Y. — IDYLLE SLR LA MIT
On vante sans cesse le sommeil du .piste. .
J'admire avec tout le respect qu'on doit aux choses consacrées le sommeil du juste et la ipiietude de sa conscience, qui lui fait trouver sur l'oreiller la récompense de ses vertus.
Mais après cette protestation de respect pour ce resp^able soni; meil ( protestation sans laquelle je courrais gros risipie rt elre traite icir les moralistes catholiques comme un libertin, ou comme un professeur de l'Université), après cette protestation, dis-je, il doit m être nermis de dire que, comme romancier, je méprise souverainement les î^ens qui dorment, à moins qu'ils ne révent ; ce qui à vrai dire, n est qu'un quasi-sommeil, un sommeil illégitime, dont le troue est occupé nar un rêve usurpateur. . ,. , •
En effet, que voulez-vous que fasse un romancier d un héros qui ronlle, d'une beauté qui dort, si ce n'est de la faire réveiller par un Sfurtif, comme cela se passe dans les trumeaux de Boucher anquel cas, adieu le sommeil; ou bien, si le sommeil persiste, cel; devienl si .scabreux que le conteur est obligé de voiler sa plume el de se retirer du récit. . .
Parlez-moi donc des gens qui veillent.
Des veilleurs sont souvent des voleurs, ces! vrai. Mais que ctsi beau un voleur!
AU JOUR LE JOUR
Carré d'épaules, éli'oit des hanches, posé sur des jambes torses, la lêle énorme, la chevelure rousse el touffue, l'œil incertain et glauiiue, le nez épaté et érubescent, la bouche tortue, h mâchoire carrée et dénotant tous les appétits brutaux, le tout couvert d'une casquette de loutre, vêtu d'un bourgcron bleu passé et d'un pantalon de velours llétri, armé d'un rossignol et d'un monseigneur!
A la bonne heure! voilà quelque chose qui parle, qui veille, qui porte en soi la poésie du crime, d'où nait la poésie de la peur, la plus puissante de toutes les poésies sur l'esprit des lecteurs.
Les veilleurs sont aussi les joueurs, c'est encore vrai. Mais quelle noble et magnifique passion que celle du jeu. En voilà une, ou les doigts se crispent, ou les dents grincent, où les cheveux se hérissent, où Von se déchire la poitrine à beaux ongles; en voilà une, où l'on s'irrite, où l'on se roule, où l'on se tord, où l'on se tue.
Et demandez au plus misérable joueur de lansquenet (vous savez que le lansquenet est tout à fait revenu à la mode , on l'a retrouvé dans un vieux buffet chinois de Martin), demandez à ce'joueur s'il ne liait pas le jour comme le hibou ; demandez-lui s'il n'attend pas la nuit comme la rose attend l'aurore sa sœur.
La nuit appartient aussi aux gens qui soupent et qui ont le droit de rentrer pleins comme des cruches, sans que le passant les montre au doigt.
Le théâtre est à la nuit; el le bal turbulent qui mugil, dans la salie Vivienne, roulant, bondissant, beuglant comme un com'jat de cent taureaux; el le bal frais, gracieux, léger, aux mille douces couleurs, au plaisir décent, à la joie coquette, le seul bal où vous alliez, mesdames, ce bal n'est-il pas le fils de la nuit?
El quand la nuit n'aurait pas ce riche corlége de toutes les poésies delà civilisation, n'aurail-elle pas la plus magnifique richesse de ce monde, ii'a-t-elle pas les amoureux qui ne causent bien avec euxmêmes que la nuit ?
Voyez plutôt.
Nous avons laissé Silveslre tombé sur le parquet. Un moment il sembla mort ; car il demeura immobile. Il avait éprouvé un de ces terribles accidents où la vie demeure complètement suspendue pendant quelques moments, si bien que si on ne la rappelait pas immédiatement par des secours actifs, elle ne reprendrait plus son cours, sans que la science puisse préciser le moment exact où elle abandonne le corps, où l'âme immortelle se sépare de la dépouille périssable.
C'est précisément parce que je suis profondément ignorant en médecine que, ne sachant comment nommer l'atteinte violente et rapide qui frappa Silvestre, je dirai comment et jusqu'à quel point elle dut épouvanter ceux qui en furent témoins.
Silvestre était étendu par terre, dans un état d'immobilité parfaite.
Quand on voulut le relever, le corps et les membres fléchirent sans résistance, pesant du poids inerte de la mort; le visage était d'une pâleur cadavérique, les yeux étaient fermés, la bouche enir'ouverte, el quelques gouttes de" sang s'en échappaient une à une.
