IV. — LE JOUR DE KOEL
Celait encore hier ; et cette fois-ci, hier c'était le jour de ^oel. Connaissez-vous ^é^lise Saint-Vincent de Paul , une misérable grange dont on a faitjme église, pour remplacer quelque église dont on aura fait une grange'? . . , , , ,
C'est à peine si le jour est levé, et déjà l'etroile enceinte du temple est envahie, car la France ne demande pas mieux que d être religieuse, à la condition que les prêtres ne s'en mêleront pas trop.
Ouelques pas après la porte d'entrée, \ous eussiez pu voir une vieille feinme velue de noir, avec un bonnet de percale blanche, garnie d'une mousseline pauvrement brodée.
La prière agitait d'un monvemeiit rapide ses lèvres minces et blanches et lorscpie son œil quittait un moinenl son livre, elle jetait autour d'elle un rciiard donl il semblait que rien ne pût modérer l'ardeur haineuse, pas niême la prière qu'elle adressait au Dieu qui est grand uar sa miséricorde. ,
A côté d'elle était Silvestre, les genoux aiipuyes sur une des deux chaises qu'il occupait, le front incliné vers la terre, un livre de messe dans la main. . . ■,.„■,■,
De temps en temps sa tante, qu il avait accompagnée à 1 église, le ie"udail d'nn air mécontent. La profonde méditation dans laquelle était plonge Silvestre lui déplaisait; car la vieille femme ne comprenait pis que le cœur put prier sans faire entendre ce petit bredouillemenl sourd qui permet aux dévots de remplir leurs devoirs religieux eu pensant à tout autre chose. , , • , ,
Cependant Silvestre était, à vrai dire, en ce moment, bien plus dans les voies du Seigneur que mademoiselle sa taule. •
Tandis qu'elle débitait, d'un train de dix lieucs à l'heure, la prière écrite qu'elle savait depuis quelque soixante ans passes, et qui n'avait jamais probablement parlé à son àme, Silvestre chereliuit à appliquer à l'heure présente de sa vie les saints principes de la foi. Il laui reconnaître qu'une pensée plus que mondaine se mêlait à cette pensée religieuse. . . .
Il rêvait de Sabine; mais, comme tous les esprits impressionnables, il y rêvait dans le sens des choses donl il était entoure.
— Pourquoi lui en voudrais-je, se disait-il, parce qu'elle est riche d'une fortune que son père a dérobée au mien? I':sl-elle coupable d'être née de parents coupables? et ne dois-je pas lui pardonner, à elle qui est innocente, lorsque je viens invoiiuer ici le Dieu qui ordonne de pardonner à ceux-là inên.es ([ui nous onl offensés"?
Certes, on serait diflicile d'exiger des sentiments plus chrétiens que ceux-là, et la vertu de Silvestre se sentait assez forte pour les mettre en pratique; mais, au delà de ce sacrilice, cette vertu n'était plus que faiblesse.
Il supporlait difficilement la pensée de se trouver encore en présence de mademoiselle Durand. Il sentait que le ressentiment qu'il pourrait dominer loin d'elle se réveilleraii malgré lui à la première rencontre, surtout s'il se trouvait que M. Bellestar y assisl;ll.
Comment se faisait-il que ^L Bellestar lût, pour ain.si due, le plus grand toit de Sabine aux yeux de Silvestre? Comment, si indulgent
VU JOUR LE JOUR
pour elle lorsqu'il la considérait toute seule, la trouvait-il inexcusable si elle associait sa vie à celle du marquis?
Celui-ci on les siens avaient-ils été puur (iueU|ue chose dans la riiiue du père de Silvestre? Il est inutile de dire qu'il n'en était rieii, et il est même probable que Silvestre eût plus facilement pardonne ce crime à M. de H.lleslar qu'il ne lui pardounail d'avoir la prétention de devenir le mari de Sabine. .
A tout ce tumulte de pensées qui agitaient de Prosny, se mêlait cependant la pensée sérieuse des devoirs qui lui restaient à remplir, et à plusieurs fois son cœur s'était dégagé de tous ces intérêts pour s elancer vers Dieu et lui demander sincèrement la lumière qui devait le guider, et la force nécessaire pour marcher dans le droit chemin.
Rien ne se décidait encore dans son cœur, lorsque ces réflexions furent interrompues par uu mouvemeni iiui se faisait derrière lui.
On s'écartait comme pour faire place à quelqu'un; Silvestre se retourne à ce bruit, et se voit face à face avec mademdiselle Durand qui, accomiia-neo d'une vieille gouvernante, cherchail des yeux une chaise libre dans l'enceinte.
l'our tout autre que Silvestre, la plus médiocre politesse lui ordonnait d'olTrir sa |ilace à une femme inconnue; pour un clerc de l'étude de M. Simon, c'était un devoir de la céder a la pupille de son patron ; mais pour M. de Prosny, c'était une action énorme, compromettaiiti", pleine de suites très-graves, de remords peut-être.
Le trouble de Silveslre fut extrême, et ce fut précisément parce qu il fut confondu de celte soudaine appatilion, qu'il fit, sans s'en douter, le mouvement machinal que lui avaient ai pris ses habitudes de politesse. Il s'écarta, montra les deux chaises à mademoiselle Durand, et se recula en s'inclinant et sans prononcer nue parole. Sabine le reoiercia par une légère salulation, sans parailie l'avoir reconnu, et prit sa place.
A ce mouvi ment, mademoiselle de Prosny s'était retournée et avait attaché son regard fauve et bilieux sur la voisine que lui donnait sou neveu. Elle ne vit qu'une jeune et belle fille; mais c'était assez pour que ce regard devint plus acre et plus jaune, et le coup d'œil qu'elle lança à Silveslre l'eût cruellement averti de sa faute, si, déjà de luimême, il n'eût pas ele horriblement fâché de ce qu'il venait de faire. A ce moment, il voyait se dresser devant lui toutes les fureurs de sa tante, si elle venait à apprendre la lâcheté qu'il venait de commettre en étant poli avec la fille d'un homme dont mademoiselle de Prosny ne parlait jamais qu'en termes tellement exaspères, qu'elle ramassait les plus vilaines épithètes de la langue pour lui en faire un cortège. Quelle insulte ne verrait-elle pas dans ce rapprochement opéré par son neveu, d'elle, mademoiselle de Prosny, la victime, avec la tille de son bourreau, avec la tille du voleur, du brigand, du scélérat Durand? Jamais homme placé enlic deux rivales, dont l'une est capable des dernières extrémités, n'a été plus Iremblani, n'a suivi d'un œil plus imiuiet chaque mouvement de celle donl la moindre parole peut amener une horrible explosion.
Pour celte fois, il faut le dire , la colère de Silvestre contre Sabine fut sincère et réelle.
Celle femme s'était introduite dans ses pensées, dans ses rêves; c'était déjà beaucoup. Mais elle se jetait étourdiment dans sa vie pour ajouter de nouveaux chagrins a ses douleurs, des misères insupportables à sa misère... à une misère dont elle était la cause.
Et puis voilà qu'une idée traverse tout à coup la tête de Silvestre; car l'explication de cette politesse faite à mademoiselle Durand va se présenter si naïve et si simple à tous les esprits, que personne ne manquera de la donner comme il suit : — Comment vonliez-vous qu'il fil autrement? Certaineincn', il est impossible qu'il ait oublie par quelles infâmes saletés le ijèie de mademoiselle Durand a réduit le sien à la misère. Mais elle est pupille de son patron , qui adore celte jeune fille, il. Simon n'esl pas homme à souffi ir que personne manque d'égards envers elle.
Si Prosny s'en était avisé, il en eût eu trop à souffrir pour ne pas y regarder à deux fois; et le pauvre gari;on n'a pour vivre et pour faire vivre sa tante que les quinze cents fiaiics qu'il gagne chez M. Simon. Ahl dame! quand on en est réduit là, il faut bien courber la léle.
La possibilité de celte explication, celle excuse J]ue l'odieuse pitié du monde allait donner à sa conduite, révolta Silvestre et l'humilia à ses pro|)res yeux; elle l'Iuimilia d'autant plus qu'elle avait quelque chose de vrai": c'est que toute sa vie dejiendait de la p'ace qu'il occupait chez iM. Simon.
Oli! quand on a le cœur élevé et resprit.ambitieux, mais que plié par la misère ou a renferme tous les élans de son âme pour demander à la probité du iravail une existence médiocre, mais régulière; quand on a éloufle ions ses rêves pour se faire assez petit pour la petite place que vous donne le hasard , et qu'un hasard comme celui que nous venons de dire vient nous montrer notre infirmité, alors il s'élève dans le cœur des mouvements de rage contre le monde qui vous a été si dur, contre soi même, parce qu'on a manqué de courage.
Silvestre, envahi par cette pensée, se méprisait, se détestait; mieux valait, à cette heure, pour lui, mieux valait la misère, la faim, le suicide, que d'entendre dire : Il faut bien qu'il se resigne, le pauvre garçon !
A ce moment, il eût voulu pouvoir courir chez .M. Simon pour lui
AU JOUR LE JOUU
mnhv Ml iilaco, pour lui montrer qu'il avail de la fioi-t('' dans le cœur. Mais il 110 |ioii\ail (|iiill('r sa lante...
Ft (vltr .siiii|ile n-nexion en enirainait mille anlres plus cruelles à sa siiile. N'eiail-co pas elle dont son père luj avait dit à son lit de mort : — Helas! je lui ai fait perdre tonte sa l'orlune, il est juste que lu lui donnes au moins du pain jusqu'à la lin de ses jours.
l'oiivait-il, par un sentiment violent de vanité blessée, la priver du paiiinioino de son travail? alors même qu'il eût pu le remplacer par nii autre, ne savait-il pas que, dans cette existence besoigneuse, où ili:i(Iiie dépense est sirietemcnt pesée jour par jour au revenu de l'iiaqui' jour, lin mois d'attente était un mois de misère qui pèserait lonmcMips sur cette pauvre vieille femme?
Oh! que de larmes intérieures gontlèrent le cœur de Silvestre à cctle pensée, et quel véritable res^cniimeiit il éprouva contre celle qui avait si gancliement et si indifféremment appuyé sur la blessure endormie de son cœur I
Cependant l'oftlce s'acheva, et Sabine, s'élant retournée, dit doucement à Silvestre : — Je vous remercie, monsieur.
Mais sa voix s'arrêta encore à l'aspect de ce visage pâle et désespéré, devant ce regard si cruellement menaçant.
Sabine en'iressaillil, et baissant la tête avec confusion, elle s'éloigna, plus persuadée que jamais, ou que cet homme avait contre elle des griefs bien cruels, ou que, peut-être, cette étrange expression tenait à la bizarrerie d'un caractère déraisonnable.
Du reste, le premier moment de cette rencontre avait troublé Sabine, aussi bien que Silvestre, durant toute la cérémonie religieuse; elle avait beaucoup pensé à son voisin , et l'empressement (ju'il avait montré envers elle avait détruit presque entièrement les suppositions qu'elle avait faites durant la nuit, et voilà que tout à coup il lui fallait les reprendre.
Mais voici les événements qui marchent, et à ce propos il faut le faire remarquer :
Il est mille circonstances dans la vie où un mot, un pas, un geste, sont de grands événements, car ils déierminent souvent tout l'avenir de notre existence. Cela est vrai surtout pour les hommes dont le creur et l'esprit sont à l'abandon, sans passions qui les dominent, qui vivent de la vie qui se présente, privés qu'ils sont de celle sage prévoyance et de cette forte volonté qui choisit et prépare la vie où l'on veut vivre.
Mademoiselle de Prosny avait pris le bras de son neveu, et le premier mot qu'elle lui dit fut tellement empreint de cette haine querelleuse qui appartient aux âmes aigries par le malheur, que Silvestre en fut tout épouvanté : —Quelle est, lui dit-elle, cette grande péronnelle pour laquelle tu m'as i)laiilée là?
