‹ Ouvrés illustréesChapitre 81 sur 157 · XXI. — LETTRE · texte numérisé non relu

XXI. — LETTRE

« Charles,

» Vous êtes mon amant. Voilà le premier mot qu'il me fallait écrire » dans la seule lettre que vous recevrez de moi. Ce mot doit être mon » châtiment: il est juste qu'un homme ait en son pouvoir la preuve » de mon crime, qu'il puisse s'en armer contre moi, me perdre et me » livrer à l'infamie, sans qu'il me reste un seul refuge pour y échap- » per, sans que je puisse lui dire impudemment à la face : Vous avez » menti. Ceci est écrit de ma main, signé de ma main: vous êtes mon » amant. Maintenant, à cet homme ainsi possesseur de mon déshon- » neur, je dois dire encore : Je ne veux plus que vous me parliez, je » ne veux pas que vous m'écriviez ; si vous l'essayez, je dirai à d'au- M Ires qu'à vous : Charles est mon amant. Pour vous prouver que je )) ne suis pas folle , voici mes raisons. Si jamais femme a eu des » devoirs, c'est moi ; si jamais femme les a indignement méconnus, » c'est moi. Je vous ai aimé, je vous aime encore, vous voyez que je » ne joue pas sur les mots ; mais ce n'est pas de cela que je m'ac- » cuse. Je vous ai appartenu, c'est ma faute, c'est mon crime à moi, » à moi toute seule. La première fois que vous m'avez dit : Je t'aime, » j'ai senti tout moi s'élancer vers vous, j'ai été prise d'un bonheur » qui m'a serré le cœur et obscurci la vue. J'aurais donné ma vie » pour être libre, pure, et vous dire : Me voilà. C'est parce que j'eus •» ce désir, que, dégagée de votre présence, j'ai senti que j'elais per- » due si je vous revoyais; je vous ai fui. Un hasard m'a rejelée sous

» le charme de notre amour ; ce hasard, je ne m'en fais pas une excuse, car je l'ai acceptéavec joie: je le sens, maintenant que je sais mieux ce que j'ai fait ; ce hasard, il m'a semblé accompagné de circonstances qui devaient me mettre à l'abri de toute faiblesse; et, sous ce bouclier, j'ai espéré sentir encore sans danger le charme de vous voir, de vous entendre, de sentir vos yeux sur les miens : j'ai voulu goûter les félicités innocentes d'un amour coupable. Ceci est vrai, je l'ai espéré, je l'ai désiré; j'ai choisi, dans le tumulte de mes désirs, ce qui, dans les préjugés vulgaires, ne souille pas. Voilà ce qui est mon crime, voilà ce qui est cause que c'est 'uslice que vous ayez fait de moi votre maîtresse. Maintenant vous pi'urrezf me dire : Le crime est accompli ; ce qui est ne peut être effacé ; il\ y a écrit sur votre front le mot adultère ; goûtons au moins les joies \ de notre déshonneur. Tous les hommes disent cela en termes asseï adroits pour persuader les femmes. Dieu sait, si vcis veniez me le dire, si vous mettiez votre vie et votre bonheur à cttte condition, qu'il faut que je sois sans cesse ce que j'ai été uye fois. Dieu sait si je ne vous céderais pas. Je vous ai dit que je vous aimais encore. Vous voilà bien fort, n'est-ce pas? vous voilà vous disant en vousmême : C'est le premier transport d'un remords insensé : je ne le heurterai pas de front, j'attendrai ; mon désespoir sera ma première éloquence, elle ne pourra me voir souffrir sans pitié ; et cela est vrai, monsieur, vous avez raison, vos sollicitations me seraient un malheur, et je ne dirais pas à mon mari, pour m'en défendre : Charles est mon amant ; non, monsieur, je ne le ferais pas. J'ai menti quand j'ai dit que je le ferais. Sous le prétexte de défendre ce reste d'honneur que je me suis créé en me décidant à ne plus vous voir, je n'irai pas dire à cet homme, dont la confiance en moi a été si sincère, et qui me remerciait hier encore de son bonheur; je n'irai pas, lui dire: Vous êtes un époux déshonoré... je n'irai pas faire pleurer, autour du lit où il gagne lentement sa mort, mon désespoir parricide. Et, en vérité, chaque minute qui lui reste à vivre ne vaut-elle pas que je descende à l'infamie de le tromper? n'est-ce pas le juste supplice qui m'attend, d'être obligée de lui sourire, de lui parler reconnaissance et dévouement, quand il n'y aura en moi qu'ingratitude et trahison ? La vanité de ne pas être une coupable endurcie sera-t-elle assez forte pour me donner le courage de réveiller ce noble vieillard de sa confiance, et pour lui crier : Adultère et infamie dans votre maison I Me rcste-t-il quelque chose qui vaille une larme de cet honnête homme? Non, non, mille fois non. Voyez-vous, Charles, il faut le tromper; mais il ne faut plus me parler ni me voir. Vous n'y souscrirez pas. Mon Dieu ! me comprendrez-vous enfin? il faut que nous soyons morts l'un à l'autre. Oh ! ne voyez-vous pas que je mens depuis que j'ai commencé cette lettre; qu'il y a un être infernal assis de l'autre côté de ma table, et qui me montre du doigt le véritable mot qu'il faut écrire? ne voyez-vous pas que je tourne tout autour, que je cherche des raisons qui ne vous persuadent pas? Ne vous rappelez-vous rien, ou m'avez-vous crue folle quand j'ai poussé ce cri qui vous a épouvanté? ou vous êtes-vous mépris au véritable sens de ce mot ?... Mon Dieu ! je vous dis que je n'ose pas... il me semble que ce mot écrit va éclater comme la foudre en cette maison... J'ai peur! j'ai peuri On me l'a pourtant jeté au visage et vous me l'avez répété... mais il n'était pas vrai... maintenant il l'est. Oh! si je ne me défais de cette pensée, je deviendrai folle. Il fait nuit; je suis seule dans ma chambre ; je regarde autour de moi... il me semble qu'il y a des êtres invisibles qui me tordent les cheveux et me serrent la gorge. Quelqu'un d'eux va me parler, il va me crier... la vérité... Non, mon Dieu ! non, ce n'est pas vrai... faites que cela ne soit pas... i Charles, on l'a appelé bâtard... si tu l'étais, devine ton père... Oh ! lu me comprends enfin. Miséricorde du ciel ! protégez-moi ; et tu veux, Charles, que je le revoie, que je me redonne à loi, que je te parle! Oh! c'est affreux. Jamais, vois-tu ! jamais!... lu es heureux, tu peux mourir... moi, il faut que je vive : j'ai un père et un enfant. Sais-tu que ma vie est une abominable destinée... qu'elle est suspendue entre deux incestes?... Sais-tu bien que je ne sais pas s'ils ne sont pas vrais tous deux? Tiens, je te mens à chaque ligne. Saistu pourquoi je veux vivre?... ce n'est ni pour mon père, ni pour mon enfant... c'est pour me repentir... Si Dieu existe, il faut que j'aie beaucoup souffert pour qu'il me pardonne... et si l'enfer... venait avec ses tortures infinies, ses rires extravagants, ses flammes...

» Monsieur,

LE HL\GNÉTISEUR.

offense-t-elle autre chose que des mœurs écrites? Et cela est si vra>

» 11 fait grand jour; j'ai trouvé cette lettre écrite sur ma table. Au » dernier mol tracé, je me rap|)elle que j'ai cru voir des spectres » auKiiir de moi et entendre leurs gémissements. Je suis tombée sur » le paniuet d'où je viens de me relever... Je vous envoie celte lettre. » Si elle ne >ous fait horreur, qu'elle vous fasse pitié I » Adieu.

» Ik.NRIKTTE. »

DÉSESPom.

Charles avait reçu celte lettre après une nuit passée dans d'horribles angoisse». Les derniers mots prononcés par llenrielle, son delire lui étaient restés comme un ;ivertissement de malheur. Quand il recul le billet quelle lui envoyait, une épouvante nouvelle s'empara de lui- en lisant toute la partie de cette lettre écrite dans la nuit, il avait frémi de voir la raison d'Henrielle égarée, perdue. Il avait lait plus attention au désordre des idées qu'à ce qu'elles disaient. Mais lorsqu'il eut achevé, et que, dans les dernières lignes écrites, il vit que cette lettre avait été relue de sang-froid, après un évanouissement ou un délire de plusieurs heures, et que rien n'en demenlail les expressions, il regarda le vrai sens de celle lettre, et frémit à son tour. Les propos de madame d'Avarenne, les prédictions delà somnambule, le mol d'Auberl, se re|)résenlèrent à son esprit, et l'idée qu'il pouvait être le fils d'Asperl s'empara de lui. Certes,- à y regarder de près, le crime de Charles Dumoni élait le plus infâme. C'était, si je puis parler ainsi, le crime moral, celui pour lequel il lui avait fallu tout oublier des principes de l'honneur, que ce vieillard l'avait adopté, l'avait nourri et l'ait entrer dans un état que son malheur d'orphelin lui eût peut-être à jamais fermé ; qu'eulin il avait fait pour lui ce qu'il ne devait pas; et que lui avait profité de ce qu'il était devenu par ses bienfaits pour porter le déshonneur dans sa maison. N'était-ce pas là l'ingratitudc dans ses plus honteuses conditions, le crime sans excuse? F.h bien ! l'homme, et je dis l'honnête homme de nos lois sociales, est ainsi fait qu'il s'épouvante plus des crimes créés par des mœurs que des crimes naturels. L'ingratitude est un vice sous quelque ciel qu'on vive et à quelque époque qu'on vive; l'inceste est le crime de quelques sociétés et des époques modernes. C'est un intérêt de bonnes mœurs qui l'a inspiré au législateur, et c'est parce qu'il est le fils de la loi que la loi s'est chargée de le punir, tandis que l'ingratitude est clioselibrect dont on peut faire profit à sou aise. Aussi Charles, si ce n'eût été que sa trahison vis-à-vis de son bienfaiteur, Charles eût bien éprouvé quelques remords ; mais peut-être il eût Uni par s'y habituer el par s'excuser, et sur l'exemple de tant d'autres, et aussi sur l'excès de sa passion.

