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DANS LA NUIT

26 déceralire I8i3.

Qui pourra vous révéler au conteur, longues réflexions, rêves tristes et doux, colères soudaines, larmes solitaires, exclamations brusques, découragements profonds, résolutions violentes, tristes soupçons, retours désespérés; ô vous toutes les agitations de deux âmes qui se sont heurtées sans se connaître, et qui, blessées l'une par l'autre, éprouvent un secret besoin de se retrouver?

Ainsi voyez, dans la blanche alcùve où veille une douce lumière, cette jeune'fllle plus blanche que la toile qui la couvre, belle de cette Ijeaulé que nul homme ne connaîtra peut-être, la tète appuyée sur sa main, le coude perdu dans son oreiller, les yeux fixes et ouveits devant elle, immobile et agitée à la fois : la tenture de velours violet qui enveloppe sa chambre semble un cadre préiiaré pour mif ux faire res-

sortir la blancheur aérienne de la fine mousseline qui s'epand en plis nombreux autour de sa couche.

Au milieu de cette chambre est une table couverte d'un riche tapis à franges d'or, toute chargée de livres magnifiquement reliés, avec leurs fermoirs garnis de pierres précieuses.

Sur la cheminée sont les bronzes les plus aclievés, de saints noms dans de chastes corps.

En face, un dressoir antique tout plein des fantaisies ravissantes (le la mode d'hier;. puis quelques sièges bas, soyeux, souples, roulant soui'dement sur un tapis moelleux.

Au plafond pend ii sa chaîne dorée la lampe qui éclaire cet étroit et somptueux réduit.

A quoi donc peut rêver cette jeune personne qui veille là, absorbée dans sa longue et muette rêverie ?

A'oycz, bien loin de là, au fond de cette cour, cette vaste chambre carrelée: des rideaux de calicot blanc pendent aux vitres de ces croisées enfoncées dans un plafond surbaissé.

En face d'une cheminée de pierre, où fume un feu solide, une table de bois blanc, sur laquelle un jeune homme appuie son bras; au fond de cette chambre, une couchette de noyer froide à l'œil, quatre ou cinq chaises de paille, misérables malgré leur propreté, un papier passé et qui Hotte sur le mur, agité par l'air qui pénètre par les ais mal joints des fenêtres et des portes, et dites-moi à (pii rêve ce jeune homme, immobile aussi, les yeux fixes et ouverts devant lui? car cet espace ouvert devant l'œil qui pense, vide de tous les objets qui s'y trouvent réellement, se peuple, au gré de l'imagination, de raille fantômes charmants ou hideux, consolateurs ou désespérants.

A qui donc rêve ce jeune homme si pauvre, dans ce misérable réduit?

Il rêve à cette belle jeune fille que vous regardiez tout à l'heure; elle, elle rêve à ce pauvre jeinie homme que vous voyez maintenant.

— S'aiment-ils donc? — Est-ce que je le sais?

Ce que je viens de vous raconter s'est passé hier, et peut être ne se reverront-ils plus; peut-être, quand le sommeil aura passe sur cette agitation qui les tient éveillés tous les deux l'un pour l'autre, peut-être ne iienseront-ils plus à ce qu'ils ont senti, et peut-être que dans huit jours ils seraient fort embarrassés de se le rappeler.

Cependant voici ce qu'ils se disaient, à celte heure où l'on se dit tout à soi-même.

Sabine d'abord :

— « Cet homme me déleste. Je l'ai compris à la dureté de son regard; cet homme me dédaigne, je l'ai vu à la contraction de son amer sourire.

» Est-ce caprice, brutalité, sottise?

» Non, il y a dans son visage une hauteur calme et sévère qui n'admet pas ces haines puériles qui viennent du caprice.

» Ce n'est pas brutalité, il suffit de voir h distinction de ses ni:' nièrcs, d'entendre la sonore douceur de sa voix et l'élofiuence de son langage.

» Ce n'est pas sottise; M. Simon ne le vanterait pas comme un iiomme du plus vrai mérite, qu'on devinerait l'étendue et la vivacité de son intelligence à l'expression de sa physionomie, à l'éclat de son regard.

M II y a donc à la haine et au dédain de cet homme pour moi (car il me dédaigne, cela se voit), il y a donc une cause qui m'est étrangère.

» Est-ce parce que dans les nombreuses propriétés que m'a laissées mon père il s'en trouve une qui a appartenu à sa famille? C'est un regret facile à comprendre; mais de là à en vouloir à celle à qui le hasard l'a donnée, il doit y avoir bien loin.

