LETTRE VOLÉE
27 décembre 1843, onze heures du soir.
Je l'écris, ma chère Aurélie, pour beaucoup de choses dont je ne veux p:i« oublier la plus imporlanle ; c'est pour cela que je vais le la dire avant d'entamer le chapitre des frivolités.
Nous nous aimons trop pour ne pas être un peu comme les amoureux qui, à ce qu'on prétend, se disent tout , exce|ité ce qu'ils ont à se dire, si bien qu'il faut qu'ils recommencent le lendemain et tous les jours!...
Sais-tu cela, toi?
Je le crois : tu deviens trop discrète pour n'avoir pas beaucoup de clioses à me confier.
Je vais donc te montrer l'exemple : car, je ne sais, j'ai besoin de parler à quelqu'un qui m'aime, et tu m'aimes, n'est-ce pas? Mou Oien, si tu ne m'aimais pas, je serais bien seule aujourd'hui.
Il m'est arrivé tant de choses, el j'ai b -sûin de conseils, de bons conseils.
(Jnmme je te l'ai dit hier, j'avais promis à ma tulricede passer toute ma journée avec elle à courir les magasins.
J'avais fait demander de l'argent a mon luleur, car je ne veux pas loucher à mes cent mille francs, il me les faut tout entiers; el d'ailleurs, si j'avais montré que j'étais riche, on m'aurait demandé il'ou me venait ma fortune.
Mon tuteur entra donc chez moi ce matin et posa quaire rouleaux d'or sur ma table en me disant : — Est-ce assez?
Le ton grave et doux dont il me dit cela me fit peur.
Je me rappelai qu'autrefois il arrivait avec quelques louis et en criant d'un ion grondeur ; — Il faut encore de l'argi-nl à ci'tte petite l'Me... Vous n'.i\ez point d'ordre, mademoiselle; vous êtes une petite t': ■irii^i^'re. C'est la dernière fois que je satisfais vos capn<'es.
AU JOUR LE JOUR
Cela se pass;\il en.orede même ratinée ilernifcrf, elje me rappelai avccquelles joyeuses colères je lui reprochais son avance, comment je lui arrachais, louis à louis, dix fois la valeur de ce qu il m apporlaii.
Je le priais, je pleurais, je le menaçais, il riait... je me mettais en fureur... j'allais jusqu'à lui voler sa bourse. .
Nous nous batlions presque, et cela linissail par nous faire nie tous deux, lui comme un enlant que j'étais, moi, comme il me semble que
''^Je ne puis "expliquer, ma clière Aufélic, l'effet que le mot et l'accent de mon tuteur ont produit sur moi. C'est comme s il avait pane aune femme maitiesse d'elle-même.
— Est-ce assezV in'a-t-il dit. 11 m'eût donc donne davantage, si je le lui avais demandé; et puis il ne discutait pas l'emploi que je voulais faire de cet argent, il m'en laissait pour ainsi dire la responsabilité.
Comme nous sommes bizarres, nous autres femmes! J'étais, il faut le dire, fort peu disposée à recourir à toutes mes petites ruses d'autrefois pour obtenir ce que je voulais, j'étais impatiente d'avance du sermon consacré que j'allais recevoir, et voilà cependant que parce que tout est arrivé comme j'aurais désiré que cela arrivât, voilà que j'en ai été étonnée.
C'est un senlinienl bien étrange, n'est-ce pas ?
KhbienI quand cette bonne gronderie de mon tuteur m'a manqué, il a voulu me faire comprendre que j'étaij libre; mais il m'a semblé qu'il me disait :
— Allez, vous êtes seule.
M. Simon s'est aperçu de la tristesse soudaine qui s'est emparée de moi, et m'a alors demandé ceque j'avais; je lui ai répondu que je n'avais rien.
Je ne pouvais pas lui dire tout de suite que j'étais fâchée parcequ'il ne me grondait pas. Il y a un an, il m'eiit tourmentée jusqu'à ce que je lui eusse avoué la vérité.
Ce matin, il n'a pas insisté; il m'a laissée avec ma tristesse, sans s'en inquiéter davantage. J'ai trouvé cela bien mal.
N'est- il pas vrai
nesi-ll |)as vrui „ , .. .. i\ 1 !■ , )
nue, s'il avait quelque reproche à me faire, il eût dû me le due.' J'étais si chagrine que j'ai été sur le point de lui dcmanclerce que l'avais fait de mal; mais la femme de chambre de madame Simon est venue m'avertir qu'elle était prêle, et c'est seulement alors que mon tuteur m'a dit : —Je voulais avoir un entretien sérieux avec loi, mais il est Irop tard maintenant...
Je voulais l'eiilendie tout de suite.
Fnfant curieuse et volontaire... me dit-il doucement. — OUI me suis-ie écriée les larmes aux veux, non, ce n'est pas cela, ce n est pas la curiosité; mais vous avez l'air fàdié, vous m'en voulez peut-être... et je ne veux pas que vous soie/, fâché... je ne veux pas que vous m en
'^Je n'avais jamais vu mon tuteur si ému, si attendri; il me prit les deux mains me regarda un moment avec une sc-ne de eoiuplaisaiu e mélancolifiue, puis 11 m'embrassa avec une siniiulu're effusion, en me disant • --Oh', je voudrais (lue tu lasses ma lille!
Il sortit aussitôt, sans répondre i^ sa femme qui entrait, et qui fut toute surprise de notre émotion à tous les deux.
Elle medemanda ce qui s'était passe; je le lui racontai, et ce qui me parut étrange, elle devint triste à son tour, et lorsque je ui reoélai le dernier mol de son mari, je fus bien étonnée de 1 entendre dire avec une sorte d'amertume : - Et moi, aussi, je le voudrais pour lui iwur moi... et pour toi aussi, ma pauvre enfant. — Mais que s'est-il donc passé? m'écriai-je; qu'y a-t-il? - fou '"1"'^ 'e 1« f'"; Sabine répondit madame Simon ; il ne veut pas que ce soit moi qui fen parle, et je veux que lu apprennes, par mon exemple que la première coiùlilion du mariage est de savoir obéir à une volonté juste et convenable... .;.pendant, reprit madame Simon, iln^y a nen juid^^^
dire encore une chose, c'est que si la tristesse de M- Simon vient de loi . ce n'est pas toi, à vrai dire, qui en es la cause. — Je ne vous comprends pas du tout, dis-je à ma lulriee.
