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PREMIÈRE PARTIE

as décembre 1843.

C'clail hier soir.

Le salon de M. Simon, avoué, était éclairé comme pour un bal, el la table était pressée dans la salle à manger.

Il était dix heures, et cependant personne n'était encore arrivé.

Madame Simon (une femme de trente-six ans, de bonne mine, de bonne tournure et d'une parure fort simple) allait et venait, s'assurant de la bonne exécution de ses ordres.

Une jeune tille était assise devant le piano et repassait nonchalamment quelques contredanses. De temps en temps elle laissait échapper un léger bâillement, el, à chaque fois qu'elle retouruail un des feuillets de la musique placée devant elle,

Une jeune fille i^laii assise dsTant le piano. — Page l.

elle jetait un regard dédaigneux dans le salon et murmurait d'un air de reine mal élevée ces mots malséants :

— Quel ennui, mon Dieu!

quel ennui I

Cette jeune fille était habillée d'une façon remarquable , en ce sens qu'on liouvait dire qu'elle n'étati point assez parée pour une tète el qu'elle était beaucoup trop richement habillée pour une fille de son âge.

Celait une fille de seize ans.

Elle portait une robe montante, de satin gris-perle, fermée du haut en bas de boulons de jais blanc; le^ manches , ouvertes jusques auprès du coude, laissaient voir de secondes manches de magnifique dentelle. Son bonnet (•;lle portait un bonnet) , ou vieux point rie Venise, avait presque la valeur d'une parure tout entière, el enfin elle avait à son

AU JOUR I,E JOUR

bras saiidie lin limcclot dont l'nnifiiif ilmmant, monti' avpc la plus nxlrcnic sim|)lidté. fVrait la fnrluiie d'un lionncte boiirgoois: on l'eslimait à cimiuaiite riiille IVaiics.

Dès l'abord, on ofti pu croire que c'était une jeune femme dans tout l'éclat de ces premières loilelles qui sont la vèrilable lune de niii'l des jeunes mariées; mais, en la regardant mieux, nialsré les airs supérieurs qu'elle affectait, on reconnaissait tout de suite que ni l'amour ni le mariage n'avaient passé par là. Il y a dans la double viipinilé d'une jeune fille quelque chose d'empesé cl de sec qui se. reconnaît aisément. Son regard est droit; son tceste, pointu cl serré.

Quand l'amour vient, il dénoue, pour ainsi dire, ce regard, il le rend flexible, et lui donne ces douces lani^iuMirs et ces vifs éclairs qui altestent un cœur qui bat; quand le mariasse est venu, l'allure, le geste semblent aussi se dénouer, et la femme marche plus libre, plus souple et plus lière à la fois.

Du reste, si l'on pouvait trouver à critiquer dans sa toiletle, il eût été diflicile d'en faire autant jiour sa personne.

Cette jeune fille était admirablement lielle; car elle l'était à la fois de celle beauté qui vieni de l'exacle piirelc des traits et de cette beauté bien plus rare qui tient aiiciiarnie de la physionomie.

Elle avait particulièrement dans l'ensemble de son visage quelque chose d'élevé, de résolu et d'intelligent qui lui eût assurément été reproché par ceux des hommes qui s'alarment de la liberté d'idées il laquelle prétendent ceriaines femmes.

Cependant les exclamations de la jeune fille, dites d'abord d'une voix étouffée, s'étaient peu à peu élevées à un diapason tel qu'elles frappèrent l'oreille de madame Simon, qui s'arrêta au milieu du salon.

— Tu t'ennuies, Sabine? dit-elle d'un ton doux et indulgent, mais qui n'avait rien de celle tendresse alarmée qui fait reconnaiire une mère à sa première parole. — Moi? reprit Sabine en rougissant d'avoir été ainsi surprise; non, vraiment. — Que disais-tu donc? — C'est un passage de cette contredanse que je ne puis jouer en mesure, et que j'ai recoinmencé dix fois. — Ce n'est pas cela, mon enfani, tu joues supé^ rieurcnient cette musique et d'autres beaucoup plus difficiles; mais noire monde t'ennuie, notre maison te parait triste.— iMa bonne amie, dit la jeune flile en se levant vivemeal et en courant à madame Simon, oh! vous me croye?. donc bien ingrate de me supposer de pareils sentiments? — Non, Sabine, non, repartit madame Simon, je ne le crois pas ingrate pour cela; lu nous sais bon gré, j'en suis sûre, de tous nos soins, de notre aU'eclion, de notre désir de le voir heureuse; mais soit noire faute, soit ta tienne, nos eflorls n'aboutissent à rien Tu t'ennuies chez nous.

Sabine baissa la tête, et une larme tomba de ses yeux.

— Vous avez raison, dit-elle, je ne suis pas heureuse.

Madame Simon l'attira sur une causeuse, et moitié triste, moitié riant de la prélention de cette belle enfani à être malheureuse, elle lui dit: — Allons, voyons, Sabine, raconte-moi ce qui te tourmente ainsi. Quelle idée chagrine t'a passé par la têle? Dis-moi cela, et tu verras que ton malheur s'en ira avec ta conlidence.

