XII. — UN TRAIT DE cAr.Acii^r.f
Ce jour si marqué d'émotions contraires fut suivi de jours paisibles et uniformes. Dans la première quinzaine qui suivit son arrivée, Charles ne s'occupa qu'à redonner aux travaux de la forge l'activité qu'ils avaient perdue. Il annonça aux ouvriers que les journées commenceraient à cinq heures du matin et finiraient à sept heures du soir pour ceux dont les travaux n'avaient lieu que le jour; il leur marqua deux heures de repos, fixa le prix des journées, établit un livre de présence, que les ouvriers devaient signer en entrant et en sortant, ou qu'un contre-maître signerait pour eux, en annonçant que les heures d'absence seraient déduites du prix de la journée. Quant à ceux dont les travaux duraient nuit et jour, au lieu de leur laisser faire alternativement vingt-quatre heures de service, il les divisa par escouades qui se relevaient de six heures en six heures. Ceci fit d'abord murmurer les ouvriers, qui ne travaillaient presque jamais pendant la nuit, où les ateliers n'étaient pas .surveillés, et qui se trouvaient avoir le lendemain une journée de libre. Mais un d'entre eux, un flief de fourneau, renommé par sa force et son courage (il avait été soldat et maître d'armes), et précieux par la brutale intrépidité avec laquelle il exécutait les travaux les plus dangereux, ce chef les calma en leur disant que c'était ferveur de jeune homme, qui ne durerait pas huit jours. On eut l'air de se soumettre et l'on fut exact !e premier jour; le second on vint quelques minutes plus tard ; le troisième on gagna un quart d'heure le matin et autant le soir ; à la fin de la semaine, c'était comme avant. Quant aux ouvriers qui devaient se relever de six heures en six heures, ils avaient le soin de laisser tomber le feu des fourneaux une heure à peu près avant de quitter le travail; ceux qui rentraient perdaient une heure à le rallumer; le produit de la quinzaine fut déplorable. Charles ne dit rien. Le jour de la paie arriva.
Chaque ouvrier était accoutumé à recevoir le compte rond de ses journées; ils furent étrangement surpris lorsque l'un se trouva diminué de cinq sous pour deux heures passées a dormir ; celui-là d'une demi-journée qu'il avait employée à rebêcher son petitjardin : aucun ne reçut la sonmie à laquelle il s'était accoutumé sans la gagner. 11 y
eut quelques observations, mais timides; Charles, qui payait lui-même, les repoussa sévèrement. On se tut; mais les ouvriers demeurèrent en masse à la porte du bureau. Ils s'entretenaient vivement, mais à voix basse, lorsque leur espoir, leur chef, le maître d'armes parut ; il s'informa, haussa les épaules .au récit qu'on lui fit, et entra dans le bureau, son vieux bonnet de police sur la tête et un brûle-gueule à la bouche. Charles le regarda fixement et lui dit :
— Il parait que votre tabac est bon.
— Pas mauvais, répondit insolemment l'ouvrier.
— En ce cas, dit Charles, vous ferez bien de le garder pour vous tout seul ; je n'aime pas la pipe.
— C'est juste, dit le soldat ; les officiers des écoles, ça n'aimait ni la fumée de la pipe ni celle du canon.
— ^"oilà votre compte, dit Charles, qui n'eut pas l'air d'avoir entendu, l L'ouvrier prit l'argent en montrant de l'œil à ses camarades le
succès de sa hardiesse; il le compta, et, le reposant froidement sur le bureau, il répondit:
— Ce n'est pas mon compte.
— Voyons, dit Charles. Votre nom?
— Pierre Aubert, dit la Coulrepoiiue, répondit le maître de fourneau en jouant de l'avant-bras en guise d'épée.
— Eh bien, dit Charles, Pierre Aubert dit la Contrepointe, douze journées à quarante sous...
— Ça fait vingt-quatre francs, continua Pierre, vingt-quatre bons francs, ou je ne m'y connais pas.
— Moins soixante heures d'absence, c'est-à-dire cinq journées qui font dix francs. Voilà quatorze francs, c'est votre compte.
— C'est le vùtre, dit le sacripant, mais ce n'est pas le mien; il me faut mes vingt-quatre francs. Je ne suis pas habitué à être traité comme un péquin.
— Nous n'aurons pas de discussion, dit Charles ; voilà vos vingtquatre francs. Vous ne travaillerez plus à la forge.
— Nous verrons, grogna Aubert en empochant l'argent.
— Eh bien ! tas d'imbéciles, dit-il en sortant, j'ai ma somme.
— Oui, répondit un des ouvriers, mais tu n'es plus de la forge, tu es renvoyé.
— Renvoyé ! moi I renvoyé par un blanc-bec, répliqua la Contrepointe en sacrant, crois ça et bois de l'eau. Allons donc, nous le ferons marcher. Viens-nous-en au cabaret, je vous conterai comment on réduit ces frusquelsAà.
Charles avait entendu; mais il avait continué à payer sans se déranger. La Contrepointe s'élail éloigné. Le tour des ouvriers à escouade était venu; leur compte fut encore plus réduit. Charles leur déduisit non-seulement les heures perdues, mais le prix du charbon gâté par . leur faute : ce fut un hourra général. Charles leur répondit simplement:
— C'est a prendre ou à laisser.
— Nous aimons mieux, dirent quelques-uns, faire comme la Contrepointe, avoir toute notre paie et quitter.
— Vous quitterez et vous n'aurez pas votre paie, dit Charles; Aubert n'a fait tort qu'à lui en ne travaillant pas; vous avez fait tort ù l'établissement; si je vous payais, je volerais le général.
— Mais vous avez payé Aubert en le renvoyant.
— Je lui ai fait l'aumône en le renvoyant; car vous pouvez l'avertir de ne plus mettre les pieds ici.
Les ouvriers, intimidés et n'ayant plus leur soutien , prirent leur argent et coururent rejoindre leurs camarades au cabaret. Ils leur contèrent ce qui était arrivé et ce que Charles avait dit de la Contrepointe.
— Sacré nom de nom! s'écria-t-il , le gringalet , l'aumône à moi, l'aumône! Je lui mangerais plutôt le ventre que d'en recevoir l'aumône. Ah! cré nom, nous verrons... foi de maître d'armes, je lui arrache son ruban rouge, s'il me regarde seulement lundi quand je serai à l'ateliçr.
— Tu y retourneras donc?
— Si j'y retournerai! ah ! je te réponds que j'y serai de bonne heure. Nom de nom! je ne sais ce qui me tient d'aller lui couper la figure avec mon marteau.
Charles ne crut pas devoir prévenir le général de ce petit événement ; d'ailleurs il passa presque toute la journée du dimanche à remettre les registres à jour et à répondre à la corresjjondance. Pendant toute cette première quinzaine, il avait à peine paru à l'heure des repas; il n'était guère resté dans le salon que pour y lire, ou y faire une partie d'échecs avec Lussay. Cette impression romanesque du premier jour, qu'il avait produite sur Henriette , s'était à peu près etfacée. Doux , poli, prévenant, il avait repris un caractère uni et facile qui en faisait tout simplement un commensal aimable. Aucun de ces mots à double
LF. MAGNÉTISEUR.
.nilcntc, aiunin de ces resanls signififalifs du premier abord, pas un effort pour éviter un enireiien particulier avec Heinielte. Us s eU.ien trouves seuls presque tous les jours. La première fois, e 'e Uait tremblante de ce qu'elle pensait qu'il allait l"'.,''"^. "«/«"l;"'^ J'f qu'il ne s'empressât de saisir celle occasion; d causa de choses ndifferenles. I.a seconde fois, elle trouva qu'il était exlraordinaiic qu il ne s'expliquât pas sur celle nuit singulière, sur ces paroles mys erieuses prononcées entre eux; puis elle > songea moins, et «''«" ^"^ crut s'être trompée. Elle clieirlia une explication à ce mystère dans la préoccupation de sa pensée; et, au bout de quinze jours Lliares était le dernier homme qui lui parût devoir la troubler. Les Bizot étaient retournés chez eux. Ils devaient revenir : on s'était arrange pour passer l'hiver ensemble. ...
Le lundi vint. A la pointe du jour, tous les ouvriers arrivèrent. Charles était à la porte des ateliers, inscrivant lui-même l'heure de l'entrée La ContrepoSnte se présenta ; mais il passa sans regarder Ch-irles et en sifflant d'un air fort insolent : Charles le laissa passer. En s'inslallant à son fourneau, il se mit à l'ouvrage en disant aux autres :
— 11 a caponné ! vous êtes un fagot de molasses qui ne savez pas comment vous y prendre. , . ,. ...
Après l'entrée des ouvriers, Charles parcourut les ateliers, et, pai un soin qu'il n'avait jamais eu juscpie-là, il avail attaché un ruban à la boutonnière de son habit. Les ouvriers le regardaient avec curiosité quelques-uns avec impertinence. Enfin, il arrivai l'atelier d'Auberl Comme par un enchantement, tous ceux qui étaient â |)ortee de voir cessèrent leur ouvrage et regardèrent du même côté. La Conlrepoinle en vovant venir Charles de loin, s'était mis à siffler, el puis, quand 'celui-ci fut dans son atelier, le drôle se mit â entonner, d une voix de Stentor, une chanson de volontaires de 95, commençant ainsi :
11 (•lait un balaillon Dont l'Arriège est le nom.
Un peiit covps de chasseurs, l\Ia foi qui se peignent dur.
Charles l'arrêta, le considéra un moment et lui demanda d'une voix calme :
—-Que faites-vous là?
Aubert fil semblant de ne pas entendre et enfda le second couplet de sa chanson. Charles répéta sa question.
— Case voit assez, il me semble, répondit l'ouvrier.
— Je vous avais dit que vous ne travailleriez plus ici.
— C'est possible, mais je ne l'ai pas cru.
— Allons, dit Charles qui s'était décidé à être maître de lui, assez d'insolence, et sortez.
— Et qui est-ce qui me fera sortir? dit la Contrepoinle en regardant tous les ouvriers qui se pressaient aux portes.
— Mais, dit Charles, ions ces braves gens, si je le leur ordonne.
— Peut-être, réidiqua Auberl, â condition que je ne le leur défendrai pas.
Charles savait bien que la conduite de cet homme était un parti pi is d'insolence : mais sa nature bouillante l'emporta, el il s'écria :
— .\llons, chassez-moi cet homme !
La Contrepoinle sauta sur une énorme tenaille et cria :
— Le premier qui avance, je le casse ! Tous les ouvriers demeurèrent immobiles.
Charles les regarda d'un air de mépris et dit:
— Alors ce sera moi qui le chasserai. El il s'avança vers Auberl.
— Ne me touchez pas ! dil celui-ci en se reculant, ne me toucliez (pas !
, Je le veux bien, dit Charles, mais sortez à l'instant. [ — Je ne veux pas ! dit Aubert.
— Ah! lu ne veux pas ! s'écria Charles en avançant encore.
— Je vous ai dit de ne pas me toucher ! s'écria la Contrepoinle en levant sa tenaille à deux mains.
Mais, avant qu'il eût achevé ce geste, Charles avait saisi la tenaille et l'avait arrachée â Aubert.
— Sorlirez-vous ? s'écria-t-il.
— Non! sacré nom! je ne sortirai pas, répondit celuici furieux et pensant qu'il n'avait été désarmé que par surprise; non, il ne sera pas dit qu'un blanc-bec m'aura fait reculer.
Charles s'avança vers lui, et, le regardant en face, il lui dit d'une voix terrible, mais sourde :
— Écoutez, je vous répète de sortir: et suitout je vous avertis de
ne pas ajouter un mot qui soit une insidle, car ce ne sera plus alors pour \oiis chasser que je nieltrai la main sur vous.
— Eh bien ! qu'est-ce que j'ai dil? répliqua Auberl, j ai dil blancbec; je le réiiète, vous êtes un blanc-bec.
— Et je vous répèle aussi, dil Charles, qu'il ne s'agit plus de sortir.
— El de quoi s'agit-il donc? dit Aubert.
— Ue me demander pardon.
— \h ' pardon ' dit la Contrepoinle en riant forcement, pardon, demander pardon à monsieur!... Puis s'exaltanl à son tour : Pardon ! pardon! s'ecria-l-il ; tenez, j'ai juré de vous arracher votre ruban; tenez, voilà comme je demande pardon.
Il n'acheva ni son sesle ni sa |)hrase; Charles le saisit a la gorge par sa cravale et l'abaitit à ses pieds. Aubert voulut se relever, mais il était cloué comme sous un arc-boutant de fer.
— Demande pardon, lui dit Charles
— I\on ! non I
— Demande pardon ! répéta le jeune homme furieux.
L'ouvrier se débaltil: il essayait de mordre la main qui le tenait; il raidissait ses bras contre ce bras qui lui pesait comme une montagne; il ne pouvait rien, il rugissait el écumait. Les ouvrieis semblaient terrifiés. Quelques-uns lui crièrent:
— Aubert, Auberl, demande pardon, il te tuera.
11 répondit à cette invitation : , . , ,
— J'aime mieux être tué que de demander pardon a un bâtard !
Le cri de colère qui s'échappa de la poitrine de Charles fit tressaillir tous les ouvriers. ,, r-. u- i
— Eh bien ! soit, répondit-il. Ah! tu m as appelé bâtard! Eh bienl j'écraserai ta lanaue de façon à ce qu'elle ne dise plus ce mot-là.
El dans un accès de rage extravagante, il le traîna vers un martinet qui înii par un des courants d'eau, battait de son poids de six milliers bur'son enclume colossale. Un cri d'épouvante universelle avertit \uberl de ce qui allait lui arriver ; il se débattit, il .se roula comme un serpent, il se buttait à toutes les aspérités de terrain; maisilelail tenu par une main plus forte que le fer, el pas à pas il avançait vers la terrible machine.
— Demande grâce, lui criail-on de partout. Grâce, grâce pour luil Il ne répondaït que par de nouveaux efforts. Enfin il toucha des pieds le bord de l'épouvantable machine. Charles
le retourna d'un seul coup et en approcha sa tête ; le malheureux vit à deux pouces de son front le marteau se lever el retomber avec un bruit qui lui ébranla le crâne; il se prit à crier : A l'assassin! à l'assassin! d'une voix si déchirante, qu'elle domina le bruit du marteau et que les ouvriers s'en émurent.
— Eh bien ! lui dit Charles en le soulevant de terre, demanderas-lu
grâce!
A ce moment la foule des ouvriers s'enir'oiivTît et Hennetle parut.
— Quel est ce bruit? dit-elle, que se passe-t-il ? Charles ouvrit la main el laissa échapper le misérable qui se releva
lentement. . .
— C'est, dit-il en reprenant un ton Iroid, un ouvrier insolenl que je corrige.
On murmura. Aubert voulut s'éloigner, Charles l'arrêta.
— Pas encore, tout n'est pas fini enire nous. Madame, dil-il, cet ouvrier m'a insullé, il faut qu'il me demande pardon.
— Excusez-vous, dit Heiirielte à Aubert. Celui-ci, tenu par Charles, et qui avait senii le cœur près de lui
faillir un instant avant, répondit d'un air brûlai :
— On peut être fâché, quand on se voit ôler son pain.
— Dites quand on ne le gagne pas.
— Eh bien! soit, dit Aubert; excusez-moi, si ce que j'ai dit vous a offensé.
— Assez! lui dit Chartes ; prenez vos habits el sortez. La Contrepoinle obéit en se frappant la tète avec désespoir ; il bouscula quelques ouvriers qui se trouvèrent devant lui.
— Je vous demande sa grâee. dii Henriette.
— Il ne la mérite pas, repondit Chartes, qu'il sorte ! Quant à vous, ajouta-l-il en regardant sévèrement les autres ouvriers, quant à vous qui ne m'avez pas obéi tout à l'heure, vous voyez que je sais comment réduire les récalcitrants! Que l'exemple vous profile!
11 sortit de l'atelier avec Ilenrietie. Elle avait l'air sérieux et boudeur d'une femme qui vient d eue refusée.
Cette scène brutale oU il fallut qu'un homme, qui avait droit d'être obéi sur ses ordres, employât la force pour obtenir obéissance, est plus commune qu'on ne pense dans les rapports des maiU'CS et des ouvriers, surtout dans ces positions où un appel à la loi cl à la pro-
LE MAGNÉTISEUR
toetioii pnliliqiift osl lont à obtenir. Je l'ai dit plus liant, et je le répète ici, il l'aLit ipu' loiile l'orco, de qûcUpie iinuiièie qu'elle puisse s'exereer, :'! quelipie hauteur qu'elle soit placée, ait un cliarme d'enivrement bien extraordinaire; ear il n'est presque personne qui ne soit tenté d'abuser de celle qu'il a. Je ne sais si la nature de l'Iionime est bonne; mais s'il se liouve à sa portée quelque mal à l'aire avec impunité, il s'en empare si rapidement, que je commence à èlre de l'avis de ceux qui la disent méchante et qui, ne pouvant nier les bonnes actions, leur donnent une mauvaise origine et prétendent que l'égoïsme est la source de toutes les vertus. Un de ces moi'alistes me disait un jour : — La pitié, ce sentiment qui, le premier de tons, le seul de tous peut-être, .semble le plus exempt de personnalité, ce sentiment qui nous fait prendre part aux douleurs d'un autre, n'est pas, ce que dit Larochefoucault, nn calcul de l'amour-propre, c'est un iiistilict do l'amour de soi. Jetez un homme blessé et qui se plaint violemment sur un chemin cil il passe beaucoup de monde, quelques-uns le soulageront et beaucoup s'en éloigneront. Enfermez le plus brutal de ceux qui se sont éloignés dans la même chambre que cet homme blessé, et que celui-ci continue ses cris, le second jour, le brutal le soignera. Sera-ce qu'il est devenu \)\us pitoyable? Ce sera qu'il a besoin, pour son repos, de se débarrasser de cris q\ii l'étourdissent. Eh bien ! ceux qui l'auront soulagé dès l'abord, ce sera pour le repos d'une conscience timorée à qui l'on aura appris le sublime et archl-égoïste précepte de la charité chrétienne : Faites aux antres ce que vous voudriez (IjU'on vous fit. Car supposez qu'au lieu d'un homme qui crie, ee soit un porc avec ses vagissements atroces, et mettez à côté la i'eiin«e là plus humaine, de celles qui ne peuvent pas voir pliimef une poule morte : et, au quatrième cri, elle dira : Soulagez cet Anitoal ou aehevez-le. Pourquoi l'aliernative? c'est qu'elle prend soin de ses nerfs sons prétexte de pitié. Peut-être, si ce n'était la morale apprise, le Code pénal, le juge, le gendarme et le bourreau, on eût dit là même chose de l'hon^nie, s'il ei1t crié aussi fort et aussi désagréablement que le poVc. Croyez-vous que ces barbares qui étouffaient les enragés enirc deux matelas avaient pitié des malades et de leurs convulsions décliirantes? Ils avaient peur d'être mordus, voilà tout. Aussi, bien que j'estime fort la morale, je n'ai pas de mépris pour le bourreau, surtout quand je me rappelle (|ue c'est la même main qui a frappé Louis XVI et Robespierre, la royauté et l'anarcliie, ces deux grands ennemis du peuple. Du reste, l'abus de la force physique et individuelle est celui auquel ce peuple, contenu de tous côtés par les liens sociaux, se livre avec le plus de joie lorsqu'il en trouve l'occasion; car c'est JJt'esque le seul où il puisse luiter avec avantage contre le bourgeois suzerain qui le domine. Le faquin en tilbury écrase le manant â pied qui ne se range pas : mais aussi, comme le charretier, armé de son énorme voiture, écrase avec bonheur, non-seulement le faquin en tilbury, mais l'honnête homme en carrosse! Rencontrez la carriole du marcliand de salade qui vous a cédé le pavé, le malin, devant la porte du commissaire de police, rencontrez-la sur une chaussée, à trois lieues de tout gendarme, là où le manche du fouet peut décider de la qnestion, vous n'aurez si élégant phaélon, si beaux anglais qu'il ne faille les jeter dans l'ornière, si vous n'avez le poing bon. En vérité, il n'y a si petite force dont ceux qui la possèdent ne soient tentés de mésuser, que je comprends la retenue de beaucoup de gens à confier des pouvoirs à ceux qui n'en ont pas, et l'indifférence d'un grand nombre sur la qualité lies personnes qui les exercent, se souciant peu d'être gouvernés par î'.Ianc plutôt que par Rouge , et se laissant alors conduire par Tricolore. Du reste, la conduite de l'ouvrier Aubert dans celte affaire est la meilleure preuve de ce que nous avançons; sans doutf il y avait méchanceté dans son projet ; mais si cette méchanceté ne se fût pas crue en passe d'impunité, elle eût rugi secrètement et détesté à la sourdine; elle espéra triompher par une force ordinairement étrangère aux hommes du monde, et peut-être eût-elle obtenu l'avantage, si elle eût rencontré un caractère moins décidé et un bras moins vigoureux. Et véritablement, que serait-il arrivé, si Charles eût été un homme d'une force ordinaire? C'est ce que lui disait Henriette pendant qu'ils regagnaient ensemble la maison.
— Mais, monsieur, disait-elle, quelle que fût la révolle de ce malheureux, était-ce de cette manière qu'il fallait le faire rentrer dans le devoir? ne pouviez- vous ordonner à ses camarades rie le chasser?
— Il me semblait vous avoir dit, madame, qu'ils avaient refusé d'obéir.
— Vous pouviez faire confirmer vos ordres par mon mari.
— Vraiment, dit Charles, et je serais revenu avec un domestique, pour garant de mon autorité?
— Oh ! si c'est une question d'amour-propre, je n'ai plus rien à dire, reprit sèchement Henriette.
— Non, madame, c'est une question de prospérité ou de ruine pour vous; pardon^ je veux dire pour le général. C'était un parti pris de continuer le désordre qui règne ici; et alors, madame, je suppose que cet homme eût désobéi aux ordres du général comme aux miens; qu'eût fait votre mari?
