XI. — IN NOIVEAI-VESC
Quand le jour commença à se montrer, Henriette, que l'émotion avait brisée, se laissa aller au sommeil; elle dormit assez tard. Enfin, un bruit extraordinaire dans la maison l'éveilla, et, parmi les voix qui parlaient bruyamment, elle reconnut celle de son mari qui l'appelait avec une espèce d'impatience joyeuse. Elle se leva sur .son séant, et, rappelant ses idées encore engourdies, elle se demanda si ce qui lui semblait s'être passé durant cette nuit était un rêve ou une réalité; elle regarda ses mains, elles étaient blanches et pures ; elle courut à la cuvette où il lui semblait qu'elle les avait lavées : il n'y avait rien. Elle crut se rappeler que, dans son effroi de ce sang, elle avait jeté par la fenêtre l'eau dont elle s'était servie; elle y regarda, elle regarda aussi à la place où elle croyait avoir eu cet entretien ; mais elle remartiua que, par une habitude assez commune dans les forges, mais inusitée au Tiemblav, on avait affermi le terrain détrempé par la phiie en y répandant de la cendre de charbon. Elle allait peut-être se livrer à une plus minutieuse recherche de ses souvenirs, lorsqu'on l'appela de nouveau. Elle descendit, bien persuadée qu'un rêve affreux l'avait poursuivie. En entrant dans la salle a manger, sou mari lui
— Henriette! Henriette! c'est Charles Dumont... enfin c'est lui! Charles Dumont avait trente ans; toute sa personne avait quelque
chose de posé qui n'était ni calme ni froid; cet air n'était pas une nature, c'était un parti pris de ne rien laisser arriver au visage des mouvements du cœur; rien n'attestait dans la souplesse de sa t-aille la force athlétique dont Lussay avait parlé; son visage n'avait de remarquable que la beauté de ses yeux et l'éclat de ses dents. Il s'iuclina devant Henriette; elle lui rendit cérémonieusement son salut.
— Eh bien ! dit d'Aspert, est-ce ainsi que vous faites connaissance? tu reçois Charles comme s'il était un étranger, toi qui m'as tant pressé de le faire venir!
— Ah ! dit Charles, madame a daigné souhaiter ma venue '
— Elle devait être un plaisir et un avantage pour mon mari; à ce litre je devais le désirer.
— C'est bon ! c'est bon! dit d'Aspert, vous vous ferez tous ces compliments une autre fois. Ouand tu es arrivée, il uous racontait comment il était parvenu jusqu'ici : il a voyagé toute la nuit à traver.'; la forêt; il s'est égare, et, lorsqu'il a enfin trouvé la forge, il etaiS . mouillé'comme s'il était tombe dans le lac.
Henriette tressaillit et regarda Charles Dumont; elle ne trouva rien de particulier sur son visage, quoiqu'il l'observât en ce moment.
— Et comment a-t-on logé monsieur? dit Henriette.
— Lorsque je suis arrivé, madame, repondit Charles, tout le nionilo dormait ici ; j'ai trouve un ouvrier éveille ; il m'a demande si je n'étais pas le résisseur qu'on attendait; je lui ai dit que c'était moi; il a appelé un domestique qui m'a conduit dans un corps de logis où j'ai trouvé un appartement préparé.
— Ce n'était pas pour vous! dit Henriette, il n'est pas conven;tble ; il y en a dans la maison.
— Dans la maistui ! dit Charles avec une légère altération dans la voix ; non, c'est inutile, je me trouve très-bien où je suis, mieux que je n'ai jam:iis été; d'ailleurs, pour la surveillance des ouvriers, cela me sera plus commode pour entrer et sortir à toute heure, surtout lorsqu'ils travailleront la nuit.
— Comme tu voudras, dit le général, car l'etaWissemenl a besoin de surveillance; tout va de travers; ou perd la moitié des journées.
— J'ai cru le voir, dit Charles, aussi j'ai donne dejù tiuelques ordres.
