lille ; mais M. Lussay lui donna de l'argent, et le sabbat continua de plus belle. Jean, que tout ça ennuyait, et qui voyait Louise se pâlir et se fondre au point d'être comme un squelette, Jean voulait éreinter le docteur; et dame I il n'y avait pas d'argent à lui donner, à lui, pour l'empêcher de taper. i\lais Louise, à qui il s'était vanté de son envie, l'avait tant prié, en lui disant que c'était son bonheur à elle, et peut-être sa vie qu'il exposerait en louchant au docteur, qu'il laissa faire aussi ; et pourtant il devenait plusinquielde jour en jour, car la tête de la pauvre lillese dérangeait ; elle parlait toute seule; elle disait des choses incompréhensibles; elle racontait que le docteur la menait en paradis, où il y avait des meubles superbes et des musiques qui la faisaient danser toute seule. Une fois elle voulait m'emmener en me disant :
— Viens, viens, et tu goilteras les joies du ciel, et tu sentiras le plaisir te pénétrer jusqu'à la moelle des os.
El en parlant ainsi elle avait les yeux qui lui sortaient do la tète et qui flamboyaient comme des chandelles. Ça me lit peur! La duchesse, qui avait attentivement écôutéjusque-là, se prit àrire.
— Jean me paraît de tournure à donner de ces joies-là, d'une meilleure façon que le docteur. Mais enfin que voulait-il, le .soir qu'il était chez toi?
— Voici : il avait voulu empêcher Louise d'aller au sabbat commeà l'ordinaire, et pour ça, il avait obtenu de son père de l'emmener ù deux lieues d'ici; ils causaient tranquillement dans une auberge du bourg voisin, lorsque voilà tout à coup sept heures qui sonnent. \ peine Louise a-t-elle entendu l'horloge, qu'elle devient tout inquiète, en disant à Jean qu'il (aut qu'elle parte, que l'heure est venue, qu'elle entend le docteur qui l'appelle; puis elle ajoute, comme si elle parlait à quelqu'un : — J'y vais, j'y vais. Jean veut l'empêcher de sortir, il la supplie de rester; mais Louise ne l'entendait plus, et paraissait causer avec un esprit qid la tourmentait. Elle se lève, Jean l'arrête de force; elle se débat quelques instants, et, comme il la retenait toujours, la voilà qui tombe dans des crises affreuses : la pauvre fille se roulait par terre, se cognant la tête sur le coin des meubles, en êcumant comme une enragée et en poussant de grands cris. Alors Jean la prend, la met sur un lit et reste à côté d'elle. 11 n'y avait pas une minute qu'elle y élait, que la voilà qui s'endort, mais d'un sommeil si lourd, si lourd, qu'elle paraissait morte. Jean commençait à se désespérer de l'avoir mise dans cet étal, quand il la vit se lever sur son séant. Elle se frotta les yeux comme si elle se réveillait, et pourtant ses yeux restèrent fermes ; elle se leva tout à fait, et, quoiqu'elle fût habillée, la voilà qui fait comme si elle mettait ses bas, ses souliers et ses jupes. Jean, qui l'avait vue se meurtrir le visage et se frapper contre les meubles, quand il l'avait voulu arrêter, Jean la laissa l'aire. Aussitôt que Louise fut prête, je veux dire, aussitôt qu'elle eut l'ait semblant d'être prête, car elle s'était regardée devant un miroir comme pour arranger son fichu et son bonnet, la voilà qui va tout droit à la porte de l'auberge, qui l'ouvre, qui sort dans la rue, et tout ça toujours les yeux fermés; Jean la suit, n'osant la toucher, tant il riait surpris. L'orage était venu, la pluie battait averse, il ventait et tonnait, c'était un temps hoi'rible. Louise n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et tout aussitôt qu'elle fut dans la rue, elle toiu-na du côté du bourg, toujours les yeux fermés. Elle marchait d'une telle vitesse, elle si faible et si maigre, que Jean avait de la peine à la suivre. Quelquefois il s'approchait d'elle et l'appelait, mais elle ne répondait pas. I.a nuit était tout à fait tombée et les petits sentiers qui coupent à travers les champs étaient tout inondés et presque disparus. Ça n'arrêta pas Louise ; elle les