‹ Ouvrés illustréesChapitre 82 sur 157 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

DÉiNOUEMËNT.

Prémilz était rentré dans son appartement. Il s'était assis devant une table et méditait; un seul projet lui revenait sans cesse, celui d'accomplir le premier dessein de madame d'Avarenne : c'était celui qui l'avait d'abord frappé d'une joie si subite. Mais Prémitz était trop prudent pour ne pas se garder de le discuter longuement avec luimême. Il était si niagnilique, ce projeti QuelavenirI L'imagination de Prémilz se perdait dans l'élévalion de sa fortune; mais, pour réussir, il fallait le silence de d'Aspert, et ce silence, comment l'acheter? Par la grâce de Dumont, c'était facile. Mais était-ce un sur moyen? d'Aspert se tairait-il toujours? Oh ! si d'Aspert était mort! s'il mourait! Prémilz y pensa ; il y pensa longtemps. Cependant quelque chose se dressait devant lui qui l'arrêtait. Il y avait à cùlé du nom de d'Aspert un lilre si sacré, même pour un ambitieux. Si quelqu'un eût pu voir Prémitz à cette heure, tantôt le visage rayonnant de joie, tantôt l'air sombre et résolu, se levant pour accomplir sa résolution, puis restant immobile comme si une main visible l'eût arrêter puis retombant sur son siège comme accablé par une force supérieure, il eût reconnu la discussion infernale qui précède un crime. Alors l'avenir ne lui souriait plus, car il fallait passer par un parricide pour y arriver ; alors le passé lui revenait en mémoire; et Prémilz en paraissait si épouvanté, qu'il devait y voir aussi un crime affreux, dans ce passé. 11 s'y était sans doute arrêté, car il était devenu tremblant et pâle, lorsque la porte de son appartement s'ouvrit.

— C'est moi, dit Lussay.

— Vous! s'écria Prémilz, surpris inopinément dans ses pensées, vous, le père d'Henriette... Vous! que me voulez-vous?

D'où vient que Prémilz pensait à Henriette?

— Je veux vous parler de ma fille.

— D'elle... à moi! Et pourquoi?

— 01: ! parce qu'il fiiut que vous sachiez une découverte que j'ai faite.

— Je ne veux pas... je ne veux pas la savoir...

— Asseyez-vous et écoulez-moi, dit Lussay en levant la main et d'une voix de commandement irrésistible.

— Monsieur, dit Prémitz, je n'ai pas le loisir de vous entendre.

— Asseyez-vous, répéta laissay en le regardant comme une héle fauve qui va s'élancer sur sa proie.

Prémilz détourna les yeux et s'assit.

— Regardez-moi, dit Lussay.

Prémitz s'agita comme un homme qui veut échapper à un lien qui l'enchaine.

— l'u'gardez-moi, reprit Lussay.

Prémilz le regarda.

— Vous ne savez pas, dit le vieillard, que j'ai découvert un gr.ind secret magnétique.

— Enfantillage I dit Prémitz en balbulianl.

— ^'ous mentez... et vous avez peur, dit Lussay.

— Monsieur. . finissons celte comédie... je ne crois pas.

— ^'ous meniez encore... vous devez croire... vous qui avez eu la puissance de donner un sommeil aussi lourd que la mort.

— Monsieur... monsieur, dit Prémilz qui se déballait sous le l'emords ou sous le pouvoir de Lussay, je ne suis pas ici pour vous servir d'expérience.

— Au contraire, dit Lussay, je vais vous montrer une chose inouïe. C'est que l'homme expérimenté, dont le pouvoir semble irrésistible sur tous, n'est qu'un jouet entre les mains de celui qui l'a deviné. Vous avez dit à une femme folle : Souvenez-vous... et elle s'est souvenue; vous avez dit à une jeune fille : Dormez, et elle a dormi.

— Qu'importe! dit Prémitz en se soulevant par un mouvement violent, qu'iuqjorte ce que j'ai fait!

— Eh bien ! moi, s'écria Lussay en lui portant la main au front, je vous dis : Dormez et souvenez-vous.