Ah ! s'il n'avait pas fait un temps si affreux, dit d Asperl, j aulis essayé de sortir pour te montrer moi-même mes ateliers: mais,
dans ce maudit pays, dès qu'il a plu un quart d'heure, on enfonce dans
la terre jusqu'à la cheville.
— Pas du moins devant la maison, dit Charles; j'ai tâche de la
LE MAGNETISEUR.
lendre abordable; j'y ai fait répandre queliiiics toml)creaux de ceiidii's ol de scoiies.
— C'est vous, dit vivement Henriette, qni avez fui! couvrir la terre de ces cendres?
— C'est bien noir, n'est-ce pas, madame, répondit Cliarles, comme s'il disait quelque vérité solennelle; mais cela vaut mieux que.... H s'arrêta, regarda Henriette. ... elle le dévorait des yeux. — Cela vaut mieux que de la boue.
Henriette crut un moment que cette phrase allait finir par ces mots : y^ul mieux que du sang.
— Beaucoup mieux, dit madame Bizot, qui, n'ayant pas pris part à la conversation depuis deux minutes, croyait avoir suffisamment fait preuve de discrétion et laissé assez de plaee^aux épancbements de famille. Puis elle ajouta : Profitons-en pour faire un tour de promenade avant le déjeuner.
— Oh! dit d'.\spert, madame Bizot, madame Bizot, nenousenlevez pas Charles sitôt.... plus tard, plus tard, vous en ferez ce que vous voudrez, et il se laissa aller à. rire. Bizot, le mari de M"' Bizot, rit eu écho. Voyons, reprit le général, Henriette, donne-moi ton bras; loi Charles, aussi; je vais tâcher de me traîner jusqu'à la porte.
On l'aida à se lever; il remit à sa femme la canne qui lui servait à la fois d'appui et de signal ; car c'était avec cette canne qu'il frappait violemment le parquet lorsqu'il voulait appeler; et, appuyé sur les deux bras qu'il avait demandés, il sortit de la salle à manger. Arrivé devant la porte, il quitta le bras de Charles, et, soutenu seulement par sa femme, il montra de la main les divers ateliers qu'on voyait de toutes parts fumer autour de la maison. Charles l'écoutait et suivait attentivement ces désignations. D'Aspert , animé par sa description , avait quitté aussi le bras d'Henriette et s'était avancé de quelques pas, sans appui ni aide; et Henriette, profondément préoccupée, creusait avec le bout de la canne de son mari la place sur laquelle ils étaient. Charles, en écoutant d'.4spert, avait passé à côté d'elle; il lui arrêta la main et lui dit à voix basse :
— Pourquoi creuser ces cendres pour demander un secret à la terre ?
— C'était donc vous? dit Henriette en le regardant d'un air de surprise et presque d'épouvante.
— Pourquoi, dit Charles, demander son secret à un homme? Homme et terre ne vous apprendraient peut-être qu'un secret de sang.
Henriette demeura stupéfaite; Charles s'éloigna pour se replacer à côté de d'Aspert; et M""" Bizot, qui guettait l'instant favorable de faire les confidences, s'empara du bras d'Henriette en lui disant tout bas:
— Il est vraiment fort bien. Quelque chose de distingué et de résolu, de jolis pieds, des mains charmantes. Il paraît qu'il s'est blessé à la niaiti droite, car elle est enveloppée dans une soie noire.
Par une idée soudaine, Henriette regarda son bras à l'endroit où Charles venait de le saisir : il y avait du sang. Elle poussa un cri et laissa tomber la canne de son mari. Il se retourna à ce cri ; Henriette était pâle et tremblante.
— Eh bienl qu'as-tu? dit le général. Madame Bizot, Charles, secourez-la elle est p;\le à mourir... Voyez, voyez, elle nie quitte,
elle emporte ma canne; je ne puis faire un pas pour aller à elle. Bizot, donnez-moi votre bras... Allons, il n'y a que vous qui preniez soin de moi.