reconnaissait dans la nuit et y marchait connue en plein jour, et par une belle sécheresse. Plusieurs fois Jean voulut lui prendre la main, mais alors elle se mettait à crier et à trembler comme une convulsionnaire ; il la laissait donc aller comme elle voulait, la suivant toujours, et ne sachant plus où elle allait, tant la nuit était noire. Ça dura bien une denii-lieure. Tout à coup Louise s'arrête à un mur qui lui barrait le passage, ouvre une petite porte basse que Jean ne voyait pas, entre et ferme la porte après elle ; Jean voulut l'enfoncer, mais il ne put y réussir. Enfin il tourne autour de la maison et reconnaît que c'est celle du docteur. Ils avaient fait presque deux lieues en irois quarts d'heure. Jean eut beau crier et frapper, personne ne lui répondit ; alors, ne sachant que faire, il escalada le mur et entra dans le jardin. Il s'approcha de la maison et entendit un bruit singulier : c'était une douzaine de voix d'hommes et de femmes;
les uns riaient, et d'autres chantaient ; il y en avait qui poussaient de grands cris, d'autres qui gémissaient, tout cela mêlé d'une sorte de bourdonnement comme une voix qui prie. 11 prit fantaisie à Jean de casser les fenêtres, ou d'enfoncer une porte ; mais les volets étaient garnis de barreaux et les portes cadenassées. Ce fut alors qu'il pensa au caveau qui mène à la maison du docteur, cl qu'il résolut de venir chez nous; car, à force de tourner, il vit que les cris sortaient d'urie cave, et, en appliquant son oreille au soupirail, il eniendit plus dislinnlement le bruit qu'on y faisait, et reconnut Louise, qui disait sans cesse avec une voix si forte, que Jean eut peine à la reconnaître : — Encore I encore! encore!
A ce mot, la duchesse se prit à rire. Par un hasard singidier, un coup léger fut frappé à la porte de sa clctmbre. Honorine, que smi propre récit avait épouvantée, se jeta vers M™" d'Vvareiine en poussant un cri et en tombant à genoux. Elle était pâle et portait autour d'elle des regards effarés : la i)luie fouettait à torrents les vitres des grandes fenêtres; le vent gémissait en longs hurlements dans les corridors du château; la lueur de la bougie se perdait dans l'immensité de la chambre. A ces bruits, à cet aspect, la duchesse devint froide et pâle a son tour. Elle écoulait, lorsqu'un second coup, plus fortement frappe, la lit tressaillir ; mais soit courage, soit que le mot accoutume qu'elle prononça lui ecliappàt involonlairemeul, elle dit d'une voix alleree :
— Entrez!...
Un hounne parut, couvert d'un long manteau bleu, qui dégouilail de pluie, portant un large chapeau qu'il ùla en entrant dans la chambre: c'était Jean d'Asperl.
— Je viens, dit-il, chercher les ordres de madame la duchesse.
La terreur de M""" d'Avareune et celle d'Honorine avaient été si grandes, (|u'elles ne s'en remirent ni l'une ni l'autre, wiême après avoir reconnu le meunier, et qu'elles,ne repondirent pas tout de suite. L'apparition du iiéros de la singulière histoire de Louise, à ce irioment lui prêta quelque chose de romanesque et d'aventureux qui fil que la duchesse le considéra avec une attention curieuse. C'était veriiablcnient l'un des plus beaux hommes qu'elle eût vus. 11 avait quille sa poudre, et ses cheveux noirs et bouclés roulaient en larges anneaux sur son front élevé; il portait une culotte et des guêtres de daim, et une ceinture de cuir, où pendait une paire de pistolets, serrait sa taille forte el cambrée. La duchesse, .sans le quitter des yeux, lui dit d'une voix qui avait perdu celle liberté insolente dont elle usait visà-vis de gens si loin placés d'elle:
— Nous parlions de vous, monsieur.
— Vous m'attendiez, madame; pardon si j'ai tant lardé; mais le courrier m'attendra jusqu'à onze heures, el il n'eu est (|ue dix.
— Ah! tant mieux, dit la duchesse, oubliaiil complélemeni le but de la visite de Jean ; vous me direz la fin de votre histoire.
— Ue mon histoire? reprit le meunier étonne.