La jeune fille se détourna sans répondre, et madame Simon reprit :

— Voyons, qu'as-lu donc? — Rien, nia bonne amie, rien, .le suuli're, et l'idée de m'amuser ce soir me rend iriste à mourir. — Mais que te manque-t-il? que désires-lû? — Rien. — Voyons, raisonnons un peu.

— Est-ce qu'on raisonne avec ce qu'on sent inalg;ré soi? — Ah! fit madame Simon, voilà une de ces phrases loules faites que M. Simon déleste, et dont |i te ferait une rude querelle, s'il l'entendait. — Mon tuteur est excellent iiour moi, dit Sabine, aussi bon que vous, et c'est beaucoup dire; mais il ne comprend rien au cœur des femmes.

Madame Simon lit un petit sourire malin qui la rajeunit de dix ans, et reprit : — A mon sens, M. Simon comprend très-bien le cœur des femmes. Je suis femme, et je l'ai aimé. J'avais dix-huit ans quand cela a commencé; j'en ai trente-six, et cela dure encore. — Vrai! dit Sabine d'un air si naïvement élouué qu'il couvrit l'impertinence des paroles, vrai? vous l'avez aimé d'amour? — Oui, reprit madame Simon en souriant à un charmant souvenir. Oui, je l'ai aimé avec tout ce qui fait une véritable passion. Je n'en donnais pas; quand il devait venir le soir chez mon père, je l'attendais depuis le matin. Quand il arrivait, je ne le regardais pas, tant j'avais besoin de cacher ma joie. S'il parlait à une autre, j'épiais son visage, je devinais ses paroles, mon cœur se serrait; puis, loisiiue après mille détours il arrivait jusqu'à moi, tout mon cœur se dilatait, il me semblait que lout à coup je respirais un air plus libre, mi'iileur à ma poitrine; je me sentais heureuse. — Vraiment!... reiiril Sabine du même air étonné, el il était déjà avoué?

La question ainsi posée monlrait parfaitement que, dans l'esprit de Sabine, l'idée d'amour cl l'idée iravouB lui p;iiaissaieiit incompatibles.

— il était déjà avoué. Mais, reprit madame Simon avec un sourire moqueur, il faut bien vous le dire, pour m'excuser de l'avoir aimé malgré son titre, M. Simon n'était pas alors l'homme un peu gros, un peu'louid, un peu gris, que vous connaissez; c'était un beau jeune homme, élégant, sérieux au besoin, plein de gaieté, quand il le aillait. Cl qui eut limpertinence de me dire un jour avec le plus profond respect : — Mademoiselle, je vous aime; si cet amour ne vous déplait point, je demanderai votre main à M. voire père.

Je devins toute tremblante, et je répondis, je crois, que ce n'et.it

pas ainsi (pion agissait d'ordinaire, el qu'il devait s'adresser à mon père; à quoi il nie repniidil avec la même impertinence et le même respect: — Je le .sais, mademoiselle; mais, franchement, ne vaul il pas mieux que, si ma recherclie doit vous déplaire, je vous sauve d'abord l'ennui qu'elle vous insjiirerait, et ensuile les petits chagrins qu'elle pourrait amener entre vous et votre père, s'il l'agréait contrairement à vos vœux?

J'étais fort embarrassée, il s'en aperçut et me dit d'une voix qui tremblait, malgré l'air déterminé qu'il affectait: — Madame Simon n'est pas un joli nom. — Je crois, lui dis-je, qu'il sera toujours honorable.

Mon enfant, continua madame Simon, il y a de ces émotions qu'on ne retrouve jamais dans sa vie et qu'on n'explique jamais bien. M. Simon demeura immobile, ses veux s'attachèrent sur les miens, j'ai vu sa poitrine se gonfler; il était pâle et serrait les dents comme pour contenir tout ce qui lui montait du cœur aux lèvres. Kiilin tout ce bonheur se fit jour, une larme roula dans ses yeux... il ne pouvait rien dire de mieux. Je le quittai. Oh! mon enfant, on aimerait rien que pour l'avoir rendu si heureux... fût-il avoué, fùt-il...

— F.t vous l'aimez toujours ainsi? dit Sabine, qui écoulait madame Simon comme si elle lui eût fait un conte de fées. — Oh! mon enfant, reprit madame Simon en riant, ce n'est plus la même chose. — Je sav.iis bien, dit Sabine en souriant.

Madame Simon prit un air lout à fait sérieu», et ajouta : — Ce n'est plus la même chose, Siibine; mais c'est aussi bien. Quand on :i vécu vingt ans à côté d'un homme dont la tendresse el la protei li'>n no nous ont jamais manqué, qui s'est fait un devoir de noire bofdieur; d'un homme qui a loyalement dirigé notre vie d'une main ferme et douce à la fois; d'un' homme dont la bonne réputation vous accompagne partout; d'un homme d'un caractère cl d'un esprit a.ssez liauls pour laisser à une femme le droil d'être irisle ou gaie sans raison... quand on a vu revenir à soi, par la considération, par la fortune, par les plaisirs, tous les fruits des travaux de cet homme, on l'aime, Sabine, d'une tendresse qui n'a plus sans doute les charmantes ivresses d'un jeune amour, mais qui remplit le cœur d'une noble sécurité el d'une joie sérieuse.