Que de paroles indifférentes qui n'arrivèrent que comme des sons à l'orrille de Lussay et des Bizot, et qui tombèrent brûlantes et acérées dans le cœur d'Henriette ! elles lui parurent avoir une signification fatale. Ce mari abandonné et laissé sans appui fut comme un emblème vivant de l'avenir. Elle en eut peur; elle voulut y résister et lui donner un démenti; elle ramassa la canne, elle se rapprocha de d'Aspert et lui présenta le bras.
— Vous avez du sang à la main, lui dit-il.
— Ce n'est rien ; je me serai blessée, piquée, répondit-elle en cachaiit furtivement sa main dans la poche de son tablier.
Elle mentait. Pauvre femme ! qui croyait, en marchant à côté de son mari, se rapprocher de lui, se mettre sous sa protection contre une émotion ino;i\e, contre un sentiment de curiosité et d'effroi qui la dominait, et qui l\ii faisait faire un mensonge. La séparation était commencée. Elle créiit un secret entre elle et un étranger à l'iusu de son mari. Quel secrel'i lira-t-on ; des mots indifférents commentés par l'imagination et ivii semblaient se rapporter à un rêve ; une folie qu'elle aurait eu lioile de raconter un instant avant. Ce n'était rien ; maisc'était quelque Cose puisqu'elle le cachait. C'était quelque chose, «ar ce n'était plus ^ontc qui l'empêchait de parler, c'était peur, c'était
peut-être pitié. Mon Dieu I que celte femme aurait voulu être seule 1 quel bienfait pour elle que la solitude! Henriette en était encore ù ce |)oiut ou la solitude porte bon conseil.
On annonça que le déjeuner était servi.
On rentra, on se mit à table, on cau^a beaucoup. Charles perdit dans la conversation cette teinte singulière qui avait frappé Henrielle. Il débita toutes les nouvelles de Paris avec une bonne grâce parfaite ; dit les véritables modes à M""" Bizot ; le nombre exact des abonnés du Constitulionnel à M. Bizot; rendit compte ù M. de Lussay de quelques ouvrages nouveaux; au général, de la position de ses anciens camarades. Il s'acquitta de ces mille devoirs de civilité réciproque qu'on se doit entre gens assis à la même table, avec une aisance pleine de savoir-vivre. Il parut charmant et distingué à tout le monde ; Henriette ne le trouva plus que commun. Le général enchanté finit par lui dire :
— Tu nous conteras l'histoire de ta captivité.
— C'est une triste histoire, répondit Charles ; une suite de misères, oti le froid et la faim jouent le premier rôle.
— Eh bien ! celle de ta jeunesse, car c'est à peine si nous la savons, reprit d'Aspert en clignant des yeux et regardant sa femme d'un air d'intelligence.
— C'est une pauvre histoire, répondit encore Charles, celle d'un écolier.
— Eh bien, ajouta d'Aspert, et annonçant de l'œil à sa femme toute la finesse de l'à-propos, lu nous parleras de ton enfance.
— Mon enfance, dit Charles en devenant pensif, mon enfance, c'est une histoire presque oubliée. J'ai toujours été surpris de celte absence de mes premiers souvenirs. Quelques faits çà et là, quelques noms de l'identité desquels je ne répondrais pas. C'est que je crois vraiment que ces souvenirs d'enfance , qu'on dit si forts, n'ont une si longue durée et ne se gravent si profondément dans le souvenir que parce qu'on les renouvelle sans cesse. La conversation d'une mère ou d'un père avec son fils; celle d'un camarade d'enfance, en retournant souvent en arrière, y recreusent l'impression qui s'efface, et la rendent durable. Mais moi, orphelin et errant, je n'ai ni père ni mère, je n'ai pas eu d'amis d'enfance. J'ai oublié... oublié...