— L'histoire de Louise, dit Honorine; j'étais en train de la conter à madame la duchesse quand vous êtes arrivé.
— Helas! madame, reprit Jean, c'est une bien triste histoire.
— Jusqu'à présent elle ne laisse pas d'être curieuse, répondit la duchesse; mais la soirée est devenue froide, ranime un peu ce feu, Honorine; allume-nous quelques bougies, nous sommes ici comme dans une tombe. Va à l'ollice et fais monter quelque chose pour moi. Depuis que je ne t'ecoute plus, je me sens besoin de souper.
Honorine sortit, el Jean demeura debout devant la duchesse. Elle avait tourné son grand fauteuil du côié du feu, avait tiré ses jolis pieds blancs de ses mules noires, et les avait posés sur un coussin devant la flamme du foyer pour les réchauft'er. Jean se taisait, et madame d'.-Xvarenne, tout étonnée de ce silence, se retourna et vit Jean immobile, les yeux fixes sur ses pieds délicats, qu'il avait l'air de contempler avec envie. Jean, surpris dans son adoration , baissa subiiemenl les yeux el devint rouge ; la duchesse le regarda en clignant les yeux, et un imperceptible sourire glissa sur ses lèvres, sourire que nous pourrions traduire ainsi : — Mais, oui dà, ils sont blancs el jolis, et vos paysannes ne sont pas beaucoup riches en beautés de cette espèce. Puis, après le monologue de ce petit sourire, la duchesse se prit à rire tout de bon, d'un rire étouffé, à la vérité, mais qui voulait dire assurément : — Ce serait drôle de faire perdre la tête à ce garçon. Elle se retourna vers lui et vil les regards de Jean qui entrait audacieusemcnt sous le col mal serré de sa robe de chambre, et qui s'appuyaient comme un baiser des yeux sur le salin de ses belles épaules. La duchesse rougit à son tour; elle ramena ses pieds nus dans ses mules de velours, et regarda Jean, qui celte fois ne baissa les yeux qu'après avoir croisé son regard avec celui de madame d'Avareniie. Tous deux gardèieni le silence, madame d'Avarenne le trouva loulau moins très-osé. Une mauvaise pensée lui vint, celle de s'amuser aux dépens du beau mcnier, et de lui faire dire quelque grosse balourdise. .\lors, s'adressant à Jean avec son grand air de duchesse, elle lui dit en le loisani par-dessus l'épaule :
— 11 parait que vous faites des vôtres dans ce pays?
— Eh ! madame, reprit Jean, on fait ce qu'on peut.
— Mais il y a autre chose à faire que de courir après toutes les jolies filles du pays pour les séduire el les abandonner, ajouta sèchement la duchesse.
Jean prit le reproche au sérieux; il répondit sérieusement;
LE MAGNETISEUR.
-J'ai aimé bien des filles, etjei'enaisétluitaiicLine. Jen ai Jamais été ni le peniie amant ni le délier de celles que j ai eues ; a ce cl e la on ne peut i^asdlre que joies aie séduites ni abandonnées
L- dic-ies"e fut toute surprise du bien dit et du bien repondu de Jeii • elle s'attendait à queUiue gros et niais sourire avec des paroles en oèo péc's e m chapeau gaue;.en,ent tourné dans a main, comme Li aie. le Guillotsdil théâtre de Monsieur. Lie n'en continua p s moins son rôle d'iuquisition morale, et reprit d'un air severe el en resardaiit le meunier au visage : . ,
Ce n'est pas tout : on dit que vous vous élevez jusqu a des boiir-
" Jean fronça le sourcil, et, avec un certain dédain ou perçait presque
de l'humeur, il répondit:
Je ne sais madame la duchesse, si je m'eleve jusqu aux bourt'cnises ou si les bourgeoises descendent jusqu'à moi; mais il me lenible 'qu'on n'entre guère dans le lit d'une femme que sur le pied
'^ !!!' Et vous appliqueriez le princiiio à une femme de qualité si elle s'abai4ait jusqu'à vous'/ reprit vivement madame d'Avareiine.
