‹ Ouvrés illustréesChapitre 89 sur 157 · V.n vérité, c'est un bonlieur pour moi · texte numérisé non relu

V.n vérité, c'est un bonlieur pour moi

Je te l'avoue , j'avais je ne fais quel remords d'envoyer à M. de Prosny ces cent mille francs dont je t'ai parlé. Quoiqu'il ne dût pas connaître la main qui lui faisait celte aumône, j'avais peur de blesser la fierté délicate de son âme.

Va, va, mainlenani, je suis sCtre qu'il prendra l'aumône, dùl-il savoir que c'est moi qui la lui jette.

Oh! je le hais et je le méprise, cet homme I ne m'a-t-il pis fait faire un rêve si insensé, que je pleure en pensant que j'ai pu le l'écrire !

Oh ! brûle ma lellre, Aurélie, brûle ma lettre ou plutôt renvoie-lamoi. Ce n'est que lorsque je l'aurai moi-même anéantie que je serai tranquille.

J'aurais voulu que tu fusses là, Aurélie, toi qui sais ce que je pensais de lui ou plutôt ce que je croyais de lui. Tu aurais ri de ma folie, el pcut-êlre, en lisant ma lellre, ie demandes-tu ce que je veux dii'e, cherches-tu ce qui m'irrile, t'imagines-lu qu'il s'est passé quelque chose d'extraordinaire.

Il ne s'est rien passé, si ce n'est que nous avons été trois lieuies en-

MoUez-le là, lui dis-je en montrant le paquet à ce gamin. — Page 20

lié, os dans le mOi.i« salon, à cùlo Vnn de l'antre, et que c'a élé pour lui comme si je n'y avais pas cie.

nii''ivais-ie (loni; vu, on iiluiùt qn avais-je cru voir .' .

J-âvais rêvé u e lu, ne e j'avais Ironvé doux do Vapaiser ; pu.s la dernière fois <iu je lui ai parle et qu'il m'a jelé ce regard., lu sais lu^S ce regard où il y avait tant d'clounemeiit et de bonheur, ] ai

'"m',Ïs enfin nue veux-lu? la faute de mon cœur restera entre loi et moi et .u and la petite eolrre .pie j'éprouve contre mon-nu'me sera

asspe I mus en riiUs prolial.lenient toutes les deux ensemble ' En conmen nt celle lettre, il me semblait que j avais n-Ue e loses ù icd^re mais, en vérité, excepté de te rce.nimander encore de bi 1- Icr ma lell^e! je ne vois pas pourquoi je feerirais plus longtemps. Je clierclie, il me semble que j'ai la têtu vide. Non ie n'ai plus rien à le dire. ... . „,,;

To qui n'es qu'indisi-osée, lâdie de venir me voir; je suis loru-

Icmiuî malade.', e'cst'eomme si j'avais le cœur vide aussi. Adieu.

AU JOUR LE JOl.lt.

feîcnie

Sabi.ne.

K;!?ma":a;^'ie*;"ai'rl';ra dire à leur sujet, si ee n'est que je suis ,c, I ie 1 1 ée uitent de mon espion ; car il y a eu une le ire em !• , ,i dl. Aurclie de S... (pie celle-ci a emportée et e drôle

; •• i su voler cette lettre qui pouvait el.e fort importante.

14 éti^ la etrouverous nous,el, si cela arrive, je vous I enverra immediaVemcnt, à moins que celles que vous venez de lire ne soient

"';ï;;ns;uou si".? m'^lï^mlre que la fameu^e imre nue |e lui reprocbais d'avoir négligée a ePJ volée à mademoiselle Aurelio des...

'"n';;;,'ÏÏÎo:!:ibi'que cela n'amène pas quelque nouvel Incident.

51 Décembre 18«.

Ainsi s'était passé ce jour de fête qui sembla t avoir é e si vide d evénemenls et mi avait à vrai dire, enfanta deux révolutions.

La vèil ê de ce jour , tout était bienveillanco douce pi-venlion , tendre curiosité, amour enfin dans le cœur do Sabine pour le pauvre Siivestre, et le lendemain tous ces sentiments s'étaient changes en me.

'"'La'veiïle de ce four'." les ressentiments du passé , les prévenlions iniusles, les accusations améres remplissaient encore ûme de biN • sire cOTlre Sabine, et le lendemain il l'aimait sans retenue, il 1 ain ailav riet excès qui fait que la vie semble s être conéeulree a un nô it du cœur ou elle allume un foyer où tout vient .se la ro de^orer Te passé et l'avenir, et toutes les autres atlertions, et le resp.c lie sôî-mème, cl ses espérances, aliments insuflisants de ce feu

'" Fl'îïéndanl, à bien prendre la cliose, il me semble, à moi, que c'est l'amour de Sabine qui a le plus gagné dans celle journée

Pou? ép ouver une déception pareille à celle .|U. 80 devine dans le stvie é ra ge de sa dernière letire,il fallait qu'elle se lut bien avancée V s à-v s d elle-même, dans sa pasMon pour Siivestre, Mais lorsqiiune d'ciM, ion ne lue pas eompletemenl le soniunen dans le cœur qu e e viènl de frapper, il arrive souvent qu'elle lui donne une nouvelle

'""cependant la colère de Sabine ne s'était pas lellenient exallée dan» la letue qu'elle avait écrite à mademoiselle Aurole de S . quilne ùie restât assez pour prendre une résolution a l'égard de celui qu. avaU trompé ses rêves, et elle voulut en finir avec cet l.omme.

Sabine ne voulut pas être forcée à s'en occuper encore iiendan fluarane- uiit lieures, et elle avança d'un jour l'exeeulion du. projet Ju'èlle avait conçu a«c tant de plaisir, et dont elle s'eiait préoccupée

"'uVîiaLfràï'rîai'iiculier lui permit de présenter, sous une forme aun'ècpe celle qu'elle avait d'abord adopiée, le splendide présent ïu'èîle deslinail à Siivestre, et ce qui avait dû s'appeler elrenne sap-

'''SaïTa'lellre d'hier (ù la date du 30, à minuit), je vo".yHs (,t.e je viens d'apiirendre qu'une <les letlres écrites par bab.nc il cemo selle AuréliedeS... avait éh soustraite à celle-ci : précisément a celle beuie, voici ce qui se passait chez de Prosuy.