Prémilz retomba sur sou fauteuil, immobile, les yeux fixes et ou.verls : le magnétiseur était vaincu. Lussay s'assit devant lui et le regarda longtemps. Il riait ù voix basse : c'était le rire d'un cannibale qui lient sa victime. Il se rassasiait du plaisir de le dévoi'er des yeux. Enlin, après une demi-heure de cette contemplation, il lui dit :

— Faites appeler le général d'Aspert et Charles.

— Ils sont arrêtés, dit Prémitz, qu'on eût pu croire éveillé, si ce n'eût été la fixité effrayante de ses regards.

— Ecrivez qu'on les mette en liberté, et qu'ils viennent ici.

Prémilz écrivit, mais sans porteries yeux sur le papier. Lussay appela un domeslique, lui remit l'ordre pour le lieutenant et lui commanda de faire avertir Henriette et la duchesse. Puis il se replaça devant Prémilz, le tenant pour ainsi dire enchaîné au bout de son regard. Bientôt tout le monde arriva. Ce fut une singulière surpiise pour tous que l'état de Prémitz et l'expression farouche de Lussay. Le premier ne s'aperçut pas qu'on était entré. Lussay montra du doigt des sièges. On se regardait a\ec épouvante. La duchesse appela Prémitz.

— Il n'entend plus que son juge, reprit Lussay.

Puis il fit signe à Henriette de s'approcher; il prit sa main, et, la menant dans celle de Prémilz, il étendit ses bras de l'un ,i l'autre comme pour faire passer de Prémitz à Henriette le charme fatal dont celui-ci était accablé. A ce contact, tous deux tremblèrent, et Henriette, frappée à son tour de terreur, tomba à genoux.

— Connais-tu celle femme? dit Lussay.

— Je la connais...

— N'a-t-elle pas subi l'infamie d'un grand crime ?

— Oui, dit Prémilz.

— Dis-nous ce crime.

Prémilz se roula dans son fauteuil en laissant échapper de sourds gémissements. 11 ne répondit pas.

— Dis-nous ce crime, repéta Lussay d'une voix tonnante.

— Ce crime, dit Prémitz dont tout le corps vibrait, c'est un inceste.

A ce mot, chacun demeura anéanti. Charles et Henriette sentirent que l'heure de la vérité était venue. On avait laissé à Charles ses chaînes et son bâillon, sans cela il eût crié grâce ou brisé la tête de Prémitz. D'Aspert écouta, sans pouvoir s'expliquer sa terreur; la duchesse regarda tout le monde pour chercher à devinera (jui s'appli-

f|ii;iit ce mol, ce mot qui l'avait (U'jà fi'nppt'''. pH^" (("i avait clé amenée a iHomettre sa fille à Prémil/.. Qiniiu à Liissay, il demeura immobile : un inceste, pensa-l-il, ce n'est pas cela...

— Réponds! cria-t-il avec rage, quel est ce crime?

— Un inceste, répéta Prémilz.

— Et comment s'esl-il accompli?

— Par le crime du fils.

— Grâce! grâce! cria Henriette en tombant tout à fait par terre. Mon père... assez, assez!

Charles brisa son billion dans ses dents et ses chaînes dans ses 11 ains; il voulut s'élancer sur Prémitz, mais Lussay le prévint.

LK MAGNETISEUR.

— Ce n'est donc pas toi, s'écria-l-il, qui as abusé de ton infernale puissance contre elle ?

— C'est moi, dit Prémitz.

— Toi... reprit Lussay; qui es-lu donc pour t'accu'^er d'inceste?

— I.e fils de Jean d'Aspert et de la duchesse d'.Xvarenne...

— N'importe ! dit Lussay.

Et d'un coup de poignard il étendit Prémitz à côté d'Henriette. Trois ans après, dans une petite ville de l'Amérique, on célébra le

mariage de Charles Dumont et de la veuve du lieutenant général comte d'Aspert. Lussay était mort dans celle ville, un an avant ce mariage.

Paris. — Impi

Bouapai'te, 41.

A lA LIBRAIRIE TIIEATRAIB; 12, boulevarii SiiDl-Uanic.

AU JOUR LE JOUR

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