‹ Ouvrés illustréesChapitre 80 sur 157 · XX. — COMME II. AF.UIVE TOl-J.U'US · texte numérisé non relu

XX. — COMME II. AF.UIVE TOl-J.U'US

La santé de d'\spcrt s'altérait assez visiblement pour qu'il pût avoir des inquiétudes. Mourir n'était pas un effroi pour lui Certes, ceUi Ini faisait un vif chagrin, mais il n'avait pas peur ; il ne s épouvantait pas, comme certains vieillards, à la moindre idée de mort qui venait s offrir à son esprit On pouvait lui annoncer la perte de quelqu un sans qu il en devn.t soucieux pour lui-même : il eût pu rencontrer un enterrement sa, pâlir et voir le cure sans trembler. Avec cette disposition, sentant nue la goutte le gagnait des jambes à la poitrine, il pensa à mettre IL à ses affaires. 11 désira écrire un testament. Dans ce testament, le partage de ses biens fut fait entre Henriette et Charles Dumont. Maisd'Aspert, cpii avait laissé passer le temps sans percer le mystère de la naissance de Charles, d'Aspert ne voulut pas mourir en emportant le doute avec lequel il avait vécu. Jamais, à vrai dire, il n avai renoncé formellement à s'instruire de ce secret; mais .1 en avait toujours ajourne le moment. L'heure était venue ou de nouveaux retards étaient imprudents. D'Aspert se décida : ,1 venait il éprouver une crise qui avait alarmé tout le monde; les soins de Charles e d'Henriette l'avaient sauvé encore cette fois; mais un nouvel accident pouvait survenir. Un soir, il pria Henriette de demeurer seule près de lui, lorsque tout le monde fut retiré.

1 Henriette, lui dit-il, ce malin j'ai clos mon testament; les dispositions en sont irrévocables. Que Charles soit mon fils ou qu'il ne le soit pas il n'v sera rien changé. Mais je ne puis envisager 1 idée de qu ttm- ce monde sans savoir de quel nom il faut que je le -enisse. Depuis longtemps j'aurais dû l'apprendre, je uel a, pas ose ; le repos heureux r.^d ^go,^te; on craint de déranger sa vie; prut-etre a t-on

raison- peut-être n'eussions-nous pas été plus heureux; peut-être même à ce moment ai-je tort de jeter quelque lumière sur ce point obscur. Qui sait si je ne vais pas porter un coup terrible à Charles. Mais (lue veux-tu? je crains de mourir avec un mensonge sur la conscience. Il faut interroger Charles.

Henriette approuva ce projet, et à travers les larmes qu elle versait au discours de d'Aspert, elle lui répondit qu'elle pensait aussi que c'était un devoir. , , ■

( 'est que la mort rend solennelles toutes les actions de la vie; cest qu'il n'y a pas de néant si assure dans la tombe, qu'on ne veuille mettre ordre à sa conscience avant d'y descendre, ne fût-ce que visà-vis de soi-même. .

— Puisque tu m'approuves, dit d'Aspert, diarge-loi de ce soin. Je l'eu ai dit assez pour que lu puisses l'interroger adroitement. 11 suflira d'ailleurs de lui parler de son père, de l'aventure de Rume, de la manière dont il est arrivé. Mon lils venait de Aeroneet avait habité l'Angleterre; il était accompagné d'un domestique. Ce peu de circonstances suffira pour le reconnaître.

— Mais pourquoi ne pas vous charger de ce soin? dit Henriette ; il vous serait bien plus aisé de retrouver dans des indices, qui seront insignifiants pour moi, la vérité que vous cherchez.

— Non dit d'\spert, je sens que je me troublerais : je lui ferais des questions trop directes et qui ravertiraient peut-être de ce que je veux savoir. Car, entends-tu, Henriette-? si Ctiarles n'est point mon fils il faut qu'il ignore jusqu'à mes doutes. Si, au contraire, ses réponses indiauent qu'il le soit, je lui dirai tout le secret de sa naissance : le nom de sa mère peut ne pas lui être inutile. Tache d amener cela comme par hasard; demeure seule avec lui un de ces jours, quand tout le monde sera retiré; enfin choisis un de ces moments ou la conversation devient confiante et intime par l'épuisement des sujets habituels. Je te laisse ce soin. Tu as fait des dernières années de ma vie un bonheur qui ne pouvait me venir que dune àme comme la tienne. Tu as subi ma solitude, mes douleurs, mes infirmités : tu ajouteras ce bienfait à tant d'autres.