Iciu devint pâle, el un éclair de colère brilla dans ses yeux; i se mordit les lèvres, comme pour barrer passage a la réponse qii il allait f' ire et reprit d'une voix dont il ne put pas déguiser complètement l'ilte'ntion mais où il affectait de mettre le respect le plus révérencieux:
— Jemé permettrai de rapi)elcr à madame la duchesse que son courrier attend ses ordres.
Madame d'Avarenne regretta l'impertinence que Jean avait ele sur le noint de répondre, ne ftU-ce (|ue pour en rire plus tard; mais elle demeura stupéfaite du langage et de la retenue du meunier ; et, pour s'éclairer tout à fait sur ce qu'était ce garçon, elle passa sans préambule à un autre sieiire de questions, renfermant, pour ainsi dire, toute la série de ses réflexions dans l'ellipse de la demande.
— Où avez-vous étudie?
— Chez les jésuites de Toulouse, madame.
— Vous y avez connu mon beau-frère, l'abbé d'Avarenne?
— Je l'y ai vu, madame.
— 11 fait aussi des siennes, n'est-ce pas?
— D'une autre façon, madame, dit Jean d'un toii sec.
— Oui, reprit la duchesse avec hauteur, de la façon dun gentilhomme et non pas d'un manant.
Fn disant ces mots, la duchesse toisa le meunier d'un au- de mépris. Jean baissa les yeux et reprit avec un ton marqué d'impatience mal contrainte :
—J'attends vos ordres, madame.
— Mais, reprit madame d'Avarenne, vous ne les attendez guère, car vous les demandez à toute minute.
File se lut et s'agita comme une femme qui voit qu elle ne va pas au but qu'elle voulait atteindre. Dans la brusquerie de sesmonvenienls, sa robe se dérangea tout à fait et découvrit la naissance d une ïambe fine délicate et suavement arrondie. .Madame d'Avarenne lellechissait en ce moment. Au bout d'une minute, elle s'aperçut de la nudité de ses jambes ; elle prit le pan de sa robe pour les voiler ; mais elle s arrêta soudainement, resta dans cette position, et, glissant son regardde cote, elle chercha celui de Jean. Le regard deJeau était baisse, son visage sérieux • ou il n'avait p;is vu cette nouvelle grâce, ou il n'y avait pas pris carde' on il la dédaignait. La duchesse le trouva beaucoup plus impertinent nue la première fois qu'il l'avait regardée. Elle se sentit de i'humeur • pourquoi ? contre qui? à quel propos? elle n en savait rien. Elle se décida à renvover Jean, se leva, prit le billet du prince el la lettre qu'elle avait répondue ; elle se remit au coin du feu pour voir si s-i réponse était suflisante; et pour en mieux juger, elle relut le billet du prince : il ne lit qu'accroilre l'humeur où était la duchesse; et iiuand elle arriva à cette phrase: «Vous êtes dans un si horrible pays, » que je ne vous demande pas la fidélité comme une preuve d'amour,» elle ne put retenir une exclamation de colère et de mépris; elle haussa les épaules chiffonna le billet dans ses doigls et se mit encore a refléchir en silence. Nouvelle humeur, nouvelle agitation, nouveau derangement dans la robe de chambre : elle s'était ouverte du haut, et la soie^du vêtement, glissant doucement, sur la soie des épaules, jusqu'à la naissance des bras, découvrit cette ligne pure, flexible, infime, qui, partie de la têlp, descendait, par un cou svelte et gracieux el par des épaules pures, blanches et fluides, jusque sous les plis de la robe, ou elle se perdait si doucement, si vaguement, qu'il semblait que l'œil pût l'v poursuivre et l'y compléter. Les reflexions de la duchesse furent assez "longues pour que Jean relevât les yeux et vît ce buste blanc et paifait- assez longues aussi, pour qu'après avoir délourne ses regards de cet enivrant aspect, il les y reportât malgré lui, puis les y tint attachés; puis enfin, oubliant qu'on pouvait surprendre ses regards, il se laissât aller à une admiration qui fil rougir sou Iront et trembler son corps. Au bruit de sa respiration halelanle, la duchesse se retourna; mais le regard de Jean ne se baissa plus devant le sien, il y pénétra au contraue, y plongea de tout son feu, et ce fut celui de madame d'Avarenne qui, cette fois, se couvrit de ses paupières. Elle n'avait plus envie de gronder, et à ce moment où elle eût pu devenir sérieuse, elle eut le tort de vouloir rire, el elle dit gracieusement à Jean : — Donc, mon garçon, vous avex eu de bien jolies filles ?