A une pareille question, faite d'un ton pareil, Silvestre se fût bien gardé de répondre que c'était la demoiselle Durand. Il sentait trop bien quelle avalanche d'injures et de récriminations lui vaudrait celle réponse; d'ailleurs, il voulail bien avoir le droit de penser mille mauvaises choses de Sabine , il voulait bien l'accuser lui-même de tous les torts que pouvait lui avoir légués son père ; mais il eût trop souffert 'de les entendre dans la bouche de sa tante. 11 hésita donc, et répondit d'un air fort embarrassé : — C'est une demoiselle que j'ai vue chez M. Simon. — Ah I fit la tante en dévisageant son neveu. — C'est la fille d'un de ses clients. — Qui vient à l'église sans sa mère? — Je crois (lu'elle a perdu la sienne. — E( monsieur son père la laisse aller seule? — Je la crois orpheline, dit Silvestre qui voulait échapper aux questions de sa tan le. — lit ([uel est le nom de celte orpheline? dit mademoiselle de Prosny.
A ce moment, Silvestre repoussa assez vivement une vieille femme, en disant : — Faites donc attention, vous m'écrasez les pieds I La pauvre vieille femme ne l'avait pas touché.
— Où avez-vous appris à parler ainsi à des femmes? lui dit mademoiselle de Prosny. Est-ce parce qu'elle est vieille que vous êtes impoli? Si c'était une mijaurée de la tournure de l'autre, vous lui auriez demandé pardon du mal qu'elle vous aurait fait.
Ceci se disait pendant la sortie, et Silvestre élait dans un élat de colère qu'il avait toutes les peines du monde à dissimuler.
Il espérait toutefois que quelque incident inaltendu appellerait l'attention de sa tante sur un autre sujet, lorsqu'il se seiilit pris d'une nouvelle terreur en apercevant mademoiselle Durand debout sur le tiotloir, attendant sa voiture. Un domestique était allé la chercher, et les pauvres tendaient la main avec toute l'ardeur que leur inspirait une femme qui a un équipage.
Sabine donnait toute sorte de monnaies, lorsque le coupé arriva en faisant refluer tout le monde sur le trottoir.
Sabine monta rapidement dans la voiture, et, s'élant retournée |)Our donner ses ordres au domestique, elle aperçut Silvestre. Une rougeur lui monta au visage.
Silvestre s'inclina sans savoir ce qu'il faisait, et la jeune flUe lui répondit cette fois par une grave salutation.
Silveslre, en se tournant vers sa tante, vit son œil disgracieux qui semblait vouloir lui arracher le visage.
— Hum ! lit la vieille tille, une orpheline qui a une voilure, qui vient à l'église avec une vieille femme qui n'est pas sa mère, comment ça s'appeile-t-ilî...
Silvestre feignit de ne pas avoir entendu.
Mais la tante avait des ongles à la langue, et elle conliiiua à éiorcher son neveu pour le faire crier.
— C'est comme ça de notre temps. N'est-ce pas honteux (|uc l'un ait donné l'un des noms de la sainte Vierge à ces drôlesses-la?...
Celle fois, Prosny ne comprit pas du tout; mais mademoiselle de Prosny continua: — Ça s'appelle des lorettes... n'est-ce pas?... à cause... — Ma tante, s'écria Silvestre indigné, qu'osez-vous dire conirc celte jeune fille? c'est affreux. — Ah! c'est bien singulier, cependant, de venir seule à l'église... mais enfin, puisque tu en réponds... El comment s'appelle-lelle cette vertu?
C'était là la question foudroyante.
— Elle s'appelle... je ne me souviens pas bien. — Ahl tu ne sais pas le nom des femmes à qui tu cèdes ta place. à côté de moi... lu ne sais pas le nom des femmes qui te saluent en rougissant... tu ne sais pas le nom des clientes de ton étude, des orphelines qui ont des équipages?c'est bon... c'est bon... — Mais, ma tante... — Vous comprenez, Sih'estre, dit la vieille, qu'il y a des choses que je neveux pas savoir. — Ma tante... — Pourvu que vos intrigues ne vous dérangent pas de votre travail... — Mais, ma tante... — Seulement, une autre fois, prenez vos rendez-vous de manière à ce que je ne leur serve pas de manteau.
Il y avait de quoi exaspérer un plus palient que Silvestre. Il abandonna brusquement le bras de sa tante et fit un pas en avant.
La colère rendit mademoiselle de Prosny immobile.
Silvestre se maîtrisa et revint: — Ma tante, dit-il d'une voix altérée, je vous prie de ne faire aucune supposition malveillante sur la jeune personne que vous venez de voir; elle n'est rien de ce que vous pouvez penser; et ce serait une infamie de répéter de pareils propos.
L'accent de Silvestre était si absolu et si sincère, qu'il arrêta le Ilot d'invectives qui bouillonnait au bord des lèvres de mademoiselle de Prosny ; mais elle ne se tint pas pour battue, et reprit : — Tant mieux pour elle, si elle est d'une famille honorable.
Silvestre tressaillit; car, par un de ces instincts dont la méchanceté est admirablement douée, mademoiselle de Prosny avail eiilin trouvé le point par lequel elle pouvait véritablement attaquer l'inconnue.
La tante sentit le tressaillement de Silvestre et continua d'un ton ironique : — Tant mieux aussi pour toi, mon garçon.
Ce n'est pas une chose sans exemple qu'un clerc d'avoué qui trouve une belle dot pour s'acheter une bonne charge, et quand c'est une belle fille qui l'apporte, cela vaut encore mieux.
Ces paroles remuaient un monde dans l'esprit de Silveslre. Elles lui présentaient l'idée de son nom associé avec celui de la fille de l'indigne Duiand.
— Ah! s'écria-l-il avec violence, laissez là celle femme, je vous en prie, vous ne savez pas le mal que vous me faites en i)arlant ainsi.
Ce dialogue avail mené Silveslre et sa tante jusqu'à la porte de leur maison.
— 11 faut que j'aille à l'élude, dit Silvestre... Adieu, ma tuiite, adieu...
Mademoiselle de Prosny savait qu'elle ne pouvait retenir son neviui ; mais elle avait compris qu'elle avait louché à un sujet qui devait l'intéresser vivement.
— Je croyais, dit- elle, que Noël était un jour de repos; mais je ne veux déranger les rendez-vous de personne.
Silvestre ne répondit p;is, et la tante ajouta en ricanant : — Je parle des rendez-vous d'affaires.
Prosny s'éloigna, et la tante resta un moment sur le seuil de sa porte à le regarder, puis clic dit : — Je saurai ce qui en est, je le saurai.
Silveslre devait véritablement se rendre chez M. Simon, et l'habitude lui fit prendre le vrai chemin; mais 11 ne [lensait guère ni à ce qu'il faisait, ni aux affaires qu'il avait à traiter.
La supposilion étrange de sa tante l'avait bouleversé; ce n'est pas que Silvestre pût croire un moment à la possibilité d'une union avec mademoiselle Durand : sa pauvreté n'eût point éié un obstacle insurmontable, que ses ressentiments lui eussent défendu une pareille pensée. Mais enfin celle pensée, on la lui avait offerte.
Comme une lumière soudaine et brutale, les paroles de sa tante avaient éclairé la sombre inquiétude où Silveslre s'agitait; elles lui avaient montré le but où, |iour tout autre que lui, devaient nécessairement tendre les sentiments inconnus que lui inspirait Sabine; et en se reconnaissant malheureux de ne pouvoir même rêver à celte espérance, il se demanda s'il n'aimait pas la femme qu'il voulait tant haïr.
— Comment! diront quelques-uns de ceux qui lisent celle histoire, comment, pour l'avoir rencontrée une foiSj sans la connaître, il en était déjà à penser à l'aimer?
Je renonce à l'expliquer à ceux qui ne le comprennent pas, à ceux qui demandent pourquoi on aime si fort et si vite; mais ce que je puis attester, c'est qu'il n'y a qu'un homme furieux d'être amoureux, qui
AU ÏOIJR LE JOUR
.k'viennc tout à coup aussi manssartc, aussi brusque, aussi impatiPiil ijue le fut Silvestie, loisqu'étant entré dans l'clude, il apprit qu il ne pouvait parler à M. Simon.
I"t pourquoi ? ,.,.., i. ,.^„ ■
Parce que mademoiselle Durand était dans le cabinet de 1 a\oue, qui avait déjà refusé de recevoir deux ou trois personnes. 11 s'a"i^sait donc d'un bien important entretien? Fn clfet jamais jusqu'à ce jour Sabine n'avait |)aru dans le cabinet de sou tuicur, lequel, se trouvant à l'eutre-sol ainsi (pie son <'lude, était compléiement séparé de son appartement personnel , ([ui occupait le iiivmier. , , , r . -i -, ,„, Mais ^ilvestre eiit été bien plus elonue qu il ne le tut, s il lui pu apprendre quel élait le sujet <le ecl enlreiice.
Sabine, à son retour, au lieu de monter directement chez elle, était entrée chez M. Simon. Celui-ci, en 1':'percevant, s'était lc\c avec empressement, et avait dit gaiement à fa pupille : — F.li ! mon Dieu! avons-nous un piocés, mon enfant, que tu viennes me trouver dans ce sanctuaiie de la pntrocine, conime lu l'appelles? Sur quelle affaire viens-tu me consulter? — Sur une affaire plus grave que vous ne pouvez penser, lui dit sérieusement Sabine. — Je suis tout aux ordres de ma belle cliente, répondit M. Simon en riant.
Pendant qu'il la faisait asseoir auprès do lui, il l'examina et put s'assurer qu'elle éuit sincèrement préoccupée d'une chose grave.
Il supposa , sur-kchamp, que la plaisanterie qu'il avait faite la veille sur les prélendants qui deniaiulaienl la main de sa pupillr, il supposa, dis-je, ((ue cette |ilaisanterie, jointe ù la présence de. M. de Eellestar, avait alarmé Sabine, et qu'elle voulait s'en expliquer avec lui ; il fut donc assez vivement surpris, lorsqu'elle lui dit d'une façon brusque et résolue : — Mon ami, il faut que vous me disiez ce que c'est que M. de Prosni'? — M.deProsny... fil le tuteur en regardant Sabine , Silvestie?— Oui, M. Silvestre de Prosnj-, votre maitre-elerc?
Il paraît que celte question, si simiilc en apparence, avait une grande portée, car M. Simon, pris à l'improviste, lut très-embarrassé; il s'agita sur son fauteuil, lit une grimace siguillcative, laissa échapper deux ou trois petites exclamations, et fiiiil par répondre : — Eh! il est ce (pie tu viens de dire : mon maître-clerc. — Vous comprenez bien que ce n'est pas cela que je vous demande. — Oh! fit M. Simon en se remettant un peu, c'est un brave et bon garçon. — C'est un homme de mérite et d'honneur, je vous l'ai entendu dire vingt fois. — Eh bien! alors que veux-tu savoir de plus?... Et d'ailleurs, ajouta M. Simon eu regardant plus attentivement Sabine, pourrjuoi cette question? — Vous m'interrogez au lieu de me répondre, dit Sabine. Je veux... oui, c'est le mot, je veux savoir ce qu'est M. de i'rosny.
M. Simon se tut et se gratta le front.
— C'est étrange que tu me fasses celte question, et cependant... 11 s'arrêta, et se mil à rétléchir.
— Cette question, ne voulez- vous pas y réiiondre? dit la jeune fille.
- Mon enfant, reprit l'avoué, ceci est Irès-grave . - Je ne m'étais donc pas trompée, reprit mademoiselle Durand ; dites-inoi tout... je vous en prie... c'est votre devoir...
M Simon prit les mains de sa pupille, et en voyant les larmes qui roulaient dans ses yeux, il comprit qu'elle avait touche. a la vente, du moins dans sa pensée. •,-„,„
— Sabine lui dit-il doucement , |e te dirai tout ce que je dois le dire; mais, avant cela, je veux savoir, moi, pourquoi tu m'adresses celle question? . ^ h n „ i „: .
<il)ine rougit elle chcicha sa réponse; mais enfin elle dit en baissiul les veux''- — Pcut-élir les manières de M. de Prosny envers moi m'ont-ellcs foixée à vous la laire... - l'aurail il nianque de n^spect?
dit M. Simon; t auraitil adressé une parole peu convenable ?
— .M. de Prosny est un homme trop bien élevé pour cela. .Mais il n'est pas toujours nécessaire de parler pour laisser voir avec quel déplaisir on reucoiilre certaines personnes. — 11 te l'a donc montré? — Il ne l'a peul-èlrepasvoulu, mais je l'ai vu, moi. — Vous ne me trompez point, Sabine? reprit sévèrement .M. Simon.
