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DEUXIÈME PARTIE

Cependant la nuit se passait, et l'heure venait ofi allait recommencer l'explication entre Silveslre et mad^moisiMIe de Prosny.

Celle-ci ne dormait pas non pins, elle entendait et les gémissemcnis, et les cris, et les paroles de Silvestre.

Plusieurs fois elle avait fiirlivemenl quitté son lit pour l'examiner, et à travers la porte vitrée qui les réparait , elle avait vu qii il avait laissé ouverte la porte de sa chambie par laquelle il pouvait surveiller la poile d'enirée de tout l'appa'.lenien!.

Celle précaiiiiou avait averti la vieille lanle que Silvestre avait pris une résolution de ne pas la laisser sortir sans lui avoir arraché ce qu'elle considérait comme sa propriété.

En présence de celle résolution, ma.iemoiselle de Prosny avait réfléchi à son tour.

Elle avait considéré que le paquet avait été vu par le port -or. par Rndinot.qui l'avaii avertie qu'il était dans la loge. Elle s'était rappelé que la suscriplion (Je ce paquet portait :

A M. Silvestre de Prosny , — à lui seul. —

Et que Silveslre, décidé à faire la resiilulion do ce qui lui avait elé envoyé, pouvait iiivoipier ces témoignages coniiv elle. Comme elle se sentait capable de tout faire pour garder cet argent,

elle supposait son neveu capable de loul tenter pour le lui enlever.

Dans celte occurrence, mademoiselle de Prosny, iiiii n'avait qu'une ijée , qu'un espoir, c'était de s'échapper de la maison de son neveu pour aller se cacher dans quelque quartier ignoré, et sous uii faux nom, s'il le fallait, pour jouir en paix de sa nouvelle loriune, mademoiselle de Prosny se décida à nu sacrilice, et il serait diflicile de dire toute la peine ipi'il causa à mademoiselle de Prosny. Elle en calcula la quoliie bien longtemps et avec de terribles angoisses.

Le premier mouvemeul fut de se dire :

— Eh bien ! je lui rendrai un tiers de celte somme pour sauvi r le reste...

Mais lorsqu'il fallut séparer cette portion de la masse d-s billets de banque qui comiiosaient les cent mille Irancs, ce fut pour ainsi dire un elfort impossible.

Puis arrivéïi'iit (es calcu's inouïs que la rapacité entend si bien. El d'abord il était parraiteineiil maladroit de diviser celle somme exactement.

Qu'est-ce que trente-trois mille francs? on n'envoie pas trentetrois mille Irancs, ou en envoie trente. C'est ce qui s'appelle une touime ronde.

L'autre somme n'était pas probable. Ce fut là le motif de la première déduction que mademoiselle de Prosny fil à .son profit.

En second lieu, elle se dtl que, puisque ce qu'elle devait rendre h son neveu ne devait pas lui profiter, c'elait la dernière niaiserie de les restituer à la lille du voleur Ihirand.

Eu effet, que vont ail mademoiselle de Prosny? per.suader à Silveslre (lu'elle lui avait r.'iidu toute la somme envoyée," et dès qu'il serait sorti

AH JOUR Ul JOUR.

|iniir en faire tel usnge ciu'il lui conviomlrait , quiKcr furlivcmeiit hi maison cl no plus ri'para tre.

Vn cctîc circnnsiaiicc, on poiivail lui avoir aussi l)ien envoyé dix nulle, ci!iq mille, trois mille francs que cent mille; un don, une aumône de celte somme sont déjà des cJioses fort rares, et Silvcstre devait trouver que c'était beaucoup que trois mille francs dans sa miséralile position.

Deux années de ses appointements, c'était pi-esque une forlnne !

Oui, il y eut un moment où mademoiselle de l'rosny détacha trois mille francs du paquet cnoimo qu'elle avait enfoui dans ses vastes poches, pour les renteltrn à de Prosnv.

Puis, quand elle eut fait ce sacrifii^e, elle pensa que de Prosny ne pourrait pas croire ii une si misérable resiltution, et elle ajouta un nouveau billot, puis deux.

