DEUXIÈME LETTRE VOLÉE
De Silveslre à Jules P. . .
J'ai suivi voire conseil, Jules, et maintenant je suis calme, je suis fort, je suis content de moi, je ne veux plus rioii savoir de ce que je poursuivais encore hier avec tant d'anxiété.
AU JUl ii IK JOUR.
Os pnrnles do M. Simon, que je n'avais pas encore rnlcnikies, il t|ni, doux lieures apii's, me donnaient le. vertige de la .joie, loul liale- Uiut que j'elais encore du verligc de la douleur, ces paroles, je les ai léiliiites à leur juste valeur.
Mon pairon m'a cMlmé, parce que j'ai eu le courage de nm pas vouloir à une femme des bassesses de son père.
.M. Simo:; est uii homme de bien, et au lieu de quinze e^nls francs ipie je pagne, il m'en donnera peut-être dix-linil cents, peut-être deux mille; je "serai bien p;iyé.
Je vous ai dit que je devais aller à la soirée de mademoiselle Duran.l, et je vous ai promis de vous rendre compte de ce qui s'y passor.iit.
Je n'ai rien senii, je n'ai rien éprouvé, j'ai pris du llié, j'ai m;inge des petits gàlciux , j'ai fait comme tout le • monde.
Vous avez raison , Jules, toutes les espérances, toutes les aniliilions, tous les rêves, toutes les douleurs même aboutissent au néant; je crois que je deviens un liommo comme les autres, il me semble que je n'ai pas souffert.
J'ai mis le pied sur mes ressentiments cl sur mes snuvonirs, j'ai jeté ma dignité à terre comme un làclie jetii' ses armes, je me suis dit:
— Il faut faire ma vie comme chacun l'ail la sienne à présent, il faut tout oublier quand on est pauvre, et ninrcber ;i la fortune d'i:n pas égoïste, .sans regarder derrière soi , sans se souvenir d'ii'i père mon sur un grabat, d'une mère mork' sans couverture. 11 laut penser à soi d'abord , et souhaiter que !a mort nous délivre biculôt du dernier fardeau que nous a légué la famille.
Mademoiselle Durand est toute-puissante sur l'esprit de mon patron :
je saluerai avec tout le respect possible la fille du spoliateur de mon père. Elle s'est plainte à son tuteur de re qu'un jour mon regard avait osé braver le sien ; désormais je baisserai les yeux devant elle.
M. Simon a voulu me cbâtier de celte impertinence; j'ai accepté le cliàlimenl , et il nie paiera de ma lâcheté N'ai-je pas appel
— Raisofnons un peu, me dii 51. "imon en me prenant la i
ia tout à l'heure du courage? Oui , vraiment; el maintenant 'dites-moi, Jules, esl-ce du courage, est-ce de la lâcheté?
Où donc est le vrai mol des choses d'ici-bas? ,
Eh ! qu'importe do quel nom il faut les appeler, pourvu qu'elles nous servent à parvenir!
Oh! je parviendrai, Jules, je parviendrai.
11 arrivera un jour où je serai son égal, un jour où je pourrai peutêtre l'alteindre dans le monde orgueilleux et opulent où elle va cacher son nom déshonoré sons un noble nom, où elle va coulondre sa lortune volée dans le loyal héritage d'une illustre el honnête famille.
Puisque c'est l'argent qui est la viiiu. j'aurai de l'argent.
Or, comme j'étais allé chez madenioisflle Durand avec ces sentiments dans le cœur, comme je ne l'emiais plus, comme je ne la plaignais plus d'être ce qu'elle est, j'ai été parfiiicmcnl à l'aise dans ce talon dont hier j'avais peur de franchir le seuil.
Vos prétextes sont b.jiis, mon ami: ils m'ont IcUemenl changé, qu'ils ont, pour ainsi dire, refait mou être loul entier.
Je l'ai regardée, el je l'ai trouvée moins belle; je l'ai écoutée, el j'ai trouvé sa voix moins douce; mais je ne suis pas aile jusqu'à la Ironver laide ; je ne suis pas allé jusipi'à trouver sa voix aigre et criarde; je ne suis pas allé jusqu'à l'injustice el à la haine, je me suis arrête à î'indilTerence.