J'aime beaucoup Silvestre, je l'aime pour ses bonnes qualités; je l'aime aussi iieut-èlre parce qu'il n'est pas it la place qu'il devrait occu|)er; mais s'il vous avait montré, de quelque façon que ce fût, l'embarras que peut lui causer votre présence, je ne lui pardonnerais pas. — Ma présence doit donc lui causer de l'embarras, du chagrin peut-être? dit Sabine vivement. — Ma chère enfant , personne n'est à l'abri d'un triste retour sur les malheurs passés. .Mais ciiûn dites-moi, etje vous parle .sérieusement comme vous m'avez parlé : qui vous a avertie de... de 1,1 pcisiiion gênée où Sihesire devait se trouver près de vous? — Personne que lui-même, et quelques paroles que j'ai surprises au hasard.
Sabine raconta à son tuteur l'aventure de I album, puis comment elle avait appris pourquoi la vue de ce dessin avait dû être pénible à Silveslrc. Elle lui dit aussi l'effet singulier de la romance ch.mtée par elle.
Enfin elle lui dit tout, excepté ce que les Icinmes ne iiseiil jamais : ce qui lait qu'elles sont lemnies, qu'elles seiilcnt, quelles comprennent, qu'elles devinent mille choses là où nous ne voyons rien. Elle ne lui dit pas non plus que tout autre homme que bilvestre eiH pu faire tout ce qu'il avait fait sans qu'elle y prit garde.
Et en cela elle ne mentit point, car elle n'en était pas encore a savoir que tout est indifférent de ce qui vient d uir indificrent. Uu reste, elle n'avait point de finesses à faire avec M. bimon.
Eclairé sur ce qui avait pu dicter la queslion de babine, il ne cherchait point à pénétrer plus avant dans l'enet qu avait pu produire sur elle la conduite de Silvestre; il rélléchissait profoudouient, il méditait
la réponse qu'il devait faire.
Enfin, après un assez long silence, il lui répondit : — babiue, le suis vis-à-vis de vous dans une position on ne peut plus embarrassante. Ce que vous me demandez est lort dilficile a vous dire.
Pilvcstrc tenait un album dont il csaminait attenlivement les dessins. — Page 4
AU JOUR LE JOUR
Sabine baissa la (êie en soiipiiMiit.
— La conUdfnce oue je vous dois, et f|U« je vous lerai, peut avoir (les résultais qu'on nie reprocherait indubitablement. 11 faut que je rttlécbisse ; il faut que je prenne des mesures. Je vous demande un mois pour vous répondre. — l'as un jour, pas une minute, monsieur Simon, dit Sabine d'une voix tremblanle. Ob! je vous ai compris, j'ai tout compris... Je sais tout mainlenant: SI. de Prosny a été ruiné par...
Comme elle allait prononcer ce nom qui est si doux ù dire pour tous les enfants, et qui lui était si cruel , on frappa à la |iorte du cabinet, et Radinol, le seul clerc qui eût osé troubler cet entrelien , annonça à son patron que i)lusicurs clients auxquels il avait donné rendezvous l'allendaienl depuis longtemps.
Radinot fut trompé dans la douce espérance qu'il avait eue de mettre son patron en colère en l'interrompant; et M. Simon, ravi de n'être pas obligé de répondre à Sabine, ordonna qu'on fit entrer ceux qui attendaient.
Puis il renvoya Sabine en lui di.^aiit ; — Nous reparlerons de cela demain.
Sabine, pour regagner son appartement, était obligée de traverser le cabinet de Silveslre et l'élude des autres clercs.
Lorsqu'elle entra , il semblait occupé à compulser un dossier. Mais il était tellement absorbé dans ses réflexions, qu'il ne vit point celle à laquelle il pensait à cet instant même.
Elle s'arrêta à le considérer. La résignation douloureuse et amère qui était peinte sur le visage de ce jeune homme lui serra le cœur... Elle fit un pas vers lui...
H l'entendit, et en la voyant il laissa échapper une sourde exclamation ; mais presque aussitôt il se contint , se leva et la salua profondément.
Sabine s'éloigna, mais avec un mouvement d'impatience douloureuse, et elle se dit en son cœur : — Ah!
si j'avais été uu homme, je lui aurais tendu la uiain , et je lui aurais dit : Voulez-vous partager en frères?
Lorsque M. Simon fut libre des rendez-vous qu'il avait pris, il réfléchit longtemps à l'événement qui venait d'arriver dans sa maison, car pour lui c'était un grand événement, et voici pourquoi :
M. Simon n'avait point élevé sa pupille en tuteur de comédie. Il ne s'était point borné à lui faire donner celte instruction dangereuse qui fait de la plupart des femmes de nos jours des peintres médiocres ou des musiciennes prétentieuses , quand elle ne les pousse pas jusqu'à écrire leurs impressions de cœur, assaisonnées des rêves creux de leur esprit.
Notre avoué avait veillé sur l'éducation morale de Sabine, mais il n'avait pas borné celte éducation ù lui inspirer cette retenue sévère qui met les femmes a l'abri de beaucoup de dangers, en les sauvant de beaucoup d'attaques. 11 ne lui avait pas enseigné seulement celte noble pudeur, ce Mvére respect de sa personne, sans lesquels la femme n'est plus que le compagnon féminin de nos plaisirs, et descend du chaste autel où il est permis de l'aimer comme une idole. 11 ne lui
li quoi donc peut rè\er ceUe jeune personne qui iieiHe là? — Pogo S.
avait pas dit que toute l'étendue des devoirs d'une femme consiste dans la chasteté de la jeune fille et dans la fidélité de l'épouse; il l'avait plus sérieusement initiée qu'on ne le fait d'ordinaire à ce qui fait la véritable vertu.
Sabine, à dix-huit ans, devait se trouver maîtresse d'une grande fortune, maîtresse d'elle-même, c'est-à-dire maîtresse de se choisir un • nom, un mari, un maître peut-être. Il était donc possible qu'elle échappât à l'intluence que lui , son tuteur, devait garder sur elle ; et dans celte prévision, il avait cherché a mettre dans le cœur de sa pupille les principes vigilanis r|iii la protégeraient contre les mouvements passionnés que révélait déjà son enfance. Ainsi, jamais M. Simon n'avait laissé arriver jusqu'à sa pupille les
plus innocentes plaisanteries sur ce qu'où est conveiiu d'appeler les folies de la jeun'sse.
A une époque où la lOnversalion joue avec I ouïes choses, avec le vice , avec le crime, avec le vol, jamais le sévère tuteur n'avait permis qu'un de ces mille récits qui amusent l'oisiveté des salons fût légèrement fait devant sa pupille.
Elle n'était point habituée à entendre rire des spéculateurs qui volent adorablement leurs actionnaires, des jeunes gens qui font de charmantes dettes et des filous qui déploient un génie plein de portée dans l'enlèvement des montres et des bourses.
Selon M. Simon, toutes ces improbilés se tiennent par la main, et quand on permet à l'une de s'introduire dans l'esprit sous une excuse quelconque, les autres doivent suivre nécessairement.
Comme nous l'avons dit, Sabine était exposée à n'avoir qu'ellemême pour décider de sa destinée. C'est pour cela que M. Simon, craignant l'habiletédes séductions qui pourraient l'entourer, lui avait fait de l'iiicon- (luite, de l'improhité, de l'indélicatesse même, des objets d'aversion et de mépris tellement odieux à son esprit et à son cœur, qu'il était certain que jamais un homme à qui l'on pourrait reprocher la moindre action douteuse ne prendrait ou ne garderait d'empire sur les sentiments de mademoiselle Durand.
Certes, il était difficile d'accomplir avec une plus noble prévoyance les devoirs de la tutelle; mais, par une circonstance particulière, celte sévérité de principes qu'il avait donnée à Sabine avait été pour lui la cause de plus d'un ennui, et le jetait dans un véritable embarras.
Malheureusement Sabine était la fille d'un homme dont la fortune avait eu pour point de départ des opérations honteuses, quoiqu'il eut su les mettre toujours à l'abri des poursuites judiciaires.
La mère de Sabine, sans avoir été compromise activement dans les spéculations indélicates de M. Durand, les avait partagées, en se faisant le gardien d'une fortune indignement acquise. Séparée de biens avec son mari, elle se trouvait toujours plus riche à chaque nouvelle faillite qu'il organisait. Quoiqu'elle eût subi la volonté de son mari sans l'aider jamais ni de ses désii's ni de ses conseils, elle était morte avec la réputation d'avoir été sa complice.
Il en r(5sultail que, lorsque Sabine iiilcrroseait M. Simon ou sa fen m su, ce qu'avaient etc ses paren.s, lu,, et l'aul.r Un l.„.a,enl le plus souv.'ul des réponses evasiNes, ei iw.eliaient a un icnps elo.ëne les i'\,ilications nue ckmandail leur pupille.
t;on , .e n a pu le voi,-, malgré toutes ces P'-<jCa"tions ma g,-e n , e retiecnees , la véiàlé s'élail fait jour .ius<iu a Sabine; mais tclte ^e, le ne lui elaii encore arrivée que comme une appréhension vUgue, gene-
'■^■^/^^ir<irÏÏt ni^JTS. eertame d'èlre riche d'ui.^orlu e do° Vu igine était méprisable, voilà que. Sabine rencon re un ,0, mie ui lui pa,'ail avoir un droit direct à s'indigner de celle n- 1 se ma a qiise, un bomme estime de lout le monde fier dans sa p uvn'le etqui peiil dire, peul-élre, qu'il n'est pas une obn e décelé fûi"une magnifique. qu'il ne paye, lui , d'une privation et d un labeur
'"c^Sii'£rè"^£'en présence de cet bomme. et avec les seiMimcms que lui avait ins|més M. Simon? Précisément ce qu elle avait fait.
("était là (lue conimencail l'embarras du tuteur. ....
E, effet, se disait-il, lorsque je lui aurai lévele ^^.^^^^^^ j'aurai fait une certitude de ses soupçons, que lera-t-elle .' \ oila ce qui alarmait M. Simon. ., ^ , „„„„.,; g
liH-,iiiuerait-elle de sa propre volonté la fortune ravie .
CtM sc'?1t e é une noble et belle action; et, si elle eut ele accomnlie par 11 homme, il n'v eût eu sansdouie quedes applaudissemen is pour'ïui et pour le tuteur qui lui avait donne les senlimenls qui auraient dicte sa conduite. , , ,.
Mais d'une femme lout se ,:isculc : sa aiblesse P'^'s"""^^^ ^ li e Irou selon le monde, aux influences qui l'eniouriMil, pour qu un n uit naTdil mè M Simon avait aide à celle rcsliUUion ; que ses conseils, Lsev-encespeut-èire. ba.sées sur son intérêt, que les mccbants aui'StioteA lin chiffre considérable, avaient détermine mademoi-
'l'amUiél'il avait toujours montrée à Prosny, l'asile qu'il lui avait donne clez lui expliqua eut admirablement celle opération d un nouveau eenre et M. Sin on était trop honnête homme pour ne pas avoir beaucS' d'ennemi qui n'attendaienl qu'une occasion de dire qu U
"'j'usîm'?a''iour, notre avoué avait compté que sa pupille se mariera-.l a antnue°ïen la forçât à prendre un parti à ce sujet 11 lavait [oioiise^iue éloignée du contact des gens qui pouvaient I eckuier ; èr a a l p s.se la pl,,pa,t des belles saisons à la campagne, et depu, u mois qu'elle était à Paris, les prétendants se presrntaieni assez nombréux^H assez distingués, pourque iM. Simon n'eût pas cra.nl une rencontre de quelques heu,es avec M. de 1 rosny.
Le hasard en avait décidé autrement, el il se trouva,t en lace d une difficullé presque insoluble. ,,..,. ,„, ,„„, ,,„ .,,;,,' !,■ but
Dans cette perplexité, il/'K''^'l'^Vf ''''^'.Vai ,lf lie si • e fiu'll avait en vue, et il écrivit immédiatement à M. de Belkslai , en II' iiiinii de nasser chez lui dès le lendemain.