— Il eût appelé, sans doute, les autorités du pays, dit Henriette.
— Pensez-vous qu'un homme comme lui, bravé par un tel misérable, eût allendu jusque-là?
— El qu'eût-il pu faire, lui, malade? reprit Henriette.
— Il eût fait, malade, ce que j'eusse fait .si j'avais été faible et débile, il eût brûlé la cervelle à cet homme.
— Vous l'enssiez fait? dit Henriette à Charles en le regardant avec terreur.
— Oui, madame, répnndit-il. Veuillez m'éeouter, car vous êtes Irritée contre moi, et je vous ai blessce par un refus, au moment où je comprenais que j'allais avoir besoin de votre appui.
— De mon appui ? dit Henriette.
— Oui, madame. La fortune du général se perd : les détails et les preuves de cette ruine imniinenieseraicnt faciles à vous donner. 11 faut une main forte pour la prévenir, une aclivité soutenue ; je ne fais point vanité de ces qualités ; on les apporte en naissant, et on les cultive aisément dans notre métier de soldat. Mais, pour qu'elles puissent être de quelque utilité au gênerai, il faut qu'elles rencontrent une obéissance prompte et absolue. Cette obéissance, le général l'a obtenue longtemi}s, et d'abord parce que l'autorité qu'il exerçait lui appartenait et n'admettait pas de contestation ; ensuite parce que de sa personne il a tout ce qu'il faut pour l'exercer, un caractère ferme, un nom qu'il a toujours fait respecter, toutes choses qui ne sont pas aussi indifférentes qu'on pense a ces classes grossières. Peut-être aussi a-t-il eu l'avantage de n'avoir qu'à maintenir un ordre établi, tandis qu'il faut que je combatte un désordre dont on s'est fait une habitude et un revenu. Que suis-je pour cela î un étranger.
— Étranger ? dit Henriette avec un air de reproche poli, mais point affectueux, vous, le fils adoptif de mon maril
— Oui, madame, dit Charles, un étranger qui n'est que le dépositaire d'une autorité qui ne lui appartient pas; un commis des ordres duquel on peut toujours appeler à un supérieur, ce qu'on ne manquera pas de faire aujourd'hui ; un jeune homme dont on voulait tàter la volonté. Si j'eusse cédé, c'en était fait de ma bonne volonté à vous servir... à servir le général. Et, je vous le répète, madame, il n'y a pas de temps à perdre; les clients de celte maison l'abandonnent; ils prendront d'autres arrangements, et bientôt il ne sera plus temps de les rappeler.
— Vous avez peut-être raison, dit Henriette ; voilà des motifs que vous n'aviez pas besoin de me dire pour que j'en connusse toute la foi'ce. Mais à parler franchement, monsieur, cet amour d'autorité, qui est fort juste sans doute, a été si loin, que vous avez oublié que ma quallié de femnie du maître de celte l'orge pouvait m'y laisser quelques droits, et qu'ayant mis une prière à la place de ces droits, je devais espérer au moins qu'elle serait accueillie.
— Sans doute, madame, et dans toute autre circonstance....
— Oui, dit Henriette amèrement, dans toute autre circonstance où votre Orgueil n'eût pas été inléfessé, vous auriez daigné....
— Non, dit Charles dignement, dans toute autre circonstance où le salut de votre fortune.... de la fortune du général, n'eût pas été compromis.
Henriette sentit qu'elle avait été désobligeante et injuste ; elle en voulut à Chartes. Celui-ci se bâta de continuer :
— J'achève, madame, de vous expliquer ma conduite, et de vous apprendre ce que j'attends de vous. Si je vous eusse accordé celte grâce, sans doute le mal n'eût pas été irréi)arable ; mais c'eût été une lutte éternelle entre votre pitié et ma rigueur. Je n'eusse pas puni une faute, qu'on n'en eût appelé à votre intervention. Pour vous atlendrir, les femmes fussent venues, on eût amené les enfants, les vieil ■ lards infirmes : vous n'y auriez pas résisté ; il n'y a plus de faute devant une femme qui parle du pain de ses enfants, devant des léies blanches qui pleurent ; j'aurais dû résister, au lieu de m'?lti vouloir une fois, vous m'en auriez voulu presque tous les jours. Nous sommes destinés à vivre dans un cercle trop resserré, pour ne pas craindre les misérables motifs d'inimitié qui s'eff'acent dans une vie plus occupée. C'eût été de la contrariété pour vous, du malheur pour moi....
A ce mot, Henriette regarda Charles avec surprise, comme étoimée, de l'entendre dire qu'il trouverait du malheur à la voir contrariée ; mais il la fit vite repentir de ce sentnnent en ajoutant :
LE MAGNÉTISEUR
- nui mndamn. du mallieuv pour moi .l'ùlre obligé de q»»'^'' pUis lord le soi" îl's .llai,..s du ,eueral, que peul-elre .1 faudra cepeudant que je quille demain, si vous ne me venez en auie.
Z f ~on1a lil'aujlî^d; lui ce qu'on a essayé près de vc. TirulaWe^ is-T-vis le vous a jusiice de ma cause, je ne le ferai |.as vis-î Ms de ui si son équité naiurelle, peul-éire déjà i,revenuc ou ;;iLfàdle à s'un'rendre%u-la rù.re, ou si une auuue eela.ree ue lui conseillent pas de s'abstenir dans celle
affaire, et de déclarer ^^ -. : , ; ;
que ma volonté lui est ..,„« :^,jg^^^ .^ $;::Hù
respectable en ce qu'il ". ; 7- '
ne peut exercer des droits dont il a disposé en ma faveur ; ce sera encore la source d'une lutte à laquelle je ne m'exposerai pas. Je quitlerai celle maison, et c'est à vous, madame, que je m'adresse pour prévenir ce mallieur.
— Un grand mallieur pour nous en effet, monsieur, le mallicur de vous perdre, dil Henriette, que loul Charles conlrariaitdans celte affaire, paroles, idées, tenue, diction :
jamais il ne lui avait semblé si déplaisant.
Elle trouvait qu'il parlait majestueusement et savamment d'une misérable affaire, et elle ' cherchait à se fâcher.
Au fond, la dernière phrase de Charles, passant par la bouche d'un Bizot, se serait revêtue des termes suivants : — Entre nous, votre mari est un vieillard que j'aime et que je respecte beaucoup ; mais il baisse un peu, il devient bonhomme nous n'avions pas encore la magnifique expression de vieillard stupide) ; empéchez-le de taire une solliss'.
Henriette le comprenait; mais les expressions couvraient la pensée et la défendaient de tout reproche, et elle se mil à faire del'épigrammeàdéfaut d'indignation; car elle éprouvait quelque honte de se mettre de moitié avec un étranger <n surtout avec Charles, dans cette opinion exprimée sur son mari.
Charles la gêna encore bien plus , lorsqu'il lui dit avec une franchise
tSlI^Sa : - Oui, madame i. Vhcure qu'il est,^n l'état où sont vos affaires, ce serait un malheur de me Peidre- »'i s'agissait ici de choses où il faU.U de grands talents et (les connaissances profondes, j'aurais oflerl la place au premier venu; mas 1 s'a"il de probité et de dévouement, et de ces deux qualités, je c 0 s por der la première autant que personne, ^y'^'^^^'^J^'^ '" Je monde. Ainsi, madame, je vous en supplie, proiegez-moi , j ui appelle à votre tendresse pour votre mnn à voire raison.
— Et sans doute aussi ù mon iutércl? dit Henriette.
-Madame répondit Charles froidement, madame. je n'a, eu celte ini7re ni dans mes paroles ni dans ma pensée. Quoi qu'on m a, di de vous quoi que 'en aie pu croire, j'en sais deja assez pour voir
que ma cause est perdue, si ce n'est que ce motif qui vous porte à la
^'^Krinols, il la salua et se relira, la laissant assez incertaine de ce
''"S qVèSe c'î'ose'sembîè étrange dans le ton de ces deux personnes entre elles il ne faut pas oublier qu'au moindre air de solennité de Ch- ries l'histoire de la nuit où Henriette croyait qu il lui ela.l ï;;;Svienail aussitôt . l'esprit de cel.e-c.^Enhn. elle enln^cjez
ment , l'affaire était déjà portée à son tribunal : il écoutait le terrible Ja Contrepoinle, qui balbutia en voyant Henriette , preuve qu'il menlait.
— Oui , disait -il , général , il a voulu me forcer à lui demander pardon à genoux; moi, un vieux militaire, parce que je lui ai dit ([ue je ne sortirais que sur voire ordre ; , làdessus il m'a frappé, et , si ce n'eût été pitié...
Henriette était ren- Iree à ce moment , et la Conlcepointe se lut.
— Eh bien! dil le cénéral, si ce n'eut été pilie , lu le lui aurais rendu, nesl-ce pas?
— Je ne dis pas ça, reprit Aubert tout deconlcnancé ; c'est que 1 nlin, il s'en lira assez adroitement en disant
— \n fait, madame V elail, elle a eu la houle de demander ma CI aie, cl il la lui a relusee . rondement encoie
— Tu étais là, Henriette'' dit le général; que s'est-il passé?
Aovons, tu dois savoir qui a tort ou raison?
Hem it lie se trouvait, sui-le-ihampcl malgré elle , forcée de prononcer sur une chose où ou lui avait presque diclé son jugement.
Elle balança un moment entre le dépit qu'elle éprouvait à obéir à celle prescription et ce (ju'elle sentait être la jiislice et la raison; elle crut éluder et répondit : — Je passais près des ateliers; j'ai entendu un grand briiil; je suis oniree , et j'ai vu Aubert entre les mains de M. Dumonl.
Voilà loul.
— Et Charles le bal-
Henrielle n'hésita pas à répondre, voyant^ cpi^ ce çjjelle^allrùl dire énii vni et cependant coulraire à Charles : nuiie .sans mtniir, c'clsl toùi le moins que puisse une honnête temme pour sa sa-
'"'!!-' Mai"s cela allait plus loin ; il voulait briser la tète de ce pauvre homme sous son mariinet.
Te briser la tèle. à lo ! et tu t es laisse taiie .'
oîiorc' est- -dire... dit Aubert en cherchant h ricaner.
"" m, l"nue\ Dumont est d'une force prodigieuse, reprit v,vei;;;" ïb^nrime. .pli 'oyait venir le mensonge d'Aubert et ne voulait pas avoir de griet contre lui
El, i-am ,m accès Je vnge o*-nvj?amt., ,1 le Iraina vers xm mavtino.
LE MAGNETISEUR.
ti9
— Mais on ne tue pas un homme pour un mot : ceci est grave, ajoula le général. Tu ne lui as rien dit?
— Rien.
— ./Vucune injure?
— Dame, non.
— Alors je mettrai ordre à ces emportements.
— Et voHis ferez bien, dit la Conlrepointe enclianlé et qui crut sa cause gagnée ; avec ce monsieur, vous n'auriez pas un ouvrier dans huit jours.
Henriette, à cette réponse, comprit combien Charles avait eu raison, et l'esprit de justice la gagnant atissiiôt, les terribles conséquences de sa faiblesse ou de son humeur lui- apparurent, et elle ajouta :
— Il faut dire aussi que cet homme a insulté M. Dumont.
— Insulté I reprit le général ù qui ce mol sonnait mal à l'oreille en sa qualité d'ancien militaire; que lui as-tu dit? Voyons, réponds.
— Dame, mon général , nous autres vieilles moustaches...
voyez -vous... dit la Conlrepointe en se caressant ; c'est que , mon général , quand on a cinquante ans...
Dans un moment de colère , vous l'auriez dit comme moi... On disait ça des jeunes , à l'armée...
— Eh bien ! s'écria d'Aspert impatienté , que lui as -tu dit, voyons ?
— Dame, je l'ai un peu traité de conscrit.
— Tu l'as appelé conscrit? dit le général sans avoir l'air de se fâcher.
— Ce n'est pas cela, dit Henriette que les mensonges de cet homme et sa platitude, après son insolence, indignaient.
— Qu'est-ce donc?
dit d'Aspert en fronçant le sourcil.
— Eh bien ! mon général, dit l'ouvrier qui croyait avoir trouvé une issue à sa mauvaise position, j'étais hors de moi; c'est vrai, j'ai eu tort ; mais , d'ailleurs, ce n'est pas sa faute ce qu'on dit de lui dans le pays, ce n'est pas sa faute, à ce jeune homme ; eh bien! je l'ai appelé...
bâtard.
Henriette ne savait pas celte injure; elle
avait entendu les ouvriers dire entre eux qu'Aubert avait appelé Charles blanc-bec, qu'il l'avait menacé de lui arracher sa croix, et elle croyait que c'était de ce mot que l'ouvrier allait s'accuser. Elle et son niari se regardèrent stupéfaits. La Conlrepointe avait préféré avouer cette injure, sachant bien que l'autre était capable de tout justifier aux yeux d'un vieux soldat. Tout à coup les traits du général se décomposèrent, ses joues devinrent presque pendantes, et, d'une voix serrée à la gorge, il dit à Aubert :
— Tu l'as appelé bâtard!... Et il se leva de son fauteuil. Eh bien! continua-t-il avec un éclat terrible, c'est un lâche de ne pas l'avoir tué tout à fait. Tu l'as appelé bâtard I reprit-il avec un accent de colère furieuse, et il s'avança sur Aubert la canne haute.
— Mon ami! s'écria Henriette en se jetant devant lui, que faitesvous? cet homme est capable de tout, ne l'approchez pas. Il a porté la main sur Charles; il a voulu lui arracher sa croix.
— Lui arracher sa croix ! s'écria le général, lui arracher sa croix!
et, se retournant aussitôt, il courut à la cheminée et en décrocha un fu.sil. Uenrielte poussa un cri tei'rible. La poi'le s'ouvrit raiiideuient, et Charles n'eut (pie le temps de s'élancer sur le général, qui se débattait et lui criait comme un furieux :
— Et lu ne l'as pas tue ! et lu ne l'as pas tué ! Le malheureux sortit, mais en disant:
— Bon, bon, ce n'est pas lini.
Quand le général fut un peu calmé, il se fit raconter l'affaire par Charles; celui-ci la lui dit sincèrement, mais sans paiier de la nécessité urgente de rétablir l'ordre, d'une manière aussi formelle qu'il l'avait fait avpc Heiiriette ; sans parler au général de l'état déploralile de ses affaires, et surtout sans rappeler l'épithète de bâtard.
D'Aspert et Henriette s'en aperçurent ; mais ni l'un ni l'autre n'osèrent le témoigner.
Ils comprenaient trop que, s'il se refusait à prononcer ce mot fatal, personne ne pouvait le lui faire entendre. 11 fallait d'autres temps, un enireiien plus préparé pour arriver à une confidence complète. Ils s'étonnèrent seulement en euxmêmes que le mot eût été dit et qu'il eiit porlé coup. Enfin d'Aspert finit la conversation en disant :
— Eh bien ! sans Henriette , j'aurais donné raison à cet homme !
D'Aspert se relira , et Charles dit tout bas à Henriette :
— Je vous remercie, madame , de ne pas avoir abandonné ma cause.
• Celte femme s'obstinait. Dieu sait pourquoi, à ne pas vouloir paraître avoir rendu service à ce jeune homme; et elle répondit sèchement :
— Vous n'avez pas oublié que c'était celle de mon mari ?
— Je crois, madame, répondit Charles du méine ton, vous l'avoir fail observer le premier.
Il sortit, et elle demeura à rêver.
ùcria Ilonrielle en se jelanl Jovaiit lui, que faites-vous? — Page 49.
SOIRliE D HIVER.
Les Bizot arrivèrent quinze jours après. Ils étaient moitié en voiture, moitié en charrette. M. Bizot tout entier, en casquette, dans la calèche allemande qu'il avait achetée; madame Bizot, à coté de son mari, de sa personne seulement; presque toutes ses grâces et ses séductions étaient en charrette , dans des cartons immenses. Quand Henriette vit arriver tout ce cartonnage, elle regarda Charles, qui était à côté d'elle. 11 n'y a qu'une femme pour lire, tout d'un coup, les projets d'une autre femme contre elle, dans six caisses qui encombrèrent la salle à manger en une minute. A peine les premiers compliments furent-ils échangés, que madame Bizot s'empara d'Henriette, et, brusquant la confidence qu'elle avait à lui faire, elle lui dit tout bas :
— Ma chère, je suis très-piquée contre M. Bizot; depuis noire départ d'ici, nous sonunes assez mal ensemble, ei, sans mon amitié pour vous, certes je ne serais pas revenue avec lui. Depuis quelque temps nous avons renoncé à l'habitude...
Henriette n'interrompit point madame Bizot, quoique celle-ci eilt
LE MAGNETISEUR.
fini sa phrase en traînant ses mots de manière à annoncer (iireiic (li'sirait être comprise sans être forcée à lout dire : et ce fut precisonienl parce qu'elle fut comprise qu'IIcnrietle ne l'interrompit point; aussi fut-elle obligée d'arriver toute seule à la question, et elle reprit :
— Si, au lieu de nous donner la chambre que nous occupons d'ordinaire, vous pouviez nous faire arranger...
— Deux appartements séparés? dit Henriette avec un empressement marqué; avec plaisir; tout de suite, je vais donner des ordres.
— 0 mon Dieu ! non, dit M""' Bizot; deux chambres sous la même clef ; et même, si cela vous arrangeait, la grande chambre à deux lits.
Henriette se repenlit presque de la pensée qu'elle avait eue de M"'" Hizot et des projets qu'elle lui avait supposés d'après sa demande ; mais, en cette circonstance, la femme délicate fut dupe de la vulgaire coquette, et, pour avoir poussé trop loin ses soupçons, elle mancpia de toucher au but de M""' Bizot. En raison des desseins de séduction suffisamment prouvés parles cartons, elle avait cru que la séparation d'a\ec le mari était une précaution pour faciliter des rendez-vous ; ce n'était pas là le motif de M"" Bizot. Elle était trop expérimenlée pour ne pas savoir que, quand on est arrivé au rendez-vous, ce n'est pas une chambre ici ou lu qui embarrasse ; les plus singuliers et les plus dangereux sont les plus amusants. Mais, pour arriver au rendez-vous, il y a mille petits chemins que M"»" Bizot savait mieux qu'IIenrielle. Ainsi elle savait qu'il y a des hommes, et Charles Ini paraissait de ce nombre, qui traitent l'amour, même l'amour des sens, comme une chose assez recherchée pour n'être pas très-affriandés d'une femme qui couche avec son mari, surtout quand le mari est un Bizot qui dit le soir à dix heures :
— Allons, ma femme, viens dormir, et ne fais pas comme la nuit dernière, ne prends pas les trois quarts du lit. C'est qu'elle est comme ça, ma femme, elle se carre, elle nie pousse, et ferme encore, etc., etc., etc.
A moins d'être un Bizot garçon, on laisse celte femme au Bizot mari. Ea belle savait cela: presque toutes les femmes qui mettent un peu d'élégance dans leur galanterie, ou un peu de galanterie dans leur amour, savent cela. Il n'y a que les grosses mères et les Ames à passions violentes qui ne s'en doutent pas : les premières, par grossièrelé; les secondes, jiarce que, pour elles, la possession est la moindre des choses de l'amour. J'ai connu des femmes qui se seraient luées pour leur amant, et qui ne se baignaient pas pour lui. 11 y a à Paris une femme, je ne connais que celle-là, qui écrit des lettres sublimes avec, des ongles noirs. Dieu sait où cela l'a menée.
Bientôt commencèrent les soirées d'hiver, soirées si longues, si difliciles à remplir, mémo à Paris, avec l'auxiliaire des bals, des i,oncerls, des théâtres ; époque où les intrigues se nouent et se dénouent dans les passes d'une contredanse, où la valse et le galop tournent les têtes el emportent le cœur, où le sang bouillonne au fouet du violon, au milieu de cet air chaud, humide, vaporeux, qui oppresse déjà la p litrine, comme un désir tout chargé du parfum des femmes et des fleurs. C'est là que les passions s'allument et flambent tout imprégnées de volupté, mais de volupté douce, légère, près de s'évaporer au matin pour se renouveler le soir.
En province, au château, dans l'habitation isolée d'un riche campagnard, que ces soirées ont i\n auire aspect! et quel autre charme bien plus dangereux elles concentrent sur le |)eu de ceux qui lesrenil)lisscnt ! C'est, si je puis m'oxprimer ainsi, c'est un air couvé où tout germe dans une proportion extraordinaire ; où rien ne s'évapore au dehors, ni paroles, ni souvenirs, ni regards; où chacun rapporte le lendemain lout ce qu'il a emporté la veille, sans en avoir laissé des lambeaux aux occupations d'un autre monde, aux plaisirs d'un autre salon. Terrain fertile où tout retombe pour le fertiliser, comme dans les forêts vierges de l'Amérique, qui se nourrissent de leurs feuilles nrortes, de leurs branches brisées, de leurs émanations ; où tout ce qui vient d'elles retourne à elles ; si grandement et si magnifiquement supé rieures à nos forêts civilisées qui prêtent quelque chose à lout le monde, au passant son chemin, au propriétaire ses coupes réglées, au chasseur son gibier, et son bois mort au pauvre.
Là, quand on est destiné à s'aimer, quand un homme et une femme doivent risipier de se perdre l'un pour l'autre, il faut qu'ils y succomlunt. Pas un jour de perdu : tous les jours on se revoit; point de plaisirs qui séparent, point d'intérêt où se prendre pour se retenir,
point de temps à donner à la mode, à la pièce nouvelle, aux aventures des autres, aux devoirs de bienséance. Toute la pensée, tout le temps appartiennent à la même chose.