Elle prit vivement .son manchon, ses gants, et me dit : — Et si je voulais me faire comprendre, je l'en dirais plus que je ne dois. .Mlons, dépêchons-nous...
laisse là ton argent, nous nous ferons apporter tout ce que nous achèterons, et si tu n'es pas assez riche, je le prêterai.
F,lle quitta ma chambre sans attendre ma réponse, et m'appela de loin. Quand je la rejoignis, je vis qu'elle venait d'essuyer quelques larmes.
J 'liais afircusement iiiquièle.el si je n'avais elé assurée de la disciétion de ^E Eéonard, j'aurais cru que mon , tuteur était instruit de ce que j'avais fait. Mais je le connais, il n'est p.is homme à garder sur son coeur le blâme (pio pourrait lui parailrc mériter celte action...
Il m'eat déjà grondée et pardonné, s'il la savait.
Il y avait quelque chose de plus , et surtout quelque chose de Irês-difféienl.
Je ne dis rien à madame Simon, m:ds elle lui mon inquiétude dans mes yeux, et elle médit- — Je l'en prie, ne m'interroge pas, je ne pourrais rien te dire et lu me ferais mal. — Tout ce que vous avez voulu pour moi, lui dis-je, a été si bon, que j'attendrai... Mais soyez sûre que quoi qu'il faille faire pour vous sauver du «l'aS'''n-.. - Voyons, reprit madame Simon, je ne veux pas t entendre parler comme ça ; allons-nous-en. ,. ^ , . „,„„!••,
Puis elle reprit en descendant l'escalier et en affectant une gai.'le hors de sa nature : „ ^,. ,, i, r-, i, ,,.,
— Allons faire des folies, allons ruiner M. Simon... ça le tacli.i.i
un peu et ça nous distraira.
J'étais bien triste cependant.
Madame Simon me parla de mille choses, et d abord de toutes ,cs emplettes que je devais faire pour vous toutes, el pour vous d abord, la belle Amélie, el ce que je t'ai acheté est presque aussi joli -lue loi . tu veir.is . car m;ulame Simon t'aime bien, et elle n était jamais conlenie de ce que je ledestinais; je lui en savais bon gre, mais je ne sas pourquoi, en pensant à loi , le mot de mon tuteur me revendu
Mademoiselle de Prosny avait pris le bras de son neveu — Page 7.
Paris. — Tvp. Jo V ll.Muloy Dupi,-, , !u' Sl-l.ou,s, <6, a
AU JOUR UL JOl'R.
sans cesse m civm. ol jo nie disais : — Oh! je voudrais bien qu'elle rot mn sœiii'!
iMa elièie Atiii'lie, ma sœur, car tu es ma sœur d'àme.et de coeur, pourquoi donc éprouvé-je aujourd'hui ce hesoia d'aimer à un tilre sacré?
Pourquoi désiré-je qu'il y eût un lien de sang entre nous? Est-ce que je doute de mon amitié on de la tienne? non certes.
Mais je ne puis te le dire mieux ; il me semblait que j'avais les lèvres pleines des mois de frère, de sœur, de mère, et que j'aurais béni le ciel qui m'eût montre dans la rue un mendiant à ;;ui j'aurais eu le droit de le dire.
Mais je redeviens iiisie en l'écrivant comme je l'éluis e;' quitiant la maison, et 11 faut bien te dire que je ne l'élais plus après l'avoir quittée : madame Simon avait été si bonne, elle avait si bien arrange ma petite soirée...
Eh 1 mon Dieu ! que j'avais raison , nous v voilà ; c'est prec sèment pour cette soik que j'avais coninum ma lettre, et comme fuiit lesamoureuxficequ on prétend), je tai par e de tout autre chose
Du reste, lu \ veriis quelqu'un (je lispeie du moins, carilm ipm mis) , quelqu un dont la présence t étonner i beaucoup api es ce que je t'ai raconte hiei so^i
Mais c'est si singulièrement arrive qu \\ faut que je te di^t commentcelas estfiii en vérité, je ne pnu\ iis lias faire autiement, tu en jugeras toi même et cependant (ipen dant.. .cependant ^h mon Dieu! qu on est embarrassé quand ou veut bien faiieles bon lies choses !
Madame Simon a eu l'air fâché, puis C( ntent, puis refache puis reconletU.
(Il y trois ans, cl mol m'eût valu, i h classe, soixante i m gées de points de 1 1pisserie sur U fond du fauteuil à la \olliiit que mademoiselle H) 1 cinihe, notre sous m n tresse, brodait iioui jC ne sais qui >ouj avons été hoinhlement méchantes pour celte pauvre fille, j'ai appris que c'était pour son parrain.)
Où en élais-je?...
Voici.
Madame Simon, comme je viens de te le dire, avait l'air tantôt ravi, tantôt mécontent de ce que j'avais lait. Sois mon juge, toi la reine des convenances.
Nous avions couru tous les magasins du monde pour me trouver ■une petite robe en mousseline à petites raies mates.
Tu sais cette fameuse robe que je portais le jour où, après nous être détestées pendant trois ans, nous nous sommes expliquées, le jour de la distribution des prix, et où nous nous sommes si bien aimées tout à coup; car il n'y avait entre nous d'autre haine que celle qui venait de ce que nous étions les deux plus jolies , les deux plus riches et, après tout, les deux meilleures du pensionnat.
Cette robe m'avait porté bonheur, car notre explication a commence par les moqueries que tu en as faites. Eh bien I j'en voulais une absolument pareille pour ma soirée, et nulle part je ne pouvais en retrouver d'exactement semblable.