— Jolies d'une autre façon , madame. .
— Voilà un mot qui vous sert de réponse à tout. Je vous ai dit que l'abbc d'Avarenne faisait des siennes , vous m'avez répondu : D une autre façon : j'ai compris, et je me suis fâchée , quoniue vous ave/. raison • l'abbé est un personnage très-commun et tres-grossier. Jlais voilà que je vous demande si vos maîtresses sont jolies, et vous me repondez encore : D'une antre façon. J'avoue que je n'entends plus.
— Cela voulait pourtant dire la même chose que pour monsieur l'abbé. , ■• o
— C'est-à-dire que ces jolies filles sont communes et grossieies ?
— Oui, madame, dit Jean en laissant échapper un soupir et en relevant sur la duchesse un regard timide, mais tellement empreint de douce caresse, que la duchesse sourit en elle-même ; mais non plus en femme qui se moque en triomphant, mais en temme qui éprouve du plaisir à triompher. Cependant elle ramena sa robe sur son cou mais tout lentement comme si elle ne le faisait qu a regret ; et le regard de Jean, dispersé sur ces belles épaules et sur ce sein d'ivoire, se resserrant peu à peu avec le cercle de damas qui vint se nouer au cou, ce regard se concentra sur le visage de la ducbcsse, puis sur ses yeux ; et lui, dominé par une admiration qui le brrtlail, elle par un triomphe qui la flattait à son insu, tous deux se regardèrent longtemps ; el les rayons de leurs yeux, en glissant 1 un à travers l'au'tre, comme ceux de la lumière, se conlondaient comme eux, s'échauffaient et s'animaient jusqu'à les brûler, lorsque Honorine entra elourdiment en disant: ,.,•,, ,■,„;,.„,
— N'est-ce pas, madame, que c'est une bien horrible hisloiie? Jean eut un mouvement de colère, la duchesse un geste d impatience.
— Mais il a oublié de me la conter tout à tait.
Honorine les regarda avec surprise l'un après l'autre, et, si elle eut osé, elle eût dit à la duchesse le texte dont ce regard n était que le commentaire: , , . , • , o
— Que faites-vous là donc ensemble depuis une demi-heure?
Le meunier revint à sa phrase, qui déjii tleux fois lui avait servi a essayer de s'arracher à sa position. Il lui dit donc, mais en tremblant:
— .Madame la duchesse, l'heure avance, et je suis à vos ordres. Diane se .serait fâchée peul-êlre, si l'émotion de cette voix ne lui
eût dit plus haut que toutes les paroles possibles : — Oh I madame I renvoyez-moi je deviens fou, renvovez-moi. La duchesse, sans lui répondre, lui fit un signe négatif. Que voulait dire ce signe? sans doute il n'y avait pas dans ce refus d'éloigner Jean la Yolouie ou la prévision de tout ce qui arriva; mais la duchesse avait encore quelque chose à entendre'de Jean. Elle était demeurée sur une sensation inachevée Si Honorine n'était pas entrée, peut-être le beau meunier, fasciné par ce regard qui le dévorait tout à l'heure, eût dit un mot auquel se serait éveillé tout l'orgueil de la duchesse; elle l'eut chasse, et il n'en eût plus été question ; peut-être aussi, malgré son agiiation, eût-il gardé le silence, baissé les yeux, laissé son délire s éteindre, et la d\ichesse eût ri longtemps de l'extase amoureuse du meunier; mais le hasard leur avait sauvé à l'un et à l'autre ces deux issues maladroites de leur position en l'interrompant tout à coup et en laissant au cœur de chacun d'eux le charme d'une émotion sentie, mais incomplète, comme dans la bouche la saveur d'un fruit goûté.
Jean ne comprit pas le signe de la duchesse autrement que comme un retard; mais il en fut bien aise. Ceiiendiinl Honorine plaçait une petite table près de la duchesse et y déposait un souper de femme: une aile de volaille, un biscuit, quelques confitures. La duchesse ne disait rien • Jean se taisait de même. Honorine avait oublie quelque chose ; elle sortit de nouveau ; la duchesse la regarda fermer la porte,
et dès qu'ils furent seuls, elle dit:
— Qui vous a fait apercevoir que ces filles jolies étaient jolies d une façon grossière et commune? . .