Sabine avait écouté avec attention: elle réfléchit un moment et reprit : — Ah I vous avez été heureuse, vous ! — Et tu ne le seras jamais, loi, n'est-ce |)as? reprit madame Simon en se renieilant dans sa douce gaieté. — Oh! moi, dit Sabine, c'est bien dilTérenl.

Et l'expression de son visage montra que sa douleur était veritablemenl sentie.

— Tu es orpheline, mon enfant, et c'est là un bien grand malheur, je le sais; quelque affection que nous ayons pour loi, rien ne remplace une mère, un père...

Sabine devint rouge jusqu'au blanc des yeux... et elle comprima ses lèvres tremblantes, pendant que de grosses larmes tombaient de ses yeux.

— Vous savez bien , reprit-elle , que je ne puis vous répondre à ce sujet; vous savez bien que j'ai entendu dans votre maison un homme qui a osé dire : « Mieux vaut pour elle être seule au monde, que d avoir encore un père pareil... el... » — Tu as raison, mon eiif.mi, dit madame Simon en la prenant dans ses bras, je t'ai affligée... j'ai eu ton, n'en parlons plus jamais.

Sabine pleurait toujours.

— C'est qu'aussi tu n'es pas raisonnable. Tu as seize ans, tn es belle comme un ange, tu es bonne au fond, quoique un peu gâiée, tu possèdes une immense fortune, cl il n'est pas uii homme qui ne soit heureux, qui ne soit lier de l'avoir ptnir leinme. Tu auras un tilre si cela te plaît; tu peux, si tu le veux, choisir jiarmi les hommes les plus haut placés dans le monde poliiique... si tu aimais une gloire pauvre, tu pourrais l'enrichir; de quelque côlé eiilin que se tourne ton cœur, tu n'as pas de refus à craindre, et tu as peur de ne pas être heureuse?

— Oui, reprit Sabine, j'ai peur de ne lias être aimée, el cela pour toutes les raisons qui vous fout trouver mon bonheur si facile. On m'aimera parce que je suis belle, peut-être, et ec sera seulemenl de la vanité... Ou m'aimera surtout parce que je suis riche, et cela est bien odieux. «

Madame Simon voulut se récrier, mais Sabine continua vivement :

— Oh ! je ne suis point si folle que vous voudriez me le dire. Depi|is six mois que j'ai quille mon pensionnat, durant tout cet été que j'ai passe avec vous h la campagne , on m'a adorée , on a cherche à me plaire, el j'avoue que lanl (pie nous élious dans le salon, cl que je vovais mes p;iuvres amies :ib.indoniiees pour moi que tous vos protèges entouraient assidûment, j'avoue, dis-je, que je m'amusais de ce Irioiiiplie... Mais quand je rentrais .seule dans ma chambre, je m'en voulais de mon idaisir eoniine dune mauvaise action: bien plus, j'étais humiliée de mon triomphe. Il me semblait iiu'on me flallail trop pourm'aimer... Et alors je me demandais leiinel avait le mieux fait sa cour à mes cent nulle francs. — Ob ! dit madame Simon , il y a des gens pour qui tes cent mille livres de rente ne seront iiis une considération plus importante que mes deux cent mille francs de dot ne l'ont elé pour Al. Mmon, qui était quatre lois plus riche que moi. A.iisi M. (le r>ell(Var, qui possède dix ou douze millions i\c fortune, a presque le droit de te considérer comme pauvre, et cependant il est

Ar .TOIUî LE .ronR.

(le ceux qui l'adoraient. — Il a grand loil, reprit Siibiiie en riant, je ne puis sûutlVir ce monsieur; il sent le million d'une lieue , ses renies sont inscrilos dans l'impertinente assiiranoo de son visage... Celuili'i... — Celui-là vient souper ici, dit madame Simon ; son impertinence a si francliemenl sollicité cette iiivilaiion de M. Simon, qu'il n'a pu la lui refuser. —Ah ! (it Sabine d'un air particulier, nous aurons du moins un danseur élégant et un liou musicien. — Ce qui veut dire, répliqua madame Simon, que les auircs sont des malotrus... — Oli! dit Sabine, quel mot... Mais entre nous, là... soyez juste, des clercs d'avoué, dame... ça n'es! pas amusant.

Sabine ne Unissait pas sa plirase qu'une voix franche et joyeuse s'écria derrière la causeuse où se trouvaient les deux dames : —Qui est-ce qui dit du mal des ( lercs d'avoué, dans ma maison ? — .i\h : lit Sabine en se cachant gaiement la tète dans ses mains, c'est mon tuteur, je suis perdue! — Les clercs d'avoué! reprit M. Simon en élevant la voix, mais c'est la perle de la jeunesse. Le clerc- d'avoué est sobre, l>alieut et rangé ; le cUrc d'avoué a, ou doit avoir, une mémoire immense, un esprit subtil, une inlelligencc rapide, une judiciaire parfaite, une décision prompte; le clerc d'avoué doit savoir parler convenablement à tout ce qu'il y a de plus haut et à tout ce qu'il v a de plus bas dans la société ; il doit être tantôt conciliant, tantôt ferme comme, un roc; le clerc d'avoué sait le monde mieux que le confesseur le plus à la mode; car celui-ci ne pénètre que dans les péchés qu'on lui avoue, tandis que le clerc d'avoué pénètre dans les secrets les plus intimes ; il voit les hommes dans l'affieuse nudité du papier timbré; il tient en main les passions les plus haineuses, et il doit les modérer^ les diriger, les gouverner en roi. Il est vrai qu'il n'a pas besoin d'être spirituel ; mais, comme la loi lui défend de plaider, il a l'avantage de ne pas être avocat, ce qui doit lui être compté pour plusieurs vertus de premier ordre.