Ah! ma chère Aurélie, que ce serait \h une nialièro à do I icn graves
lU. de Cellestar.
réflexions, el que c'est affreux de \oir comme tout passe., de
mode 1 Partout où je demandais celte misérable petite robe, je rencoiilrais
des airs étonnés, quelquefois dédaigneux. Mais je m'étais obstinée à ce caprice, et par une complaisance qui
n'a point d'exemple, madame Simon s'y était obstinée cumnic moi. — J'aime , m'availelle dit, j'aime qu'on aime les bons souvenirs,
j'aime qu'on ail foi en eux, et je serais presque aussi contrariée que
loi, si tu ne réussissais pas ù trouver cette robe. Tu comprends que c'était devenu une très-grave affaire, et j'ose
dire que madame Simon y mettait autant d'imporlance que moi. Y
avai'.-elie donc attaché aussi une idée superstitieuse? Je ne sais, mais
cnrm nous nous finies conduire dans les magasins de la Fille de Paris.
C'était notre dernière espérance , el pour réussir, si toutelois la réussite était possible, dans ces jours où les acheteurs sont si nombreux que les commis ne savent auquel entendre, je fis un grand coup de politique.
J'allai d'abord au magasin des soieries, et là je fis une dépense... mais une dépense !
^■ous y avez toutes gagné, mauvaises langues que vous êtes, el j'espère que cette année on ne fera pas la moue ù mes élrennes, c:onime on a fait l'année dernière.
Donc je choisis quatre ou cinq robes que je déclarai achetées ; puis j'en fis mettre autant (le coté, en disant que je me déciderais avant de quitter le magasin. Mais avant ce moment il fallait qu'on me trouvât une robe en mousseline comme je 11 demandais.
Ma tactique avait été merveilleuse : le commis au.x. soieries me conduisit dans la galerie aux mousselines de bas prix ; mais je pus voir, à la façon dont il dit qu'il fallait absolument me trouver ce que je demandais, qu'il m'avait appréciée aune très-haute valeur.
Lorsque j'eus expliqué ce que je demandais au nouveau commis auquel son camarade m'avait adressée, celui-ci parut assez
embarrassé , mais il me repondit en véritable héros de comptoir : —
On vous trouvera cela, madame, puisqu'il faut qu'on vous le trouve. Puis il nous demanda quelques minutes pour aller dans un autre
magasin, et nous fit poliment asseoir aussi bien qu'il fut possible, au
milieu de la foule qui encombrait les galeries. Nous étions près d'un comptoir où se vendaient des robes à un bon
marché inouï, de façon que nous étions entourées, madame Simon et
moi, de toutes sortes de gens.
Mais, je l'avoue, je prenais plaisir au spectacle de ce mouvement
extraordinaire.
Il y avait de si singulières figures d'acheteurs, des choix si bizarres :
de bonnes grosses femmes achetant pour leurs filles; des petits jeunes
gens achetant pour^e ne sais qui, des maris pour leurs femmes; les
premières et lesderniers faisant tout haut conlidence de la destination
de leurs aclials, les petits jeunes gens se taisant et se laissant toujours
prendre à l'éternelle raison du coinnn's :
AU JOUU LE JOUR
MniKimir ceci est nai-failenifint bien porté.
ï^,Smll ^^usls bea,!co,„. (1. «o polil si,eç.a,Mo nin.!a.r,e S.mon PI mni Inrsiiue i« >is tout à coup pnfailre M. biHebiK.
Nous H 0 le len e U enveloppées ,1'acl.eleurs. qu'il ne nous aperçut poilu et comme il sMdressa au comptoir qui était en face du notre,
'^' Kiine^sir nu! jlalll^l'^r curieuse encore que moi. de savoir
'''S.u?^i:îoin^^.!:s"?n?enSr^'^f5if:i:sairSS- Vis nu'on déplowHd" vaut lui <les nuTinos; il rejeta ,rabord les couleurs voyantes r lennes et s'arrêta ;i quelques pièirs lorl sombres.
f "ait' de cùte, de laçou que c ,i.iuv,,is voir son visage... 11 semhl-îittmi embarrassé de ee qu'il avait à faire, et après avo.r bien e.xaniiné une étoile marron, il iiarla au commis.
Je n'enlendis point la question de M. de Prosny, qui parlait fort bas mais le commis lui répondit de manière à m apprendre ce qu a-
'"^'S mcSeK est grande largeur... première qualité... Nou6 ne pouvons pas donner cela à moins de seize francs le "i^-tif
1 V eut une contraction pénible sur le vi.sage do M. de 1 losny, ei il (it'uuc nouvelle question à laquelle'le commis répondit encore. - Il en faut de cinq à six mètres. . ,
M (le Vrosuv se détourna de cette étoffe, je ne pouvais plus fOSr «■on visaae mais je lus la question sur la figure du commis.
Ccld ci irit un petit ai dédaigneux et alla cliercher un nouvean pai H .^itott's dans les rayons le? .plus élevés, '^ où l'on re ç^.e les coupes médiocres et passées. Puis il les jeta devant M. de 1 lOsny en lui disant :
— Voici, je crois, ce qui pourra vous convenir.
Je te raconte cela, mon Aurélie, je te le raconte vite comme ce a se passait sous mes yeux, car j'ai peur de te le raconter comme cela se
''^Apiîès œ ciîîeï-ardèviné, après ee que lu as eu seule le courage de me dire (et encore suis-je si tu m'as dit toute la vérité?) juae de ce que je devais souffrir de voir ce jeune bomme si fier, si honnête, si laborieux, arrêté pour quelques misérables ecus dans le seul piesent qu'il voulût peut-être faire. „n,;o. n„P
Et moi je venais de faire une dépense folle pour des amies que , j'aime sans doute, mais dont aucune n'a besoin du présent que je lui i
"cène pensée ne me vint pas tout de suite ; mais j'entendis tout d'un i coup la voix émue de madame Simon, qui l'obsmait avec autant d'attention que moi, murmurer doucement : — Pauvre Silveslre 1 ]
Ce mot me dit tout. . ., , „ .,,„„ ,i,, i
Je pris la main de ma tutrice ; je la lui serrai avec d autant plus de I force que je me sentis incapable de lui parler. j
Je ne sais si elle me comprit, ou plutôt, je le crois, elle obcil à cette | bonté d'ange qui lui fait faire si bien tout ce qu'elle tait ; elle se leva, et pendant que je me remettais un peu, elle marcha du cote de bii-
^"Alois je pus entendre ce qu'il disait : — Ceci serat-il convenable?