Charles et Henriette étaient destinés à s'aimer. Destinés 1 pourquoi? Dieu le sait, fltait-ce que leur vie avait quelque chose de bizarre el de particulier qui les faisait se rechercher? y avait-il dans leur caractère, dans leurs inclinations une conformité qui les attirât l'un veis l'autre, ou une différence qui leur rendît leur présence nécessaire? Était-ce leur supériorité sur tout ce qui les entourait, leur jeune.'se parmi des vieillards, leur isolement, qui les jetaient ainsi l'un à l'autre? Non, ce n'était rien de tout cela. Ils devaient s'aimer parce que. Vous qui me lisez, ne vous étonnez pas ; il n'y a pas de fauie (fimpression, la phrase est finie. Ils devaient s'aimer parce que. Il n'y a qu'un fat et un académicien capables d'ajouter quelque chose à dll.' sublime raison de l'amour.
Partout où ils eusscnf^iu échanger un regard, une parole ; partout où ils eussent pu sentir leur présence, ils se seraient aimés. Leur nom prononcé par une bouche étrangère, leur nom commun à tant d'autres, ce poni dont ils auraient entendu appeler la veille un laquais ou une fille perdue , ce nom prononcé pour les désigner les eût frappés à ccl instant. Oh ! sans doute, ce n'eût été ni avec cette rapidité ni avec ccl excès qu'ils se fussent mutuellement envahis. Dans le monde, le monde eût gardé ses droits ; dans une tranchante inégalité de condilion, la distance eût usé quelque chose de leur temps; avec des absences, il se fût rencontré des retards ; le chemin eût été plus long, il eût fallu vaincre ou tourner les obstacles; mais le but eût été le même, et ils l'eussent atteint également.
Ils avaient deviné tout cela: ils avaient deviné qu'ils s'aimeraient. Non pas que ce mot amour fût venu les éclairer tout de suite sur l'avenir de leur réunion et de leur rencontre. Ils n'avaient rien calculé, rien analysé, rien prévu; mais ils avaient cherché à se détester. Le fils adoptif d'un homme de bien et sa femme qui cherchent à se dé'tester, c'est un pressentiment du crime de s'aimer; et il y avait crime pour eux, crime épouvaniablc, car l'ingratitude était la première condition de leur amour. El, au fond de tout cela, une ombre plus noire et plus terrible encore, une ombre qui, si elle venait à s'éclairer, pouvait laisser le mot inceste écrit dans leur vie.
Pauvres jeunes cœurs I qu'au jour où commencèrent ces soirées d'hiver, ils étaient loin d'avoir aucune de ces idées lugubres ! Comme ils étaient contents d'eux! comme ils se croyaient à l'abri l'un de l'autre! comme Henriette était bien pour Charles la femme qu'on lui avait dépeinte à Paris, une rusée hypocrite qui avait surpris la bonhomie du génénl; plus tard, nous saurons la main qui a tracé ce portrait. Comme il riait de sa crainte de venir à la forge, quand une voix railleuse lui avait dit: — Vous lui ferez la cour, et, le bonhomme mort, vous épouserez la veuve avec l'enfant venu sous une feuille de chou! Comme cette prédiction, rendue |)lus effiayante par des <lenii-révélations, grandie par l'imaginalion de Charles et par une sorte (îe sorcellerie employée à son égard, et dont le secret dormait dans son cœur, comme il la trouvait ridicule, cette prédiction ! comme ses appréhensions lui paraissaient puériles! C'était tout à fait une femme ordinaire, qui n'avait pas même la portée d'une intrigante supérieure; une petite fille qui a fait un enfant et qui le fait endosser à un mari.
Pour Henriette, assurément Charles n'était plus ni ce jeune homme dislingue qui avait souvent mérité dans sa jeunesse, et lorsqu'elle otail encore enfant, les éloges charmants de sa mère; ce n'était plus ce jeune sous-lieutenant décoré sur le champ de bataille, changeant d'épauleties à chaque campagne; un de ces soldats intrépides qiji, si viie qu'ils montent, pourraient planter chaque échelon de leur fortune dans un irou de blessure; ce n'était plus le pauvre prisonnier errant dans les froids déserls de la Russie, ni ce jeune homme à l'existence incertaine et qui devait porter avec lui l'arrêt d'un autre. C'était tout simplement un assez bon garçon, rangé, exact dans ses devoirs, ayant de l'honneur, un poignet de fer, quelques idées plus brutales que bien entendues d'ordre el de discipline, bien élevé, poli, avec qui on peul vivre en toute sécurité.
Ils en étaient là tous deux, désarmés de leurs préventions l'un contre l'autre, et ne s'êtudiant plus pour se trouver des défauts. Alors ils laissèrent l'amour les surprendre par son charme le plus invincible. Ne se croyant pas dangereux, ils se laissèrent aller à eux-mêmes, ils se laissèrent aller à se plaire. Se plaire, autre puissance que l'amour, presque aussi forte et bien plus séduisante, qui, lorsqu'elle est seule,
ne mène pas aux grandes extravagances, mais qui seule sufût mieux que la passion aux longues intimités.
Deux mois s'étaient écoules deiniis l'arrivée de Charles; les affaires du général allaient si manifestement bien, qu'on avait augmenté le nombre des ouvriers. D'Aspert, ravi de tout ce qui l'entourait, ne trouvait pas un moment dans toutes ses longues journées pour souhaiter troubler la quiétude oii il vivait. Il redoutait un événement. L'éclaircissement qu'il avait tant désiré sur l'état de Charles lui en paraissait un qui devait avoir un résultat désagréable, et il faisait semblant de n'y plus penser, c'est-à-dire il en écartait la pensée quand elle lui venait.
Indubitablement, il y avait eu quelqu'un de sacrifié, un enfant dévoué au malheur dans l'affaire de Rome ; mais, comme Charles pouvait être l'un ou l'autre, il semble qu'il fût à la fois l'un et l'autre; et, comme d'Asperi ne savait si c'était son fds ou le fils du capitaine Dumont qu'il devait plaindre, il se servait de son incertitude pour n'en plaindre aucun. l\ ne risquait pas sa pitié.
Lussay restait le même : presque toujours absent, devenu indifférent h tous les sujets de conversation, mais les suivant avec cette facilité d'un homme qui a beaucoup vécu, il y fournissait sa part d'instruction et d'esprit, jamais de gaieté et d'abandon. Il nourrissait quelque chose en lui. C'était un silence de l'âme qui devait éclater tôt ou tard; rien ne dénotait que l'instant de l'explosion fût proche ou éloigné : c'était l'homme à part de ce petit monde.
Quant à Bizot, il bizotait. Bizoter, que veut dire ce mot? je ne sais; mais, tenez, entre nous, j'ai connu M. Bizot; je l'ai vu à Paris, je l'ai vu en province, et nous n'avions trouvé rien de mieux pour exprimer sa façon d'être, que de créer le mot bizoter. Il se levait, s'habillait, descendait, déjeunait, se promenait, regardait, répondait, ne demandait jamais rien, ne refusait jamais rien, lisait si on lisait, causait si on causait, se chauffait si quelqu'un avait froid, jouait toutes sortes de jeux, même au volant; prenait souci de ce qui alarmait quelqu'un, s'informait avec un curieux, se tenait coi avec un indiffèrent; espèce d'écho de tout ce qui agissait autour de lui, n'ayant d'original que d'être comme tout le monde: capable de fuir avec un lâche, d'avancer avec un brave, rendant volontiers autant qu'il recevait, soit en esprit, en politesses ou en égards; usant de ceux qui usaient de lui, ne fuyant et ne cherchant personne, très-heureux en compagnie, très-heureux tout seul. Je l'ai vu discuter passablement économie politique, danse et haricots; enfin, pour le résumer en un mot, c'était M. Bizot. Mais comme rien n'est complet en ce monde, il avait un trait à lui, un trait qui le distinguait: il était un peu musicien. 11 devait être un peu musicien, cela se conçoit; mais c'est là qu'il manquait à cette inexistence de toute particularité : au lieu de jouer un peu du violon, ou de la flûte, ou du violoncelle, ou même du basson, il jouait de la lyre. Oui, M. Bizot jouait de la lyre, espèce de guitare bâtarde où il faut arrondir les bras et faire saillir la hanche: invention de l'empire pour poser les femmes à la grecque.
Reste M""' Bizot. M""^ Bizot se soignait corps et esprit. Toujours étroitement lacée, étroitement chaussée, parlant étroitement, riant de même, tandis qu'il lui eût mieux valu laisser voir ses belles dents blanches, lancer à brûle-pourpoint ses regards agaçants, montrer un peu ses jolies jambes, un peu sa gorge si rebondie. Elle voulait se distinguer ; et, quoiqu'elle fût trop Parisienne et trop bien tournée pour être gauche, elle était gênée et avait perdu cette chance qui livre les hommes les plus délicats à une femme appétissante, un malin, par hasard, au saut du lit, ou dans un coin, le soir, quand il fait noir. Quelquefois la nature revenait, surtout quand le rire prenait àd'Aspert, que Bizot lui renvoyait la balle en grossissant l'éclat, qu'Henriette s'y laissait aller, que Charles suivait et que Lussay desserrait aux coins ses lèvres émincées.
Cela arriva un jour que le général, se sentant ingambe, déclara vouloir souper dans le salon, par un temps qui hurlait au dehors et par un feu qui flambait gaiement dans la cheminée. On apporta du Champagne : on en but à force, à rasades, d'Aspert provoquant tout le monde. Il raconta des histoires de garnisons ; Bizot répliqua des histoires de conmiis-voyagêurs, de ces bêles d'histoires qui finissent par un coq-à-l'àne ou par une polissonnerie, et dont on rit bien plus que de tout l'esprit possible ; puis, la table levée, le général voulut danser; il se rappela qu'il avait été beau danseur. On n'était que six : Bizot et Henriette furent obligés de se doubler,- seulement Bizot ne faisait le cavalier avec Henriette qu'après avoir faH la (!a:i ■! ■. .•: 1j
général ; alors il figurait vis-à-vis de sa femme et de Lussay qui dansait. (Lussay dansait!) Alors Bizot niellait et ôtait avec une dextérité ravissante un bonnet de femme, selon le rôle qu'il jouait; à chaque changement le général riait aux éclats. Bizot dansait congniemeni en homme, entrechats et jetés-battus en avant ; puis il minaudait et tortillait en femme: c'était charmant, c'était du délire; M'"^ Bizot riait tant, qu'elle en faisait plier Lussay, sur qui elle s'appuyait. Puis on valsa. Henriette se mit au piano. On avait chanté la contredanse: on valsa; Bizot avec le général, M""" Bizot avec Charles. On tourna, on s'anima.
— Vois, ma femme, disait Bizot, voilà comme on s'abandonne : cher ami, cher général ! on se penche, on s'exalte. ^
Et il se donnait des grâces; et sa femme, pour l'imiter, disait-elle, s'appuyait au bras de Charles, effleurait son visage, perdait ses regards dans les siens, assouplissait sa taille sous sa main, laissait frémir ses lèvres humides et entr'ouvertes, et le général, qui s'en apercevait, riait comme un fou, et Bizot riait encore plus fort, quand enfin ils tombèrent tous deux pâmés sur un canapé. Henriette s'arrêta. Les deux autres valseurs s'arrêtèrent aussi ; mais M"* Bizot, emportée enfin dans sa bonne nature amoureuse, serra la main qu'elle quittait et dit tout bas, d'une voix altérée:
— Ah! Charles!
Puis elle alla tomber dans une bergère sans ranger sa robe ni ses cheveux, jetant ses jolis pieds en avant, écartant sa collerette pour laisser pénétrer le frais, l'œil vibrant, le teint animé, si concupiscente enfin, que la jeunesse de Charles ne put s'empêcher de voir tout cela, de le regarder attentivement, de le regarder longtemps, si longtemps qu'Henriette s'en aperçut. Puis Charles s'aperçut qu'Henriette s'en apercevait, et ils devinrent sérieux tous deux. Heureusement il était minuit, sans cela la soirée aurait tristement fini.
J'ai dit que Charles et Henriette se laissèrent aller à se plaire ; voici comment. On ne se plaît pas par les choses qui touchent, c'est-à-dire par celles où il s'agit d'affection, de tendresse, et sur lesquelles on sent vivement. On se plaît par les choses indifférentes. Si la raison de l'amour est introuvable, la raison du plaire ne l'est pas. A certaines femmes on plait par sa physionomie, par sa beauté; à d'autres, par son esprit, par un talent préféré; à presque toutes, par un mélange heureux de toutes ces qualités, et, comme le résultat du plaire est le même que celui de l'amour, il y a beaucoup de gens qui prennent l'un pour l'autre. Ce qui fit que Charles et Henriette se plurent dès qu'ils ne se regardèrent plus que comme une fatalité respective, c'est qu'ils devinrent simples et naturels, et se laissèrent aller à s'écouter sans appréhension de leurs paroles, à parler sans faste ni aigreur. Il arriva qu'eux seuls causaient bien de tout. Henriette avait sur les choses utff jugement juste de ce qu'elles étaient ; Charles, un jugement naïf et fort de ce qu'elles auraient dû être ; il y avait dans elle une appréciation charmante et exquise du monde, des livres, des sentiments : dans lui, un blâme ou un éloge brûlant, mais hors des règles tracées. Pour tous, il semblait contrarier les idées d'Henriette; pour elle seule, qui avait un goût parfait, il avait dans l'esprit ce qu'elle n'eût osé y avoir, d'autres idées que tout le monde, plus de hardiesse ei d'originalité, ce qui raessied à une femme, ce qui est toujours de bonne grâce dans un homme. Il n'était pas conleur, mais quand une histoire l'avait ému, il faisait pleurer en la répétant. Toutes ces bonnes façons, qui le premier jour avaient déparé l'espèce de vampire qu'Henriette s'était créé, devinrent autant de grâces pour l'homme de salon. 11 dessinait supérieurement, était fort excellent musicien ; mais sa complaisance mettait ces talents aux ordres d'Henriette, sans en faire parade, sans amener tout le monde à s'occuper de ce qu'il faisait bien. Ce fut une touchante histoire qui leur apprit comment il était musicien.
Il s'agissait de savoir si le rhythme musical nous ciiarme par habitude apprise ou par puissance naturelle et sympathique à nos organes ; si un air, sans mesure ni mélodie bien arrêtées, ne nous serait pas très-agréable, sans la coutume qu'a l'oreille des mesures usuelles et de leurs temiis. Charles soutenait que la mesure est chose naturelle à l'oreille, comme étant l'ordre de la musique, et l'ordre lui paraissant la première condition de toute beauté. Pour soutenir son opinion, il racontait qu'étant en Russie, avec quelques centaines de prisonniers traînés à travers un long désert de neige, sur une file qui durait une demi-lieue, côtoyés par une centaine de cosaques qui galopaient de la tête à la queue de la file, comme font les chiens d'un troupeau, les harcelant du bois de leurs lances pour les faire marcher à leur guise;
LE MAGNÉTISEUR
il racontait qu'ils .talent arrivés ù un vilbgo où ils devauMit se reposer quelques heures. Ci.arles entra clans une cspéec de maison plus propre que les autres; elle dépendait, ainsi que tout e vdlage d un château qu'on vovait à quelque distance. Dans la chamhre ou est le poêle et ou tout le monde se tenait, il y avait dans un eo.n un groupe s.nguluM : il était con,posé d'une espèce de soldat russe, d un paysan as^.z âge et d'une jeune fille d'une beauté touchante. Au moment ou Cha.lcs arriva, elle était assise par terre et pleur.iit ; le soldat maugréait et ordonnait au vieillard de la frapper; celui-ci se taisait sans refuser mais sans obéir. Le soldat lira son sabre et menaça le vieillard; le vieillard frappa sa fille, car c'était sa fille. La pauvre enfant se leva et, pour tonte réponse, se mil à chanter. Quel air était-ce? m Charles m ses compagnons ne purent le deviner. Le sauvage instructeur tempè-a .11 rriànl .lue ce n'était pas bien ; et, prenant un cahier de musique, il se mil à chanter sans que Charles devinât davantage à quelle mélodie anpai tenait le gloussement du maître. L'écolière repela, mais inexa.lemenl, et il fallut la battre : c'était triste à voir; puis quand il fallut recommencer plusieurs fois, cela devint atroce. Alors Charles sinlornia par le moyen d'un de ses camarades qui parlait russe, et il apiirit de la mère, qui pleurait dans un coin, que le seigneur du château avant entendu à Moscow un certain air qui l'avail charme, voulait le faire apprendre aux jeunes filles qui lui appartenaient, pour le Uii répéter tous les jours. 11 avait chargé de celle instiuclion le musicien présent qui avait été trompette dans un régiment; et le sorlavail désigné la fille du vieillard pour l'apprendre la première. Pendant ce récit la pauvre enfant s'clail remise à terre et se laissait battre sans murmurer. Ce n'était plus le père qui frappait, c'était le trompelje. Charles s'élança au risque de sa vie, et arrêta le terrible maître decole Celui-ci devint furieux ; il ne put cependant échapper à la majn .lu léune commandant. Mais quelle fut la surprise de celui-ci, lorsqu i vit le père et la mère supplier le trompette de continuer, et quil comprit par sou interprète qu'on le priait lui-même de le laisser battre leur (ille. C'est que, disaient-ils, si elle ne sait pas 1 air pour ce soir même, peut-être le seigneur la tuera dans nu mome^it de colère. 1 ■. pitié eiail donc de laisser battre cette malheureuse. Alors Charles abandonna le trompette, qui sortit pour aller faire son rapport au sei-neur ■ tout le monde tremblait pour cette jeune enfant. Charles ramassa ■trislemenl l'air qu'elle devait apprendre, et qu'il supposait quelque musique barbare di> pays ; mais, en y jetant es yeux, il reconnut que c'était un air de Mozart, celte délicieuse chanson d amour d.-s Noces de Figaro : Mon cœur soupire.... Sans y penser, sans se dire que la nature musicale de cette fille s'était refusée â répeter une si gracieuse mélodie étrangement défigurée, il s'approcha de le. lu. montra le papier et lui fit signe d. chanter ; elle secoua la teto sans rrpnndre. Alors il commença l'air dune voix si sonore el si émue, qu'elle l'ecouta soudainement, comme s'il lui parlait une langue qu elle comprenait ■ elle suivait de la lête la mesure avec exacliuide : iiuis d',.lle-méme'elle essaya de le répéter. Et Charles ne lui avait pas du trois fois cet air, qu'elle le chantait avec une justesse parlaite, avec une expression de reconnaissance pour son maître, qui était presque aussi charmante que la passion amoureuse de la musique. A ce moment le seigneur arriva avec le chef de l'escorte des prisonniers, pour imnir a la lois l'esclave et le Français qui avaient contrarie 1 execulion des ordres du boyard. Mais ils s'arrêtèrent Ions deux en entendant la voix suave de la jeune fille, en voyant le père el la mère, la bouche béante écoulant dans le ravissement ; une douzaine de prisonniers qui se tournaienl aussi vers la cbanicuse, et quelques letes qui sortaient du poêle sur lequel les cosaques étaient couches.
— Mais dit le bovard, voilà mon air; qii'csl-ceque tu es venu me dire ?' elle 'le chante aussi bien que la dame italienne de Moseow.
11 s'approcha, il se le fit répéter; el Charles lui ayant raconte riiisloire telle qu'elle s'était i>assèe . le boyard donna au père la joie de rendre le knout au irompelte qui l'avail lorcc a battre sa
' — Eh bien! ajouta Charles, si les sons non rhylhmés el barbaremcnt assemblés étaient indiiïerenls pour des oreilles sauvages, pourquoi celle jeune fille, qui n'avait aucune idée de musique, ne repelait-elle pas la leçon du trompette aussi bien quelle a répète la
mienne? . ... ,
L'histoire avait intéresse. Madame Bizot, qui voyait toujours la même chose au bout de toute relation entre un homme el une femme, dit à Charles en minaudant :
— Et que vous donna la belle paysanne pour prix d'une si diarmaiite leçon? ,
— Un morceau de pain, madame, dit Charles d un ton Iroid. Celle réponse répara auprès d'Henriette l'attention que Charles avait
donnée, cpielques jours avant, aux appas de .M°" Bizot.
— Oh çù.dil d'Aspert, tu es donc musicien? Il fallut en convenir. Ce fui de ce jour que l'on commença à faire de
la musique.
C'est une terrible chose que la musique, non pas tant pour son charme particulier, pour celle mollesse qu'elle glisse à l'âme, pour ce balancement du rhvthme où elle l'endort, mais aussi pour tout ce quelle ade rapproché el d'intime, surtout dans un salon sans regards. Un homme assis devant un piano, une femme assise à ses eûtes; leurs genoux se touchent. Quand on étudie attentivement on ne s'en aperçoit pas. Une note qu'on aborde mal et qu'on cherche sur le clavier, les mains s'y rencontrent. Et si le jour pâlit ou si la lampe baisse, on n'a pas le temps de le remarquer, mais on se penche ensemble sur le cahier, on s'appuie iiresque l'un sur l'autre, les visages sont rapprochés les baleines se confondent ; et, s'il y en a un qui se retourne imprudemment, les joues s'ellleurent, la bouche sent une mèche de cheveux, une gaze, mille fois plus qu'on n'eût rêvé, qu'on n'eut permis à son imagination de rêver.
El ceci n'arrive point aux gens qui le cherchent; car ils avertissent de l'éviter par la maladresse qu'ils y metlent; ceci arrive à ceux qui ne s'en mêlent pas: le hasard les sert ou les trompe. Ainsi M°" Bizot, qui chantait aussi avec une jolie voix, tâchait à avoir beaucoup de ces distractions el n'en altrapail presque jamais ; tandis qu'Henrieile et Charles, qui se donnaient innocemment à leur musique . en rencontraient mille dont ils ne s'apercevaient pas, ou dont ils ne témoignaient pas s'apercevoir. Déjà ils se sentaient si bien ensemble, qu'ils n'avaient pas songé à se créer de petits rigorismes pour être moins bien. El pourtant ils ne pensaient pas à l'amour, ils ne pensaient à rien ; ils se convenaient à merveille. Si l'idée de l'amour leur était entree au cœur, ils se seraient défendus. Peut-être eùt-il été encore temps ; bientôt il fut trop tard. . . .
