II. — LES ÉMIGUÉS A ROME
Je n'ai jamais vu Rome, mais j'irai voir Rome. Je veux savoir par moi - même ce qu'il y a de senti et de dominant dans cet enthousiasme que toutes les âmes rapportent de cette ville. Il me prend des peurs affreuses que toute celte exaltation romaine qui prend aux uns poui' une demi-douzaine de vieilles ruines , aux autres pour les majestés entières des monuments chrétiens, à quelques-uns pour les guenilles drapées des mendiants de Saint-Pierre, ne soit une marchandise qu'on se croit obligé de rapporter de Rome, comme on n'oserait quitter Strasbourg sans un pâté, Mayence sans un jambon, Périgueux sar>s truffes, et Tours sans pruneaux. Les méditateurs, (qu'on me pardonne le mot) qui ont restauré la ville (style d'architecte) en imagination, assis sur un fut de colonne pendant que le vent mugit sous les arcades du Colysée, et qui, par une belle nuit d'été, ce qui est très-malsain en Italie, ont vu Rome entière se lever devant eux, ont eniendu Antoine et Cicéron aux rostres, à qui Spartacus s'est montré au cirque, Clodius aux éluves, Messaline au lupanar; qui, à tous ces palpitants souvenirs vivants sur cette ville morte, ont senti bouillonner leur âme et dérober
LE MAGNETISEUR.
leur enthousiasme ; ces mêmes méditateurs qui, chez eux, au coin de leur cheminée parisienne, n'ont jamais pense à lire une page de Mirabeau, qui se sentiraient lever le cœur s'ils entraient i\ la barrière du Combat, qui se l)aignent dans une cuvette, et ne trouvent pas la police suflisanle contre les filles; ces messieurs me font horreur. Plagiaires de sensations nobles, ils les ont dégradées jusqu'à ce point, qu en partant ils prennent commande d'émotions à tant la leuille, car l'emoiion se vend encore. Ces autres faquins qui ont marchande une messe à la merniiire de leur père, et à qui l'immensité de Saint-Pierre, la pompe rnui^e des cardinaux, les vieilles voix d'enfant des castrats, ont révèle, dise'in-ils, la puissance de la religion chrétienne, me paraissent encore plus odieux. Ces autres que notre épais feuillage des Tuileries n'abrite pas assez de notre maigre soleil d'août, et qui ont largement aspire, sous les arbres grillés du Corso, les chaudes douches des brûlants rayons du ciel ilàlique, ces autres me font pitié et mépris. Tous me donnent envie de voir Itome, non |)0ur gagner les fièvres par une belle nuit d'été, non pour me convertir à la messe du pape, non pour me brûler la peau comme un porte-faix, mais pour leur dire qu'ils en ont presque tous menti.
Je ne connais qu'un homme qui ail fait, à mon avis, le voyage de Rome d'une manière neuve et profitable. C'était un mien ami, fils de régicide, assez mal venu sous la restauration, lequel rapporta de Rome po'ur dix-sept ou dix-huit francs d'os de saint Pierre, dont il (it présent au cure de son bourg, ce qui lui valut d'être marie sans uontession et de dîner chez le sous-prefet. Passé cela, il n'a jamais ouvert la bouche de son voyage à Rome. Je n'ai pas besoin d'ajouter que cet homme est parfaitement spirituel et distingué. Or, maintenant, voici pourquoi toutes ces rénexions. S'il est reconnu qu'il est de très-bon goût de ne pas parler de Rome quand on l'a vue, il doit en résulter, par le système des contraires, qu'il est logi(pie et élégant d'en parler quand on ne l'a pas vue. Or Je ne l'ai pas vue, or il est élégant, or il est juste, or il est nécessaire que j'en parle; or il n'y a que moi qui aie le droit d'en parler pertinemment, or j'en parlerai. Voila, ce me semble ce qui s'appelle raisonner. Mon droit, mon privilège, mon monopole,' se trouvant incontestablement établi d'après cette victorieuse lùgi(iue, j'en use.
Tout lé monde connaît assez d'histoire pour savoir qu en t798, la bonne révolution qu'on appelle 89, et la Terreur qu'on appelle 93, étaient chose finie; et, pour que ceci n'ait pas l'air d'une belise, j'ajoute que la plupart ne le savent que parce qu'on a donne pour nom aux événements de ces deux époques la date de leurs années. Car si je deraand(^ toui droit à celui qui me lit : Que faisait-on en Europe au mois de mai 1798 ? Il y a cent à parier contre un qu'il se grattera le front, et se mettra à supi)Uter les événements qu'il sait pour les rapporter nettement à leur date. Je vais le faire pour lui.
En 1798, Rome, en expiation de l'assassinat du gênerai Duphot, avait été proclamée République. L'astuce du cardinal Doria, excitée par le ministre anglais Acton, avait organisé, quelques mois avant cette époque, une espèce de mouvement révolutionnaire dont la répression donna à la politique du cardinal occasion de se débarrasser de quelques républicains ardents; mais, malbeureusemeni pour lui, le succès qu'il obtint <;ontre ceux qu'il avait lui-même pousses en avant, l'entraîna à insulter la nation française dans la personne de son ambassadeur, Joseph Bonaparte. On envahit son palais, et les troupes papales assassinèrent lâchement le brave Duphot à ses côtés. A cette époque, les outrages faits à la France ne dormaient|>as dans un carton ministériel, et le gouvernement romain paya de sou existence la mort du général français. La republique romaine fut instituée quel(|ues mois après l'assassinat.
Les Romains n'eurent pas plutôt la liberté, qu'ils pensèrent a la vengeance. La liberté n'était autre chose alors (lue le |iouvoir des petits, et pouvoir et abus sont deux choses qui marchent volontiers de compagnie, de quelque hauteur qu'on les exerce. Parmi ces vengeances, la première ii assouvir fut celle qui s'adressait au grief le plus récent. On se ressouvint, loiit d'abord, du piège où le cardinal Dm'ia avait entraîné les repnbliraiiis de Rome, et de la punition qu'il avait inlligée à ceux qu'il avait faits criminels. Parmi les complices de cette machinalion, on désigna, comme les plus remuants, queUpies émigrés français qui suscitaient partout, et à tous les litres, des ciinem'is à la république française. On murmura d'abord contre leur séjour dans la ville, puis des menaces les accueillirent lorsqu'ils parurent dans les rues. Presque lousquittèrent Rome. La populace regivtia l'avertissement imprudent que ses injures avaient donné à ces émigrés, et concentra, sur le peu de ceux qui demeurèrent, toute la haine qu'elle portait aux aristocrates.
Un matin, au coin de la place Nivone, à deux pas du Panthéon, un groupe d'hommes et de femmes parlaient tumuliueusement du bonheur d'être libres. Un orateur monte sur une borne débitait eu prose un pamphlet révolutionnaire, où, deux ans avant cette époque, il avait improvisé une chanson joyeuse. Au-dessus de lui était incrustée, à l'angle du mur, une madoue'à laquelle on avait mis sur l'oreille une énorme cocarde tricoloi e. L'enfant Dieu, qu'elle tenait sur ses genoux, en avait une de pareille diinciisidU, et il n'éliiit pas jusqu'à lu ligure symbolique du Saint-Esprit, ([iii planait sur ce groupe religieux, dont on n'eût décoré la tête emplumee d'une couarde imperceptible. Au
moment où l'orateur venait de démontrer à ses auditeurs que la liberté du peuple n'était autre chose tyue l'esclavage des grands, une femme passe devant celte petite assemblée, la considère un moment, et continue son chemi.n après avoir lar^e percer un geste de dégoût et de colère.
— Sainte Marie I s'écrie un des a»|-oupês, celte femme a passé devant la madone sans saluer la cocardôfricolore.
— C'est une femme noble, une arist(»;rate, répondent les premiers qui entendent cette remarque.
— Elle nous brave. — Elle nous insulte. ^ Elle nous a regardés pardessus l'épaule. — Elle a montre la madone Cnn geste de mépris. — Elle a murmuré entre ses dents. — Elle nous a traites de canaille. — Elle nous a appelés misérables. — Elle nous a mwjacés. — Voilà les gens qui nous feraient tous pendre, s'ils reprenaienl le pouvoir. — Et qui l'ont déjà fait. — Et nous le souffrirons I — Non I — Non ! — ^on I — Vengeance 1 — Oui, vengeance ! — Mort aux arislocialesl — Au Tibre raristoctrate ! — Au Tibre la robe de soie I — Au Tibre la mantille de dentelle ! — Au Tibre le chapeau de velours !
Toutes ces exclamations où le besoin de surenchérir chacun sur son voisin avait porte les derniers à parler de mort et d'assassinat, toutes ces exclamations s'étaient succède assez rapidement pour garder ce caractère d'irrénexion et de violence qui fait presque toujours un erinie public de ce qu'on appelle la justice populaire, justice toujours criminelle en ce (|u'elle juge avec passion et exécute avec férocité; justice presque toujours injuste, parce qu'elle n'atteint presque jamais que les innocents. Mais tous ces cris, qui apportaient chacun avec soi une 0|iinion, chacun avec soi un jugement, avaient pris cependant le temps nécessaire pour que chaque opinion émise entrât au cœur de celle multitude, pour que chaque jugement prononce y fit naître la lésolulion de l'exécuter. Ce temps avait sufli pour permettre à cette femme, ainsi vouée à la mort, de s'éloigner et de disparaître à l'angle d'une rue.
— Où est-elle ? — Qu'est-elle devenue? — Où s'est-elle enfuie ? — Où s'est-elle cachée ? crie-t-on de tous côtés dès qu'on ne l'aperçoit plus.
— Par là ! — Par là I répondent quelques voix.
Tout aussitôt la foule se précipite du côte designé, avec un grand cri continu et qui sert d'appel à tous ceux qui n'ont rien vu ni rien entendu, mais que leurs guenilles rendent solidaires de tout ce qui se passe sur la place publique, et qui répondent : — Au Tibre ! — .Mort a l'aristocrate ! avec l'enthousiasme de désœuvrés qui rencontrent une bonne occupation. Les premiers arrivés à l'angle de la rue voient à son extrémité la robe de soie, la mantille de dentelle, le chapeau de velours.
— La voilà I — Là-bas ! là-bas I arrêtez ! — Arrêtez l'aristocrate ! crie-t-on de tous côtés.
La victime désignée, à qui ces cris ne parviennent ni pour relarder ni pour accélérer sa marche, tourne dans une rue à gauche; à celle vue, la foule se divise en deux : une partie suit le chemin que cette femme a pris; l'autre s'élance par une rue diagonale qui mène à l'extremite de celle où celte femme a disparu, et s'assure, par ce moyen, de l'arrêter dans sa marche, tandis que les premiers l'empêcheront de retourner en arrière. Les deux troupes, l.mcees avec une égale ra|)idîle, arrivent presque ensemble sur deux extrémités de la rue; mais parmi le |)elit nombre de ceux qui la parcourent dans sa longueur, il n'y a plus ni robe de soie, ni mantille de dentelle, ni cha|ieau de velours.
— Elle est entrée quelque pari. — Elle est dans la rue. — Elle est dans une de ces maisons. — Il faut les visiter. — lùilrons là.
— Qui es-tu '?
— Je suis un marchand de poterie qui fabrique des lampes antiques pour Us fouilles du Campo-Vaccino.
— Tu n'as pas vu passer une femme qui avait un chapeau de velours, une mantille de dentelle et une robe de soie ?
— Non. J'étais au fond de ma boutique.
— Crie : Vive la république i
— Vive la républiciue !
— C'est bien ; tu es un bon citoyen.
— A celle-ci.
— Pourquoi fermes-tu ta boutique ?
— Dame, monseigneur...
— Il n'y a plus de monseigneur.
— C'est un partisan de l'aristocratie.
— Qu'on le pende, s'il ne veut pas avouer.
— Ik'las ! mon frère, je ne sais rien.
— Il m'appelle son frère; c'est un espion du Vatican, un scido des moines.