K : lit, iî monta chez lui, espcranl trouver Sab-ne près de sa
fcnime; mais il apprit que sa PUP'»''' P'-^^''^^'^'"U":!ls . e J i a î s-etait enlermee chez elle. 1 comprit pour quelles pensées elle avait ains re' e e la solitude, el voulut la faire appeler mais sa femme r.Tè a en lu disant : - Est-ce qu'il s'est passe quelque chose e..lre 0 et Sal ne - Je le coulerai cela, lui dit M. Simon ; mais je veux ^ l^rd que lu la forces à sortir anjourd'lmi "«■»«'':■ .l;^;:'^'';',;^fiues jours. Voici l'époque des élrennes, e est aussi sa lele a la In U,, celte sema ne; fais-lui un pretexle de tout cela pour l'emmener partout 0 tu m dras dans les magasins les plus curieux. Je t'ouvre me.i.e un crédit de dix mille francs pour ne rien lui refuser de ce qui pourrait
'"- Mais fil madame Simon, je dois te dire une chose sur laquelle Sabine m'a demandé le plus profond secret, secret que je "! «;; P''0"ns tant ce qu'elle m'a demande m'a paru bizarre el sans laison. — Lt "e tVt'elle donc demandé? - lue chose qui o. avoir quelque rapport avec le crédit énorme que tu m ouv es poui sal.sfaie ses ca rices- elle m'a dit tout simplement ceci : - i'.st-ce que, si je demandais cen'l mU lé francs à mon lu.eur sur ma fortune, .1 pie les donnelaif - Al, I fit M . Simon en frappant du pied, nous y voilà ! - J avoue, ,lii n,adauie Simon loul étonnée de l'air sérieux dont son mari écoutait celle nouNelle, j'avoue que je me suis mise a ".re ;^ ^^ '^,, /^l le nuestion, el ipie je lui ai répondu ipie tu ne le devais pas et que tii 2e pouvais pas le faire. - C'est vrai, dit M. Simon, je ne le dois, m ne le puis.!... El e'esl après ce letus qu'elle sVst retirée dan sa chambre? — Peu d'iiislanls après, mais sans avoir lair b essee et tachée de ce que je lui avais dii. Peuleiuenl elle m'a priée, elle ma suppliée de ne pas le parler de celte folie; et, en vente . j y mettais si 5eu d'importance, iiue je ne l'eusse pas fait sans ce que lu viens de
"' M''"simon raconta rapidement à sa femme ce qui s'élait dit entre sa iHipille et lui, el la pria d'aller près de Sabine.
M lame Simon revint presque aussilôl. Sabine n'était pas chez elle.
Un fil chercher dans liuie lamaisou, et l'o.. l.a.t par apprendre du concierge que sa gouvcrnanlo avait ete cl.erclier un liacre, et qu elles Su so?aes ensemble. Dans les habitudes de Sabine, celait une
AU JOUR LE JOlin.
cli;.se inouïe que d'être sortie avec cette femme sans prévenir madame
M. Simon, quoiqu'il pensai que cette sortie avait rapport au sujet doni il avait été question entre lui et Sabine, se perdait en conjectures sur ce qu'avait pu vouloir faire sa pupille.
Ci'iiendant toutes les questions de M. Simon aux gens de sa maison avaient clé faites de manière à montrer cette sortie comme approuvée par lui- il fit même quelques plaisanteries sur la pieteniion qu avait Sabine'de faire des surprises pour le premier jour de 1 an; mais il fut tout surpris lorsque quelqu'un lui dit qu'avant de sortir, la gouvernante était venue s'informer à l'office de l'adresse de .M. de Prosny. Sans pouvoir supposer que cet avis fût donné avec une intention malveillante, madame Simon fut cependant bien vivement fSchee de cette circonstance; il faut si peu de chose pour donner un pretexle a une méchante parole; et de si bas quelle parte , elle trouve si aisément des échos, que la bonne dame se promit bien de gronder la jeune imprudente. , ,, ., ,,. ,
Mais M. Simon exigea de sa femme qu elle parût complètement ignorer la démarche de Sabine-, ou que du moins elle n'eût pas 1 air d'y attacher d'importance, et lui promit de savoir bientôt la cause de sa sortie. „ ^.
Une heure ne s'était pas écoulée que Sabine rentra. Madame Simon lui laissa croire qu'elle avait trompe sa yigi anre, et ce ne fui qu'une demi heure après son retour quelle alla chez la jeune fille. \u lu-emier regard, madame Simon devina (pi'il avait dû se passer ipiebiue chose d'exl.-aordinaire; Sabine eiail rayonnante, une satisfaction intérieure brillait dans ses yeux.
Madanu) Simon , sachant que la joie est d ordinaire assez eommunicalive dit alors à sa pupille : —Tu es loul à fait guérie de ton mal (Je tête' — Tout à fait. — C'est probablement à la promenade que lu viens de faire que tu le dois? — Eh bien! oui, dit Sabine joyeusemei.i. . ,
il y avait un si naïf contentement dans cette réponse, que madame Simon ne voulut pas arrêter l'élan de celte joie, de peur de refouler en même temps la confidence qu'elle espérait obtenir. — lu as donc lait de bien belles choses? dit-elle à Sabine. — J'espère en avoir fait une bonne lépondil celle-ci. — Et peut-on la savoir? — Nous le saurez le premier jour de l'an , dit la jeune fille ; c'est une surprise que je vous ménage, à vous et à mon tuteur.
La réponse de Sabine semblait faire allusion à une chose si vraisemblable c'est-à-dire à un cadeau qu'elle piéparait pour ce jour-là ( le jour de l'an ), que madame Simon pensa qu'elle et son mari avaient l)eul-étre donné des raisons bien extraordinaires à une démarche toute naturelle. . .
Cependant elle fit quelques instances [lour apprendre quelle etail celle importante affaire; mais Sabine demanda m graeicusemei.l et si inslamment qu'on lui laissât son secret, que madame Simon tut à peu prés convaincue que la sortie de sa pupille n'avait eu d'autre motif nue des emplettes à faire. ,,.,,,.. r
Cela n'expliquait point cependant le grand fait de 1 information qu avait |i,ise la gouvcnanle sur la demeure de Silveslre. .Mais il se pouvait que cela fût une démarche personnelle à la gouvernante, et d'ailleurs i\L Simon s'était reserve le droit de pcnelrer ce mystère, cl madame Simon ne poussa pas plus loin ses questions.
I e reste de la journée se passa comme tous les jours qui avaient précédé ces deux derniers jours ; il n'y eut que quelques mots échangés a ce sujet entre le mari et la lemine. r, , - ,
\ l'heure du dîner, l'avoué dit lout bas : — Je sais tout. — Eh bien?
— C'est ce que j'avais soupçonné. — l'st-ee mal? -- Non assurément non. Mais c'est mal fait. - Il faut l'empêcher d aller plus loin.
— Peut-être, dit M. Simon, il m'est venu une idée... mais il laut bien
V réfléeliir. . , ,. ,. ,- ,. n ,
' L'ariivée de quelques convives empêcha 1 explication d aller plus loin et la soirée s'acheva sans qu'il parût aux yeux de personne qu il s'elail passé quelque chose d'extraordinaire dans la maison.
II n'en était pas de même chez de Prosny.
Vers six heures, il retourna chez lui, calme par la réflexion qni lui avait fait considérer les petits événements de la veille et la rencontre du matin comme des circonstances très-vulgaires que son humeur ■iviil mossies, et qui ne recommenceraient iiliis. Le travail aussi, celle imissante distraction, était venu en aide à la refiexion, et, lorsnu'il ,„riva chez lui, Silveslre était comme un homme qui a clos un comme fâcheux et qui se dit qu'il est iiiulile d'y penser davantage.
Puur mieux dire , il avait fermé la porte sur les Iristes souvenirs du pisse et su.' les espérances folles du., avenir impossible, et il sciait . émis , aulanl que possible , d;ms sa v.e lelle qu'elle était, telle qu'elle pronietu.il d'éi.-e. . , , ,
Dans celle dispobilion d'esprit, il se repentit de la brusquerie avec laquelle il avait, le malin même, répoiulu à sa tante, et il s apprêtait à calmer par ses prévenances et ses caresses, l'humeur qu elle pou-
AU JOUR I.E .lOUR.
v.iit Cl) avoir jsardoe. .Mais en airivant clioz lui, il \ugca (jue ce seiuii tlinsc Cort dllficilc.
Mademoiselle do Prosny était en train de mettre lem' modeste couvert, et, au bonjour gracieux qu" il lui adressa , elle répondit par un honjour rogue et sec, puis elle se détourna et continua le travail dont elle s'occupait, en levant les yeux au ciel, et en poussant de profonds soupiis.
Silvestre se garda bien de toucher à cette colère par la moindre parole. Mademoiselle de Prosny lui faisait l'effet d'une machine électrique chargée outre mesure; le moindre contact direct devait avoir pour résultat une véritable explosion.
Il se tint ù l'écart, et voulut rentrer dans sa chambre; mais la lanto avait trop amassé de colère sur son cœur pour rester plus longtemps avec un poids pareil, lorsqu'elle pouvait s'en décharger. Elle se mit donc a dire, d'un ton lamentable et comme si elle se parl-:it à ellemême : — Heureusement que ce sera buDiôi fini ! heureusement que j'aurai bientôt six pieds de terre sur le coips!
Silvestre eut le courage de résister à cette première attaque , et se replia du côté de sa chambre.
La tante, voyant la manœuvre, reprit aussitôt : — Et si la mort ne vient pas assez vite, il y a toujours moyen de débarrasser les gens de la présence qui doit les ennuyer... La Salpèlrière est faite pour les vieilles feunnes.
A des natures pareilles à ceile de mademoiselle de Prosny, il eût fallu pour neveu un homme qui écoulât de telles paroles comme ou écoule le bruit d'une cascade, s^ns s'inquiéter si les flots .arrivent plus pressés ou plus lenls; mais Silvestre n'avjit pas cette patience, et il ne put retenir un mouvement d'humeur. La tante le vit; c'était assez pour délerminer la détonation.
Elle se tourna vers Silvestre, les yeux ardents comme des charbons, le visage tremblant de colère : — Ce n'est pas assez tôt dans quelques jours sans doute; c'est tout de suite qu'il faut que je parte! Eli bien I soif, tout de suite. Et si l'on m'arrête parce que je tendrai la main , on saura pourquoi je suis dans la rue, pourquoi je n'ai plus de quoi vivre!... C'est bien, c'est bien.
Silvestre se jeta devant la |)orle extérieure, et arrêta sa tante en lui disant : — Mais qu'avez-vous donc? — Ne m'arrêtez pas, monsieur, ne me touchez pas! s'écria la vieille comme si elle avait été en présence de quel(|ue horrible assassin.
C'est une chose fort desagréable pour un homme qui cherche quelque chose d'un peu nouveau k dire, que d'être force de répéter ce qui a été écrit cent mille fois avant lui; mais la conduite de mademoiselle de Prosny nous force à le redire encore.
Qiiaiid une vieil'e témme s'avise d'êlre niécliaute, elle l'est avec une férocité près de laquelle la nature du tigre a toute la douceur de l'agneau. Ce qu'il y a surtout d'odieux dans cette méchanceté, c'est qu'elle s'abrite derrière des égides que les honnêtes gens doivent respecter. Ainsi ces terribles furies ne manquent jamais d'invoquer la faiblesse de leur sexe et la vénération due à leurs cheveux blancs.
Silvestre avait eu à subir beaucoup de scènes de la part de sa tante, mais aucune encore de celte violence, aucune suriout qui eût procédé avec celte rapidité et sans qu'on lui en eût dit les motifs.
— Mais expliquez-vous donc! s'écria-t-il ; qu'avez-vous, que vous a-t-on fait?
Mademoiselle de Prosny le toisa d'un regard de colère et de mépris, et lui répondit : — Vous êtes un lâche!
Ce mot suffit pour éclairer les soupçons de Silvestre. Il ne douta plus que sa tante n'eût découvert quelle était la jeune fille à laquelle il avait cédé sa place à l'église. Il se trouva donc rejeté tout à coup dans les pensées qu'il avait résolu de fuir; l'impatience que lui avait causée la colère extravagante de sa tante, jointe à l'humeur que lui donna la ciainte d'une discussion à propos de Sabine, l'exaspéra, et il lui répondit d'un ton qu'il n'avait jamais pris jusque-là avec sa tante: — Laissez-moi tranquille! vous éies une vieille folle!...
Après ce mot exorbitant, Prosny se relira dans sa chaml re.
Celait là une belle occasion pour sa tante de mettre à exécution son projet de départ, mais ce n'était pas là son but.
Elle resta un moment abasourdie de la violence du coup qu'elle venait de recevoir; mais presque aussitôt elle sentit que l'heure était venue où il lui fallait briser, à sa première parole, la première révolte de son neveu, ou qu'il lui fallait perdre l'empire tyrannique qu'elle avait exercé sur lui jusqu'à ce moment.