Mais dès que le soupçon qu'il pouvait être le fils de d'Aspert, soupçon qui détruisait la reconnaissance qu'il lui devait, puistiue celui-ci n'avait fait qu'accomplir à son égard les devoirs vulgaires d'un père ; dès que ce soupçon prit quelque consistance dans son esprit, il n'eut plus assez d'époiivanle pour son crime, assez de délestation contre lui-même. Ce grand mot inceste, si solennellement prononcé dans l'éducation de nos idées, si ettroyablement tlêlri dans nos histoires, dans nos poèmes, au ihéAlre et au sermon, ce mot vint le terrasser el le dépouiller de toute défense. Il comprit , sans rien s'expliquer, sans rien discuter même, qu'il ne devait plus revoir Henriette ni lui parler. 11 n'essaya pas d'argumenter contre le mot inceste. Le flls adopiif eût trouvé de bonnes raisons contre son bienfaiteur; le bâtard n'imagina pas qu'il y en eût une seule contre son père. C'est à nous ù expliquer cette disposition du cœur humain. L'essaierons-nous? et ne nous en fera-t-on pas un crime? Voyons.

ivie pourrait-on pas dire qu'il y a dans loul homme un sens social par lequel il perçoit le bien el le mal qu'on fait à la société dans toute l'étendue de ce mal ou de ce bien? n'est-ce pas lui qui fait si saintement respecter les lois basées sur de justes idées d'ordre et d'intérêt général, qui fait de l'adultère et de l'inceste de si grands crimes, quoique la nature humaine puisse les répudier'' En effet, qu'importent l'inceste et l'adultère à la nature? Dira-t-on qu'ils sont crimes pour d'autres raisons que pour des raisons sociales? Mais l'alliance des parents

que l'inceste a été plus large qu'il ne l'est aujourd'hui, qu'il y a eu 1 inceste des alliés , qu'il existe encore et qu'on parle de le restreindre. Qu'est-ce que l'adultère? n'est-ce pas parce qu'il est un vol qu'on en fait un déshonneur? Tuez l'hérédité des noms et des biens; faites qu'on ne reçoive de son père ni un nom à part, ni une fortune, et l'adultère, qui ne porte plus préjudice à personne, n'est plus un crime, il n'est plus une honte. Que pourrait-on conclure de ceci? c'est que ce sont les lois, ou plutôlles nécessités sociales qui font la morale, ou du moins une bonne partie de la morale, et que par conséquent c'est une œuvre difficile que de constater ces nécessités et de leur faire des lois pour les protéger. Je voudrais bien savoir si jamais ces messieurs de la chambre des députés ont pensé à tout cela. Us peuvent repondre qu'ils ne sont pas assez bêles pour cela; à quoi on pourrait répliquer que le plus ou le moins n'y fait rien, el qu'il faut autre chose flue vivre de mauvaises lois sociales pour se résoudre ù les corriger.

Charles était donc dans un état de stupéfaction horrible. Tant que le. 'rime lui parut certain, irrécusable, il n'éprouva qu'un besoin irr.usonné de fuir; de se cacher à tous les yeux. Enfin le calme lui iamr;'a le doute, el le doute fut une consolation; mais comment le faire -.■>:.ser? comment s'éclairer sur son véritable étal? Qui fallait-il inieiroger? D'Asperl? c'était la dernière des lâchetés. Henrielte? il n'eutpas osé ; et puis l'issue pouvait être affreuse. Toute la journée se passa à prendre les résolutions les plus contraires ; mais, parmi tous les projets qui s'agitaient dans l'âme de Charles, celui de revoir Henriette ne lui vint pas. L'idée de son crime élait trop flagrante, elle lui pesait trop encore pour qu'il pût avoir un pareil désir.

Il n'avait d'incertitude que sur la manière d'exécuter le devoir qu'il s'était imposé, celui d'éviter toutes relations avec Henrieite.

Mais les plus misérables circonstances de la vie sont bien plus puissantes que les plus nobles sentiments. Comment quitter la forge? quel prétexte à un départ subit? L'explication qu'il avait donnée à d'Aspert de son entrevue avec Henriette lui offrait-elle une excuse raisonnable, et, s'il l'alléguait, ne serait-ce pas d'Aspert lui-même qui chercherait un éclaircissement? el lui, Charles, pourrait-il s'irriter contre un père qui lui demanderait : Éles-vous mon fils ? Il en était là lorsqu un domestique vint avec ces mots bien vulgaires et qui font descendre l'homme du faite de ses idées pour le soumettre aux petites exigences du vivre :

— Monsieur, on a servi, on vous attend pour se mettre à table. N'y pas aller sous prétexte d'indisposition, c'était amener tout le monde chez lui une heure après, c'était dire à d'Asperl : La scène d'hier a été plus grave qu'on ne vous l'a dit. Alors il vint à la pensée de Charles qu'Henriette avait sans doute pris pour elle cette excuse d'indisposition pour ne pas descendre ; il ne s'imagina pas qu'elle pût être venue à ce dîner; il s'y rendit.

En entrant il vit Henriette; elle était debout devant le piano; elle se retourna quand il entra. Contre son ordinaire elle était parce, et son visage, du moins comme Charles le vil à ce moment, était rayonnant de fraîcheur.

D'Aspert ne lui laissa pas le temps d'être confondu. — Ah ça ! lui dit-il, tu n'as pas paru de la journée ; ne vas-tu pas faire comme madame ma femme et bouder parce que vous vous êtes dit quelques mots piquants? Allons, donnez-vous lu main et embrassez-vous.

Charles ne savait s'il devait demeurer ou fuir. Henriette s'avança vers lui el lui tendit la main : il ne vit plus rien autour de lui; un bourdonnement sourd l'ctourdit. Bizot le prit sous le bras.

— Ah ! vous avez de la rancune ! lui dit-il en le menant vers Henrielte.

— Allons , s'écria d'Aspert , réconciliation complète , embrasse-la.

Henrielte se pencha vers Charles et effleura ses joues. Bizot les cachait tous deux aux général.

— Voilà qui est bien, dit-il; maintenant à table. Charles avait l'air d'un insensé. Henriette, en passant près de.lui, ■

lui dit à voix basse :

— Regardez-moi.

Par ce même niouvomont macljj^nal qui l'avait fait obéir à tout ce

qu'où avait voulu de lui, il leva les yeux sur elle. Hemiett* était peinte de rouge, elle avait rais un masque à sa pâleur. Ses yeux seuls, vacillants dans leur orbite, attestaient qu'elle se brisait à paraître

LE MAGNETISEUR.

calme. Charles eut honte de ne pas tentei' ce que pouvait une femme. Il remit à plus tard ii s'expliquer les projets d'Henriette et sa conduite. Le dîner se passa comme aux jours d'ennui : quelques paroles échangées ç;1 et lu ; d'ailleurs chacun avait assez à s'occuper de ses pensées pour ne pas observer l'attitude des autres. Madame Bizot traduisait tout cela par une brouille d'amants ; Bizot peut-être aussi. Lussay craignait que les dispositions testamentaires du général n'eussent amené des explications pénibles sur la naissance de l'enfant d'Henriette. Quant à d'Aspert, eu se rappelant la colère de Charles, le jour où il avait été appelé bâtard, il s'imaginait qu'il avait sur ce chapitre des idées si exagérées d'honneur et de délicatesse, qu'il s'était irrité de quelques paroles maladroites d'Henriette; que, dans son emporiement, il lui avait répondu quelque chose i(g relatif ù son fils, et que de là~ était venue une discussion où il leur avait été facile de se blesser mutuellement. La matière était si délicate pour tous deux, qu'il n'avait pas voulu les interroger : l'obligation où il les eût mis de répéter les griefs qu'ils pouvaient avoir l'un contre l'autre, eût été presque aussi cruelle que la discussion elle-même. Le diuer se finit ainsi ; la soirée se passa à peu près de même, et Charles et Henriette se dirent que, puisqu'ils avaient vécu ainsi ce jour-là , ils pourraient encore vivre ainsi le lendemain, jusqu'à un parti décisif pour sortir de cette position. Le lendemain passé devint la raison du surlendemain, et, de jour en jour, ils passèrent ainsi une semaine, pendant laquelle ils s'accoutumèrent à jouer leur rôle.