Iteiiorions donc notre vue de ce cote. .. ,•■ f ,;„„„

'^il'iue n'était pas sortie de la jomnre ; elle avait prétexte la fatigue de l'a soirée de la veille, pour lesier enbM-mee chez elle, ^^oil embarras, soU caUul, madame Sinuai l'avail laissée à sa solitude de façon fiue, lur.squc la nuit ai i iva, S.dnne put s échapper avec sa gôuTeruante? gagner ilne voilure de ,.I,h c, aller jusqu'.^ la ,,orte de SiKesIre el revenir sans qu'on se lui a|;eiC' de son abSLiiu.

Quant à Prosuy, pour la piemiere loi, de sa vie, .1 n clait po ut rcntté à l'heure ilii diner, dans ce jour qui a^alt pour lui sa solennile.

11 avait fait dire à sa lanle qu'un travail extraordinaire le retenait cliez

M. Simon. , .

Ce prelexle, qui a tant de fois servi aux jeunes gens pour cacher

une partie de plaisir, Siivestre s'en était servi pour s épargner une

En elîel^ ce jour-'.à n'étail-il pas la veille de sa lêlc? Ce jour-lii sa tanle n'avait-elle lias l'habitude de lui donner ce qu elle appelait un bouquet? N'avait-il pas aussi ce jour-là sa feie de famille?

!■ h bien I ce qu'il avait considéré jusque-là comme une bonne attention de mademoiselle de Prosny, l'accueil plus gracieux quon lui reservait et qui était assurément la plus belle fleur du bouquet de lia tanle, tout ce qui enfin lui avait fait de ce jour un jour consacre, l'avait précisément, celte année, éloigné de sa maison.

C'est que la veille il avait assisié à la joyeuse réunion de Sabine, cl que, tout plein encore de ce souvenir et du parfum de ce monde ieiiiie et charmant, les yeux tout éblouis de ce luxe eleganl qui l avait enlouié, il lui faisait horreur de rentrer dans sa solitude glacée, dans sa eliambre nue, pour voir sa vieille tanle lui gnuiaeer un sourire de bienvenue, et lui faire une hideuse caricature de ce qui s appelle une

'' 11" avait eu peur de retrouver dans ce contraste les mouvements de colère qui l'avaienl d'abord agité contre mademoiselle Durand ; i ne voulait pas que rien vint lui ia|M)eler trop crueilemeiit des griefs doul il avait répudié rherita.L;c. Il n'avait pas osé enlin emporter 1 nuage de Sabine avec lui dans celle misérable fête ou elle lui eut aiiparu comme un remords ou comme un desespoir.

Par toutes ces raisons et (lar beaucoup d autres peut-être, bilvesiri, n'était pas rentre, et une fois qu'il eut dépasse l'In'ure ou sa laiile pouvait l'attendre encore, il recula son retour le iilus lard possible; car, par un secret pressentiment, il lui semblait qu un malheur 1 allendait chez lui. ^ ^ , , ... o.,..

Donc il était minuit lorsque Silveslre frappa ù sa porte, et sa sui prise fut grande lorsque son portier, dont l'aiistocralie ne se commettait lias d'ordinaire à parler avec un aussi mince locataire, 1 appela au inon'ent où il allait gravir son escalier, et lui dit, avec cette mauvaise liumeur constante qui est un des caractères distinclils de la race portièrd ■ ...

— Monsieur de Prosny, je dois vous p.révenir qu'il s'est passe ici aujourd'hui quelque chose de bien extraordinaire et qui ne me con-

^"!1 Qu'est ce donc? fil M. de Prosny, (lui commença à craindre de voir se réaliser les tristes pressentiments qui l'avaient lenu éloigne loute la journée de sa maison. . , • i , -i .i-

— Voici ce que c'est, reprit le portier : vers les six heures, il devait être a peu près six heures, car nous allions nous meltie a table, ma femme el moi, une vieille dame ou une vieille feinme, je ne sais trop lemiel, car elle avait un bonnet et descendait d un li.iere, une vieille femme eulin, est enlrée dans ma loge el ma remis un paquet, en me disant :

— Voici pour M. de Prosny. , ■ , , Celait comme un poriefeuille ou un livre enveloppe de papiei et

I cacheté sur toutes les coutures.

— C'est bon, lui di.s-je, mettez cela là. . ,

— C'est une chose fort impnrlanle, reiiril la vieille, qu il, »e laul lias laisser traîner, el ((ue, tunoul, il ne faut remettre qua M. de Prosiiv en personne. . ,

— C'est bon, c'est bon, lui dis-je; ça ne traînera pas Icnglemps. Voici l'heure où M. de Prosuy a l'habiiuJe de rentrer, el je m étonne même qu'il ne soit pas déjà ici. .

Je n'avais pas lâche cette parole, que j'enlends une voix flùlee due

derrière mon carreau : „ , • r>- . -i

— Viens, viens, allons-nous-en. Que tenons-nous, mon Dieu! s il venait ù nous surprendre? ... i..„

Et toul aussitôt, la vieille de s'en aller, en rejoignant une... plus ieune, c'est certain, quoique je ne l'aie pas vue. foutes les deux regrimpent eu fiaere, et fouette, cocher ! m vu m connu, si ee ii est le naqiiel qui était reste sur la table. . •. v • , •

-- Eh bien 1 dit de Prosny, que cette histoire commençail à lulricucr, où est-il ce paquet? -, .

AÙ lieu de répondre, le portier continua sou recil comme il avait décidé de le faire, et repartit : ,.,.,,•

Vous voyez que jusque-là il n'y a pas de ma faute. J allais serrer le paquet dans rarinoire, lorsque j'entends liapper; je n avais pas tiré le cordon, .pie je vois une tête entrer par mon vasistas, cl qu une voix de vinaigre me crie :

— Un billet pour mademoiselle de Prosny.

— Meilezle la lui dis-je en montrant le paquet a ce gamin, qui se liouvaii avoir jus'te le nez dessus, cl qui, a ce qu'il parait , en avail

''''^1 Ces't' pressé,' mf répondit-il; il faut que mademoiselle de Prosny

"'^JilVblenV inôiiiez-le vous-même, que je dis au petit bonhomme. C'élail mon droit el c'était mon devoir, car enfin je ne suis p.jinl obligé de monter les lettres à tous les locataires, el avec cela j étais seul dans ma loge.

AU JOUR LE JOUR

— Oi) y va, me dit !b jeune homme, et si vous vouIpz, je monterai aussi le |>;i(|iu't que \oil;^ à hi même adresse.

Ce (lisant, le iiarlieullei' mil la main dessus.