C'était un soir, encore un soir. Le jour, on ne voyait point Charles : il était tout aux affaires ; et maintenant Henriette ne le trouvait plus mauvais, elle ne le trouvait plus ridicule. Elle estimait cet esprit d'ordre et d'activité qui lui faisait sauver la fortune du général ; elle résumait d autant plus que, jusqu'à Charles, elle n'avait pas cru cet esprit compatible avec ce qui fait un homme aimable et de manières eléganies. Celait donc un soir • on avait beaucoup causé ce qu'on appelle sentiment : M°"^ Bizot tirait toujours la conversation à l'amour. Elle s'était beaucoup étendue sur toutes les manières de faire une dêclaralion à une femme. Charles, à son penser, n'avait plus que le choix après une si complète leçon. Le moment de la musique arriva. On avait reçu, le malin, quelques airs de la partition nouvelle d'Jïïmma, ravissaïUe musique ou nous coulions tous, bien jeunes que nous élions alors, avec des pleurs pour ses airs si doux el des trépignements pour la fringante ronde ou M""-' Boulanger faisait bondir tout ce jeune parterre; car les parterres d'alors étaient jeunes el amoureux ; ce n'était pas encore la boutiuue du perruquier ou celle du marchand de vin qui en fournissaient le
0 misère de moi I que nous vieillissons jeunes aujourd hui ! ne voilàt-il pas que je me rappelle, que je m'oublie à me souvenir. Helas! que la jeune littérature de vingt ans rirait de celle de trente, si elle la lisait!
Enfin on avait reçu une partition û'Emma. Charles, distrait ce soirlà, s'était assis à côté du piano. Henriette s'y plaça et se mit à chanter celle cavaline ;
Qu'elle est belle! quel sourire!
Que d'espvit! quels (lou\ aUrailsl llùlas 1 sans oser le dire.
Je l'adore el pour jamais.
1 es rénexions qui avaient survécu à la conversation cessée, le charme de la mélodie, peut-être aussi le sens de ces quatre premiers vers plongèrent Charles dans une méditation distraite de ce qui 1 entourait mais non de ce qu'il entendait ; et l'air était fini, tout le monde t'avait apidaudi, que, la lête penchée dans sa main, Charles répétait
LE MAGNETISEUR.
Si
à voix basse, cmiic, et en donnant ù la mesure une expression |iassionnée :
Qu'elle est belle I quel sourire I Que d'esprit!...
Henriette le regardait et l'arrêta.
— F.li bien ! qu'en pensez-vous?
— De quoi ? dit Cliarles en se remettant avec peine.
— De cet air?
— Alil oui, dit-il, cet air? oui, il est bien. C'est un air d'homme, n'est-ce pas? Pourquoi donc le chanliez-vous?
— Ebl non, dit Jl°== Bizot, c'est la soubrette qui le chante à sa maîtresse, en lui apprenant que c'est ainsi que son amant parle d'elle.
— Tant pis, dit Charles avec quelque chose de triste; il me semble qu'il irait ù merveille à une voix d'homme.
— Voulez-vous l'essayer? dit Henriette.
— Oui vraiment, dit Charles.
Elle se leva pour lui céder la place. En passant l'un devant l'autre, ils se frôlèrent; Charles en tressaillit. Henriette se plaça debout près de lui pour tourner les feuillets; elle posa sa main sur son épaule; Charles la trouva brûlante: jusqu'à ce siège qu'elle venait de quitter, et sur lequel il l'avait si souvent remplacée, il semblait qu'elle le pénétrât de partout. Il joua la ritournelle, et voulut chanter; il se troubla ù la première mesure, il balbiUia, il ne put continuer. Henriette, qui le comprit peut-être, qui redouta l'intervention de ^1""= liizol, dit aussitôt :
— Eh bien! accompagnez-moi, je vais chanter.
Elle commença. Xharles la suivit avec moins de trouble, puis il s'unit de sentiment au chant d'Henriette ; l'accompagnement se mêla d'amour avec la voix; ils paraissaient unis dans une exécution intime, et eniin Charles, entraîné au moment où la cavatine revient à son premier motif:
Qu'elle est belle ! quel sourire !
reprit celle phrase et la chanta avec une expression si pleine, si puissante, si émue, qu'elle éveilla l'attention de tout le monde, de d'Aspert, de Bizot et de Lussay, qui jouaient et qui applaudirent avec acclamation. Charles ne s'en aperçut pas, et, lorsqu'il eut (lui, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
Henriette, par un mouvement si rai)ide que nulle réflexion n'eut le temps de venir à l'enconlre, lui dit tout bas en lui appuyant la main sur l'épaule :
— Faites attention, on nous regarde.
Oh 1 ce sont de pareils mots qui font qu'on garde la vie malgré ses chagrins, ses déceptions, ses tortures; ces mots, qui remplissent l'âme soudainement, la fondent de joie, l'associent à une autre; ces mots qui sont un bonheur tant qu'on garde un souvenir. Charles eût voulu aussi regarder Henriette ; il n'osa pas, il eut peur : il se leva.
Elle était femme, elle fut plus courageuse que lui ; elle osa le suivre des yeux. Il était si troublé qu'il chancela. Elle ne pouvait plus lui venir en aide, elle se repentit presque de ce qu'elle avait dit ; puis elle douta qu'ill'eût comprise. Bientôt elle eut la preuve qu'ils étaient déjà compromis. Charles se remit, et répondit suffisamment bien auxcomplimenls qu'on lui faisait.
Parmi les morceaux de musique à'Emma, les journaux avaient tant vanté la ronde du bouquet avec son fringant tra la la, que madame Bizot la chercha et la trouva. Après l'avoir déchiffrée en silence, elle se figura les mines agaçantes de madame Boulanger, et, sur l'effet prodigieux qu'elle produisait, elle voulut en essayer. Elle appela Charles, qui s'était mis dans un coin, et le iiria de l'accompagner. Il vint de mauvaise grâce : elle l'avait si maladroitement dérangé de son bonheur! Henriette s'approcha aussi du piano, et elle entendit que madame Bizot disait à Charles :
— Voyons si vous mettrez autant de cœur à celui-ci.
Charles était si distrait, qu'il n'entendit pas ou qu'il entendit mal. Il répondit tout haut :
— Mais il n'y a pas de chœur à ce morceau : admirable bêtise de l'amour.
Madame Bizot se mordit les lèvres et commença. Le premier couplet alla passablement bien; la politesse de Charles suppléa à sa bonne volonté ; madame Bizot crut qu'elle gagnait quebiue chose. Au refrain du second couplet, elle se laissa aller à un petit mouvement de tête et de hanche tout ù fait souple et charmant. On cria bravo, mais sans se déranger; les joueurs, du fond de leur trictrac; Henriette et Charles, parce que c'était bien chanté.
.Madame Bizot espérait une victoire complète ; elle voulait emmener Charles dans l'allure voluptueuse de la ronde, et lui faire chaîner d'entraînement le ira la la du troisième couplet. Elle mil dans sa voix tout ce qu'elle avait de coquetterie ; Charles l'accompagnait avec expression : elle crut qu'il allait la suivre, et, arrivée à l'endroit où la phrase musicale se replie doucement pour ressaisir le refrain, elle ralentit et suspendit son chant pour donner entrée à la voix de Charles. .Mais Charles se tut, et une autre voix entama le tra la la. C'était la voix de Bizot, qui se dandinait en mesure sur son fauteuil, de Bizot, qui, baltu toute la soirée, prenait une revanche éclatante, et qui disait amoureusement, et avec une variation heureuse dans les syllabes, trou lou lou lou, trou lou lou, trou, trou lou lou lou lou. Six quatre, trou lou, trou lou trou, bezet, trou lou lou Irou... Carne, trou lou lou, trou Ion. Je prends deux trous, trou trou trou Irou...
— C'est insupportable! s'écria madame Bizot; quand vous êtes là, on ne peut pas chanter.
— Hein ! je marque six points.
— Je dis que vous avez l'air d'un gros benêt, avec voire dandinement et votre trou trou.
— Bah! fit Bizot en regardant le général pour voir si c'élait vrai, qu'est il arrivé ?
— Votre femme a raison, dit le général avec humeur; vous empêchez ces dames de chanter, et vous m'avez fait faire deux écoles avec vos trou lou lou.
— Bon, bon, bon, dit Bizol, je me tais. Deux as. Je gagne la bredouille.
— La belle? dit le général.
— La belle? soit.
Et ils reprirent leur jeu.
Pendant ce temps, Charles avait quitté le piano. M"" Bizot eut la maladresse de le rappeler, il eut la maladresse de refuser; elle en fut piquée et en eut de mauvaises pensées : elle eut celle d'observer, llenrielle s'était approchée de Charles, et, feignant de ranger quelque chose à la cheminée où il faisait semblant de se chauffer, elle lui dit :
— Pourquoi refuser M°"^ Bizot?
— Ah I dit Charles, celle femme se jette à la tête de tout le monde. Henriette regarda Charles d'un air éperdu. Il ne comprit pas; elle
s'éloigna, tourna un moment dans le salon et sortit. Elle sortit pour pleurer. C'est que, quelque délicalesse qu'il y ait dans le cœur d'un homme, elle n'est jamais assez profonde pour atteindre aux délicatesses d'un amour de femme. Ce mot de Charles, qu'il ne croyait désobligeant que pour M"° Bizot, voici comment Henriette l'avait traduit :
— Celle femme se jette à la tête/ de tout le monde, a-l-il dit; et moi, mon Dieu ! que viens-je de faire? que lui ai-je dit?... .Malheureuse I i^etle réponse qu'il m'a faite pour elle était pour toutes deux... Je me suis jetée à lui qui me semblait m'appeler, et voilà ce qu'il pense de moi, mon Dieu!...
La pauvre Henriette se disait cela en [ileuranl, assise dans un coin de la salle à manger, seule, dans l'obscurité. Oh! quelle iransilion! loul à l'hpure, éclairée par le trouble de Charles sur le sentiment qu'elle éprouvait, entraînée comme lui, se livrant pour le sauver et maintenant méprisée, descendue au rang de .M"' Bizot! Elle pleurait, elle pleurait amèrement. Enfin, son mari, étonné de son absence, l'appela ; elle se leva toute droite comme un enfant coupable et comme s'il l'avait vue pleurer. Elle se décida à rentier ; mais, pour cacher ses larmes, elle ouvrit un buffet, y chercha une carafe, de l'eau pour baigner ses yeux et en eû'acer la trace di'S larmes. Elle était si troublée, qu'elle renversa quelques porcelaines. Charles, qui se dévorait d'inquiétude de l'avoir vue sortir, profila du bruit pour s'élancer à la porte ; il l'ouvrit, et, à la clarté qui pénétra dans la salle à manger, il vit Henriette debout devant le buffet.
— Eles-vous indisposée? qu'avez-vous? dit-il en avançant.
— Rien, répondit-elle en passant devant lui rapidement et sans le regarder.
LE MAGNÉTISEUR
Mais il V avait de l'amour encore dans ce mot rUn; car il l'avait ,nlerro4 tout haut, et elle lui avait reponclu tout bas. Charles ne 1 comp if, a ainsi. Ouand on ain.e de tout soi, quand on am.e s, avant d^ 'ïme on a Wu plus riutelligence de la douleur <!- de a jo. • Charles ne vil que le sesle froid, et n'entendit que le mot tout seul, ceït son t m^de souffrir. Cependant, quoiqu'il semblât que ce mot es dsun ta partir de ce moment, ils n'eurent plus qu'une même vie AvailLôur! ils s'aimaient chacun séparément; ils se trouvaient Wen 'un Sec l'autre, mais ils n'y étaient pas d'une semblable humeur c soir-là, ils eurent leurs joies en même temps, leur douleur Tn même lenips: ils s'aimèrent ensemble. M- Bizot en devina plus qu'iTn y en a ail ; Celait de son caractère. Elle se garda la nui pour ?enechir l ce qu'dle devait faire. On se retira. Henriette évita les re- .,rds de Charles, qui cherchaient les siens; il sorlil désespère. 'nous avons dit 'qu'il ne logeait pas dans la maison ou étaient les apparlemenls des autres personnes de celte histoire. Q»» "^ ' " ''^1 hors, il marcha rapidement pour rentrer chez lui, mais .1 ^rre a 1 avait vainement attaché ses yeux aux yeux baisses d Henriette ; alla vers sa fenêtre pour la regarder. Espérait-U quelle ^V n'''" f froid était piquant, excessif; cela n'eiait pas presumable. Mais le était derrière le volet, il lui semblait qu'il le pénétrait de ses regards il lui semblait que là où elle était, elle devait tellement imprégner loul de son âme, qu'il en transsuderait quelque chose à travers ce bois ; véritablement il l'intenogeait comme une physionomie qui va parler 11 ne voyait pourlanl rien, pas même le mouvement de la lu- >,iere, pas une ombre sur un rideau. H s'était assis sur une pierre il restait là, il attendait ; quoi? pu.s-je le dire, et le sava.t-il lui-même? Il était là, il attendait. ,. , . ,.
(.uant à Henriette, elle était rentrée toute troublée, bien nialheureuse, mais déjà plus malheureuse de l'elal où elle avait laisse Charles (lue de ce qu'il lui avait dit. . .
A . ùlé de la susceptibilité de son cœur, elle avait trop d orgueil d'elle-même pour ne pas avoir vite compris qu'elle s'était trompée. Avant de quitter le salon, elle en était convaincue ; mais, pour console- Charles, il eût fallu une parole, un regard. Elle eut peur d elle, e e eut peur de madame Bizot ; elle prêtera le laisser souffrir ; et puis elle lui en voulait toujours un peu de ce qu'elle ne nommait plus quesa maladresse. Elle se coucha dans celte pensée, et d'abord elle s imagina qu'il ne se ferait pas une trop vive douleur de son silence. Elle se le représenta rentrant chez lui, puis perdant le souvenir de son chagrin dan= le sommeil; puis elle dit loul haut : — Non, il ne dormira pas.
Elle ne dormait pas, elle. .
Alors elle reprit ses craintes. Peut-être, pensa-t-elle, avail-il eu véritablement intention de rejeter son amour comme celui de madame Bizot • el, comme l'esprit achève aisément une idée entamée, elle se repersuada bientôt qu'elle était dédaignée; sans cela il eût trouve un m(jt pour s'excuser : il est vrai qu'il ne l'avait pas pu; il est vrai qu'elle l'avait évite. Mais, depuis qu'il avait quitte le salon, il aurait pu quoi?... Mais, à sa place, je ne sais, moi, si j'étais homme, je SLM-ais sous ses fenêtres, je voudrais la voir, l'implorer, la prier. Il y était peut-être.
Eli.' le iieiisa, puis elle n'osa le croire ; elle voulut voir, et n osa pas re-arder. S'il n'y était pas, elle serait malheureuse ; s'il y était, que lui dire? EUebalaiiva longtemps. Enfin elle risqua son espérance d'amour, mais elle ne voulirt pas compromettre son secret en se montrant; elle passa dans un petit cabinet sans lumière, où une simple lucarne ouvrait en dehors ; elle s'en approcha; les pieds nus sur le parquet, elle souleva à iiciiie le rideau qui voilait la vitre, et elle vit Charles assis, qui dévorait sa croisée du regard. Ohl qu'elle fut heureuse ! ! ! Puis il lui vint au cœur toutes sortes de pitiés pour lui. Il faisait froid; il devait souffrir. Elle y pensait, sans sentir que ses pieds se glaçaient sur le parquet. Deux fois elle porta la main à la vitre pour l'ouvrir, deux fuis elle s'arrêta. Cependant il restait toujours. Oh ! c'était trop de cruauté de le laisser là. Il se leva ; il faisait nuit, elle le voyait comme en plein jour. Il essuya ses yeux ; elle pleura. Il s'éloigna, mais il ne rentra pas chez lui ; il prit le chemin de la foret : il allait livrer à la fatigue du corps l'agitation de sou âme. Elle tira le verrou de la petite croisée ; il n'entendit pas et disparut dans le bois. A ce moment elle l'eût rappelé devant madame Bizot. Quand Henriette quitta la fenêtre, elle avait le corps glace, elle était malade.
XIY. — LR Dl'.l.N DE SOIE.
le lendemain, lorsqu'ils se rencontrèrent, ils étaient défaits tous deux. Charles, en abordant Henriette, ne se sentit pas le courage de lui parler. Elle lui dit doucement:
— Bonjour; je n'ai pas dormi non plus celte nuit. Ils s'entendaient déjà plus qu'il ne fallait. Cependant, après celle soirée, qui fut le premier événement de leur amour ils restèrent longtemps au même point. Ils n'avaient pas l eneron des rivalités pour les hâter, ni la crainte d'être sépares par un accident ; tout leur avenir était à leur amour. Aussi pouvaient-ils en savourer les mille délices imperceptibles, les mille malheurs inaperçus pour la plupart des hommes, pour ceux snrtoul qui disputent une femme plutôt qu'ils ne l'aiment. Ce fut le mejlleur temps de leurs amours. Us savaient qu'ils avaient un secret à eux deux; mais ce secret ils ne l'avaient pas encore nommé; ils ne lui avaient pas encore écrit au front: amour adultère, inceste; ils pouvaient se tromper, se dire que c'était une amitié exquise, jalouse, passionnée; ils n'avaient pas encore de jours d'alarmes. Un mois se passa ainsi, pendant lequel M-»^ Bizot chercha à découvrir quelque chose de nouveau. Entre deux jeunes gens qui semblaient s'être entendus, qu'il n'yeiU pas quelque chose de nouveau le lendemain, ou, loul au plus tard, le surlendemain, cela lui semblait incrovable. Aussi, quand elle vil que rien n avançait, elle se persuada qu'il s'agissait de quelque petit secret de ménage, d'une surprise à préparer au gênerai pour le jour des elrennes qui approchait. Enfin elle recommença ses attaques ; el, grâce à elle, 1 amour de Charles et d'Henriette, arrêté dans une douce et innocente confiance, se précipita dans tous les tourmentsdudesiretde la jalousie. En femme habile. M'"' Bizot revint sur ses pas ; elle vit qu elle s était trompée en faisant de la pruderie; que, s'il fallait sentimentalement séduire Charles, il se tournerait bien plutôt vers Henriette, qui av*îf • plus qu'elle de cette grâce de l'âme qui plaît à l'âme. Elle revint à son allure franche et vive, et, doutant un peu qu'Henriette aimai Charles, mais bien assurée, quand cela serait, qu'elle ne s'était pas donnée a lui et qu'elle n'était pas femme à se donner, elle se décida a offrir ce que sa rivale avail refuse ou refuserait. Le tout était d'amener Charles à le désirer. Cela ae lui parut pas difficile; elle compta sur la jeunesse du commandant et sur son célibat forcé. Il ne mamiuait plus que des occasions ; le hasard lui en fournil une dont elle sut largement profiter. „. , ,,
Avant de raconter ce qui en arriva, il faut dire que Charles et Henriette avaient déjà des engagements l'un vis-à-vis de l'autre. Peutêtre à la plupart de ceux qui liront celle histoire, le mot eno'ignnent para'itra-l-il bien énorme pour le faible lien qui atlacliail ces deux amants une aventure d'enfant, en vérité. Et. il faut le dire ici en passant quoique l'âge de Charles et d'Henriette ne fut plus celui de ces jeunes sentiments qui se prennent aux brins de la vie, cependant il ne faut pas oublier que c'était leur premier amour à tous deux, et un premier amour est toujours jeune.
Un jour, un dimanche qu'on était dans le vieux et vaste sal.ui, d'Xspert el Bizot lisaient au coin du feu les journaux et les brochures politiques; M"' Bizot travaillait avec Henriette à une fenêtre. M"^ Bizot faisait une bourse en filet, Henriette brodait. Charles, qui entra, s'approcha de ces dames, el, ;q)rês s'être informé, il loua leur travail et particulièrement celui de .M-"" Bizot, qui était fort élégant et qu'elle faisait avec des mains si jolies, qu'il était impossible de ne les pas admirer. Charles se laissa aller à quelques galanienes banales ; Henriette ne mêla pas un mot à la conversation. Un moment après, M""" Bizot sortit, et Heniielle dit à Charles :
— Madame Bizot sera bien heureuse quand elle saura que celte bourse vous plaît tant.
— Pourquoi? dit Charles.
— Parce que c'est à vous qu'elle la destine. Heiirielle agissait un peu en femme piquée, elle trahissait le
secret de M"° Bizot et lui enlevait la joie de la petite surprise qu'elle comptait faire â Charles. Celui-ci vit bien que ses éloges avaient déplu à Henriette ; il s'en excusa si bien qu'elle ne lui en voulut pas. Alors ils se mirent à parler des présents que chacun préparait secrètement pour le premier jour de l'an.
— Que medonueivz vous? dit Charles en souriant.
— Oh ! dit Henriette, vous verrez ; cela doit arriver demain.
— Arriver! dit Charles; qu'est-ce donc? ijuelque bijou, quelque
raeiilile de Pnvis? Ah ! ajoula-t-il liisU^moiU, j'avais espéré quelque cbosedevous.
— De mûi?dil Henriette en rougissant.
— Oui, de vous, dit Charles, ne l'ùl-ce qu'une fleur, ne fût-ce que ce fli de soie que vous tenez entre vos lèvres.
— Quel ent'antillage I dit Henriette. Mon présent est avec celui du général, mais un présent qui ne vient que de iiioi.
— Bien beau, n'est-ce pas? dit Charles avec dédain , qu'il me faudra montrer à tout le monde, et que tout le monde admirera, excepté moi ?
— Avez-vous envie de le refuser?
— Ah ! tenez, dit Charles, donnez-moi ce brin de soie, je vous en prie; cela, rien que cela!
— Ce serait trop, dit Henriette d'ime voix profondément troublée; ne parlons pas de cela. Tenez, voyez, vous me faites piquer.
Elle eiancha son sang avec son mouchoir et le posa près d'elle ; Charles voulut le prendre ; elle le retira vivement et le mit dans sa podie. Sa i.O'trine battait, -ses lèvres tremblaient en tordant le biin de soie qu elles tenaient encore.