— Cela dépend, monsieur, de la personne à qui vous le destinez.— C'est pour une personne fort âgée, et qui s'habille tres-simplemenl.
— C'est pour une vieille bonne, peut-être? dit alors le commis na\-
"sTlvestre tressaillit, et je ne sais ce qu'il allait répondre, lorsque madame Simon fit semblant de l'apercevoir tout à coup et Itti dit <l«n ton tout à fait naturel : — Ué ! vous voilà en emplettes , monsieur «e
Silveslre se retourna, il était ronge jusqu'au blanc des yeux S il parut moins contrarié que je ne l'aurais cru d'être surpris par m^ dame Simon, et la salua en essayantde sourire.— Oui vraiment, (Util et vous me voye/. fort embarrassé... — Je le crois, lui dit-elle, hstcéque vous \ entendez quelque chose?... Voulez-vous me laisser faire votre achat ?— Très-volontiers , madame, mais... — Je serai sage lui dit madame Simon avec un de ces fins sourires pleins de séductions qui lui rendent ses vingt-cinq ans; mais nous autres femmes, nous avons pour acheter une habileté qui vous est delendue. Demandez cela à Sabine. . . .
Il ne m'avait point encore apen:uc et force lui lut de venir a moi qui me tenais ;■» l'éi-arl.
J'avais compris l'intention de madame Simon, et je voulus 1 aider dans son gracieux et bon mensonge, en empêchant M. de Prosny de voir ce qu'elle allait faire. ,
— Voici, lui dis-je en le regardant doucement (ah I je I ai regarde comme si j'eusse voulu lui dire : — Je suis bonne, et je sais ce que vous valez! ) voici, lui dis-je, dos jours qui donnent beaucoup d oa-upation à tout le monde. — A tous ceux du moins, me répondit Silveslre, qui ont beaucoup d'amis et beaucoup de présents à faire. — C'est si bon de donner ! lui dis-je étourdiment. Je l'avais blessé au moment où j'aurais voulu... Comment veux-tu que je te dise cela?... H faut bien te le dire, puisqu'il n'y aura que loi qui liras celte lettre... Je l'avais' blessé au moment où j'aurais voulu caresser d une bonn.
oarole celte àme cndcliric. Il fit un moiivcieent comme p(>ur retourner i ni ubmie Simon. I l!o 1,.,- lavait envoyé pour que je le gardasse Sn nîui..cnl; ce ii csi pas n.a lau.e si jai fait une imprudence pour venir en aide à ma tuuicc. . - „„ „«
Le commis qui avait été chercher ma mousseline arriva a ce mo-
""TeVanercus et je luoniai de son retour pour dire à M. de Prosny : PuisSue nlidaine Simon veut bien se charger de vos emplettes, venez voir les miennes, je vous en prie. — Venei, lui dis-je, ou je n'oserai jamais approcher toute seule de
"^^Ce'n'ès"' mie longtemps a|)rès que je me suis aperçue que je m'étais mise ainsi sous la protection de M. de Prosny ; mais ce que je ms a nnstant même, c'est le regard troublé, incertain, plein danxietequil attacha sur moi. 11 semblait qu'il ne put croire a mes Pa'O'f- ,
Oh ! ce regard éperdu m'a fait bien plus de mal que ces regaids WCfiaçants qu'il m'a adressés à l'église et au piano quad je cli;.n as.
Te ledirai-jfi, mon Aurélie? mais il semblait qua cç moment il legtTltàt de sentir la haine s'en aller de son cœur... J ai... (i)
■ Mais j'avais résolu d'être forte ; quand nous fûmes depnt le comptoir je cheivhai ma robe, et comme M. de Prosny, qui n avait pas osé refuser de me suivie, paraissait fort embarrasse de sa contenauce^: -Vous vous étonnez, lui dis-je, de me voir acheter une pareille i(^be dans une pareille saison? - C'est probablemeiil l'c«'.q''';''ll'« /«""«„ fille qui s'en parera au printemps?...— C'est pour moi, et cesi pour
^""m' de Prosny ne cessait de me regarder, tout surpris de ma familiarité, et comme je voulais l'occui)er, peut-êli e aussi parce que je \milais lui paraître plus simple et meilleure qu'il ne me croyait, je lui dis : — Cette robe que je cherche, je la portais le jour ou J ;" rÇ' ; cont»^ ma meilleure amie. Celait une réconciliation (le deux cocui s qui se détestaient sans se connaître, ou plutôt qui saim.ueiu oeja
^*À l'instant même j'aperçus ma robe, je la reconnus; j'étais heu-
' '!! bh ! c'est d'un bon augure pour ma fête de vendredi ; car j'ai une fête chez moi, dans mon petit apparienjf m, dis-je à M. de 1 rosi.y, en oubliant tout ce qu'il y avait enire nous. . „„,.:„ „„^
Et comme il m'ccoutait du même air étonne, comme je voulais que rien de moi ne vînt le blesser, ni une parole, m un onbli, je lui dis : 1 — Ce sont mes amis qui viennent, monsieur, c'est ma lauiitle; si \ous
voulez en être, je vous en serai fort reconnaissante. ' Maintenant que je suis obligée, pour te les écrire, de me rappeler I chacune de ces paroles, que je croyais restée dans l.;^s ow nés d une 1 simple politesse, je comprends combien elles ont dû l étonner.
Ne lui ai-je point parle de deux cœurs qui se détestent sans se conhaîlre, pour s'aimer ensuite! et lorsque je trouvais que relie robe me porterait bonheur, n'ai -Je point ajouté que je lui demandais d être de mes amis, de ma famille !
Ou'avais-je donc dans l'esprit, dans le cœur? .