— Mais, citoyen, je suis juif.
— Et tu m'appelles ton frère, chien?
El, d'un coup de pied dans le ventre, on rejette le mallieureux au fond de sa boutique. Sans doute il lui serait arrive bien pis, si d'un autre groupe on n'eût entendu s'échapper le cri :
— C'est ici ! c'est ici !
On y court, et ceux qui ont fait cet appel crient à ceux qui arrivent :
— C'est là ! c'est la ! Voilà une (lortc (lu'oii refuse d'ouvrir. On a
LE MAGNETISEUR.
beau faire, elle n'échappera pas à notre vengeance. Au Tibre l'arislocrale ! — Ouvrez ! — Ouvrez ! — Au Tibre !
Et, comme personne ne répond, on se met en devoir d'enfoncer la porte; on l'enfonce ! on entre. La maison est déserte : pas un liabitani, pas un meuble, rien à tuer, rien à jeter par la fenêtre.
— C'est une trahison !
— Celle maison sert de rendez-vous aux conspirateurs.
— Tu es du quartier, toi ?
— Oui.
— A qui cette maison ?
— C'est l'ancien logis de l'avocat Giacetti, qui est niorl il y a un mois, et dont les héritiers ont fait enlever tous les meubles il y a deu.\ jours.
— Et pourquoi n'astu pas dit ça tout de suite, imbécile ?
— Est-ce que je savais ce que vous cherchiez ?
— Nous cherchons une femme : la connais-tu ?
— Quelle femme ?
— Une femme, une grande dame, une aristocrate, une ennemie du peuple; elle est dans cette rue, elle loge dans cette rue.
— J'en connais beaucoup comme ça.
— Où demeurent-elles?
— Il y a d'abord la femme du marquis Daguesta, là-bas, au bout de la rue, à celte maison qui a deux colonnes.
— Une marquise... c'est ça ; une fgmme de trente ans...
— Trente ans ! je ne sais pas. Son peiit-lils, dont je suis le tailleur, eu a tout a l'heure vingt-cinq.
— Brute ! c'est une femme de trente ans qu'on te demande.
— Attendez... dit le tailleur en se grattant la tête, une femme de trente ans... il y a bien la mienne.
— C'est une grande dame, animal !
— Ah I voilai voilà I c'est la comtesse Despont, qui est accouchée hier.
— Elle se promenait ce matin sur la place Nivone !...
— Afors je n'y suis pas ^ je n'étais pas sur la place.
— Bon Jésus I que les tailleurs sont bêtes ! elle est entrée dans cette rue en sortant de la place.
— Tiens ! vous disiez qu'elle y logeait.
— Qu'elle y loge ou non , elle" y est. L'as-tu vue passer ?
— J'ai vu passer bien des gens.
— Une femme avec une robe de soie, un chapeau de velours , une mantille de dentelle ?
— C'est possible. Je ne l'ai pas vue.
— .Miséricorde I l'animal I Si je devenais ministre , je ne te ferais pas espion.
— Je ne voudrais pas l'èlre.
— Tu fais le fier.
— Je suis ciioyen romain.
— Toi I tues un mauvais tailleur. Rentre dans ta boutique, et lâche de coudre un peu mieux les habits qu'on l'achète. .-Vllons, va donc.
— Ne me louchez pas ; je suis libre. Vive la republique !
— \ eux-tu marcher et te taire , va-nu-pieds ?
Puis le tailleur bousculé, honui, rentre dans sa boutique.
Cette scène se passait presque simultanément devant toutes les portes de la rue, avec quelques différences bien légères. La foule, dépistée, allait, venait; chacun interrogeait celui qu'il rencontrait, et ne recevait d'aucun une réponse satisfaisante. Beaucoup de personnes étaient aux fenêtres pour apprendre ce qui se passait dans la rue, el une femme, vêtue comme celle que le peuple poursuivait, s'était mise à une croisée d'une maison d'assez modeste apparence. La mullitude, tout occupée à questionner les gens des boutiques, n'avait point encore levé les yeux en i'air, et n'apercevait point sa victime qui se livrait avec tant de sécurité. Cette femme paraissait fort tranquille, car elle ignorait que ce fût elle que demandait <:ette foule furieuse. Elle montrait tout ce mouvement populaire .'i un homme déjà vieux qui était à côté d'elle, el tous deux en suivaient les mouvements avec plus de curiosité que d'inquiétude. Eu face de cette fenêtre, el parmi les curieux qu'avait attires cette émotion, se tenait un homme que son habit faisait reconnaître aisément pour un Français : il portait l'uniforme des chirurgiens militaires de l'époque ; il considérait attentivement cette femme, et à plusieurs reprises, il murmura à voix basse :
— C'est elle assurément, c'est elle.
Cet homme parut d'abord embarrassé sur ce qu'il devait faire. H
traversa la rue pour entrer dans la maison où était cette femme ; mais
il s'arrêta, retourna de l'autre côté, et, s'adiessant à un marchand de
f plâtre , qui , sur le seuil de sa porte, regardait paisiblement ce qui se
faisait , il lui dit :
— Quelle est celle femme qui demeure en face ?
— Quelle femme ?
— Cette femme , à cette croisée , en chapeau de velours , en mantille , dit le chirurgien en la désignant du doigt.
— Cette femme...
Le flguriste n'avait pas eu le temps de répondre, qu'un cri lervible domina tout à coup le murmure tumultueux de la rue.
— La voilà I la voilà 1 la voilà !
.Vu geste du chirurgien, quelques regards avaient suivi la directiou de son bras, et tout aussitôt la coupable de la place Nivonc avait été reconnue. Toute la multitude afflua au point d'où le premier cri s'était l'ail entendre. Alors les imprécations de mort reteniirent avec une affreuse violence , et celte femme était encore à comprendre qu'elle fût l'objet de celte exaspération, qu'une tuile, lancée à la fenèlre où elle était , vint frapper à la tête du vieillard avec qui elle semblait s'étonner des menaces qu'elle entendait. Celte femme poussa un (-ri, et, arrachant le vieillard de la croisée , disparut dans le fond de la chambre. Les clameurs : Au Tibre l'aristocrate ! continuèrent, et on se mil en devoir d'enfoncer la porte.
Le chirurgien répéta sa question à l'homme à qui il l'avait d'abord adressée, et celui-ci lui répondit :
— C'est, je crois, une Française.
— Une émigrée peut-être? ;
— C'est possible. ;
— .\li ! c'est elle, s'écria \e. chirurgien ; et il s'élança parmi la foule pour arriver jusqu'à la porte et empêcher qu'on ne la brisât; mais il fut repoussé et presque menacé. Il comprit qu'il ne pouvait rien contre tout ce peuple en fureur, et se hâta de gagner une caserne où se trouvait logée une compagnie française. Il espérait arrivera temps pour avertir el revenir balayer celte rue; mais quelque diligence qu'il fit, bien qu'il courût de toute sa vitesse, il ne put prévenir le malheur qu'il craignait. 11 n'était |ias au bout de la rue, qu'une exclamation unanime de joie, suivie de cris plus furieux, l'avertit que la porte était brisée. Il n'en continua pas moins son chemin, espérant que la rage du peuple ne s'assouvirait pas sur-le-champ.
Cependant, comme il l'avait deviné, la porte avait été brisée, et la foule s'était ruée dans l'intérieur de la maison. Une troupe forcenée arriva jusqu'à la chambre où celte femme s'était montrée à la croisée; elle y était encore à côté du vieillard dont le sang inondait le visage et dont elle pansait la blessure. Les premiers cris que hurlèrent, en la voyant, les furieux qui envahirent la chambre, furent:
— Au Tibre ! au Tibre l'aristocrate I
Cependant ils ne se jetèrent point sur elle tout de suite el continuèrent à l'invectiver, en lui reprochant son crime, qu'elle paraissait ignorer ; suivant en cela une sorte d'instinct de justice barbare, cpii voulait, même aux yeux de sa victime, appuyer sa condamnaiion sur une raison quelconque. L'étonnemenl de celte femme était si profond, si naturel, qu'il arrêta d'abord les plus exaspérés. Mais, lorsqu'il lui fut demandé si ce n'était pas elle qui venait de passer sur la place Nivone, et qu'elle eut répondu aflirmativement, ils s'écrièrent tous en fureur :
— Elle l'avoue! elle l'avoue! Au Tibre I au Tibre! au Tibre! Quelques-uns se précipitèrent pour la saisir; le vieillard, épouvanté, se plaça devant elle, en disant :
— Mais quel crime a-t-elle' commis?
— Elle a insulté les couleurs de la liberté. C'est une aristocrate et toi aussi. Retire-toi, si tu ne veux pas qu'on le traite comme elle.
— (^ue je vous laisse assassiner ma fdie sous nies yeux ! s'écria le vieillard.
— C'est sa fille, il la soutient, c'est un Irailre. A bas ! au Tibre !
— C'est juste, cria une voix ; mais avant il faut qu'ils fassent amende honorable. .Menez-les à la madone, et qu'ils s'agenouillent devant les cocardes qu'ils ont méprisées.
.V ce moment, la fille, qui avait passé la tête haute sur cette place, et le vieillard, qui n'était pas sorti de sa maison, étaient également coupables aux yeux des forcenés. On se jette sur eux, ou les sejiare, on les précipite dans les escaliers, on les traîne dans la rue, ou l'on annonce à la populace ce qu'on a décidé des deux criminels. .\ la place Mvone, d'abord ; au Tibre, ensuite ; comme si la mort leur dut être doublée par l'humiliation. Ces deux infortunés, le père et la fille, étaient si étourdis de celte attaque imprévue, de ce malheur si subitement arrivé, de celle colère si rapidement exercée contre eux, qu'ils se laissèrent pousser dans le chemin qu'on leur désigna, sans résistance ni pensée, déjà morts el n'ayant plus d'autre crainie que de ne pas mourir comme on le leur promettait, et de tomber morceau à morceau, soupir à soupir, douleur à douleur, sous les bâlons ei les poignards dont on les menaçait.
lis arrivaient déjà à l'angle de la rue, lorsque tout à coup la foule reflue violemment sur elle-même avec ce cri partout répété:
— Les Français ! les Français !
Elle se retourne tout aussitôt en entraînant ses victimes; mais l'autre bout de la rue lui montre aussi une triple ligne de baïonnettes, et toute cette multitude se trouve prise par la même manœuvre qu'elle avait employée contre la femme qu'elle avait poursuivie. Le peuple , ainsi enfermé, ne perdit rien de sa fureur; seulement il osa tenter le passage, el, espérant se faire ouvrir les rangs des soldais en les flattant, il se mil à hurler:
— Vivent les Français I vive la république!
Un officier général à cheval pénétra dans la foule en l'apaisant de sa main ; mais'il ne put réussir à dominer les clameurs qui bruissaient autour de lui. Il avançait doucement, cherchant à arriver jusqu'auprès des malheureux que le peuple tenait au milieu de la rue. On le laissa volontiers marcher en avant; mais, à chaque pas, la foule se refermait
LE MAGNETISEUR.
derrière lui sans discoiUinuer le cri : — Vivent les Français! vive le général français! au Tibre les aristocrates! Déjà cet olTicicr n'était plus qu'a quelques toises des prisonniers, lorsque ceux-ci l'aperçurent. Par un entrainement irrésistible d'espérance de salut, le vieillard se mit à crier: — A nous! à nous!