» Serait-ce parce qu'il est devenu pauvre, qu'il éprouve celte basse jalousie qui envie toute fortune? »

Cela ne pouvait pas être non plus selon la pensée de Sabine; car, par une sorte de conviction dont rien n'eût su lui rendre compte, elle ne pouvait supposer une mauvaise passion à ce jeune homme. Plus d'une fois même, l'idée qu'elle pouvait avoir, à son insu, des torts envers lui traversa l'esprit de la jeune fille.

Ne pouvant sortir de ce dédale inextricable, elle se réserva d'interroger son tuteur, et puis, débarrassée, pour ainsi dire, de ce doute, elle pensa tout à fait à Silvestre, rien que pour lui.

Alors il lui fat facile de trouver que le sort était injuste, que la fortune et le nom de M. de Bellesiar iraient mieux à M. de Prosny qu'à ce gros bellâtre vulgaire qui mentait à son nom et à son titre.

Et comme Sabine" ne pouvait pas douter que M. de Bellestar ne fut venu dans l'intention de se présenter comme futur époux, elle se le figura lui faisant une déclaration d'amour; et comme elle le trouvait abominablement gauche, laid et présomptueux, elle se figura quelle autre tournure, quelle autre passion, quelle autre élégance auraient u'i pareil aveu, une seinblable prière, s'ils étaient faits par ce beau Silvestre, au visage si noble, aux regards si éloquents.

Et voilà qu'en s'écoutant le faire parler , elle sentit son cœur battre si violemment, qu'elle y porta la main, et qu'elle se cacha la tète dans son oreiller en disant d'un ton mécontent : — Allons, il faut dormir.

Et, de son côté, que se disait le pauvre Silvestre?

Il accusait le sort. Il a tout donné à cette .jeune lille, disait-il, la beauté, l'esprit, et la fortune, qui double la braulo et l'esprit, et celte

loitime donl le inonde l'absoudra lui >ienl d'une source infâme, ei elle en sera vaine, liien ne lui pèse à eeile heureuse lienliere pas uième le nom de son père, qui était un nialhounelc lionime. l)evaiU •Mii ponrrail-elle en ioui;ir, lorsqu'elle m'a pour ainsi dirc affronie dans ma misère, qui est le résultat de sa fortune? Non quelle lait voulu, non qu'elle ail eu le parti pris de minsulter p.ir le chant qu eile a choisi- nuus elle sait, elle doit savoir qui je suis, et e Me na pas pensé à moi... elle n'a pensé à rien. Légère, déjà vaine, bicnloi in- -solente, quand ce rustre titré, qui était là pour elle, Un aura donne son nom elle écrasera du faste de sa honteuse richesse celui a qui son père l'a volée ; elle le raillera s'il la rencontre, elle s amusera de son nom, si jamais elle daiiine le savoir. Oli ! que de malédictions je voudrais appeler sur sa tête I — Et pourquoi ne les appelles-tu pas jeune lionime? — C'est que je ne sais par quel charme elle m apparaît comme une candide et blanche image tout entourée de honteux lambeaux qui ne la louchent pis ; c'est que sa voix, qui m'a fait pleurer et crier est dans mou oreille comme une harmonie inconnue et qui m'enivre; c'est que l'éclair de ses regards est dans mes yeux comme un feu qui lésa inondés; c'est qu'il me semble...

F.t peut-être Silvestre allait-il dire en lui-même le motif de la colère qu'il éprouvait , lorsqu'nne voix ûcre et chagrine, sortie d une pièce v(jisiiu', lui cria : — Allons, Silvestre, éteins ta chandelle; il faut dormir; tu t'es assez amusé ce soir. . ,, , r.

Celle voix était celle de sa vieille tante, mademoiselle de l'i'osny.

Elle avait jadis conlié toute sa fortune à son tiere, le père de Silvestre, et la même main qui en avaii dépouille M. de l'iosuy avait aussi réduit sa sœur à la misère. C'était la maiu du j'ere de Sabine.

Silvestre fut arrêté dans sa rêverie |)ar la voix de sa tante, comme s'il eut été surpris dans nue mauvaise action; il gagna son lit glace, et il murmura tout bas : — Oli ! non, ce ne serait pas seulement une lolie, ce serait nne Uùlielé!... Allons, il faut dormir.

El tous les deux, Sabine et Silvestre, veillèrent longtemps encore.

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