X. — PERSONNAGES
Là demeuraient bien des personnes dont on s'est occupé dans ce livre : d'Aspert, Lussay, Henriette; et plus tard, cet être douteux qui n'a encore paru que par son nom dans nos récils, le prisonnier russe, le commandant Dumont. Cependant, quoiqu'il n'y eût qu'une année de passée depuis qu'ils demeuraient au Tremblay, ce n'etaieni déjà plus, du moins pour les premiers, les caraclères que nous avons connus, ou plutôt le manque de caractère qui les confondait autrefois dans tout ce monde de Paris, dans tout ce peuple de l'empire, sur lequel le grand homme avait déteint un peu de sa grandeur, de son éclat, de ses larges pensées.
Quand une direction vigoureuse est imprimée à un siècle, quand une volonté forte le dirige, il se revêt d'une couleur uniforme, d'une habitude générale sous laquelle disparaissent les individualités qui
n'ont pas assez de puissance pour y résister. Voyez le siècle de Louis XIV : tous ses généraux, tous ses courtisans, ses hommes de lettres même, ont une tournure, une physionomie de tamille qui les fait ressembler tous au maître; il faut descendre aux nuances pour les distinguer. Remontez au siècle du Sardanapale Henri III, et voyez, sous ses hbidineuses faiblesses, que de caractères originaux se dessinent, que d'individualités pour l'histoire et le drame ! Suivez et remarquez comme plus tard la partie forte du règne de Henri IV efface les saillantes figures de la Ligue ; puis observez comme elles renaissent sous Louis XIII, prince faible que les courtisans et un minisire se disputent; comme elles fourmillent sous la Fronde, comme elles disparaissent enfin sous le grand roi.
Le grand empereur fit de même que le grand roi ; il absorba, dans le coiu's impétueux de sou règne, les restes déjà dégradés de la révolution; et, à part lui, il n'y eut plus de grandes figures que celles qui lui ressemblaient le plus, soit par le courage, soit par la hardiesse de leurs fortunes. Ainsi, la plupart des généraux de l'empire marchant au son du tambour, qui réglait le pas à la France, eurent presque tons un caractère uniforme de courage, de dévouement militaire qui suivit le drapeau tant que le drapeau fut debout. Mais dès qu'il fut tombé, il y eut une déroute complète; ce ne furent plus les hommes d'autrefois. Ce grand sentiment d'être les vainqueurs de l'Europe, qui les revêtait d'une force étrangère, s'en alla avec le chef, et chacun redevint soi, et soi tout seul. Aussi souvenez-vous comme ceux dont la fortune valait mieux qu'ils ne valaient, s'estimèrent peu et se vendirent pour peu de chose; comme tous, grandis à l'improviste sur le sol de la France, se laissèrent disperser au cri de rompez vos rangs! prononcé par la restauration; vrais soldats obéissaïUs, sans qu'il leur vint à l'idée qu'avec leur armée de la Loire, leur vieille armée de cent vingt mille hommes, ils pussent résister et capituler; tandis que trois nobles Vendéens avaient commencé la révolte avec cent cinquante paysans. Quelques-uns survécurent à cette universelle disparition, à toutes ces existences rentrées dans l'ombre depuis que le flambeau qui les éclairait s'était éteint : ce furent ceux à qui la trihune ou la proscription fournirent encore un champ pour la lutte et l'activité. Presque tous les autres, réduits à eux-mêmes, s'en allèrent vivre ou mourir dans l'obscurité : mourir ou vivre sans différence. Cet excitant surnaturel qui les avait soutenus vingt ans épuisé sans reiour, ils s'affaissèrent dans les regrets hargneux, dans les occupations mercantiles, dans la paresse, dans l'ennui, dans le Constitutionnel.; Ws, sentirent leurs blessures et leurs rhumatismes : ils étaient Unis.