Mais ce fut tout ce qu'ils gagnèrent sur eux-mêmes; ils parvinrent à rassurer leur extérieur sans se défaire de leur désespoir secret. Leur situation leur paraissait insupportable; ils ne pouvaient en sortir en rentrant dans le crime qu'ils détestaient lous deux, et il leur semblait impossible d'y rester. Ce fut Henriette qui chercha la première ù fuir l'obsession de ses idées. Il y a bien longtemps (|ue j'ai lu ou entendu ce mot : L'homme n'oublie pas» il remplace. Cette distinction, qui ne paraît que subtile, est exactement vraie. On lue une passion par une autre, une pensée par une autre, c'est quelquefois une occupation qui suffit pour cette victoire; mais le cœur ni l'esprit ne peuvent rester vides quand on a de l'esprit et du cœur. Tant qu'Henriette demeura avec le souvenir seul de sa faute, elle eut tous les remords du premier jour ; quelquefois même ils s'exaltèrent jusqu'à lui rendre ce délire qui lui avait dicté sa lettre à Charles. Elle n'éprouvait de soulagement que lorsqu'un devoir de sa maison ou un entretien à suivre mettaient d'autres pensées à la place de celles qui la poursuivaient. Elle s'épouvantait d'être seule et avait honte de chercher de la distraction; car cette distraction, elle ne pouvait la demander qu'à des personnes qui lui faisaient mal à tout propos. Comment passer les journées avec madame Bizol, avec cette femme à laquelle elle ne pouvait s'empêcher de se comparer, au-dessous de laquelle elle était descendue, et à qui elle eût rougi de ressembler? Fallait-il choisir son père? mais il pouvait questionner; et d'ailleurs il fuyait la maison comme à l'ordinaire. Devait-elle s'adresser à son mari ? mais chaque parole, chaque regard devaient être un coup de poignard. Restiiil Bizot; elle ne put se réduire àBizot ; d'ailleurs, elle le jugea insuffisant. Et puis, avec des émotions aussi fortes que les siennes, ce n'était que par un intérêt puissant qu'elle pouvait s'y soustraire, et certes cela est difficile à trouver pour une femme. Teut-ètre que, dans une autre position, elle eût tourné son esprit vers l'ambilion des arts, peut-être vers le jeu. Et puisque j'ai laissé aller ce mot, je me permettrai de dire ma pensée sur un ouvrage fort remarquable de noire époque, passablement déchiré par la critique étroite de nos journaux. H s'agit de la Passion secrète de M. Scribe. Presque personne n'a voulu voir tout l'immense talent de vérité et d'observation qu'il y a dans celte pièce. La donnée en a été traitée de fausse, parce qu'elle était pénible. On a contesté, malgré les galeries de la Bourse qui regorgent de joueuses, que le jeu fût une passion féminine. Et pourquoi cela? parce que c'était une vérité peu aimable pour les femmes, peu aimable pour les hommes qui peuvent être oubliés pour un report ; parce qu'enfin le public veut avant tout qu'on le flatte, qu'on lui trouve des vertusliéroïques ou des vices si aimables que c'est mieux que la vertu. Mais, si vous lui prouvez qu'il est égoïste, dur, occupé de misérables intérêts, lise fâche, et il vous dit : Ceci n'est pas vrai. Puisque je discute, je réponds àl'objection qu'on pourrait tirer de 5pr/ra?irf et Ralon. Bertrand n'a-t-il pas charmé le public, et Bertrand n'est-il pas un ambitieux sans foi ni loi, qui sacrifie tous les honorables sentiments au succès de ses ruses? Sans doute ; mais, comme il est s|)iri-

tuellemont faux, agréablement traître! comme il a le droit de se moquer de tous les sots qui l'entourent! Dans notre temps de corruption politique, avec nos fortunes politiques actuelles, la probité de nos hommes d'État, qui ne voudrait être Bertrand, et qui ne rougit de ne pas l'avoir été, lorsque tant de faquins le sont à si peu de frais ? Et puis, Bertrand réussit, voilà la grande condition. Notre siècle a-t-il quelque chose à reprocher à qui réussit? Le succès, n'est-ce pas la vertu et le génie? demandez plutôt à nos ministres; car enfin, il faut bien qu'ils aient quelque chose : ils ont le succès.

Henriette, ainsi tourmentée du désir de se défaire de la présence perpétuelle de son crime, chercha une occupation. Celle à laquelle elle s'arrêta ne fut pas de son choix, et fut par conséquent toute-puissante. On s'impose difficilement une idée; mais lorsqu'on est en quête d'une pensée qui nous entraine, on rencontre souvent et on suit celle qu'on n'eût certes pas préférée, et qui nous eût paru impossible.

Une discussion politique amena ce résultat. Alors s'agitaient dans toute la France quelques tronçons vivants de l'esprit de l'empire, quelques hommes à qui l'humiliation de la France et peut-être aussi leur propre humiliation rendaient insupportable le joug lies Bourbons aines. 11 y eut des choses qui émurent les plus indifférents. Grenoble, Lyon, les ordres télégraphiques de M. Decazes, furent des motifs de malédictions; sous plus d'un tort isolé, celte justice volante alluma plus d'une colère, fil exhaler plus d'un serment de mort. Elle fit éclater dans l'âme d'Henriette un cri d'abord tout personnel.

Ah! que les hommes sont iieureux de pouvoir se mêler à ces efforts généreux de la Fiance I Et lors même qu'ils ne réussissent pas, c'est une issue au désespoir, une mort qui n'a pas l'inutilité du suicide. Fussent-ils abandonnés de tous leurs amis, brisés dans leurs affections intimes, dépourvus de toute espérance personnelle, ils peuvent se rattacher à la grande espérance de la patrie. On ne leur demande pas quel intérêt les y jette; on ne prend leur vie qu'au moment où, employée au service de tous, elle devient le patrimoine de tous. C'est à peine si l'on s'informe s'il y avait avant celte époque déshonneur dans cette existence, et le malheur y est compté comme un titre.

Ces phrases jetées au hasard ne furent d'abord qu'un symptôme de cette impatience de la femme qui se contente delà vie étroite que nos lois et nos mœurs lui ont faite, tant que cet espace, où il faut qu'elle tourne, n'est pas rempli jusqu'aux bords d'amertume et de douleur, mais qui se révolte contre l'esclavage de ses actions, quand le cercle où elles sont enfermées est hérissé d'angoisses et de douleurs. Alors, et seulement alors, elle maudit sa condition et voudrait entrer en partage des dangers de l'homme, de ses chances de combat et de mort. La douleur leur a créé l'ambition.

Hentiette avait beau dire, il fallait demeurer où elle était : elle eût voulu se mêler activement à tous ces mouvements qui remuaient sourdement la France, elle y eût offert sa vie et sa fortune, que la défiance ou le mépris des hommes l'eût rejetée. Elle en prit du moins ce qu'elle put, et, faute d'y participer d'action, elle y voua sa pensée. Chaque jour elle attendait impatiemment les nouvelles de Paris : elle se mêlait de cœur aux débats des représentants du pays, prenait parti pour les mécontents, se faisait un enthousiasme pour les grands orateurs, une haine pour leurs ennemis. Bientôt la conversation fut une arène politique où elle appelait tous ceux qui l'entouraient, les étonnant de la chaleur de ses opinions, les étourdissant de leur hardiesse. D'Aspert lui-même, qui d'abord avait souri de l'exaltation do sa femme, puis qui en avait été enchanté, s'en alarma en homme qui ne se soucie pas de compromettre le repos de sa maison jiour un mot entendu par un domestique et rapporté à un procureur du roi. A ce moment, il n'en fallait pas i)lus pour que l'autorité supprimât un homme de sa famille et le jetât dans une prison. La fin de la prison n'épouvantait pas d'Aspert, à vrai dire ; en résultat définitif, les propos de sa femme l'eussent fait accuser de conspiration, que la mort était tout ce qu'il y avait de pis au bout des craintes gouvernementales, et d'Aspert n'avait point crainte de la mort; mais, pour arriver à celle-là, il fallait passer par des chemins qui l'épouvantaient. Il avait la gouKe et ne voulait pas coucher dans une prison humide; il s'était fait à la bonne chère de sa maison, et ne pouvait penser, sans frémir, au pain et à l'eau des cachots. Nier que ces petites craintes n'entrent pour beaucoup dans la terreur qu'éprouvent les hommes les plus braves à se mêler à une conspiration, c'est parler contre l'expérience. Tout homme qui marche à une bataille a ))lus de chance de mourir que

celui qui s'associe à un coniplol, et pourlanlon compte comme rares ceux qui reculent au combat; on compte comme plus rares ceux qui conspirent Si l'on veut faire valoir comme obstacles les idées d honneur ou d'attachement, on répondra -lue la haine et le mépris des ctovenspour le pouvoir sont queUpielois universels, sans qu il se trouve vingt individus pour comploter la perte de ce pouvoir. Que de gens se sont mis à portée des balles dans la révolution de 1830, qui eussent frémi îi l'idée v

d'encourir un mandai d'arrêt! Certes, il y eut plus de victimes de la résistance des Bourbons dans tes trois jours, qu'ils n'en eussent osé jeter sur l'échafaud s'ils eussent triomphé. Eh bien! si, au lieu de prendre un fusil pour se battre , il avait fallu saisir une ])lume pour protester, on n'eût pas trouvé la centième partie de ceux qui se sont fait tuer :

et véritablement on en a trouvé bien jieu.

C'est qu'on a beau dire, la mort n'est pas le.

suprême danger de l'homme en société. La séparation de sa famille, la privation du bien-être accoutume, l'inierru|)tion violente des habitudes prises , tout ce cortège de la vie, qui est essentiellement la vie, voilà ce qu'on craint de perdre ou de risquer.

Mais si celle crainte dictait à d'.\spert les sermons modérés i)ar lesquels il voulait calmer sa femme, cette crainte devait être impuissante contre elle, puisque tout ce qu'il redoutait de perdre, elle était malheureuse de le subir. Aussi ne faisait-il qu'accroître l'exaltation d'Henriette par la résistance et la discussion ; et presque toutes se terminaient par ce mot : — Ah 1 si j'étais homme !

Un autre aussi souf-

frait comme elle, un autre était dans celle même position de desespoir, et il était honiiiie. Les paroles d'Henriette ne pouvaienl impunément le frapper. Lui aussi avait cherché une issue à la situation inlolérable de son cœur. Assurément elle n'était pas la même que le premier jour. L'idée de son crime l'épouvantait encore; Vinterdiclion souveraine, que ce crime lui faisait d'aucune espérance d'amour et de bonheur, entrait aussi pour beaucoup dans son malheur. Avoir séduit la femme de son itère était un horrible remords ; mais fie pouvoir plus prétendre à l'amour d'Henriette était un plus horrible désespoir. Enfin, soit qu'il saisit celte occasion de se détourner de lui-même coniaïc offerte par le hasard ; soit que, ce iiui est plus

LE M.\GNÉTISELiR.

probable, il considérât les discours d'Henriette comme un avertissement indirect, et qu'il trouvât une sorte de consolation à agir encore selon ses idées, à s'associer encore ùelle par celte obéissance et par cet accomplissement de ses désirs, Charles tourna ses pensées du côte des intérêts politiques qui interessaient Henriette. Et c'est parce qu'elle l'eût fait, si elle l'avait pu, qu'il le flt, lui qui le pouvait. Nous avons dit qu'a l'epoiiuo de l'arrivée de Charles, il y avait,

parmi le peuple du

A l'inslant même, il s'arrèla cl t

pays qu'il venait habiter , des signes de mécontentement , des bruits sourds d'organisation secrète. Souvent autour de lui on avait fait résonner de ces mots qui ne demandent qu'une réponse qui les accueille pour être suivis d'une conlidence; mais Charles, occupé d'aimer, n'y avait pas pris garde le plus souvent; et, lorsque ces mots furent assez clairs iiour qu'il ne pat s'y tromper, il imposa silence. Dès les premiers temps de son arrivée , il avait été l'objet de beaucoup d'esperauces ; son étal d'ollicier en demisolde, son courage, sa résolution , l'aventure même d'Anbert, avaient appelé sur lui l'altenlioii des hommes i|ui dirigeaient la grande association politique qui tenait touie la France. Le peu d'accueil qu'il fit aux murmures qui couraient autour de lui détourna d'abord les premières inieniions qu'on avait eues ù son égard ; mais bientôt l'inlluence qu'il acquit sur les ouvriers, le nombre qu'il en possédait sous son obéissance , rendirent sa coniiuêle précieuse.