Henriette accepta; la sainteté du mandat qu'elle venait de recevoir la protégeait contre l'amour de Charles et le sien. Elle comprenait qu'elle pouvait impunément demeurer près de celui quelle aimait avec Il pensée du devoir qui lui était impose. Mais que de choses peuvent conspirer à notre insu pour détruire le rempart que nous croyons inébranlable! . . ,, ,,

Et d'abord elle naccomplit pas sa mission le jour même ou elle l avait reçue, sous l'impression des paroles de cet homme qni prévoyait «^a mort et qui eu parlait si simi>lemenl, avec le souvenir tout palpitant des remerciements qu'il lui avait faits pour le bonheur qu elle lui avait donné. Quelques jours se passèrent : la santé de d'Aspert prit un caractère tout à fait ras-surant. Cependant il demandait a Henriette si elle avait interrogé Charies. Elle en avait franchement cherche l'occasion ; mais il était diffti'ile d'arriver avec lui a un autre sujet que son amour. Enfin, pressée par son mari, elle se résolut a assigner à Charles un moment d'entretien, à ne pas attendre qu il lui demandât un rendez-vous, et à lai iHre ouvertement qu'elle avail a lui parier d'affaires graves. A tout hasard, elle compta sur le secret de Charles pour arrêter son amour. Elle crut avoir tout prévu, et, au milieu de la soirée, elle lui dit devant son mari, qui était assez bien pour être descendu :

— Charies, je vous prie de ne pas sortir ce soir sans me parler; j'ai à vous entretenir.

Ce rendez-vous publiiniemcnt donné eionna peut-être, mais n eveilla aucun soupçon ; d'.\spert apjirouva Henriette d'un signe qui fut aperçu de tout le monde, même de Charles, ti l'on vit bien qu il sagissait d'aflaires. Charies, il faut le dire, reçut celle invitation avec chagrin • ce n'était pas ce qu'il désirait. Il aurait beau être seul avec Henriette, il lui sembla que la pensée de tous ceux qui le savaient assisterait à leur entretien. Il répondit froidement et sans que sa froideur fût affcetée; il n'avait pas pensé à croire qu'Henriette eût la hardiesse qu'ont tant de femmes, de faire si impudemment une mauvaise action, (lu'il semble impossible de les en soupçonner. Il attendit donc, avec une impatience plutôt curieuse qu'émue, le moment ou ils devaient être seuls ensemble. Quand dix heures furent sonnées, tout le monde se relira.

Il y a mille peliles clio.ses qui changent toute la nature d une position, choses qu'on croit indifférentes et qui deviennent toules-i)uis-

Lïï M.VGNETISEUB.

santés à notre insu. S'il est donné ù quelqu'un de savoir ces clinsos- !:^, c'est peut-être aux dramaturges qui réussissent ou qui périssent |iar lie petits accidents dont le public ne se doute pas, quoique ce soit lui qui les juge : un mot maladroit, une entrée intempestive, tuent la ]ilus îoucliaute situation; taudis qu'une escobarderie par laquelle on passe à côté d'une difficulté, ou par laquelle on la francbit, est souvent comptée comme si on avait pleinement vaincu cette difficulté. C'est qu'au théâtre, comme dans la vie, ce ne sont presque jamais les pensées fondamentales qui décident du succès d'une action ; c'est dans un détail que tout consiste, et c'est ce détail dont il faut être sûr et qu'il faut savoir mettre ù sa place.