— Un moment, lui dis-je en lui arraclianl la cliose, ceci est peur le ii'veu , et non pas pour la tante; ceci est recommandé pniliiulièremeut ; c'est inviolable, c'est sacré I Je reprends le paquet, je le serre dans l'armoire.

Est-ce que je pouvais faire mieux que cela?

— Eh bien! ce paquet, où esl-il enfin ? dit de Prosny, qui, ayant écrit à sa tante i)ar Kadinot, ne s'étonnait point de ce dernier petit incident.

— Attendez donc, reprit le portier, ce n'est pas arrivé comme cela tout d'un coup. Or, au bout d'un gros quart d'heure, le jeune homme redescend, loque à ma viire, et quand j'ai tiré le cordon, il lile après m'avoir crié :

— Serre tes paquets, vieux clampin !

Je suis au-dessus de pareilles injures, et je n'y pensais déjft plus lorsque je vois arriver mademoiselle votre tante d'un air si doucereux, que je vis ù l'iustaiit qu'elle voulait me faire une méchanceté.

— Est-ce qu'il n'y a rien pour nous? dit-elle.

— Rien de rien, lui ai-je répondu.

— C'est étonnant, a-t-elle repris aussitôt, voilà mon neveu qui m'écrit qu'on doit lui envoyer ici un paquet à son adresse, et il me chai'iîe de le prendre pour le perler à son élude. Ce sont des papiers dont il a besoin pour une affaire qui se plaide demain.

— Voyons, monsieur de l'rosny, dit le portier en se posant carrément devant lui , vous êtes un hûunèle huuune et moi aussi , qu'auriez-vous dit à cela?

Silvestre, fort surpris de ce qu'il apprenait, ne lépondil p.is, et le portier continua :

— Malgré mon idée, je ne pus pas m'empêcher de dire (|ue ça pouvait être vrai : d'ailleurs, c'éiail .si simple et si naturel!

Je pris le paquet , je le làtai dessus , dessous : c'ctaienl bien des papieis. Alors je le remis à votre tanle en lui disant :

— Voilà la chose, porlez-la à votre neveu.

Elle ne l'eut pas plutôt dans la main qu'elle me dit :

— C'est bon, c'est bon, je sais ce que j'ai à faire.

— Vous prétendiez que c'était si pressé?

Et comme je me repentais déjà de le lui avoir lâché, j'ajoutai en manière d'offre de service :

— Si vous voulez, je vais aller le lui porter moi-même ?

— Ah! je sais que vous êtes toujours prêt à taire les commissions dont on ne \eul pas vous charger, dit mademoiselle de Prosiiy. N'ayez pas peur, le paquet ira à son adresse, mais vous ne voulez probablement pas que j'aille le porter en savates.

Celait trop juste, et voilà que je laisse remonter voire tante.

Ce n'est pas une bonne feuime, votre tanie, mais enfin je la respecte parce que c'ujst votre tante. Je ne pouvais pas lui arracher ce paquet, quoique, sans savoir pourquoi, je fusse bien fâché de le lui avoir remis.

— Eh bien! elle l'a ce paquet? dit de Prosny impatienté. Je vais le trouver chez moi.

— Un moment donc, un moment, ça n'a pas été fini comme cela. J'avais encore mon idée, et je m'étais dit : Je verrai bien si elle va

porler le paquet, oui ou non; je verrai bien si elle m'a dit vrai, ou si elle s'est moqure de moi. Je laisse passer un quart d'heure, c'est bon; une dL-mi-heure, c'est encore bon ; mais au bout d'une heure, je me dis : Je suis mis dedans. Je prends mon parti , je grimpe l'escalier quatre à quatre et je vas sonner à voire poite. Une fois, deux fois, trois t'ois; cien.

Est-ce que mademoiselle de Prosny serait sortie sans que je m'en sois aperçu? me dis-je à moi-même.

Je tambourine ; rien, du moins du côté de voire chez vous; mais les voisins du même palier sortent de leur chambre et me demandent ce qui arrive.

— Rien, leur dis-je, si ce n'est que j'ai besoin de savoir si mademoiselle de Piosny est chez elle.

Un voisin, dont les croisées sont en face des siennes, répond :

— Il n'y a pas besoin de faire tant de vacarme pour cela; on voit sa lumière' de ma chambre, et elle n'est pas femme à laisser brûler une chandelle pour éclairer les murs.

— -Alors donc, lui dis-je, il faut qu'il lui soit arrivé quelque chose, nuisqu'elle y est et qu'elle ne répond pas.

Je comprenais bien que c'était une méchnncelé qu'elle me faisait, mais J9 voulais en être sûr avant de continuer mon carillon; ei pour pouvoir le faire en toute sûreté de conscience pour les autres locataires, je leur dis :

— R y a un petit jeune homme qui est monté tout à l'heure chez elle, qui en est redescendu, et je ne sais pas pourquoi l'histoire de ce qui se passe tous les jours m'est revenue en tête; je savais que mademoiselle de Prosny devait sortir ce soir, voilà l'heure qui se passe, et i'ai véritablement peur d'un malheur.

Chacun est de mon avis, et voilà que je me mels à carillonner, un autre à tambouriner; le voisin d'en face ouvre sa fenêtre et appelle mademoiselle de Prosny, et ma foi, ça faisait un concert assez soigné.

lors(iue nous entendons tout à coup mademoiselle voire tante qui se met à crier derrière la porte :

— Qu'est-ce que c'esi (pie ça? Jl l'axsassin! au voleur! Qu'est-ce qui vient m'atlaquer dans ma maison?

— Ah! vous li'ètes donc pas morte! que je lui crie à travers la ser rnre; et le paquet que vous deviez aller porter ù votre neveu et quevous m'avez subtilisé, (ju'eu avez-vous fait?

— Le paquet est où il doit éire, dit mademoiselle de Prosny; laissczinni tranquille, ou j'appelle la garde ou le commissaire.

J'étais furieux d'avoir elé ainsi (lupé, et j'aurais volontiers enfoncé la porte ; mais ce n'est pas à moi à donner le mauvais exemple dans la maison, et je me contentai de lui dire :

— C'est bon, c'est bon! seulement vous pouvez être sûre d'une chose, c'est que la première parole (lue j'adresserai ce soir à votre neveu, ce sera pour lui raconter le lour que vous m'avez fait.

Je ne pouvais pas aller plus loin, n'esl-ce pas, monsieur de Prosny? reprii le poi lier. J'avais fait tout ce qu'il est humainement possible île faire, et vous voyez que je vous tiens la parole que j'ai donnée à votre tante.