C'eût été une chose curieuse que de la voir, dans la nuit, assise sur son lit, passant et repassant chacune de ces lé^'ères feuilles de papier entre ses doigts, po:ir s'assurer qu'elle n'eu mettait pas deux au lieu d'une.

Longienips elle s'arrêta à la somme de cinq mille francs comme snffisanie, comme probable; mais, à mesure que le moment d'accomplir le sacrilice approchait, elle tremblait que Silvestre ne crût pas à ce qu'elle allait lui dire. Certes, ce ne pouvait êlre pour une si petite somme qu'elle avait fait la résistance qui l'avait exaspéré.

Alors et dans ces monienls oii il lui semblait que tout allai! lui échapper, elle reprenait tout ;\ coup trois paquets de dix mille francs, rcmeitait tout le reste dans sa poche, et s'évertuait à se persuader qu'elle ne pouvait pas faire aulremcnt.

Mais l'iiistanl qui suivait cette résolnlion ramenait la lutte entre la crainte de ne pas assez rendre et le desespoir de rendre quoi que ce soit.

Alors elle commençait de nouvelles combinaisons : elle rcniplnç-ait le paquet de dix mille par le premier petit paquet l'e cinq mille, et cela ne faisait plus que vingt-cinq mille francs. Puis elle supprimait encore un paquet, et réduisait sa restitution à qnlnr.e mille.

Chacune de ces décisions était prise après de longues rcllexions, et exécutée par mouvements rapides el nerveux. Chacune de ces décisions était irrévocable, el elle se disait :

— XoWà qui est bien; c'est fini, n'y pensons pins!

Et elle remettait la tète sur son oreiller pour tâcher de rover à aulrc chose; mais la pensée qui la tenait ainsi auoœur continuait de la rou- ■ ger, et toute cette nuit se passa pour elle dans des convulsions douloureuses, ajoutant, retranchant, calculant, toujours mécontente, loujoiMs tremblante; m.iis sanaqu'un seul moment U dignité, l'honneur, le bonhfur de Silvestre entrassent pour rien dans ses inquiétudes.

Restituer assez pour pouvoir garder le reste, ei surtout ne pas resliluer trop, voilà ce qui occupa la ld»igu« nnU de mademoiselle do l'rosny.

Il ne faut pas oublier ce que nous avoms déjà dit : c'est qu'il ne s'étiit pas élevé un docte dans l'esprit de niadeuioiselle de Prosny sur le dioit qu'elle avait de s'emparer de cet argent.

En ces sortes de choses, les femmes, les jeunes comme les vieilles, ont des idées tr.inchées qu'il ne faut [ws considérer lomme manquant de probité naturelle, mais qui seul loiU â fait cumlamnées par ia loi sociale qu'elles ignoient le plus souvenir m dont leur nature iirédéchie ne vent pas tenir compte.

Ainsi la plus hoiniête femme vous dira ;

— Monsieur m'a volé , je trouve une so»«tae qui lui appartient, je la garde, c'est justice.

Elle vous dira cela sans avoir un moméftl là pensée q»i'elle ae fail pas un acte juste, loyal, irréprochable.

Si je dis tout cela, ce n'est pas que je veuille excuser l'aclirtti de mademoiselle de Prosny, je veux seulement expliquer comment il se faisait qu'une femme qui, malgré les vices de caractère que la nature lui avait donnés et que la misère avait sans d'.ute accrus, n'avait jamais abandonné les principes de la plus exacte probité ; je veux, disje, expliquer comment il se faisait que cetle femme put être poussée à commettre une action qui pouvait presque passer po::.r un vol.

Enfin le jour arriva, et ce fut le bruit que lit Silvestre en approchant de la chambre de sa tante qui arrêta le chiffre de la somme qui allait lui être restituée.

Son entrée fixa pour ainsi dire cetle fluctuation incessante, comme un froid excessif qui saisirait tout à coup une onde sans cesse agiiee et la tiendrait iir.mobile dans la forme qu'elle eut perdue une seconde plus tard.

Lorsque Silvestre entra dans sa chambre, mademoiselle de Prosny le laissa s'approcher et resta couchée dans son lit, sans se tourner vers lui.