Ce n'était pas un seul homme qu'on gagnait avec Charles, c'était un chef qui pouvait dire à cinq cents hommes résolus : Voilà ce qu'il faut faire, et qui eût été écouté sans discussion des motifs de cet ordre, sans s'informer du but où il devait conduire. C'était aussi un homme capable de faire exécuter ce qu'il eût ordonne. Il avait le courage et les talents qu'il fallait pour cela, et ceux qui avaient les yeux lixes sur lui croyaient l'avoir assez étudié pour être assurés qu une fois engagé, il marcherait jusqu'au bout dans la roule qu'il aurait entamée. Rien n'eiail donc i)lus facile ù Charles que de se mêler vite, et que d'entrer avant dans les machinations qui s'organisaient autour de lui ; aussi lui fallut-il peu d'efforts pour se faire comprendre, ou uu plutôt, dès (lu'il voulut comprendre ceuxqui tournaient autour de lui, il trouva ce ([u'il desirait ; une occupation et un danger.

lumc fioppi' d'un coup Je masque.

LE MAGNÉTISEUR

WlII. — HETOIR Al! MAGNÉTISME.

La belle saison était revenue. Elle ramena la duchesse d'Avareune à sa terre de l'Étang. Avec elle arrivèrent des bruits de mille sortes qui la concernaient. Elle avait obtenu, disait-on , une nomination à la chambre des pairs pour le gendre quelle choisirait, avec le droit de faire passer son nom et son titre. Julie accompasnail sa mère, et l'on parlait beaucoup de la brillante réunion des prétendants qui devait avoir lieu au château.

Cependant on n'en désignait aucun comme préféré, et l'on s'étonnait même de ce qu'elle eût quitté Paris en de telles circonstances.

Une fois la première émotion de cette arrivée épuisée dans la conversation, il n'en fut plus question. Seulement on crut qu'un fils de banquier immensément riche, et qui était allié à un des ministres, pouvait être considéré comme celui qui devait payer de ses millions la position et les litres promis à la duchesse.

Pendant ce temps, la vie de la forge était devenue bien différente de ce qu'elle avait été un moment. La présence des Bizol avait maintenu les soirées, quoiqu'elles n'eussent plus rien d'intime et d'amusant; le général tout à l'ait perclus s'y faisait descendre , pre- ^ ferant le danger de ce dérangement à l'ennui de sa chambre. Mais dès que lesBizot furent partis, tout se désorganisa. Henriette se fit un devoir de ne plus quitter la chambre de son mari ; Charles y venait passer quelques moments et se retirait de bonne heure. Quant à Lussay, le retour de la belle saison lui permettait de reprendre ses excursions, même après l'heure du diner, et on ne le voyait presque plus. Charles

faisait de fréquentes absences; les affaires du général lui fournissaient assez de prétextes. Tout paraissait calme à l'extérieur, et cependant il y avait dans tout cela une crainte vague qui semblait annoncer une catastrophe. Personne ne savait où elle était ni d'où elle viendrait : mais il y avait un événement dans l'air. Tout le monde était soucieux, chacun avait de suffisantes raisons pour l'être, et cependant aucun

n'attribuait sa tristesse à ces raisons. Y aurait-il un instinct qui

annonce à l'homme les malheurs qui doivent l'atteindre'.' en vérité, je serais tenté de le croire. Ou bien ce que je nomme iuslinct ne

Cet homme ('•lail le baron Piùmitz. — Page 7û,

serait-il pas plutôt une observation intuitive de mille circonstances qui n'ont point de liaison entre elles, qui n'ont point de valeur particulière capable de déterminer une crainte, et qui cependant produisent toutes ensemble une terreur sans objet, un effroi de la situation où l'on se trouve? Quoi qu'il en soit, quelque temps après la scène que nous venons de rapporter, Henriette était seule piès de son mari malade. D'Aspert était accablé ; Henriette était triste.

Mon Dieu I se disaitelle , comment tout ceci finira-t-il ? mon courage s'en va à vivre ainsi que je le fais.

:; ^ Pas un cœur à qui me

»| confier ; ù peine quel-

ques heures où je > puisse pleurer en li-

berté. Puis , que fait Charles ? que devientil? il s'absente. Quelle étrange situation que la nôtre I Pas un mot d'explication entre nous. Cela se conçoitil ? Hélas! cela pouvait-il être autrement?

Comment nous parler?

que nous dire? J'en serais morte de home et de terreur. Mais lui qui ne l'a pas tenté ; car enfin mon remords m'a égarée; rien n'est sur, et même il y a lieu de croire que Charles n'est pas le fils de d'.\spert. Oh I que je me fais pitié! Mais si nous avions trouvé que cela fût vrai, il fallait donc nous tuer tous deux. H a bien fait de ne rien vouloir apprendre. D'ailleurs, je le lui avais ordonné.

H m'a obéi, car il m'aime encore... oui, il m'aime : et moi !...

Mais je suis infûme de penser tout cela. Mon Dieu ! si cet homme , qui est là sur ce lit, pouvait ouvrir mon cœur comme un livre, et y lire tout ce qui s'y passe, quelle épouvante le saisirait ! Le malheureux ! il n'a jamais rêvé qu'il y eût tant d'infamie sur la terre. Quel cri de désespoir pousserait-il en découvrant qu'il vit entouré de cette infamie ! Certes ce serait un pouvoir bien cruel que celui-là. Qui sait ce que nous découvririons dans le cœur de ceux sur qui nous comptons le plus? qui sait si Charles m'aime encore?... Cette idée, toujours cette idée! J'aimerai donc cet homme jusqu'à la mort! Si quelqu'un s'en doutait... Bizot le savait; sa femme, elle a été jalouse, je l'ai blessée ; elle doit s'en douter : à sa place, j'en serais certaine. Et mon père; je n'ose y penser. Lui qui a arraché tant de secrets au sommeil magnétique , si jamais il surprenait mon secret ! Depuis quelque temps je l'observe , il se parle seul ,

LE MAGNÉTISEUR

il semble avoir atteint un but longteirips poursuivi; mais il y a dans sa satisfaction quelque chose qui me dit que c'est un malheur qu'il prépare. Ou ne se réjouit pas ainsi d'un bien qui nous arrive ; on ne sourit ainsi qu'au mal qu'on va faire... Si mon père, car depuis longtemps je ne comprends plus rien à mon âme, rien à ses desseins ; si mon père m'avait devinée et voulait me faire payer les soupçons que ma douleur m'a inspirés contre lui? N'ai-je pas levé le mol inceste sur sa tète?... ne veut-il pas le faire tomber sur la mienne? Mon père ' Hier il m'a regardée longtemps de ses yeux ardents... il a laissé échapper des mots où il parlait de vengeance... Si mon

père...

Lussay entra. ,. .

Henriette douta que ce fût lui; il lui parut trop extraordinaire qu il 'irrivUà l'iiisiant précis où la crainte de sa présence roc*;upait. Puis, quand elle fut assurée que c'était lui, elle crut y trouver une prédestination fatale, et elle considéra ce moment comme celui ou allait éclater le dénouement de sa situation. Lussay lui fit un léger signe et lui dit à voix basse :

— 11 faut absolument que je vous parle. C'est vous, Lussay? dit d'Aspcrt qui avait entendu ; qii avez-vous

donc à dire à Henriette de si secret? Ne puis-je le savoir?

I ussay parut hésiter a répondre, puis il ajouta :

1- Au fait, il faudra que vous le sachiez tôt ou tard; d'ailleurs, vous seul iiûuvcz décider de ce qu'il faut faire.

D'\spert se souleva sur son lit pour mieux écouler, car Lussay s'élait assis comme un homme qui a une longue conlidence a taire.

— De quoi s'agit-il?

— De Charles Dumont, répondit Lussay.

— De Charles? répéta Henriette que sa conscience tourmentait a ce point, que ce nom prononcé lui paraissait une accusation.

— Eh bien! dit d'Aspcrt, qu'a-t-il fait?

— Il s'est perdu, ou peu s'en faut: il s'est mis dans un complot (pii " ne tend pas moins qu'au renversement du gouvernement, et dans ce

complot il s'est trouvé des traîtres.

D' Asiiert regarda Henriette d'un air d'effroi et de surprise. -Comprends-tu cela, Henriette? Charles faire une pareille

folie! „ , . ., r ,.

Henriette l'avait déjà trop bien compris. Il ne lui avait pas lallu beaucoup de temps pour se Dgurer le desespoir de Charles obéissant ■■| cette exaltation politique qu'elle avait manifestée devant lui. C était ie seul dévouement qui lui fût permis, et il ne l'avait pas laisse échapper ; elle cul remords et ne put s'empêcher de dire :

— Pauvre Charles ! .