Pourquoi attendit-elle qu'ils fussent seuls pour cette question trèssimple et qu'Honorine pouvait assurément entendre? c'est que la réponse qu'elle espérait ou qu'elle avait devinée ne pouvait être dite devant celte chambrière, et que sans doute Diane ne voulait pas qu il V eût un prétexte à ne pas la lui faire; peul-êlre elle la souhaitait; mais Jean était dans une position indicible d'embarras. Ce n'était pas assurément un garçon timide; lorsque l'allure de la conversation avec une femme si haut placée que M"" d'.\varenne lui donnait presque droit de marcher cote à côte avec elle, son esprit, sou cœur, ses sens s'exaltaient assez vite pour qu'il regagnât la dislance ou ils étaient l'un de l'autre ; mais qu'un accident vînt à rompre le charme qui l'emmenait, il lui fallait redevenir Jean comme devant, le meunier vis-à-vis de la grande dame. Aussi, quand il entendit la question de M""* d'Avarenne, question à laquelle il eût répondu un instant avant avec passion et reconnaissance, il fut tout surpris, n'osa dire sa pensée, chercha à mentir, ne put pas, et finit par repondre une belise;
— C'est qu'on me l'a dit. .
— Ahl fit la duchesse avec dépit, je croyais que vous 1 aviez vu... Jean s'aperçut de la soltise el frappa du pied avec humeur, lous
deux ne savaient plus que dire; tous deux, retenus à leur place, ne savaient plus comment se remettre de niveau ; mais si le regret de leur position perdue était entré dans leur cœur, Jean, redevenu meunier trouvait la duchesse belle à l'adorer ou à la violer; mais il désespérait. La duchesse, redevenue duchesse, ne sentait plus ce regard
LL' MAGÎ^liiisliUR.
d'homme brûler ses sens de femme ; mais la grande dame avait envie du l)eaii nieiinier. Ils gardaient le silence. Honorine reparut encore, et enooro elle laissa percer dans son regard son étonnenient de les trouver dans leur position immobile et silencieuse.
— Mais contiez donc votre histoire a madame, dit-elle en poussant Jeau du coude, comme pour l'averlir qu'il avait l'air d'un imbécile, mais assurément sans se douter pourquoi il avait l'air d'un imbécile.
— Oui, dit la duchesse négligemment; et, prenant ce moyen de donner un prétexte à ce que Jean demeurât encore : Oui, vraiment, coniez-nioi cela.
— Il faut qu'il se dépêche, dit Honorine, car voilà onze heures sonnées, et .lean n'aura pas le temps d'élre deraaiu malin au marché de Clerniout.
— Ahl dit la duchesse, vous allez au marché de Clermont ?
— Vous voyez bien, madame , qu'il a sa ceinture avec ses pistolets.
— .Ml I il y a donc quelque chose" à craindre sur les routes ?
— Non, dit Jean; mais, comme je suis obligé d'emporter d'assez fortes sommes d'argent avec moi, je prends quelques précautions.
— Inutiles sans doute? dit la duchesse.
— Comment, inutiles! s'écria Honorine; Jean a été attaque dcu\ fois, et s'il n'avait pas tué un des quatre voleurs qui sont tombés sur lui, il y serait resté.
— A'ous êtes brave, dit madame d'.Avarenne en regardant Jean.
— Mais, madame, je medéfendais, voila tout, dit Jean avec un embarras qui avait toute la bonne grâce d'une noble modestie.
Ce n'était rien que Jean fût brave ou ne le fût pas, ce n'était rien quelques miiiules avant; mais celle nouvelle qualité, qui un moment avant eût passe inaperçue, se révéla à point pour intéresser la duchesse et lui faire considérer Jean comme un garçon à part. Elle se lut un moment, puis elle ajouta comme avec regret :
— Eh bien ! parlez , puisque vos affaires vous ajjpellent.
— Je croyais, dit Jean qui arriva a Louise.