Je vous l'ai déjà dit, je suis calme, je suis fort, je suis content de moi. Jules, Jules... je mens, je mens, je mens !
J'ai la léle qui brûle, j'ai le cueur qui |deure; je l'aime, j'en perds la raison, je voiidr.iis en moiiiir.
Oh! que j'ai souffert:... j'ai bien souffert! M:;is elle n'a rien vu, je
vous le jure, elle n'a rien vu.
Quand je suis arrive, elle saluait M. de Dullesiar; quand elle m'a aperçu, elle a eu l'air surpris. A- 1- elle ele étonnée de ce que j'o sais venir, moi qu'elle avait si légèrement invité?
Quel que soit le sentiment qu'elle a éprouvé, j'ai elé fort contre son émotion, el je ne lui ai rien montré du transport de rage qui me dévorait en la voyant parlera cet homme que jj hais.
Cependant, je dois vous le dire, c'a été IJ l'i'fforl le plus cruel que j'aie eu a taire sur moi-même.
Une fois celle première douleur domptée, j'ai senti toutes les autres, mais pour ainsi dire sans qu'elles m'aient emu.
Elgurcz - vous un homme si bien enchaiué de tous ses membres, si bien lié au poteau qui le tient , la lèic .serrée au gibet, la bouche b;\illonnee, l'œil fermé, tellement privé de tout mouvement qu'on ne puisse savoir si c'est un homme ou un cadavre : que le bourreau vienne el le flagelle d'un fouet ardent, rien ne boiiJii, rien ne se défend, le torluré est immobile el miiel; qui peut dire qu'il soulïre?Soini!:age peut-être, sou visage, qui pâlit et dont les traits se crispent dans la douleur.
.Ma volonté a été
plus puissante que les
liens de cordes el de
fer qui maintiennent le patient. .Mon visage n'a point pâli, et loul est
resté immobile en moi.
Mais quand ou détache le condamné du gibet, alors éclate sa douleur : moi aussi, j'ai repris la liberté de mes pleurs et de mes cris, el je pleure et je vous dis :
Je l'aime; je l'aime encore plus à celle heure que je no l'aimjii hier... je l'aime!...
Oh! tenez, c'est une horrible torture!
Si vous aviez vu coimie elle étail charmante et belle ! Quelle grâce, quel éclat, quel charme indicible, quel enivrant pirfuiu d'amour, quel empire !.. Oh! que celle femme serait bien la reine du monde!
El puis, voyez-vous, Jules, elle est bonne, je sens qu'elle est bonne ,
elle l'est pour tous, elle le serait pour moi si elle savait ce que j.;
suis j car elle ne le sait pas, j'en suis sûr, el ma froideur a dû l'olTeiiser.
Elle ne me devait rien, et elle m'a appelé gracieusement à sa
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AU JOl'U LK JOUR.
iïie, ;i lC qu'elle a appolé la fètc de ses amis, la fête de sa famille, l'.iiles, mon Dieu, qu'elle ne sache jamais les ressenlimenls que je (K>\ rais avoir coiilre elle ; faites que devant tant de beauté el de vertus toutes les haines se changent en pardon.
A qui doiiiiciez-vous donc le bonheur, mon Dieu, si ce a'est à l'iiinncciK c et à la faiblesse ?
Cil' nous sommes des lâches, nous autres Iiommes, lorsque nous p.irlons de malheurs. Est-ce que dans notre époque la vie n'est pns aussi aisée à celui qui la commence avec rien qu'à celui qui la corairjMicc avec la fortune?
Comptons les hommes qui liennciit aujourd'hui In sociélé dans leurs mains, nous en trouverons plus, pirini les arrivés, de ceux qui ne sont partis qu'avec, leur force et leur volonté, que de ceux à qui les avantages de la riche.'isc et de la naissance semblaient avoir rendu la roule facile.
C'est ma faule d'être si peu que je suis.