Ce mol ne réiioudait euère aux sentiments que d'Aspert avait dans

son cœur ; mais il ne le remarqua pas, et, s'adressanl vivement a Lussav, il lui dit : , • i

— Mais, voyons, qui a pu vous donner de tels renseignements? car à présent que j'y réfléchis, une conspiration dénoncée c'est une alfaire assez compliquée, car il faut d'abord le délateur du complot, et puis le délateur de la délation. .

— Eh bien ! ces deux délateurs ne sont qu'un seul homme, dit l.ussay, et cet homme c'est Pierre Anbeit.

— Pierre Aubert! répétèrent ensemble d'Aspert et Henriette.

— Écoulez-moi, dit Lussay, et vous, général, n'inlcrrompcz pas mon rccil de vos observations incrédules; n'oubliez pas qu'il y va de la tète de Charles, de la lèle de votre fils.

— De mon fils? s'écria d'Aspert.

— De son fils, répéta Henriette, avec un trouble inouï ; de son his? En êtes-vous sûr ?

— Sûr? non. Je ne puis avoir que l'assurance qui m'csl donnée par un autre.

— Expliquez-vous donc! s'écria d'Aspert.

— Eh bien ! dit Lussay, vous vous rappelez ce jour où Charles chassa ce Pierre Aubert? Je rencontrai cet homme dans la foret, jurant et maudissant Charles, le général, toi-même, Henriette : il lui fallait une victime. 11 me rencontra et m'aborda avec des injures et des menaces; il s'exaltait, et je prévoyais qu'il allait se porter à des voies de fait. J'étais seul, sans armes, ju ne pouvais lui échapper. Cependant j'étais sans crainte: des expériences répétées, un exercice continuel, m'avaient assuré de la puissance que je portais en moi ; j'attendis le moment où cet homme s'avança , je lui portai la main au front en lui jelaiil tout le poids de mou fluide magnétique, et en lui disant: Arrête-

loi et dors. A l'instant m<^me, il s'arrêta et tomba comme frappé d'un coup de massue. Ce n'est pas la ce qu'il y a de plus étonnant dans cette aventure ; celle puissance, je l'ai exercée sur beaucoup d'hommes, cl cet ouvrier avait élé souvent témoin de mes expériences. L'imagination peut avoir aidé à ma puissance sur lui; ma tranquillité devant ses injures avait déjà pu le surprendre; enfin, j'ai obtenu un résultat plus immense, un résultat dont bientôt vous verrez la terrible expérience, un résultat qui sera l'accomplissement de la vengeance promise... Mais je m'écarte; je reviens à Pierre .Vubert. Vous comprenez qu'à partir de ce jour, cet homme devint mon esclave. Je lui lis faire le récit de sa querelle avec Charles, plutôt pour expérimenter que par curiosité; j'appris alors cette épithete de bâtard qu'il lui avait donnée, voulus en savoir la raison. J'eus beaucoup de peine à lobienir, et ce ne fut qu'après plus d'un mois de magnétisme que je le déterminai à une soumission complète. Il m'apprit qu'étant à Paris, où il exerçait l'état de serrurier, il se trouva chez un avocat où il réparait les sonnettes dérangées, lorsqu'il entendit prononcer plusieurs fois le nom de Dumont, sous lequel il avait servi. Il m'avoua qu'il avait écoulé, et que, |iarmi le peu de mots qu'il avait pu saisir, on avait répète souvent que Charles n'était pas le fils de Dumont.

— Quel est le nom de l'avocat où cela se passait? dit d'Aspert.

— .vubert n'a pu me ie dire, ni celui de la personne avec laquelle causait cet avocat.

— D'où vient donc, dit le général, que vous avez dit que Charles pouvait être mon fils?

— C'est que j'ai rapproché alors beaucoup de circonstances; c'est que tous les soins que vous avez pris de Charles, vos anxiétés quand vous l'avez cru mort, votre joie à le revoir, et puis mille choses, qui n'ont acquis de portée qu'une fois que la révélation m'a mis en voie de me les rap.peler, m'ont donné ce soupçon.

— Ce n'est donc qu'un soupçon? dit Henriette; ahl béni soit le ciel !

— Pourquoi? dit d'Aspert... autrefois vous sembliez souhaiter qu'il fiU mon fils, et maintenant...

— Maintenant... dit Henriette en hésitant.

— Ah I dit d'Aspert, il y a quelque chose entre vous depuis le jour où vous avez eu une explication à ce sujet. C'est depuis ce temps qu'il a déserté pour ainsi dire la maison.

— C'est aussi depuis ce temps, dit Lussay, qu'il parail s'être associé aiix projets des machinateurs.

Celle interruiition, en ramenant la conversation à son véritable objet, sauva Henriette de l'embarras d'une réponse. D'Aspert continua :

— Est-ce de Pierre Aubert que vous avez appris le danger de

Charles?

— De lui-même, dit Lussay. C'est en jetant mes questions au hasard sur l'emploi de ses journées, qu'il m'a dit qu'il faisait partie d'un complot ; puis, que Charles s'y était mêlé, et enfin que, n'ayant pas d'autres moyens de se venger de lui, il l'avait dénoncé, ainsi que tous ses complices.

— El depuis quand celte dcnonci:ition est-elle faite?

— Mais, depuis trois semaines au moins.

— Alors c'est une fable, reprit d'Aspert. Aurait-on tardé si longtemps à arrêter Charles et ses amis ?

— Et si l'on veul les laisser se compromettre plus qu'ils ne le sont, si l'on attend quelque commencement d'exécution?

— Mais ce Pierre Aubert doit craindre que vous ne révéliez le secret qu'il vous a confie?

— Oubliez-vous, reprit Lussay avec impatience, que cel homme n'a dans la veille aucun souvenir de ce qu'il me dit pendant le sommeil?

D'Aspert avait un préjugé si décidé contre le magnétisme, qu'il se refusait à croire les révélations de Lussay; cependant il y allait d'un si grand intérêt, qu'il ne savait quel parti prendre ; entin il se décida à quereller Lussay.

— Pourquoi, lui dit-il, ne pas nous informer plus tôt?

— Parce que, dit Lussay, je m'étais imposé de ne jamais rien trahir des secrets que je pourrais découvrir par ma puissance : notre mission ici -bas est un sacerdoce qui ne demande pas moins de secret et d'intégrité que celle du prêtre qui entend la confession d'un pénitent.

— C'est absurde, dit d'Aspert, puisque vous nous avertissez aujourd'hui.

LE MAGNETISEUR.

— C'est qu'aujourd'hui, et aujouvd'hui seulement, j'ai appris la di'latioii d'Aubeit, quoif]u'ei;e soil ancienne; et ne croyez pas cependant (|ue j'eusse abusé, de ce que je savais si cet homme n'eût donné droit do le trahir en trahissant lui-même ses complices. Vous savez mes opinions; elles sont contraires à celles des conspirateurs; mais je n'ai pas mandat d'employer notre sublime science à des espioniKiges; celui que je me suis donné est plus noble et plus élevé.

— Encore vos folles rêveries! s'écria d'Aspert; tâchons plutôt d'aviser aux moyens de sauver Charles.

— Vous me croyez donc euQu? dit Lussay, en qui la joie d'avoir confondu l'incrédulité de d'Aspert était plus forte que l'intérêt qu'il prenait au salut de Charles.

— Je vous crois ! je vous crois, dit d'Aspert avec colère ; le sais-je?... mais eulin, sérieusement, croyez-vous vous-même à ce que vous dites?

— J'ai fait ce que je devais, répondit Lussay: c'est à vous à décider.

— Maudit enragé I s'écria d'Aspert, il est fou.

Peut-être, eu ce moment, la querelle sur le niayuélisme allait recommencer, et faire perdre de vue aux deux disculanis le véritable objet dont ils devaient s'occuper, lorsqu'un grand bruit se fit à l'intérieur de la maison. On frappa à la porte à coups redoublés, et ce cri: Ouvrez au nom de la loi, repondit aux questions des domestiques qui interrogeaient les arrivants à travers la porte. Il fallut ouvrir; des gendarmes se présentèrent; la maison était entourée. On demanda le nommé Charles Dumont, et l'on fit les perquisitions les plus exactes, mais sans le découvrir. Enfin les gendarmes étant arrivés dans la chambre de d'Aspert pour la visiter exactement, celui-ci demanda on vertu de quels ordres on violait son domicile. Le lieutenant qui commandait l'expédition lui exhiba un mandai d'arrêt qui ordonnait l'arrestation immédiate de Charles, comme accusé de complot tendaut au renversement du gouvernement du roi.

Après les révélations de Lussay, cet ordre n'avait rien d'exlraordinaii-e que la rapidité de son arrivée ; mais ce qui surprit étrangement le général, c'est l'autorité d'où il émanait. Il était signé par un commissaire extraordinaire chargé de l'infcrmation, et ce commissaire extraordinaire était le baron de Prémilz. A ce nom, Lussay laissa éclater une joie si extravagante, qu'on eût pu raisonnablement supposer (|u'il devenait fou.

— Enfin! s'écria-t-il... Oh! c'est un [iouvoir surnaturel qui me l'envoie. Où est-il? il faut que je lui parle.

Le lieutenant, s'imaginant qu'il espérait quelque chose de lui en faveur de Charles, répondit:

— Je l'ai laissé hier ù N... ; mais ce soir il a dû se rendre au château de l'Élang, chez M°>^la duchesse d'Avarcnne; en vous y rendant demain de grand matin, vous l'y trouverez encore.

— Demain, dit d'Aspert, il serait trop lard. Qu'on mette les chevaux, qu'on m'habille. Henriette, nous allons partir.

— Oui, oui, dit Lussay, à l'instant même, il faut que je voie cet homme.

— Il faut que je voie la duchesse, dit d'Aspert.

— Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant au lieutenant, puis-jo vous demander un service? voulez-vous suspendre l'exécution de vos ordres jusqu'à mon arrivée auprès de M"'" d'Avarenne?