Madame d'.Vvarenne comprit qu'il voulait rester, elle en fut ravie ; et comme toute vanité de femme devient plus exigeante à mesure qu'on lui donne aliment, elle voulut que le sacrifice de Jean fût aussi complet qu'il pouvait l'être, et elle lui en lit sentir toute la portée.
— Mais je ne désire pas vous faire manquer le marché de Clermont ; c'est l'époque, ce me semblv\oû vous autres, meuniers minotiers (i), vous faites vos achats. \
— Oh ! non, madame, dit jVn, ce n'est que dans quelques mois, et ce marché fûl-il plus imponant qu'il n'est, je n'irais pas si...
— Eh bien ! restez, vous me conterez votre aventure, dit la duchesse en l'interrompant tout à coup; car elle avait surpris sur le visage d'Honorine un étonnement auquel elle supposait plus d'intelligence
(i) On entendait par meuniers minotiers l'cux qui faisaii^nt, oulie la moulure, le commerce de forine.
Elle se mit à réfléchir à son aise. — Page
que madame la duchesse désirait savoir ce
qu'il n'en avait assurément. PiWs elle ajouta : Débarrassez-vous de ce manteau; bon Dieu! il a l'aiV trempe. Approchez-voiis du feu... asseyez-vous, monsieur... je voys écoulerai. Jean obéit; mais il ne commença pas son récit. La duclit^se ne l'avertit pas de le commencer; elle se tourna vers la table, se^oupa un morceau de poulet, le mit sur son assiette, se versa à boirè^. mais elle ne but ni ne mangea. Honorine dit à Jean, qui regardaMiamber le feu sans penser â l'objet pour lequel il était la :
— J'en étais restée au moment où vous Sintes à la maison me demander la clef du caveau... J'ai dit à madame tout ce qui était arrivé jusque-là.
— Mon Dieu I vous perdez la tête ce soir, dit la duchesse avec humeur; il n'y a rien sur cette table; vous avez oublié le vin.
— .Madame n'en boit jamais, dit Honorine.
La duchesse se mordit les lèvres et reprit :
— Sans doute; mais voilà M. Jean qui a été percé par la pluie, il a peut-élre besoin...
— Mais, madame, dit Jean, piqué de ce qu'on lui offrait un verre de vin comme à un manouvrier, je n'ai pas l'habitude...
— N'importe, dit la duchesse avec impatience, allez me chercher (lu vin.
Honorine sortit.
— Ce n'est pas pour vous ni pour moi , ajouta tout de suite la duchesse ; mais celle flile est insupportable ; elle a bonne intention, mais elle est d'une indiscrétion !... elle est toujours là.
.Madame d'.'vvarenne allait vite. D'abord elle avait attendu d'élre seule avec Jean pour reprendre sa conversation avec lui; maintenant elle renvoyait Honorine pour être encore seule. Celait bien le cas d'apprendre ce qu'était devenue cette pauvre Louise. Il élait bien diflicile de ne pas parler d'elle :
mais il y avait manière d'en parler ; voici comment cela arriva :
— Cette Louise, dit la duchesse en faisant semblant d'être occupée à soupei', cette Louise était-elle aussi une lille commune et 1,1 ossière ?
— Oh I non , madame, dit Jean ; Louise
était une jeune fille gracieuse; elle avait des mains petites et effilées... mais', ajouta-t-il en regardant celles de la duchesse, elles étaient rouges et dures, car elle travaillait comme font les filles de campagne.
— Elle avait de jolis petits pieds, peut-élre aussi?
— Oui, madame, petits, mais brises par les sabots et déformés par la fatigue.
— Elle élait blanche?
— Le soleil lui avait bi ùlé et noirci la peau tlu visage et du cou, et je n'ai jamais vu plus loin.
La duchesse regarda Jean en souriant, puis elle s'examina. Elle élait parfaitement envelo|ipée; il n'y avait qu'y faire, c'était un fâcheux hasard. Elle continua :
— Vous aimiez Louise, à ce que je vois, pour ce qu'elle avait de plus distingué que les autres filles. C'est d'assez bon goût, cl vous devez être heureux d'avoir rencontré dans unepay.sanne ce qui ne se trouve guère que dans les femmes d'un monde plus relevé.
— Et ce qui s'y trouve bien plus charmant.
LE MAGNETISEUR.
