‹ Ouvrés illustréesChapitre 87 sur 157 · SA1!1^E · texte numérisé non relu

SA1!1^E

Mon (-lier Armand, l:i lellre que vous venez de lire peut comiilétement .se pa.ssor de comnientaiics, mais il faut une explication à certaines circonstances.

D'abord il faut vous dire que, le lendemain de l'affreuse querelle (jue je vous ai racontée, c'est-à-dire le 26, Prosny avait cru devoir couper court aux hargneuses acrimonies de sa lanle siu' ses prétendues intelligences avec mademoiselle Durand, en lui ap|)renant que Sabine allait très-probablement épouser M. le marquis de Belleslar.

Il l'avait deviné à la sortie iriomuliante que le marquis avait exécutée dans son cabinet, en quittant celui de M. Simon.

l'rosny ne s'attendait pas à voir accueillir la nouvelle de ce mariage avec satisfaction ou même avec indifférence; mais il lui sufli.sait qu'elle lui servit de juslilicaiion, et qu'elle ramenât la bonne intelligence entre lui et sa tante, et il réussit.

Il faut éire bien triste de cœur, pour mettre au rang d'un bonheur le calme dans la souffrance.

Cependant Silvcslic paya encore ce bonheur bien cher; en effet, mademoiselle de Prosny piit M. de Bellestar à partie, et l'accabla des noms les plus outrageants.

J'ai dit, je crois, qu'on est toujours un peu, et même très-hcurcux d'entendre dire du mal des gens qu'on déteste; mais les injuics de mademoiselle de Prosny étaient dites dans un sens qui les rendait plus cruelles à Silvestre que les plus grands éloges qu'elle eiit pu faire du marquis.

— Comment! disait-elle, un homme de son nom , de son rang, de sa fortune, épouser une demoiselle Durand I Mais c'est donc un goujat, un cuistre? Il n'a donc ni cœur ni honneur?... C'est un misérable, i.n imbécile, un sot, etc., etc.

Si Silvestre avait eu à exprimer son opinion sur ce mariage, il est probable que les mêmes termes se seraient rencontres dans ses phrases; mais voici comment elles eussent été construites : — Comment! ce sot, cet imbécile, ce cuistre, parce qu'il a un nom et un rang, épousera mademoiselle Durand, etc., etc.? - Ce qui est bien différent, quoiqu'au fond M. de Belleslar ne fût un ciiislre et un imbécile aux yeux do la tante cl du neveu que parce qu'il épousait mademoiselle Duran^l.

Une fois cette première bordée làiliée, Silvestre demanda à mademoiselle de Prosny de ne plus parler d'une chose qui avait manqué les fâcher sérieusement.

La vieille y consentit avec une facilité qui charma Silvestre.

Le pauvre garçon ne vit pas ou ne comprit pas le sourire cruel et triomphant que laissa échapper mademoiselle de Prosny, et qui signiliait sans doute ((u'elle avait i.;uelque chose de mieux'à faire, de la nouvelle ([u'clle venait d'apprendre, que d'en tourmenter son neveu.

.Te n'ai envie de faire aucune finesse avec vous ni avec mes leclenrs, cl je dois vous dire que j'ai mille raisons de croire que la leltre anonyme anivée, le 27 au matin, à M. de Bellestar avait été mise, le 26 au soir, à la petite poste qui se trouve chez l'épicier du coin de la rue Moiilholon cl du faubourg Poissonnière.

Or, c'est le bureau le plus rapproché du logement de mademoiselle de Prosnv.

Il Cil faut moins pour faire soupçonner un simple ennemi, ce dcM-ait cire assez pour faire pendre une vieille femme méchante. Malheureusement on ne pend plus.

Je ne sais si je pourrai découvi ir quelque chose sur ce qui se passera aujourd'hui 28, mais j'ai tellement intrigué, que je suis de la soirée de demain 29. Je pense donc qu'il faut remellre l'espoir d'avoir des nouvelles nouvelles au 30. •

J'oubliais de vous dire que la fameuse robe demérinos avait été achetée par Prosny poursceller, par un présent splendide, la réconciliation iiuervenue entre lui et sa tante.