Elle se redressa, et, ce qui peut paraître inouï à nos lecteurs, plus furieuse qu'elle ne l'était, l'œil plus hagard, les lèvres plus contractées, elle alla se placer devant son neveu en lui disant : — Qu'avezvous dit, malheureux? qu'avez-vous dit? — J'ai dit... j'ai dit, fit Silvestre en détournant la tête, j'ai dit que je vous demande un peu de repos, que je suis malade, que je suis malheureux, et qu'il ne s'en faut de guère que j'en finisse avec la vie.
L'accent dont Silvestre prononça ces dernières paroles était bien celui d'un homme qui, ne voyant nulle issue an malheur où il est enfermé, ne recule pas devant celle que la mort peut lui ouvrir.
iVais mademoiselle de Prosny, qui savait combien elle mentait lorsqu'elle criait sans cesse qu'elle souhaitait la moit, n'était pas femme à s'imaginer que ce désir put être sincère dans le cœur d'un autre.
cl elle répondit à Silvestre : — Cela vaudrait mieux que de l'aire ce que vous failes. Vous, le fils de M. de l'io-ny vous aime/, la tille du voleur Durand! — Moi! s'écria Prosny, lui ne s'ciait pas rendu un compte assez exact des v,igue~ -, . um. ils qu il éprouvait, pour ipie cette accusation ne le frappai poinl comme une injustice... moi I lépéla-t-il! ah! je vous le repéie, c'est de la folie. — \ous ne l'aimcT; pas?— Je la connais à peme. Je lai vue deux fois en ma vie. —Ah! lit la vieille: c'est donc cela qu'elle est venue aujourd'hui ici. — Ici! s'écria Prosny! ici, dans cet appartement? — Oh! non, fil la tante; si elle avait osé y mettre les pieds, si cette drôlesse, la fille de ce scélérat, s'était introduite ici... mais je l'aurais chassée avec un bâton... je l'aurais tuée... iXon, non! n'ayez pas peur, elle n'est pas venue ici... elle s'est arrêtée chez le portier. Et là, sa complai>anle, celte vieille infâme qui l'accompagne, a demandé si c'était bien ici la demeure de M. de Prosny, ce qu'il taisait, s'il était rangé... Que saisje les informalions qu'elle a prises?...
Silvestre était à cent millions de lieues de la colère de sa tante, et ne pensait plus qu'à cette étrange démarche de Sabine.
— Ce n'est pas possible! s'écria-t-il. — J'ai donc menii? repartit mademoiselle de Prosny. — Mais pourquoi , dans quel but serait-elle venue? — Vous devez le savoir... Quand on a des intrigues, on sait pourquoi les péronnelles qu'on aime viennent vous espionner jusque dans votre maison.
Mademoiselle de Prosny pensail-elle véritablement ce qu'elle disait, ou bien était-ce le besoin d'injurier celte jeune fille et de punir Silvestre de ses égards pour elle, qui la faisait parler de cette façon brutale?
Toujours est-il que, profitant de la slupéfaclion de son neveu, elle continua: — Du rcs'e, ça ne m'étonne pas: on hérite aussi bien des vices que de l'argent volé, et je ne suis pas surprise que la fille d'un scélérat soit une petite... — Ma tanle, s'écria Prosny indigné, ne répétez jamais un mot semblable sur mademoiselle Durand (le mot avait été dit), ne le répétez jamais ou, sur l'honneur de mon père, je vous le ji;re, je pars... je quille la maison... je ne vous revois jamais.
La vieille eut peur... mais elle jugea que cette menace ne tiendrait pas contre un appel à des devoirs sacrés, et elle repondit: — Oh! mon Dieu ! vous n'aviez pas besoin de me le dire, il fallait me laisser partir tout à l'heure, il lallait ne pas jouer la comédie, en l'a sant semblant de me retenir. .\u moment où quelque chose de ces Durand nous a touchés, j'étais sûre que la misère viendrait tout aussitôt. Le père m'a réduite à la pauvreté... la fille me relire le dernier morceau de pain de la bouche, ça devait être. Aime-la, mon garçon, aime-la, c'est bien honorable pour toi. — Ma tante!... dit Silvestre d'un ton suppliant. — Eh! bon Dieu! qu'est-ce que ça te coûtera? reprit mademoiselle de Prosny devenue plus calme, et par conséquent plus cruelle, parce qu'elle se faisait mieux écouter... ça te coulera l'estime de tous les honnêtes gens... mais ça te débarrassera d'une vieille fille qui t'ennuie, qui te pèse, qui te coûte à nourrir... Il y a compensalion, sans compter l'amour de cette coureuse, qui prie le bon Dieu le malin et qui court le soir après les clercs de son tuteur. Va, mon garçon, va, tu es en bon chemin.
Silvestre souffrait hotriblement, mais il subissait la loi de toutes les natures vives et faibles.
Après un violent emportement, il s'était senti pris d'une sorte de lassitude soudaine, de découragement désespéré. 11 n'avait plus la force de se défendre, ni contre sa tante ni contre le hasard qui l'avait jeté dans la fausse position où il était.
Il tomba sur une chaise, appuya sa tète sur ses deux mains et murmura sourdement: — Et n'avoir pas le courage d'en finir! — Que distu?... fit la vieille. — Rien, rien; mais, je vous prie, laissez-moi; je vous le jure, je n'ai rien fait, rien dit qui puisse vous irriter. Je ne sais pourquoi mademoiselle Durand est venue ici... Je ne veux pas le savoir. Si vous l'exigez, je quitterai l'étude de M. Simon, je ferai ce que vous voudrez; mais par grâce, par pitié, je vous en supplie, laissez-moi une heure de repos. J'ai tant souffert... je souffre tant.
On dit que lorsque le tigre, poussé par le seul instinct de la destruction, s'attaque sans faim à un animal plus faible que lui, il le déchire avec fureur tant qu'il se défend; puis, couche près de sa victime vaincue, il en surveille les derniers mouvements et la frappe de sa gritfe puissante tant que la chair tressaille dans les dernières convulsions de l'agonie; puis enfin, lorsque tout mouvement a cessé, quand tout gémissement s'est éteint, la bêle fauve s'éloigne avec dédain de ce corps inerte. Il en fut de même de la méchanceté de la vieille...
— Pauvre sot, pauvre niais! dit-elle à son neveu, vaincu et abattu devant elle.
Et comme il ne répondit pas, comme il tomba tout à fait la tête sur la table, immobile et aiiéauti, elle s'en alla en levant les épaules et en disant : — • Et ça s'appelle un homme 1
VU
27 décembre 1843.
Hier c'était le jour où M. Simon avait prié M. de Bellesiar de passer chez lui.
En recevant cette invitation, le marquis se persuada que l'effet qu'il
AU JOUR LK lOlR.
avait iiroiUiitdans la soirée du réveillon avait été si complet, que son iiiari:me était une affaire faite.
Le svblème des tourbillons et des atomes croctuis qui s attrapent les uns aux autres et qui finissent par laire dis mondes, est on ne peut mieux applicable à la vie humaine. Ainsi une passion se met en mouvement, elle commence sou tourbillon, et voilà que mille circonstances qui seraient demeurées isolées sans cette passion, s'y rattacUeui; a celles-ci viennent s'en joindre d'autres qui en accrodieut d-j nouvelles, si bien qu'en peu de temps, ou plutôt selon la ra|)uliie du tourbillon, la i)lus petite aventure peut devenir une grosse liisioirc.
Pour vous prouver la justesse de celte comparaison, je vous prie Ue suivre M. de Belleslar, qui entre chez son bijoutier avant d aller au rendez-vous de M. Simon. , • n
Supposez que M. de lîellestar n'eût pas voulu épouser mademoiselle Durand; supposez que mademoiselle Durand n'eût pas lait altention a M de PÎ-osny; supposez que notre tourbillon (pii marche depuis deux jours n'eût commencé sa rapide rotation que demain, et iien de ce (lui est arrivé et de ce qui arrivera n'eût été comme cela est et comme cela sera. 11 est possible que M. de Bellestar ne lut pas entre chez son bijoutier, il est surtout très-certain que celte visite n'eût pas eu les résultats qu'elle amena. ,
M. de Belleslar venait s'informer si quelques bijoux qu il avait commandés seraient achevés pour l'échéance fatale des étrennes.
Le bijoutier, tout fier d'avoir plus que satisfait aux exigences d une telle pratique, ouvre une armoire dans laquelle il renferme les diamants et les bijoux d'un prix très-élevé. ,
Le regard de M. de Uellestar suit la recherche que le bijoutier lait de l'écrin qui lui est destiné, et ce regard rencontre tout à coup un bracelet fort simple, mais enrichi d'un brillant plus qu'ordinaire.
Ce diamant, ce bracelet, M. de Bellestar les connaît; il les a vus, il y a à peine treiite-six heures, au bras de mademoiselle Durand. Voilà qui est bizarre, étrange, inouï, peut-être se trompe-t-il.
— Pardon, dit-il à U. Léonard, monirez-nioi donc ce bracelet; il me semble très-remarquable. — Ceci? répond ^L Léonard à M. de Bellestar, sans remarquer l'air sérieux du marquis.
Celui-ci regarde, examine, et devient de plus en plus assure que c est bien là le bracelet de mademoiselle Durand.
— Ah I faille bijoutier, qui voit enfin l'attention do M. de Bellestar, c'est une belle pierre, et si c'était mieux monté... — Vous êtes chargé de la remonter?— Non... non... dit M. Léonard, occupé de l'écrin qu'il va soumettre au jugement sévcre du marquis. — Ce bijou est-il donc à vendre? — Pas le moins du monde, répond M. Léonard. Voici ce que vous m'avez commandé. — Ce bracelet n'est donc pas à vous? dit le marquis. — Malheureusemcnl non ! — Et à quidunc appartient-il ?
Le bijoutier s'aperçoit enfin de l'insistance du marquis et lépond :
— Ce n'esl pas mon secret. — U y a donc un secret? fait M. de
Belleslar. , ..,.,-.... ,
M. Léonard examine à son tour le marquis et lui dit d un ton alarme :
— Vous connaissez ce bijou?— Parfaitement I — lîh bien! s'écrie M, Léonard, je vous en supplie, veuillez garder sur ce sujet le plus profond silence. Je suis désolé; j'avais dit à ma femme de le monter dans notre aiipartement avec tous les autres bijoux qu'on m'a apportés... mais je suppose que monsieur le marquis voudra bien être discret.
M. de Bellestar pensait beaucoup; il tira enfin celle conclusion de ses profondes méditations : — Discret I dit-il, je vous promets de l'être. Mais je suis curieux, et il faut que vous me disiez comment et pourquoi ce bijou et d'autres, à ce qu'il parait, sont arrivés dans vos niains. — Je suis désolé, monsieur le marquis; mais c'est une affaire toiile particulière et dont j'ai promis de ne point parler.
M. de Belleslar se renferma encore une fois en lui-même et se Iroiiva si intrigué, si ciiiieux d'apprendre ce mystère, qu'oubliant tout à fait l'énorine dislance iiu'il y avait entre lui cl son bijoutier, il lui répondit eu cligiiaiil des yeux : — Et si je vous disais que celle affaire peut me regarder beaucoup?
M. Léonard ouvrit de grands yeux.
M. de Bellestar crut avoir trouvé quelque chose de spirituel, et, comme tous les gens qui n'en ont pas l'habitude, il se laissa aller à l'envie de le dire.
— Oui, monsieur Léonard, peut-être s'agira-t-il bientôt d'un écrin de mariage, cl peut-être ce diamant devait-il s'y trouver.
Ce fut le tour du bijoutier d'établir avec lui-même un colloque intérieur; il paraît que le résultat en fut très-excellent, car il prit un air joyeux et confidentiel cl reprit : — Eh bien 1 monsieur le marquis, je vais vous raconter comment cela s'est passé, et, si je ne me trompe, je crois que cela vous fera plaisir. — Tant mieux, fil le marquis, car, puisque j'ai commencé, je puis vous dire qu'en sortant de chez vous je vais chez M. Simon.
La confidence à faire parut assez imporlante à M. Léonard pour qu'il fit passer M. de Bellestar dans le cabinet attenant à son magasin, et voici ce qu'il raconta : — Hier, mademoiselle Durand vint chez moi; je la connais depuis son enfance, ayant été le bijoutier de sa mère et ayant fait jadis des affaires importantes avec son père.