— R suffit, dit de Prosny, qui ne voyait dans tout cela qu'un de ces accès de curiosilé et de mauvaise humeur dont mademoiselle de Prosny était coutumière, je verrai ce que c'est que ce pa(|uet.

— Mais ce n'est pas fini, reprit encore une fuis le portier; voici le plus extraordinaire : nue demi-heure après que je fus redescendu (je ne (lensais déjà plus à la chose, et j'en avais pris mon parti), je vois entrer furlivement mademoiselle de Prosny dans ma loge.

Elle avait le même air mielleux et charmant de la première fois. Bon! voilà encore une infamie qu'elle me prèparel

— Mon bon ami, me dit-elle (que les femmes sont fausses!) ce n'est pas bien, le scandale que vous avez fait à ma porte.

— Pourquoi que vous m'avez subtilisé le paquet adressé à volrc neveu? lui ai-je répondu.

— Ah! mon Dieu! a-telle fait en levant les yeux au ciel, si le pauvre garçon avait vu cela, il en serait mort de désespoir.

— Qu'est-ce que c'est donc? lui dis-je.

— Ln las d'infamies, des masses de lettres anonymes, enfin de quoi lui en taire perdre la tète, à ce pauvre garçon, s'il l'avait mise dans toutes ces horreurs-là; aussi je viens vous demander un service : je vous en prie, mon bon ami, je vous en supplie, ne parlez pas à mou neveu de l'arrivée de ce paquet.

Et là-dessus voire tante, vous m'entendez bien, monsieur de Prosny, voire tante me met dix francs dans la main! dix francs à moi qui n'ai jamais vu la couleur de ses pièces de dix sous; je les ai a(^ceptes pour avoir un témoignage de ce que je voulais vous dire, je les garde en |)reuve de ce que j'avance. Si ça devait jamais aller plus loin, j'espôie que monsieur n'oubliera pas (jue j'ai fait mon devoir vis-à-vis de lui, comme j'ai l'habitude de le faire vis-à-vis de tous mes locataires!

Celle dernière phrase du portier aurait dû finir par ces mots :

— Surtout à l'approche du jour de l'an !

— R suffit, lui répondit de Prosny ; je ne vous oublierai pas... Puis il s'éloigna.

Silvestre moula lentement ses cinq étages, se demandant quel pouvait êlre ce paquet mystérieux apporté par deux femmes qui avaient craint de le rencontrer, et si singulièrement supprimé par sa tanie.

D'où pouvait-il venir?

A quoi pouvait-il avoir rapport?

Quel inlerèl sa lante avait-elle à s'en emparer?

"\'oilà des questions que Silvestre n'avait pas encore résolues lorsiiu'il arriva chez lui.

Silvestre, comme tous ceux qui n'ont point de domestiques pour les altendre, portait sur lui la clef de son appartement.

Eort intrigue de ce qui lui avait été révélé par le portier, ne sachant ce que pouvait contenir ce paquet mystérieusement déposé à son adresse, ignorant si sa tante s'en était emparée jiar un simple mouvement de curiosité, ou bien si elle complaii le lui soustraire tout à fait, il se résolut à entrer le plus doucement possible, de manière à la surprendre. Il introduisit légèrement la clef dans la serrure; mais la surprise fut grande lorsqu'il sentit une résisiance invincible, le verrou intérieur avait été poussé.

Cette précauiion était étrange.

De Prosny connaissait assez le caractère de sa tante pour savoir qu'elle êiait femme à le laisser à la porte dans un moment d'humeur, par cela seulement qu'il rentrait à une heure peu convenable.

Mais après ce qu'avait dit le portier, cette défense intérieure prit un tout autre caractère aux yeux de Silvestre ; il sonna avec violence. Rien ne répondit.

Silvestre n'était pas d'humeur à recommencer un siège comme celui qu'avait déjà fait le portier; mais il n'avait aucune envie de coucher dans la rue. 11 demeura donc fort embarrassé de ce silence.

Il colla l'oreille à la porte et crut entendre qu'on s'en approchait à pas furtils.

AU jouit U-. JOUR.

Il jnwV.y sa turilo. On ï.iiila encore le siltm-e.

0 , D le o.iv.au; "mais rien ne icin.ndil; seulement un 1. p . -..'ncemëni de fer se fit ênlendre, el il reconnut qu'on venait de urcr k' verrou II cssava d'ouvrir, et la |iorle eeila. „ . , ,„„

Ta ve le <4 qui l'ailcndait d'ordinaire n'élail pas allumée et u c Je odeur de cTanddIe éteinte lui apprit que sa tanlc avait vedie

^"T^'Ïs ;X^'silcnce r.-nait dans le logement, et Silvestre sV vinct d"-;s robscurilé. Il cherd.a les moyens .le se pro.urer de h lumière; mais on avait caché ou déplacé tout ce qu .1 lalla.l pour s en

'""n "'avait un parti pris de iout tenter pour éviter une exi.lication immédille ' a t de précautions élonnérenl Silvestre, et lu, donnèrent un I h s V oient désir de savoir ce que pouvait elre ce paquet. Il pénétra dans la chambre de sa tante, afin d'y trouver les restes

"If^eS^h^Crii'rs'rillaïènt encore dans Vâ.re, ce qui monuaitquT mademoiselle 'de Prosny n'avait pas pris le soin acconlume. Criie n""li"cncfi atlcslait un gr.iud tronhle.

Cenëndant pour parvenir ft allumer sa chandelle de Prosny fut ohlig'nie inVnlîre un charbon avec des pince.les, de soufller long-

"'lout cela m un bruit qui, en toute autre drconslancc, eut éveille sa l:\nte.Maisellcrestaimmobile. ..

Fnlin do Prosiiv put se procurer de la Inmiere.

So , oni .soin fut de regar.ler anlour -le lui. Sa <nnte dorma, ou idulol faisait semblant de dormir, car S.iveslre e^ait assure q n e e s'était levée pour venir lui ouvrir la porlc.'t. »" second coup dœil, il reconnut qu'elle s'était cnichcc tout habi.lee.

Ceci révélait un événenienl. .„ i-,.,,

Onendant de Prosnv ne savait comment commencer une expUcalion, cnoim'i le desi,àt ardemmct. Il se nsohu .^aue un tel brnU que sa tluue fut obligée de s'en apercevoir, il jcla donc a terre la p.nceite

''"l'a'ia'me îross!nilii,' mais elle ne prononça point une parole.