(leci rentre dans monsys:émo sur la manière dont se font leshistoires.

Otcz à celle-ci la renconire à l'église, partant point de querelle entre Prosny et sa tante, point de réconcilialion, point de robe, point de nouvelle renconire, et point d'invitation à la soirée de Sabine.

Mais, que dis-je? Otez ou ajoutez une minute â chacune des circonslances de celte histoire, niellez ou ôlez un félu de paille sur le chemin qu'elle parcourt, et rien de ce qui est ariivé, rien de ce qui arrivera n'eût existé.

Oh ! que l'homme qui a le bonheur d'être dans un bagne quelconque es! heureux!

Je ^eux dire que l'homme qui a au pied la chaîne d'une prolession, qui force sa fortune à marcher dans un chemin tracé d'avance et dont il ne peut pas s'écarter; je veux dire que l'homme qui a aux deux jambes et aux deux mains la chaîne du mariage qui le mainiient dans l'enclos matrimonial dont il ne doit pas borlir, je veux dire que celui-là csi heureux.

Mais celui dont l'existence est libre, celui qui est le maître de se faire une route, ou plutôt qui est à la merci de la route qui s'ouvre la premièie devant lui, celui-là est un garçon bien à plaindre.

Tout le monde déciue de lui, et le puissant qui le flatte, et le misérable qui l'insulte, et surtout voti'e beau regard noir, madame, qui brille sous vos longs cils comme les feux du diamant qui rattache votre guimpe scintillent sous la mantille de dentelle noire dont vous vous enveloppez.

Ah ! pauvre nous! comme on dit on Languedoc.

A demain, si j'ai quelque chose de nouveau.

La journée d'hier n'a point été si nulle que je le prévoyais, et même, à mon point de vue, ce que j'ai à vous raconter a une portée immense.

Vers midi on a annoncé mademoiselle Aurélie de S... chez madame Simon : Sabine était avec sa luirice ; les deux amies ont été très-froides en apparence devant madame Simon.

.Mais, à l'empressement que mademoiselle de S... a mis à suivre Sabine chez elle, lorsque celle-ci lui a proposé de lui montrer les ravissantes emplettes qu'elle avait faites la veille, il a été évident pour madame Simon que ces deux jeunes cœurs avaient queltiue chose à se dire.

La bonne madame Simon a été un moment jalouse du bonheur d'Aurélie. Oui, le mot bonheur est le vrai mot.

Quand le cœur, soit parce qu'il a beaucoup souffert, soit pardi qu'il n'a rien à reprocher à la vie, a gardé de l'indulgence aprè-; l'amour, de la pitié après la joie ou le malheur, de la jeunesse après la jeunesse, le cœur se plaît à ces confidences ignorantes d'un cœur qui commence ; il a des paroles charmantes pour ces inquiétudes lolles qui jettent la première tourmente dans le calme candide d'une âme pure.

C'est une si rare vertu, quand on n'est plus jeune, d'aimer les jeune!; gens, de regarder comme les bien venus ceux qui vont vous prcndr.^ votre place, votre empire, vos triomphes, si petils qu'ils soient, ceux dont la seule présence vous dit: — Allons, il est temps que vous conmienciez à espérer moins et à vous souvenir un peu.

l'.h bien donc, salut, jeunesse brillante et dorée, cheveux blonds, frêles tailles, gracieuses étourderies, chaudes aspirations, rêves immenses, félicites inaperçues, votre tour est venu!...

N'ivcz, vivez, et ne vous moquez point des cheveux gris qui vous sermonnent et des cœurs (lui voudraient bien vous dire: — J'ai passé par là.

C'est ainsi que pensait madame Simon... Mais elle ne demamia rien à (|ui semblait se défier d'elle, et passa chez son mari.

Mon farfadet, mon lutin, mon esprit, peut bien découvrir et dire ce qui se passa alors entre le mari et la femme; mais ce qui s'étaii dit à une heure où il n'est permis à personne d'écouler aux portes, je n'.ii pu le savoir.