— Un mol à ce sujet, dit M. de Bellestar, en interrompant M. Léonard, on a dit beaucoup de mauvaises choses sur ce M. DuranjJ; puisque vous l'avez connu, qu'en iieusez-vous?
Le joailler fil une légère moue clreparlit;— .M. Dur.iud avait d'assez giands capitaux; il les faisait valoir a sa manière, et ceux qui OUI cru !-e 11 ouvcr lésés ont beaucoup ciié. Mais, vous le savez, monsieur le marquis, les capitalistes, au moment où ils prêlcnl, sont des anges bienfaiteurs; puis, quand l'heure est aarivee de leur rendre ce qu'ils ont préié, ce sont des usuriers, des fripons, des voleurs; mais monsieur le marquis sait comme moi qu'il faut beaucoup rabattre de toutes ces criailleries. Donc, pour en revenir à mademoiselle Sabine..., . ,
11 semblait que l'air réjoui de M. Léonard eut rassure e marquis sur le chapitre du bracelet, car il en revint pour sa part a M. I uraiid le père • — Pardon encore, lui dit-il, quoique je sois tout à lait en dehors des sots préjugés qui font peser sur les enfants les lauies de leurs parents, je ne serais pas fâché d'être mieux inlorme relativement à M. Durand.
Cette prétention d'un marquis, fort entête de sa noblesse, à ne point partager un préjugé vulgaire, mérite d'être expliquée.
Au compte des hommes comme M. de Bellestar, la naissance n est une question importante que pour ce qu'ils appellent les gens nés; el pour parler en termes catégoriques, comme les vertus d un bouri^eois ne donnent pas à ses enfants le moindre titre à être autre chose que des bourgeois, son improbilé ne leur enlève rien.
La grande Ucbe des gens de celle sorte étant la bourgeoisie, rien ne l'efface et rien n'y ajoute, et du moment qu'un mariage noble peut couvrir la plus grande, il doit couvrir encore plus aisément les petites. , . . , „
Cependant la question du marquis semblait embarrasser cruellement le bijoutier, el il répondit : — Pour ma part , je n'ai jamais eu à me plaindre de M. Durand. — Quel genre d'affaires faisiez-vous donc avec lui? — M. Durand, indépendamment des affaires industrielles où il avait gagné sa fortune , aimait à obliger. Trompé souvent, il finit par demander des garanties. 11 lui arriva donc de faire quelquefois des avances considérables sur des dépôts de bijoux, d'argenterie, de diamants. U en résulta que, lorsqu'il avait perdu tout espoir d'être remboursé, il lallail bien qu'il .se défît de ces bijoux; alors il s'adressait à moi... el... —Je comprends, Ut M. de Bellestar. Le père de Sabine avait eu, parmi d'autres qualités, celle de prêteur sur gages. , , , . .. . ,
Malgré son dégagement sincère des vulgaires préjuges, le marquis fut peii charmé etVéloigna le plus vile possible de celte pensée, eu disant à M. Léonard: — Donc vous avez vu hier mademoiselle Sal)ine? — Oui, monsieur le marquis, je croyais (|u'elle venait faire quelques emplettes , et je m'apprêtais à lui montrer mes plus belles parures, car elle a une plus grosse fortune que ne le dit son tuieur, mais je fus très-élonnê lorsqu'elle me dit qu elle voulait me parler en particulier. Une fois dans ce cabinet, elle sortit d'un pelil sac de velours, non-seulement le bracelet que vous avez vu, mais une rivière en diamants, des boutons admirables, enfin un collier de perles, tout cela d'une beauté rare. — U faut, me dit-elle, que vous estimiez tout cela. — Pourquoi cela? lui dis-je. — Dites-moi ce que cela vaut, reprit-elle. — C'est fort difficrie, répondis-je.
Et en effet, ne sachant quel éLiii son but, et ne voulant pas Un donner des prix exagérés, j'eslimai tout cela à cinquanie mille ecus, bien que cela vaille au bas mot deux cent cinquanie mille francs. — Ahl c'est bien, me dit-elle d'un air joyeux; je craignais qu'on ne m'eût trompée sur la valeur réelle de ces bijoux.
Je ne sais pourquoi, mais c'était pour parler, plutôt ([ue pour faire une proposition sérieuse; mais je lui dis : — S'ils elaient à vendre, jo
m'engagerais à en trouver ce prix- là.
Mademoiselle Durand s'eni|)ara aussitôt de cette parole, qui m était échappée par hasard, et se hâta de me dire : — Eh bien! monsieur Léonard, vous pourrez eiicuie plus aisément me laire prêter cent mille francs sur un pareil nantissemenl? — M.idemoiselle Durand, fit le marquis tout stupéfait, venail pour emprunter cent mille trancs sur
gages I . . , , ,
L'étonnement de M. de Belleslar l'avait empêche de remarquer le sens des paroles que l'ancien complice du père Durand avait, disait-il, si innocemment laissées échapper devant la jeune fille, en ollranl de vendre cinquanie mille écus ce qui valait presque le double de celle somme.
M. Léonard s'empressa de reprendre : — A voire etonnemenl vous devez juger du mien. Comment! m'écriai-je, mademoiselle, vous voulez emprunter cent mille francs? — Il me les faut, me répomlit-elle résolument, aujourd'hui , sinon aujourd'hui . dans deux jours au plus lard. Voyez si vous pouvez faire ou me faire faire cet emprunt; si vous ne le pouvez pas, j'irai ailleurs. .
Cela devenait grave : elle pouvait aller dans une maison ou I on abusât de sa position. Vous comprenez, monsieur le marquis, il y avait de quoi la laire assassiner en plein jour dans une arricre-boutique ; c'était effroyable. . .
D'un aulre côté, je réfléchis qu'elle elait mineure, que celait une chose imiuL^sible que de la salislaire moi-même.
D'un autre cèle encore, je ne pouvais lui laire l'iiibulle de retenir ses bijoux. ■ , ■ ,•
Dans celle perplexité, je pris un moyen krme, el je lui dis: —
AU JOUR LE JOUR
Vous (levez savoir qu'une nflaire de relie importance ne se coiicUil pas en une lieiire. Je n'ai pas les cent mille francs, mais je pms les trouver, et si vous voulez me laisser les bijoux jusqu'ù demain, je pourrai vous donner une réponse certaine dans la journée. — Mais, repritcUe, |)ensez-vous que cela puisse se faire ?
Je voulais la rassurer, sans cependant lui faire de promesses que je ne voulais pas tenir, et je lui dis : — Si l'affaire est possible, vous la ferez avec moi plutôt qu'avec qui que ce soit.
Sur celle assurance, elle partit après m'avoir dit, toutefois : — Ce que je vous demande surtout, c'est le plus profond secret. — Ali . diable, fit le marquis; et c'est aujourd'liui que vous devez lui faire cette réponse ? — Oui, lit M. Léonard d'un air mystérieux et ravi ; les -ent mille francs sont là tout prêts. — Comment! reprit M. de lîel- •«.star, un homme comme vous, un bomme grave, vous avez pu prêter ies mains à une pareille folie ! — Ab ! monsieur, fil le bijoutier d'un air important, quelle idée avez-vous de ma prud'honm? Non,^ monsieur, non , je n'ai point piété les mains à celte folie , qiioiqu'à vrai dire je les aie un peu prêtées, puisque je prête les cent mille francs. C'était trop d'esprit pour le marquis, à ce qu'il paraît, car il riposta assez peu galamment :
— Je ne vous comprends pas du tout... Veuillez vous expliquer plus clairement. — Eh bien ! fit M. Léonard en appuyant sur les mots; eh bien ! mademoiselle Durand n'était pas h cent pas de la maison , que j'allais chez M. Simon lui dire ce qui venait de se passer. — Ah!... Etji. Simon a |iermis que vous lui fissiez ce prêt? — Il parait, reprit M. Léonard , que c'est une histoire... M. Simon ne s'est lias décide comme ça tout de suite, il a réfléciii; il ne voulait pas, puis il voulait, il avait l'air fort embarrassé; enfin il s'est écrié : — Faites-le, monsieur Léonard , donnez à Sabine ce qu'elle vous demande. C'est une épreuve que je veux tenter, et peut-être cela Hnira-l-il une affaire qui m'embarrasse beaucoup. — C'est extraordinaire , dit le marquis; W. Simon laisse à sa pupille faire un pareil emprunt, sans même s'étonner de la gravité de la démarche, de la singularité de l'action, indépendamment" de l'énormité de la somme ! — Il parait qu'il y a làdessous un mystêie, fit M. Léonard. — Mais plus j'y pense, plus c'est inconcevable. — T)u reste, l'afl'aire est très-régulière; j'ai passe un écrit avec M. Simon, pour que la garantie que j'ai fût valable, et pour que les bijoux pussent être retirés sans difficulté.
M. de Bellestar réfléchit longtemps. Ses confidences au bijoutier lui avaient trop rapporté pour qu'il les regrettât, mais il ne jugea pas à propos de lui faire part de ses réflexions.
M. de Bellestar quitta M. Léonard après avoir regardé ses propres bijoux avec distraclion, et les avoir acceptés avec assez de facilité pour qu'il dût être extraordinairement préoccupé.
En effet, cette découverte sonnait mal à l'oreille du marquis. Ou la démarche partait de Sabine, et c'était là un fait qui méritait d'être approfondi d'une façon complète pour un futur époux ; ou le fait partait de M. Simon, et peut-être avait-il usé de ce moyen pour trouver de l'argent pour lui-même en un pressant besoin.
Mais, dans ce cas, elle révélait une très-singulière administration des biens de sa pupille; c'était un acte qui devait faire regarder de Ijiès dans la position de M. Simon, c'était enfin un événement qui changeait les dispositions de M. de Bellestar, ou qui du moins refroidissait de beaucoup son ardeur.
Bien que la fortune du marquis fût de beaucoup plus considérable que celle de mademoiselle Durand, il avait cependant compté dans les charmes qui l'avaient séduil, les cent mille livres de rente qu'elle possédait en bonnes terres, les capitaux placés sur l'Elat et jusqu'à ces joyaux dont l'existence était connue aussi bien que l'origine. La beauté, la grâce, la supériorité de Sabine avaient eu une assez large part dans l'esprit du marquis, sans qu'il voulût l'accroître, et il pensa que quelle que fût la fortune qu'on lui apportât, et quelle que fût la sienne, elles ne suffiraient pas à une femme qui procédait par caprices de cent mille francs.
Le marquis examina le fait qu'il venait d'apprendre sous tous ses aspects, sans pouvoir lui donner une explication plausible, et il arriva chez M. Simon tout cuirassé de mauvaise humeur et de défiance.
Lorsque le marquis entra chez l'avoué, il s'était fait d'avance un plan très-habilement conçu, vu sa grande simplicité.
Ce plan eût pu faire croire que le marquis était un homme d'esprit, car il consistait à garder un silence à peu près complet, et à laisser parler M. Simon.
D'ordinaire, les sots comptent plus sur ce qu'ils diront que sur ce que diront les autres.
Or, comme nous sommes à peu près assurés que le marquis de Bellestar manque de ce qu'on appelle préciféraenl de l'esprit, en prenant ce mot dans son sens absolu, il faut reconnaître qu'il avait à un degré supérieur ce qu'on appelle l'esprit des affaires.
Pour atteindre son but, il se composa un visage satisfait, et fit étalage de son empressement devant les clercs de l'étude, quand il dAnanda M. Simon.
On introduisit immédiatement le marquis dans le cabinet de l'avoue.
Comme la blonde \ énus qui l:iis-,iii après elle un parfum enivrant dans l'eau qu'elle avait traversée, ou comme un renard qui a empeste de .«es faure.t exhalaisons le fourré où il a passé, le manjuis laissa après lui je ne sais quelle odeur de ridicule qui excita la verve de tous les clercs de l'élude. Ils se mirent ù la piste des causes de sa ven.ue.
Eiailce un procès?
Le marquis en avait avec beaucoup de ses fermiers, avec quelquesuns des locataires de ses maisons, et avec bon nombre des entreprises où il était intéressé. Mais, comme tous ses procès étaient à jour, on commença à supposer qu'il venait pour quelque afl'aire d'un nouveau genre.
Silvestre entendait de son cabinet le babillage des dures, et les laissait volontiers cribler M. de Bellestar de leurs moqueries.