D'Aspert fut un de ces hommes. A le voir général de la république, chargé de vouloir et de commander sous la responsabilité de sa tête, il semblait un de ces esprits puissants qui agissaient sur l'Europe. Sous l'empire, réduit à comprendre et à obéir, mais à comprendre le génie et à obéir à des ordres sublimes, il fut une de ces intelligences au corps de fer que le hasard paraissait avoir créées pour Napoléon : mais, sous la restauration, il redevint Jean d'As^cit; il serra ses éiiaulettes. pendit son épée au chevet de son lit et se fit maître de forges. 11 avait acheté la forge du Tremblay, et y avait amené Henriette, qu'il avait épousée à Paris. Il avait gardé cette susceplibililé d'enfan<^e qui lui faisait détester la supériorité nobiliaire, et ce courage de soldat (lui n'eiit peut-être pas bravé l'aspect d'un échafaud, mais qui, une épée ou un fusil à la main, ne comptait plus la mort que comme un ennemi vulgaire, cent fois rencontré et cent fois vaincu. La goutte était venue avec la non-activité, et il passait souvent des mois eniiers dans son fauteuil. Il n'était ni revèche ni grondeur, mais il était triste et ennuyé. Une chose le désespérait aussi, c'était la mal veillante et haineuse calomnie qui l'avait accueilli à son retoui'. Pour ceux de son temps qui, étant nés pauvres, n'étaient pas devenus riches, c'était un fripon; pour ceux qui n'étaient arrivés qu'à être greffiers ou notaires, c'était un sot ou un ignorant parvenu par l'intrigue. Il y en a qui disaient qu'il ne savait pas lire, particulièrement deux propiietaires de mérinos, qui étaient abonnés au Mercure. Ce peuple, loin de tirei' vanité de ce frère devenu comte de l'empire, ne l'appelait de ce titre qu'avec dérision. Les paysans, les ouvriers seuls, dont beaucoup avaient été soldats, l'adoraient et lui savaient gie de sa bienfaisance, que les avares propriétaires du canton traitaient d'impudente ostentalion. La familiarité avec laquelle il les avait accueillis avait été traduite eu air d'impertinente protection, et ils^préferaient aller se faire toiser d'un regard hautain par la duchesse d'Avarenne, quand elle venait à sou château de lEtaug, plutôt que de se voir tendre la main au Tremblay. Aussi d'Aspert ne voyait-il personne, si ce n'est M. Bizot et sa femine,,qui, à moitié ruinés ga 1814
LE MAGNETISLUR.
cl ISI5 par la baisse de la rente, avaient été obligés de se retirer en |)io\ina', et qui avaient choisi celle où ils devaient rencontrer des connaissances; ils lialiilaient à une lieue à peu près, dans un bourg où il y avait un notaire. L'enfant magnétique était mort; on disait que Bizùt s'en eiait réjoui.
Lussay demeuiait avec son gendre, mais il n'était guère pour lui une société; préoccupe d'une pensée dont il ne faisait part à personne, il vivait solitaire dans ce qui lui restait de famille. Silencieux, déjà \ieillard , mais sec , pâle, nerveux, actif, sa manie de magnétisme ne l'avait pas quitté, et comme d'Aspeit Haïssait jusqu'au nom de cette prétendue science, il ne lui en parlait jamais; le docteur baron allait donc dans les chaumières , magnètisanl, étudiant, expérimenlant , sans que d'Aspert voulût connaître la cause de ses absences perpétuelles.
Aussi faut-il le dire, le général en était réduit à souhaiter Bizot, Bizot qui écoutail, qui croyait, qui était libéral, qui jouait le piquet et le trictrac avec assez de talent et de passion pour que !a partie fût dramatique.
La solitude a cet effet que, lorsque les sentiments fervents de la jeunesse ou les énergiques luttes du monde sont passées, elle attache avec fureur aux puérilités qui restent à la vie. Si la profusion d'intérêts qui vit dans Paris n'affranchit pas les gens uses de ces goûts passionnes pour les petites choses, combien celte tendance doit être bien |)lus entraînante en province, combien plus dans la retraite d'une maison de campagne ! Hélas !
j'ai connu dans un coin de village un homme qui avait été chef de la police sous Fouche , sous Rovigo , et qui n'avait le soir à nous conter que les quinolas forces, la veille, chez le curé ou le percepteur. Nous avions un colonel qui avait été en Egypte et en Kussie. et qui n'avait souvenir que d'une partie de trictrac à écrire , gagnée bredouille, et où il avait prisquarante-huit trous
sur un jan de retour. Pour d'autres c'est la cbasse, pour d'autres c'est la pèche; j'en ai vu qui élevaient des serins. 0 misères !
Mais si la solitude a cet effet sur les âmes vieillies et les sens amortis, elle exalte aussi à un point extraordinaire ceux à qui il reste quelque chose à dépenser dans le cœur et l'esprit ; ceux surtout qui sont riches d'une jeunesse non encore éprouvée. Ainsi étaient Henriette et Charles Dumont.
Henriette, prise dans le monde, innocente de cœur avec une bonté au Iront, sans avoir aimé, sans avoir brûlé ni de son âme ni de ses sens, avait vingt- trois ans. On était en isiS. Elle était arrivée dans la solitude du Tremblay avec une vie entière à passer, à coiiiuiciiccr
A ce mot elle s'aiièla, ol tomba à genoux devant d'Aspert. — l^age 3i.
même. Le soin de son enfant, la reconnaissance qu'elle avait pour d'Aspert l'avaient d'abord occupée et lui avaient sui'ti. La nouveauté des travaux du gênerai, qu'elle accompagnait souvent dans les ateliers, l'avait intéressée quelque temps ; mais, lorsque le général devint goutteux et sédentaire , toutes ces journées qui se passaient à côté de lui, l'œil sur une tapisserie, avec la pensée inoccupée, lui parurent longues à subir. Les mille choses qu'elle tentait pour les remplir dénotaient
combien le' temps lui pesait. Jusqu'au commencement de cette année I8is , Dumont, jaloux de continuer une carrière si brillamment commencée, était demeuré à Paris à solliciter de l'emploi.