Je ne sais; mais h ce moment j'étais heureuse de tout ce que je lui disais de bon, de tout ce qui nu; paraît inconcevable à l'heure ou je
''je' n'attendis pas sa réponse; et comme madame Simon venait nous rejoindre dans ce moment, je lui dis joyeusement : — Je viens d inviter M. de Prosnv pour vendredi. N'est-ce pus qu'il faut qu il vienne? — Venez lui dit uiadame Simon, sur le visage de laquelle je lus une vive satistiction; venez, répeta-telle, ce sera liien.— J'irai, madame, rénondit M. de Prosny dune voix extrêmement émue. Je vous rewèrcie mademoiselle. — J'ai faii votre achat, reprit aussitôt madame Simon' j'ai fait mettre tout cela dans nos paquets, on enverra le tout •ivec la facture... Kl puis, ajouta-t-eHe, nous compterons. Je n ai pas élé trop sage, malgré mes promesses,' mais on s'étail presque moqee de vous
Je compris toute la bonté qu'il y avait dans celte prétention à une dépense exagérée. . ., , ,^ ri
Ce n'éiait rien que de faire un presenl à M. de Prosny, encore lallail-il qu'il ne le dcvinftt point.
Madame Simon prit son bras, et nous achevâmes nos emplettes, puis nous remontàines en voiture.
C'était mon invitation qui rendait ma tutrice tantèt contente, tantui lâchée, comme je te l'ai dit ; cependant elle n'en parla point à son mari, qui me dit aussitôt que nous fûmes rentrées : — Mon enfant, nous' resterons seuls ce soir: j'ai à le parler très-sérieusement.
Nous dînâmes assez silencieusement, comme on fait dans 1 allentc d'un grand événement... Puis, le soir venu...
Mais avant d aborder ce que j'ai à te confier, il faut que je relise toutes lestolies que je viens de te raconter... Comme j'avais raison !... je m'arréie ù la première ligne. Sais-tu par (juoi je voulais conimcncer cette lettre? par le rappeler
(1) U y a ici une ligne elTacée que nous n'avons pu lire.
(Kole(l( r.lvieur.)
AU JOUR LE JOUR
qiie lu pnssps la soirré c.liez moi vondiedi. A quoi pensais-je donc C'esi (|ii(i ce que m'a dit moii tuteur est bien qrave, tu vas voir.
SlITE DE L,V LF.TTUE VOI.ÉE.
Lorsque nous fûmes seuls, madame Simon, mon tuteur et moi, nous reslàmes encore assi'z longtemps silencieux.
Lnliii madame Simon (il un signe ù son mari, et celui-ci, s'étant assis à côté de moi, me dit :
— Maintenant, écoule-moi, mon enfant: je t'aime, Sabine, nous t'aimons, moi et ma femme, et aujourd'hui cette tendresse est mise îi une cruelle épreuve.
On m'avait annoncé un entretien sérieux, et je répondis, sans paraître alarmée de la gravité de ce début :
— Je vous écoute, et je suis prête à entendre tout ce que vous avez h nie dire.
S'il faut te l'avouer, je croyais que j'allais être arondée pour ce que j avais fait chez M. Léonard.
Je ne sais pourquoi, je m'étais imaginé que mon tuteur en était insirult; mais j'étais tellemetit sfire qu'il m'approuverait quand il saurait la destination de mon emprunt, que je l'attendais de pied ferme.
Juge donc de ma surprise, lorsqu'il veprit-gravement : — Ma chère enfant, je dois donc t'apprendre qu'hier M. de BrUesiar m'a formellement demandé ta main. — M. de Bellestarl répundis-je d'un ton desappointé. Je me doutais que cela finirait par là.
A ce moment, madame Simon (il un signe à son mari; ce signe voulait dire évidemment : « Tu vois que j'avais deviné de quel air'on recevrait sa proposition. » Mon tuteur fil les gros veux à sa femme, mais j'avais compris que j'avais un auxillaire"daus n,a tutrice, et je ne fus pas fâchée de ne pas êlre seule de mon parti.
— .M. le marquis de liellestar m'a formellement demandé ta main, et j'ai promis de lui répondre avant deux jours.
— Ce monsieur est bien pressé, dis-je à mou tuteur d'un ton moqueur. — C est moi qui lui ai promis cette réponse, reprit M. Simon assez sévèrement. — Eh bien I lui dis-je, mon bon ami, vous avez eu raison, et vous auriez pu la lui promettre pour ce soir. Je refuse.
Madame Simon, que je regardais, avait pris une tapisserie et ne la quittait pas des yeux. Elle ne voulait point avoir l'air de me soutenirmais je voyais bien qu'elle s'attendait à ma réponse, qu'elle en avait jM-eveiiu son mari, et que, si elle se taisail, c'élait pour ne pas avoir
I air de triompher devant moi de sa perspicacité. 11 ne fait pas bon pour les femmes, à ce qu'il parait, d'avoir raison contre leurs maris, même quand ils sont excellents.
— As-iu bien réfléchi à ton refus? me dit mon tuteur. — Pas le moins du monde, lui dis-je; je refuse M. de Bellcsiar d'inspiration ou d instinct, comme vous voudrez. Je le refuse parce que M. de Beljistar m'est antipathique. — C'est un homme d'un grand nom. — Je
e sais. — En passe d'arriver à tout. — Cela se peut. — Un honnête bonime.— Vous ne me l'eussiez pas proposé sans cela. — Un homme qui a même dans le cœur des sentiments de délicatesse plus élevés plus excellents que tu ne crois peut-être. —Je ne dis pas non. —Eli biea! c'est en lui reconnaissant de pareilles qualités que tu le refuses'?