Silvestre s'arrêta devant un parti si résolument pris et se lelii.i dans sa chambre. Il examina do tons cùlés pour voir s, sa julc n avjut pas i.osé chez lui ce paquet, peut-cire tort indiffeieni; mais il m. dc-

"'ïVs papiers (lui étaient sur la lable qui lui servait de biiie^u avaient

repeiXIélé dér,i.,£;és de l'ordre dans lequel il es avait laisses, quui-

(iii'ils eussent élé soianeusemenl remis a leur pince.

' Viv avait dans cette chambre quelques placards assez peu encombres

nouf qu'un objet de idus y fut à l'Instant découvert,

' Sih st e les ouvrit l'un après l'antre, et s'..perçut que l'un d eux,

qai ,enfern:ait le linge et les vêlements de sa tante, était compktu-

'"r'clt'e'Ik'couvene rendit à Silvestre la curiosité et rinquiélude qu'il avait uu moment mises de coté, U chercha avec plus de soin, et entra

'11 ' dâsïm'^în, a "^^ sous une table, il aperçut un gros paquet en^loppé de serviettes. C'iHaieiit les vêtements et le l:nge de mademoiselle de Prosny, . , Ceci lui révélait une résolution de quitter la maison, , „ , Lu p.irli si violent ne pouvait avoir été inspiic a mademoiselle de l'ioiiv que par quelque événement bien grave.

Silvev,!,c se rappela alors la colère de sa tante lorsqu elle avait ai.pris que la jeune fille à laquelle il avait cède sa place a 1 eg isc c ail mademoiselle Durand; il .se rappela c; lie circonstance (qu il n avaU point veriliee, parce qu'il la supposait inveutcc), et qu. lui n.on- 1, ail Sabine comme étant venue .siuformcr de lui dans sa propre

"'ceuc circonstance s'accordait trop bien avec ce que lui avait dit 1.3 portier de la remise du message mystérieux 1'»^ ''«»'', .jf "'•"«,• '°"' Ime vieille et l'autre jeune, pour ne pas frapper SiKes e; e , lu moment qu'il pensa que Sabine pouvait cire pour quelqie cluse dans et envoi, ce ne fut plus une inquiétude et une curiosité q,.. ou a t encore dominer qui s'emparèrent de lui, ce fut un de-ii a) Un, impétueux, un besoin de savoir qui eelala tout a coup; cai il s ec a auc violence, comme s'il venait seulement d apiireudic 1 envoi de ce message :

— Ma tante!,,, ma lanle I... ., , , . . „„ Il n'y avait pas moyen de feindre plus longtemps, et la lanlo lepon-

dit d'une voix emlormie :

— Qu'esl-cc que c'est? . .,,

— Matante, dit Silv,-;.ire, je vous demande pardon do vous evciiiu, mais on a api.orle ('e snlr un paquet pour moi,

— Un n'a rien apporte, répondit mademoiselle de Prosny en se levant sur son séaiit.

Llle était M ritablemenl loul habillée,

— On a ai'porle un paquet à mon ad.vsse, je h- sais,,, veuille/, me le irnietire. ,. i ^ . ,.

Mademoiselle de Prosny se rejMj dans .son lit, ramena la couxuluie sur elle el lepondil sans moiitier d'tinnienr :

— Je ne sais pas de nuoi vous \ouhi me païKr.

— Paillon, fit Silvestre; mais vous ne savez pas de quelle imi orla. .ce est pour moi cet envoi.

La tante ne répondit pas.

— Mais répondez donc, lui dit Silvestre que la colera gagnait. Mademoiselle de Prosnv lui tourna le dos.

— Ecoulez, ma tante, reprit do Prosny; ceci est une afiaire sérieuse ; je suis uu homme, et je ne souffrirai |ias que vous vous empariez de ce qui m'est adressé, de ce qui m'appariient.

Mademoiselle de Prosny se releva eticoie une lois, et, montrant du doigt le paiiucl que de P.osny avait tiré au milieu de la chambre, elle

lui dit : , ... 1

— Vous voyez que vous n'avez pas longtemps a attendre pour elre débarrassé de moi. J'aurais du partir ce soir... je ne l'ai pas fait... Dieu m'en punit en m'exposant à vos violences.

— Mais pour.iuoi voulez-vous pariir?

— Parée que j'ai assez de la vie que je mène ici; parce que je ne veux pas être à la merci d'un libertin, d'un paresseux.

— Hé ! ma tante... fit Silvestre avec colère.

— Crovez-vous que je ne sache pas que vous n êtes pas reste ce soir il voire élude? Crovez-vous que Hadinot ne m'ait pas conte que celait pour aller batlre'le pave de Paris, que vous n'êtes pas rei.l.e chez vous? Eu voi.^i assez, vousdis-je, n'en parlons plus; chacun liour soi. Vivez à votre guise, je vivrai a la mienne.

— M:iis avec quoi vivrez-vons? , . , .

— Ne vous embarrassez pas de moi, je ne vous demanderai plus rien. L'assurance de .sa taule étonna Silvestre.

Cependant nulle idée ne lui vint qu'elle eut trouve des ressources inconnues, 11 connaissait mademoiselle dePicsny, il savait qu'il eia:l en présence d'un caractère indomptable, dont il ne pourrait neii ohtenir par la prière ou par la menace, ....

L-seul moven qui eût |)u lui rester pour forcer sa tante a lui ri-pondrc c'était de vouloir paraître quitter la maison, et ce moyen lui eiail enlevé pnisiiue la vieille ne semblait pas mieux demander que de se reiii-er! L'impuissance d'un homme en pareille circonstance est peutêtre ce qu'il y a de plus irritant au monde. ,...,, . .„

DeP'Osnv, qui, jusqu'à ce jour, avait garde vis-a-vis de !a vieille femme une "retenue qui l'avait toujours empêche d'admettre coniiie possible une pareille séparation, de Prosny, dis-jc, emporte par sa colère, repondit brusquement :

— i:ii! mon Dieu! allez-vous-en, . . ,

— fout de suite, si Vu veux, reprit la lanle d un air résigne. tacite douceur inaccoutumée augmenta la curiosité cil inquiétude de

de Prosnv, et il reprii avec une s-éveriié menaçante :

— Mais je vous préviens que vous ne sorliiez pas d ici avait i e m'avûir remis le paiiuel que vous avez soustrait chez le | orlia de la maison,

— Je te dis qu'il n'y a pas de paquet,

— Oh ! reprit de Prosny avec colère, je le liouverai ; il taul q.:e je

le trouve ! , . • • • i

i:t il s'avar.ça vers le lit pour voir s il n avait pas ctc place sous le

traversin ou sous l'oreiller. ....