Il faut donc que vous et mes lecteurs vous preniez l'entrelien au point où il commença à la clarlé du soleil.

— Eh bien ! mon ami, diî madame Simon à son mari , as-tu fait ce qui est convenu? — J'ai écrit à Al. de Bellestar, qui m'a répondu en deux mots, que voici :

« A ce soir, pour la fête de mademoiselle Durand, et j'espère q lo vous serez content de moi. »

Madame Simon fit une iielite moue i'éminine qui exprima sup'iieuremenl ce qu'elle pensait du contentement que M. de Dellesiar éprouvait de lui-même.

M. Simon répondit par un petit mouvement qui avait aussi sa significalion très-claire; car madame Simon reprit aussiiot:

— C'est de la prévention, je le veux bien.-. D'ailleurs, nous verrons. Mais ce n'est pas cela que je te demandais... As-tu dit à M. de Prosny ce que tu altendais de lui? — Ma chère amie, répondit .M ^imou, j'ai beaucoup réfléchi à tout cela depuis ce matin. Ce n'est ni convenable, ni... huma'in. — Voilà que tu recommences.

—C'est que je ne vous com|)rends pas, vous autres femm.'s. On vous donne, en général, un tact parfait; on vous reconnaît des déli>^:ilesses de cœur dont nous autres hommes nous ne nous doutons pas, et lorsqu'il vous passe une idée dans la tête, hn-sque voire cnriosilc a été excitée le plus souvent par vos propres suppositions; pour avoir raison de cette idée, pour satisfaire cette curiosité, vous faites des choses inouïes, barbares, atroces...

JMailame Simon rit au nez de scn mari, qui lui répondit moitié gaiement, moilié sérieusement : — Je te dis que vous planteriez un couteau dans le cœur d'un homme pour en l'aire sortir ce qu'il y a. — Bah! dit en riant madame Simon, si cela fait sortir ce qui l'étoulîé, c'est un bon remède, c'est une opération chirurgicale irès-raticnneilc.

— Ma chère amie, dit M. Simon avec une expression sérieuse, quand on frappe au cœ^ur, on lue. — Allons... allons, ne vas-tu pas te seivir de grands mois romanesques, toi qui les détestes? — C'est que je ne te comiirends pas, ou plutôt j'ai peur de le comprendre, et ce serait une faute... — Ta, ta, la, la, fit madame Simon en couvrant la voix de son mari. Il ne s'agit lias de cela, il s'agit de ta promesse... — Mais... — Me l'as-tu promis, oui ou non?... — Assurément, mai?.,.

— Il n'y a pas de mais... Je veux, j'exige que vous teniez votre parole... entendez-vous?... — Soit, tvranne, dit M. Simon ea embrassant sa lemmc qui passa les bras autour ilu cou de son mari, et qui

AU 30UK LE JOIU.

U,i ,r,l avec la mine la plus charmante : - IVailleurs. tu en as presque ""Av«u-rSn ertt pu répondre, martamo Simon éUùl partie, et l-avoué, lœil lixfi sur la porte par on elle venait de sortir, dit dou-

'"'"'^'Vlc a raison... nous nous aimions, et nous sommes encore heureux... Allons, voyons...

M Simon quitta son appartement et descendit à son étnde.

En passant dans le cabinet de Silvcstre, il le pria de le suivre.

Loisdu'ils furent dans le cabinet de l'avoué, celui-ei prit un carton rempli de papiers, et dit à Silveslre d'un ion tout à fait ordinaire : — Mon ami, i'ai un service à vous demander.

«investie ieta un rei^ard sur trois ou quatre liasses de papiers que M "simon tira du canon, et répondit : — Tous mes moments ne vous appartiennent-ils pas? - 11 ne s'agit pas d'un ';«^?'' q"' c?"^';.;"^ l'étude, mais d'une chose qui m'est personnelle et qui demande être laite d'ici à peu de temps, et vous savez que les allaues du 1 alais vont, durant quelques jours, me retenir plus que de coutume; je n'aurai guère le temps d'elablir un compte aussi considérable que celui de ma gesiion des biens de Sabine.