En parlant ainsi, Charles s'était presque attendri ; tout le monde l'écoutait dans un doux silence : il y avait deux cœurs qui pali)itaient en suivant ses regards penchés vers le passé, comme vers un abîme ou i| ne voyait plus. Charles s'aperçut qu'on l'observait; il reprit avec effusion :
— Beaucoup oublié ! excepté que vous m'avez recueilli et protégé, général, et Dieu me maudisse, ajouia-t-il avec force et d'une voix qui fit frissonner Henriette, car c'était la voix qu'elle avait entendue dans la nuit. Dieu me maudisse si j'oublie jamais que je dois vous respecter comme un père !
D'Aspert lui lendit la main, et la dernière larme de cœur qui eilt échappé à la goutte et à la province coula de ses yeux. Les Bizot trouvèrent ce mouvement sublime. Henriette pensa qu'il était exagère, s'il ne cachait pas une intention secrète. Pourquoi pensait-elle cela?
— C'est bien, c'est bien, dit d'Aspert, nous t'aiderons un peu et nous repasserons ensemble nos souvenirs; qui sait si nous n'y trouverons pas quelque événement bizarre, singulier, inatlendu?
— Ah I dit Chailes, ma vie est tout unie. Je n'y sais pas d'événements qui ne soient dans la vie de tout le monde, et surtout dans celle d'un soldat.
— Comment ! dit Henriette, pas un ?...
— Pas un, du moins, que je puisse conter; car, si dans ma vie il y a des heures fatales... elles ne m'appartiennent pas; je ne puis les dire à personne.
— Il y en a peut-êlre une bien éloignée, dit d'Aspert, levenant toujours à son tint.
— Ou peut-être bien rapprochée, dit Henriette en regardant Charles.
— Qui sait? reprit-il, peut-être je suis un fou et j'ai cru à des fantômes. Ne riez pas, madame Bizot, je crois aux revenants, j'en ai vu... vous en avez vu, vous en voyez |ieul-ctre un. Est-ce que je n'ai point passé pour mort? et me voilà. Qui sait d'où je reviens ? peut-être de la tombe oii l'on m'a cru, où l'on me croit sans doute encore. Et si vous soupçonniez tout ce que savent les morts I...
— Mon Dieu!... mon Dieu!... qu'avez-vous, madame d'.-^spert? s'écria madame Bizot.... comme vous voilà pale!
— Rien... lien, dit-ille en souriant cruellement... Je suis malade, j'ai passé une si mauvaise nuit!... une nuit si affreuse!...
— Et puis, dit d'Aspert qui lui-même avait été trouble de ces paroles
LE MAGNETISEUR.
de Cliailes, qui semblaient faire allusion à cet enfant nécessairement disparu, de quoi diable vicus-tu nous pai'ler de niorls et de revenants, dans un pays qui semble leur terre natale, et dans une maison ou les plafonds ont dix-huit pieds de haut? Voyons, voyons, dis-nous plutôt ce qui t'a d'abord enqjècbé de venir tout de suite.
— Mais des affaires, dit Charles.
— Quelles affaires si graves pour le retenir? Je connais les tiennes, et je n'en vois pas de nature à te faire relarder le plaisir de nous voir.
— Dites donc, général, reprit Charles en riant et lorgnant madame Bizot... que vous n'en voyez plus de cette nature-là.
— Très-drôle, très-drôle! s'écria Bizot, qui n'avait pas encore parlé et qui éclata de rire. — Ah! farceur, farceur... c'est bon... c'est bon... il faut que jeunesse se passe.