Xous avons dit la situation d'Henriette et de Charles. Supposons que tout le monde se fiU retiré lentement et qu'ils fussent demeurés ensemble, le premier moment de leur entretien eût été embarrassé ; certes ils ne se seraient pas jetés l'un à l'autre, ravis d'être sans témoins; l'influence de ces gens sortis les eût laissés presque en cérémonie. Charles eût demandé ce qu'on voulait, et Henriette, ne sachant trop que dire, lui eût peut-être ouvertement répondu par la vérité : alors un autre intérêt que celui de leur amour régissait cet entretien; la singularité de la découverte que Charles eût faite l'eût préoccupé hors de sa passion. Il en arriva autrement par un soin qu'Henriette prit peut-être pour une dernière sauvegarde : elle sortit du salon pour reconduire d'.Aspert jusque chez lui. Le général la retint longtemps. Pendant ce temps, Charles demeura seul ; la nuit s'avança; tous les bruits de la maison, qui eussent, pour ainsi dire, veillé sur eux au commencement de leur entretien, tous ces bruits se turent les uns après les autres. La solitude de Charles devint complète, le mystère de cette entrevue se rétablit avec le silence, avec l'heure attardée qui sonnait : et puis Henriette ne venait pas. La curiosité de Charles, qui d'abord cherchait ce qu'on pouvait lui vouloir, se changea en impatience. Peu à peu il craignit de ne pas voir Henriette ; il s'imagina que le général soupçonnait quelque chose et la retenait; il eut toutes les alarmes d'un rendez-vous caché et criminel ; il en eut tous les tumultueux mouvements. Bientôt ce rendez-vous, qui no suffisait pas, un moment avant, à ses exigences, lui parut un bonheur qui allait lui échapper; et, du moment qu'il craignit de le perdre, il lui devint plus précieux que tout ce qu'il pouvait imaginer. Cependant il écoutait ; tout dormait dans la maison. Tous ces mouvements, qui résonnent longtemps dans une habitation isolée où cinq ou six personnes vont se livrer au sommeil, ces portes ouvertes et fermées, ces allées et venues, avaient cessé: c'était un silence absolu. Déjà les craintes de Charles prenaient un caractère de terreur réelle; mille suppositions fâcheuses lui venaient à l'esprit. A plusieurs fois il fut tenté de monter jusque chez Henriette. Il avait ouvert la porte du salon; dix fois il alla jusqu'au pied de l'escalier; puis il revint, croyant avoir attendu bien longtemps, lorsqu'à peine une minute s'était écoulée. Le cœur lui battait; il était arrivé à ne plus penser à rien qu à se désespérer, lorsqu'il entendit une porte s'ouvrir doucement, se fermer doucement. Un pas léger parcourut le long corridor et descendit l'escalier; une robe frôlait les marches : il semblait qu'on craignit de faire du bruit. Cliarles s'élança et vit Henriette.

— Oh ! c'est toi, lui dit-il en la prenant dans ses bras; c'est toi, enfin; mon Dieu! c'est toi!

— Vous m'avez longtemps attendue? répondit-elle toute surprise et touchée de cette etîusion de joie à son aspect, de ce sentiment qui était si loin de l'abord qu'elle avait préparé et qu'elle ne pouvait cependant repousser, car elle ne l'avait pas mis dans ses prévisions.

— Oh 1 lui dit Charles, j'ai eu peur ; il m'a Semblé que lu ne viendrais pas.

Et, en parlant, sa voix tremblante et entrecoupée annonçait tout le trouble qu'il avait éprouvé; Henriette voulut le consoler :

— Je te l'avais promis, dit-elle en baissant la voix.

— Il y a si longtemps que tu me l'as promis, si longtemps ! iMais le voilà... oui, te voilà, te voilà!

Pendant ce temps, ils étaient entrés dans le salon. Henrietle s'était assise dans un de ces larges fauteuils que je vous ai dépeints. Oui, c'est là qu'elle était, svelte et souple, dessinée par sa robe blanche sur ce fond sombre de velours ; et lui, Charles, s'était mis à genoux devant elle, et, l'adorant du regard, il répétait en baisant ses blanches mains et ses genoux :

— Oui, c'est toi... c'est toi, te vni!;'i, '■ Comme si une absence lonï.j ■ v, '. ;.i:,' ! s (^ùt séoarés.

Henriette le regardait en souriant. Comment se défendre du bonheur qu'on donne? n'est-ce pas le plus séduisant de tous les triomphes?

— .\llons, lui dit-elle, Charles, calmez-vous; asseyez-vous ici.