A ce mot, un mouvement terrible s'opère dans la masse compacte qui serrait le père et la fille; un cri aigu, mais isolé, se fait entendre, et le vieillard, dont le général distinguait déjà la tête ensanglantée, le vieillard disparaît. Un cri de cent voix répond à ce premier cri. Le général devine ce qui s'est passé, et, dans un premier transport décolère, il pousse son cheval de ses deux éperons, s'arme de son sabre en frappant indistinctement tout ce qui s'oppose à son passage. La l'oule s'ouvre, se resserre aux murs, et laisse voir le vieillard étendu par terre, sa fdle à genoux à côté de lui, et un homme qui la tient à brasle-corps et qui veut l'entraîner. A l'aspect du cavalier qui accourt, cet homme abandonne cette femme ; mais, voyant que la vengeance va lui échapper, il se retourne, prend un couteau qu'une petite corde tient à sa ceinture et le lève sur la malheureuse. Un dernier effort du général le rapproche de l'assassin, et d'un coup terrible de son sabre il fait tomber le couteau et la main qui en était armée. Le misérable s'échappe en hurlant, et mille imprécations furieuses sortent du cercle qui s'est formé autour du général. Celui-ci s'approche de la femme qui est à genoux sur le pave et qui cherche un reste d'existence dans les traits du cadavre qui gît à ses pieds. Cependant la foule gronde, et poussée par les plus éloignés, se resserre lentement autour de l'oflicier français et de la femme qu'il veut protéger. Occupé qu'il est à la consoler, celui-ci n'aperçoit pas ce mouvement. La femme, n'ayant plus, pour fuir, l'irrilation du danger personnel dont son prolecteur semble la défendre, pleure et se laisse aller à ses lamentations. Enfin le général à demi courbé vers celte femme, l'engageait à s'éloigner, lorsqu'il se sent serré par les plus hardis; il se relève, et ce simple mouvement et le regard dont il l'accompagne font reculer la foule. Il cherche son cheval et "le voit par terre étendu mort. Les plus forcenés avaient pour ainsi dire aiguisé leurs poignards à l'assassinat sur le corps du noble animal. Le général juge alors de son propre danger, et, voulant sortir de cette foule avant que l'exallalion populaire n'ait dépassé les bornes du respect et de la crainte qu'inspire le nom français, appelle à le suivre la malheureuse qui pleure et qui parait ne pas l'entendre. Enfin, ne sachant comment l'arracher à ce cadavre dont elle a a|)puye la tête sur ses genoux, il lui dit en parlant français :
— Diane, suivez-moi.
Celte femme se relève à ce mot, et ce corps du vieillard retombe sur le pavé ; elle regarde celui qui l'a ainsi appelée et cherche sur son visage un souvenir qu'elle y trouve sans doute, car elle répond par un signe d'assentiment.
— Il faut me suivre, ou vous êtes perdue, reprend l'oflicier.
— Je vous suis, répond la femme; puis, tournant son regard vers le cadavre de son père, elle étend les mains sur lui, et, levant les yeux au ciel, semble l'appeler en témoignage du serment qu'elle se fait à elle-même.
Le général la prend par la main et fait quelques pas; mais la foule s'ouvre à peine pour les laisser passer; l'oflicier n'a pas assez de regards pour surveiller toutes ces mains armées de couteaux qui sortent et rentrent furtivement sous les plis d'une chemise et d'un manteau, quoiqu'il suffise encore de ce regard pour les arrêter. Mais le murmure devient plus furieux : quelques-uns crient :
— Au Tibre I celle femme est à nous! — Au Tibre !
Déjà les mains armées ne se cachent i)lus, et, dans la gesticulation active de la foule, les couteaux luisent et passent comme des éclairs tout autour de la femme et de l'oflicier. Il était arrivé prés de son cheval ; décidé à s'ouvrir un passage par la force, il se baisse, et, dans les arçons de la selle, il cherche ses pistolets. Les assassins profitent de ce mouvement; l'un d'eux bondit jusqu'à la femme condamnée par la populace, et lève son poignard sur elle. Celle-ci se baisse sous le coup qu'on lui porte, et le poignard va s'enfoncer dans le bras du général. Une rumeur de joie applaudit le brave qui a fait ce coup ; mais l'officier blessé se redresse, et un nouveau cercle se fait autour de lui. Au premier rang de ce cercle est celui qui l'a frappé, tenant encore son couteau ensanglanté. Un mouvement de colère pousse le général à se venger : il marche sur le meurtrier le sabre à la main ; mais ù peine a-t-il quitté d'un pas celle qu'il veut sauver, que derrière le meurtrier un nouvel assassin s'est rué contre la vici time désignée. Un cri retentit, le général se retourne, et d'un revers \ de son sabre étend le misérable à ses pieds. La foule à cet aspect rugit sourdement comme un dogue à qui on veut arracher l'os qu'il dévore; elle s'émeut, s'agite ; le général est désigné du doigt, désigné de l'œil, désigné du couteau. A cet aspect, il porte autour de lui un regard terrible et crie d'une voix qui domine tout ce rugissement de voix :
— Grenadiers, en avant !
Un bruit de fer répond ;i ce cri : ce sont les fusils tombés du port d'armes au : Croisez baïonnette. Les soldats s'élancent d'une des extrémités de la rue; tout fuit devant eux, mais ce torrent menace encore d'entraîner avec lui l'officier français et sa compagne qui est retombée à genoux sur le pavé. Alors, au lieu de rester en avant et de
la couvrir de son corps, il se place derrière elle. Seulement il étend audessus de sa tète son bras armé de son sabre, dont il présente la pointe à la foule qui se rue sur eux. Comme l'angle d'une eslacade qui fend et rejette de côté les eaux rapides d'un llenve, ce sabre tendu et inmiobile ouvre et rejette à droite et à gauche les Ilots de la multitude. Enfin tout passe et s'écoule en grondant jusqu'à ce que les grenadiers arrivent. Le général remet au chirurgien (|ui les accompagne la femme qu'il vient de sauver, et lui ordonne de la conduire à son palais. Cependant le peuple, refoulé à l'exlrémité de la rue, veut tenter un passage; les troupes qui y sont stationnées s'y opposent, et une lutle désespérée s'engage à cet endroit. Les Français sont culbutés, car les premiers de la multitude, poussés par ceux qui les suivent, sont cloués par ceux-ci sur les baionnelles qu'on leur oppose; cl la foule, se ruant incessamment sous le bouclier des premiers rangs qui tombent égorgés, finit par rompre la digue et s'échappe avec des hurlements de fureur. Tout aussitôt ces hommes, à qui on a arraché leur proie, sortis de leur prison, errants comme des bêtes féroces échappées de leur cage, .se répandent dans les rues de Rome, appelant le peuple aux armes. Quelques minutes n'étaient pas écoulées; le général, entré dans une maison, avait eu à peine le temps de faire laver le sang de sa blessure, qu'il entend sonner le tocsin au clocher le plus voisin : il sort, et se met à la tète du petit nombre de soldats qui sont avec lui. Bientôt de clocher en clocher le tocsin s'étend, vole, s'appelle, se répond et couvre en un moment la cité d'un vaste mugissement où les coups répétés de chaque cloche se détachent sourdement, comme sur le fond sanglant d'un incendie luisent quelques flammes blanches. A ce terrible bruit, Rome s'exalte dans ses entrailles les plus cachées; les tanières du vice et de la misère dégorgent leurs habitants au soleil; des rugissements de voix répondent à ces rugissements d'airain; l'émeute s'allume, et bientôt elle embrase toute la cité.
Sur l'ordre du général, quelques officiers couraient aux casernes pour réunir toutes les troupes sur un seul point, et lui-même marche vers son palais. 11 parcourt d'abord la ville avec ses grenadiers, et, malgré le tumulte qui bruit autour de lui, il trouve les rues désertes. A peine si, lorsqu'il tourne l'angle d'une rue, il voit à l'autre extrémité une tête qui disparait en poussant un cri. Guidé par les acclamations qui vibrent dans l'air, il y marche, et le bruit qui l'appelle semble fuir à son approche comme par enchantement. Enfin il se décide à regagner sa demeure. Déjà deux bataillons en défendaient l'approche. Cependant rien ne semblait devoir faire craindre une attaque. Aucune troupe de séditieux ne s'était encore montrée; mais le tocsin sonnait toujours dans l'air, et la cité grondait toujours en dessous; l'éruption était inevilahle. Le général d'onne quelques ordres précjs et rentre dans le palais. Il fait appeler le chirurgien, et pendant (jue (-elui-ci coupe la manche de son habit et rapproche, sous des bandes de diachylon, les lèvres sanglantes de sa blessure, le général lui dit :
— Eh bien ! Lussay, vous aviez raison, c'est elle.
— Toujours belle, n'est-ce pas?
— Toujours belle.
— Toujours fière ?
— Je ne sais. Dans ce tumulte elle n'a montré ni audace ni terreur extrêmes; ce n'était pas ce que je m'étais figure d'une femme comme elle. N'importe, je l'ai retrouvée, et elle me dira ce que je veux savoir.
Le docteur Lussay hocha la tête.
— Je ne sais ce que vous lui voulez, mais le péril est passé ; elle se taira, si elle croit y avoir intérêt. Vous a-t-elle reconnu?
— Je ne crois pas. Où est-elle maintenant?
— Dans mon appartement, où Louise lui a donné de nouveaux vêtements.
— Votre femme est un ange, docteur; comment va-t-elle?
— Tout ce bruit l'a un peu effrayée, d'aulant que, lorsque l'émeute a commencé, elle était seule avec Henriette à la promenade.
— Une femme, sortir seule avec un enfant de trois ans dans celte ville ou nos soldats n'osent guère sortir que trois ou quatre ensemble ! c'est une imprudence que vous ne devriez pas permeilre.
— Ah ! fit M. de Lussay, vous savez qu'elle est quelquefois si fantasque I Lorsqu'elle veut quelque chose, peut-on l'empêcher de le faire ? la moindre contrariété lui donne des crises.
— N'est-ce pas un peu votre faute? et si toutes vos expériences de mesmérisme ne l'ont pas rendue folle, à qui le devez-vous ?
— Ne parlons pas de cela, dit M. de Lussay avec impatience; nous ne nous entendrons jamais sur ce chapitre ni sur bien d'autres ; pour vous, la révolution française est le renouvellement de l'ordre social, et je n'y vois qu'anarchie el malheur; pour moi, le magnétisme est la régénération de l'humanité, et vous n'y trouvez que charlatanisme et désordre. Si je n'entends rien en politique, vous n'entendez rien on médecine.
— Cela se peut, dit le général, qui répondit comme un homme ([ui n'avait pas écouté. Il faut que je voie la duchesse.
Il sortit, et, accompagné du docteur, il passa dans un autre appartement. La duchesse d'Avarenne était debout devant une cheminée allumée, et semblait profondément pensive; on n'eût jamais |)u croire qu'elle sortait des mains d'une populace furieuse, tant il y avait de calme et de froideur dans sa préoccupation.
LE MAGNETISEUR.
iS
— Rfadame, lui dit le général, je venais m'iiiformer de l'élal où vous vous trouvez; j'ai craint que l'émolion....
La ducliesse sourit dédaigneusement, et son regard liautain arrêta les paroles du général sur ses lèvres. Celui-ci s'attendait pour le moins à un remerciement poli, sinon reconnaissant. Les premiers mots de la duchesse furent ceux-ci:
— Avez-vous donné des ordres, monsieur, pour que le corps de mon père fût enlevé d'une manière décente et convenable à son rang?
Le général fut tout surpris de cette question et du ton de commandement dont elle lui était faite. 11 répondit cependant avec politesse:
— Ces ordres, madame, ont été oubliés, et il serait i;npossible de les exécuter dans l'état de fermentation où se trouve maintenant la ville.
— Ah! dit la duchesse, les assassins n'ont pas assez bu, ils demandent encore du sang ; le vôtre peut-être, pour m'avoir sauvée.
— Le mien I madame, ils en ont déjà goûté, comme vous diriez, et peut-être en voudraient-ils le reste.
— C'est juste, dit la duchesse, avec un accent de sarcasme terrible. A votre tour, général Jean d'.\sperl.
— Diane, s'écria le général en s'approchant d'elle avec un transport de joie; Diane, vous m'avez reconnu !
— A qui parlez-vous? dit la duchesse en l'éloignant du dos de la main et en se reculant hautainement.