Si généreux qu'on soit, on n'est jamais fâché d'entendre médire de l'homme qu'on déteste.
D'ailleurs, Silvestre était plus préoccupé que personne de 1 arrivée de M. de Bellestar, et il ne songeait guère en ce moment à la bonne tenue de l'étude. Les anecdotes de toute espèce sur l'avarice du marquis couraient d'un pupitre à l'autre, lorsque tout à coup la voix glapissante de Uadinot vint interrompre les mille suppositions qui se croisaient dans l'air.
— Vous êtes tous des...
(Cette phrase voulait dire : Vous êtes des imbéciles.)
— Je sais, moi, pourquoi le marquis en question pose dans ce moment-ci chez le patron. —Tu sais cela, toi? Est-ce que le marquis t'a demandé conseil"?— Il m'a confié l'affaire. — A loi? — A moi, et ça pas plus tard qu'il y a deux jours. — Où ça? — Chez le patron, à souper. — Il ne t'a pas parlé! — Possible, dit Radinol, attendu qu'il a eu toujours la bouche pleine; je n'en suis pas nmins dans sa confidence. — Est-ce qu'il a envie de l'acheter une élude? lui dit l'un. — Ce n'est pas pour ça, dit un autre; il lui a offert une charge de iiioom, et il est venu chez le patron prendre des renseignements pour savoir comment Radinot cire les bottes. — Eh! Radinol, crin l'un d'eux, veux-tu que je te donne un certificat sur la manière distinguée dont tu achètes les pommes cuites et le fromage de Brie?
Le jeune clerc laissa pleuvoir sur lui, pendant quelques minutes, un déluge de semblables quolibets, et comme la riposte ne lui manquait pas d'ordinaire, il fallait qu'il fût bien sûr de l'effet foudroyant de sa nouvelle pour se laisser ainsi accabler.
Enfin la curiosité l'emporta, et l'on cessa les plaisanteries pour dire de tous côtés: — Allons, Radinot, voyons, qu'as-tu découvert? — Moi! fit Radinol, rien du tout... rien du tout.
Ce fut une immense acclamation de mépris contre Radinol, acclamation qui fut calmée par un: « Messieurs! messieurs! » sorti du cabinet de Silvestre.
En ce moment, Radinot glissa sa tête sur son pupitre comme un serpent, et dit à voix basse, mais cependant de manière à être entendu de ses camarades : — En voilà un qui sait aussi bien que moi pourquoi le marquis vient par ici traîner ses bottes vernies, et je pane deux sous contre un milliard que ça ne l'amuse pas autant que moi.— Voyons, finiras-tu? De quoi s'agit-il ? — 11 s'agit, reprit Radinot en baissant encore la voix, que le client qui est là dedans a envie de marquiser la pupille du patron.
Radinot fut généralement hué.
Le peu de succès qu'il obtint lui fit assez oublier sa prudence pour qu'il élevât la voix plus qu'il ne le devait, et il dit assez haut pour que ses paroles arrivassent jusqu'à l'oreille de Silvestre :— Je parie une de Bordeaux que, si elle le veut, mademoiselle Durand sera dans un mois marquise de Bellestar. — Si elle le veut est joli, dit quelqu'un. — Que oui qu'elle le voudrait si on le lui offrait. — C'est ce qui te trompe, reprit Radinot, elle trouve le marquis bête comme un chou. — Elle te l'a conté, sans doute! dit-on à Kadinot. — Pardieu! je crois bien, reprit un autre, elle est tombée amoureuse de Radinot. Les plaisanteries allaient continuer surce chapitre, lorsque Silvestre entra dans l'étude. , , , ,,
Tout le monde se tut, et Silvestre dit d'un ton fort severe : — Messieurs, je crois devoir vous prévenir que si une plaisanterie pareille à celle que vous venez de faire recommençjit dans l'étude, je serais forcé d'en avertir M. Simon, et vous savez tous comment il s'y prendrait pour qu'elle ne se renouvelât plus.
Tout le monde avait baissé la tête sur son papier, excepte Radinot, qui examinait Silvestre en dessous.
Le jeune drôle avait remarqué l'altération de la voix du maitreclerc, et il put voir avec quelle peine de Prosny maîlrisait son émotion. .
Aussi raurmura-t-il, au moment où Silvestre retournait à sa place : — Toi, lu fais ton malin, mais je le connais, val
Cependant, tandis que ceci se passait à l'étude, voici ce qui se passait dans le cabinet de M. Simon : — Je me rends avec empressemenl a votre invitation, lui avait dit le marquis, et je suis on ne peut plus désireux d'apprendre en quoi je puis vous être agréable. — Monsieur de Belleslar, lui dit l'avoué, ce n'est pas un service, mais une explicalion que j'ai à vous demander. — De quoi s'agit-il? repartit le mar-
AU JOUR LE JOUR
quis en prenant !a pnsliiro d'un lionime prêt à écouler re qu'on a à lui dire.-.- VM bien! dit M. Simon, ré|ion(lez-moi franchement: ai-je bien compris l'intention qui vous a fait désirer d'èire invité ii mon moilcste rev. illon, en supposant (|uc vous y veniez pour voir plus particulièrement mademoiselle Durand? — Je ne dis pas non, repondit le marquis. — Eh bien! reprit l'avoué, qu'en pensez-vous? — Je pense que mademoi.selIe Durand est fort belle, fort spirituelle, fort bonne musicienne et qu'elle danse à ravir.
Celle réponse , faite d'un ton dégagé, désorienta M. Simon, qui croyait au marquis une véritable passion pour Sabine.
i;t comme il ne voulait point avoir l'air de la jeter à la tête de qui que ce fût, il répondit à M. de Belleslar : — En ce cas, monsieur le marquis, j'ai mille millions de pardons à vous demander de vous avoir déraimé.
A son tour, le marquis fut embarrassé de l'espèce de congé qu on lui donnait si lestement, et il repliipia : — Mais vous aviez probablement quelque autre chose à me di'iniiiider que mon opinion sur le compte de mademoiselle Durand?— Pas autre chose, lui dit l'avoué, et je ne vois pas la nécessité de jouer au fin entre nous; j'avais cru remarquer cet été que ma pupille vous plaisait. Eu in.sistanl pour venir k notre réunion d'avant-hier, vous m'avez fort clairement laissé voir vos intentions. D'après le ton dont vous venez de me parler de Sabine, il me parait que la rencontre de dimanche a modifie ces intentions, il est donciuulile d'en parler plus longtemps. — Diablel lit le marquis, comme vous y allez, monsieur Simon! Le mariage est une affaire trop sérieuse pour la conduire avec cette rapidité, et quoique vous ayez Lien jusé de mes sentiments pour mademoiselle Durand, je vous assure que je voudrais cire plus instruit que je ne le suis de sou caractère, de ses goûts, de ses habitudes, de...
Ici le marquis s'arrêta.
— De quoi donc? liU'avoué, qui remorquait l'affectation avec laquelle HL de Bellestar avait prononcé ces dernières paroles. — De ses actions, s'il faut vous le dire, repartit le marquis. — Comment, de ses actions? lit l'avoué d'un ton presque lâché. — Je les crois toutes Innocentes, reprit le marquis de Bellestar; mais peut-être ne sont-elles pas toutes accompagnées de celle réserve qui esl une des vertus les plus nécessaires dans le monde où elle serait appelée ii vivre. — 'foutes les actions de ma pu|iille, monsieur le marquis , dit vivement M. Simon, sonl irréprochables. — Toutes? du linement .M. de Bellesia,.. Je vous avoue que je ne vous comprends pas, monsieur ; le doute que me semblent exprimer vos paroles m'autorise à vous demander une explication formelle à ce sujet. — Je croyais que vous n'en aviez pas besoin, reprit le marquis.
Ceci fut dit d'un ton qui s'adiessiit plus directement à M. Simon, et semblait l'accuser de ne pas dire tout ce qu'il savait.
Notre avoué ne put penser qu'une démarche faite la veille par sa puiiille eût pu déjà venir à la connaissance du marquis; il craignit une imprudence de Sabine, une action échappée à sa surveillance, et, tout alarme de cette idée, il dit assez vivement au marquis : — Monsieur, je reponds avec franchise à qui m'interroge de même. Après ce que vous venez de dire, vous me devez, pour ma pupille et pour moi, de vous expliquer clairement. Dans les esprits mal faits, les intentions prennent un mauvais sens, comme la matière qu'on verse dans un moule mal tourné.
La vivacité de .\L Simon fit croire au marquis que le tuteur, avait peur: il ne s'arrêta plus à l'histoire des cenl mille Iraucs du bijoutier Léonard; mais il s'imagina que toute la gestion de W. Simon n'avait pas été ce qu'elle devait être.
Etonné de la demande qu'on lui faisait d'une réponse catégorique relativement à Sabine, sa défiance naturelle, jointe à sa fatuité, lui fit croire qu'on avait hâte de |)ioliter de sa passion iioiir la lui faire épouser, et le marquis se tint encore plus serré qu'il n'avait résolu de l'être. Il répondit donc, après un instant de silence : — \ous comprenez, monsieur Simon , que je n'ai point de quesiion il vous faire. Sur quoi pouriais-je vous interroger?... Sur les iiualites de mademoiselle Durand? je la crois douée de toutes les vertus ; sur la position de sa fortune? je la crois excellente et régulière, puisque sa fortune a été dans vos mains
M. Simon ne pouvait plus douter qu'une circonstance qu'il ne pouvait s'expliquer avait complètement change les sonlimenls du M. de lîellislar, et il lui dit avec une certaine hauteur : — Monsieur le marquis, je m'altciidais à plus de lovante dans voire réponse. — .Monsieur Simon! fil le marquis d'un air "indigne. — Monsieur ie marquis, reprit r.iNoue, il esl inutile de pousser plus loin cet entretien. Je vous répelerai encore ce que je vous ai dit : « A une quesiion franchement faite, je lepondb rranchemenl... à des paroles dont le sens m'échappe, qnoiipic l'en comprenne la malveillance, je n'ai rien à répondre. » — Comme il voui plair.i, muiisieur, diile maniuis a\ec. empuriemeiit ; je souhaite que vous trouviez pour mademoiselle Durand un mari qui soil moins exigeant que moi.
M. Simon iiàlii de colère, et reprit aussitôt: — Monsieur de Bellestar, voilà dix an.s que j'ai l'honneur d'élre chargé de vos aff.iires, je désire que vous trouviez quelqu'un qui les fasse plus loyalement ipiemoi. Le marquis sentit qu il avait ele par trop loin, et il voulut ramener un peu M. Simon.
— En vérité, dit-il, je n? sais ce que vous voulez dire.
La figure de M. Simon monlrail suffisamment qu'il lui fallait (ouïe la force de sa volonté pour ne pas procéder d'une manière plus directe à sa rupture avec le marquis.
A ce moment, et comme .s'il eût voulu ajouter, par la présente d'un tiers , au pouvoir de la contrainte qu'il s'imposait , il ouvrit la |)urle de son cabinet cl appela Silvcstre.
Celui-ci enlra.
L'accent altéré de la voix de M. Simon, la pâleur de son visage étonnèrent Silvcstre, et, dans le inemier moment, il se crut la c;iuse de celte colère, comme si son patron avait deviné la colère qu'il ressentait lui-même de la présence de M. de Bellestar, comme si loules les agitations que lui donnait la pensée de Sabine avaient été révélées à son tuteur.
Mais Silvestre ne garda pas longtemps celte appréhension, lorsque M. Simon lui dit avec une vivacité qui n'avait rien de fâcheux pour lui : — Monsieur de Prosnv, vous ferez mettre en ordre tous les dossiers concernant les affaire's de \1. de Belleslar, et vous les tiendrez à la disposition de celui de mes confrères qu'il lui plaira de vous désigner. — Il suffit, monsieur, répondit Silvestre.
Le marquis comprit alors tout à fait qu'il, avait trés-follcnienl joué le rôle de finesse <iu'il s'était tracé; et, dans l'espoir de réparer sa maladresse , il ne quitta point la place près de la cheminée de M. Simon.
Celui-ci, croyant que le marquis ne comprenait pas suffisamment qu'il n'avait plus qu'à se retirer, dit tout haut à Silvestre : — Est-ce qu'il n'y a pas là quelqu'un qui m'attend? — Pardon, fil Silvestre, il y a là M. Léonard, le bijoutier, qui désire vous parler. — Ahl c'est M. Léonard I s'écria le marquis.