— Quoi! lui dit Charles, pas même cela, si peu de chose! Henriette sourit amèrement, comme si elle eût voulu dire :
— Appelez-vous cela si peu de chose?
Madame Bizot rentra un moment après et revîhl s'asseoir près
d'Henriette, et Charles les laissa seiiies. Un mottièht après, Henriette fut obligée de sortir; elle se leva, èl, par un mouvement machinal, elle posa sur la table ce qu'elle îçnaii dans ses mains et ce 111 qui n'avait pas quitté ses lèvres. Charles le vit, et elle était à peine ;i la porté du salon qu'il se leva à son tour pour s'en enjparer. Henriette s'aperçut de ce mouvement, et, ieveiiant sur ses pas, elle reprit le fil et le roula sur son doigt en répondant de la tète à Charles, qui l'impWrait du regard :
— Non, non.
Les quelques jours qui suivirent ce refus furent tristes de la |)arî
de Charles et affectueux du côté d'Henriette ; elle semblait vouloir s'excuser du chagrin qu'elle lui avait fait. Enfin le Jour des étreniies vint; tous les présents furent échangés avec les embrasseménts d'usage ; ils furent riches comme ceux des gens qui n'ont qu'une ou deux occasions par an de dépenser beaucoup d'argent. Le générai avait saisi cette circonstance pour remercier Charles de ses soins : son cadeau élait un bel écpiipage de chasse d'un grand prix; celui qu'il avait fait olfrir par Henriette était utl ifiagnifiqu'i nécessaire de toilette monté en or et d'une valeur pres((uc oiiénsante, venu d'un autre que du général, qui le donnait visiblëfiiclil par les mains d'Henriette. Lorsque tous les objets enveloppés de ieùrs caisses et de leurs couvertures de maroquin furent sur la table :
— Eh bien! dit le généfrtl à Henriette, oi'i est la clef du nécessaire?
— Ah ! dit celle-ci eu devenant ronge et tremblante à la fois et en la tirant de son sein:
— La voici.
Elle pendait au bout du iil de soie. Oh! c'était bien le même, délustré par l'humidité des lèvres, mordu çà et la. Charles sentit fléchir ses genoux de bonheur, il ouvrit le nécessaire, l'admira avec une joie d'enl'âut qui ravit d'Asperl. Puis vint le tour de Charles : il avait fait venir de Paris, pour le général, un fauteuil à roulettes, qui allait par le salon en tournant une très-facile manivelle. D'Aspert s'y promena. Le présent qu'il offrit à Henriette ne semblait attester qu'un grand soin : une corbeille à ouvrage, avec tous ses détails, où le nom d'Henriette élait partout gravé. Je ne parlerai pas de ceux des autres, ni même des présents singuliers de Bizot, si ce n'est de celui qu'il offrit à Henriette. Il le lui remit presque en cachette et lui dit tout bas :
— Pardonnez-moi d'y avoir pensé. Puis, en lui serrant la main et en y glissant un pelit médaillon, il ajouta d'une voix émue :
— Tout n'est pas mort dans ce cœur, et tout est permis quand on a des cheveux blancs.
Henriette ne savait ce que cela voulait dire; elle fut tentée de croire que c'était une déclaration. Elle n'aimait pas le ridicule qu'on jetait sur Bizot, et, quoiqu'elle fût fâchée, elle se mit à l'écart pour regarder ce médaillon : c'était le portrait de son fils. Elle poussa un cri de surprise et de joie. Cela lui venait de Bizot! C'est qu'il y a des femmes qui inspirent du cœur et du goût à tout ce qui les entoure.
LE MAGNÉTISEUR. SS
On voulut voir, on accourut; mais elle serra son médaillon et refusa de le montrer. D'Aspert insistait, lîizot lui dit en ri^nt :
— Êtes-vous jaloux de moi? Laissez, laissez; je suis bien aise d'avoir bien choisi mon présent.
— Oh 1 très-bien ! dit Henriette, et je vous remercie, ajouta-t-elle en l'embrassant.
Bizot prit deux gros baisers, puis, laissant sonner ses lèvres comme un homme qui vient de goûter d'un excellent vin, il fit :
— Hem ! hem! hem !
Henriette g4issa le portrait de l'enfant dans les mains du géuéi.ij,
qui, heureux ce jour-là, tendit la main à Bizot.
— Mais qu'est-ce donc? dit madame Bizot; il n'a jamais voulu me dire ce que c'était.
— Ma foi, dit le général, qu'ils s'arrangent entre eux; je ne sais, moi, ça ne me regarde pas.
La curiosité de madame Bizot en resta là; celle de Charles avait une si. puissante distraction, qu'il ne s'occupa point de ce qui se passait. Enfin l'heure de se retirer arriva . car ceci se passait la veille du jour de l'an. On déclara qu'on laisserait tous les cadeaux dans le salon ; mais Henriette voulut emporter les siens dans sa chambre.
— Pardiou! dit le général, tu auras 'e temps de les examine!' demain 1
HeriHette allait insister, lorsqu'un
— Qui sait? de madame Bizot l'avertit qu'elle avait pénétré le motif de son empressement. Et elle répondit :
— C'est juste; nous les visiterons demain. On se retira après avoir entendu sonner minuit. Charles emporta
sa clef. Il eut presque regret d'être seul heureux ; mais il espéra ce qui arriva. Le lendemain il entra le premier au salon ; rien n'y élait encore déplacé. Il attendit qu'Henriette descendît, et, quand elle parut, elle lui tendit la main, et à cette main élait une bague. Une bague I quelle imprudence!... Comment échappcra-t-elle à l'investigation de madame Bizot, qui, dès qu'elle entra, parcourut Henriette des pieds à la tête, et jusqu'au bout des doigts. Slais c'est que cette bague était parfaitement semblable à un anneau qu'elle connaissait à Henriette, et que celle-ci portait habituellement ; seulement elle renfermait un mot et un secret. Ce secret dévissait la bague ; ce mol était : rien, puis, si on cherchait bien, on trouvait dans un petit coin ces deux mots : sans 1m.
Charles avait justement espéré. A peine tout le monde était-il rentré, qu'Henriette était descendue tremblante comme une coupable. Elle savait bien qu'elle était déjà loin de cette reconnaissance complète qu'elle avait vouée au général, le jour où il avait si généreusement accepté son malheur. Elle avait trop de délicatesse dans le cœur, pour ne pas voir qu'elle n'était déjà plus l'épouse qui, n'ayant pas apporté à son mari sa dot de jeune fille, lui devait une conduite irré()rochahle en échange. Mais rien ne l'alarmait sur les suites de l'amour de Charles. Il était si bien son ami, qu'elle crut que ce ne serait jamais qu'une faute de cœur. Elle descendit donc et chercha longtemps. Enfin elle vit cette ba'î;ue, si semblable à celle qu'elle portait, qu'elle crut ne pas l'avoir à son doigt, et la retrouver par hasard; puis elle reconnut son erreur et pensa bien que ces deux bagues ne devaient être semblables que pour les yeux étrangers; elle chercha encore et trouva le secret, tout le secret. Elle emporta l'anneau, et le lendemain elle l'avait ; et, pour que Charles n'en douUU pas, elle le tira un moment de son doigt, en dévissa un tour et le remit. Elle avait donc accepté le serment de Charles : elle lui avait donné ce brin de soie qu'il avait tant voulu. On ne s'aime. pas plus complètement, plus furtivement. Ils étaient déjà bien coupables.
Ce calme de l'amour de Charles et d'Henriette fut bientôt troublé, comme nous l'avons dit, par les plans sensuels de madame Bizot. Décidée à ne lutter ni d'esprit ni de cœur avec celle qu'elle regardait comme sa rivale, elle ne mêlait plus rien de provoquant aux entretiens du soir, si ce n'est sa personne. Véritablement, jamais on ne fut plus Iraiche, plus coquette, plus suave ; une tournure exquise, et, lorsqu'elle était seule avec Charles, des poses d'une grâce, d'une vo-
liinté Charmantes, avec le soin de no pas y appeler les regards. Ils y venaient quelquefois, et elle avait Tair de ne les remarquer m pour cesser ses agaceries, ni pour aller plus loin; .1 ne lu. allait pas de iou.T la modestie; il n'allait pas ù Clia.les qu on lui manifestât de rdnn.lon l'Ile réussit assez bien, ear il la préféra ainsi ; il se laissa Mler même à quelques compliments; mais, de lu à ce que voulait madame liizot il y avait loin, surtout pour un cœur occupe.
Un accident la servit au delà de ses vœux. Charles tomba malade et fut obli"é de garder la chambre ; c'étaient des palpitations qui demandaient un repos absolu du corps. Henriette alla le voir avec son man, avec M. Bizot , avec son père; mais M""'' Bizot y allait seule, y demeurait longtemps ; enfin elle s'installa :
elle avait apporte une broderie à côté du lit.
Henrielte en fut contrariée , puis irritée , |)uis malheureuse; car elle n'osait dire rien à M"»" Bizot, et, quoiqu'on son cœur elle sentit du dépit contre Charles lui-même , elle ne pouvait lui reprocher comme attentions ou égards envers une autre femme des soins dont il ne pouvait se défendre. Elle brûlait dans le salon de son raari, mais elle n'osait le quitter. D'Aspert ne lui parlait pas trois fois eu une heure , quand elle était là, mais il la faisait demander sitôt qu'elle n'y était plus, yu'un domestique eût repondu deux fois de suite : — Madame est chez monsieur Charles.
Et elle se fûi crue perdue. Elle trouva souvent de petits moyens de contrarier le téteù-tête de M"" Bizot; elle y envoyait souvent son père, plus souvent sou lils ; elle eut ce pendant la délicatesse de ne pas y envoyer Bizot. Je crois que ce fat plutôt par pitié pour lui que par égard pour sa femme ; elle était reconnaissante au pauvre homme du portrait de son fils. Deux jours se passèrent ainsi ; le troisième , ce tourment fut insupportable. Henrieti*"« faisait qu'entrer et sortir dans le salon ; elle ne put y tenir, e... alla vers l'appartement de Charles. Dans le court espace qui le séparait de la maison principale, elle s'arrêta trois ou quatre fois... Que dire? quel prétexte donner ii son arrivée? elle en trouvait mille, mais elle sentait bien qu'au fond, M-»» Bizot y verrait de la jalousie ; et m( ntrer de la jalousie de M">= Bizot lui semblait le pire de tous les malheurs. Cependant elle voulait savoir ce qu'elle faisait lu. 11 fallait que sa passion fût bien autre que ce qu'elle imaginait : elle se décida à épier.
Elle gagna un escalier dérobé, entra sans bruit dans un cabinet cache d'où elle put toui voir et tout enteudie. M"" Bizot était assise sur le lit de Clnirles.
LE MAGNÉTISEUR
— Charles, lui disait-elle en souriant doucement et en le caressant du regard, vous l'aimez?
— Y pensez-vous? repondit Charles: j'ai pour elle un respect qui ne saurait se dire.
— Cela n'empêche pas l'amour, reprit M"" Bizot, et véritablement Henriette mérite bien d'être aimée.
Son nom, ainsi familièrement prononcé, indigna Henrielte.
— Certes, dit Charles, elle le mérite, et c'est tout ce qui fait qu'elle le mérite qui me le di'fend précisément : tant de touchante vertu, tant de dévouement au bonheur de son mari.
— Oui , oui , dit
Bizol dansait congruement;
M"' Bizot, et, à jwrl tout cela, une des femmes les plus jolies que j'aie rencontrées.
— Elle est belle en effet, dit Charles, qui aimait l'éloge d'Henriette et qui ne prévoyait pas le parti que comptait en tirer M"" Bizot.
— Mais belle , dit celle-ci, parfaite. Avezvous vu jamais une main pins effilée, plus gracieuse?
Et de sa jolie main elle écartait, sur le front de Charles , les boucles de ses cheveux.
Charles crut devoir la remercier, et lui dit :
— Mais les vôtres sont charmantes.
— Et quelle taille souple et élégante ! dit M"" Bizot en se balançant doucement sur le lit pour imiter le doux mouvement de celte taille qu'elle vantait; et cela lui faisait montrer la sienne, et elle poussait ainsi doucement le corps de Charles, près duquel elle était assise.
Celui-ci ne put s'empêcher de le remarquer ; et cette pression suave l'émut légèrement ; il tenait encore les mains de madame Bizot, il les serra.
Henriette ne comprenait pas, et n'était honteuse que des éloges que lui donnait madame Bizot; elle les Irouvail immodestes; il lui semblait qu'elle la dévoiUit sans pudeur aux yeux de son amant. Mais bientôt elle crut deviner que ce n'était pas elle que madame Bi/.ot voulait ainsi montrer à Charles; en effet celle-ci continua :
— Et puis avt'C quelle grâce son cou est attaché à ses épaules I Elle a ceci...
Et, à ce mot ceci, prononcé avec enthousiasme, madame liizot arracha une épingle de sa robe de chambre, et montra sa blanche gorge et ses belles épaules :
— Elle a ceci d'une pureté ravissante.
Charles ne put s'empêcher de regarder l'image gracieuse de ce qu'on lui disait si beau ; il se leya sur son séant et plongea ses yeux dans les plis do la robe de madame Bizot.
puis il minaiid.ilt cl tcrlilloit en femme — Page SI.
LE MAGNETISEUR.
— Enfin, repi'it celle-ci, j'ai tin joli pied, et entre nous soit dit, je crois avoir une jolie jambe ; mais, ciiez Henrieitc, c'est d'un tour si suave!... et elle appuyait de la main sur sa robe luiur dessiner sa jambe ; et, ainsi posée, elle en avait presque découvert une jusqu'à la naissance du genou.
Charles y porta la main. Sous prétexte de le dégager, madame Bizot avança sur le lit de Charles, parut manquer d'appui et se laissa tomber sur lui, son visage sur le sien, son sein bondissant sur sa poitrine. Charles l'entoura de ses bras.
Henriette fit quelques pas pour sortir, mais à peine fut-elle au haut de l'escalier dérobé .
qu'elle s'évanouit.
Quand elle reprit connaissance, on l'appelait de tous côtés.
On était venu plusieurs fois la cherchei chez Charles , on n'y avait trouvé que madame Bizot. Ils avaient répondu qu'ils ne l'a valent point vue. Lorsqu'elle entendit les voix s'éloigner , elle s'échappa et rentra au salon. Son désordre, sa pâleur, lui servirent d'excuse ; elle dit qu'ayant voulu allei jusque dans la forêt, elle s'était sentie saisie d'une faiblesse qui l'avait forcée à s'as- .seoir. D'Aspert, son père , Bizot, s'inquiétèrent; elle se déclara décidément malade ; elle l'était véritablement. On la monta chez elle, on la mit au lit; une fièvre de feu la saisit, et, en moins d'une heure, il tallut la saigner. Madame Dlzot accourut. Quel supplice ! tout le monde était là , Henriette ne put même se détourner ; elle se contenta de se taire. Lussay demanda pour elle du repos; elle de manda un peu de soli tude : on la laissa donc. Elle se mit à pleurer sans discontinuer, sans rien penser, sans analyser ce qu'elle souffrait, ni la portée
de son malheur; elle pleurait. Elle était assise dans son lit, la tète dans ses malus, elle sentit celte bague qu'elle portait; elle l'arracha de son doigt et la jeta avec colère à l'autre bout de la cliambre : ce fut la première chose qui fut distincte dans sa douleur. Jusque-là ce n'avait été qu'une souffrance atroce, confuse, qui se dégageait par des larmes, et qui, lorsqu'elles furent épuisées, resta nue et visible devant elle.
— Celte bague, je ne la loucherai plus! Oh ! ma vie di'it-elle en dépendre, dùl-on la trouver là, la prendre, l'examiner, y découvrir ce qu'elle renferme, m'accuser alors comme si j'étais coupable ; ch bien! j'aimerais mieux cela que de la sentir encore dans mes mains.
Voilà ce qu'elle se disait d'abord en elle-même, en essuyant ses yeux avec colère ; puis elle ajouta :
Le soldai maugréait et ordonnait au yieillard de la frapper.
Mais lui, il a quelque chose à moi, il faut qu'il me le rende; je le lui demanderai. Il faudra donc lui dire?... Oui, je lui dirai... Ohl non... non... jamais... Eh bienl je le lui demanderai, voilà tout... Je lui rendrai sa bague... avec mépris... sans explication... Osera-t-il m'accuser de caprice?... et, quand il m'en accuserait... que m'importe?... Oui... oui... je la lui rendrai. Et mon fil... mon pauvre III, mon pauvre (il désole... où j'avais attaché ma vie, c'en est donc fait!... Mon Dieu ! mon Dieu!... Oh! comme il m'a trompée... Comme je l'aimais!... que je suis malheureuse!...
Et elle se reprit à pleurer avec abondance, car elle en était venue
à regretter le bonheur de son amour. Alors elle se leva, et, chancelante, s'essuyant les yeux à chaque pas, elle arriva près de cette bague tombée dans un coin. Là, elle s'arrêta à la considérer. Il y eut dans ce regard toute l'histoire de son amour, qu'elle se rappelait heure à heure. Les larmes et les sanglots la suffoquèrent ; elle tomba à genoux, et, prenant l'anneau, elle murmura longtemps et tout bas :
—Adieul... adieu!...
adieu !
Adieu à son amour, à sa vie , à sa foi , à tout au monde. Elle s'arrachait du cœur tout ce qu'elle avait espéré ; elle serait morte là, si elle n'eût entendu du bruit. Elle serra la bague convulsivement, et d'un bond elle fut dans son lit.
C'était Charles : il avait l'air d'un fantôme. M. Bizot l'accompagnait. Henriette regarda Charles. Si celuici n'eût déjà eu un soupçon fatal, il aurait deviné ce qu'avait Henriette au regard qu'elle lui jeta : ce fut le mépris le |ilus Imllgné, le sourire le plus amer.
Bizot, après avoir approché Charles du lit, car Charles pouvait à peine se traîner, Bizot s'éloigna jusqu'au fond de la chambre. Comme il se retournait, Henriette le montra à Charles avec une insultante dérision, et avec cette seule exclamation :
— Oh!...
Lui, Charles, il s'était appuyé sur Bizot pour monter chez elle, sur le mari de cette femme impudente.
Lâcheté ! lâcheté! voulaient dire ce geste et cette exclamation.
Les dents de Charles claquaient, ses yeux étalent égarés, sa poitrine haletait à se briser; on voyait bondir son cœur à travers. Il fi i obligé de poser sa main sur le lit pour s'appuyer. Henriette la saisit avidement, et, y glissant l'anneau qu'elle cachait, elle lui dit:
— Tenez...
Chaii.'s s'y attendait peut-être, mais 11 se recula épouvanté. Henriette reprit alors à voix basse:
LE MAGNÉTISEUR
— Rendez-le-moi.
Ouoiduelle ne désignât rien, ni l'un ni l'autre ne s'y troniperen :
c'était le lil de soie, Celait cet imperc.plible gage d'amour quelle demandait. Cliarles, secouant lentement la tète, répondit :
— Non... non... ...
— Rendez-le-moi, répéta Henriette d'une voix brève et qui s animait, rendez-le-moi.
l'as ainsi, dit Charles en la calmant du geste; non...
' -^ 01) I reprit Henriette en serrant les dents convulsivement, rendezle-moi. . „, Cliarles, encore cette fois, répondit d'une voix etouQee :
— Non... non... non...
— Oli! rendez-le-moi! s'écria Henriette en se dressant sur son séant, rendez-le-moi, ou j'appelle!
LUe se serait perdue à ce moment; elle eut réclame ce fil en iace uc son mari, quand il eût dû la tuer. La question n'était pas de mourir, dur os ne répondit plus; il ouvrit sa clicmise : ce geste rappela a Henriette celai de M"' Bizot, et elle se mit à rire en se frappant a téie sur ses mains fermées. Charles arracha le fil de son cou, en le bri-ant Henriette s'en saisit, et, avec une fureur aveugle, elle le cassa dans SCS doigts en petits brins aussi courts qu'elle put ; puis elle les sépara encore avec ses dents; puis elle les dispersa brin à brin sur son lit; puis, quand ce fut fini, elle dit à voix basse :
— Rien, plus rien.
— Plus rien qu'à mourir, dit Charles d'une voix sourde et terrible. H ailacha sur elle ses yeux d'ofi tombèrent deux grosses larmes, et ajouta de la même voix fatale et résolue :
— Adieu !
H s'eloi2;naà ce mot,
— Charles! s'écria Henriette ëJi s'élançam presque du lit; mais elle y retomba aussitôt en se tordant cdiivulsivement et en s'écrianl :
— 0 mon Dieu! mon Dieu! moii Cièii! que je suis malheureuse! Charles s'était retourne eu la voyant en cet état; il courut à elle.
Bizot vint aussi ; Bizot, qui dei)uis longtemps savait le secret dHenlielie le bonhonime, et qui ne disait rien,et qui consentait à être ridicule ; lui qui avait plus d'esprit tju eux tous, et qui n'était ce qu'il était pour les autres que parce qu'ils ne valaient pas la peine qu'il fût antre chose. 11 aida Cliarles ;i réiilétti^e Henriette dans son lit, et, pendant que celui-ci soutenait sa tclë flans ses mains, il lui fit respirer des sels. Elle ouvrit les veux, fadis si ternes, si Vitrés, qu'elle semblait ne pas voir. Bizot alla chertiicrLussay. Penddnt ce temps, Charles voulut dire quelque chose à HéiiHètte, mais elle ne l'entendait pas. On accourut, et Charles dut sb retirer.
1 e lendemain, la crise d'Heniielte était pissée, et Charles était dans un état désespéré. Quand on le dit à Henriette, elle ne le crut pds; il lui parut que c'était une manière de se rendre intéressant. Klle h'en demanda des nouvelles ni à son père ni a Bizot, quand ils vinrent de chez lui. D'Aspert s'y fit porter; il J ileriieura longtemps, envoya plusieurs fois prier Henriette d'y aller : elle repondit toujours d'une manière évasive. Loisquil rentra dans le salon, il était fort triste; il était assez afflige pour ne faire à llenrielle qu'un douloureux reproche lie son indifférence.