D'Aspert porta autour de lui un regard irrité; mais, apercevant dans sa chambre Lussay et sa femme, il attribua la retenue de la duchesse à leur présence, et, d'un geste, il les pria de. s'éloigner. Ils sortirent. Le général reprit:
— Nous sommes seuls, madame, et nous pouvons nous expliquer.
— Je n'ai d'autre explication à avoir avec vous, monsieur, que de vous demander un passe-port, afin de quitter Rome.
La patience de Jean fut poussée à bout, et il reprit avec une sévérité égale à la hauteur de la duchesse :
— iMais moi, madame, j'en ai d'autres à vous demander.
— Etes-vous mon juge, et avez-vous hâte de me livrer au bourreau ?
— Diane, reprit le général avec douceur, vous jouez un rùle maladroit avec moi ; vous savez bien ce dont je veux vous parler.
— Est-ce de mon père que votre peuple a assassiné?
— Non, reprit Jean avec amertume, mais de mon fils que vous avez fait disparaître.
La duchesse devint pâle et serra les dents avec rage ; elle se tut.
— Me comprenez-vous enfin ? ajouta le général. Ce n'est plus ici Jean l'insensé, le fou, qui vous a aimée comme on adore Dieu, a qui vous auriez demandé un crime et qui l'eût commis pour une de ces nuits d'amour où vous ne cherchiez que le plaisir.
La duchesse le toisa d'un œil de mépris.
— Ce n'est plus, reprit le général, ce n'est plus le misérable paysan qu'on fait enlever par un recruteur, et qu'on destine à aller mourir dans l'Inde, quand son amour fatigue et que son désespoir inquiète; c'est un homme qui sait ce qu'il vaut et ce que vous valez; c'est un père qui vous redemande son enfant et qui le veut.
La duchesse était droite, pâle, immobile. D'Aspert se tut, espérant une réponse; Diane garda le silence. Il attendit un moment encore ; il sentit la colère murmurer en lui, mais il l'apaisa ; et, se rapprochant delà duchesse, il lui dit avec une sorte de soumission respectueuse:
— Eh bien, madame, oublions le passé; n'en parlons plus: j'en effacerai le souvenir. Mais enfin je viens de vous sauver, de vous arracher à une mort certaine : pour ce service, pour ce sang versé en vous défendant, rendez-moi mon fils.
— Votre sang versé! cela vaut-il bien vingt sacs de farine? dit la duchesse avec un mépris inouï.
Tout autre qu'une femme eût tremblé jusqu'à la racine des cheveux à l'expression terrible qui agita en ce moment le visage de Jean ; mais elle supporta insolemment les regards du général, et ne baissa pas les yeux devant l'éclair de rage qui s'en échappa. Il grinçait des dents de fureur: il eût donné la moitié de sa vie pour que' cette femme eût été un tigre: il l'aurait attaqué nu et corps à corps.
— Mais, reprit-il suffoquant de colère, tous les vices sont donc dans votre âme? vous qui vous êtes livrée à moi comme...
— Jetez-moi à la foule, monsieur, reprit froidement la duchesse ; elle m'eût égorgée sans m'insulter.
Le général se tut: il était anéanti, dérouté; il se mit à parcourir la chambre en repassant dans sa tête toutes les circonstances de sa vie. Il avait été l'amant de cette femme jusqu'à l'instant où sa grossesse n'avait pu se déguiser plus longtemps. A ce moment, il avait été enlevé et incorporé dans un régiment qui était parti pour l'Inde. Revenu, trois ans après, en France, il avait appris qu'avant l'époque de ses couches, la duchesse était partie, emmenant Honorine avec elle, et qu'Honorine avait écrit de Spa que la duches.se était accouchée d'un fils. Depuis ce temps. M""' d'.Vvarenne avait reparu à la cour; mais on n'avait pas eu de nouvelles ni d'Honorine ni de ce fils né secrètement. La révolution de quatre-vingt-neuf avait éclaté ; M°"= d'Avarenne et son père avaient émigré des premiers. Le duc d'.Avarenne avait péri sur l'échafaud. Jean, désespérant de retrouver jamais la trace de ce fils perdu, avait continué sa carrière militaire, et y avait fait ce chemin rapide si commun à cette époque. Enfin, après onze
ans, il se retrouvait face à face avec cette femme qu'il avait aimée, qu'il avait possédée, qui était la mère de son enfant, dont il était devenu l'égal, à laquelle il venait de sauver la vie: et le silence et le mépris étaient tout ce qu'il en recevait. Il la croyait folle, ou plut>:t il se croyait fou: car lui seul était ému, lui seul sentait son cœur se gonfler et le sang lui monter à la tête, bruire dans ses oreilles, battre comme un marteau dans sa tète. La duclies.se était calme, son i-egard était paisible, son altitude fière; elle savait juste ce qu'elle faisait. Fatigué de sa marche et de l'agitation de ses pensées, le général s'arrêta en face d'elle. Il la considéra longtemps, espérant qîie ce regard obstiné l'importunerait ou l'attendrirait, et qu'un mot échappé ii la colère ou à la pitié viendrait l'éclairer ; mais l'impassibilité des traits de la duchesse usa la ténacité de ce regard, et le général reprit la parole.
— Ainsi vous n'avez rien à me dire ?
Puis il laissa un moment pour la réponse. La duchesse se lut.
— N'y a-t-il pas un sentiment dans votre cœur que je puisse implorer? Nouvelle attente, nouveau silence.
— Pas un ?
Il parlait à une statue de glace.
— Mais, s'écria-t-il avec une fureifV qui ne connut plus de bornes et en prenant la duchesse par la main, mais savez-vous que vous êtes en mon pouvoir, que je n'ai qu'un mot à dire, que je n'ai qu'à laisser faire, et que vous serez écharpée par morceaux ?
La duchesse sourit ironiquement.
— Mais je vous dis que je le ferai ; je le ferai, vous dis-je ; m'enlendez-vous? et, en parlant ainsi, il la seiTait violemment; puis il la quitta et se jeta sur un fauteuil. La duchesse rajusta ses manches froissées par le général, et reprit froidement:
— Vous auriez fait fortune aussi dans le métier de portefaix.
— Ah ! s'écria le général en se redressant, en saisissant le Ijras de la duchesse et en la jetant à genoux, qu'il en soit donc ainsi. Répondez au portefaix. Et, prenant ses mains dans les siennes, il les serra à les briser.
— .\li ! s'écria la duchesse, assassinez-moi tout de suite ! vous me torturez.
— Repondez à l'assassin alors, cri£ le général ; car il faut que vous répondiez; qu'avez-vous fait de mon fils?
— Il est mort, dit la duchesse d'une voix sourde.
— Mort? répéta Jean d'Aspert eu laissant échapper M°" d'Avarenne et en se couvrant le visage de ses mains.
— Mort, reprit la duchesse en se relevant et en jetant sur lui un regard où rayonnait une joie cruelle.
Le général détourna la tête , essuya une larme, quelques soupirs douloureux s'échappèrent de son seiri; un moment après il se rapprocha de la duchesse , et lui dit avec un ton de profonde tristesse :
— Veuillez me dire, madame, où vous désirez vous rendre; et nonseulement je vous donnerai un passe-port pour cette destination, mais encore je vous y ferai accompagner.
— - Je souhaite aller à Naples, où je compte m'embarquer pour Londres.
Le général la salua, et allait se retirer lorsque le docteur entra vivement dans la chambre.
— Le gouverneur de Rome, le signor Canzini , désire vous parler sur-le-champ. 11 s'agit, je crois , de madame.
— Alors faites entrer ici, dit le général, car je désire que madame sache ce qui sera décidé sur ce qui la concerne.
Le gouverneur entra , suivi de deux officiers dont l'un portait une cassette. La duchesse se leva à la vue de cette cassette ; mais elle se contint en voyant que le général l'observait. Celui-ci, adressant la parole au gouverneur, lui dit:
— Eh bien , monsieur, que désirez-vous?
— Général, répondit l'Italien , je viens réclamer la dame d'Avarenne, afin qu'elle soit livrée aux tribunaux, et jugée selon que le méritent ses crimes contre la république.
— Jugée! reprit avec hauteur le général , jugée parce qu'elle n'a pas été assassinée ! vous allez trop vite en république , monsieur , et le temps de la Convention est passé. Si l/envie de juger vous tient , recherchez les assassins du marquis de l'Etang, recherchez celui qui m'a fait cette blessure, et jugez-les d'abord selon qu'ils le méritent.
— A l'heure qu'il est,, reprit le gouverneur, ils sont arrêtés. Ceux qui ont frappe M. de l'Etang seront confrontés avec madame ; celui qui vous a blessé le sera avec vous, et, dès que le témoignage de madame aura été entendu, leur sentence sera prononcée.
— C'est bien, monsieur, dit le général ; mais madame n'est pas en état de porter ce témoignage sur-le-champ.
— Aussi, reprit le gouverneur, n'est-ce pas pour cela que nous venons la réclamer. C'est pour la livrer elle-même aux tribunaux, comme ayant conspiré contre la liberté de la république romaine.
— Conspirer contre la liberté, mon.sieur, dit le gênerai, est un mot bien vague, un mot avec lequel on a fait tomber bien dos têtes innocentes. Madame est Française; à ce titre je lui dois protection, et ce ne sera que sur des preuves bien claires que je permettrai qu'elle soit mise en accusation.
— Madame est émigrée, reprit le gouverneur avec une expression
LE MAGNETISEUR.
diiupalieiice avitle, et, à ce tilie, ce n'e-^l pas chez nn général de la république, (lu'elle devrall trouver un si cbaud proiccteur; et, quant aux preuves que vous demandez, les voiei.
Il ouvrit aussitôt la casseltc qu'un des officiers avait posée sur la table. Pendani qu'il en tirait quelques papiers, il ajouta:
— Cette cassetie appartient à madame ; lorsque nous avons fait cesser le pillage de sa maison, l'oflicier ((ui commandait la garde que nous y avions' cnvovée a trouvé celte cassette; et, espérant y découvrir des renseisnenienls sur les i)ersonnes qui habitaient ce logis, dont le maître "venait d'être massacré, il a ouvert cette cassette et lu quelques-unes des lettres qu'elle renfermait. Jugez, général, si ces preuves sont suffisantes.
Le iténéral regarda la duchesse avec anxiété ; mais elle, l'œil lixé sur la cas'selte, suivait si atlentivement chaque mouvement du gouverneur, qu'elle n'aperçut pas l'intérêt de pitié qui se peignit encore sur les tiaits de Jean d'Aspert. Celui-ci s'approcha du gouverneur, qui lui lendit un papier, en lui disant:
Le général le prit, et porta de nouveau les yeux sur M"'= d'Avarenne; mais celle-ci ne semblaiPfaire attention qu'à cette cassetie que le gouverneur tenait dans ses mains. Jean lut le papier: c'était une lettre d'Acton ; elle contenait le,plan d'une insurrection qui devait éclater il Rome et dans tous les Etats romains, appuyée d'un armement considérable fait par le gouvernement de Naples et des secours de l'Autriche. Une correspondance suivie donnait les détails les plus précis sur cette affaire. Cette correspondance nommait les chefs, désignait le lieu des rendez-vous, nombraii les soldats, les armes, l'argent. Les preuves étaient accablantes; ii chacune de ces lellres, Jean ne pouvait s'empêcher de consulter la figure inquiète de M^^ d'Avarenne ; et, chaque fois, il s'étonnait de la voir indifférente à la lecture de ces papiers, mais seulement altentive à la recherche matérielle que le gouverneur faisait dans la cassette. Il vit bien que le danger qu'elle pensait courir n'était pas dans la révélation de cette conspiraiion : il y avait autre chose qui l'inquiétait. Cependant la découverte déjà faite mettait la vie de la duchesse enjeu. A quoi donc pouvait-elle prendre un intérêt plus actif? à son honjieur? L'honneur de M"» d'Avarenne était une énigme pour un homme comme Jean, quoique elle-même en eût une idée bien positive : à la vie d'un autre? mais son père était mort, et d'ailleurs la duchesse étail-elle femme à trembler pour l'existence de qui que ce fût, quand la sienne était compromise? Jean, sans vouloir d'abord pousser plus loin l'examen des secrets de M""" d'Avarenne, se résolut ù la sauver; mais il avait besoin de s'assurer avant qu'il n'y avait plus rien qui les intéressât ''un à l'autre : il s'approcha d'elle et lui dit à voix basse :
— Ainsi donc cet enfant est mort?...