A ce moment, mademoiselle de Prosny se redr.-ssa, et, sceliappanl

du lit elle repoussa violemment son neveu tu lui disant :

— 'tst-ce que tu oserais porter la main sur moi, malheureux !

— U me faut ce paquet, \a le veux, leprii de P.osny exaspéré.

la tanie oublia le .ùlc iiu'elle avait voulu jouer, et l'œil san^laui comme une louve qui défend ses petits, la voix altérée et furieuse, elle

répondit : , . , „ .

— Te ne l'auras pas, lu me tueras plutôt que de I avoir,

Ln prononçant ces paroles, elle serrait ses jupons autour délie, de façon que Silvestre comprit (|u'elle avait caché le contenu de ce paquet dans les vastes poches antiques qu'elle portait sous sa robe,

U s'arrêta et se tut. frémissant de colère; car plus sa lanle yoii.,-'iI lui cacher eu que renfermait cet étrange message, plus il compreiia'l qu'il lui était nécessaire de le savoir.

— Ma tante, reprit-il après uu moment de silence et en cssayani de se calmer, je vous le jure sur l'honneur de mon père, vous ne soi lirez pas d'ici que je ne sache ce qu'il y avait dans ce paquet.

— Mais tu veux donc m'assassiner, misérable! dit mademoiselle de Prosnv en se reculant dans un coin de la chambre.

Le regard de la vieille femme était hagard, ses lèvres Irembhucnl convulshemenl ; de Prosny fut épouvante.

— Voyons, ma tante, lui dit-il doucement, revenez î» vous, écoulez la raison ; n'oubliez pas que ce paquet était à mon adresse, qu'il ctaii pour moi, pour moi seul. .

— Non, non, dit mademoiselle de Prosny d une voix brève cl saccadée : c'est mon bien, elle me l'a rendu, je le garder.ai.

Ces paroles, échappées à la terreur de mademoiselle de I rosnj, frappèrent Silvestre d'un nouvel étonnement, , -, ^ a

Sans l'éclairer complélememenl sur le mystère (pi d eheichail a pénétrer, elles diriiïèienl ses idées du cOle de la viiiie.çt il seeria en avançant vers sa 'tante qui se rencogna tout à lait dans 1 angle du mur, 'i.iêieà se défendre, comme une bête fauve fo.cee dans sa lani.ieie :

C'est mademoiselle Durand qni a apporte ee paquet ? I — Je ne sais pas, fil iv.adeinuisellc de Pro^iy d'un ion égare.

M .lOl'ii l.F, JOIR.

— Fl (l.ns fc |i;u|iiet , rtpril Silvc.stie on faisiinl encore un i>a= en j aviiiil, il y avail do l'argent lu-ul-êli'o?...

— Ali ! s'ociia mademoiselle de Trosny on portanl ses ongles an vis-ige de Silveslre, tu veux me le voler. Tu no l'auras pas, ln no l'auras pas; il y a assez longtemps que je meurs de laim. iSe m apnroclio pas, ne m'apinoclio pas I , . , ,, . .

Il n'y avait plus do «iouio iiour do Prosny, c'était de 1 arsont qu on lui avait envoyé, et cet argent, c'èlail mademoiselle Durand qui le lui avjit fait rcmetire. ,

Il oublia un moment la résistance de sa tante, la position e range où il se trouvait vis-à-vis d'elle, pour ne senlir que le coup violent el douloureux qui venait de le fra|iper au cœur.

— Oh 1 de l'argent ! de l'argent à moi ! s'écriait-il avec des larmes de rage et de désespoir. ,• , i- „ „,

Puis ne trouvant pas sans doute de paroles pnur dire la coleie cl la souffrance de son :ime,il se mit à parcourir la chamlirc à grands pas, frappant sa tcte de sos poings fermes, exhalant avec fureur de soui'ils gémissements, et criant de temps à autre :

— De l'ar^oiu ! de l'argent !

Pondant qu'il allait ainsi, sa tante le suivait de l'œi! avec une sauvage anxiété; mais rien de celte colère, rien de celle douleur ne la louchait; elle ne pensait qu'à une chose, elle ne pensait qu'a la défense de ce trésor dont elle s'élail emparée.

Tout à coup, cependant, SiKcstro s'arréla soudainement devant sa tante el lui dit d'une voix impéralive et résolue :

— Cet aicent, vous allez me le rendre à l'inslant moine.

La tante ne répondit pas, mais elle laissa rcliapper un ricanement acre cl insolent. ,, . , ,

— Cet argent, vous dis-je ! reprit Silvestre tout à tait pousse hors des bornes. , . ,

Jamais passions irrilocs à un iiliis haut ilegre ne furent on présence.

Tout l'orgueil de Silveslre se soulevait à la pensive de garder une ohole de celle aumûne qui lui avait été laite à son insu.

Toute l'avarice de la vieillesse nécessiteuse et qui se voit enlin a l'ahri du besoin était éveillée dans le cœur de mademoiselle de l'rosnv. ., ri

relie fois encore elle re répondit pas a son neveu ; ce silence ne li nu'accroitre la fureur de de Prosny, et, oubliant le respect duiii il avait jusque-là cnlonré sa vieille tante au milieu même de sos plus violonlcs injnsliops, il s'empara de ses deux mains, et, les compiimanl avec violonoc dans les siennes, il lui dit encore une fois :

— Cet arsciit, voulez-vous me le rendre?

La vieille no se déhatlit point, mais, sufl'oquant do rage et do colore, elle se prit à lui dire :

— Assassin... assassin ! , , . . Ce mol rappela Silvestre à lui-même ; il Uioba les bras de sa tanlo,

et îombant assis sur le lit, il s'écria avec dos la:mcs et des sangluts : '— Oh ! misérable que je suis ! Pourquoi suis-jo né ? I a tante se taisait en l'examinant sans cesse...

Silveslre se leva tout à coup, et d'une voix dont la sincérité et la

dnuleur eussent louché une ùme moins cuirassée de méchancelé que

colle de mademoiselle de Prosny, il lui dit :

— Mais vous comprenez bien que, si je ne peux pas rendre cet arceni il faut que je me tue, car je serai un homme déshonoré, à toiil jamais déshonore.