— C'est mal, lui dit-il, de ne pas être allé voir Charles. Lui s'est levé hier, tout souffrant qu'il était, dès qu'il a su ton indisposition, et peut-être est-ce celle imprudence qui l'a mis dans l'élat où il est. Monte chez lui, je t'en prie ; si ce n'est une marque d'intérêt, que ce boit du moins une politesse.
Henriette ne savait que faire ; elle ne trouvait pas d'excuse, et l'ainiction du général était si vive, qu'il fallait bien que le danger fût pressant. A ce'moment, rentrèrent Lussay, Bizot et sa femme.
— Comment ! ditd'Aspert, vous voilà tous ! personne n'est-il reste près de Charles?
— Non, dit Lussay, il a voulu être absolument seul.
— Seul ! s'écria Henriette avec éclat, seul ! quelle imprudence ! ]y vais retourner bientôt, dit Lussay.
— Il ne faut pas le laisser seul, reprit vivement Henriette.
11 ny a pas de danger ; il se trouve mieux, ajouta Lussay.
D'Aspert regardait Henriette d'un air surpris ; ce changement soudain, ce iiassage subit d'une inditierence marquée à un iulérèt si pressant lui paraissait inexplicable. Celle-ci ne s'en apervut pas, et elle répondit à son père avec vuk sorte de desespoir :
Il y a plus de danger que vous ne pensez !
— Quel dan^rî ditd'Aspert en regardant sa femme.
— Mais s'il allait se tuer ! répondit-elle, emportée par son effroi, par son amour, par lé remords de sa cruauté envers lui.
La stupéfaction de d'Aspert, de Lussay et de .M-"^ Bizot apprit à Henriette toute l'imprudence de cette révélation : Bizot la sauva.
— Non, dit-il doucement, ne craignez pas cela ; je lui ai fait enter.dre
raison.
Cet air tranquille de Bizot rassura tout le monde; mais on ne comprenait pas. Alors il continua en prenant paisiblement une prise de
tabac : . j i. . .
— Imasinez-vous qu'hier, lorsqu'il est venu voir madame d Asptrt, il nous a dit, mais d'un ton très-froid et très-iesolu, qu'il croyait sa maladie incurable, et qu'il ne se sentait pas le courage de mener une vie maladive et pleine de tortures physiques, et qu'il en aurait bientôt fini. Madame a pris cela pour aussi vrai que s'il l'avait déjà fait : mais il a entendu raison. Après tout, lui ai-je dit, il y a remède a tous maux, même aux maladies de cœur. Il m'a fallu du temps ; mais je 1 ai laissé plus tranquille.
— Peut-être, ditd'Aspert; car ce désir délie seul... H taut y aller. Henriette, toi à qui il a dit celte folie, monte chez lui, parle-lui. C'est une faiblesse indigne : un homme de trente ans ! Mais moi, mon Dieu! qui soulîre les douleurs d'un damné!...
— Eh bien ! venez, dit Henriette, allons-y ensemble.
— Non, dit le général, vas-y seule : il fa parle, il t'a confie cette pensée de désespoir ; il serait peut-être humilie que nous en fussions instruits; car vraiment on n'est pas de cette "faiblesse-là ; mais il y a des hommes comme ça. Allons, va... va, je t'en prie...
— Allez-v, dit Bizot, allez-y.
Il n'y avait plus moyen de refuser. Elle quitta le salon, traversa la
cour sans savoir ni ce qu'elle allait dire, ni ce qu'elle allait faiîè, monta l'escalier de l'appartement de Charles et entra dans sa chambre.
XYL — ENCORE U.N PAS.
Charles était sur son lit, les yeux ouverts et regardant fixement le plafond : ses lèvres remuaient comme celles d'un homme qui prie. H ne s'aperçut pas qu'on entrait. Henriette s'approcha de lui et le considéra. Tous les signes de la mort étaient sur ce visage ; l'œil n'avait plus d'àme, les traits arrêtés n'attestaient plus même la souffrance active du corps. Henriette se plaça devant lui pour se faire voir ; mais il ne la regarda pas ; tout demeura immobile, si ce n'est ses lèvres, qui remuaient incessamment, kenriette écouta ce qu'elles prononçaient: ce n'étaient ni pensées ni paroles qui les agitaient ainsi, c'était un tremblement convulsif. Henriette épouvantée appela doucement :
— Charles!... Charles!...
Il parut sourire, et il murmura sourdement, mais sans quuter le plafond de l'œil :
— Oui... oui... ,
— Charles ! Charles ! c'est moi I s'écria Henriette avec terreur et en lui prenant la main. ''
Charles baissa les yeux et regarda Henriette d'un air qui lemoi- «nait qu'il ne la vovait que comme une vision. H la parcourait des pieds à la tête comme si elle était enveloppée d'une ombre à travers laquelle il la distinguait mal. Enfin son œil s'eclaircit; Henrietle vit qu'illa reconnaissait. Il parut surpris et joyeux ; mais tout à coup son désespoir le ressaisit; il laissa retomber sa lèie, qu'il avail soulevée un moment, et il dit doucement :
— Ce n'est pas vous, ce n'est pas vous.
Henriette crut qu'il était dans le délire et lui dit doucement :
— C'est moi. c'est moi, c'est Henriette.
— Heiniette, reprit-il en la regardant ; ah I je vois bien que c'est vous, réellement vous. Tout à l'heure j'étais plus heureux.
— Plus heureux ! dit Henriette.
— Oh! dit Charles, c'était un rêve où je comptais mourir; mais on vous a cnvovêe, et vous êtes venue.
— Non, dit Henrietle dont les larmes gagnaient la voix, non, on ne m'a pas envoyée; non, je suis venue pour vous voir, pour votiS prier...
LE MAGNETISEUR.
— Me prier? moi? dit Cluirles en se soiilcvanl, nie prier? et de quoi ?
— D'être ealiiie, dit Henriette; de ne pas ceouter votre désespoir, de vivre.
— Qu'est-ce que cela vous fait ? répondit Cliaries amèrement et en détournant la tête.
Henriette ne pouvait se rendre compte de ce qu'elle éprouvait. Malgré l'abatlenieMl et le danger de Charles, elle ne se sentait pas la générosité de lui dire : Je vous pardonne; d'ailleurs, elle n'avait pas le pardon dans le cœur; mais l'idée de le voir mourir lui était affreuse, et elle ne pouvait la supporter. Elle se laissa aller à un mouvement d'impatience.
— Mais que voulez-vous que je fasse? dit-elle; car enfin je suis ici, et...
— Oli ! je ne veux rien, dit Charles en l'interrompant, je ne demande rien ; je veux mourir.
— Mourir! reprit-elle ; oh I c'est bien facile de mourir; mais il faut pourtant que je vive, moi I et pourtant, est-ce moi qui suis coupalilc? est-ce moi...
Elle s'arrêta et détourna la tête pour cacher ses larmes. Charles parut prendre une grande résolution.
— Écoutez, Henriette, lui dit-il, je sais que vous étiez là ; — et il lui montra le cabinet. — Hier je m'y traînai, quand je fus seul; j'y trouvai ce mouchoir : j'en fus étonné. Votre indisposition, quand on me l'annonça, vint presque m'éclairer. Je résolus d'aller vous voir; votre conduite me dit tout.
— Eh bien I dit Henriette, ai-je tort?
— H faudrait plus de temps que vous ne pouvez m'en donner pour m'entendre, plus de force que je n'en ai pour m'expliquer. Je vous demande une heure ce soir.
— Ce soir! reprit Henriette; non., plus tard... dans quelques jours, quand vous serez rétabli.
— ^'ous me le promettez ?
— Je vous le promets.
— Et jusque-là, dit Charles, ne me direz-vous rien?
— Qu'ai-je à vous dire? Soyez heureux, c'est tout ce que je sou- Iiaiic, repondit Henriette tristement.
— Heureux! répéta-t-il. Puis il garda le silence et reprit un moment après : Vous m'avez promis de m'écouter.
— Je le ferai.
Charles se tut encore; bien des idées l'agitèrent, sans doute, et l'élûignèrent de sa dernière parole, car il reprit eu regardant Henriette :
— M'auriez-vous jamais aimé?
Henriette le considéra avec un étonnement qu'elle ne put ré|)rinier; elle laissa tomber ses bras avec stupéfaction et répondit avec une vive effusion de désespoir;
— Eh I qu'ai-je donc fait, mon Dieu?
— Tu m'aimais! s'écria Charles avec transport et saisissant ses mains.
Henriette reprit toute sa dignité à -ce mot.
— Oh i dit-elle, ce n'est pas à moi que vous croyez parler, sans doute? Attendez qu'elle vienne.
Elle s'éloigna du lit à ces mots. Charles désespéré la suivit des yeux.
— Je vous reverrai ! lui dit-il.
— Je vous l'ai promis, monsieur, répondit-elle froidement; et elle sortit de la chambre.
Quand elle fut dehors, Henriette fut presque contente d'elle. A son compte, elle n'avait rien pardonné; tout était rompu. Elle osa regarder sa conduite et s'excuser de son intimité avec Charles. Selon sa pensée, elle s'était repentie assez tôt; elle n'avait plus rien de caché avec lui; c'était un commencement de passion arrêté avant toute faute: un hasard avait sans doute amené la rupture; mais son honneur en profitait. Elle le croyait ainsi; elle se le disait, ne s'apercevant pas que c'est parce qu'elle l'aimait trop qu'elle ne lui avait pas pardonné. Elle ne voyait pas que sa satisfaction ne venait que de deux motifs bien coupables: le premier, de s'être assuré son amant, et le second, d'avoir gardé en même temps son ressentiment contre lui. Aveugle qu'elle était! elle venait d'attacher enfin le mot vrai à toutes ses actions, jusqu'à ce jour équivoques pour elle-même! Pauvre femme qui se laissait bercer doucement à une atfection secrète, mais où rien de prononcé ne l'avait alarmée, devenue mourante et exaspérée à un premier soupçon d'infidélité; à qui on avait demandé si elle aimait, et qui avajt répondu :
J'aimais; croyait-elle qu'elle ne pardonnerait pas? que le tort de son amant était inexcusable? que rien ne l'effacerait de son cœur? Sans doute elle le croyait, car elle était de bonne foi dans ses sentiments; mais ces sentinienls, (pii pouira jamais en sonder les replis? qui pourra jamais marquer le chemin par où ils nous conduisent à notio perle?
xvn.
A partir de ce jour, Henriette ne fit plus de difficulté pour venir voir Charles. Les premières fois, son maintien fut triste; dès que la vie de Charles fut hors de danger, elle devint sérieuse ; puis elle affecta d'être gaie dès qu'il put prendre part à la conversation générale. Alors commença toute la série des petites vengeances qu'elle se crut en droit d'exercer en retour de ce qu'elle avait accordé. Jamais elle n'avait pai'u si désintéressée de tout ce qui l'entourait, si enjouée, si prévenante envers M"" Bizot. Plusieurs fois, il arriva que celle-ci vint voir Charles en compagnie de Lussay et d'Henriette ; il arriva aussi que Lussay les quittait, et tout aussitôt Henriette s'en allait de même, en affectant de les laisser seuls ensemble. Au bout de quelques jours, M"° Bizot prit le parti de ne plus aller chez Charles; Henriette n'y parut presque plus. Charles, à peu près remis, revint au salon. 11 chercha longtemps, mais vainement, l'occasion de demander ce rendez-vous, ou plutôt cet entretien qu'on lui avait promis; Henriette évita toujours d'être seule avec lui, et, quand il lui disait un mot à la dérobée, elle faisait semblant de ne pas l'entendre. Une fois que tout le monde était dans le salon, Charles s'approcha d'elle, et, croyant la forcer à l'écouter, il lui dit tout bas :
— Par pitié, Henriette...
— Plait-il? reprit-elle tout liaul ; vous parlez si bas, que je ne vous entends plus.
Au milieu de son désespoir, Charles eut un mouvement de colère, et il répondit à voix basse, sans se troubler de cette interruption :
— Vous m'avez menti, madame.
Henriette fut humiliée; sa conduite lui parut pour la première fois manquer de cette dignité qu'elle avait voulu garder à son malheur; elle comprit qu'elle n'avait plus l'air que d'une femme piquée. Elle se ressouvint de sa parole ; mais elle vit madame Bizot qui l'observait; la vanité de la vengeance l'emporta encore sur la probité de son ressenlinient, et elle répliqua avec un ton moqueur :
— J'ai peur d'éveiller la jalousie de madame Bizot.
Pauvre madame Bizot! il ne manquait pourtant rien à son humiliation, à son abandon. Elle était retournée chez Charles; mais celui-ci ne manquait pas de sonner quelqu'un dés qu'ils étaient seuls. Elle lui avait écrit ; il n'avait point reçu ses lettres et les lui avait renvoyées; et, pour qu'Henriette n'en doulàt pas, il avait poussé la brutalité jusqu'à les lui faire remettre pendant qu'elles étaient ensemble. Dans le salon, jamais il ne lui adressait la parole : c'est à peine s'il ■ avait conservé vis-à-vis d'elle ces exactes politesses auxquelles on ne peut manquer. Henriette le voyait, le savait. Madame Bizot, si gaie, si avenante, pleurait quelquefois en secret; et quelquefois aussi ses larmes perçaient miagré elle devant sa rivale. Un mot d'Henriette eût |)U finir tout cela, un mot qui eût dit à Charles : Assez, je suis assez vengée ; et il eût repris ce ton d'affection avec lequel il eût été si facile de consoler une femme comme madame Bizot. Avec un peu de bonne volonté, elle eût trouvé tout simple qu'un beau garçon et une jolie femme eussent éprouvé ce qu'ils valaient pendant une heure, à condition qu'il n'en eût plus été quesiioiï le lendemain. Avec une prière, elle eût servi les amours de Charles et ceux d'Henriette. Mais celle-ci était implacable: il lui fallait sa victime, bien sacrifiée, bien méprisée, bien délaissée. Et, comme ce n'était pas méchanceté, Il fallait que ce fût amour bien puissant, bien affamé, bien insaiiable de ce cœur qui lui était échappé un moment. Elle avait torturé Charles de toutes les façons. Il faut l'ingéniosité d'une femme pour trouver partout place à un coup de poignard. Au salon, si l'on jouait:
— M. Charles sera de moitié avec madame Bizot, disait Henriette. A table, à propos d'un fruit :
— Offrez à madame Bizot. Vous oubliez madame Bizot. A la promenade :
— Donnez votre bras à madame Bizot.
.^^'Wte'
LE MAGNÉTISEUR
Tout aboutissait là. Il fallait une palience d'amour égale à cdle de la persécution pour v tenir.
Le soir dont nous parlons, Henriette dépassa le but; et, il ce mot : J'ai peur d'éveiller la jalousie de madame Bizol, Charles se sentit indigné. Que de fois il avait eu pitié de cette femme qui n'avait eu le lort que de l'aimer à sa manière, que de combattre avec ses armes, mais bonne au fond, jolie et amoureuse 1 Charles l'avait détestée le lendemain de sa chute; puis illui avait pardonné; enfin la persécution d'Henriette la lui avait rendue presque intéressante, car elle s'était franchement résignée à son sort. Vivement amoureuse des sens, elle avait cependant une sorte de respect pour les amours passionnes dont elle était incapable. La crise d'Henriette, l'élat désespéré de Charles, lui avaient appris que leur affection était une de ces passions dont on meurt, bien plus, pour lesquelles on tue rivaux, honneur, avenir.
Elle avait entendu, de la place où elle était retirée, le mot cruel d'Henriette, et elle s'était trompée à la pâleur soudaine qu'elle avait vue sur le visage de Charles; elle avait pensé que c'était un de ces mouvements de désespoir qui le ju-enaient souvent, et, comme il s'approcha d'elle, elle lui dit doucement :
— Consolez-vous, je partirai dans huit jours.
— Pourquoi partir? reprit Charles à haute voix. Entendez donc, général? M""" Bizot menace de nous quitter; vous ne le permettrez pas, je pense ? Que deviendront nos soirées sans elle, qui en est l'âme et la vie?
— Hum! hum ! dit Bizot.
— Comment donc ! s'écria d'Aspert. j'espère bien que nous l'avons pour un grand mois encore ; et, si elle n'est pas trop pressée d'aller voir lleurh' ses lilas, nous lui ferons fête des nôtres.
— A la bonne heure ! dit Charles. Puis il ajouta tout bas, mais assez haut pour que Henriette l'entendit : Oh ! ne partez pas, ne partez pas ; j'ai tant de pardons à vous demander.
Henriette demeura atterrée. Charles, ce Charles que depuis un mois elle avait tenu sous sa main, à qui elle ne daignait pas même demander toutes les brutalités qu'il faisait pour l'apaiser, ce Charles venait de se révolter. Elle avait étudié son caractère, elle savait qu'une résolution, dat-elle lui coûter la vie, devenait pour lui un devoir dès qu'il s'y était compromis : elle eut peur de le laisser engager.
Il ne faut pas s'y tromper, Henriette était arrivée" à ce point que Charles était sa pensée de toutes les heures. 11 lui appartenait; ce n'était pas pour une autre qu'elle lui avait dit de vivre ; elle pouvait vouloir le fouler aux pieds, mais elle lui eût demandé grâce. Elle se crut perdue. Toute sa vengeance, toute sa vanité tombèrent devant l'idée qu'il pouvait en aimer une autre, et l'aimer cette fois, non plus par une surprise des sens, par une intidélilé qu'elle méprisait au fond, mais par un choix du cœur, par une préférence de l'âme. Elle prit une soudaine résolution, elle mil toute sa vie sur un mot. Charles était irrité : elle le voyait, elle le sentait ; car c'était sa colère implacable et concentrée; c'était ce visage qu'il avait quand il avait voulu tuer le malheureux Aubert ; il y avait beaucoup à risquer. Peut-èlre n'allaitil pas obéir à l'ordre qu'elle allait lui donner, et alors c'en . était fait, elle ne lui parlerait plus, elle ne lui pardonnerait jamais rien. N'importe, elle joua tout. Elle se leva et passa devant Charles.
— Suivez-moi, lui dit-elle tout bas.
Et elle sortit du salon. Elle n'eut pas la torture d'attendre : Charles, au milieu de sa colère, n'avait pu résister à l'air sombre et résolu qu'elle avait en passant près de lui. Ils étaient dans la salle ù manger.
— Je ne veux pas que cette femme reste, dit Henriette froidement.
— Pourquoi? dit Charles.
— Ne suis-je pas maîtresse chez moi? reprit Henriette avec hauteur.
— Si c'est à ce titre, reprit Charles en se retirant, vous avez des domestiques pour la chasser.
Henriette, sortie du salon pour offrir à Charles l'entretien qu'elle lui avait si souvent refusé, n'eut pas plutôt éprouvé son obéissance, qu'elle se rappela l'énormité de son grief contre lui, et ne put se décider à faire de prime abord une démarche à laquelle elle eût pu se laisser entraîner un moment avant. Alors, conciliant encore une fois son orgueil et son amour, ne voulant pas faire le premier pas, et ne voulant pas cependant que Charles s'éloignât sans une explication, elle lui dit presque en pleurant :
— Ah! vous avez beau faire et beau dire, vous aimez cette femme I
— Moi ! reprit Charles. Ah ! si vous aviez voulu m'entcndre...
— Mais c'est si diflicile, dit Henriette en détournant la tète pour cacher à la fois la joie qu'elle éprouvait à trouver une occasion de céder, et la honte qu'elle avait d'éprouver cette joie.
— Difficile? dit Charles dont la voix altérée dut assurer Henriette sur sa puissance, difficile? Ce soir, je puis rentrer dans ce salon; ne pouvez-vous quitter votre chambre?
— Je serai dans mon boudoir à minuit, répondit Henriette. Elle alla vers le salon; mais, avant d'en passer la porte, elle prit peur tout d'un coup de ce dont elle s'était fait un jeu durant un mois. Redevenue complice de Charles, elle craignit que la conduite qu'il affectait vis-àvis de M°" Bizot ne fût remarquée. Elle lui dit -.
— Parlez à madame Bizot; demandez-lui de rester; qu'elle ne soupçonne rien.
Henriette rentra; Chariesia suivit un moment après. Autant il lui avait été difficile jusqu'à ce jour de ne pas parler à madame Bizot, aulant, ce soir-là, il lui fut impossible de lui dire quelque chose. 11 avait le cœur si plein, l'âme si dilatée, qu'il n'avait pas de paroles pour des choses indifférentes; et certes, s'il lui eût fallu parier dans ces premiers moments, il n'eût pu que laisser éclater son âme en exclamations de joie. Ce bonheur excessif ne venait pas, à coup sûr, du pardon obtenu, car le pardon restait incertain, mais de l'idée qu'il y avait encore quelque chose de secret, et d'avoué secret entre lui et Henriette. Rupture ou pardon, il y avait communauté d'intérêts établie entre eux, et cela suffisait à la joie présente de Charles.
Quant à Henriette, elle observait secrèlement l'altitude de Charles, et se repaissait à plaisir de cette conviction, qu'elle puisait dans toute sa contenance, que, plaisir et joie, c'était d'elle encore qu'il recevrait toute sa vie. Quant à ce qu'il lui dirait le soir, elle écoulerait sa justification, parce que c'était pour cela qu'elle l'aurait reçu; mais il y avait longtemps que cette justification était complète dans son cœur : toutes les raisons que Charles pourrait lui fournir, elle les avait déjà épuisées.
L'imprudente ne savait pas quelle force la voix d'un amant lui préterail, et combien cette voix ferait vibrer en elle de sensations qu'elle ne ?oupçonnail pas.