Après avoir joyeusement achevé cette lirade, M. Simon alla s'asseoir devant le téti, ta jdis que Sabine lui repondait : — S'ils ne plaidini pas au Palais, ils s'en dédommagent dans leurs salons, ù ce que je vois. — Ah ! Sabine, lit M. Simon, si tu m'appelles avocat, je te dirai quelque grosse injure. —Et, dites-moi, le clerc d'avoué est-il galant? fit Sabine en s'approchant de son tuteur.— Hé! hé! dit le tuieur, il y en a qui le sont... autant qu'un habit r.'ipé et cinquante francs par mois peuvent le permettre. — Et cette pauvre galanterie s'en va tout à fait, dit Sabine en minaudant, quand le clerc est devenu patron? —Hein ! fil Simon, qu'ai-je donc fait, je vous prie? —Vous avez oublié que vous ne m'avez pas encore vue d'aujourd'hui ! — Et je ne t'ai pas embrassée, dit M. Simon en se levant.

Sabine s'échappa de lui, et s'enfuit au bout du suion en disant : — Il est trop tard... — Si tu veux que je le poursuive pour te ravir un liMiser, dit M. Simon en reprenant sa place, je t'avertis que j'ai un boriilile froid aux pieds, et que je vais commencer par me chauffer.

— Ah ! dit Sabine en revenant et en lui prenant la tête dans ses charmâmes mains, je sais de vos nouvelles... Vous avez été amoureux...

— Ail bah ! — Lt je vous aime pour ça, dit Sabine en lui faisant une miiie malicieuse. — Heureusement, dit M. Simon, que je n'avais pas aflaire à une horrible coquette comme toi. — Moi? dit Sabine d'un

» air de profonde naïveté, peut-on me calomnier ainsi?— Du reste, tout ça finira, dit M. Simon; j'ai déjà plus de dix demandes de mariage et... — Ah ! que vousêies méchant ce soir! dit Sabine en s'éloignant a\ec impatience et allant se renielire au piano. — Eh bien ! qu'a-t-elle donc? dit AL Simon en regardant sa femme.

Celle-ci lui répondit par un signe qui voulait dire : — Cs n'est rien; c'est une lubie, un caprice d'enfant.

Et on annonça tout aussitôt M. le marquis de Belleslar.

M. le marquis Alexandre de Bellestar était un bel homme, à tête de cheval, très-bien campé sur des jambes musculeuses, déployant, sous un gilet d'un velours orientalement doré, une vaste et large poilrine, et dissimulant mal sous des gants trop étroits la puissance d'une main' herculéenne.

Quoique ce ne fût pas la première fois qu'elle le vit , Sabine jeta sur lui un regard plus que curieux , un de ces regards inconcevablenienl rapides et profonds avec lesquels les femmes' et les tilles examinent en une seconde l'homme dans lequel elles prévoient un mari.

Le visage de Sabine garda le secret de l'appréciation qu'elle venait de faire de M. le marquis de Bellestar, et elle répondit à son salut avec toute l'aisance et toute la modestie d'une jeune fille bien élevée.

M. Simon , qui avait observé sa pu|)ille , froiiça le sourcil , et si sa femme, qui vit son mécontentement, eût pu lui en demander la cause, il eût certainement répondu qu'il était fâché de voir une jeune fille être à ce point maîtresse de ses impressions.

M. le marquis de Bellestar se mit à causer avec M. Simon, et profila assez habilement de la conversation pour s'adresser à Sabine.

N'ayant aucune raison de penser (pi'elie eût dans le cœur plus ou • moins que ce qui occupe la pltipait des femmes, il parla des mille choses du jour;

11 profita des ap|iroches dti jour de l'an, et des nombreuses obliga- Vions que les étreiines imposent it un garçon fort riche et fort répandu.

pour étaler les connaissances les pins variées, dans lonles les fuiiliiés élégantes qui peuvi'iil appeler l'allenlion d'une femme. Voitures nouvelles, vieilles porceliiues , meubles de Boule, tentures auliipies et modernes, riches cristaux de Bohème, cristaux tout nouveaux du mont Ceins, cachemires, dentelles, iwrures de Marie, il avait tout vu tout apprécié, et s'il n'avait pas tout acheté, c'est qu'il lui mamiuiii quelqu'un qu'il pftt entourer d,- tout l'éclat de ces merveilles.

Malgré tout son esprit, M. Simon n'élait qu'un homme, et il trouva cela fort bien débité et benreusemcut adressé.