C'était le premier mot qu'il eût compris ; M. Bizot ayant ri, d'Aspert en rit aussi; M"" Bizot parvint à rougir. Henriette fut blessée. Pourquoi? Cette plaisanterie ne la touchait nullement; le regard qu'il avait adressé à M"» Bizot, impertinent pour celle-ci, était une marque que Charles ne les traitait pas du même ton. Cependant elle trouva la plaisanterie grossière ; elle la trouva surtout déplacée ; elle dérangeait assurément quelque chose dans les idées d'Henriette ; peut-être un portrait qu'il fallait défaire. On eût dit une déception. La conversation continua longtemps après le déjeuner et autour de la table. On but du Champagne par extraordinaire ; Charles fut d'une gaieté charmante el déplut de plus en plus ii Henriette. Quatre heures après son arrivée, elle le tenait pour un de ces hommes vulgairement distingués qui font les délices des salons. — Il ne nous sera bon à rien, se dit-elle. Il s'ennuiera bientôt dans notre solitude. 11 lui faut des bals, des concerts, des soirées, cet Clernel échange d'idées qui les renouvelle dans les têtes les plus vides, tant on en jette chaque jour sur la place de Paris. Ici, où chacun n'a de ressource que soi-même, il sera bientôt au bout de sa provision, et il deviendra... qui sait? Henriette regarda autour d'elle et répugna cependant à le descendre, du premier coup, à la goutte de d'Aspert ou à l'oblusilé de Bizot. Pendant qu'elle pensait ainsi, le général avait fait apporter les registres de la forge ; il les montrait à Charles, qui les examinait sérieusement. Henriette fut toute surprise de lui entendre nommer avec une facilité toute marchande les livres dont il s'occupait. La main-courante n'était pas à jour; le journal, le grand-livre, le livre de caisse étaient en désordre; les articles étaient mal passés ; on avait jeté i\ profusion, à l'article profits et pertes, les dépenses qu'on n'avait pas pu justilier. D'Aspert écoutait et admirait sans trop coniprentlre; quant à Bizot, il trépignait de satisfaction... C'est cela... c'est cela, criait-il. M""' Bizot s'avisa de dire tout bas à Henriette :
— Mais c'est un homme précieux.
— Oui, répondit celle-ci, avec un accent et une façon de voix qui jouaient admirablement le ton goguenard du populaire parisien ; oui, militaire aimable et bon calculateur.
Madame Bizot, étouffée d'admiration, ne comprit pas et reprit :
— Et peut-être il joue de la guitare.
— Je vous jure, s'écria Henriette avec une solennité sardonique, je vous jure qu'il eu joue; il doit en jouer.
Si elleavaitosé, elle le lui auraitdemandé. C'est unechose remarquable combien les femmes aiment peu les hommes généralement instruils et délestent particulièrement les hommes utiles. Soit que leur tact plus délicat leur apprenne tout de suite qu'un esprit qui embrasse trop de choses n'a de snpériorilé dans aucune, soit que leur intelligence fine, mais étroite, se fatigue à suivre ces hommes dans tout ce qu'ils savent, elles préfèrent d'ordinaire ceux que distinguent une spécialité trèstranchée, un talent transcendant, une qualité portée au plus haut degré, mais isolée : comme si leur amour, manquant d'étendue, ne s'élevait à la hauteur de l'objet aimé, qu'à la condition de ne s'adresser qu'à une seule chose. Quant à leur haine pour les hommes utiles, elle s'explique de soi : l'utilité emporte avec elle une foule d'occupations, de pensées, d'efforts où elles n'entrent pour rien. Elles ne viennent alors qu'en partage dans la vie; et venir en partage, ce n'est pas être aimée, d'après les femmes. L'égoisme de l'amour, je n'ose pas dire l'égoisnie de la femme, compte comme ennemi tout ce qui ne l'intéresse pas, et je crois qu'elles préféreraient un homme qui donnerait une heure jar jour à une rivale, à un homme qui donnerait quatre heures à des affaires d'inlérét. On entre en lulle avec une rivale; on lui l'ait du mal, on la perd, on la tue ; entiii on s'occupe : mais une balle d'indigo ou un report, c'est mortel : on n'y peut rien. Remarquez aussi comme elles font choix dans les vices. Rien ne leur répugne comme un avare; el elles pardonnent au joueur qui leur impose la misère, quand l'autre