— Oh! non, lui dit-il, non, laisse-moi te regarder, laisse-moi te voir. Sais-tu que voilà longtemps que jenet'aivue ni entendue?... Oh! que tu es belle!

— Je t'en prie, Charles, pasainsi, ne me parle pas ainsi... Voyons, tais-toi.

Et ace mot elle lui mit la main sur les yeux. Que lui disaient ces yeux?

— Henriette! reprit Charles, Henriette ! Henriette!

Lui jetant son nom comme une invocation, et, à chaque fois, donnant à ce nom une expression indicible de délire, d'amour, de prière.

— Eh bien! lui dit Henriette... Charles... oui, je l'aime... je t'aime... Allons, écoule-moi, causons. «

Causons I Oh ! que l'abbé d'Olivel aurait bien voulu savoir cet entretien, pour faire son Dictionnaire des synonymes, où il s'évertue à marquer la nuance de chaque mot! car voilà deux personnes qui se parlent et se répondent, et qui ne causent pas.

— Non, dit Charles, non, pas encore. Je t'écouterais mal ; je ne te comprendrais pas. Laisse-moi te regarder... laisse-moi te voir longtemps, toujours!

Il avait alors croisé ses bras sur les genoux d'Henriette, sa poitrine s'y appuyait aussi ; et, ainsi placé devant elle, il la regardait de bas en haut, tandis qu'Henriette, penchée en arrière sur sou fauteuil, la tête penchée sur sa main, se livrait doucement à cette brûlante contemplation qui la pénétrait. Un long silence s'établit entre eux, silence pendant lequel, les yeux attachés l'un sur l'autre, ils sentaient leur âme se fondre sous le rayon de leurs regards; c'était un charme inouï qui se versait de l'un à l'autre; un torrent de joie ineffable où se perdrait la vie s'il ne débordait enfin; mais l'âme trop pleine s'y refuse, il se répand au dehors et la soulage par des paroles et des soupirs.

— Henriette ! dit Charles avec un frémissement de tout son corps.

— Charles! répondit-elle en laissant ses paupières s'abaisser sur ses yeux et en arrachant un long soupir de sa poitrine.

— Henriette! reprit-il avec cet accent qui fait d'un mot plus qu'un discours, plus que des serments et des transports.

Henriette passa la main sur ses yeux et se leva soudainement.

— Non ! dit-elle en appuyant ses deux mains sur le front de Charles qui était resté à genoux et qui l'entourait de ses bras ; non! je suis une folle... tu es fou... Va-t'en! va-l'en!... demain... je te reverrai.

Et , en parlant ainsi , ses dents claquaient , ses genoux faiblissaient.

— Ecoute, dit Charles, lu m'aimes! • Elle ne répondit pas; tout son être répondait pour elle.

— Tu m'aimes!... tu m'appartiens !

— Oh! s'écria Henriette en se dégageant... tais-toi... Elle porta autour d'elle un long regard troublé, et, ne voyant que la solitude de ce vaste salon, que lafaible lumière d'une bougie, ellereprit : Va-t'en ! va-t'en ! nous nous perdons !

— Oh! tu m'aimes donc? lui dit-il en se levant et en la pressant d,:iis ses bras.

— 0 mon Dieu! dit-elle en détournant sa tête, laisse-moi, je t'en supplie, laisse-moi.

El comme il l'étreignait sur son cœur :

— Oh ! tu me fais mal !

Il pressa de ses lèvres cette bouche qui frémissait en parlant. Elle s'échappa comme si un fer rouge l'eùl brûlée, et s'écria avec désespoir :

— Oh ! vous êtes sans pitié !

Charles voulut se rapprocher.

— Jamais!... jamais!... dit-elle en opposant ses bras délicats aux bras de fer de son amant. Oh! écoute-moi!... écoute-moi !... Tu m'aimes... n'est-ce pas? eh bien! ne me déshonore pas, ne me fais pas mourir!...

Et , comme Charles la laissa échapper , elle murmura sourdement :

es

LE MAGNÊTISFIR.