Jla tante, lui dit Silvestre d'une voix douce et pleine d'émotion, avez-vous bien réfléchi à ce que je vous ai demandé , avez-vous bien pen.sé qu'il était indigne de vous |ilus encore que de moi d'accepter les liienfaits de la iiile d'un homme qui nous a dépouillés? Quelle que soit la somme qui nous a été remise, elle ne peut, elle ne doit point égaler ce que nous aurions le droit de réclamer justement. Donc, si nous l'acceptions, ce serait nous tenir pour satisfaits, ce serait nous considérer comme suffisamment indemnisés, ce serait abdiquer le droit

que nous avons de dire que l'insolente forlunc de ni;idomoiselle Durand est le fruit de notre spoliation. Vous avez réfléchi à tout cela, n'est-ce pas, ma tante? La seule richesse qui nous reste, c'est notre dignité dans notre misère. Songez-y ; mademoiselle Durand serait trop benrense de nous arracher ce dernier avantage qui fait (pie c'est à elle de rougir devant nous. N'est-ce pas, ma tante, que vous ne voudriez pas nous faire subir l'humiliation d'avoir à rougir devant elle? Croyez-moi, je ne vous en veux pas de ce que vous avez fait hier. Dans la pauvreté oij nous sommes plongés, je comprends que l'espoir d'un meilleur avenir vous eût fait oublier toutes les raisons (pii nous forcent à refuser celte insolente aumône. Mais maintenant «lue vous avez réfléchi, mainlenant que plus calme vous avez pu considérer ce que nous perdrions d'honneur pour quelques misérables liillels de mille francs, vous ne refuserez plus de satisfaire à ma demande; vous me rendrez cet argent, et je le rendrai à celle qui vous a fait, ainsi qu'à moi, cette suprême insulte.

Mademoiselle de Prosny semblait ne pas avoir entendu ce que lui disait son neveu. Seulement elle lira lentement un bras de son lit, el tendant un paquet de billets de banque à Silvestre. elle lui dit :

— Faites ce que vous voulez; c'est à vous que l'on a fait l'injure, allëile rendre comme vous l'entendez; allez, monsieur, allez, el laissezmoi sur ce lit d'où je sens que je ne me relèverai plus.

— OUI ma tante, s'écria Silvestre en prenant les billets, merci, mille fois merci; et maintenant, demandez-moi ce que vous voudrez. Pour vous paver le sacrifice que vous venez de me faire, je travaillerai la nuit, je iravaillcrai le jour, je remplacerai par toutes les privations qu'il vous jilaira de in'imposer la privation que vous vous imposez vous-même.

Il prit la main décharnée de sa tante, et la baisa avec reconiiaissan( e.

Mademoiselle de Prosny fut un moment émue, un véritable remords se glissa dans son cœur, "et elle repoussa doucement Silvestre en lui disant:

— Assez, assez; allez rendre cet argent à qui vous l'a donné. N'ajoutez pas un mot de |)lus : vous devez comprendre combien, après ce qui s'est pas>^é entre nous, une plus longue explication me serait pénible. Parlez, Silvestre, parlez, puisque c'est voire dessein de rendre cet argent; |dus lot vous le ferez, mieux cela vaudra.

— Oh! ma tante, dit Silvestre, ce n'est pas comme vous vous l'imaginez que je lui rendrai cet argent : ce ne sera pas à elle seule, de façon à ce' qu'elle n'ait à rougir devant personne de ce que j'ai à lui dire, de façon à ce qu'elle puisse nier que c'est elle qui l'ait envoyé. Non, non, ce sera une œuvre de justice et de vengeance que j'accomplirai à la fois. Soyez-en sûre, ma tanle, elle aura aussi sa part des douleurs qu'elle nous fait éprouver.

Mademoiselle de Prosny ne répondait plus, Silvestre s'approcha d'elle et lui prit encore la main.

— Et maintenant, lui dit-il, |)ai'donnez-moi... pardonnez-moi la violence que j'ai montrée hier. C'est le transport de la haine que j'éprouve pour cette...

Il ne prononça pas le mot, car sa bouche se refusa à dire ce qui Bicnlait complètement à sa pensée, malgré la comédie qu'il jouait, et il acheva en disant:

-^ Pour celte... mademoiselle Durand.