— Mort... oui... mort!...
— Le jour de sa naissance ?
— Oui.
— Au lieu même où il est né ?
— Oui.
— A Paris?
— Oui.
Jean s'arrête. A chaque question la réponse avait été la même, allirmalive, précise, irréfléchie. C'était l'impatience d'une personne qui veut se débarrasser d'une question plutôt qu'y répondre. Aussi la duchesse ne s'était-elle pas aperçue du piège que lui avait tendu d'Aspert, il ne savait de l'histoire de son lils que deux choses: qu'il élaii né à Spa et qu'il avait vécu environ quelques mois; et sur ces deux circonstances la duchesse avait menti. C'était presque la certitude qu'elle avait menti sur le fait principal; sans doute ce lils n'était pas mort. Le général réfléchit : il pensa au silence obstiné de la dnchesjc, qui ne pouvait être qu'une résolution irrévocable de le laisser dans l'ignorance sur le sort de son fils. Il se ressouvint qu'il n'avait dû qu'à une violence indigne la réponse que lui avait faite la duchesse; cette réponse n'était sans doute qu'un moyen d'échapper à de nouvelles questions et à de nouveaux emportements. Après un moment de silence, il dit au gouverneur :
— Permettez, monsieur, que j'interroge moi-même madame. Je reponds d'elle; laissez ces papiers, j'en aurai besoin. Je vous ferai dire le résultat de cette entrevue.
— Je l'attendrai dans la pièce voisine, dit le gouverneur. L'Italien avait deviné que Jean ne s'intéressait pas médiocrement
il la femme qu'il avait sauvée, non qu'il eût la plus petite idée de ce qu'il V avait eu jadis d'intime entre M"'" d'Avarenne et le général, mais parce qu'il lui semblait que la duchesse valait bien encore la peine qu'on la sauvât. Elle avait alors trente-trois ans, était dans la beauté complète de cet âge; beauté moins naïve, moins fine, moins rosée que la beauté de seize'iins; beauté forte, hardie, princiére, qui va surtout hien aux grandes dames et aux grandes femmes. I,e gouverneur pensait que Jl'an voulait sauver la duchesse sous condition: la duchesse lui semblait belle, et le général fort occupe à la regarder. Le gouverneur ne se trompait que sur la condition; ce fut ce soupçon qui lui dicta sa réponse. Il se relira donc dans la chambre à côte. Le gênerai était trop préoccupé de ses pensées pour faire une seule des réflexions que nous venons de décrire; il laissa donc le gouverneur agir comme
il voulut, et sans s'irriter d'une précaution qu'en toute autre circonstance il eut considérée comme insultante. Dès qu'il fut seul avec la duchesse :
— Mon fils n'est point mort, dit-il en se plaçant devant elle et en la regardant en face.
La duchesse ne put s'empêcher de paraître embarrassée.
— Mon fils n'est point mort, continua le général : il n'est pas mort au lieu où il est né; il n'est pas mort le jour de sa naissance; il n'est pas mort à Paris.
M"" d'Avarenne vit comment ses réponses irréfléchies avaient compromis son mensonge; el, dans son âme, elle se résolut à garder encore le silence obstiné qui avait excité d'abord la fureurde Jean. Celuici la comprit : mais il avait acquis sur elle des avantages qui lui permirent d'être calme; il reprit:
— Maintenant il faut me dire la vérité et me donner ,1a preuve de cette vérité. Où est mon fils? Vous ne répondez jias? Ecoutez bien, voici une accusation qui pèse sur votre tète. Cette accusation est juste: c'est heureux pour vos juges, sans doute; car, juste ou non, elle vous mènera à la moil. Je vous ai déjà sauvé la vie, vous n'en avez tenu compte. Je ne vous oflre pas de vous rendre le même service, j'otVre de vous le vendre. Ne me regardez pas de cet air de méiiris, madame la duchesse; vous ne valez qu'un marché bien froid et bien disputé. Vous avez insulté le général qui vous a tendu sou bras el son épee ; voici le meunier qui vous propose ses sacs el ses farines : voulezvous racheter votre tête?
— Combien cela me coùtera-t-il ?
— Un mot.
— Lequel ?
— Le nom de l'cndroil où vit noire fils.
— Notre fils! est-ce que je vous connais?
Ce mot confondit Jean d'Aspert. 11 crut rêver; mais il se remit promplement, et, reprenant son discours, il lui dit:
— Prenez garde, ne soyez pas imprudente pour nous deux. Un mot peut vous perdre, et vous perdre sans qu'un çelour tardif puisse vous sauver. Voyez celte pendule : dans cinq minutes il faut qu'il soit décidé de vous ; dans cinq minutes il faut que je dise au gouverneur : Emmenez cette femme, ou bien que je refuse de vous livrer. Je suis encore assez maître de moi pour ne pas dire qu'on peut vous emmener : mais ce mot une fois prononcé, ni vous ni moi ne pourrons en retenir l'elfet. Tout ce que vous m'offririez du fond d'une prison ne vous sauverait pas, tout ce que je tenterais ne ferait que hâter votre mort. Les gens de Rome ont besoin de victimes; ils se trouvent en arrière de notre révolution ; ils veulent avoir leurs journées à jeter à l'oreille de la noblesse pour lui dire incessamment, comme nous pourrons dire'un jour: iV'oubUez pas le 2 septembre; souvenez-vous du 21 janvier. Sortie de ce palais, vous êtes morte. Voulez-vous vivre''
La duchesse ne répondit pas; mais elle prit une plume et écrivit quel(|ues mois.
— Que faites-vous? qu'écrivez-vous? dit le général en s'avançanl. La duchesse remit un papier à Jean d'Aspert; il y lut ce qui suit :
« Mon lils, le général Jeand'Aspertaenvoyévotremcreàrécljafaud. » — - Et, le matin de mon exécution, je mettrai l'adresse à ce billet; celte adresse, vous la saurez bientôt, je suppose. Dépéchez-vous, monsieur; je suis prêle.
D'Aspert laissa tomber le papier à terre; il se crut un monstre. Il vil la duchesse se lever et marcher vers la porte de la chambre où était le gouverneur; il se jeta devant elle: elle se recula avec hauteur. 11 la regarda quelques moments d'un air égaré. Tout à coup ses traits \vrirent une expression attendrie; il tomba à genoux devant M"" d'Avarenne. Il pleurait; les paroles soriaient de sa gorge, en y rom|>ani douloureusement les sanglots qui l'etoutïaient.
— Mon enfanti madame, mon enfant!... Ah! par grâce, mon enfant! se prit-il à crier.
iMadame d'Avarenne sourit en vovTint cet homme à ses genoux.
— Vous êtes fou I vous êtes ridicule !
Pourquoi ne peut-on pas battre une femme! non pas l'assassiner , mais la battre, lui faire mal, lui déchirer la peau avec les ongles, avec le fouet, avec la semelle de sa botte. Les misérables ! elles vous prennent le cœur, le serrent, le mordent, le torturent, l'incisenl, le cautérisent sur la blessure ouverte, égratignent la cicatrice qui commence ; et ces femmes ont une âme à qui rien n'arrive, ni honte ni pitié; el, parce qu'elles sont femmes, el femmes perdues, il n'y a vengeance aucune à en tirer, sous peine d'être un lâche! Cela est stupide.
Jean était tombé trop avant dans la douleur pour que ce mot de M°>» d'Avarenne put le reporter d'un boni à la colère terrible qui, un moment, avait fait trembler la duchesse. Il se releva; il se mit à la contempler avec effroi. Mille discours lui vinrent au cœur pour la toucher, l'épouvanter, la séduire. 11 avait menacé, il avait pleuré; il ne savait plus que faire, que dire, que proposer : il lui prenait envie de se faire son esclave, de lui dire qu'il l'aimait, de redevenir son amant; il lui aurait proposé de se couper un bras, de se démettre de son grade ; il se demandait, à travers ce bruissement orageux de pensées qui lui travei>aienl la tête:
— Qu'a-l-elle? que veut-elle? si je pouvais la comprendre I
lp: magnétiseur.
I la sauver, ùe l'allen-
II était si (lésorieiito, qu'il avait oiiblio poiii quoi il avait voulu être soûl avec elle. Leseinq minutes étaient écoulées.
— Kli bien ! madame, décidez-vous.
— C'est à vous à décider.
— Vous voulez mor.fir?
— Si vous voulez me livrer.
— Vous allez partir, repondit d'Aspert, qui était déiidt ne fût-ce que pour se garder une chance de la retrouver drir ou de l'épouvanter...
— C'est bien.
— iMais il ne faut pas que ce soit sans m'être assuré de vous. Je garde ces papiers.
— Gardez-les.
La duchesse pr?t la cassette et dit à d'Aspert :
— Où me cachwez-vous ?
Un trait de lumière vint éclairer le général ; il s'élança vers la cassette et l'arracha à M"" d'Avarenne.
— Oh ! pas encore, s'écrie-t-il.
— Que voulez-vous dire?
— Ah ! ah ! ah !
Ces trois exclanutions sortirent de la poitrine du général, comme si tout le poids de ses incertitudes s'échappait par ces soupirs exaltés. Il posa la cassette sur la table, il posa son poing fermé sur cette cassette, et, tressaillant d'une joie terrible, il dit ù la duchesse en la regardant avec triomphe:
— Et maintenant, madame, où est mon lils?
— Monsieur.., monsieur... vous êtes un infâme... Ma cassette . Ah! vous en répondez... Vous m'avez frappée... vous êtes un lâche . Cette cassette... cette cassette est à moi... rendez-la-moi.
— Où est mon fils, madame?... où est-il?
— Ah ! ah! je la veux... Au secours! à moi! au secours !
A ces cris de M"" d'Avarenne, le gouverneur, les officiers, M. de Lussay, entrèrent en tumulte. La duchesse était à genoux sur le parquet. A l'aspect de tout ce monde, elle se releva soudainement- et s adressant au gouverneur, elle lui dit: ' '
— Monsieur ! monsieur ! arrachez-moi ù ce misérable ! arrachezmoi à ses violences. Oui, monsieur, ces papiers sont à moi, cette cassette est à moi ; j'ai conspiré, je suis coupable, emmenez-moi, laites-nioi juger, tuez-moi; je me mets .sous votre protection.
L'altitude du général était si menaçante, que le gouverneur et les officiers mirent ré|)ée à la main. Jean se prit à rire avec mépris.
— • Lussay, dit-il froidement, allez chercher un caporal et deux hommes pour reconduire ces messieurs chez eux.
— Générai, dit le gouverneur, vous répondrez de ce qui arrivera ; le peuple nous attend, mais il ne nous aWend pas seuls. Il sait que nous sommes venus réclamer ici une femme, emigrée française qui a conspiré contre lui, il l'attend.
— Pour l'égorger, dit le général. Emmenez-la.
— Vous m'insultez, dit le gouverneur. Cette femme sera jugée equitablement jugée; je la protégerai contre le peuple aussi bien que contre votre violence.
— Emnienez-la, répéta le général; voici les preuves de son crime, ajouta-t-il en tendant au gouverneur les papiers qu'on avait tirés de la cas.sette.
M"" d'Avarenne était anéantie; à son tour elle ne savait que dire ni que résoudre; elle se leva enfin.
— Monsieur, dit-elle au gouverneur, prenez ces papiers, prenez celte cassette, ei sortons.
— Je garde la cassette, dit le général.
— Elle m'appartient, dit la duchesse. Le général d'Aspert veut sa part du pillage.