— Oui... va-l'en, laisse-mni... nui. tu m'aimes. Elle se lai.ssa tomber sur uu fauteuil en eaclianl sa tête dans ses

mains. Elle se mil à pleurer. ,, , , . ,,-,.^. «ni ip

Oui, je t'aime, moi! lui dit Charles, la voix altérée... oui, je

t aime^^... mais^ ^^|^.^^^^^ ^^ ^^^^^^ ^^ ^.^^ ^^^ ^^^^^ ^^.^^^.^ ^,g i^^mes ;

oh ' moi ! je ne l'aime pas, n'esl-ee pas?

— Ouc sais-ie! dit Charles avec colère et désespoir. -11 ne le sait pas, mon Dieu! répondit-elle avec des sanglots

Non dit Charles avec un transport impitoyable, non, je ne le sVis pas .' Vous me le dites... je l'ai eru... je ne le crois plus. Non, vous ne m'aimez pas! non! non! non! répétait-il presque avec

^"I'ei aue veux-tu pour le croire ' lui dit Henriette en le regardant d'un air égaré ; que je me donne à toi? Le veux-tu?... eh bien, soit ! ■•en deviendrai*)lle ! j'en deviendrai folle ! j'en mourrai !... Oui, voisin ctmain. jeterai folle ou je mourrai... Mais si tu le veux... s. tu le'veux... Et des sanglots convulsifs arrêtèrent sa voix. Charles retomba fi genoux devant elle. „ . , , , - ,„ ,

Henriette ! lui dit-il, tu pleures! tu pleures! Grâce! oh grate. Oue veux-lu de moi ? ma vie... mou honneur... un crime ? parle, je te donnerai tout... Si j'avais un monde à te sacrifier, je le briserais a tes pieds. Henriette! oh! ne te détourne pas! car je l'aime... je laime... Ah ! dis-moi que tu m'aimes ! que lu me pardonnes ! Henriette, plus calme, lui lendit la main.

— Oui, ie l'aime! lui dit-elle.

Puis, à son lour .prenant les mains de Charles dans les siennes, elle

aiouta avec une tristesse enivrante :

Et crois-moi, mon Charles... crois-moi... si je te refuse, ce n esl ms que ie craigne que tu me trompes, que tu m'oublies ! oli ! non . tu' m'aimes mi^ux que cela, n'est-ce pas?... Mais, vois-tu... nous serions malheureux... je te le jure, nous serions malheureux.

— Toi' n'est-ce pas? dit Charles en continuant son reproche, mais d'un ton si doux qu'il faisait pitié; toi, lu ser.ais malheureuse!... Tu m'aimes ; mais ce n'est pas de l'amour que j'ai.

— Ah I ne parle pas ainsi, répondit Henriette en lui caressant le ironl de sa main brûlante; crois-tu qu'il ne me faille pas du courage pour le résister?... crois-tu que je n'aie que loi à combattre?

Oh ! dit Charles d'une voix où l'amour suppliant semblait moins dangereux, tu as donc compris ce que je souffre?

— Tiens, lui dit-elle en prenant sa main, sens mon cœur. El elle plaça celte main sur ce cœur qui bondissait. Imprudente !

nui se fiait à cette première lassitude du combat, croyant qu'aucun transport ne se réveillerait. Ce cœur battait à coups pressés. Charles, attirant doucement Henriette dans ses bras, appuya sa poitrine sur la sienne et lui dit tout bas :

— Oh! laisse-le-moi sentir ainsi.

Pui^ il chercha ses lèvres. Henriette s'abandonna un moment...

Mors troublée jusqu'à l'âme, elle raidit ses bras contre la poiiiine de Charles pour sortir du lien qui l'enchaînait :\ lui ; mais elle ne put ce détacher de ce baiser... ses forces s'y perdirent, ses bras tombèrent comme morts. C.harles l'enleva hors de la clarté du salon. Henriette pencha sa tète sur son épaule, comme une fleur brisée et défaillante, et sa voix mourante murmura ces mots sourds et enliecoupes lorsqu'ils passèrent la porte du boudoir : Oh ! c'est la mort ! Charles, c'est la mort ! Mais il ne l'entendit pas ! ou, s'il l'eût entendue, cùt-il cru à celle parole? et, lors même qu'il eût pu croire, qu'importait? n'y a-t-il pas un moment dans l'amour où rien n'est un obstacle? Est-ce que la mort est un effroi qui ail jamais arrêté une passion ?