— Ecoutez, mon ami, dis-je à mon tour, je ne .sais ce que c'est que Iiairquelqu un, et assurément ce serait de ma part un sentiment bien déraisonnable que delà haine pour M. deBellestar; mais je puis vous dire une chose, c'est que l'idée d'être sa femme m'est abomiiiablemeiit odieuse, c'est que je préférerais je ne sais quel parti ù celui-là
— Raisonnons un peu, me dit .M. Simon en me prenant la main (c'est un geste qui lui est familier lorsqu'il veut me convaincre que je ne sais ce que je dis, et je me tins sur mes gardes), rai.sonnons ■ Voilà cinq a six mois que tu vois M. de Bellestar, rarement, il est vrai mais assez souvent pour que lu aies pu le former une opinion sur son compte. — Eh bien! dis-je a mon tuteur, celte opinion est toule lormee. — Tu m'interromps comme quelqu'un ([ui a peur d'être persuade, me dit M. Simon; écoule-moi et ne fais (pie me répoudre. — Soit. — Ce n'est pas la première fuis que l'idée de ce mariage se nréseiileàtoi? '
J'hésitai et je dis: — C'est du moins la première fois qu'il m'en ait parlé (^'une manié, e formeile.- C'est vrai, reprit M. Simon; mais
II y a un mois, il y a quinze jour.s, il y a moins que cela peui-êire, orsque la supposition de ce mari:ige te venait à toi-même, ou bien
lorsque madame Simon ou moi nous y fanions allusion par une plaisanterie, celte supposition le faisait-elle peur, te revoltail-elle-comme aujourd'hui?
JI. Simon avait touché juste à un sentiment dont jusqu'à pré.'-ent je ne m'étais point rendu compte : il venait de m'éclairer sur une dillerence essentielle entre mes pensées d'il y a quelques jours et telles d aujourd'hui.
Je rougis d'avoir été si bien devinée, et je répondis, incertaine moimême de ce qui s'était passé dans mon cœur : — Oui, c'est vrai, ce
mariage ne m'eût p.is épouvanlce il y a un mois, et, je dois vous le dire, aujouid'lnii il me paraîtrait odieux.
Mais comine il ne m'est arrivé aucune raison de ne pas considérer aujourd'hui M. de Bellestar comme je le considérais il y a un mois, ce que vous avez appelé un changement dans mes sentiments à son égard tie vient sans doute que de la différence de la position que me fait sa demande.
Vous m'avez quelquefois reproché d'être coquette; peut-être élais-je t allée de I hommage d'un homme aussi riche, aussi à la mode, aussi distingue que M. de Bellestar; mais aujourd'hui qu'il .s'aait de décider du bonheur et de l'avenir de ma vie, peut-être trouverai-je que ce qui suffisait à la vanité de ma coquetterie ne satisferait pas à mes exigences de cœur.
D'ailleurs, pouvez-vous m'en demander plus que je n'en sais moimême? Vous m'avez fait une question toute simple, et j'y réponds avec toute la franchise que vous y avez mise.
\ous m'avez demandé si Je voulais accepter la main de M. de Bellestar; a cela je vous réponds : — Jamais et à aucun prix. -Cependant, reprit mon tuteur, il faudrait... — Mon ami, dit madame Simon en I interrompant d'un air suppliant, pourquoi pousser plus loin cet entrelien ?
Sabine l'a répondu ce qu'elle devait le répondre, et aussi bien que le devait te répondre. La presser à ce sujet, ce serait lui faire du chagrin sans raison.
Aladame Simon fit un signe de l'œil à son mari, et ajouta d'une VOIX timide : — Ce serait maladroit.
M. Simon parut se rendre à l'observation de sa femme, et abandonna, du moins en ce qu'il avait de personnel à M. de Bellestar, le sujet de ce solennel entretien , car il reprit presque aussitôt : — Cependant il est temps de songer à ton mariage , Sabine; il est temps qu a défaut d'un choix que j'avais fait, tu arrêtes tes vues sur quelqu'un. — Mais je n'ai aucune envie de me marier, dis-je aussitôt; je SUIS heureuse comme je suis; et... — Bab! fit mon tuteur, toutes les petites DUes disent cela...
Le mot et le ton me blessèrent également, et je repris assez vivement : — Oui, monsieur... je suis ou plutôt j'étais heureuse, et à moins que ma présence dans votre maison ne vous soit une charge. ..
— Ah! lit M. Smion tout fâché, je te croyais au-dessus de ces peMtes récriminations vulgaires.... Quand donc l'a-t-on montré que la présence fut de trop dans notre maison?
-Madame Simon quitta sa place, vint à moi, qui commençais à pleurer, et dit avec impatience : — Allons, voilà que tout cela va mal tourner.
Elle me prit la tête dans ses mains, et reprit : — Voyons tu ne veux pas épouser M. de Bellestar, n'est-ce pas? — Non, lui dis-je
— Bien décidément non? — Non, mille fois non I — Mais pourquoi' du M. Simon avec impatience. — Eh! mon Dieu, dit madame Simon en haussant les épaules, parce qu'elle ne l'aime pas, parce qu'il lui déplaît... Elle ne veut pas l'épouser, enfin, parce qu'elle ne veut pas l'épouser.
Sl'ITE DE L.V LETTRE VOLÉE.
M. Simon marchait à grands pas dans le salon : j'avoue que je ne comprenais rien à son humeur.
Tout à coup le souvenir de ce qui s'était passé le malin, entre lui et moi, me vint au cœur.
Je me dégageai des caresses de madame Simon qui essuyait mes larmes, car je pleurais tout à fait, et j'allai vers mon tuteur iiui s'arrêu! devant moi : — Que vouliez-vous donc dire ce malin, monsieur? — Quoi donc? me fit-il. — Oui, que signifiaient ces paroles que j'avais trouvées si bonnes et si douces : Je voudrais que tu fusses ma fille. — Ah! oui, je le voudrais, me dit M. Sinini en levant les veux au ciel comme pour le prendre à témoin de la sincérité de ce vœu. — C'est donc parce que vous pourriez me forcer à ce mariage, que vous voudriez être mon père? — Oh! non, non, s'écria viveirient mon tuteur, ce II est pas ainsi que je l'entends.
Je courus à lui, je l'embrassai. — D'où vient donc, lui dis-je doucement, dou vient donc que vous paraissez y tenir à ce point parce que je ne suis que votre pupille? — C'est que, si lu étais ma fille, entends-tu, me dit M. Simon, si ému que sa voix iremblail, si tu étais ma fille, lu n'aurais rien à craindre du monde, ni de s-s propos ni de ses suppositions; c'est que si tu étais ma fille , je serais plus fort pour te rendre heureuse que je ne puis l'être.
AI. Simon se détourna d'un air triste.