Ce ne tut qu'à ce moment que mademoiselle de Prosny tourna les yeux vers son neveu, lly availdans ce regard un ricanement méprisanl.

La vieille fille ne se trompa point sur la prétendue haine que Silvestre disait ressentir pour Sabine. A la haine véritable qu'elle-même «éprouvait pour celle jeune fille, elle avait reconnu son amour dans sa colère.

Cette pensive ftil Stir le point de rompre le calme apparent qu'elle S'étail imposé; mille injures pour Sabine el pour son neveu bouillonïièrent eu elle et niouièrcnt pour ainsi dire de son cœur à ses lèvres; mais elle se contint encore et parvint à dire d'une vgix assez calme :

— Vous avez ce que vous vouliez, je ne vous demande plus maintenant que le repos. Emportez cet argent, il me fait mal à voir.

Pour la première fois, Silvestre regarda le paquet qui lui avait été remis; d'un coup d'œil il apprécia la somme : il devait y avoir el il y avait en elfet vingt mille francs.

.Mademoiselle de Prosny l'examinait d'un œil assez ardeni et assez inquiet pour que Silveslro eût deviné qu'il était tiompé, s'il avait pu surprendre ce regard fixé sur lui; mais lorsqu'il releva les yeux sur sa tante, elle était rentrée dans son apparente immobilité, et, en présence du sacrifice qu'elle venait d'accomplir, il eut honte d'exprimer le doute qui s'élevait en lui, et celle parule qu'il allait lui adresser :

— Est-ce là tout?

Cette parole expira sur ses lèvres, el il quitta la chambre en disant à mademoiselle de Prosny :

— Je vous remercie, ma tante; car maintenant que c'asi fait, je peux vous le dire : si je n'avais pas pu rendre cetle somme aujourd'hui même, je vous le jure, je me serais fait sauter la cervelle!

Puis il renlra dans sa chambre, triste de la tristesse qui élail le fond de sa vie, mais satisfait de la victoire qu'il venait de remporter.

Quanta mademoiselle de Prosny, elle eut bien quelque émotion des dernières paroles de son'iieveu; mais la joie qu'elle éprouvait du succès de sa ruse lui eut bientôt fait oublier le petit incidcfit fâcheux qui pouvait troubler sa bonne fortune, el elle attendit avec une noii-

AU JOIR LE JOIR.

vclle anxiclé le moniom ofi Pilveslre (luiUciMit la maison, pour pouvoir s'en ccluppor apiùs lui.

l«r jan\ior 1814.

Hier, c'iHail (liniandie. . , , , .,,„

Sans cela Silveslre eût sans doiitc quillo sa maison tic lionne licuie pour s^ n.n.l.v à son élude, ol nic-u sait .si. le cœur r.m;.l. .onimft il Pavait, (le irssenliment contre Sabine, de désespoir sar lui irenie , illpu sait, dis-je, si, s'élant trouvé en présence de M. Simon, ce ressentiment et ce désespoir n'eussent pas éclate avant l'heure (pi'il avait lixée.

Au grand étonnement dé mademoiselle de Frosny, son neveu pas.sa mute la journée chez lui , sans paraître pressé de faire cette restitution qui, avait-il dit, était si nécessaire à son honneur et à sa vie. Mademoiselle de l'rosny était demeurée dans son lit, toujours muette, comme si elle avait craint qu'une parole ne trahit le secret de sa supercherie; mais plus patiente qu'elle ne l'avait jamais été, parce qu'elle avait pris une résolution inébranlable, elle ne hâta en aucune façon la sortie de Silveslre, qu'elle attendait avec une cruelle anxieie.

CepênJant , l'heure du diiiei- .étant arrivée, et mademoiselle de Prosiiy ayant manque aux soins accoutumés du ménage, elle engagea Silveslre a aller se pourvoir ailleurs, en lui disant d'une voix doucereuse ;

— C'est bien assez que je sois malade, quedeviendrions-nou.s, mon Dieu, si tu l'étais au.'^si ?

— Je me passer;!

fort bien de diner, lui avait dit son neveu.

— C'est ce que je ne veux pas, reprit mademoiselle de l'rosny.

r.i faisant un ell'ort qui semblait au-dessus (le ses forces , elle ;ijoula lentement

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