Puis, un moment après, ils étaient dans la même position qu'en entrant dans le salon : lui, à genoux devant elle ; elle, assise dans le fauteuil, le corps droit, l'œil fixe, les mains dans les mains de Charles, qu'elle ne sentait pas. A quoi pensait-elle?... ou même pensait-elle? avait-elle idée de ce qui s'était passé?... Était-ce peur, remords?... Charles la regardait sans oser lui parler.

Un bruit [soudain résonna ii cet instant au-dessus de leurs lêtcs : c'étaient des coups répétés frappés avec une canne sur le plancher... A ce bruit, Henriette se leva ; son visage sembla s'éclairer d'un horrible souvenir : elle poussa un cri sourd et déchiré, et, baissant ses veux hagards sur le front de Cliarics. elle lui dit :

— Entends-tu?... C'est ion père.

Elle venait de voir son crime, et de le voir aussi épouvantable qu il pouvait l'être. Le remords lui avait fait une certitude d'un doute ; et elle subit ce besoin inconcevable et inévitable de la douleur, de l'aggraver jusqu'à l'extrême. Qui sait s'il n'y eut pas aussi dans ce cri cet instinct de l'orgueil humain qui égare les âmes fortes et qui les fait répugner aux choses ordinaires? Avec ce mot, Henriette arrachait sa faute";'! sa vulgarité : elle en faisait un inceste.

Cependant ïlenrietle demeurait immobile. Le bruit recommença.

— C'est le général! dit Charles.

— C'est ton père! te dis-je, reprit Henriette... ton père qui va me demander... qui tu es...

— Qui je suis? s'écria Charles, <iui croyait que la raison d Henriette s'égarait.

— Oui, dit Henriette dont véritablement la tête était, perdue, oui, qui tu es; il va me demander si lu es son lils. Que veux-lu que je lui réponde ?

— Henriette! Henriette! cria Charles en cherchant â la retenir.

— Veux-lu que je lui réponde que lu es mon amant?

— Ohl plus bas, Henriette, plus bas... lu te perds. Henriette le regarda avec un sublime mépris.

— Je me perds! lui dit-elle; vous êtes un lâche!... Charles pâlit, non pas de l'injure, mais de l'exaltation d'Henriette. ....

— Je me perds, disait elle en se frapp.anl la tête avec desespoir, je me perds! Mais je suis perdue! monsieur.

— Ah ! reprit Charles en joignant les mains, plus bas... plus bas.

— Et si je veux qu'il m'entende ! si je veux qu'il me tue ! mais... je n'ai pas peur de mourir, moi.

Le bruit reprit plus impatient, plus impératif.

— Oh ! malheur sur nous ! s'écria Charles, mallieui' sur nous !

— Eh bien ! lui dit Henriette éperdue, tue-moi... toi pluiùl que lui... je l'aime mieux... lu vois bien que je t'aime encore...

Le bruit redoubla.

— Oh! s'écria-l-elle, lu vois bien qu'il va venir et qu d me

lucrs !

— Oh ! s'écria Charles hors de lui, qu'il ne vienne pas... mon Dieu ! qu'il ne vienne pas... , - ■ v

— Tu le tuerais ! s'écria Henriette en se relevant et dominée A son tour par l'efl'royable expression du visage de Charles.

— Je ne sais pas, répondit-il ; mais je ne veux pas que tu meures.

— Eh bien! dit Henriette qui trembla d'épouvante, et devant qui se déroula une si fatale série de crimes, qu'elle en frémit encore plus que du crime accompli... reste, j'y vais.

— En cet état! dit Charles en rarrêtant, en cet elal " Lt que lui diras-tu ?

— Je lui dirai... que sais-je?...

Ce bruit terrible, ce bruit fatal se fit encore entendre.

— Mais que veus-tu que je lui dise ? s'écria Henriette. Charles s'arrêta ; une résolution soudaine s'empara de lui. 11 dit à

Henriette :

— Reste... reste... Je vais monter, moi. El il s'élança hors du salon.

Bientôt il redescendit.