M. Simon n'eut pas le courage de regarder Silvestre après ces

''*ll défit une liasse de papiers sans trop savoir ce qu'il faisait, et il ajouta • — Vous trouverez là toutes les pièces relatives à celte gestion ■ les litres de propriété , les inventaires , les quittances, les inscriptions, les baux, les... délibérations de famille... les...

M Simon eût volontiers énuméré toutes lesuspeces de papier timbré qui composent une liasse de mineur, car il n osait regarder de Prosny, dont il attendait un mot; mais son silence lui fit peur, et il se décida à lever les yeux sur lui. ■ -, ■

Silvestre avait le visage douloureusement contracte et respirait péniblement, comme quelqu'un qui a reçu un grand coup dans le cœur et qui se remet lentement.

— Oa'avez-vûus donc? lui dit M. Simon.

Silveslre fit un gesle qui voulait dire : — Rien. — Vous sonfirez?

— Un peu ; depuis quelque temps j'^i des sutîocations, qui heureusemcht se passent vile, répondit Silvestre d'une voix sourde. — Le travail vous sera peut-être trop pénible?— En aucune façon, monsieur.

— C'est que je désirerais que vous pussiez le faire ici, dans inon cabinet; je ne me soucie pas qu'on voie cela à l'étude. — Je m installe-

,.ai ici El pour quel jour voulez-vous que cela soit termine? —

Mais... le plus lot possible. • „„ ia

M Simon linl un moment sa phrase en suspens. Apres avoir lecule devant l'épreuve que sa femme lui avait demandée, il obéissait à un désir instinctif de la pousser jusqu'au bout, du moment qu il I avai commencée. Il s'arrêta donc un moment et reprit : — Et le plus lot possible, c'est d'ici à deux ou trois jours. Je ci ois que je vais marier ' Sabine à M. de Bellestar. El, avant de parler publiquement de ce mariase ie voudrais pouvoir mettre sous les yeux du marquis 1 étal exact de Ui forluiie de sa future. Si une dilTiculté devait s élever à ce sujet, il vaut mieux que ce soit mainlenaiil que plus tard. — Vous avez parfailemenl raison, dit froidement Silvestre. Et quand vous convient-il que je commence? ., , , . ■ • .

Le corps était immobile, le visage impassible, la voix précise et ferme, mais la souffrance était partout. .

Le nez était pincé comme à l'heure où la mon va venir, I oeil avait un regard auquel il ^)'y avait pas de but, on entendait battre le cœur à coups presses et sourds. .,■■,,■•. ■

M. Simon eut houle de la faiblesse qui 1 avait lait coder ù madame Simon et de la cruauté qu'il venait de montrer lui-même; il répondit à Silvestre en se levant : — Vous commencerez... plus tard... je vous

^ Et il quitta son cabinet en en poussant la porte avec une violence nui i'einpèeha de se fermer. . . , ..

Il était temps , une minute de plus ii la tension excessive de cette douleur qui ne voulait pas éclater, et la vie se fût peut-être rompue; le cœur eût étouffé dans la poitrine s'il n'avait pu s epandre au

dehors. , o., . • i i

M Simon s'était arrtMô dans le cabinet de Silvestre, aussi malade que lui du mal cpi'il venait de lui faire. .

ïoul à cou|) il eiiieiulit un grand bruit et un grand en. Il retourna à son cabinet, et vil Silveslre qui élait tombé assis dans un fauteuil placé devant le bureau où il devait iravailler. Il avait frappe la table du front; ses deux poings fermes élaieiit croisés au-dessus de sa tète, comme s'il eût voulu l'a'tlaclier a celle place; il s'échappait de sa poitrine un gémissement sourd et encore étouffé...

M. Simon n'osa avancer; il eut peur, après avoir fait le mal, de l'aggraver encore par sa prescnrc.. llcl.iii dans une hoirihle allenle.

Toula coup cependant eelle suiifiVance exlriMUc se fil jour.