Il n'était arrivé dans la capitale qu'après le départ de d'Aspert et de sa femme, de façon qu'il leur était à peu prés inconnu. Cependant le général , se sentant incapable de continuer la surveillance de son exploitation, dit un jour à Henriette :
— J'ai, depuis quelques jours, un projet que je désire mettre à exécution , et sur lequel je veux le consulter.
J'ai besoin de quelqu'un qui me reml)lace : Charles use à Paris sa jeunesse à se présenter dans les antichambres ; je veux le faire venir. Qu'il soit ou qu'il ne soit pas mon lils , je l'aime comme s'il l'était ; il partagera monaffeclion avec le tien ; je lui donnerai la moitié de ma fortune et garderai l'autre à ton enfant :
et, lorsqu'il sera ici, je chercherai à éclaircir un mystère qui me tourmente.
Le général parla ainsi; mais il y avait bien plus d'habitude de phrases toutes faites que de vrai besoin d'une affeclion et de désir de s'éclairer, dans ce discours. Un homme lui elait nécessaire; il préférait son fils adoptif , voilà tout.
Il y avait sur la naissance de ce jeune homme un doute (|ui l'avait torture; il n'y pouvait paraître indillVrentetilen parlait, voilà tout encore: mais ce n'était plus cette anxiété douloureuse d'autrefois, cette épouvante d'avoir compromis le smi de son lils ou celui d'un étranger. La goutte avait pris beaucoup de place dans la sensibilité du général ; le piquet et le trictrac avaient nui à l'intérêt de son entant. Cependant Henriette accepta avec joie; elleparla avec chaleur du besoin de découvrir la véritable existence de Charles. Elle laissa voirqu'elle désirait qu'il fût le lils de d'Aspert. C'est que peutêtre, sans s'en rendre compte, elle s'apercev'ait du désintérêt de son mari aux choses de cœur; c'est qu'elle avait devine qu'ils n'étaient plus au même point que le jour où elle s'était donnée à lui ; qu'arrive à considérer sans émotion la situation extraordinaire où il était visà-vis de Charles, il pourrait bien regarder avec déplaisir celle où il était vis-à-vis d'elle. En cU'cl, quelquefois le général, quand il i)eusait.
LE MAGNETISEUR.
et cela ne lui arrivait |ias souvent, se dépitait de sa singulière position, entre un jeune lionime, qui peut-être était sou fils, et un enfant dont le père était inconnu. 11 se rappelait la promesse de Lussay, et voyant que Lussay laissait dormir aussi son ressentiment de |>ôre, il se disait qu'il avait tort de s'occuper de choses qui ne pouvaient être que du chagrin; alors il desirait Bizot, l'envoyait chercher, et retrouvait dans un piquet de six rois le calme qui l'avait un moment abandonné.
Cependant Charles l'ut niande; il annonça sou arrivée pour un temps éloigné, et on l'attendit patiemment sans trop d'inquiétude et sans nul empressement. M""" Bizot seule s'informa s'il était aimable, s'il était beau, s'il pinçait de la guitare. A toutes ces questions, personne ne pouvait repondie. D'Aspert disait qu'il était brave, et Henriette, qui avait lu les lettres qu'il écrivait à son mari , assurait qu'il semblait fort instruit. Lussay, qui l'avait vu quelquefois lorsqu'il quitta l'école et partit pour l'armée, se rappela que c'était une sorte d'Hercule, sur lequel le magnétisme serait probablement impuissant.
Tandis qu'on l'attendait , le malaise du général augmenta ; il en fut réduit à ne plus quitter son fauteuil, et ses affaires souffrirent de cette maladie. 11 se fâcha presque contre Charles ; il le trouva ingrat et lui écrivit une lettre qui lui eilt paru dure quelques années auparavant , et dans laquelle il lui disait de faire un choix , d'accepter ou de refuser iiettemeni ses propositions, presque avec le ton dont on se sert vis-à-vis d'un commis.
La lettre partit, et le lendemain , l'humeur de d'Aspert s'aigrissanl avec la goutte, il accepta presque les propositions d'un régisseur , assurant que Charles était un Parisien qui refuserait. Ce ne fut que sur les représentations d'Henriette qu'il attendit le temps nécessaire pour laisser arriver une réponse. Mais il n'en fit pas moins préparer le logement du régisseur, en grondant contre les jeunes gens, en se souciant à peine de l'intérêt qu'il avait pris à celui-ci.