— Cela m'est impossible de toute façon, dit le lieutenant : en premier lieu, je n'en ai pas le droit, et, en outre, mes hommes battent tous les environs, avec ordre d'arrêter Dumont, dont ils ont le signalement ; on doit l'amener ici dès qu'on l'aura rencontré, et nous devons le conduire immédiatement à N...

— Eh bien, dit d'Aspert, puisque vos ordres sont si précis, et je sais mieux que personne l'obéissance que vous leur devez, accordezmoi la faveur de conduire Charles au château de l'Étang. Je me charge de faire excuser cette complaisance par M. de Prèmitz.

— Mais, dit le lieutenant, je désirerais pouvoir faire ce que vous me demandez ; mais, monsieur, j'ai l'ordre de ne laisser sortir personne de cette maison jusqu'à l'arrestation de Dumout ; il ne faut pas qu'on puisse le prévenir du mandat qui le concerne, et lui fournir ainsi le moyen d'y échapper.

— Monsieur, dit d'Aspert, je pars dans ma voiture avec ma femme et son père, un seul domestique nous accompagnera; donnez-nous deux hommes pour nous escorter et vous assurer que nous ne nous écarterons pas de la route du château de l'Étang. Il y a trois lieues à

peine; nous serons arrivés à dix heures, cela n'est pas une fatigue bien grande.

— Général, répliqua le lieutenant, je fais plus que je no puis et que je ne dois; mais je n'ai pas toujours été gendarme. J'étais de l'armée de Russie, j'y ai connu Charles Dumont; j'ai été sous vos ordres en (809 : je ne vous refuserai pas : il en arrivera ce qui [lourra, ou me destituera si l'on veut.

— Et si l'on vous destitue, dit le général, vous trouverez ici une place qui vous vaudra mieux que celle que vous aurez perdue.

Pendant cet entretien, le général s'était levé. Il avait retrouvé, dans le danger de Charles et dans la résolution qu'il avait priseà son égard, une force et une activité dont lui-même ne se serait pas cru capable. Lussay avait fait ses préparatifs, Henriette de même. Il lui eût été bien facile de rester à la forge, mais elle comprenait que la catastrophe de toute cette histoire approchait ; elle ne pouvait la supposer favorable, mais elle n'avait aucune idée d'y échapper. Toute sa vie lui semblait empreinte d'une fatalité qui ne lui avait jamais laissé la direction de ses actions, et en cette circonstance elle se laissait aller, ne s'iuquiéiant d'autre chose (pie de sortir de sa position actuelle n'importe par quelle voie. Enfin on partit.

XXIY. — BiîALCuiP d'evénemu.nts.

Pendant ce temps une scène toute différente se passait au château de l'Étang. Une brillante compagnie y était réunie; c'était le jour marque pour la signature du contrat de Julie avec le Ois du banquier, jeune diplomate fort élégant, qui promettait à sa femme les plus beaux chevaux et l'hôtel le plus magnifi(pie de Paris. Il y avait un grand dîner au château; les autorités du département, les nobles des environs, quelques amis de Paris, faisaient une réunion assez nombreuse pour lui donner un air de fête aristocratique. La duchesse y retrouvait quelque chose des anciennes splendeurs de sa maison : elle ne doutait pas que tous les vieux privilèges de la noblesse ne lui fussent bientôt rendus, et, ù ce moment, elle s'enivrait si bien de ces idées, que le mot de vassaux lui échappa quelquefois en parlant de ses fermiers, et presque toujours celui de bourgeois quand elle voulait déprécier quelqu'un. Le futur gendre, tout liourgeois qu'il était, et de la plus exacte bourgeoisie, ne pouvant remonter à son grand-père sans rencontrer qu'il avait été garçon de caisse chez un fermier général, trouvait cela parfait, car il était déjà tout investi en idée de la duché-pairie qui lui allait revenir. Tout le salon était illuminé de bougies, éclatant de parures; le notaire du pays à qui l'on avait apporté un contrat libellé par un fort praticien de Paris, et qui s'était fait faire un habit noir tout neuf à compte sur les magnifiques émoluments qu'il espérait, le notaire suivait la duchesse de l'œil, comme un artificier qui attend un signe pour allumer son premier pétard. La duchesse fit le signe imperceptible ; des laquais apportèrent une table avec des flambeaux : cela avait un aspect tout à fait dramatique. C'était de la vieille comédie. Cependant, à coté des laquais qui disposaient la décoration, il en entra un qui remit une carte à la duchesse; elle y jeta les yeux et parut manifestement troublée. Elle se remit et ordonna au notaire de commencer. Pendant qu'on écoutait la lecture des premiers articles, un domestique, la terreur sur le front, soit de l'ordre qu'il avait reçu, soit de l'audace qu'il montrait eu l'exécutant, se glissa dcriière la duchesse et lui remit un second billet. Madame d'Avarenne devint pâle, et se pencha vers le domestique, qui répondit aflirraalivement à la question qu'elle lui adressa. Alors, avec un mouvement de rage impuissante, elle se leva et fit signe au notaire de continuer. Le futur gendre, la voyant sortir, s'approcha d'elle et lui dit avec l'intelligence financière qu'il t-enait de son père :

— Est-ce quelque chose où je puisse vous servir?... A'oici mon portefeuille, il y a deux cent mille francs.

La duchesse le considéra avec un air si étonné et si méprisant, qu'il vit une fois eu sa vie qu'il avait fait une bêtise. Ce pauvre garçon était si ébloui de ce qui se passait autour de lui, qu'il croyait être à quelque diame-vaudeville où il arri\e toujours qu'où vient saisir le château du noble, pendant ([u'il marie sa lille, et dans lequel le gendre lire immédiatement de sa poche un portefeuille où il y a toujours

LE MAGNÉTISEUR

précisémenl U. somme juste qui sauvo riionneur et le château de la famille. La dudiesse, outrée de la sottise de mousieur sou gendre, quoiqu'elle estimât prodigieusement ses douze millions de lortune, lui répliqua avec son air de grande dame et le ton insolemment trivial (lu'elle avait gardé vis-à-vis des geus de peu :

— l'st-ce que vous nous prenez pour des gueux? et elle sortit. A peine lut-elle hors du sulon, qu'elle dit au domestique qui lui

avait apporté les deux billets :

— Où est-il?

— Dans le salon bleu.

La duchesse s'y rendit. Un homme en habit de voyage y ctait assis.

En voyant entrerla duchesse, il se leva el lui dit :

— Enlin, vous voilà!

Cet homme était le baron Prémitz.

— Eh bien! reprit la duchesse, que me voulez-vous? Le baron alla fermer la porte et lui fil signe de s'asseoir.

— Vous avez voulu m'échapper, lui dit-il; vous avez trahi nos conventions : je viens vous les rappeler.

— Nos conventions? dit la duchesse, je ne vous comprends pas; que vous ai-je promis que je n'aie tenu? N'étes-vous pas plus que vous ne deviez espérer? préfet, conseiller d'état ?

— J'ai espéré davantage, dit Prémitz, et vous le savez bien.

— Monsieur, il arrive une position sociale où la protection ne peut plus rien J'ai' pu demander à un ministre de vous faire ce que vous êtes; je ne puis lui demander de s'en aller et de vous fane

ministre. , , ,

— Mais dit Prémitz, n'avez-vous rien obtenu de plus que ce que vous m'avez donne? el celte nomination à la chambre des pairs, celte faculté de passer votre titre...

La duchesse ne le laissa pas achever.

— Y pensez-vous? lui dit-elle avec un mépris si hautain, qu'elle crut qu'il étonnerait, comme invincible, l'ambition de Prémitz.

— Ohl dit celui-ci, ne jouez ni l'indignation ni la surprise. Vous saviez bien que j'y prétendais, quoique je n'aie pas eu le temps de vous le dire • et la seule preuve que j'en veuille, c'est que vous ne m'avez pas averti des faveurs que vous veniez d'obtenir ; c'est que vous vous êtes enfuie de Paris pour accomplir ici vos desseins, espérant que, confiné dans ma préfecture, je ne pourrais venir les traverser; mais me voilà, madame, et il faut nous expliquer franchemenl. Le mariage de votre fille avec M... ne peut avoir lieu.

— Pourquoi? dit la duchesse.

— Parce que je ne le veux pas.

— Monsieur, dit la duchesse avec emportement, vous oubliez que je puis vous faire chasser.

— Madame, reprit Prémitz, ne jouons pas la comédie, je vous en prie; vous savez bien que vous ne le ferez pas; vous savez bien que demain ma réponse à celte incartade serait une lettre adressée à celui de qui vous tenez tout ce que vous possédez de crédit et de faveur ; vous savez bien que cette lettre vous les ferait retirer à l'instant même. Voyez, madame, voici un billet de vous que je vous ai amenée à m'écrire lorsque vous me preniez pour l'agent subalterne de vos intrigues. 11 me parait assez clair. En voici un autre où tout le mystère de ce fils supposé est misa jour. Ceci, madame, vaut bien la lettre close de pair que vous devez à vos mensonges. Eh bien ! niadame, donnant, donnant.

— Mais, dit la duchesse accablée de 1 audace et de la scélératesse de Prémitz, une rupture amènera un scandale que je n'oserai braver.

— Scandale pour scandale, madame, je vous en ferai siibii un auprès duquel celui d'une rupture sera de bien peu d'importance.

— Mais, monsieur, Julie aime M...

— Ah ! s'écria Prémitz avec une insolente dérision el en haussant les épaules, parlons raison et ne dites pas de ces choses-là. Vous me iraiiez comme un niais.

La duchesse, tout étourdie de l'arrivée de Prémitz, qui ne lui avait d'abord laissé aucune présence d'esprit pour discuter sa pusiiion, la duchesse sentit le besoin de se remettre, et, après un niomciu de silence, elle lui dit :

— Eh bien! monsieur, supposons que je consente à ce que vous me demandez, croyez-vous que celte faveur qui m'est accordée soit remise entièrement à ma volonté? Pensez-vous qu'il n'y ait pas eu des vues aiTétees sur quelqu'un, le jour où je l'ai obtenue? Im.igiucz-vous

que je puisse à mon gré en disposer en faveur du premier-venu?