Mais il suffisait que M. Simon eût deviné l'intention, pour que madame Simon, en sa qualité de femme, trouvât que le prétendant avait un peu lourdement appuyé sur ses moyens de séduction.

Quant à Sabine, elle demeura dans la plus parfaite impassibilité.

-Mais madiime Simon put juger du mauvais effet qu'avait produit

I étalage de M. de Bellestar, lor.sque quelques amies de Sabine étant arrivées, et l'une d'elles lui ayant demandé le nom de l'unique jeune hoinmi; qui paraissait tenir rang dans le salon, elle lui répondit : —

II s'appelle le marquis de Bric-ii-brac.

Le nom fut répété; on s'enquii de l'histoire qui lui avait mérité ce surnom.

11 y eut un petit conciliabule mêlé de petits rires étoulTés , et le jeune seigneur fut irrévocablement baptisé.

Si nous avons dit toat fi l'heure qu'il élail l'unique jeune homme qui pirût avoir rang dans le si'Ion, ce n'est pas qu'il v fût seul ■ mais c'est que les autres se tenaient tellement ù l'écart, qu'ils avaient l'air de ne pas s'y trouver à leur aise.

Celaient les clercs de M. Simon, auxquels la présence du patron imposait sans doute. Ils s'étaient réfugiés dans un coin.

Cependant les remarques critiques ou enîhousiastes de ces messieurs sur les jeunes filles qui étaient d'un autre côlé, et les plaisanteries sur l'encolure de M. de Bellestar, commençaient ù s'animer, lorsqu'un jeune homme parut.

Al. Simon alla vivement à lui.

Le jeune homme lui remit quelques papiers; puis, après un moment de conversation, il salua .M. Simon pour se retirer. — Comment! lui dit M. Simon, vous ne restez pas, Silvestre? — Pardon, monsieur, réirondit celui-ci; l'iieurc où j'ai l'habitude de rentrer est déjà passée, ma tante s'alarmerait d'un plus long retard. — Je vais la faire prévenir, puisque vous n'y avez pas pense malgré ma recommand.ition.

Le jeune homme parut eml)arrassé; il jeta autour de lui un coup d œil triste et doux, et qui semblait vouloir dire : — Qu'ai-je à faire moi, au milieu de ce luxe et de celle gaieté? '

Puis il repiit douc-ment : — Je suis nalide, je souffre, et il vaudrait mieux iiourmoi... — Hum! fit M. Simon, vous ne seriez pas malade, Silvestre, s'il s'agissait d'un travail qui dût vous occuper toute la nuit. — Quand c'est un devoir... je sais... — Allons, allons, reprit AI. Simon d'un Ion de reproche amical, vous abusez dé ce que vous n'êles pas à l'élude pour ne pas m'obéir. C'est mal. Hortense, ajoula-t-il tout haut en appelant sa femme, viens dire à AL de Prosny que tu ne lui pardonneras pas, s'il n'est pas de notre réveillon.

Madame Simon alla tout aussitôt vers Al. de Prosny, et il fallut bien que celui-ci cédât aux instances gracieuses qui lui'furent faites. Ce petit incident fit remarquer l'entrée de ce jeune homme, et à la manière dont on l'examina de toutes les parties du salon, il fut facile de deviner que cet homme avait en lui quelque chose qui n'élait pas ordinaire.

Les clercs cessèrent leurs plaisanteries, et l'un d'eux se contenta de dire : — Il est-encore plus pâle qu'à l'ordinaire! Les jeunes filles l'examinèrent en dessous.

Et probablement il leur parut mériter une attention particulière;" car elles demandèrent toutes à la fois à Sabine : — Quel est ce monsieur? — Je ne sais, repariii celle-ci; mais je crois que c'est le premier ou le second clerc de mon tuteur.

La manière dont les jeunes filles reçurent cette réponse eût suffi pour apprendre à un observateur attentif la position et les espérances de chricune d'elles.

L'une se détourna après un dernier regard qui semblait dire : Il est fâcheux que ce soit si peu de chose.

Une autre, assez laide, l'examina assez longtemps, comme si elle pensait qu'il valait bien la peine qu'on lui apportât une belle dot pour qu'il pût acheter une bonne charge.

Une auire enfin, grande fille au nez busqué et à la bouche dédaigneuse, fit une petite grimace et dit à voix basse : Il est mis comme un huissier.

Alais le plus éclatant hommage qui pût être rendu à ce nouveau venu, fut l'air supérieurement impertinent dont le regarda M. le marquis de Belleslar.

Nid iKimme n'en considère un autre de celte manière, s'il ne lui trouve q'îielque chose qui lui déplaît; et, en général, ce qui déplaît aux hommes comme M. de Bellestar, c'est de trouver chez d'autres ce qui leur manque absolument.