Silveslre se releva et laissa ediapper un cri désespère, puis il se rejeta avec fureur sur celle table, il la frappait do sa tête et de ses

poings, 11 s'y roulait avec frénésie. C'élail effrayant; mais i! parlait, il sanglolait, il pleurait ; le danger était passe.

Cependant ce paroxysme nerveux se calmait quelquefois; mais il reprenait presque aussitôt avec une nouvelle violence.

M. Simon s'approcha, et prenant Silvestre dans ses bras, il le força it se redresser en lui disant : — Allons, Silvestre, du courage.

L'amitié et la douleur ont des instincts, ou, si vous voulez que je me serve du mot grammatical, elles ont des elHpses sublimes.

11 suffisait que M. Simon parlûi en ce moment à Silveslre, pour qu'en lui recommandant d'avoir du courage, il lui eût dit tout ce qu il avait comiiris ou deviné; et Silveslre comprit aussi et devina ce que. voulait dire M. Simon, car il se détourna violemment de lui en lui disant: — Non, monsieur, non, voyez-vous; c'est infâme ! — Silvestre... — Ah! monsieur! c'est très-mal... c'est mal... ce nest pas bien. . ,

Il est difficile de dire ce qu'il y avait de désespoir croissant dans ce reproche dont les expressions allaient en s'affaiblissnnt.

U. Simon était horriblement embarrassé; il avait troii montre qu il comprenait la douleur de Silvestre pour pouvoir paraître en igiioier le moiif ; d'un antre côté, avait-il le droit de forcer ce malheureux a lui ilire le dernier mol de cette douleur ? Silveslre élail anéanlf, abattu.

M. Simon lui tendit la main et lui dit : — Pardonnez-moi , Silveslre, et laissons là tous ces papiers. — Oh non! s'eeria Sihesire en se levant résolument ; non, monsieur, non, ce travail... il faut que je le fasse. — A vutre tour, Silvestre, ce n'est pas bien ; j'ai eu tort, et ce tort, vous voulez que je l'aie jusqu'au bout, en vous condamnant à faire ce travail. —Oh! non, monsieur, non, ce n'est pas contre vous que je prends cette résoluiion, c'est contre moi-même, il faut que je le fasse, croyez-moi, il le faut.

11 y avait une mélancolique exaltation dans le visage de Silvestre pendant qu'il parlait ainsi. ....

M. Simon en fut plus ému encore que de sa douleur; il admirait Silveslre, et il faut le dire, l'admiration dans un pareil cas est la tendresse de l'âme exallée à son plus haut degré.

— Pourquoi vous imposer celle peine? lui dit M. Simon. — Ah ! fit Silveslre avec un sourire amer, j'ai été durement élevé dans ma vie matérielle, il faut que je fasse de même l'educalion de mon cœur. Quand je suis resté seul a douze ans avec ma pauvre tante, à qui il restait juste de quoi me faire vivre jusqu'au jour où je pourrais travailler, j'avais encore des délicatesses d'enfant gùlé, j'avais des degoûts que mon père ne contrariait pas... mon père était si bon !

Deux larmes tombèrent des jeux de Silveslre à ce souvenir. Il se remit, et, souriant encore dans sa soulTranee,' il reprit : — Mais ma tanie n'avait point de faiblesse pour cescapiiees d'entant : elle disait que ce qui élait bon pour l'un devait être bon pour tous; elle disait, et elle avait raison, que quand ou est pauvre, il ne faut rien dédaigner, rien délester. Ainsi elle choisissait, à rencontre de mes goûts, les pauvres mets de noire misérable nourriture... J'ai souffert bien des fois pour vaincre des répugnances que je croyais invincibles, et je suis parvenu à les dominer... ,

M. Simon écoutait Silvestre d'un air si triste que celui-ci reprit en souriant : — Ah 1 vous ne saviez pas ces misères de la misère!... Il y en a bien d'autres, allez !