Enfin l'heure de se retirer arriva, et, avec elle, le remords cl la peur de ce qui s'était passé. Henriette fut près de dire qu'elle ne voulait plus; mais elle ne se sentit pas le droit d'.ivuir une volonté; elle fui sur le point de demander à Charies de ne pas venir; mais il ne donna pas occasion à celle prière, et se tint éloigne d'elle. Il avait la confiance qu'après ce qu'il avait obtenu, il ne risquait que de voir diminuer son bonheur; Henriette ne pourrait aller plus loin, mais elle pouvait revenir sur ses pas.
Il fallut se séparer. Charles avait trouvé un prétexte pour quitter, le salon. Henrielle monta la dernière chez elle. Tout le temps qui s'écoula entre le moment où elle rentra dans sa chambre et celui où elle en sortit, se passa à éprouver de vagues épouvantes. Elle n'eut pas, pour ainsi dire, la terreur physique de son action, la peur d'être surprise par son mari, par son père, par madame Bizot, elle ne pensa qu'à son amour. Elle s'effraya de l'abandon volontaire qu'elle allait l'aire de ce charme de vertu (|ui l'entourait. Parmi les sentiments de Charles, elle regretta son respect qu'elle allait perdre sans compensation, car il ne pouvait pas l'aimer davantage. Ce fut là son vrai supplice. Être méprisée par son mari, maltraitée, chassée, déshonorée, n'étaient pas choses à l'épouvanter, si jamais elle avait décidé en son cœur de courir cette chance; mais n'être plus elle-même, n'être plus la femme qui avait inspiré cette passion profonde et respectueuse, voilà ce qui l'effrayait véritablement. Efle se sentait assez d'amour pour s'excuser; mais cet amour, Charies le comprendrailil? ou oserail-elle le lui dire? Ne sortirait-il pas de cet entretien avec l'opinion d'un rendez-vuus demandé et obtenu, comme il arrive dans toutes les intrigues? Henriette avait le cœur trop jeune pour avoir pense que ne pas se donner lui serait une excuse. Pour elle, à l'instant où elle descendrait de sa chambre pour recevoir Charies, tout son crime était commis, l'adultère était complet. Elle se trompait, vous le voyez, ne sachant pas qu'à mesure qu'on manque à ses devoirs, on esiime comme sacres ceux qu'on n'a pas encore entièrement méconnus.
Une femme, dans la pureté de sa vertu, se dit : Jamais je n'accueillerai des propos d'amour; c'est un crime de les accueillir, c'est k
LE MAGNETISEUR.
plus grand de tous. On lui pnrle d'anioui'; elle laisse faire, et se réf'uiîie dans celle resoliilioii : Jamais je n'y répondrai.
Un tliagriu lui vient, une jalousie la prend, une joie la saisit el un aveu lui écliappe : alors elle bat eu retraite derrière un nouveau rempart où elle se croit à l'abri de tout : J'ai pu lui laisser voir que je l'auiiais, se dit-elle; mais jamais il n'obtieudi'a de moi un encouragement, p^is un regard, pas un mot; car c'est alors que je deviendrais vraiment criminelle. Si l'on ne peut dominer les sentiments de son cœur, on reste maître de ses actions ; c'est tout ce que le ciel, tout ce que les hommes peuvent demander à !a vertu d'une femme. Non, pas un mol, pas un regard. Elle ne pense pas alors au rendez-vous, carie rendez-vous... c'est !e crime complet.
Mais, liélas! le regard échappe, le mot se dit, le rendez-vous s'accorde; on sent bien un remords, on comprend bien sa faute; mais on court à sa dernière ressource : Je l'aime, je le sens; ma tête se perd, je ne puis vivre si je ne le vois, si je ne l'entends; mais je mourrai avant d'être à lui.
Henriette n'en était pas encore là; elle considérait encore son action comme un crime. Aussi descendit-elle avec un effroi cruel. Que de fois, au milieu de la nuit, elle avait quitté sa chambre et parcouru furiivement la maison pour un objet oublié I Que de fois, dans ses insomnies, elle était descendue sans bruit dans ce boudoir pour y chercher un livre ! Mais alors les précautions qu'elle prenait n'étaient pas pour elle, elle désirait simplement n'interrompre le repos de personne. On eai pu la surprendre sans la troubler. Mais, ce soir-là, comme le cœur lui battait I comme elle sentait ses genoux fléchir I Il n'y avait cependant nul danger. Il était onze heures à peine; la maison était close, Charles n'y pouvait être surpris; elle eût pu donner mille préiextes de sa sortie de son appartement, les mêmes qu'elle eût donnes si paisiblement deux mois avant. Et, à cette heure cependant, peut-être que, si son mari eût paru devant elle, elle fût tombée à genoux en lui disant : Abandonnez-moi.
Une fois descendue, elle se rendit dans son salon. Elle alla ensuite ouvrir une porte extérieure, et revint s'asseoir dans son boudoir. Là elle attendit minuit; là, après avoir longtemps pesé sa vie passée et son avenir, elle devint plus tranquille, car elle avait enfin pris une résolution. Minuit sonna, Charles parut.
11 entra lentement; il ne se précipita point aux pieds d'Henriette avec des protestations ardentes, avec ces remerciements amoureux qui sont presque une insulte, tant ils ont l'air de se promettre du bonheur. Ni l'un ni l'autre n'avaient de joie ; ils portaient en eux la conscience que leur amour serait fatal à quelqu'un, sinon à eux-mêmes. Henriette était assise; Charles demeurait debout devant elle. Il était embarrassé de ce qu'il lui devait dire. En effet, ce tête-à-tête de deux personnes enire lesquelles le mot amour n'a pas été prononcé, et dont l'une d'elles vient se juslilier d'une infidélité, ce tête-à-iêle était difficile à eniamer. Charles leva la difficulté, car, après un moment d'hésitation, il se tourna vers Henriette, et, d'une voix émue il lui dit :
— Henriette, je vous aime .'
— Je le sais, répondit-elle.
— Vous le savez? dit Charles; vous m'avez cependant été bien cruelle.
— J'ai eu tort. Pourquoi me fâcher en effet de ce que je devais considérer comme un bonheur?
— Comme un bonheur? reprit Charles. Ah I vous êtes toujours sans pitié , vous m'accablez... mais vous m'écouterez.
— Non... non... ajouta Henriette d'une voix triste, c'est à vous à m'entendre. Aimez madame Bizot, aimez-la ; je vous le conseille, je vous en prie.
Charles était étonné, car il n'y avait ni amertume ni colère dans l'expression de cette voix; il y avait une profonde tristesse, un désespoir résigné. Charles se trompa sur le sentiment qui inspirait cet accablement; il pensa qu'Henriette renonçait à un amour qu'elle croyait légèrement senti, etqui ne répondait pas aux espérances de son cœur. Il voulut se justifier.
— Henriette, lui dit-il, je puis vous obéir en tout, je puis mourir si vous voulez. Je puis faire davantage : je puis vivie, vivre à la condition de ne plus vous parler, de vous rester un être indifférent, à qui vous ne daigneriez pas même demander sa vie pour vous sauver une larme; mais je ne puis en aimer une autre ni ne plus vous aimer. Vous ne me croyez pas !... et je vous ai donné le droit de douter de mes paroles ; mais si vous saviez ce que j'ai fait pour ne pas vous aimer, vous jugeriez que, puisque je vous aime, il n'y a plus rien au monde qui puisse m'en sauver.
Henriette fut surprise à son tour. Elle avait résolu de demander à Charles de l'oublier, et fut blessée de ce qu'il avait résisté à l'aimer.
— Pourquoi, lui dit-elle d'un air où la tristesse laissait percer un peu d'amertume, pourquoi n'avez-vous pas persévéré dans cette bonne résolution ?
— J'y ai persévéré longtemps, longtemps même après vous avoir connue; et, s'il faut vous le dire, à l'heure où je vous parle, mon amour n'est pas sans effroi.
— Oui, dit Henriette, je vous comprends ; il peut amener de grands malheurs, compromettre votre avenir.
Charles sourit tristement, et répondit :
— 11 n'y a qu'un malheur dans l'amour, c'est de se tromper.
— De se tromper? reprit Henriette, et comment?
Charles parut embarrassé ; il se passait un combat violent en luimême. Enfin, il sembla se décider; il s'assit près d'Henriette, et, du ton d'un homme qui va commencer un long récit, il lui dit :
— Ecoutez-moi, madame, écoulez-moi patiemment. Moi qui vais jouer dans cet aveu tout ce que j'ai de souvenirs heureux dans ma vie, tout cà que j'ai d'espérance dans mon avenir, j'ai droit d'être entendu. Je vais vous montrer le fond de mon cœur, vous dire ce qu'on n'a jamais dit à une femme, ce qui peut la révolter, l'indigner et changer en haine sa pitié pour un malheureux. Mais n'importe : de vous Urne faut tout ou rien. Ne vous éloignez pas; ce que je viens vous demander n'est pas un danger pcfur vous ; moi seul j'y cours quelque risque, moi seul je puis en soufi'rir, car, quoi que vous soyez, je vous aime, le parti en est pris. Fussiez-vous la plus coupable des femmes, la plus vile, je vous aime ; je ne vous aimerais pas plus quand vous seriez la pi us vertueuse de toutes. C'est vous dire que je vous aime comme un furieux, comme un fou; c'est vous dire que de moi vous ferez ce qu'il vous plaira : un homme bon et grand, si vous voulez ; un misérable, un lâche, si vous l'ordonnez; enfin je vous aime à ce point, que je vous apparliens plus que vous ne vous apparîenez vous-même. Il peut y avoir dans votre conscience des murmures contre vos souhaits; il n'y en a plus en moi contre vos désirs. Je vous suis voué, voué comme on l'est à Dieu, voué comme on l'est à l'enfer.
L'expression exagérée de cet amour rendit Henriette attentive. Elle considéra Charles avec un étonnement où il y avait de la crainte.
— Oui, reprit Charles, je vous aime ainsi, et pourtant j'ai peur de vous ; je ne vous connais pas, je ne sais pas ce que vous êtes.
— Monsieur, dit Henriette en se levant, est-ce mon procès que vous venez me faire? est-ce un interrogatoire auquel il faut que je réponde ?
— Vous ne m'avez donc pas compris? dit Charles en la retenant vivement. Je ne vous demande rien... rien de votre passé... rien de votre présent ni de voire avenir. Je vous demande d'êire à vous ; et pour cela je viens vous dire... Voici votre esclave... voici comment je vous aime... Tenez, écoulez-moi... c'est un récit que j'ai préparé : entendez-le... vous vous en irez après sans me répondre... sans me rien dire... Ecoutez... Pour une autre passion que la mienne, ce mot : je vous aime, enferme tout ; pour moi il n'est presque qu'un mot vide de sens. Il ne vaudra quelque chose que lorsque je vous aurai dit tous les déchirements de mon cœur.
Il y avait quelque chose de si agité dans la voix, dans les yeux, dans le geste de Charles, qu'Henriette en fut dominée. Elle s'assit et demeura en silence... Puis, comme Charles ne commençait paS, elle lui dit en levant son regard sur lui :
— Je vous écoute.
Elle rencontra les yeux de Charles, qui étaient attachés sur elle. Il semblait ne pas l'avoir entendue, car il reprit en laissant tomber une larme de ses yeux:
— Ah ! il n'est pas possible que je vous aime à ce point, et que vous ne le méritiez pas...
Et, comme Henrielle allait encore rinvitcr à parler, Il se luiia de reprendre avec un empressenienl égaré, et d'une voix sinistre:
liez une femme
m aimez... oui amour... le sais-je
— Quand je suis venu ici, ou m'a dit que vous perdue. .
— Monsieur, dit llenrielte en se levant encore, vous me traitez comme si je l'étais en me le disant. Vous pouvez le croire ! je n'ai rien a répondre.
— Henriette, lui dit Charles, je ne vous demande pas une réponse ; je ne vous demande rien, quoique j'en eusse le droit, car vous
Oh! ne pâlissez pas! vous m'aimez: mais de quel eh bien, il faut que je le sache. .Te vous ai dit que je ne vous connaissais pas ; eh bien ! vous ne me connaissez pas non pins. Pour vous, je suis peut-être un de ces hommes dont le cauir se donne au charme, aux grâces, au mérite d'une femme. Mon amour vous est une natterie; eh bien! non, c'est plus bas, c'est une servililé, et une servilité honteuse! Cetle servilité, il faut que vous la voyiez bien à nu, et vous mesurerez alors si ce qu'il y a dans ^volre cmiir pour moi est un amour comme le mien. Ecoutez et ne m'interrompez plus. Oui, quand je suis venu ici, je vous ai crue une femme perdue. ,\rrivé à Paris, quelques amis m'apprirent le mariage du gênerai avec une moquerie discrète qui me força à être curieux. Je m'informai ; les réponses furent infâmes et légères: — Elle est jolie ; elle a, dit-on, de l'esprit; elle a enjôlé le vieux d'Âspert. N'est-ce pas, madame, qu'il y a de quoi frémir de rage, de penser qu'on a entendu cela de la femme qu'on aime? n'est-ce pas que j'ai bien du
souffrir?
Henriette avait le cœur honteux; jamais son malheur ne lui avait été reproché plus gi'ossièrement ; mais il y avait dans toute la personne de Charles un délire qui la faisait écouter et attendre. Charles continua :
— J'entendis cela et je le crus. Je pris le général en pitie et vous en mépris. Je me résolus à ne pas venir près de mon bienfaiteur ; tout cela fort légèrement, pour éviter l'aspect d'une petite intrigante et d'une honorable dupe. . .
Ilenrietie, brisée par ces paroles ignobles, où l'insulte lui arrivait si terrible et si brutale, Henriette perdit sa force et presque sa dignité ; elle pleura.
— Vous pleurez? lui dit Charles... oh ! ce n'est rien encore.
— Je vous demande grâce, monsieur, dit Henriette tristement; je ne vous ai point fait de' mal, je ne l'ai point voulu, du moins: si, dans l'irritation d'un amour qui s'est cru Iralii.je vous ai traité quelquefois cruellement, pardonnez-le-moi... vous m'avez plus punie que je ne le mérite... Laissez-moi sortir.
— Sortir? dit Charles comme s'il revenait à lui... je vous ai donc offensée ?
— Monsieur, lui dit Henriette, si vous me méprisez assez pour en douter, vous ne devez rien attendre d'une créature comme moi; elle ne mérite même pas qu'on se venge d'elle.
— Oh ! s'écria Charles en tombant à genoux et en l'entourant de ses bras, oh! que t'ai-je dit qui te coule ces larmes? Je t'ai offensée, je le vois. Tu pleures 1 Oh ! je deviens fou. Prends pitié de moi I Pitié ! pitié 1... Non, tu ne sais pas ce qui me torture... Oh ! pitié! grâce! Ilenrietie!...
— Plus bas, plus bas, lui dit Henriette en le calmant, car il avait l'air de perdre la raison; plus bas... Je resterai... je vous écouterai... je vous écoute.
— Eh bien I dit-il en se relevant avec une pâleur mortelle, eh bien ! c'était un infernal complot. Une û;mme, la duchesse d'Avarenne, me fil mander quelques jours après mon arrivée. Quel intérêt avait-elle â me voir? je ne sais; mais elle m'interrogea si minutieusement sur mon enfance, que j'en fus tout surpris. Elle s'informa ensuite de ce que je voulais faire ; je lui répondis, sans savoir si je le ferais, que je comi)tais me retirer près du général. Elle laissa percer un mouvement de surprise et de dégoût. J'en voulus savoir la raison : elle se tut... Je lui dis celle que je soupçonnais d'après lespropos du monde.
— Oh ! me dit-elle, si vous n'en savez pas davantage, je conçois que vous alliez au Tremblay. — Qu'y a-t-il donc? lui demandai-je avec étounement. — Oh ! reprit-elle, ce sont de ces choses qui sont d'une infamie telle, qu'il ne faut pas en approcher, sous peine d'en rester sali toute sa vie. Je fus presque épouvanté. J'insistai pour lout apprendre. — Mais, me dit-elle, cela me fait mal au cœur d'en parler. Une fille qui a été la maîtresse de son père; qui, de concert avec lui,
LE MAGNÉTISEUR
s'entend pour duper un honnête homme, pour l'épouser, pour lui léguer l'enfant de son inceste, et qui conlinuc son infâme commerce dans la maison de son mari.
Henriette était devenue si pâle, si glacée en entendant cetle conlideiice, qu'elle n'eut ni force ni pensée pour interrompre Charles; elle le regardait la bouche béante, l'oeil fixe. C'est qu'il y a de ces etounemenls et de ces douleurs qui tuent la parole, et auxquels même la jiarole manquerait si on pouvait en user. Quelle plainte en effet coiiire une si épouvantable calomnie! quels souhaits de vengeance conlre de pareils calomniateurs peuvent venir à l'esprit, qui ne soient tellement au-dessous de l'horreur qu'on ressent, qu'ils n'accusent le cœur de manquer d'indignation et ne fassent douter de son innocence I A de telles choses^ il semble qu'il ne peut y avoir qu'une réponse : la mort de celui qui les a dites, ou la mort de celui qu'on accuse. El sans doute ce fut un moment le vœu d'Henriette ; mais sa faiblesse la secourut; elle tomba sur un siège en laissant échapper une exclamation sourde et déchiranle. Charles continua, tant le transport qui le tenait le rendait insensible à ce qui se passait dans l'âme d'Henriette.
— Oui, Henriette, ils m'ont dit cela. N'est-ce pas que c'est épouvantable?
— Oui, épouvantable, dit Henriette, qui n'ayant pas trouvé d'expression pour ce qu'elle seiUait, répéta machinalemenl celle qu'elle venait d'initeudre.
— Eh bien, non! dit Charles, ce n'est pas cela qui est épouvantable; ce n'est pas là qu'est le crime!
— 0 mon Dieu! s'écria Henriette, qu'y a-t-il encore?
— Oh ! dit Charles, rien, plus rien, en vérité, si ce n'est qu'on me fit attester cela par un homme, par un baron de Premilz, qui se dit l'ami de votre père, un habitué de votre maison. Enfin on me persuada presque de ne pas venir, quoiqu'un désir invincible de nousconnailre me vint à chaque accusation qu'on élevait conlre vous.
— Vous les avez donc crues ! s'écria Henriette.
— Qu'importe, dit Charles en s'exaltant, ce que j'ai cru une heure, un jour, un mois, ce qui ne peut pas être, ce qui est au-dessus des forces humaines? Une lueur de raison vient, et l'on .sort du rêve impossible qu'on a subi; on rit du coule atroce qu'on a cru; aussi n'est-ce pas dans ces hideuses inventions qu'est le crime. Ce qui est infâme, ce qui ne se détruit pas, ce qui reste au cœur comme un ulcère qui le ronge, ce sont ces propos légers qui t'ont épouvanlée lout à l'heure. C'est ce qui peut être l'histoire du premier venu, c'est celle fille trompée et qui trompe; c'est celte vulgaire et intrigante hypocrisie qu'on t'a jetée cent fois devant moi; véritable crime! calomnie â hauteur d'homme, qui frappe juste et ne dépasse pas le but.
— Et que tu as crue aussi? dit Henriette. Charles se pressa la tête avec désespoir.
— Et que tu crois encore? reprit- elle. Charles retomba à genoux devant elle.
— Jo l'aime, vois-tu, lui dit-il, je t'aime. C'est une destinée. Je suis venu ici, quoi qu'on ail pu me dire pour m'empêcher d'y venir; et voici cependant ce qu'on m'a dit : — Quand vous la verrez, .son air de candeur, sou charme, vous persuaderont de son innocence, et vous l'aimerez. Oui, ils m'ont dit que je t'aimerais. Et puis ils ont profité de ce caractère sombre et fatal que ma vie isolée el mes malheurs m'ont donné, pour m'épouvanter par des sorlilégcs. Une femme, une folle, après m'avoir élonné de sou elat dexallalion , interrogée sur mon avenir, a répondu en termes dont l'ambiguïté me fit frémir, el par des prédictions dont quelques-unes se sont accomplies.
— Accomplies? dit Henrielle avec effroi, rappelée quelle était ù ces scènes de somnambulisme dont les résultats avaient si longtemps ébranlé son imagination, et dont peut-être elle était la victime. Accomplies! répéta-t-elle, el comment?
— Voici ce qu'elle m'a dit, reprit Charles en baissant la voix : «Tu n'entreras dans cette maison que sous de tristes auspices... tu
apprendras que sans doute tu n'es pas ce que tu crois être... Tu aimeras d'abord, el tu séduiras, ensuite, la femme de celui que tu devrais regarder comme un père... puis... >> Charles s'arrêta.
— Puis? dit llenrielte épouvanlée...
— « Puis, dit Charles si sourdement qu'à peine si Henrielle l'enlendit... puis tu causeras la mort du fils de d'Aspert, du père de l'enfant d'Henriette. »
Celle-ci poussa un cri horrible en se reculant. Elle regardait Charles
LE MAGNÉTISEUR
avon l'atlcniion d'une tVnime qui voil un poignui'il dirigé sur elle, et qui eii suil les nioiivenienis.
— Olil pourquoi étes-vous venu? dit-elle avec un Iremblement universel.
— Voilù ce que je ne puis te dire, Henrielle; voilà ce qui m'épouvante eomnie une fatnlilé. Tout se dressnit k mou encontre pour m'arréler, conseils, amitiés, accidents; mais une force insurniontalilc, un désir inouï de le connaître me faisait tout dominer. Te souvient-il de la nuit où je suis arrivé ?
— C'était donc vous?