— Le premier-venu ! dit Prémitz avec hauteur; ce mol m'est-il adressé?

— Eb ! monsieur, reprit la duchesse, qui ètes-vous el qu'étes-vous, pour que je fasse de vous un duc el pair?

— Je suis de ceux, madame, qui le deviennenl par leurs propres fuices, par les services qu'ils rendent el les mérites qu'ils montrent; mais je suis aussi de ceux qui sont bien aises d'abréger la route quand ils le peuvent. D'ailleurs, comme il esl inutile que nous perdions du temps en vaines discussions, apprenez que, lorsque j'ai appris vosiirojels, je suis accouru à Paris; que.ne vous y ayant pas trouvée, j'ai demandé un congé pour venir à l'Etang. Sachez ((ue cette demande a fait jeler les yeux sur moi pour une mission qui demande un homme actif, résolu, et qui ne s'arrête à aucune considération ni de danger ni de pitié. Le succès de celle mission me donne droit à une récompense que je n'ai pas voulu spécifier. Peut-être serait-ce autant que vous pouvez m'accorder, mais cela n'est pas sur, et il esl nécessaire que je marche vile. Et, s'il faut tout vous dire, sachez que celle place que vous me donnerez ne sera pas l'apogée de ma fortune : sachez que ce ne sera qu'un échelon pour monter aussi haut que puisse arriver un homme sous celle monarchie. Le temps est venu où je dois jouer toute ma fortune; je sais de vous un secret qui peut vous perdre ; sachez de moi un secret qui peut me ruiner; mais, comme il nous faudrait tomber ensemble, vous rellechirez avant de me trahir. On a chassé publiquement de France une compagnie qui s'y esl maintenue secrètement et qui veut reparaître publiquement. Elle y vit déjà en sûreté à la faveur des hommes qu'elle a gagnés dans tous les postes de l'Étal ; mais ce n'est pas assez pour elle ; maîtresse de la basse police et de la petite administration, elle trouve encore de la résistance parmi les hautes existences nobiliaires à qui leur dévouement à la royauté permet de la combattre sans qu'on puisse leur jeter l'épithète banale de libéraux ou de révolutionnaires. Un homme placé dans la chambre haute, un homme en passe d'être tout ce qu'on voudrait en faire, serait si précieux pour elle, qu'on tournerait vers sa fortune touH'appui delà congrégation ; on en cherche un, on l'achèterait des millions ; mais il y a des difficultés, et ces difQcullés

disparaitraient d'elles-mêmes, si cet homme était un des membres

les plus influents et les plus dévoués de la compagnie, si cet homme

c'était moi...

— Vous ! s'écria la duchesse, vous êtes?...

— Madame, lui dil-il, j'ai été élevé par le cardinal D quoique

je sois Français; cela vous explique peut-être mon existence à Paris sans moyens apparents de la soutenir. Je vous ai promis mon histoire ; elle esl assez curieuse pour être entendue ; mais nous n'avons pas le temps à ce moment; il faut agir, il faut prévenir la signature de ce contrat.

La rapidité avec laquelle se succédaient les révélations de Prémitz étourdit la duchesse. Sans approfondir la vérité des assertions du baron, sans calculer si l'avenir qu'il semblait se promettre était possible, elle selaissa aller à la crainte qu'il lui inspira.

— Eh bien ! dit-elle, nousverrons, nous causerons de cela plus tard.

— Soit, dit Prémitz; nous ne devons pas agir comme des insensés: je ne veux pas que vous regardiez ce que vous allez faire comme un sacrilice énorme; mais il faut que ce contrat ne soit pas signé : ce serait un engagement difficile à rompre; il faut plus, il faut que votre gendre se relire de votre alliance, cl je me charge de l'y délerminer.

— C'est un afl'ront que vous me proposez, dit la duchesse.

— Non, madame :M... se retirera comme indigne; vous n'aurez à jouer quc'le rùle d'une femme qui a été trompée sur le choix qu'elle a fait. Permettez-moi de lui écrire un mot.

Prémitz écrivit et donna bientôt à lire à madame d'Avarenue le billet suivant :

« MOXSIEI'P. ,

» Dans votre dernière mission à Rome, vous avez pris vis-à-vis de » celle cour des engagements secrets pour aiqiuyer de tout votre » pouvoir le rétablissement eu France de la comiiagnie des Jésuites. » Le ministre ne veut voir dans cette conduite qu'un zèle imprudent; « mais il me charge de vous prévenir que, s'il ne veut pas en faire » une cause de destilu'iion, cela sciait cependant un obstacle insur-

LE MAGW.TISFUR.

» montable à votre arrivée dans la chambre des pairs. Votre mariage )) avec mademoiselle d'Avarenne ne lèverait pas cet obstacle, et » madame d'Avarenne en sera instruite. C'est à vous, monsieur, de » faire en sorte que l'éclat de cette rupture ne retomlie que sur vous. » On vous saura gré de tout ce que vous ferez pour en prendre toute » la responsabilité et en épargner les fausses interprétations à madame » la diicliesse. L'oubli de votre conduite passée est à ce prix. »

— Et c'est vous . •dit la duchesse, qui lui faites un crime de ces engagements qui sont les vôtres I

— Il tombera par où je dois monter , c'est ce qui constitue la différence des sols aux gens d'esprit.

Le billet fut envoyé, et la duchesse fil dire qu'une indisposilion grave la forçait de remettre à un jour prochain la signature du contrat. Le gendre crut devoir se retirer dans son appartement , et .Tulie se présenta dans la chambre de sa mère, où celle-ci s'était retirée avec Prémilz.

Mais la duchesse refusa de la voir.

A peine étaient-ils. seuls depuis quelques moments , qu'on fit avertir la duchesse que trois personnes venaient d'arriver au château, et que, parmi ces trois personnes , le comte d'Aspert demandait à avoir sur-lechamp avec elle un entretien particulier. La duchesse en fut étonnée : aucune relation n'existait plus entre eux ; l'ancienne amitié de Julie et d'Henriette ne s'était pas même renouvelée à la campagne. Mais Prémitz se hâta de lui dire :

— Je soupçonne le motif de la venue du général ; faites qu'il entre nous prendrons un parti selon ce qu'il vous dira.

La duchesse donna ordre de l'introduire.

Pendant qu'un domestique allait prévenir le général , Prémitz apprit à la duchesse la véritable mission dont il était chargé, et l'arreslaiion de Duniont. D'Aspert parut. Il entra dans cette chambre où, trente ans avant ce jour, avait commencé notre histoire. Il ne put s'empêcher de s'arrêter sur le seuil et de la considérer un moment. La duchesse devina sa pensée et fut elle-même étonnée de la singularité de ce rapprochement. D'Aspert s'avança, et, après avoir aperçu Prémitz, il dit à M""" d'Avarenne :

— C'est à vous seule, madame, que j'aurais désiré parler.

— Quoi que vous ayez à me dire , vous pouvez vous expliquer

Et d'un coup de poignard il nlendil PnJimilz à cùts d'IIenrielte. — Page

devant monsieur; il sait tous mes secrets, répondit la duchesse. — Et sait-il aussi tous nos secrets ?

— Tous, monsieur, répliqua sèchement M"* d'Avarenne.

— Oui, monsieur, dit Prémitz, M""' la duchesse a cru devoir tout confier à l'homme qu'elle nommera bientôt son gendre.

— Son gendre! répliqua d'Aspert avec surprise.

— Le titre n'y fait rien, dit M"'^ d'Avarenne, blessée par l'insul-

tante lactique de Prémitz, qui mettait ses espérances au rang des choses conclues ; monsieur sait tout.

— Et ce gendre, dit le général en regardant Prémitz, vous apportet-il pour premier présent de noces la tête de votre fils ?

— La tète de mon fils ! s'écria la duchesse épouvantée. Puis elle reprit avec anxiété : ainsi ce Charles Dumont...

— Est l'enfant que je vous enlevai à Piome.

— Ah ! s'écria M""" d'Avarenne, vous l'avez voulu ; il vous a fallu cet enfiint, et voilà où vous l'avez mené, ù l'échafaud!...

— 'Vous pouvez l'en arracher?

— Moi ? et comment ?

— Monsieur, dit le général en montrant Prémilz, est le maître de fermer les yeux sur sa fuite, et, si vous le voulez, il le voudra.

— Et je le voudrai véritablement, dit Prémitz , si ce jeune homme est le fils de madame la duchesse.

iS'ouhliez pas , madame, ajouta-t-il, que M. Dumont, interrogé par vous, n'a répondu rien qui put vous porter â croire qu'il était ce que vous croyez.

— Sans doute , dit jjme d'Avarenne; mais les questions que je lui fis étaient vagues et n'avaient pas cette précision qui pouvait réveiller des souvenirs

mal établis. Dans la nécessité où j'étais de ne point laisser voir l'intérêt que je prenais à ses réponses, je n'osai le mettre franchement sur la voie.

— Eh bien, dit Prémilz, c'est ce qu'il faut faire maintenant, c'est ce que nous pourrons faire demain.

— Demain, dit d'Aspert, Charles sera constitué dans une i)rlson de la ville, et son sort ne sera plus en votre pouvoir; d'autres juges deviendront responsables de lui et ne permettront pas son évasion. Si Charles est arrêté ce soir, il sera conduit ici. Ici vous pourrez ordonner qu'il soit enfermé dans un appartement choisi de manière qu'il

LE MAGNÉTISEUR

puisse s'en échapper. Je connais les détours et les souterrains de ce eluileau, et je pourrai, sans que cela vous comprometle, le guider hors du parc.

A ces mots : Je connais les détours de ce château, Prémitz n'avait pu s'empêcher de sourire en regardant la duchesse, et il dit d'un ton ironique a d'Aspert :

— Vous avez bonne mémoire.