Or, ce qui manquait à AL de Bellestar', c'était la noblesse intelligenle de la lêie, la grâce élégante de"' la taille, la finesse distinguée des pieds et des mains, et M. Silvestre de Prosnv avait tout cela. Il

AU JOUR LF. JOUR

avnit à peine vingt-cinq ans, mais la Icinle liruiiP de son visngc cl la mélancolie sévère de son expression lui donnaienl 1 aspect d nii .loninie pins avancé dans les épreuves de la vie qu'on ne 1 est ordinairement

"' Oua'iU il Sabine, elle cjarda cette impassibilité qui ne laissait pénétrer personne dans ses sentiments; mais un moment après, en voyan son recard parcourir rapidement le salon et ne s arrêter qu au moment où il rencontra M. de Prosiiy, on eût reconnu qu elle faisait plus que tout le monde, car elle le clicrchait. ,„„, ,,c^»c

Silvestre tenait un album dont il examinait attentivement les dessins- il en passa quelques-uns comme s'ils n'étaient pas dignes d être rcaî'dés puis il en considéra quelques autres avec l'attention 0 un ciiTinaisseur. EnHn il s'arrêta tout ii coup couime frappe par quelque cliosc d'extraordinaire: son front s'assombrit, un sourire amer et dédaigneux lit trembler ses lèvres, et pres(|ue aussitôt il releva les yeux comme pour chercher quelqu'un, et rencontra les regaras ue

" Par une cause qui resta inexplicable pour la jeune fille, Silveslre pâlit comme si l'examen qu'on avait fait de lui avait ete une insulte; il quitta sa place et s'éloigna si vivement qu'il oublia de rerermer I album et le laissa ouvert à l'endroit où se trouvait le dessin i\m lavait si vivement impressionné. . . .„;,,„„ ,i„

Sabine reprit sa conversation avec ses amies, mais sans quitter de l'œil l'album ouvert, et lorsqu'elle fut assurée que Silvestre s était retiré dans la chambre de madame Simon, qui tenait au salon, elle olfrit à ses jeunes amies de leur montrer ses nouveaux dessins, et courut la première s'emparer de son album.

11 était précisément ouvert à un feuillet sur lequel elle avait ellemême peint une aquarelle assez jolie.

Cette aquarelle représentait tout simplement la vue d une maison ae campagne et d'un parc qui appartenaient i> Sabine ; et elle fi't on ne peut pîus surpi'ise que ce fût un dessin comme celui-là qui eût emu si vivement ce jeune homme. i„ „,iiu m.,

relie circonstance était de nature à être commentée de mille manières précisément à cause de son insignifiance apparente; et toute belle Ulle qui a remarqué un beau jeune homme, ne manque jamais a se livrer à ces recherches mentales, lorsqu'elle en a le loisir; mais les amies de Sabine ne lui permirent pas de se livrer à ses redexions Elles lui firent tant de compliments sur son talent de peintre, et ant de promesses d'augmenter les richesses de son album , qu elle oublia l'effet de son aquarelle. Cependant on vint annoncer que le souper était servi. On passa dans la salle à manger.

Sabine remaniua que Silvestre était le seid qui ne se fut point hâte

de venir offrir le bras à l'une de ses jeunes amies. ,

11 demeura à l'écart, et comme, de son cote, Sabine, en sa qualité

de pupille de M. Simon, faisait passer tout le monde devant elle, il

en résulta qu'ils se trouvèrent seuls. , . . . , f •

Sabine usa de f.et empire cruel que les femmes doivent à leur lai-

blèsse, celui qui force les hommes à faire pour elles ce quils ne

feraien't pour aucun homme au monde. . , „,

Elle s'arrêta se retourna comme toute surprise de son isolement ;

et comme elle avait lait un petit mouvement d'épaules qui voulait

dire ■ « Personne n'a pensé à moi , » elle fit semblant d apercevoir

tout ù coup M. de Prosny qui se tenait à l'écart et passa vivement

dans la salle à manger en lui disant d'un air confus : — Ah! pardon,

"' u'es'femmes sont impitoyables. Ce petit mouvement d'épaules, cette phrase si simple, tout cela avait été fait pour dire à ce monsieur : - Vous êtes un malappris , vous n'avez pas eu la politesse vulgaire de ni'ofl'rir votre bras. . ,

VI pourquoi ce mauvais compliment? parce que ce jeune homme avait regardé d'un air d'humeur un dessin médiocre de mademoiselle Sabine Durand. . .. .■ ,,

Car cette jtune fille, si belle, si riche, et qui pouvait, au dire de madame Simon, arriver à tout ce qu'il y a de plus eleve dans la société, n'avait pas un plus noble nom que celui de mademoiselle

Mais ce nom vulgaire était doré de cent vingt mille livres de rente en terres normandes; et. comme le disait M. Simon, le papier timbre des baux !\ ferme qui constituaient ce magnifique revenu valait mieux que le plus gothique parchemin , portat-il brevet de marquis ou

Soit que Silvestre eût devine le petit jeu de mademoiselle Durand , soit toute autre cause , Il entra dans la salle ù manger d'un air fort contrarié. . , , , ,, . • . -,

11 aperçut Sabine à une extrémité de la table, et comme s il eut craint qu'on ne lui olfrit une place qui pût le rapprocher d'elle, il s'assit à l'exirémité où il se trouvait, et qui eût dû être celle du plus jeune et du moins avancé de l'élude.