Un soir, c'était déjà dans le mois de septembre, le vent des
équinoxes soufflait avec violence, et s'engouffrait dans la vallée du Tremblay; il était dix heures ; Bizot et sa femme étaient à la forge ; la soirée avait fini de bonne heure, car on avait cause au lieu de jouer ; chacun s'était retiré dans sa chambre; le général, très-souffrant et privé de sommeil depuis quelques jours, avait pris, d'après le conseil de Lussay, un grain d'opium pour se faire dormir. L'opium a une telle réputation de faire dormir, que d'Aspert l'avait accepté, quoiqu'il lui eùl été conseillé par Lussay. Celui-ci avait regagné aussi son appartement, où il reposait de fatigue, car toute la journée il avait couru les cabanes et les villages des environs. M. et M°"= Bizot dormaient côte à côte d'ennui l'un de l'autre. Une seule lumière veillait dans la maison ; c'était dans la chambre d'Henriette. La conversation lui avait laissé de l'émotion. Cependant ce n'était rien qui, en apparence, dut exciter le souvenir d'une femme jeune et belle. Le délai pour la réponse de Charles était expiré le jour même, el le généi'al avait annoncé avec humeur qu'il en unirait le lendemain avec le régisseur. Ou avait
Ile avait omeit sa [enctre poui' dei
aussi beaucoup parlé d'une sourde agitation qui se manifestait parmi les ouvriers et les charbonniers de la forêt. Il parait qu'on avait lu le ConslilutioHuel, tout haut, dans les cabarets , les orateurs, c'est-àdire les liseurs, montes debout sur les tables. Lussay avait crié a la révolution ; d'Aspert, dont les affaires allaient plus mal tous les jours, dont les produits diminuaient sensiblement, et qui n'arrivait jamais à confectionner à temps les fournitures qui lui étaient demandées; d'Aspert avait dit qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'on pensât à se révolter contre un gouvernement qui ruinait l'industrie ; on s'était échauffé, on s'était dit des mots piquants. Lussay avait été jusqu'à faire entendie qu'il n'était pas étonnant que ceux qui ne devaient leur élévation qu'au mouvement désordonné de la révolution en accueillissent
favorablement les moindres symptômes. Le général avait répliqué que chacun s'était élevé selon ses talents; Lussay avait haussé les épaules , et d'Aspert avait répliqué sèchement qu'il n'y avait eu de désappointés que ceux qui prenaient pour talents des rêveries absurdes ; Lussay avait répondu : Absurdes pour ceux qui ne les comprennent pas ; d'Aspert avait dit amère.ment : Les résultats font foi de leur sublimité. Un regard d'Henriette les avait arrêtes tous deux. Pendant ce temps, Bizot s'était imperturbablement nettoyé les dents avec sou cure-dents; M"' Bizot avait bâillé , car elle n'avait pas parlé , el elle aimait à s'occuper.
On s'était quittés, sinon fâchés, du moins désireux de se séparer.
Henriette , retirée chez elle, pensait à ce qui venait d'avoir lieu; elle ne pouvait donner à ses reflexions un texte bien formel ; elle n'analysait pas dans toute sa portée ce changement fâcheux de son mari ; elle ne voyait pas dans ces petites contrariétés d'opinion un germe de désunion ; mais elle était inquiète; elle eût désiré un événement étranger à tous ces intérêts et qui eût absorbé l'attention des autres et la sienne propre , une de ces histoires qui s'ajoutent à la pluie et au beau temps , pour éviter des conversations qui ne peuvent être que surabondamment ennuyeuses ou dangereusement intéressantes. Tout cela , et peut-être aussi ce vent d'automne qui brasse le sang dans le cœur, l'avait tellement agitée, qu'elle avait ouvert sa fenêtre pour demander du calme au froid de la nuit. Le vent éparpillait ses cheveux et chassait sur la surface du lac des feuilles qui traversaient l'air comme des êtres animés. Peu à peu la pensée d'Henriette s'était absorbée dans la contemplation ; elle regardait les nuages et écoulait les plaintes du vent. Sa tête s'était appesantie; elle sentait le sommeil la gagner, et n'avait ni la force ni la volonté d'aller l'attendre dans son lit : il lui eùl fallu quitter celte place, cette harmonie sauvage, ce spectacle. Tout à coup elle tressaille ; il lui a semblé que le pas d'un cheval a lésonné à quelques pas de la maison ; elle écoute et n'entend plus rien. Le vent tourbillonnait dans la vallée, et déjà la pluie, qu'elle n'avail pas senlie, tombait froide et tamisée sur sa tête. Elle veut se retirer, lorsqu'une haleine de vent forte et continue passe dans la di-