— Monsieur, dit la duchesse avec colère, faites demander si ce jeune homme est arrivé.

l'rémilz sonna. Charles venait d'être amené par la gendarmerie. Pans le salon où on l'avait fait entrer, il avait trouvé Henriette, que son père avait quittée pour aller s'informer, et qui attendait sou mari. Lorsqu'ils se virent ainsi, elle, dans un coin, accablée, pâle, mourante, et lui, les mains attachées comme un criminel, ils se regardèrent cumme deux complices ariivés à l'heure du châtiment.

Charles s'approcha d'Henriette; elle lui dit tout bas :

— Vous n'avez donc pas pu vous échapper?

— Je ne lai pas voulu, reprit Charles. Enlin, tout sera bientôt fiui.

— Ahl reprit Henriette en se cachant la tète dans ses mains, c'est moi, c'est moi qui vous ai tué.

— Est-ce remords ou pitié qui vous fait parler ainsi"/ dit Charles; me plaignez-vous de mouiir?

— Je ne sais, dit Henriette. :. la mort expie tant de choses!... Je voudrais être à votre place.

— Henriette, dit Charles, votre vie est nécessaire au bonheur de quelqu'un, gardez-la : le bonheur qu'on peut donner est uu devoir de vivre; la mienne n'a plus d'espérarfSe, puisque je devrais vivre saus vous. Ne me plains donc pas de mourir... car je t'aime eucore.

— Ah ! reprit Henriette, vous allez quitter votre remords, mais moi je garderai le mien.

Ou vint dire à Charles qu'il devait se rendre devant le baron Préniitz. 11 suivit le domestique qui vint l'avertir, et parut devant la duchesse, le général et Prémitz,

— Charles, lui dit le général avec émotion, il faut répondre fran- chement aux questions que va l'adresser madame la duchesse ; elle a le droit de te les faire. 11 y va de tou salut; rassemble les souvenirs de ion enfance... rappelle-toi les circonstances qui t'ont frappé le plus, et ne crains pas de nous révéler les souvenirs les plus vagues ; ils nous seront peut-être un indice.

— Où se sont passées les premières années de votre enfance?

— Autant que je puis m'en souvenir, dit Charles, ce n'était pas en France.

— Vous rappelez-vous le nom de la ville que vous habitiez? dit la duchesse.

— Le nom ? dit Charles... je ne puis me le rappeler... toutefois ce n'était pas un nom français.

— Était-ce en Angleterre que vous étiez?

— Je me rappelle avoir été en Angleterre... je traversai la mer pour y arriver... le vaisseau, la mer, me sont restés gravés dans le souvenir.

— Vous me rappelez ce voyage, dit la duchesse... Vous n'avez donc pas passé tout enfant de France eu Angleterre?...

— Je ne crois pas. 11 me semble que je suis demeuré bien longtemps en mer.

— C'est singulier, dit la duchesse.

— Je puis vous expliquer ceci, dit Prémitz, et le général vous attestera que les renseignements que j'ai pris sont exacts. Le capitaine Dumoiit a servi en Amérique; il y a été fait prisonnier et a été conduit en Angleterre ; il n'est rentre en France que plus tard, lors du traité de Leobeu. C'est de son passage d'Amérique en Angleterre que monsieur se souvient.

— C'est vrai, dit le général.

— Élii'Z-vous avec votie père? dit la duchesse.

— Non, dit Charles; je n'ai revu mon père qu'en Italie...

— Qui vous y a conduit ?

— Un domestique qui m'a ramené d'Angleterre.

— Ce domestique n'était-il pas un vieillard légèrement boiteux ?

— Je ne sais.

— Uu vieillard boiteux, dit Prémitz eu réfléchissant.

— N'avait-il pas l'habitude de vous appeler M. le comte?

— Non, dit Charges.

— M. le comte! répéta Prémitz, comme s'il cherchait en lui-même des souvenirs dans toutes ces indications.

— Ce domestique ne s'appclait-il pas Louis?

— Louis Féret! s'écria Prémitz.

— Non, dit Charies... ce n'était pas Louis...

— D'où savez-vûus ce nom î reprit la duchesse en regardant Prémitz.

— Oh! dit celui-ci troublé d'une manière inouïe, continuez... je vous le dirai.

— Aous rappelez-vous, dit la duchesse, avoir été présenle à un monsieur qui vous fit beaucoup de caresses et qu'on appelait mouseigiu'ur?

— Non, madame, non, répondit Charies.

— Monseigneur! répéta Prémitz à voix basse; oh I c'est cela : .Monseigneur.

— Permettez, s'écria le général ; il y a un souvenir plus récent el qui peut tout éclairer : te sonviens-lu d'être arrivé à Home avec un domestique dont on te sépara; d'avoir été mené devant un militaire qui le dit que lu étais Charies Dumont?

— Non, dit Charles, j'ai toujours porté ce nom...

— Charies Dumont I répéta Prémitz... Charies Dumont... c'était doue là le nom... que vous dites à cet enfant. Et vous le laissâtes dans votre palais, qui fut pillé le lendemain ?

— D'où lesavez-vûus? dit d'Aspert...

— Oh ! je vous le dirai, ajouta Prémitz, qui était pâle ; je vous le dirai. Continuez.

— Enfin, dit d'Aspert, te souviens-tu qu'un sergent, nommé Bazile, vint te chercher?

— Ou:, dit Charies... uu sergent me trouva sur la porte de votre palais... Je m'y vois encore assis, pleurant et vous appelant, car mon père... ou celui qui se disait tel, m'avail dit que vous m'accueilleriez comme un fil.s.

— Pourquoi doutes-tu, dit d'Aspert, que ce fût ton père?...

— Parce que l'on a voulu m'en faire douter. Taudis que j'étais en Angleterre, on me disait : Ton père est prisonnier, et tu ne peux le voir. Puis il i)ariit saus m'emmeuer; puis il écrivit qu'on me conduisit près de lui, et je n'y arrivai que quelques jours avant sa mort... A peine l'ai-je connu," ei, s'il faut tout vous dire, une fois que j'ai été amené à douter qu'il fut mou père... son abandon et vos soins m'ont fait croire que je- vous devais plus que ma fortune.

— Et qui t'a amené à ce doute ? dit d'Aspert.

Charles devint p.'de et froid : la nuit terrible où Henriette lui jeta ce doute sembla se dresser devant lui.

— Nous nous écartons de la question, dit Prémilz. Monsieur ici présent est bien celui qu'il parait être. Il est véritablement Charles Dumont. Vous ne pouvez en douter, madame...

— Et pourquoi? dit la duchesse.

— Parce que, dit Prémilz en l'entraînant dans un coin et en Ini parlant dune voix basse et altérée, parce qu'il ne se rappelK^ pas que c'était sa mère qu'il allait retrouver à Rome , et non point son père; parce qu'il n'a pas garde le portrait que sa mère lui donna ; parce qu'il ne sait pas le nom de Louis Feret qui raccompagnait ; parce qu'il ne se souvient pas qu'une femme, qui était belle aloi-s de la beauté des anges, lui dit, en lui attaeliant ce portrait au cou et avec une expression singulière : Charles, vous direz au gentilhomme citez qui l'on va vous mener : Aimez-moi pour l'amour de celle dame...

— Grand Dieu ! dit la duchesse.

— Ma.lame, reprit-il tout haut, ce jeune homme n'est p.is votre fils. Qu'on l'emmène!...

— Où donc? s'écria le général.

— Mais, reprit Prémilz amèrement, dans un appartement d'où vous ne puissiez le faire évader.

— Monsieur, s'écria le général, tout n'est pas fini. Ma<lamo, repritil en s'adressaut à la duchesse, si Charies Dumont n'est pas celui que nous voulions retrouver, il ne m'en est pas moins cher... Sauvez-le à quelque titre que ce soit; j'ai le droit de vous le demander.

— Le droit I dit Pi iuilz, est-ce parce que vous avez livré l'autre aux chancres de la misère et de la mort?...

— Ce droit, monsieur, dit d'As|ierl, vient de ma lidelilé ;\ garder uu secre! qui fait aujourd'hui votre fortune à vous, monsieur, qui allez être le gendre de madame.

LE MAGNETISEUR.

— Oli ! reprit Prémilz qu'une joie, indicible et somijre agitait... sùii giiuliel Non... non... mieux qne cela.

— VA (juci (loni:?... s'écria d'.Vspert.

— iiien .. rien... dit Prémitz. Qu'on emmène ce jeune boniine.

— Vous le pouvez, dit d'Asperl, mais ce ne .sera pas impunément... Je parlerai, je vous le jure, et tout cet éclialaudage de grandeur s'écroulera devant un mot.

— Le feriez-vûus ? dit Prémilz avec une expression féroce de liaine...

— Oui, monsieur; pour le sauver je dirai tout, et je le dirai à celui qui peut tous vous rejeter dans la boue d'où vous voulez sortir.

Prémilz cbangea soudainement de pbysionomie et reprit doucement...

— Si c'est ainsi... je préviendrai voire indiscrétion... je ferai ce que je ne voulais pas.

1! sonna, écrivit un mot elle remit à un domeslique. Un moment après le lieutenant de gendarmerie entra, suivi de tous ses soldais.

— ."arrêtez ces deux hommes! dit Prémilz, et qu'ils soient gardés à vue et séparément; qu'ils ne puissent communiquer avec personne, qu'ils ne puissent ni écrire ni parler ù qui que ce soil.

Cet ordre surprit tellement le général, qu'il ne sut que dire. Charles voulut résister.

— Si vous voulez vous sauver tous deux , soyez calmes , dit Prémilz.

On les emmena.

— Et quels sont vos projets? s'écria la duchesse en regardant Prémilz avec un effroi cruel.

— Je ne sais... Demain je vous les dirai... Demain... Oli!.. voilà un avenir maintenant.... s'ecria-t-il en sortant.

En allant ù l'appartement où on le conduisait, Charles traversa la chambre où était Henriette.

— Où est mon mari? dit-elle.

— Arrêlé, répondit un gendarme.

Charles ne répondit pas; on l'avait bâillonné.

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