^oit que M. Simon voulût réparer par un mot aimable le peu de convenance de cet arrangement, soit qu'il eût un autre motif, il arrêta sa femme au moment où elle allait designer à Silveslre une place plus convenable, et s'écria : — C'est très-bien comme ça... Les deux enfants de la maison chacun à un bout do la table.

Le mol de M. Simon n'eut aucun .succès.

Mademoiselle Sabine lit une moue très-dédaigneuse de se voir mettre au niveau de M. Silvestre, et celui-ci, qu'eut dû flatter en apparence une pareille assimilation , tressaillit sur sa chaise comme si on lui avait dit une srosse impertinence. . .,,,.,

Cependant M. le marquis de Bellestar avait vu le petit air li.che de Sabine et lui en avait su bon gré. Il reporta son regard sur le clerc dont n'iumeur était manifeste, et dit assez haut à madame Simon, près de laquelle il était placé : — Ce monsieur a donc perdu toute sa famille pour avoir l'air si désolé? ^ Toute sa famille, lui répondit froidement m.adame Simon, et toute sa fortune! — El celle fortune? . fil M de Bellestar du bout des lèvres. — Etait immense ! — Et celte lamille reprit-il en s'appuvant sur l.e dossier de la chaise pour donner plus de hauteur à la question. - Etait fort noble! - Vous l'appelez? — .M de Prosny, dit madame Simon. — Attendez donc! lit M. de Bellestar n'ont "ils point possédé près de Caudebec le château de Rieuze' — Précisément, monsieur le marquis. — Oui, dit le marquis, j'ai entendu parler de ça... Il v a eu une grosse affaire, ajouta-t-il en baissant la voix et en regardant Sabine, qu'il sunirit à l'écouler avec une avide curiosité. . , ,

^\ de Bellestar lui jeta son regard le plus vainqueur et le plus modeste ù la fois. 11 venait d'être persuadé que la belle Sabine était sous le charme de sa présence. ....

Mademoiselle Durand baissa les yeux et rougit prodigieusement. Le marquis se sourit à lui-même. 11 était cependant bien loin de

compte. ... , ., ,

Si Sabine l'avait écouté avec curiosité, c était parce qu il parlait de Silveslre dont elle avait remarqué la mine contrarite; et si efle avait rougi ce n'était pas d'avoir été surprise écoutant M. de Bellestar, mais écoutant parler de Silvestre; et si le marquis eût demandé pourquoi elle devint alors si pensive elle-même, il eût découvert qu'elle venait d'apprendre pourquoi U. de Prosny avait été si ému à l'aspect d'un des dessins de son album. ...

Eu effet, ce dessin représentait le château de Rienze, qui avait appartenu à M. de Prosny ou à sa famille, et qui maintenant apparienail à mademoiselle Durand. ... ,'

Il y avait là de quoi penser et de quoi réfléchir; mais les interpellations incessantes de M. Simon, les joyeuses querelles qu'il faisait ù ses convives sur leur sobriété, l'envie que chacun avait d'être a l'uni.sson du maître de la maison, firent bientôt circuler la gaieté autour de

la table. ,, ... ,

Au bout de quelque temps, Sabine, placée a cote d un petit clerc de seize ans qui dévorait tout ce qu'on lui olfrait avec des extases inouïes, commença iiar rire de ce turbulent appétit qui n'avait de comparable que l'appétit colossal de M. de Bellestar, et finit par s'amuser de la folle «aieté de ce jeune homme , qui comptait de l'œil tous les mnrceaux'qu'avatait le marquis, et qui les assaisonnait des quolibets les plus extravagants. .

Quant ii Silvestre, il mangeait peu, buvait peu, quoiqu il ne mit aucune affectation dans sa sobriété; il causait assez sérieusement avec un voisin, lorsque M. Simon, le prenant à partie, lui cria : — Allons donc Silveslre, je dis tous lés jours à Radinot de suivre voire exemple à' l'élude, vous méritez que je vous dise que vous devriez suivre le sieii à table. — C'est vrai, s'écria le pelit Radinot en faisant une gri- 1 mace du côté de M. de Bellestar... j'ai marquisemcnt soupe. j Toute la jeune bande éclata de rire, maigre les mines sévères de I M. Simon. . . . , m

t Le marquis, qui achevait alors un dixième verre do vin de Cliara- 1 pagne, s'cciia : — (Ju'a-t-il dit? je voudrais être de la plaisanterie. i — Vous en êtes, lui repartit un autre clerc.

i Le signal était donne, et l'on commençait à entreprendre .\l. de Bellestar, ou, comme on dit en argot d'étude et d'atelier, on commençait à le faire poser, lorsque M. Simon leva la séance.

En passant près de sa femme, qui s'étonnait de la brusque interruption du souper, il dit tout bas : — Il fallait en finir, ils l'auraient écorcbé vif. Occupe-les, et organise une contredanse. Cela fut fait.

Quelqu'un s'assit au piano, et toute cette jeunesse se mit à danser. M. de Bellestar s'avança triomphalement vers mademoiselle Durand, mais le petit Radinot l'avait prévenu.