Silveslre s'airèla et rejeta les souvenirs qui se présentaient à lui, et, toujours souriant, il continua : — Eh bien! monsieur Simon, ce que m,à tante a l'ail pour ma nature physique, je veux et je dois le faire pour ma nature morale. Il y a en moi peut-être des sentiments... des haines injustes, des idées qu'il faut iiue je brise... Laissez-moi faire ce travail, monsieur Simon, je le... Oui, reprit-il avec un accent d'amère pillé sur lui-même, oui, je le mâcherai jusqu'à ce que j'y sois insensible, comme j'ai fait anirefois pour les meis favoris de ma tanle. Quand on est pauvre, disait-elle, il ne faut rien haïr.

11 se frappa le front et ajouta en se déloiirn.ant : — Il ne faut rien aimer. — Vous le voulez? lui dit M. Simon avec une satisfaction qu'il ne put déguiser; eh bien 1 tant'mieux... tant mieux, Silvestre. lui dit-il ; ce qui est bien ne nous est pas seulement compte devant Dieu. Mon ami, lui dit-il en lui tendant la main, je n'en veux plus à ma femme de l'épreuve qu'elle m'a forcé à vous faire subir... — Et pourquoi ?...— Silveslre, embras.sez moi, cl souvenez-vous de ce que je vous dis : je viens d'apprendre seulement à présent ce ipie vous valez ; mais les femmes s'v connaissent mieux que nous. — Que voulez-vous dire?...— Vous venez demain à la soirée de Sabine, lui dit M. Simon.

Silveslre devint rouge, et puis pâle, el puis rouge... M Simon eut peur de voir recommencer la douleur qu il avait causée el se laissant aller à la pensée qui le dominait en ce moment, il eut l'imprudence de dire à Silvestre : — Laissez là ce compte ; il n'est plus peut-être aussi pressé que je le pensais.

Heureusement que Silvestre ne comprit rien à cet ordre; car s il avait eu la moindre idée de la pensée de M. Simon, il en serait tombe

''' M. Simon n'avait pas achevé sa phrase qu'il s'en était déj;i repenti ; il profila de ce que Silveslre n'y avait rien vu. et reprit rapidement : — Venez toujours demain soir... J'aurai peul-élre besoin de vous.

AU JOUR Lli .lOUR.

Voilà donc ce qui se p;issiiit liier.

Il (Si pii's (It! neuf lieuri'S, el je suis obligé ilo laisser en arrière qiirUiiies pciils iiicidenls de la journée; car il faut que je parle pour la l'auieuse soirée.

Dans ma iiroehaine lellre, je reviendrai sur ce que j'ai ouljlié, et je vous iloiiiieiai des nouvelles de ce soir, si cependanlil se passe quelque cliuse d'imporlaul dans celle soirée où je vais.

La réunion de Saliine était ravissante.

Que. la jeunesse est belle! que toutes ces blanches robes, si simples, [larees seulement d'un frais ruban ; que ces tètes gracieuses, seulement couronnées de leur abondante chevelure; que ces douces limidiiés, tout à coup interrompues par un rire trop l)ruyanl; que cet amournaïfdela danse; que ces regards furlifs et malicieux, pleins d'observations et de coulidenees; que ces légères nonchalances, soudaiueuienl réprimées par un coup d'œil maternel ; que toule cette vie qui commence à se dépouiller des étroites enveloppes de l'enfance, la fleur qui s'épanouira bientôt dans toute sa splendeur, que tout cela est un spectacle charmant, et qu'il fait bon, quand on a le cœur triste sans envie, d'aller s'asseoir parmi ces belles tilles, de respirer cet air chargé d'espérance joyeuse qu'exhale la jeunesse, de reposer ses yeux qu'ont aigris les larmes sur ces douces couleurs, d'entendre, après les cris sauvages des pariis, après le creux tiniemenl des avocats del'humaniie, après lesàeres discussions des all'aires de cbacun, qu'il est bon d'écouler le vif et brillant l)abillage de ces frêles oiseaux qui s'essaient ù voler hors du nid maternel ; et que de charniauls faniômes viennent alors se mêler à ces élres charmants!