J',ii marché dans ma vie en enfant craintif et sous la férule d'une vieille femme , de peur de quelques cris , de quelques reproches; je me suis vendu au salaire que j avais promis de rapporter chaque jour; je n'ai été jusqu'il présent que l'ouvrier qui a gagné le pain qu'il doit "à un autre.
N'ai-je donc pas autre chose dans la tête cl dans le cœur, ne lùt-ce que pour remplir plus dignement ces devoirs auxquels j'ai tout sacrifié ?
C'est que la misère dégrade, Jules; c'est (pie la voix qui vous répé:e sans cesse ; 11 me faut le pain d'aujourd'hui et le pain de demain , pose entre vous el l'avenir une barrière au delà de laquelle on n'ose pas regarder; ou pluiot, Jules, je le sens maintenant, lorsqu'il y a quelques jours je ne sentiiis pas ma misère, c'est qu'il y a quelques joursje ne l'aimais pas.
Mais... elle va se marier, et tout ce que je pourrai tenter pour conquérir le droit de lui dire que je l'aime, tout cela ne me servira de rien.
Pourquoi donc me plaindre?
Ai-je besoin de plus que je n'ai ? Je suis
bleu â ma place, puisque ma place ne peut être près de Sabine. Sabine!... je l'ai enlin osé écrire, ce nom que toutes ces jeunes bouches lui jetaient avec des accents amis, durant celte longue soirée. . ... , n
11 me semble que si j'osais le dire, moi, que si j osais appeler Sabine, et qu'à ce nom elle se louinât vers moi, ce serait un bonheur après lequel je voudrais mourir.
Adieu, Jules, adieu; j'ai tenu ma promesse, je vous ai raconté tout ce qui s'est passé dans celle soirée, qui n'est pas encore Unie pour moi, car je vois encore tourbillonner tous ces essaims de blanches jeunes filles, j'entends le murmure joyeux de leurs voix fraîches et sonores; el plus grande, plus belle, iilus lière que toutes ses compagnes, je vois Sabine qui me >ounl doucement. Oh! misère et exécration! ce souiire est pour M. de Bellcstar! Tenez!... je tuerais cet homme!.-, je ne veux plus vous écrire, je deviens fou.,,
Oii! je comprends ni.iinlenaiit les gens qui s'enivrent pour oublier! si j'avais là... je ne sais quoi, j'en boirais jusqu'à tomber mort... Mais il faut que je travaille demain, moi...
Adieu , Jules, adieu; ne me plaignez pas de l'aimer, j'arme mon amour. Il me brise le cœur, et je l'aiiue...
J'aime mieux la douleur qui me vient d'elle , que le Imnlieur que Dieu m'enverrait sans elle ! Adieu. Sirvi.srr.r..
TnOISliîME LETTRE VOLIÎE.
De Sabine à mademoiselle Aurélie de S.-.
Amélie, aslu biùle la lellie que je t'ai étrilr? non p:is la première,
non pas celle ol^i je t'ai raconté mes courses avec ma lulrice, ma renconlre avec M. de Prosny dans les magasins de la Fille de Pavix, el mon entrelien avec mon luleur; non , c'est celle d'hier, celle que je l'ai mon- Irée lorsque tu es venue ; celle où, folle que j'ai été, j'ai mis ce mot houleux que je n'avais pas osé mettre dans ma première lellre.
Je n'avais pas osé le l'envoyer; pourquoi aslu voulu l'emporter?
pour avoir, as-tu dit, tout le roman de ma p;ission...
Oh ! biù'ela, anéaiilis à Inal jamais celle iiiisi'r.ilile ciiiiliili née d'un mûiiienl de kilie.
(iel homme n'a rien dans le cœur ! 11 est venu à celte soirée où tu n'as pas pu venir.
C'est un hommecharmnnt , de m;inières excellenles ; il a de l'esluit , du savoir , de l'éducalion; il a de loul, mais il n'a pis de cœur... Je l'ai senti, je l'ai à la lin senti !
Il a été là devant moi cet homme qui doit me hair ; il a etc comme le premier venu, lien ne l'a gêné, ni ses ressenliments, ni mon bon accueil :
il a parlé à M. de Belleslar I.-.