ne les condamnait qu'à la privation. Ce n'est pas, quoi qu'elles disent, parce qu'il y a un dianie violent, une sorte de grandeur dans les lutles du jeu ; c'est parce que ce vice a la chance de leur ramener leur amant par la ruine; de le leur ramener bien esclave, bien repentant, tout à elles. Ceci soit dit [lOur la plupart des femmes, pour celles qui obéissent à la nature égoisle du sexe. Puis il y a celles qui suivent les modes en faitd'amanis; les femmes qui ont aimé lesabbes, les mousquetaires; les femmes qui ont aimé les encyclopédistes, celles (|ui ont aimé les jacobins, les farauds, les sous-lieutenants, les capitaines de hus.sards et les colonels en demi-solde. Les sous-lieutenants datent de Michu, les capitaines de hussards d'Elleviou ; c'est M. Scribe qui a fait le succès des colonels. Combien ont possédé de jolies tètes blondes et roses qui se détournaient avec mépris de quelque beau jeune homme, vers leur mouslache requinquée, sous l'inspiration d'un couplet du Gymnase! coujbien ont épousé de fortes fournisseuses et qui devraient une bonne commission à Scribe et à Gonthier! 11 y a les femmes à imagination, à qui il faut un homme conmie elles le révent, qui n'en admettent pas d'autre dans la possibilité de leur amour, et qui, ne trouvant jamais ce qu'elles inventent, finissent par se livrer à quelque goujat qu'elles habillent dans leur tête de toutes les qualités qu'elles exigent; maraud qui, à la première épreuve, leur reste nu dans les mains.
Je ne saurais vous dire à laquelle de ces classes appartenait Henriette; mais je crois qu'il y avait dans elle un peu de ces trois espèces de femmes : et d'abord, prête à se donner tout entière de ses sentiments et à chaque instant de sa vie, elle répugnait à l'idée de n'occuper la pensée d'un amant qu'aux heures de loisir : vierge de cœur, elle ne trouvait jias la partie égale avec un homme qui parlait légèrement d'aflaires d'amour. En second lieu, la mode du militaire n'eût pas été passée, qu'il n'était pas rationnel qu'avec un mari gênerai elle écoutât un galant commandant. Ceci était de l'empire, dans les jours de règne de l'aide de camp. A l'époque dont nous écrivons, lord Byron jetait au monde le Corsaire, Lara, Hugo el Parisina; enfin toute sa fatale poésie : les hommes pâles, avec de grands yeux qui vibraient, commençaient à être de prix. Charles était d'abord entre dans la connaissance d'Henriette avec quelque chose de cette tournure surnaturelle; mais l'illusion n'avait pas dure au delà d'une heure, et Henriette était arrivée à ce point de faire deux choses devant lesquelles elle avait reculé jusque-là : la première, de dire à son mari sa rencontre de la nuit; la seconde, de faire venir son fils sur-le-champ.
Mais, avant d'aller plus loin, quelle femme, dira-t-on, est celte Henriette qui pense tout cela, qui s'engoue el se dégoûte d'un homme à la première vue et le pèse si exactement pour ce qu'il peut lui être? C'est qu'Henriette ne pensait pas un mot de tout cela; c'est que rien de tout cela n'était dans son cœur, si ce n'est comme la fleur large et éblouissante est dans sa graine imperceptible ; c'est que ce germe, que nous avons développé avant le temps, n'était peut-être pas tombe dans son âme, ou que nous l'y avons fait éclore très-imprudemment, lorsque peut-être il y devait mourir. Non, Henriette n'avait rien calculé, rien raisonné; elle avait senti dû bien-être et du malaise tour à tour, mais sans y donner de motif, sans le voir, sans le soupçonner, el cependant toujours avec peur de ce bien-être, avec sécurité dans son humeur. A travers tous ses instincts, l'instinct du repos, l'instinct du devoir lui demandait que Charles lui déplût; il lui déplaisait : aussi, à l'instant même, ses actions reprirentleur marche naturelle, leur cours habituel. Elle décida, nous l'avons dit, qu'elle allait faire venir son fils, et que, le jour même, elle dirait au général ce qui s'était passé durant la nuit. Elle sortit un instant et rentra bientôt, en tenant un enfant charmant par la main. L'entrée d'un enfant appartenant à une jeune femme est presque toujours un moment agréable pour elle. Il n'est pas de ruslre si mal avisé qui ne le trouve gentil, qui ne veuille le caresser, le baiser, l'etïaroucher de ses favoris roux ou lui demander une risette. Mais quand Henriette parut, un embarras terrible s'empara de tout le monde. Lussay, qui n'était guère de ce qui se passait autour de lui, devint sombre et sembla réprimer un mouvement de rage; d'Aspert rougit avec humeur. Quant ;^madame Bizot, elle était trop femme pour venir au secours d'une amie en présence d'un homme qui pouvait choisir entre elles : Bizot seul fut convenable ; sa bêtise avait ([uelquefois du cœur.