Sabine, maigre les airs sérieux qu'elle prenait .souvent, était encore une eiilaui légère et joueuse; deux fois dans celle soirée elle avait été en présence d'une émotion grave et d'une circonstance pénible, et quoiqu'elle en eût ete frappée à chaque fois, cela n'avait pas tenu contre l'enlrainemeiit de la gaieté qui s'agitait autour d'elle.

Sabine dansa avec le pelit Radinol, elle dansa avec M. de Bellestar, elle dansa avec daiiires, sans qu'elle pens;U qu'il y avait dans le salon une autre per.sonue '.\ qui elle avait fait un moment atleiiiion.

Silvestre s'était assis dans un angle du salon, et comme il arrive à ceux qui ont dans le cœur un véritable principe de tristesse, la joie qui l'entourait n'ayant |)u le distraire finit par l'affliger, el lorsqu'il la considérait dans la personne de Sabine, dont le visage rayonnait de ci insouciant plaisir qui est la plus belle couronne de la jeunesse, il paraissait s'en irriter.

Cepenilani, soit qu'il fût dominé par un attrait doni d ne pouvait se

AU JOUR LE JOUR

rencli'e compte, soit qu'il éprouvai co sentiuienl qui fait que l'Iiomnie se complaît quelquefois dans le tourmenl qu'il éprouve, Silvestre ne quittait pas le salon, de façon qu'il s'y trouvait encore lorsque la proposition fut faite de laisser reposer la danse pour entendre le talent musical de quelques jeunes filles.

Toutes, et particulièrement celles qui comptaient sur un succès, baissèrent les yeux, en déclarant qu'elles n'oseraient jamais clianter devant tant de monde.

.Madame Simon engagea Sabine à leur montrer l'exemple.

C'ctait.son devoir,' elle s'y résolut gaiement, en annonçant qu'elle consentait à braver le premier feu de la critique ; et elle s'assit au piano, le sourire aux lèvres cl le regard presque audacieux. Il semblait qu'une pareille disposition dût la déterminer à chanter quelque vive ballade ; mais la liste des chants que lui avait permis d'apprendre la rigidité du pensionnat ne renfermait point de morceaux de ce caractère, et elle prit le premier qui se présenta sous sa main.

Cette ronumce, déjà vieille pour hier, s'appelait VOrphi'iin.

Lorsque la fibre du cœur vibre sous une émotion quelconque, elle est plus près qu'on ne se l'imagine de vibrer plus vivement sous une émotion contraire.

Ainsi le chant plaintif de la romance, commencé par une voix tout émue par l'agitation du plaisir, s'empara pour ainsi dire de celte émotion, la tourna à son profit, si bien que, lorsque Sabine arriva au refrain de cette romance et prononça ces derniers vers :

Pitié, madame.

Pour l'orphelin.

Qui vous rc'dame Un peu de pain...

l'accent de sa voix était si animé, si désespéré, que les applaudissements éclatèrent avec transport.

C'était ajouter un mouvement de plus ù cette agitation passionnée; c'était frapper d'un coup de plus cette corde qui résonnait déjà si puissamment.

Sabine continua, et, se laissant gagner tout entière par le sentiment de ce qu'elle chantait, elle exprima non-seulement par la voix, mais encore par le regard, par l'expression de sa physionomie, la douleur de cette supplication qui demande du pain.

Les applaudissements se renouvelèrent; mais avant qu'ils ne fussent arrives à son oreille, un cri étouffé et douloureux l'avait frappée, et elle avait aperçu Silvestre, les poings fermés sur ses yeux, refoulant les larmes qui s'en échappaient et ne pouvant calmer les violentes agitations qui soulevaient sa poitrine.

La première pensée fut pour la vanité d'un triomphe si complet, et Sabine continua; mais elle voulut avoir tout le bonheur de son succès, et elle regarda Silvestre pendant tout le dernier couplet. Dès le second vers, elle rencontra ses yeux ; ils étaient fixés sur elle, comme si ce jeune homme eût voulu d'émentir l'émotion qu'il avait éprouvée.

A mesure qu'elle chantait, le regard de Silvestre prenait une cNprcssion presque menaçante; elle voulut se soustraire à ce regard; mais il lui fut impossible d'en détacher le sien, et telle fut l'impression qu'elle en ressentit, que peu à peu son accent s'affaiblit, elle balbutia les d-'-nières paroles du dernier couplet, et sa voix finit par s'éteindre, arrêtée pour ainsi dire à la gorge par un effroi qui la glaçait insensiblement.

On la crut malade, on s'empressa autour d'elle en l'iiilerrogeant sur ce qui l'avait ainsi troublée.

Sabine prétexta la fatigue, la danse, le souper; elle affirma que cela n'était rien; mais elle eut beau faire, elle eut beau danser encore, Silvestre avait tue en elle toute la gaieté de celle réunion.

Radinot, dont tout le monde applaudissait la joyeuse folie, lui parut insupportable, et elle ne trouva même pas le marquis ridicule.

Il fallait qu'elle fût bien préoccupée. Silvestre s'était retiré au moment où elle avait cessé de chanter, et Sabine seule s'était aperçue de son absence.

jjitin on se sépara, et la jeune fille put rentrer dans sa chambre.

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