— Henriette, lui dit-il, rentre chez toi ; je lui ai dit que lu m avais parlé de ma naissance, que je m'étais emporté, ([ue je l'avais repondu avec colère et presque offensée ; que de lu était venu uu entretien si animé, que nous n'avions pas pris garde d'abord au bruit qu'il avait

"— Je vous remercie, répondit Henriette, de lui avoir menti pour nous deux ; je ne l'aurais pas pu.

— Henriette, lui dit Charles, quand te reverrai-je?

— Jamais ! dit-elle en s'enfuyant.

Ce serment devait-il s'accomplir mieux qu'un autre ? peut-être oui;

on ne le croira pas, sans doute. Combien n'y a-t-il pas de gens qui, après avoir lu ce chapitre, que de femmes surtout qui rejetteront ce livre avec dédain, en disant que celte Henriette esl une dévergondée dont une femme honnête ne doit pas savoir l'infâme conduite; combien, qui ne peuvent arguer de leur sagesse, s'indigneront de la cause de sa faiblesse, cl la trouveront dégradante !

Eh' la la. ne condamnez pas si vite cette femme d'être femme. A eus, qui prétendez «lue votre défaite ne vient que d'un dévouement absolu a

l'amour de votre amaiil, et qui, sur cette donnée, prenez ensuite en toute sûreté de conscience les plaisirs de l'amour, tant qu'il dure, je vous estime moins que mon Henriette. Celle-lii ne s'est pas dit : — Maintenant que c'est fini, maintenant que je suis coupable par une raison sublime et délicate, à moi les bénéfices grossiers de ma faute ; il n'en sera ni plus ni moins. Oli ! non ! elle a eu des sens, mais elle a eu un cœur, une raison, une conscience, plus haut placés que les vôtres. Dès que sa volonté lui revient, elle lui revient honnête, pure ; elle ne comprend pas qu'il faille continuer une faute parce qu'elle a été faite; elle a un véritable remords.

Après cette apostrophe au plus grand nombre des femmes, il faut que je me mette à genoux et que je demande pardon. Pardon à celles qui aiment assez pour tout sacrifier ù leur amour, fortune, position, respect du monde, famille ; celles-là ont compris l'amour comme le seul bien de la terre. Qui peut dire que le salut d'un faquin ou l'invitation d'une bégueule valent ce qu'elles ont préféré? Pardon à celles pour qui ce sentiment a été une vengeance. Se voir insultée, méprisée, torturée par l'abandon d'un mari, et lui rendre tout ce qu'on peut d'insulte, de mépris, de tortures, c'est une justice que les maris infâmes trouvent seuls coupable. Pardon à celles qui, avec moins d'énergie, ont demandé à l'amour une consolation pour les mêmes peines. Si c'est un crime, il faut tuer une femme le lendemain du jour où son mari la trahit ; ce sera moins barbare que de la condamner à pleurer éternellement sans une main pour essuyer ses larmes. Que les législateurs, qui ont détruit les vœux éternels des religieuses, disent si ce n'est pas parce que la nature humaine n'est pas capable de vivre ainsi sevrée de tous sentiments qui lui répondent. Pourquoi imposent-ils plus à la femme qui perd ces sentiments qu'à celle qui ne les a jamais possédés? Du côte des femmes mariées, il y a du moins un contrat brisé par celui qui l'a souscrit, tandis que de l'autre il n'y a que dégoût de ce qu'on a d'abord voulu. Jésus-Christ n'est pas infidèle à ses épouses. Ce qui me parait odieux, ce sont les femmes qui profitent de leur mari comme si elles étaient sages, et qui jouissent de leur amant en tout honneur. Impudentes bégueules sans pardon ni pitié pour celles qui n'ont ni leur astuce ni leur hypocrisie I et qui s'arment contre elles d'un mari trop timide pour risquer un scandale; trop honnête homme pour jeter le reflet de leur infamie sur une famille, ou trop pitoyable pour les réduire à cette situation de solitude et de déshonneur dont elles accablent les autres. Mépris à celles-là I Quant à Henriette, voici ce qu'elle fit : le matin de celte même nuit, un domestique remit à Charles la lettre suivante.

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