Oui vraimenl, la réunion de Sabine avait un aspect délicieux.

Elle était déjà au complet de ses plus jeunes invitées, que ni M. de Bellestar ni Silvestre n'avaient encore paru.

Le petit salon et la chambre de Sabine étaient parés de délicieux bouquets; mais il en était un remarquable par son éuoriaité, plus remarquable encore par ce qui l'ornait.

Le pied de ce bouquet était attaché par un magnifique collier de perles, auquel pendaient deux boulons d'oreilles du plus grand prix. Au centre du bouquet, et du milieu d'un dahlia, sortait un brillant d'une valeur extraordin.iire.

Ce bouquet, vous l'avez deviné, élall celui de M. de Bellestar; ces bijoux ceux de Sabine, que le marquis avait relii«ês de chez le joaillier.

Voici le billet qui avait accompagne ce bouquet;

«Mademoiselle, en acceptant mon nom et ma main, vous m'avez donné le di oit d'espérer que tout était désormais de moitié entre nous.

» Voulez-vous me permettre d'être pour ma part dans la noble aclion que vous voulez faire ? Ce sera m'assurer toul a fait de mon boidieur- »

Ma foi... ma foi I... Vous savez, il y a de tea mots, il y a de ces choses qui vous frappent tout à coup, et qui cejitindanl vous laissent dans l'iiicertiUide sur leur valeur réelle.

Ce n'( st pas ordinaire, et cependant on se demande : Est-ce bien, est-ce mal? est-ce une grosse sottise ou une heureuse hardiesse? est-ce un mot fin ou une niaiserie prétentieuse?

Ou'en pensez-vous?

fl y a un proverbe qui dit : « Tant vaut l'homme, tant vaut la chose. »

D'un autre que M. de Bellestar, d'un esprit vérilablemenl dislingué, fier, généieux, d'un bel élégant, le bouquet et la lettre eussent été parfaits; mais de ce marquis herculéen, calculateur et progressif, cela me semble bien différent.

Cependant il y a un autre proverbe qui dit : « Tout est bien qui finit bien. »

Et il faut le dire, à l'arrivée du bouquet et de la lettre, madame Simon, la femme excellente et pleine de délicatesse, baissa la tête et passa la lettre à Sabine en disant d'un air triste : — C'est bien. — Et c est bien fait, dit M. Simon. •

Mais il murmura tout bas : — Cependant, nous verrons. i, En lisant le billet de M. de Bellestar, le rouge monta au visage de Sabine.

Il fallut lui expliquer comment le marquis avait appris ce qu'elle avait été faire chez M. Léonard.

M. Simon liabilla d'un enthousiasme prétendu l'impression que celle uécouverie avait faite sur le marquis lorsqu'il avait appris l'usage que Sabine voulait faire de cet emprunt. Il fallut lui dire qu'on approuvait ce qu'elle avait fait; puis on trouva l'action du marquis charmante, de bon goût... On parla... parla...

Sabine se taisait.

Elle était si révoltée de celte impertinente assurance d'un homme qu'elle connaissaità peine, qu'elle n'osait montrer l'excès de son indignation, tant elle était en desaccord avec des cœurs dont elle respectait les seniimenis, avec des esprits dont elle savait la juste délicatesse, avec une femme qu'elle savait admirablement entendue aux choses de l'âme et aux (convenances du monde.

A ce moment, Sabine fit une de ces actions si communes aux caractères élevés: elle repoussa comme injustes ses propres sentimenls.

Elle accusa dfe prévention le mouvemoni involontaire qui lui avait fait considérer comme une lourde insulte l'envoi de ces bijoux.

Elle ne voulut y voir que ce ([u'y voyaient les autres, et, plaidant enfin contre elle-même, elle se persuada qu'il était impossible d'être à la fois plus généreux et de meilleur goût.

Dès qu'elle considérait ainsi ce qu'avait faiU'homme dont elle avait accepté la main, et ù qui elle avait par conséquent donné le droit de pénétrer dans les secrets de sa vie, elle voulut accepter le don comme il paraissait avoir été fait.