— - Ce coffre vaut bien un louis: en voilà dix, reprit le général.
— Vous ai-je prié de me l'acheter? repartit M"»" d'Avarenne, et savez-vous si aucun prix peut la payer?
— Ce qu'elle renferme est donc bien inestimable ?
— Il y a donc un secret à cette boîte? dit le gouverneur.
— Si vous voulez, dit le général, nous allons Te voir ensemble.
— Non, non ! s'écria madame d'Avarenne en s'élançant vers le gouverneur; ce sont des secrets de famille, rien qui vous intéresse, je vous le jure.
— Ce sont peut-être de nouveaux renseignements sur le complot, dit le gouverneur en remettant son épée dans le fourreau. Général' excusez ma vivacité ; nous allons procéder à la vérification de ces nouveaux papiers.
— Général d'Aspert, reprit vivement la duchesse en se retournant vers lui, Jean, ô mon Dieu ! Jean, je vous en prie, sauvez-moi cette honte !
— Monsieur, dit d'Aspert, je crois être assuré que ces papiers ne concernent que les intérêts privés de la famille de madame, et peutêtre de la mienne ; c'est affaire entre nous. Permettez que nous demeurions seuls un instant; dans une minute je serai à vos ordres.
En disant ces paroles, le général avait quitté la table sur laquelle la «assette était posée, et il accompagnait le gouverneur jusqu'à la porte de la chambre. Celui-ci insistait pour rester; le général, moitié poliment, moitié avec rudesse, le forçait à se retirer, lorsqu'un bruit
léger se fait entendre derrière eux. Ils se retournent et voient la duchesse qui vient de jeter un paquet de lettres dans le feu de la clieminée. Tous se précipitent; le général s'élance vers ces lettres; et la duchesse, avec une intrépidité et une force que le désespoir ou la rage pouvaient seuls lui donner, lutte contre le général.
— Arrachez ces lettres du feu ! crie celui-ci pendant qu'il se déliât avec la duchesse.
Mais elle était si acharnée à la défense de la cheminée, qu'il était presque impossible d'en approcher. Enfin d'Aspert la saisit à bras-lecorps, 1 enlevé, elle gouverneur ne retire du feu que quelques bribes de papiers, reste d'une demi-douzaine de lettres tout au plus. H .\spert remit la duchesse aux mains des officiers et s'empara de ces buubeaux. La duchesse, l'œil fixé sur chacun de ses mouvements, sui\ait avec anxiété la recherche, attentive et haletante de quelques mots que Jean découvrait à quelque extrémité de pages :
» grandit » beau com » le prince le ve...
» Charles m'interrog » sa mère et de son pèr » rien. Il me fait pein » sieur. Il comprend » et malgré les vieu » sa raison et sa discré
Voilà tout ce qui restait du premier billet; du reste, point de date point d'indication de lieu. La lettre avait été brùlee en travers- il né subsistait que le commencement des lignes. Le désappointement qui parut sur la figure du général se refléta en satisfaction inquiète sur le visage de la duchesse. Ils échangèrent un regard de haine. Jean prit un second billet; il ne restait de celui-ci que le haut.
Londres, IS octobre 1796.
« Madame la duchesse.
Jean jette cette lettre avec colère; il en prend une autre qui semblait moins atteinte que les autres, il l'ouvre : tout était dévore, à l'exception d'un mot et de deux lettres.
respect ge
La duchesse respira avec force, comme si tout danger était passé ; mais, à la joie qui parut sur le visage de Jean, elle redevint pâle et tremblante. En effet, le général avait trouvé une lettre dont il était resté deux lignes entières. Il lui avidement :
» Quand il a vu son fils, il l'a embrassé en pleurant. Son secret a été » sur le point de lui échapper ; mais il
Dans un coin de ce billet, il y avait encore de conservé :
Gaiid, 17 juin 1797.
C'était une affreuse agonie que celle de l'espérance de Jean d'Aspert. Il n'eût pas été assuré par les terreurs de la duchesse, que ces lettres concernaient son fils, qu'il l'eût deviné à sa joie; il lui restait deux lettres à examiner; il frémissait de les ouvrir. Il alla vers la cassette, espérant qu'il y restait quelque chose; mais elle était vide. Dans un moment de rage inexprimable, il la prit et la jeta sur le parquet. Tout le monde était muet. Le général revint aux deux lettres, dans l'une la date :
l" novembre 1797.
Dans la seconde, le lieu.
Rien de plus. Il examina de nouveau chaque papier avec la plus minutieuse attenlion; pas un mot n'avait échappé à sa première recherche. Il se promena activement dans la chaintire en murmurant sourdement. La fatale cassette se rencontra sous ses pas, et, dans la rage de ne pouvoir s'en prendre à personne, il la lança du pied avec une violence incroyable. La cassette passa devant l'ouverture de la cheminée, el le courant d'air qu'elle détermina fit sortir quelques cendres. Ces cendres étaient les restes des lettres brûlées. Le général en voit quelques fragments voltiger un moment devant lui et se poser devant ses pieds. Par un mouvement machinal, il se baisse pour les saisir ; l'uu s'envole à ce mouvement; un autre qu'il saisit se met en poussière. Cette circonstance l'exaspéra ; c'était l'image de ses espérances. Il recommença à marcher, écrasant sous ses pieds avec fureur ces fragments de papier brûlé parsemés dans la chambre, achevant avec désespoir d'anéantir tout reste de ce qui avait pu l'éclairer el de ce qui lui était ,si soudainement échappé. Il s'était arrêté, avait pris un siège, et, le coude appuyé sur le bras du fauteuil, il regarda fixement le par-
LE MAGNiniSEUR
jjuet. Le silfiticc régnait depuis quelques minutes, lorsque tout à coup la figure du général s'éclaircit d'une joie inconeevable. Le gouverneur s'approche et lui dit :
— Eh bien ! général, qu'allons-nous faire?... que décidez-vous?
Mais Jean, immobile, lui fait signe de la niaiu de se tenir tranquille. Il se glisse lenlement de son fauteuil, se met à genoux, penche sa tête sur le parquet, et semble dévorer de l'oeil une bribe de lioussière noire sur laquelle l'encre a laissé quelques caractères blancs; il relient sa respiration; ses mains étendues semblent commander le silence et l'immobilité; ses lèvres remuent comme celles d'un homme quiépelle; il sourit, son regard s'enflamme; mais la respiration retenue à grand'peine fait voler à quelques pieds la cendre qu'il regarde; il la suit a genoux ; elle s'arrête, il semble reprendre son incertaine lecture , et achève un mot; enfin, il répète une phrase à voix basse ; sa joie devient inexprimable; elle l'entraîne, il fait un mouvement imprudent; la cendre s'envole ; il la suit encore; elle se pose, il approche, il est près de l'atteindre, elle glisse un peu plus loin, il se glisse doucement, craignant de remuer l'air; il arrive enfin , toujours l'œil fixé sur cette feuille de cendre où tout gît pour lui; il va reprendre sa lecture : un bruit frappe le parquet, et la cendre, brisée en poudre , disparaît sous le pied de la duchesse.
A ce moment encore, Jean eût poignardé cette femme ; mais il se contint, et, lui rendant son regard de triomphe par un regard où la menace et la joie se mêlaient ensemble , il dit sans s'adresser i'i elle :
— C'est aujourd'hui le 20 février, n'est-ce pas?
— Oui, général.
— Madame , dit Jean en se levant fièrement, après -demain je déciderai de votre sort.
Jean avait lu sur la cendre noire ces mots que l'encre y avait laissés tracés en blani'. :
«Nous serons à liome avec votre fils le 21 février. »
— COMMENTAIRE EXPLlCAl'lr.
Elle marchûit d'une telle vitesse que Jean avait de la peine J la suivre. — Tage S.
Nous avons mis en tableaux d'action ce qui
s'ai)pelait autrefois, en poétique dramatique, l'avant-scène. H y a tant de gens qui ont une opinion parfailenicnt invariable sur la bonne manière de faire une œuvre quelconque, que peut-être on ne sera pas fâché de rencontrer un auteur qui n'en ait point. Peutêtre aurais-je mieux fait de laisser dans le tiroir les deux chapitres qu'on vient de lire, et d'expliquer en quelques mots de préambule la position des divers personnages vis-à-vis les uns des autres. Peut-être valait-il mieux réserver toute cette explication pour le dernier chapitre, conduire tout le drame de ce roman ^travers une mystérieuse fatalité (lui aurait éclaté à la lin, comme une bombe de M. Uuggieri, et qui eût éclaire d'un jour sinistie tons les personnages et toutes les intrigues de ce drame. Vous trouverez de parle monde des hommes toujours prêts à critiquer avec rage le parti littéraire que vous aurez pris pour mille raisons dont vous ne vous doutez pas. D'abord, parce que vous n'avez pas suivi leur parti politique, ou que vous n'êles pas de la même comuninion religieuse. Ceci
se voit encore en 1834. Il y en a qui vous méprisent, parce que vous êtes myope et que vous ne les avez pas vus un jour qu'ils avaient un habit neuf; d'autres vous trouvent un écrivain ordurier, parce qu'une nuit vous les avez reconnus dans la rue, ivres, battant les murs et rêvant qu'ils battaient le guet. Celui-là vous hait parce que vous savez qu'il a une fausse dent; celui-ci, parce que vous ignorez qu'il est gentilhomme; l'un vous tient pour plagiaire, si vous avez trouvé avant lui une idée qu'il eût pu trouver; l'autre vous traite d'ignorant, si vous avez le malheur de savoir ce qu'il pensait à apprendre; j'en connais qui déchirent un livre parce que vous les avez éclabousses en fiacre, et quelques-uns vous appellent un sot parce que vous portez des gants jaunes. Ce que je dis ici n'est pas pour moi, mon Dieu, pour moi qui
ne porte point de gants jaunes, qui ne vais point en fiacre , qui ne sais rien, qui rentre de bonne heure , et qui n'écris point mes opinions politiques. Mais enfin il peut exister une raison que je ne connais pas, qui éveillera la bile endormie de quelque aristarque , et qui me vaudra quelque haute leçon de littérature, quelque dure réprimande sur mon œuvre.
11 y aura peut-être quelqu'un qui me demandera, s'il y a quelqu'un qui s'occupe rie ce livre; il y a peut-être quelqu'un , dis-je , qui me demandera pourquoi j'ai composé ce roman comme il est composé; pourquoi j'ai préféré celte manière à une autre. Si je leur répondais que je n'en sais rien , sans doute ils me mépriseraient davantage, et pourtant cela serait vrai. Car qui sait quelque chose à l'époque où nous vivons? qui peut répondre qu'une chose est bonne ou mauvaise?
qui oserait écrire au bord d'un chemin : A'oici la vraie route ? Et ce que je dis ne s'applique pas seulement à la littérature, je le dirais volontiers de la politique, de la législation , de la morale. Depuis un demisiècle, tant d'idées ont été éprouvées, et n'ont amené aucun résultat puissant et durable , qu'il n'est pas une chose de celles qu'on a détruites, qu'on n'ait quelquefois l'envie de regreller. L'impudente aristocratie du milieu, parvenue depuis troi; ans à monopoliser le pouvoir législatif, la justice criminelle, l'administration départementale, cette "noblesse de cens, qui est seule député, juré, membre du conseil de département, ne vous a-t-elle pas quelquefois fait regretter au fond de votre coeur la hautaine aristocratie de l'ancien régime? Et cependant oseriez-vous y retourner? La vénalité des charges est absurde: mais la vénalité des gens du roi destiluables à volonté n'estelle pas odieuse? Les immunités du clergé, sa richesse, ses exigences, n'éiaienl-clles pas insupportables? l'abandon de toute religion, cette existence du culte incertaine, annuelle et votée à chaque session, comme la dépense d'un pont ou d'un égoul, n'est-elle pas aussi déplorable? Les corporations n'étaient-elles pas contraires à tout esprit de progrés? La loi contre les associations ne réduit-elle pas l'homme civilisé à sa force individuelle? L'éternité et l'indissolubilité du mariage n'oiit-elles pas amené d'odieux désordres? mais le droit de divorce n'a-t-il pas fait naître d'horribles «candales? La règle des
LF MAGXKTISEUR.