— Ah bah ! reprit la vieille lante en haussant les épaules, ce sont des phrases. . , . .

— Non, je vous le jure, reprit Silvestre, non ; si demain cet argent n'est pas relounié entre les mains de colle qui a osé me le donner, je me fais sauter le crâne, je vous le jure encore, sur l'honneur de mon péie.

— A ton aise, mou garçon, reprit la vieille, il vaut autant mourir de cola que de faim, et' si tu le veux absolument, chacun est libre de dis])oser de soi. . ,

Rien ne manquait à la cruauté de cette réponse, m 1 indilîerence de l'accent, ni la triviale expression du geste, ni le profond dédain de la physionomie. C'était le dégagemenl complet de toute tendresse, de tous souvenirs, de toute crainte.

La réponse de mademoiselle de Prosny anéantit Silvestre, non point parce ou'elle lui laissait le passage libre pour aller à la mort , mais parce q'u'elle dénouait la seule alïection sur laquelle il avait compté en ce monde, celle à laquelle il avait tout sacrifié, celle pour laquelle il s'était pour ainsi dire condamné à la misère, qui faisait maintenant son impuissance.

Silveslre se prit à regarder sa tante comme pour lui demander s il avait mal entendu; mais mademoiselle de Prosny, profilant de l'abatlemenl où son neveu semblait être tombé tout à coup, lui répela eneoip d'un ton plus dégage :

— A ton aise, mon garçon, à ton aise ; tu ne seras pas le premier qui se sera tué parce qu'il n'a ni courage, ni volonté. Au fait, quand on n'est bon à rien, je ne vois pas trop ce qu'on a à faire en ce monde. Il y avait dans ces paroles un accent joyeux cl téroce qu'il nous est impossible de peindre à nos lecteurs ; certes, nous avons bien souvent essayé de pénétrer dans les minulieux mystères qui font agir et parler le cœur dos femmes, el souvent nous avons été forcé de recon-

naître notre impuissance à guider nos Uclenis dans ce dédale toujours nouveau et presque toujours inexlricab'.e. . . ,

Mais la ilurolé giacéo d'un cœur de vieille fille est cent lois plus incompréhensible q\ie les agiialions les p:us loll.s d'une àmo mvi nient impressionnable.

Par une incantation incompréhensible, ce qui Mvail en mademoiselle de Prosny s'etail pour ainsi dire mêlé tout à coup au licsor qu elle avait entre ses mains. . .

L'avenir de sa vie, ses désirs besoigneux et jamais satislails, ses rêves de bien-èlre, reslrcinls sans doute, mais jusque-là considérés comme impossibles, les mille peiitos privations de la misère disparues tout à coup; toutes choses qui sembleraitnt ridicules s'il fallait les dire ici, et qu'il faut pourtant ipie je dise pour rroniror jusqu'à quel point la pauvreté avait ravalé celle ûme : un peu de cième dans son café, un peu de sucre dans sa crème, du bouillon tous les jours, un jupon ouaté, un châle pour n'avoir point si froid , un lit moins dur, quelquefois du vin potable, du feu assez pour se chaullVr la liberté de ne pas peser à un sou prés le pain, la viande, la chandeilo ; tout cola elle le porlait sur elle avec ce trésor qu'elle avait pris à son neveu, toul cela elle .s'en était enivrée par espérance, et c'est à lout cela qu'il lui fallait renoncer.

Elle a'.aii raison de le dire : Lui arracher tout cela, ce:ail la voler, c'était l'assassiner , car elle n'avait vécu jusqu'à ce moment que soutenue chaque jour par l'espoir d'une vie meillcuro, et si , lorsqu'elle se présenlait à elle, il lui fallait y renoncer, autant valait uiouiir.

Ouel hasard, quel événement, quelle révolution pouvait lui r.'ndro ce que de Prosny voulait lui arracher par un caprice, par une fausse délicatesse... par un vol? car du côté de la moralité de son action, mademoiselle de Prosnv était parfaitement tranquille. En ce moment, elle ne prenait rien à son neveu. Le père de Silvestre lui avait fait perdre près de cent mille écus, et à supposer que ces cent mille franes apparlinssent à son hériiier, elle ne faisait, selon sa conscience, que reprendre son bien. An milieu de cette passion aveugle qui l'emporlait, mademoiselle de Prosnv n'eût pus gardé un liard à son neveu, si elle ne se fût pas cru le droit de s'emparer de tout ce qu'il po^sedaii. Elle éiait aussi sincère dans sa passion que Silvestre dans son sentiment de dignité ; elle êlait convaincue de son droit, et avait pris la résoliiliou de le défendre implaeablomeni.

De Prosny ne fit pas louies ces reHexions, il senlit que sa lele se perdait dans le conllit d'Idées et de douleurs qui s'agilail en lui, cl il dit à sa tante : ,....,..,.

— Demain, nous reprendrons cet entretien: demain, j auiai décide ce que je. dois el ce que je veux faire : jusque-Hi, je ne vous deinaïulo qu'une glace, c'est de ne pas quilter celle maison sans m'avoir parlé. La tante se détourna avec dédain de son neveu, une fois encore vaincu dans la lulle qu'il avait engagée avec elle, el Silvestre retourna dans sa chamlire, la têle et le cœur perdus, el avec cette pensée qu'il ciait enfin ariivé à ce dernier terme du malheur qui n'a d'autre asile que, la moil.

il y a dans les hommes profondément convaincus une assurance qui fait souvent leur force et quelquefois leur faiblesse.

Lorsqu'ils sont persuades de la justice, do la dignité, de la nécessilé de certaines actions, lis établissent en eux-mémi-s des raisonnements qui leur paraissent irrésistibles; ils se les disent, ils se les répèlent, ils s'applaudissent si bien qu'ils ne doutent pas un moment de leur éloquence. . .

Il arrive aiêmo que, lorsqu'ils ont rencontré une première resislanco, comme venait de le faire Silveslre, ils imaginent que c'est parce qu'ils n'ont pas fait valoir toutes les bonnes raisons dont ils sont pleins, qu'ils n'ont point roussi.

Ainsi, lorsqu'après quelques réflexions Silvc.stre se demanda la conduite ([U'ildevaittenir, il ne considéra point comme un obslacle sérieux le refus de sa tante do lui renire l'argent dont elle s'était emparée. D'ailleurs, el il faut le recùiiiiaiire, lorsqu'un homme éprouve par la pensée le besoin impérieux de se mettre en lace d'une posiiioii où il va jouer sa vie, il a envers lui-même des condescendances inexplicables pour se persuader qu'il alteindra aisément à la position où il ve;it arriver.