— Ah ! fit la duchesse en posant son coiUeau et en s'accoudaiit sur la table ; avcz-vous eu occasion de le remarquer? Et elle envoya à Jean un regard rt un sourire où il 'avait toute l'indulgence possible pour la réponse qu'il oserait lui fai-'e.
Jean élaii ireiiiblant ; il était éiiiu ; il avait un vague instinct qui lui disait d'avancer; mais il senfjit aussi une crainie impérieuse d'aller plus loin qu'il ne devait. Il éviia encore de répondre directement à la question de la duchesse, et il détourna la tête en disant d'une voix étouffée :
— Oui, madame, pour mon malheur.
— Pour votre malheur! dit M"" d'Avarenne en rejetant en arrière le collet de sa robe, qui laissa voir ses blanches épaules.
Jean , qui n'osait plus la regarder, ne vit pas ce mouvement.
— Pour votre malheur I redit la duchesse avec une .voix frémissanie de " coquelterie.
— Oui , madame , répliqua Jean , car c'est un malheur d'avoir vu involontairement ce qu'on n'oserait plus regarder.
Il releva leniement la tèle et fixa sur la duchesse un air désespéré; il la vit ainsi dévoilée, ainsi ravissante ; il se recula et jela sur Diane un regard où il y avait de la crainte et de la prière; mais il ne put détourner ses yeux d'elle. La ducliesse baissa les siens pour se laisser voir, et lorsqu'elle les releva sur lui, ils étaient si languissants, si voilés, si imprégnés d'un doux sentiment de satisfaction indulgente, que Jean , hors de lui , s'écria :
— 0 madame ! que vous êles belle I
Le coup était porté et la réponse difficile.
Une nouvelle interruption en sauva l'embarras à M""^ d'Avarenne. Honorine rentra. Jean crut tout perdu , la duchesse sauva tout.
— Vraiment , ditelle, celle histoire est inouïe , et puisque vous êles décidé à ne pas aller à Clermont, j'en entendrai la fin avec plaisir.
— Est-ce qu'il n'a pas fini ?ditHonorine.
— Pas encore, dit Jean, qui, par ce mot, se mit audacieusement de complicité dans le mensonge de la duchesse.
— C'est dommage, dit Honorine, car voilà qu'on ferme les portes de la grille, et on va remettre les clefs à monsieur le marquis, comme cela se fait d'ordinaire lorsqu'il est au château.
— Est-ce qu'on ne peut sortir que par la grille? demanda M™^ d'Ava renne.
— Oh 1 madame, il y a bien la petite porle ; mais on va lâcher les chiens, et la porte ouvre sur le grand bois, qui n'est pas plus sur qu'il ne faut.
— Bon ! dit M"" d'Avarenne, Jean est armé comme un chevalier qui court les aventures, et tu n'as qu'à dire à ton père de ne pas lâcher les chiens.
La duchtsse d'Avarenne.
— Mais, reprit Honorine avec embarras, c'est qu'il faut traverser lout le parc pour aller chez mon père, et la nuit, toute seule...
— N'y rentres-tu (las tous les soirs?
— Ce n'est pas pour rentrer, parce que Pierre, notre garçon, m'attend à l'office et qu'il me reconduira ; mais c'est pour revenir déshabiller madame et la coucher.
— Oli ! mon Dieu ! dit la duchesse , je n'en ai nul besoin. Va dormir, mon enfant; lu dois êire très-fatiguée.
— Mais, madame, je crains... ce n'est pas que Jean ne connaisse très - bien le château et le parc; mais je ne voudrais pas abuser de la bonté de madame et manquer mon service auprès d'elle.
— Puisque je te le permets. Tiens, emporte ce vin pour ton père, cela lui fera du bien , à ce brave homme.
— Oh I dit Honorine, que madame est bonne 1 Merci , madame... Bonsoir, madame, bonsoir...
— Bonsoir, Honorine.
La jeune fille sortil.
Jean et la duchesse demeurèrent seuls.
Comme la duchesse n'apprit pas ce soir-là la fin de l'hisloire de Louise , nos lecteurs seront obligés de faire comme elle , et d'attendre à une autre époque. Nous pouvons également assurer que la leilre pour le prince ne partit pas le lendemain, et que celle qui partit ne fut pas la première qui avait été écrite.