(rois unilés a créé les tragédies de (l'Aviigny cl de Royoïi ; le mépris de cette règle nous a valu Charlolle Corday et mille drames stupides; le vers de Racine, avec sa césure sévère et sa diasteté d'e\pression, a eu le vers Viennet pour héritier, et la libre allure de Molière a été invoquée pour faire un Spectacle dans un fauteuil. Où sont donc la littérature, la morale, la législation ? le bien social dans tout cela ? Dans lejuste-milieu, cela peut être? Pouah ! fi du juste milieu 1 l'échantillon qu'on nous en donne est à soulever le cœur. Que faire? que dire donc ? quelle route à suivre ? Hélas ! faire ce que j'ai fait, jeter sa plume au vent et suivre le chemin où elle nous mène : le hasard est plus sage que les hommes. Et puis, ne nous y trompons pas, nous ne serons ni les ouvriers, ni les architectes du nouvel édifice social. Encombrés que nous sommes des ruines des siècles passés et des institutions tombées , nous bâtissons au h.isard quelques huttes avec des débris, misérables demeures qui ne vi-' vront pas plus que nous ; nous trions quelques matériaux, nous essayons quelques institutions de vingt - quatre heures sans foi dans nos œuvres, car nous sentons encore que le sol tremble, et nous avons peur d'être écrasés par la chute de ce que nous avons élevé. Que quelques hommes, çà et là, aient encore ou aient déjà des convictions puissantes et inébranlables, ce sont des exceptions : le siècle doute, il cherche , il tâtonne , il essaye. Voilà pourquoi j'ai commencé ce roman comme je l'ai commencé.
Maintenant revenons à nos héros.
Le lendemain de la scène que nous venons d'écrire , un homme et un enfant entrèrent à Rome par la porte du Peuple.
Cet homme fut arrêté et mené devant le général d'Aspert. Cet homme était une espèce de domestique qui, en se voyant en face d'un général républicain,'' s'imagina qu'il allait être immédiatement mangé.
Aussi le général n'eut-il pas longtemps à attendre pour lui faire avouer tout ce qu'il désirait savoir. Alors il com|)rit la résistance de la duchesse ; mais, ne voulant pas se prêter à ses desseins, il se rendit près d'elle, et voici l'explication qu'ils eurent ensemble.
— Maintenant, madame, lui dit-il, je connais vos projets, et je sais pourquoi vous vouliez si bien me cacher l'existence de mon fils. Votre homme de confiance m'a tout dit, ou plutôt il m'a tout fait deviner, car il est de bonne foi dans votre tromperie, et croit véritablement vous amener le fils du prince. Ln effet , quitter son amant à Paris , en prendre un autre au bout de six jours , et faire croire au premier que le fils du second lui appartient, cela n'est pas impossible, et cela peut réussir, et véritablement cela a réussi. Je comprends aussi
tend au-dessus de sa tête son bras armé de son sur euï.
que cela pût être d'un grand intérêt pour vous quand le prince tenait le rang le plus élevé dans l'État; mais, aujourd'hui qu'il traîne son exil de cour en cour, deviez-vous persister dans une entreprise qui m'enlevait mon fils sans satisfaire votre ambition ?
La duchesse se lut un moment; puis, après un instant de réflexion, elle repondit à Jean :
— Écoutez-moi, monsieur; vous avez découvert un secret qui sans doute n'a plus de confident; car Honorine, celte femme de chambra
qui m'avait accompagnée à Spa , a été arrêtée aussitôt après mon départ de France, et je ne doute pas que le crime de m'avoir servie ne l'ait envoyée à l'échafaud. La véritable naissance de Charles ( c'est le noni que j'ai donné à votre fils ) est un mystère pour tout le monde; mais sa naissance supposée est connue de beaucoup de personnes. Le prince n'en doute pas, et mon père lui - même y croyait. Quant à cet enfant, il ne sait rien.
Je vous estime assez, monsieur , pour être franche avec vous : la manière indigne dont je vous ai traité hier est, vous pouvez m'en croire, la plus grande preuve de celte estime.
Le général sourit à cette déclaration; la duchesse ajouta :
— Oui, monsieur, elleen est la jilusgraade preuve; car, lorsque je \ous accablais de dédains et de mépris iiijurieux, je n'ai pas doute un moment que je ne fusse en sûreté dans vos mains; je n'ai pas craint une minute que vous eussiez la pensée de livrer à l'échafaud la femme que vous avez aimée, la femme qui s'est donnée à vous.
Le général rougit.
Suit qu'il n'eût pas eu dans le cœur toute la générosité qu'on lui attribuait, soit plutôt qu'il comprit combien la duchesse était faite l)our le dominer par la hardiesse de son âme et l'audace d'un caractère décidé , et qu'il fût honteux de celte domination. Cette pensée lui inspira celle de se mettre en garde contre tout ce que pourrait lui proposer la duchesse; et comme il gardait le silence elle conlinua :
— Je serai franche, je vous l'ai dit, et pour vous montrer à quel point je veux l'être, je vous demande sans détour de me laisser votre fils.
— Pour qu'il continue à jouer le rôle qu'il a commencé ? dit d'Aspert.
— Pour cela, monsieur, dit la ducbesse.
— N'y comptez pas, dit sévèrement le général; il y a, pour que je m'oppose à ce projet, des raisons dont la moindre me ferait le plus méprisable des hommes, si je ne l'écoulais ; et d'abord cet enfant est mon fils, et je ne l'abandonnerai pas.
sabre, dont il prisenle la poinle à la foule qui se rue — Page 12.
LE MAGNEI'ISFXR.
— I/nbatidonncr! dit la tlnchesse nvec impaiience ; est >' nue vous le mettez aux iJifaïUs trouvés? Vous lui laites une coiul. i. n meilleure, voilà tout.
— Mon fils ne doit rien devoir qu'à son père, dit le général.
— Admirable cadeau que vous lui ferez là I Voyons, j'entr. lans vos idées, je me mets à votre place; je suis mariée, j'aime mon eni-int, j'ai toute la tendresse bourgeoise iiossible pour lui. On me le demande pour le faire passer pour bâtard d'un prince; j'ai de bonnes idées de morale ; je refuse, je veux que mon enfant porte un nom légitime, si petit qu'il soit; c'est bien, c'est très-bien, ça se conçoit à la rigueur. Mais celui-ci est bâtard ; il le sera de vous, comme il peut l'être d'un prince. Sera-t-il plus heureux de l'êlre de vous? Voyons ; vous êtes général, je veux bien ; mais la guillotine est votre bâton de maréchal, à vous autres; mais vous pouvez être tué tout bonnement par une balle autrichienne. Avez-vous une fortune à laisser à cet enfant? Vous en aviez une petite, je le sais. Quelle fortune? une fortune saisissable, qui lui sera disputée par des collatéraux. Vous n'avez pas d'or, d'argent, vous n'avez pas volé, votre parti n'est pas pillard : vous ne devez pas l'être, vous. Que deviendrait cet enfant, si vous mouriez?
Le général ne savait trop que répondre à tous ces raisonnements. Il n'avait pas l'habitude de discuter les sentiments honnêtes ; il agissait d'après leur impulsion, croyant tout ce qui est bien, raisonnable et même profitable. 11 ne se sentait pas la force de rétorquer un à un les arguments de la duchesse ; il n'y avait en son âme qu'un cii qui lui semblait une réponse péremploire à tout. Ce cri, ce fut :
— Mais, madame, c'est mon fils, je l'aime.
La duchesse fit un geste d'impatience, et reprit :
— Vous l'aimez pour vous, c'est votre satisfaction personnelle que vous décorez du nom d'amour paternel. Eh ! mon Dieu, ne faites pas des hauts-le-corps si convulsifs; croyez-vous que ce sentiment si pieux soit souvent autre chose qu'un égoisme patriarcal? C'est un sentiment de ressource pour les gens qui sont à bout de leur cœur. Tenez, je me souviendrai toujours du marquis de Bréfort. Cet homme avait trente ans, il était riche comme une tonne hollandaise, bien fait, avait eu des succès d'esprit, beaucoupde femmes, etde très-difficiles ; il était "homme de courage, et avait eu du bonheur dans plusieurs duels : c'était un homme usé, fatigué, abîmé du monde. Un jour qu'il voyait mon intendant embrasser son fils, il s'écria devant moi: Ah! voilà le bonheur ! voilà le vrai bien qui nous attache à la vie. 11 se maria : pourquoi ? pour créer des êtres heureux? eh, non ! pour avoir quelque chose à aimer, à protéger, à élever; car il aimait ses enfanis, il les a parfaitement élevés; il s'est occupé d'eux, mais par rapport à lui, pour lie plus s'ennuyer; il s'est fait père pour être quelque chose en ce monde; eh bien! vous faites comme lui, pis que lui; car il donnait à ses enfants un nom, une fortune, un étal, et vous voulez, vous, ôter au vôtre tout cela.
D'Aspertenien'daitnn langage si étourdissant etsi subversif de toutes ses idées, que, ne saclianl comment se défeiidie, il prit le parti d'attaquer , ce qui , en toutes choses, guerre et discussion , est toujours plus facile.
— Eh quoi ! madame, dit-il, vous parlez d'égo'isme, de sentiment personnel? Il me semble que, si ce reproche peut s'adresser à quelqu'un, c'est à vous, qui prenez cet enfant comme un instrument d'intrigues, et qui comptez en tirer profit je ne sais comment, mais dans un but assurément qui vous intéresse plus que lui.
— Sans doute, dit la duchesse; mais moi, je ne fais pas étalage .d'amour maternel ; je ne dis pas avec des poses tragiques : C'est mon fils, je veux mon fils, il me faut mon fils. Je vous dis : Voilà ce que je veux faire pour Charles. Cela est-il meilleur que ce que vous pouvez lui offrir!... Oui. Alors c'est moi qui l'aime le mieux.
Le génér;d se sentit encore plus embarrassé ; et, au lieu de se tenir dans ses di'oits inexpugnables de père, il saisit avec empressement l'apparence d'une question disculable poui' lépondre à la duchesse.
— Mais, madame, en vous concédant tout ce que vous disiez tout à l'heure, c'est-à-dire tout ce qui est le vrai fond de votre discours, qu'il est bien de renier son fils, s'il doit y gagner quelque chose, il reste toujours la question de savoir s'il y gagnera ce quelque chose. La révolution n'a-l-elle pas détruit tous les avantages qu'il eût pu trouver autrefois à passer pour le fils d'un prince ?
— La révolution, s'écria la duchesse ravie d'avoir attiré le général sur ce terrain, où il ne s'agissait plus pour ainsi dire entre eux que d'une b;ilance de chiffres, la révolution a porté les espérances de cet enfant plus haut qu'elles ne fussent jamais allées autrefois. Vos crimes .ont ouvrit le trône à un prince qui n'y devait pas monier. Vous n'avez laissé ciu'une tèlc entre lui et la coui'oniii' ili' Eraïue ; celle léle
est forle, sans doule, mais elle mène un corps malade et qui s'usera bien vite, et alors Charles ne sera plus un fils de prince, mais un fils de roi.
— Quand cela? dit d'.\spert avec amertume et dédain.
— Quand l'Europe aura réduit le parti de sang qui décapiic la France ; quand les rois légitimes auront repris ce pouvoir que la faiblesse de Louis XVI leur a seule fait perdre.