M. Simon, à cette exclamation, se tourna vers M. de Belleslar, el son regard lui demanda sans doute en quoi l'arrivée de M. Léonard pouvait le frapper à ce point, car le marquis s'inclina, et se décidant à aborder enfin la quesiion, il dit d'un air mystérieux : — Je sors de cliez lui, monsieur Simon.
C'tle parole arrêta M. Simon.
11 ne douta plus de l'indiscrétion du bijoutier, et s'expliqua par conséquent les réticences de M. de Bellestar. En effet, la démarche de Sabine était assez extraordinaire pour alarmer un hoinnic moins susceptible que le marquis, el du moment qu'il en était informé, une explication devenait indispensable.
— Priez M. Léonard de m'atlendre, dit tristement M. Simon, je suis à lui dans quelques minutes.
Silvestre se relira, elle tut'ur revint près du marquis, qui, celle fois, alla au-devant de la quesiion qui lui allait eue faite.
— Oui, monsieur Simon , je sors de chez M. Léonard, et je dois vous dire comment j'ai appris ce que mademoiselle Durand était allée faire; chez lui.
Comme on se l'imagine aisément, le marquis se gaida bien de dire à M. Simon la inauvai'se part qu'il lui avait laite dans son esprit relalivement à ce singulier emprunt, et pour excuser ses insinuaiions, il lui dit qu'il availd'abord cherché à savoir si vérilablcmenl .M.Simon en avait ele averti, persuadé que M. Léonard l'avait trompé sur ce chapitre.
— Tout ce que vous a dil M. Léonard, répondit M. Simon, '-si exactement vrai. Il m'a averti de la démarche de S.ibine, el j'ai aulorisé M. Léonard à faire ce qu'elle lui avait demande. L'heure esl arrivée où elle attend la réponse de M. Léonard. 11 (aul qu il la lui apporte ou le but que je me propose sera manqué.
-M. Simon appela le bijoutier, qui parut peu surpris de voir M. de Bi;lleslar dans le cabinet de l'avoué.
— Allez chez mademoiselle Durand, lui dit M. Simon ; remettez-lui la somme qu'elle vous a dein.indet', el n'oubliez pas (pie, ni moi ni personne, nous ne devons rien savoir vis-à-vis d'elle de celle affaire.
Le bijoutier sortit, el M. Suinni dit au marquis : — Le hasard me force à une exiilicalion qui m'esl nenihle à plus d'un litre el pour plus d'une personne, et j'avoue que j'aurais paye de ces cent mille francs le pouvoir de m'en dispenser. — De quoi s'agit il? dit le marquis d'un air fort étonné. — Veuillez m'écouter, el vous compiendrez peut-être comment ma générosité esl moindre que vous ne le pensez. Du reste, monsieur le marquis, je ne vous presse plus de me répondre relalivement à vos intentions vis-à-vis de ma pupille. Quelles qu'elles soient, je liens à vous dunner une explication que vous eussiez dû |icnt-étre me demander plus franchement. Je parle à un homme dhoiinenr, el j'aime à croire (piaucune des paroles que je vais dire ne sera répétée par lui.
iM. de Bellestar le promit, el M. Simon commença son récit.
M. Simon raconta d'abord à M. de Belleslar comment .M de Prosny le père avait confie toute sa lortnne et celle de sa .soeur à M. Durand, el comment celui-ci l'en avait dépouillé.
Ce sujet était assez peu agréable pour les oreilles d'un futur, et le marquis approuva silencieiisemenl la rapidité avec laquelle le tuteur passa à d'autres ( onsideratio'is. Celles-ci eurent cipporl à ce que
AU JOUR LE JOUn.
nous avons (Wj4 dit des sonCmients élevés de mademoiselle Durand sur lr!> devoirs di: la probilé.
M. Simon lil à ce sujel un éloge de Saliinc, qui louclia le marquis beancou|) moins que le luleiir ne l'cftt voulu. Puis enfin il arriva à ee qui avait eu lieu entre Silvestre el sa pupille, et il déclara à M. de Bellestar qu'il ne faisait aneun doute que la somme empruntée par Saliiue ne lût destinée ^ de Prosny.
Celte déi laration ne dérida point le fuhir. M. Simon comprenait parfaitement le caleul qui se faisait dans l'esprit du marquis.
— En effet, se disait celui-ci, si celle manie de restitution s'empare de mademoiselle Durand, d'après ce que je sais de l'origine de sa fortune, il se pourrait bien que, tout compte fait, il ne lui en restât que bien peu dans les mains.
M. Simon alla au-devant de celle fâcheuse appréliension , et dit à M. de Bellestar : — Je suppose, monsieur le marquis, qu'au lieu de marier ma pupille aujourd'hui ou dans un mois, je l'eusse mariée il y a deux mois, assurément elle n'eût pas osé faire, sans la volonté de sou mari, ce qu'elle a f-iit aujourd'hui sans la volonté de son tuteur. Elle eût considéré sa fortune comme celle de son éiioux, el n'en eût point disposé à son insu.
Je sais iiarfaiteraent qu'elle a fait aujourd'hui plus qu'elle ne pouvait et qu'elle ne devait, et qu'un mot de moi l'eût complètement arrêtée. Mais voici ce qui m'a poussé à la laisser agir:
Si j'avais empêché Sabine de suivre la généreuse inspiration de son cœur, elle eût obéi sans récriminations, mais elle n'eût pas abandonné son projet; elle eût attendu du temps le moment où elle aurait pu l'accomplir, sans avoir à demander l'autorisation de personne.
Qui sait, à cette époque où elle eût été libre, jusqu'où eût pu aller sa générosité? Qui sait le parti que ceriaines sens auraient pu vouloir en tirer? En la laissant faire aujourd'hui, je satisfais assez largement à un noble mouvement de son cœur pour qu'elle ne cherche pas à aller plus loin. Je gagne un mois, deux mois peut-être.
D'ici là, je puis la marier, et je la replace sous une tutelle qui ne lui pernietira pas d'ajourner l'accomplissement de ses desseins, car elle n'aura pas l'espoir d'en être affranchie dans un délai donvié, comme de la mienne.
En présence de nouveaux intérêts, d'affections plus tendres, elle écoutera des raisons qui seront d'autant plus fortes que les obligations qu'elle aura pour ainsi dire prises par son mariage vis-à-vis de celui qu'elle aura épousé lui paraîtront sacrées.
Du moment où M. Simon était entré dans un ordre de considérations propres à éloigner le danger d'une générosité ruineuse, le visage de M. de Bellestar avait peu à peu perdu l'expression soucieuse qui le lenait immobile, un sourire aimable errait sur ses lèvres, et il dit à M. Simon : — Vous avez parfaitement bien fait, et...
M. Simon, voulant profiter de celte bonne disposilion, acheva sa victoire, en ajoutant : — Et lorsque je vous disais que j'aurais payé ries cent mille francs que Sabine a demandés à M. Léoiuird le droit de n'avoir à donner celte explication à personne, voici pourquoi j'elais moins généreux que vous ne le pensez. Ma fortune est considérable, je n'ai point d'enfanls, et je compte faire à Prosny un sort digne de sou méiile. Plus lard, quand il srjngera à s'établir, je ferai mieux pour lui que Sabine elle-même ne veut faire. Par conséquent, il ne me sera nullement pénible de me rliarger du saciifice qu'elle s'est imposé, lorsque j'aurai à rendre compte à son mari de la gestion des biens et des revenus de mademoiselle Durand... — Ce compte est tout fait, dit M. de Bellestar d'un air joyeux et ravi; il est fait et reçu, si c'est à moi que vous devez le rendre. — Comment, monsieur le marquis? dit l'avoué. — Je vous demande forniellcment la main de voire pupille; el quant à l'affaire des cent mille francs, je m'en charge... si ma demande est agréée. — Pardon, monsieur le marquis, dit l'avoué ; Silv<*trea le cœur fier; et d'un homme qui lui est étranger... — Mademoiselle Durand gardera le mérite de sa bonne action, de quelque manière qu'elle veuille la Jaiie... et M. de Prosny ignorera parfaitemeni que j'en aie été jama'ib informé. — Quel est donc votre dessein? — Si je vous répondais, comme votre pupille, que c'est une surprise que je vous garde pour vos élreiines, vous n'accepleriez peut-être pas ma réponse. Toutefois, je ne vous dirai ce dessein que si je sui« assiiriî que mademoiselle Durand veut bien agréer ma recherche. Ce qi:i seiail, ajouta le maïquis d'un visage qui ^e iVIieitail lui-même de !un heureuse idée, ce qui serait, je le crois, d'assez bon goût de la pari d'un futur accepté, deviendrait tout à fait inconvenant de la part d'un étranger... ce serait même impossible. Veuillez donc prendre ma cause on main, el pardonnez-moi d'avoir eu quelque hésitation. Il n'y a que les rreurs bien épris qui s'alarment aisément.
Les bonnes dispositions de M. dé Bellestar étaient trop à laconvenauce de M. Simon pour que celui-ci n'acceptât pas tout ce que le marquis eoin|)iait faire de gracieux.
— Nous re|)aiieronsde tout cela, dit M. Simon; c'est après-demain la fêle de Sabine: je ernis que vous devez l'ignorer; mais vous nous trouverez le soir en famille.
le marquis sortit radieux.
Le marquis de Bellestar venait de découvrir le moyen de faire à la fois une lionne action, une chose élégante, un de ces coups de théâtre f\ui emporient d'assaut le cœur des jeunes filles, el la nouviuu.é de
son invention le charmait au point qu'il ne loucliail pas ft la terre.
Il fut cependant imniédialement rappelé à d'aulres p.nsées, lor,çqu'en traversant le cabinet de Silvesire celui-ci l'arrêta pour lui dire : — Monsieur de Bellestar a-t-il fait choix de la personne à qui je dois remettre tous ses papiers? — Balil fil le marquis, qui lomba du septième ciel, où il seglorifi;iit; ah! c'est bien. Gardez tout cela, mon cher monsieur ; tout est' arrangé. — Ah I dit Silvesire, à qui celte nouvelle, aussi bien que le ton dont elle lui était dite, parurent déplaire souverainement, vous gardez M. Simon pour avoué? — Il eùl été plus juste de dire, mon cher monsieur, que M. Simon me garde parmi ses clients. Quoi qu'il en soit, mes affaires sont arrangées; et qui sait si les vôtres ne s'en trouveront pas bien? — Que voulez-vous dire ? fit Silvesire d'un ton sec. — Bien... Adieu, mou cher monsieur, adieu !
M. de Bellestar quitta l'élude, et de Prosny reitrit sa place en disant : — Allons, il est probable que ce mariage se ferai
Puis il se mit à écrire; et tandis que sa plume écrivait ces phrases toutes faites que sa main savait, pour ainsi dire, par cœur, il murmurait sourdement : — 0 misère! misère 1 être pauvre à ce point!
Et comme il écrivait toujours, sa plume rencontra une larme tombée de ses yeux; l'encre s'épandit sur le papier, ce qui donna lieu ù Radinot, chargé de copier le travail de Silvestre, de dire comme Bridoison : — Tiens! i-i-il y a-a un un pà-à-âté; 0-on ne-e sai-ait pa-as ce-e que c'est.
Huit heures du matin.
Je n'ai encore pu rien savoir de ce qui s'est passé dans la journée d'hier.
Dix heures.
Madame Simon et Sabine sont sorties hier 27, vers midi.
Elles sont allées dans vingt magasins différents; Sabine paraissait fort gaie el s'occupait beaucoup de ses achats.
Mon espion, voyant que partout c'était à peu près la même chose, a abandonné ces daines au moment où elles entraient à la Fille de Paris, vers cinq heures du soir.
Il accourut à l'élude de M. Simon pour savoir ce qu'était devenu Silvesire.
Il avait quitté son cabinet une demi-heure avant l'arrivée de mon homme; mais il n'avait point pris le chemin de sa maison.
Je commence à croire que tout nouvel événement est ajourne jusqu'au !■=' janvier.
Midi.
Grande victoire I mon cher Armand, on me remet à l'instant la lettre ci-jointe, qui a été soustraite pour mon comple à mademoiselle Aurélie de' S..., à qui elle est adressée. Vous pouvez la publier; je prends toute la responsabilité de celte violation du secrel des correspondances.