— Celait moi. Quand je fus dans la ville voisine, au terme de mon voyage, car la dernière lettre de d'Aspert me détermina à venir; car de tous côtés j'étais informé de sa ruine, et, malgré toutes ces pré- (iiciions que je voulais regarder comme puériles, je me résolus à le sauver de vous, medisais-je. La reconnaissance me l'ordonnait; je me créais des devoirs contre vous pour vous voir. Eh bien! quand je fus au terme de mon voyage, je trouvai mille obstacles à venir ici. D'abord ce fut un bomme qui raconta devant moi qu'il devait occuper au Treinlday la place que j'y venais chercher. Dans ma préoccupation, il me sembla que c'était un avertissement de ne point aller plus loin. Je louais de celte crainte, et, pour mieux la vaincre, je partis sur l'heure ; je gagnai la forêt. Je me trompai de chemin dans la nuit; j'en fus ému comme d'un nouvel avis du sort; je me raidis contre ce que ma raison appelait mie superstition, et continuai à avancer. Un charbonnier me remit dans ma route. A |)eine comnienç.ais-je à y marcher que l'orage survint et m'égara encore. Cette fois, je ne pus m'empècher d'hésiter sur le parti que je prendrais. Je crois que, si, dans ce moment, j'avais su la route qu'il me fallait tenir, je fusse retourné sur mes pas. Mais ayant de nouveau rencontré quelqu'un, ma première parole fui de demander le chemin de la forge: on m'y conduisit, et une espèce de honte me saisit d'avoir l'air de ne pas oser aller à l'endroit dont je venais de m'enquérir. Ces gens qui s'étaient trouvés là me semblaient d'un autre côté comme des encouragements fallacieu.x: au temps des démons, ils m'eussent apparu comme des esprits tentaieui's. J'y pensais ; je reportais mon imagination à ces époiiues peuplées d'habitants surnaturels ; mon esprit ne s'en épouvantait pas, il s'y plaisait; j'en étais venu à faire de tout ce qui m'entourait quelque dioso d'intéressé h mon voyage. Enfin j'arrive près de la forge. A travers 'lés arbres déjà dépouillés, une luiiiière me frappe de "loin ; j'y vois iin guide, je précipite le pas de mon cheval, la lumière disparait. Sous l'influence de mes craintes superstitieuses, je m'étonne eiicore et j'hésite. La vanité re\ient à mon aide; je me fais honte de celte peur d'enfant : je veux être homme, et je continue ma route. Tout à coup la terre me manque, et je roule .ivec mon cheval au fond d'un lac que l'orage fouettait avec fureur. Le premier cri de ma pensée fut que j'étais perdu. Je sentais- une horrible douleur à la main ; je m'étais blessé. Je ne savais où aborder ni de quel côté me diriger. Je me repentis de ma témérité ; je crus avoir trop audacieusement lutté contre tant d'obstacles. Le courage de la nuit, le courage de la solitude, le courage contre les idées, ne sont pas le partage \ics plus résolus.' Je désespérais lorsque la luuiière reparut; elle était mon seul espoir. J'y nageai avec le sentiment d'un homme voué à un maiivals soi't... mais, à peine étais-je au milieu du lac, là où la profondeur des eaux et l'cloignement des rives laissaient le vent élever des vagues assez fortes pour me repousser, que la lumière disparut encore. Celte fois, j'eus la certitude que c'était une main qui m'attirait de pas en pas à ma perte. L'idée de ne plus poursuivre cette lutte, si je paryeiiais a me sauver, me parut comme une sorte d'amende honorable que je devais au destin de mon obstination à lui résister. A peine avais-je pris cette résolution, que la lumière reparut et qu'une voix se fit entendre. .Te lis de nouveaux efforts, j'arrivai. J'entendis les hennissements de mon cheval qui semblait m'appeler pour le départ. J'accourus. Vous étiez là! Vous, à cette heure! vous, m'ouvrant la porte de la maison du général; de cette maison où je devais apporter tant de malheurs. J'y fis le dernier efi'ort de cette fatalité qui me jetait à vous. Voire voix était douce et émue ; à la clarté disparue de votre bougie qui s'était éteinte sous le vent, j'avais vu un moment ton visage si pur et qu'il faut aimer. Je te trouvai si l)elle, que cette fois j'eus peur; je n'osai
as braver plus loin cette destinée qui devait m'atteindre le jour où
habiterais sous le même toit que vous. Je me laissai dominer par
cate épouvante que l'orage, la nuit, mes dangers, votre reucoulre
avc^ient exaltée au plus haut point. Je ne sais plus ce que je vous di«.
J'étais ivre d'une sorte de foi en votre puissance. Enfin je m'éloignai. Je passai le reste de la nuit sous un arbre. Le sommeil me calma; la nuit emporta mes frayeurs avec elle; je revins. Mais, par un reste de cette puérile prévention, je regardai le hasard qui me faisait loger hors de votre maison, comme un moyen d'échapper à tout ce sinistre avenir dont on m'avait menacé. Vous m'écoutez, Henriette, pénétrée d'etounement et peut-être de mépris; vous ne vous imaginez pas qu'un lio.nime qu'on a vanté pour avoir quelque bravoure ait été le jouet de liareilles terreurs; que quelquefois elles reviennent le tourmenter; et que, ce soir encore, j'en ai été si saisi, qu'il a fallu tout le délire de mon amour pour surmonter mon épouvante lorsque j'ai franchi cette porte; et cependant chaque chose prédite s'est presque accomplie. Je suis entré ici dans l'orage, et le sang me coulant d'une blessure. J'y ai entendu un mot qui m'a dit que peut-être n'elais-je pas ce que je croyais: il y a un homme qui m'a appelé bâtard. Et maintenant je t'aime, et je t'aime malgré toutes les infamies qu'on m'a dites de toi et avec leur souvenir dans le cœiir... Oh ! tiens, je suis un fou : quelquefois je me mets à genoux devant ton image, et je t'adore comuie ce qu'il y a de plus saint et de plus pur dans le monde... d'autres fois je me méiirise de t'aimcr, de l'aimer autrement que toutes les femmes... et puis, je suis jaloux.
— Jaloux! dit Henrielle, jalouxl
— Oh! dit Cjiarles redevenu tout à coup calme et triste, ne me demandez pas pourquoi ; car, si vous l'exigiez, je vous le dirais, et peut-être alors n'y aurait-il plus de pardon pour moi dans votre cœur.
— Ohl dit Henriette çn regardant avec pitié cet homme fort dont elle avait tant de fois admiré l'pnergie, l'esprit éclairé, le vaste savoir; cet homme tremblant comme uji enfant, descendu à lui dire toutes les folies d'un es|)rit égaré, ohl |ui"dit-elle, vous devez être bien malheureux! '"
— Malheureux l' en effet, dit jCharles, et pourtant je ne changerais pas ma vie, ma yje déchirée àp doutes cruels, pour le calme de mes jours passés. "J'ieiiez, Henriette', vous venez de voir ce que je souffre dans ces heures de délire où, pour perdre ma pensée, je vais courant à travers la forêt comuie un insensé; dans ces heures où, mêlé à ces hommes d'ici, je lutte de dangers avec eux parmi le fer qui bout, la flamme qui rugit, espérant qu'il méprendra uneémotion hors de vous: mais tout m'e?t impQSsibje. L'heure' de 'yous revoir sonne avant que j'aie pu m'en distriire ; et, du moiiiefit'que je suis en votre présence, tout s'eiface de moi. Je vous regarde,' ip vous vois, et je ne sens plu.s rien ijue le bien de vous voir et de yfin^ regarder. Souvent, loin de vous, loin (le ce charme qui m'absor|)|;; je me suis dit : Elle en a aimé un autre, elle s'est donnée à un autre, et je rugis de colère, et je m'écrie : Çénisoit Dieu qu'elle nç gbit pas un ange! elle n'est pas à l'abri d'une chute. D'autres fois, voyez-vous, j'invente une histoire; je vous fais si pure, si innocente, que je me désespère et me dis : Si je lui demande son amour, elle croira que je l'offense, que j'estime qu'on peut la séduire, parce que je crois qu'elle a été séduite. Et, dans mes nuits de solitude, que de fois j'ai osé penser à vous, parce que vous êtes belle ! que de fois nies désirs ont rêvé votre main dans la mienne, votre cœur sur le mien! Que de fois j'ai rêvé que l'on peut donner sa vie pour un de tes baisers ! Tout cela me dévore, me transporte... Je viens ! je viens près de toi ! je viens pour te dire : ... Es-tu innocente? es- tu coupable? veux-tu être à moi?... veux-tu que je meure?... veux-tu mourir ensemble!... Puis j'arrive. ..je le vois! jeté vois. Henriette! et ton enchantement commence; je n'ai plusde fureur, je n'ai plus de doutes, je n'ai plus de désirs ; tout s'en va au souffle de ton haleine; tout se fond à la flamme de tes yeux. Te voir devient tout ce que je puis; ta présence m'enivre, me remplit l'âme... Oh! liens! tiens ! ajoula-t il en tombant à genoux, laisse-moi te voir!... je ne te demande que cela... je te l'ai dit, ne me réponds rien... je ne te demande rien! Ne t'accu.se pas 1 ne te justifie pas! déteste-moi! et tu dois me détester, moi qui viens de te briser le cœur sans pitié, qui t'ai irritée du récit de mes tortures et de mes doutes... mais je te le demande comme un misérable qui vit de ses douleurs, laisse-moi te voir!... je ne te parlerai plus, situ veux!... si tu veux, je ne te verrai qu'une minute chaque jour ! mais laisse-moi cela ! 0 Henriette ! Henriette! que je t'aimais peu quand j'ai voulu mourir! Aujourd'hui, pour moi, la vie dans le monde où tu es! la vie proscrile! la vie torturée!... c'est encore le bonheur! c'est te voir!... c'est te sentir!... c'est t'aimerl
En disant cela, tout ce furienx transport qui agitait Charles s ela.t éteint. 11 V avait dans sa voix une si sainte résignation, ses larmes coulaient ^i sincères, si tendres, qu'Henriette aussi se sentit 1 ame soulaL-ee de toutes les émotions violentes et singulières par ou le récit incohérent de Charles l'avait fait passer. Son orgueil, si insensible vis-à-vis de son père, si reserve en face de d'Aspert, son orgueil comprit que Thomme qui rainiait ainsi et il qui sa vie devait assurément paraître coupable , que cet hûiimie devait ressentir de bien vives douleurs. Elit excusa, par le désespoir qu'ils causaient, des soupçons qui, dans tout autre, lui eussent fait injure, et elle récompensa cet amour de la plus sainte parole ([u'elle (lût di"e à ce munieiii :
— Chants, je suis innocente.
Elle lui dit cela en e.ssuyant de sa main les yeux du malheureux tout baignés de larmes.
— Ah! je le savais bien, s'écria Charles en la prenant dans ses bras, si heureux, qu'on entendait son cœur battre , qu'on voyait son corps frissonner.
El loi, lui dit-il, toi, Henriette, m'aimes-tu ?
— Oui ! dit-elle si bas et si vite, qu'on sentait qu'elle avait peur d'un remords; et, mettant ses deux mains sur les yeux de Charles... elle lui répéta...
Oui, je t'aime.
S'imaginantque, parce qu'il ne verrait pas ses yeux troublés et perdus d'amour, il ne sentirait pas son corps frémir et sa voix trembler.
Il n'y a d'amour si saint qui ne biùle le corps jusqu'aux os, lorsqu'une main vous louche au front, que l'haleine tiédit l'air qu'on respire , lorsqu'un sent vibrer une poitrine sur la sienne.
Charles enleva Henriette dans ses bras.
— Ehl que veux-tu -'lui dit-elle en joignant ses mains. Oh! non!...
non!...
11 ouvrit ses bras et la regarda comme un esclave soumis :
— Oh! non, lui dit-elle d'une voix douce cl consolante... vois-tu, c'est impossible.
Charles leva au ciel ses yeux désespérés. Elle continua : -Écoute, Charles, vois-tu, je ne te le cache pas, tu m aimes comme une femme ne mériterait pas d'être aimée, si elle n était capable de tout braver pour un tel amour. Mais entre nous, il y a plus que les liens du monde et de l'honneur. Oui, Charles, Charles, si celui
que j'outra-'erais m'avait prise dans le monde m hasard, comme tant de femmes qu'on y cherche pour se débarrasser d'une vie isolée, oui, ie senis < lui- mais lui, vois-tu, il m'a i.rise comme tu m'as airaee, avec mon malheur et ma honte. Ah ! ne me repousse pas ; il ne s'est uas voue à moi de cet amour dont je le remercie; il n'a pas livre a mon cœur un cœur dont les douleurs, dont les doutes même me font chérir la tendresse ; mais il m'a donne tout ce qu'il avait de grand en lui,
tout ce qu'il avait de
Elle a ceci d'une f\w\.i ravissante. — Page
digne et de noble : son nom.
— Son nom ! s'écria Charles, qui ne t'a pas protégée, qui n'a pas fait taire les hideuses calomnies !...
— Eb! 'dit Henriette , les savait-il ?
que pouvait-il ? que pourrais-tu toi-même ?
— Moi ! oh ! moi !
reprit Charles avec une joie sauvage, j'effacerai du monde quiconque a prononcé ton nom avec mépris... je sais combien ils sont... ou ils sont... Oh! les infâmes I qui n'ont qu'une vie chacun à me donner?
— Fou ! fou que tu es! reprit Henriette...
que t'importe? que nous importe? la vie est ici I le bonheur est ici! Ah! n'allons rien demander aux hommes.
El, en parlant ainsi, elle lui souriait si doucement , qu'il sentit mourir en lui tout ce qui n'était pas la voix d'Henriette, la volonté d'Ilemiette.
— Nous serons innocenis, du moins, ajouia-t-elle, et , quelque malheur qui nous vienne, nous le supporterons ensemble sans baisser les yeux l'un devant l'autre.
Elle en était donc déjà venue là que l'innocence pour die était tout entière dans ne pas se donner. Elle ne pensait pas ainsi en allant à ce rendezvous. Charles lui répondit avec l'assurance d'un cœur heureux et
qui croit être arrivé à tout le bonheur qu'il désire :
— Oh ! pardon ne- moi!
— Va, lui dit-elle, je te pardonne.
Que d'amour brCilait dans ce pardon! que cette femme comprenait bien le sacritice qu'on lui faisait! Oh! que de secrets doivent voiler la nuit d'une femme en qui la jeunesse est demeurée stérile et qui n a pas toujours dormi sans rêver! . .
Ils restèrent muets l'un près de l'autre. Quelques voix qui passéicKl les avertirent qu'il v aval' -vire chose ac'eux au monde.
LE MAGNETISEUR.
— Dicii! s'écria Henriette, trois iieiires'... rciilre... va-l'en!
— Quand te reverrai-je, Henriette?
La revoir, c'était déjà être seuls dans la nuit ; ce n'était pki3 le salon avec les mots furtifs et les regards ;i la dérobée.
— Bientôt, dit Henriette, bientôt...
Tisse quittèrent alors. Le lendemain, quand ils revirent M^^Bizot, iis se rappelèrent seulement qu'il eût dû être question d'elle dans leur entretien de la veille.
XrX. — RÉFLEXIONS.
ftn a beaucoup écrit sur toutes sortes de choses, beaucoup surtout sur les femmes et sur l'amour, et on a généralisé des questions qui sont presque toujours des questions d'individus. Parce que l'amour est de toutes les classes, on a pensé qu'il devait procéder (le même dans toutes les classes ; parce qu'il est une passion de toutes les époques , on a dit qu'il devait être le même dans toutes les époques. On a infiniment blâmé le bainer acre de Rousseau, en disant qu'il n'y a pas de jeune fille qui parle si librement de ses impressions physiques.
Cela se peut aujourd'hui où nous axons du bégueulisme dans la dépravation, où Its femmes du monde n'aiment plus et s'airangent. Comme tout ce qu'elles appellent amour est posé, pie\u, calculé pour être amusant et point dangereux, cela n'a rien d'emporté dans 1 expression. Ainsi , ce qu'on cherche dans un homme, ce n'est ni l'esprit ni la beauté, c'est la position. Du temps du baiser acre , la valeur physique d'un homme et d'une femme entrait pour quelque chose dans leurs désirs de se plaire etde se pos- .séder ; on ne faisait pas semblant de dédaigner
les plaisirs des sens ; le corps était une grande chose. A cette époque, on s'occupait de faire des enfants vigoureux. Mirabeau lardait ses brûlantes pages d'amour, de dissertations toutes médicales, et ne parlait que plaisirs furieux et abstinences insupportables; Diderot écrivait des polissonneries très-drôles ; Crébillon de même ; les romanciers en sousordre, comme Rétif de la Bretonne et Marmontel, expliquaient les effets d'une belle taille et d'une jambe élégante ; Colardeau ne trouvait rien de mieux à faire dire à Héloise que ce vers :
Couvre-moi de baisers ! je rêverai le resie !
Ce qui, entre nous soit dit, me paraît l'expression la plus dégoû-
Elle reprit
t'en ! va-l'en I nous nous perdnn
tante d'une chose qui en vaut bien la peine. Lp reste, séparé de couvre-moi de baiserf!, est la saleté la plus éhontéc qu'on ait imprimée. On a pourtant beaucoup admiré le reste. Enfin, à part l'expression, Colardeau était dans les idées de son siècle. Que tous ces écrivains fussent l'écho des habitudes d'alors, ou qu'ils les eussent fait naître, toujours est-il qu'on s'aimait fort corporellenient.
De nos jours, la bonne société des femmes, c'est-à-dire les épou.ses de notaires et d'agents de change, et les patentées de la cour, rougiraient d'avoir l'air d'y penser. Cependant le temps des amours si bêtement appelés platoniques, s'est éteint, si jamais il a existé; je ne pense pas même que la chasteté masculine ait jamais été une vertu sincèrement admirée. L'histoire de Joseph a été éternellement ridicule, et
je ne sais rien de plus méprisable. Mais il était encore bien loin de ce Combabus, courtisan émérite , amoureux d'e la femme de son maître qui la lui donne à garder, lequel Combabus se fait eunuque pour obvier aux dangers de sa passion, et laisse au mari la garantie de sa fidélité enfermée dans une boîte. Il est vrai de dire qu'à ce prix Joseph, qui ne laissait que son manteau, élail un libertin tieffé. Certes, nos belles dames, j'entends toujours celles de la bonne société, n'auraient pas suffisamment de moqueries pour un sot de cette espèce; et pourtant, si vous leur racontez qu'une femme a pu se donner parce qu'elle est femme , elles se croiront le droit de la considérer comme une catin. Or, il est trèsdifficile, avec tout cela, de savoir pourquoi ces dames cèdent à un amant, à moins que ce ne soit par calcul, et j'entends par calcul ce qu'elles veulent bien nous dire et ce que peut-être elles croient.
A leur compte, se livrer à son amant c'est lui donner le dernier gage d'un • amour qui pour elles
n'est que dans le cœur; gage qui, disent-elles, ne les amuse pas, qui leur est odieux, dont elles se passeraient fort bien ; mais qui, accompagné de cette phrase : « Ah t tu ne crois pas que je t'aime ! eh bien ! tu le veux, je serai déshonorée ; mais alors, au moins, tu croiras à mon amour, » devient un sacrifice et les laisse tout à fait dans la sainteté de la passion, tandis que leur amant est un vulgaire amoureux qui compte leur possession pour quelque chose. On croit toujours à ces choses-là quand on est jeune, parce que, sur mille femmes, il y en a une chez qui ce sentiment est vrai, et qu'il faut être habile pour deviner le plagiat; on y croit même quand on aime avec fureur, ce qui est la même chose qu'être jeune. L'amour a cela d'admirable ou d'imbécile, qu'il rend au cœur toutes les illusions de vingt ans ; voyez les folies des jeunes gens et des viell-
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lards, elles ont le même caractère. Si le milieu de la vie en est plus exempt, ce n'est pas qu'il soit plus fùrl ou plus habile, cest qu il est ailleurs occupé. A vingt ans, l'ambition, le soin défaire sa tortune l'amour des enfants ne sont pas venus. A soixante ans, ils sont passes ; l'ambition est satisfaiteou méprisée, la fortune gagnée, 1 amour des enfants, qui est une protection, devenu liède parce qu elle est imilile; et le cœur se rattrape, avec tout ce qui lui reste d énergie, à un sentiment qui a l'avantage de se renouveler moyennant une jolie fille qui a besoin de se vendre. Quoi qu'il en soit, quand on a.me, on se laisse prendre à toutes ces protestations de froideur et de pudicite, et quand on est jeune et qu'une femme veut bien se donner, c est à la leltre son honneur qu'on croit lui prendre, et l'on devient Irès-reconnaissant du sacrifice.
Pour ma part, je crois qu'il y a un autre intérêt ou une autre puissance qui agit sur leur détermination, et je suis persuade que toute femme qui tient réellement uses devoirs n'accordera jamais un rendez-vous à celui qu'elle aime. C'est ce qui arriva à Henriette après avoir répondu à Charles. Bientôt elle trouva mille prétextes pour reculer ce rendez-vous. Henriette était une femme qui était franche visà-vis d'elle-même. Elle aimait Charles et était demeurée une minute dans ses bras • elle y avait découvert qu'il n'y avait pas de volonté qui résiste à ce qui émeut, trouble et enivre. Celle qui dit: Je resterai près de mon amant delonaues heures, et je n'y perdrai pas le saug-froid de refuser, est une folle et une enfant. Il faut que sa raison soil perdue ou qu'elle n'ait pas encore aimé.
Cenendant Charles demandait ce rendez-vous de ses regards suppliants, de ses paroles furtives. Il semblait douter de cet amour qu on lui avait dit: et, quoi qu'il en eût, Henriette était alarmée de ce doute. Mais elle ne voulait pas rassurer Charles au prix que demandent presque tous les amants, et, comme sa résolution était sincère, dût-elle perdre et voir fuir cet amour qu'elle chérissait, elle prêtera ce malheur au danger de se trouver seule avec Charles. H y en a qui mépriseront Henriette pour cette crainte d'elle-même Elles poseront dans une balance sévère cette vertu qui prévoit une faiblesse, et cttle faiblesse leur paraîtra ignoble, parce qu'elle viendra d un trouble Wes sens Peut-être auront-elles raison. Peut-être n'est-ce pas ainsi qu il faut faire des romans : à cela je répondrai que ceci n'est pas un roman Mais l'occasion de se perdre vient toujours une fois dans toute jiassion : c'est comme une condition d'existence. L'occasion arriva donc entre Charles et Henriette. Voici comment.