Ce qui, selon la duchesse d'Avarenne, devait lui faire gagner la cause la lui fit perdre. IJle entama le général sur un point ou il était de pierre et d'acier. Elle lui dit que le parti de la révolution pouvait être vaincu, ou que la royauté reiiaraitrait en France. Le général républicain fut plus fort en raison et en sentiment d'amour pour la république, que le père ne l'avait été pour son fils, et il répondit :
— Est-ce vous, madame, qui pouvez conserver encore de pareilles illusions? le retour 'Jes rois en France! autant vaudrait demander la résurrection des mat^-s. Que vous ayez cru cela un mois ou deux après votre émigration, cela se pouvait; mais aujourd'hui ne voyez-vous pas tout ce qui s'élève i=;itre eux et nous? 11 y a là trop de haine arrosée de sang, pour que 1 1 France et ses anciens maîtres puissent pmais se rapprocher.
— Comment! s'écria la duchesse, c'est vous qui en êtes encore à ces folies? Vous, en 1798? mais, mon Dieu, ne voyez-vous pas que c'est une chose finie que la république? il n'y a plus un homme de sens qui en veuille. Pauvres gens qui avez cru établir la liberté en tuant et en pillant l'aristocratie, et qui n'avez pas vu que vous en faisiez une nouvelle avec les dépouilles de l'ancienne! Mais, général, il n'y a pas un caporal devenu adjudant-général qui ne soit fatigué d'élre à la discrétion d'un caprice poimlaire; il n'y a pas un fermier, devenu propriétaire du bien de son maître, qui n'appelle à grands cris la cessation du désordre où il s'est enrichi. Cet ordre, ce repos, est-ce le directoire qui les donnera? Non, général, non : mais l'existence du directoire est le plus sur symptôme de la royauté; ce sont les laquais qui s'awusent au château, en préparant le retour des iviaities. Ne voyez-vous pas qu'ils portent déjà les bas de soie et l'habit brode? Ils ont un palais, ils reçoivent, ils ont cercle, ils tiennent cour; seulemefit il.'- font rire d'eux, parce qu'ils sont empruntés et gauches; le ridicule les tuera, et la France demandera de bons acteurs, les premiers rôles, la véritable royauté avec sa vraie grandeur; cela se voit, cela se sent, cela se respire.
D'Aspert ne crut point sans doute aux prophéties de la duchesse, car il haussa les épaules sans répondre. La duchesse, après avoir attendu un moment, s'écria :
— Comment! vous ne comprenez pas cela ! Ah! je ne vous croyais pas si peuple !
Ce mot irrita d'Aspert. Aujourd'hui que l'égalité s'est établie assez avant dans la société par l'abaissement des grands et l'exhaussement des petits, ce mot ne semble pas une injure propre à irriter la colère d'un homme comme d'Aspert; mais, à cette é|)oque, les insolences de la noblesse s'agitaient encore dans ce déluge de sang où on croyait les avoir noyées; et, lorsque quelques-unes revenaient à la surface et surnageaient aux yeux des puissants d'alors, ils y posaient le pied pour les enfô^icer et les achever.
— Peuple! reprit le général; oui, madame, je suis peuple et je m'en fais gloire; et c'est parce que je suis peuple et que vous me méprisez, .que je ne veux pas que mon fils soit élevé à mépriser son |)ère.
— Vous êtes fou, Jean, dit la duchesse en se radoucissant un peu; ce que je vous propose est pour son bonheur.
— Bonheur ou non, reprit d'Aspert. s'entêtant à son idée pour n'avoir pas à la défendre; bonheur ou non, c'est mon fils, il restera mou fils et peuple.
— Mais c'est le mien d'abord, monsieur, dit la duchesse avec hauteur, et, quels que soient vos droits sur lui, les miens, bien queje ne puisse les avouer publiiiuenient, sont au moins reconnus par une longue possession, par le témoignage de beaucoup de gens; les vôtres, monsieur, ne peuvent être que ceux de la violence.
— Eh bien! madame, nous plaiderons.
— Plaider! dit mad-inie d'Avarenne, y pensez-vous? me déshonorer!
— Vous déshonorer! dit Jean ; comment l'en tendez- vous? est-ce parce que l'on apprendra ce qui est? Alors, pourquoi l'avez-vous fait?
La duchesse se lut ; elle attachait une trop grande im|)ortance au projet qu'elle avait conçu pour l'abandonner par colère ou impatience. Elle tenta un autre moyen.
— Écoutez, Jean, dit-elle au général, ne vous emportez pas. Eh bien! c'est un service que je vous demande, c'est un .sacrifice que j'allendsde vous : laissez moi votre fils, et ce service, je le reconnai-
LE MAGNÉTISEUR
trai comme il vous plaira. Si vous êtes assez aveugle pour croire au maintien de ce qui est, les restes de ma fortune sont ù vous ; s'il arrive, au eonli'aire, ce que je prévois, l'avancement le plus rapide dans la
carrière que vous parcourez
Le général n'avait pas compris tout de suite, car sans cela il eiH arrête madame d'Avarenne à la première phrase : mais lorsqu'il vit où elle voulait en venir, il s'écria violemment :
— Vous avez voulu me voler mon fils et vous me proposez de me l'acheter I mais pour qui me |)renez-vous donc, madame?
Madame d'Avarenne vit liien que d'Aspert était en selle sur une idée fixe, celle de garder son fils. Elle se sentait assez de supériorité d'esprit pour forcer Jean à avouer qu'il avait tort, qu'il n'aimait pas son (ils aussi bien qu'elle, qu'il valait mieux faire pour lui ce qu'elle proposait; mais, cela posé, cela gagné, il détruisait tout par ces mots :
— C'est mon fils I je veux mon fils ! suivant en cela un instinct du bien, plus fort que toute l'adresse des sophismes de la duchesse.
Le cœur de d'Aspert était comme ces jeunes tortues qu'un voyageur emporte avec lui bien loin du rivage ; qu'il isole, qu'il pose sur le sol, la !éie du côté de l'intérieur des terres, et qui, dès qu'elles sont libres, se retournent, et, par un instinct surprenant, regagnent la mer, leur patrie et leur asile. Le voyageur peut, tant qu'il veut, les reprendre, les emporter plus loin, les poser dans une autre direction, les faire tourner vingt fois sur elles-mêmes : les pauvres bétes ne se défendent point; mais, dès qu'elles ne sont plus dans la main ou sous la main qui les lient, elles regagnent leur océan à petits pas, mais incessamment. Il en était ainsi de Jean, et la duchesse ne tenta plus de remporter une victoire qu'un quart d'heure de réflexion eût détruite. Elle se résolut sur-le-champ, et en femme habile et délihérée, à faire le mieux possible le sacrifice nécessaire. Elle dit à Jean :
— Eh bien! monsieur, puisque vous voulez volie fils, gardez-le ; mais c'est votre fils et non le mien que vous voulez sans doute; il serait le fils d'une vachère que vous l'aimeriez autant que s 11 était celui d'une reine.
— Assurément, dit Jean, croyant donner par celte réponse une haute idée de ce qu'il entendait par amour paternel et dignité de citoyen.
— Eh bien! alors, reprit madame d'Avarenne, donnez-moi votre parole d'honneur de ne lui dire jamais le nom de sa mère; n'oubliez pas ou apprenez que depuis j'ai eu une (iile de M. d'.\varenne, et que je dois ce mystère à sou avenir, à sa réputation. Jurez-moi que Charles ignorera toujours le nom de sa mère.
— Je vous le jure, dit d'Aspert, content de céder quelque chose ù cette femme à laquelle il avait tout refusé. Je vous jure qu'il ignorera toujours qu'il est votre fils. Croyez que je ne veux en rien blesser votre réputation et que je ferai tout ce que vous exigerez pour la mettre ù l'abri.
— C'est bien, c'est bien, dit la duchesse en l'interrompant avecimjKilience. Mais la disparition de cet enfant dont il f-Aul que j'annonce la mort i ceux qui le croient le tils du prince, cette dispai'ition, dis-je, si elle coïncide avec la découverte que vous auriez faite de votre fils, l'âge de l'un et de l'autre qui se trouverait le même, la mort de mon fils suivie de la résurrection immédiate du vôtre, toutcela pourraitfaire naître des soupçons, amener des conjectures qui peut-être trouveraient à l'Etang un commentaire suffisant pour devenir claires aux yeux de be;iucoup de gens : on rapprocherait les dates et tout serait bientôt découvert. Promettez-moi donc de ne pas dire sur-le-champ à votre fils ce qu'il est, et de ne confier votre secret à personne. Prenez Charles d'abord comme un orphelin recueilli et élevé par vous, et, plus tard, lorsque vous aurez pu le rajeunir de quelques années, comme s'il était né dans l'Inde ou dans l'un de vos voyages, dites-lui seulement ce que vous êtes pour lui. Quant à sa mère, elle doit être morte pour cet enfant, car il est mort i)Our elle. lime semble que je vous demande assez peu pour tout ce que vous m'ôtez; ne le ferez-vous pas?
Le général ne répondit pas tout de suite ; il réfléchit longtemps; il pensa que les précautions que la duchesse prenait pour elle le serviraient pour la sûreté de son fils. Il comprit que, dansla vieerranlequ'il mènerait, il serait souvent forcé de se séparer de son enfant; que dans ces circonstances, la seule assurance que Charles était son fils le désignerait trop aisément à des gens qui pourraient vouloir l'enlever pour lui faire jouer son premier rôle ou le faire disparaître tout à fait. Il consentit et dit :
— Jevous donne ma parole, madame, rie faire passer Charles pour le fils d'un ami tué il y a quelques mois. Cet ami avait un fils du même âge que le notre, et personne ne s'étonnera qu'il me l'ait confié. Du reste, Charles ne saura rien de ce qui le concerne qu'à i'.V;;' où il
pourra se protéger lui-même contre les end)ùcbes qu'on peut lui tendre.
La duchesse se mordit les lèvres, preuve qu'elle avait conservé quelque espérance sur cet enfant, ou fait quelque projet pour ou contre lui.
— Il en sera comme vous voudrez, dit la duchesse, pourvu que je ne sois plus pour rien dans son existence ni dans la vôtre. Et maintenant que demandez-vous de moi?
— Vous serez dans huit jours à Naples, madame, et vous serez en sûreté. Permettez-moi devons souhaiter tout- le bonheur que je vous désire.
Le général voulut prendre la main de madame d'/Vvarenne, qui la retira et lui fit un geste pour l'éloigner. Le général la salua et quitta la chambre. Elle le regarda sortir, et, dès qu'elle fut seule, elle ne put s'empêcher de dire avec un mouvement violent décolère:
— -Ah! comment ai-je pu coucher avec cal
C'est que la libertine était éteinte et que l'intrigante commençait.
Le lendemain, au moment où la duchesse partait secrètement pour Naples, le général reçut l'ordre de se rendre sur-le-champ ù Terracine pour y rendre compte de sa conduite, dont, les autorités de Rome avaient cru devoir se plaindre au général en chef. Lussay l'accompagna; sa femme le suivit. Avant de partir, d'Aspert confia sou fils à Durand, son domestique de confiance.
— Voici, lui dit-il, le fils du capitaine Dumont qui a été tué il y a quelques jours.
— Tiens, dit Durand, c'est l'enfant qu'on a arrêté avec un vieux domestique à la porte du Peuple et par votre ordre.
— Oui, repartit le général ; j'avais pris celte précaution parce que ces misérables Romains en veulent aux Français, et qu'un enfant et un vieillard étaient une proie digne d'eux. Ecoute bien : tu le remettras au sergent Bazil, qui viendra le prendre demain pour le conduire en France.
— C'est drôle! dit le domestique, on avait raconté que le fils de ce pauvre capitaine avait disparu' au moment de la mort de son père.
— Tu vois, dit d'Aspert, qu'il est retrouvé.
Le général connaissait le fait de celte disparition ; il avait même quelques raisons de croire que le fils de Dumont avait été tué par des partisans, et cet événement s'accordait trop bien avec ce qu'il voulait faire pour son propre fils, pour qu'il n'en profitât pas.
Nous apprendrons plus lard comment s'accomplirent les projets du général et ce que devinrent le véritable fils du capitaine Dumont et l'enfant que d'Aspert mit à sa place, et auquel il donna un nom qui ne lui appartenait pas.