Elle prit le bouquet et le plaça de manière à ce qu'il frappât les yeux de tout le monde.

Ce fut un événement plein de mystères pour les jeunes filles qui virent ces bijoux au milieu de ces fleurs; car elles connaissaient ces bijoux; elles savaient qu'ils appartenaient à Sabine, et elles se demandaient pourcpioi elle en faisait ainsi étalage.

L'une des plus malicieuses, et qui ne s'était pas trompée sur le motif de la présence de M. de Bellestar au réveillon de W. Simon, dit à ses jeunes amies : — C'est l'influence du marquis de Bric-à-brac qui commence.

Bieniôl l'ariivée de M. de Bellestar donna un nouvel essor à toutes les petites suppositions.

Du premier coup d'œil il aperçut son bouquet posé en monire, et son œil rayonna d'un énorme triomphe.

Heureusement pour lui Sabine était dans sa chambre quand il entra dans le salon ; elle ne vit pas ce gros regard, celte grosse jubilation, ce ravissement à cent mille francs ; et, lorsque M. de Bellestar vint la saluer, il lui dit tout bas, en s'inclinant devant elle : — Vous êtes un ange.

Elle lui répondit ! — Vous êtes toujours bon. Le marquis alla causer avec madame Simon, et Sabine aperçut alors Silveslre qui s'était arrêté près de la porte d'entrée. •

Silvestre semblait uq être complètement changé; il y avait sur son visage un calme, une sérénité, une résolution qui étonna Sabine, et qui lui imposa élrangement, Le salut qu'il lui adressa de loin n'avait plus cet embarras qu'elle avait remaniué.

Au inilieu de tous ses efforts pour être joyeuse, Sabine était triste : ses sourires couraient sur des larmes.

Lorsqu'elle avait aperçu Silveslre, Sabine, par un de ces sentiments secrets dq gœur, avait été heureuse de le voir. ^— C'est un cœur trislo aussi, s'elail-elle dit. Et qudique celte fraternité de mélancolie dut rester muette entre eux , elle avait compté sur Is tristesse de Silveslre comme sur une compagne de la sienne.

11 y eut alors dans l'àuiede Sabine UH triste retour, une cruelle déception. Elle en voulut à Silveslre (l'élr# calme, d'être fort.

Comme elle s'était sentie abandonnée quand son tuteur lui avait remis , salisses remontrances accoutumées, l'or qu'elle lui avait demandé, il lui sembla qu'elle demeurait geule celle fois encore.

Ce qu'elle garda de cette impression, je ne puis vous le dire , car elle reprit immédiatement son aisance, sa bonne grâce , la liberté de sa parole vive et enjouée, si bien que personne n'y vit rien ; et Silvestre aussi fut ce soir-là ce qu'on appelle tout à fait un homme du inonde, causant sans embarras, ne se mêlant au mouvement qu'avec la relenue que donne le savoir-vivre, sans cependant s'en écarter comme un homme morose.

Mon Dieu! mon Dieu! mon roman sprait-il fini? J'ai beau regarder, j'ai beau examiner, je ne vois rien, je ne devine rien.

Voilà la soirée finie.

Mademoiselle Aurélie de S... n'est pas venue : pas un mot, pas ijn regard échanges et qu'on vole au passage.

Helas ! on se lève, ou se salue, on |)art ; le rire est sur toutes les lèvres...

0 misérable histoire commencée au hasard! n'auras-lu pas de dénoùment?...

(Jui frappe?

— Monsieur, c'est un paquet. — Voyons... Je brise l'enveloppe...

C est de lui , c'est de mon lutin, c'est de mon espion : 0 mon sauveur, mou ange gardien, mon mouchard , sois béni de toutes les bénédictions qu'un romancier peut appeler sur la léle d'un homme qui lui donne une idée !

— Votre mouchard vous donne donc des idées? — .'^on, mon cher ami, il m'e{ivoie une lettre... deux lettres...

Une de Silveslre et une de Sabine.

Par laquelle commencerai-je?

Ma foi, par la première, c'est assez original.

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