Madame Simon avait l'air mécontente de son mari, mais elle n'osait se mêler a cette discussion plus qu'il ne lui avait sans doute été permis de le faire.
Je devinai bien qu'il y avait quelque clio.se qu'on ne voulait pas me due. La crainte qu'ils avaient tous deu.x de me parler me gagna ;i
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.\V JOl'R IF. .T0( n.
(■U)..m]ani i.- pris mon coiirngo à il-u\ mains, cl j.mI,, i. n on 1 1l,M,r - l-Voul' 7. moi , monsieur Simon : j ai miondu n votre dem-inde sans liésil.'r el selon ma pensée. Je vous prie, a voire lour, ilc rdi/rè que je .lois faire, de me dire enfin ce que vous exigeriez e vo e nilè. - Cesl toujours la même cliose mon enfant, me dit M 4no. S U. étais ma fille, je te dirais : Attends que lu aies trouve u i homme auquel tu aies foi, el, fùl il pauvre, quels que lussent les oLlaeïes qui pourraient te séparer de lui, jen ferais Ion mari du momen que je verrais ton bonheur dans celle union - Lt ce que vous feriez ^vius étiez mon père, lui dis-je, vous ne le tenez point parce
""^r^^^moinj^i'la^te. et reprit : - Nous ne pourrons pas nous entendre si nous raisonnons toujours sur des hypothèses; .1 taul 3re les choses comme elles sont et tout. a iai comme elles ^O'it Tu es orpheline, je suis ion tuteur, el je duis agir selon mon litre el le donner des conseils en conséquence. . x „,,,„
Je dois te l'avouer, ma chère .\urélie, je ne comprenais rien à celle distinction que M. Simon faisait entre l'aulonle d un père et celle d'un tuleur^ et je lui dis: -Eh bien donc ! parlez. -Eh bien me dit M. Simon, il est temps i,ue lu te maries. - Pourquoi? - Dais trois mois tu auras (Hx-liuil ans. La loi lemancipe îi cet âge, el ]e le endrai ompledela fortune. Que feias-tu? - Mais je lesterai ic, nvec vous -- l'our qu'on dise que j'use de mon ascendant sur loi adn de "irder'le manicnienl d'une fortune dont je n aurai plus a soumettre la ge.aion à un conseil de famille el à un subroge tuteur !
Madame-Simon ne put retenir un murmure d impalience, el je baissai les veux pour cacher les larmes qui me gagnaient. ,-,,•„,
M'. Simon parut embarrassé de mon silence el rcpiil : — Eh bieni
''"'celtrfroide"iurelé que tu m'as souvent reiirocbee quand j'étais oiïensée m'inspira sans doute, car je lepondis a mon tuleur : - Je q itterai votre maison pour ne pas vous exposer a une calomnie. J i a. ? rc seule quelque part. -Toi, une jeune fille de dix-huit ans, belle ■clie libre' .. Tu n'y penses pas. - Cela sera pourlant, puisque vous me retirez l'asile que vous inaviez donné jusqu à ce jour.
Mon luleur frappa du pied avec une véritable colère, et madaine ^in on, ompnnl encore une fois le silence (ju-elle gardait a grande peine dit vivemenl: - Elle a raison; que veux^lu quelle fasse? - 01 's'écria M. Simon avec une impatience que je ne lui avais jamais vue . oh ! les femmes I les femmes! les femmes! les meilleures, et lu es (ie ce nombre, gâtent toujours les affaires. .
Tant d'hésitalions, tant de rélicences me semblaient si extraordinaires que je voulus en finir et que je dis à mon tuleur : -^ ous n agisse point lûvalement avec moi, monsieur Simon; il est impossible <pie
nus me'parliez ainsi que vous le faites si vous n avez pas quelque eliûse contre moi dans le cœur. Pourquoi ne me le diles-vous pas? l'ensez-vous donc que je ne puisse pas me justifier? - Eh bien . soi ,
lit M >^imon • lu es une honnête femme, babine, une femme de cœur;' je te dirai tout, il vaut mieux te porter un coup cruel que de
te laisser dans cette inceriilude.
Tu me demandes pour(pioi je te disais ce malin, les larmes aux yeux :
« Je voudrais que lu fusses ma fille. «... ,. , , Oui ie le voudrais, d'abord parce que je l aime, d abord parce que
je ser;iis fier de toi, parce que je te montrerais au monde coinme mon
orgueil et ma joie; oui, je le voudrais pour moi, iionr moi el pour
Horlense. qui me blâme de ce que je vais te dire, el qui voudrait être
— Eh bieni pourquoi refusez-vous de me garder cette affection?... — Ne'm'interromps pas, reprit M. Simon, ne minteiromps pas. Je n'aurais pas le courage de te dire ce que je dois.
'^i lu étais ma fille, repril-il avec un accent qui enlin m edaira, si tu'eiais ma fille, lu t'appellerais mademoiselle Simon, et alors...
— Oh ! m'écriai-je en me cachant la tète, je ne m appellerais pas mademoiselle Durand, n'est-ce pas?... .... ,
Je tombai dans un fauteuil, madame Simon me tenait dans ses bras et murmurait contre son mari. .. ^. • • ,
— Cesl aQ'reux sans doute, continua M. Simon; mais écoute, Sabine, et mainlenaut que lu es eu face de ta position, dis-moi, crois-tu que la calomnie épaignera mademoiselle Durand, libre, maîtresse d'elle-même?
Je me relevai. ,, . ,, .... ,. ,., ,, „.
— Je la ferai taire, monsieur. — Mais elle a déjà parle, du M. Simon qui se hâtait de tout me dire, car il senlail que le courage lui manquerait s'il altendail plus longtemps. — El (lue peul-un me lepiothcr? — Vois celle lettre.
Je la regardai. . >i . • .-i
— Elle est écrite à M. de B.'lleslar; donnezl,:-moi. — Ue.^l inutile que tu la lises. .
Je la «ris des mains de mon liileur, el je la lus. , .
O mon enfant, mon enfant ! à chaque page, â chaque ligne, on ecnvaii à M. de Belleslar pour lui faire honle d'épsuser la fille du voleur, l'hérilière du brigand... .,, .