Expliduons celle réflexion par un exemple.

Silvestre voulait à tout prix rendre à mademoiselle Durand 1 argent qu'il savait tenir d'elle. Mais celte restitution, il voulait la faire éclatante el vengeresse. . ^ , . . Blessé dans son orguel , blessé dans le sentiment profond et irrésistible qui l'avait entraîné vers Sabine, il espérait bien lui renvoyer l'injure par la lierlé, la pilié insultante qu'elle avait eue de lui par le dédain avec lequel il la repoussait. Tout entier à cette idée, Silvesiie oubliait qu'il fallait, pour la me'ire à exécution, commencer par vaincre la résistance de sa tant'».

— Cette résistance, s'était-il dit, je la briserai. Comment? Il n'y avait pas pensé.

Mais dans les arrangements qu'il prenait avec lui-même, il la comptait comme vaincue. . . .

11 en était à ce moment de Silvestre comme de cerlains mécaniciens qui réveat un résuital immense, qui le prévuicni, qui se complaisent à l'admirer par avance el qui, ravis de leur génie, negligoni

AU jniR I.F. JOUR.

un mf^diant pptil roiing.! qui ne s'ajuste pas à leur invcnlir/n , mais dont ils dédaianciit de" tenir compte.

— Ceci, disent-ils, est l'affaire des manœuvres de la srience.

Puis il arrive qu'a l'heure de la réalisation de ces magnifiques projets, tout manque à cause de ce petit obstacle si dédaigné, si facile à vaincre.

Ceci n'est-il pas aussi l'iiisloirede beaucoup de nos grands hommes politiques qui ont des idées nierveillcusis en faveur de l'humanité: des grands hommis qui. si on les laissait faire, disent-ils, rendraient en un coup de baguette les peuples libres et dociles, moraux et énergiques, laborieux] économes, tout ce que vous voudrez?

Meiicz-Ieur en main le mpcani^me gouvernemental, et toutes ces sublimes théories bumaniiaires tombent devant la plus pelile mauvaise passion qui se met en travers de leur aciion.

Mais que nous imporienl à nous les grands fous d'un monde dont il ne nous convient point de païk-r? Helduruons à noire personnage, à noire maitre-derc, faisant aussi de la lliiorie passionnée, se iiosant en héros, s'élevanl au sublime de la résignation et du désintéressement, et prévoyant qu'il laisserait au cœur de Sabine un remords, une honte et peut-être un regret.

Si l'on me demandait pouiquoi je semble rire de Siivestrc, si désolé, je dirais que si je ne ie prenais pas ainsi ù l'heure où je le vois seul dans sa chambre nue et glacée, se débattant dans l'afl'reuse torture qu'il é|)rouve, il faudrait pleurer et crier avec lui , et que les larmes et les cris d'un amour désespéré ne plaisent pas toujours ù ceux à qui on les fait entendre.

Combien êies-vous, de ceux qui me lisent, qui avez une sincère pitié de ces douleurs, qui ne touihcTit à la vie qu'à l'iudroit du cœur?

Certes, celui dont on r;icoule la ruine, dont on dit la misère, l'exil, soit de la famille, soit d(î la pairie, celui qui est frappé par la mort de ceux qn'd aime, celui cutin qu'atteignent ces malheurs qui ont, pour ainsi dire, un corps saisissable, celui-là on le plaint, on aurait honte de ne pas le plaindre. Mais celui qui ne soufl're que de sa pi'uséc, celui (|ui s'est fait une douleur que personne ne lui a apportée, celui qui s'est donné les esper;inccs qu'il perd, celui qui crie à la tiahisoii quand on ne lui a pas t'ait de seruient, celui qui acceptait lacilc-ment hier la position ([u'il trouve exécrable aujourd'hui sans que rien

semble v ctre cliangè, celui-là on le trouve insensé, quelquefois ridicule, presque toujours impertinent, et je ne voudrais pas qu'on trouvât tous ces défauts à mon Siivestrc, que j'aime parce qu'il aime, et qu'il aime sans raison, sans droit, sans es|érance, comme ou aime quand on est jeune, quand le cœur est si bien placé qu'il se sait l'egil de tous les ca>urs.

i'Iaignez donc Silvestre et ne riez point de lui , parce qu'il se promène toute celle nuit, l'œil en larmes, parlant tout haut, faisant des discours à Sabine, à M. Simon, à si tante; puis s'arrétanl tout à coup et resiant immobile, comme cloué à la place où il s'est arrêté.

Alors viennent les reiours sur lui-même, alors il fait aussi le roman de son avenir. Si, au lieu d'êlre le misérable clerc de M. Simon, il était ce qu'il eût dû être... voyez tous les jours sereins qui se déroulent devant lui, vovez ces douces amours où le l)onbeur seul a sa place, cl cet aveu que 'lui lait Sabine, etrivres>e qu'il en ressent!

Quelle charmSnte uiiion va les suivre, comme elle est belle sous sa parure de liancée, comme il est fier lnrp(|ue avec lui elle pénètre dans celte église où tant de regards lui envient sa divine conquête!

l'uis'tout à coup quelque chose d'alTreux, quelque chose de glacé et de bpùlaut traverse ce rêve et l'abat, et le tu?, et l'anéantit, et l'at freu>^e realiié se lève à sa place, comme ces squelettes hideux qui se dépouillent tout à coup de leur visage de cire, de leurs voiles blancs, de leur vie d'emprunt, de leur voix enchanteresse.

Alors l'infortuné qui les aperçoit pousse un cri terrible cl tombe en se déballant devant le spectre affreux qui le saisit de sa main froide et insensible.

Ainsi fait Silvestre; il quille tout à coup son immobilité pour crier, pour blasphémer, pour se débattre.

C'est que le scpu^lette vient de se montrer, c'est que la misère, c'e.-t que le dédain de Sabine, cl sa pitié plus insuliaule encore que son dédain, c'est que son amour pour un autre, c'est que .M. de Bcllestar, viennent tout a coup de se dresser devant ses yeux.

Ohl le malheureux... le malheur.-ux .. qu'il doit souffrir!

— - Mais pourquoi pcnse-t-il à tout cela? diront certaines pcr.-onncs.

Vous qui parlez ainsi, aimez-vous ou bien avez-vous aimcî

— Non.

— Non ? en ce cas, je ne vous connais pas.

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