— Eh ! eh I cria-t-il, mon gros Henri, que te voilà superbe avec les souliers rouges ! Cominenl! tu ne dis pas bonjour à papa?
Henriette avait ete suffoquée de l'effet qu'avait produit son entrée. Tout son malheur s'y était retracé dans l'embarras de son père et de sou mari, dans le perfide silence de madame Bizot. Elle espéra que les exclamations de Bizot donneraient un cours naturel à la conversation, (lu'oii embrasserait l'eiilaut et qu'il n'eu serait plus question; mais
LE MAGNETISEUR.
Henri, les yeux fixés sur Charles, n'avait point répondu ;\ l'appel qu'on lui avait fait; il n'avait pas été embrasser le général; il s'était enveloppé dans la robe de sa mère; et, en montrant Charles du doigt, il s'était écrié en tremblant :
— Qui ça ? maman, qui ça?
Henriette, troublée, confuse, le cœur serré, le rouge sur le front, se sentit près de défaillir. Elle porta un regard de prière autour d'elle, et, ne voyant personne venir à son aide, elle trouva en elle seule la force que Dieu envoie souvent a ceux qu'on abandonne; elle releva la tête et répondit à la question de l'enfant plutôt pour ceux qui étaient là que pour lui :
— C'est votre frère, Henri, c'est le premier enfant d'adoption du général.
Et, en disant ces mots, elle posa ses yeux avec une dignité triste, mais forte, sur le visage de Charles, qu'elle n'avait osé envisager jusque-là. Charles regardait l'enfant aussi avidement que l'enfant le regardait, et deux larmes de celles qui viennent furtivement aux yeux et tombent sur le visage avant qu'on ait pu les cacher, deux larmes lui traversèrent le visage. Il les sentit, et de sa main blessée il les voulut effacer : pour les mieux cacher, il prit l'enfant et l'embrassa. Mais sa blessure, ouverte par ce mouvement, avait aussi coulé sur son visage, et quand il remit l'enfant à terre, il était tout barbouillé de sang.
— Vous avez mis du sang à mon fds ! s'écria Henriette en le prenant avec un effroi indicible.
— Moi, dit Charles épouvanté, moi... oui, c'est moi...
— Ce n'est rien ! rien, dit le général, qui avait pris l'enfant, qui avait essuyé son visage, et qui l'embrassait en le calmant.
— 0 général, général... lui dit Charles avec une etïusion touchante... vous êtes le père des orphelins... Malheur, malheur à celui qui serait ingrat I malheur à qui oublierait ce qu'il est et ce que vous êtes !
Lussay était sorti; M°« Bizot se mordit les lèvres d'un air peiné; ce seniiment la dépassait: d'ailleurs, il avait tourné en faveur d'Henriette. Le général fut attendri; il prit l'enfant sur ses genoux, et n'eut plus de honte d'être un honnête homme ; Bizot pleura, et Henriette n'eut plus envie de faire à son mari la confidence qu'elle avait résolue.