Mais ce n'élaii rien : on lui disait que j étais une...
Je ne t'éiris pas cela, j'.ii dû le lire, mon tuteur a dû me le lare lirr; mais de (laivils mois ne sont pas faits pour ipie tu les couna>sses,
loi la fille d'honnêtes gens, qui marcheras à l'autel entourée d'estime et de bénédictions... ,. . . -i ^
Je ne t'écrirai rien de tout ce qui ma ele dit par mon tuteur, U a été si bon, si noble, si supiiliantl . .
Je voulais mourir, je voulais abandonner celle torlune qui esi ninn erand crime, mais il m'a persuadée, cl quidque chose aussi m a persuadée, c'est la Ictire par laquelle M. de Belleslar a envoyé a mon tuteur cette infâme dénonciation. -,...,
relie lettre est pleine de noblesse, celle lettre dédire qn il nest rien qui l'emiiêche de donner son nom à celle qui le mente par ses retins. . , , 1 i„ f •„„
11 dit, et il le dit comme un homme qui se sent la force Ua le taire, il dit qu'il me i)lacera si haut dans le respect du monde, que jamais rien de ces indignes souvenirs ne pourra m'atlemdre. 11 dil, et cest ce qui m'a décidée, qu'après une pareille infamie, la seule réponse qu'il voudrait faire aux médiants qui m'ont insultée a ses yeux, ce serait d'annoncer publiquement el tout haut son mariage avec moi. Ma chère Aurélie, permets-moi de ne pas te reiicler tout ce que
m'a dit M. Simon. , , ,
— Si tu épouses un homme pauvre, me disail-il. on dir.i, el iji en s.iuffriras jusqu'à en mourir, qu'il a lallu la lortunc pour le décider a te donner un nom... ., . ,
Mais non, je ne veux pas te répéter tout cela, car il ncsl ancniit des raisons qu'il a fait valoir, qui. il l'heure où je l'écris, et lorsque je me les rappelle une à une, ne me semble vide de sens.
Je ne veux pas me dépersu.uler de ce qu'il m'a si bien fait comprendie un moment, ((ue j'ai cédé... el que je l'ai autorise à ucriiv sur-le-champ à M. de B dleslar que j'acceptais sa main.
\u moment on j'ai dit ce mot qui dedde de ma vie, j étais sous l'empire d'une pensée, d'une colère, d'un délire qui durait encore quand j'ai commencé ma lettre, el qui s'est éteint si completcmenl, qu'à présent, dans la solitude de ma nuit, je chjrche en vain à le ranimer... ^ ,, • ■ I „
— Oui, me dis-je, je serai marquise de B.'l.ostar, je serai ricnc, j'aurai les plus beaux salons de Paris; j'y amènerai loul ce ipi il y a de noble, de puissant, de célèbre ; je me ferai une dienlele de tout ce qui fait les renommées des femmes qui gouvernent le monde...
Je serai sans pitié, insolente cl orgueilleuse, ci je dedaiguerai même de faire du mal à ceux qui veulent me perdre-
Ah! je n'ai pas compris la douleur de ma bonne tutrice, qui me disait tout bas :
— Ne parle pas ainsi ; attends, nltends... . . Elle prévoyait que, cette violence une fois passée, je me repentirais
de la parole que je venais de donner.
A-t-elle eu raison? je n'ose pas le croire. .
M:iis j'en suis honiblemenl triste, et je puis te le dire, a toi, ce n'est pas tant des saletés qu'oa a osé dire de moi que du paru que j'ai soudainement pris.
0 mon bel avenir, oit je niellais tant de rianls lable.iux, tant de douces espérances, mon avenir si vaste que j'avais peuple de tant de bonheur, où je vovais me suivre tout ce que j'ai connu, loul ce que j'aime ; il me semble que je viens de le borner loul à coup a une hillc faticante, à un triomphe de vanité...
Je ne t'v trouve plus, ni toi, ni vous loules, mes amies, m mon Itileur lui-même, ni personne de ceux qui me semblaient devoir I habiter; il s'est dépeuplé loul à coup de loul ce qui a été ma vie passée; il me semble qu'il n'v a même plus de place pour mon cœur.
Suis-je folle?... est-ce un de ces caprices d'enfant gàlé qui m'ont fait quelquefois dédaigner ce que j'avais, pour désirer ce qui eiail loin de
moi? , , ■
Cela doit être, caria raison me revient, et je me demande si un mari comme M. de Belleslar, avec tous ses avantages personnels, avec tous ceux de sa fortune el de son nom, n'est pas le type du mari Ici que nous U rêvions, nous autres, les ambitifu«es du p? iisionnat.
Que nie manque-l-il donc? Qu^ puis-jc vouloir de plus? Jecherclie en vain. ... , „
Le mal que j'éprouve vient-il de la fatigue cl des émotions de celle journée? je l'espère, car je me sens lasse el agitée; loul me de|ilaii, tout me parait un malheur. . .
Ah! non... non... Ce n'est pas cela, mon Aurdie; maigre moi je viens de porter un regard autour de nmi , cl j'aime tout ce qui s'y lionw. . ,., , , ,
Je ne sais ce que je donnerais pour elre libre de rester dans ma pctile diambre si calme, si secrète, où je m'endormais liier encore sans avoir peur du lendemain, où maintenant j'ai peur de m'cndorrair, car j'ai p ur de la première pensée qui me viendra à mon réveil.
Amélie ! Amélie ! si lu élais là, près de moi, il me semble que lu me dirais ce que j'éprouve; il me semble même que je te le dirais... que joserais te le dire, à toi... mais te l'écrire... oh jamais! jamais...
.M'as-lu comprise, me devines-tu?...
Viens, viens demain... j'ai besoin de loi, j'ai besoin de le pirler... Non, ne viens pas... .
Je crois que le sommeil qui me gagne me doute le vertige... Je ne sais plus ce que je le dis .. Aurelie.
Je le crois...
AV JOLR LH JUl n.
A quoi lion te dire ciL? iN'ai-je pas faU pi'oiiieUrc m,i main à M. tic Dellfsiar?
Ainic-nioi bien.