Le seul symptôme qui eût pu dire à un homme de l'art de quel ma! avait été frappé Silveslre, c'était le gonflement excessif de la poitrine, que M. Simon remarqua lorsqu'il eut arraché la cravate et le gilet de (le Piosny pour essayer de le faire respirer.
L'avoué, aidé d'un domestique , avait posé Silvestre sur un divan , tandis qu'on était allé chercher un médecin. On avait soutenu la tête du malade avec des coussins, et il était légèrement incliné du côté du salon, de façon que celte figure morte se trouvait tournée en face de ceux qui étaient autour de lui.
M. Simon, à genoux près du divan, cherchait le pouls qui restait muet; madame Simon apportait des vinaigres, des sels, tout ce qui pouvait ranimer la sensibiliié éteinte.
M. de Bellestar n'avait en qu'un mot : c'était pour mettre sa voiture, qui l'attendait à la porte, à la disposition du domestique chargé d'aller quérir un médecin.
Après cette bienveillante et active participation aux soins qu'on cherchait à donner à Silveslre, il s'était remis le dos à la cheminée, grommelant contre ces sensibleries romanesques, faisant une moue dédaigneuse à l'idée de tenir par quoi que ce soit à un monde où il se passe de pareilles scènes, fort mécontent d'être venu, encore plus mécontent de ne pouvoir s'en aller, et, au milieu de ce mécontentement général, trouvant place pour penser à un accident possible pour sa voiture et ses chevaux que le domestique bourgeois de l'avoué aura probablement ordonné de conduire ventre à terre.
Heureusement que le marquis se lie à l'adresse et à la prudence de son fidèle Fild, qui n'hésiterait pas à crever ses chevaux pour faire arriver son maître à Saint-Cloud ou à Neuilly avant tous ceux qu'il rencontre, mais qui n'ira pas s'amuser à les rendre malades pour secourir un clerc qui se meurt.
Cette justice rendue à son cocher calme l'agitation de M. de Belles-
tar ; il en résulte qu'il peut observer ce qui se passe autour de lui, et son attention se porte sur Sabine.
Elle est debout au pied du divan, les bras pendants, les deux mains croisées, la tète penchée en avant, le regard attaché au visage de Silvestre, l'œil démesurément ouvert et immobile, la bouche légèrement enir'ouverte aussi. C'est à la fois l'expression de l'épouvante et de la douleur poussées à leur dernier terme. C'est une admirable statue presque aussi blanche que le marbre, aussi immobile et aussi froide que lui.
A ce moment, il faut le dire, Sabine ne pensait pas. Une pensée, si subite qu'elle eût été, eût sans doute agité d'un mouvement quelconque, d'un frémissement furlif, cette complète immobilité.
A ce moment, disons-nous, Sabine ne pensait pas, elle souffrait; et encore souffrait-elle d'une douleur continue, et, pour ainsi dire, fixe dans son intensité. Il semblait que Sabine fût sous l'empire d'un puissant et invincible enchantement, qui la tenait liée et immobile à l'immobilité de Silvestre.
Et peut-être est-il vrai de dire que, si cette stupeur de de Prosny eût fini par la mort, la vie de Sabine, suspendue à celle de Silvestre, se fût en allée avec elle; car ce ne fut qu'au moment où une légère expiration accompagnée d'une abondante émission de sang annonça que Silvestre vivait encore, qu'un soupir profond s'échappa de la poitrine de Sabine ; tous deux reprenaient ensemble la vie et leur souffrance.
M. de Bellestar n'était pas homme à soupçonner le secret vrai de la douleur de sa future. Il avait cette sublime confiance des sols qui eu fait les enfants privilégiés de la nature, el qui ne lui permettait pas de croire qu'une feniure à laquelle il avait adressé ses hommages pût penser à un autre homme que lui.
D'ailleurs, la douleur de Sabine pouvait s'expliquer par le remords; car enfin elle était la cause du désespoir qui avait failli tuer ce jeune homme, et ce devait être assez pour jeter une pareille épouvante dans une âme comme la sienne.
En conséquence, .M. de Bellestar respecta cette stupeur désolée, jusqu'au moment où, selon lui, elle devait céder à son iniervenlion.
Au premier mouvement que fit Silvestre, le marquis s'approcha ue Sabine, et lui dit avec l'affectueuse supériorité d'un homme fort :
— .\llons, rjiademoiselle, calmez-vous , ce ne sera rien qu'un léger évanouissement. iNotre jeune protégé reprend ses sens; il n'y a plus le moindre danger...
Sabine n'écouta point M. de Bellestar, et ne le regarda point; mais ses lèvres, déliées de leur immobilité, tandis que ses yeux demeuraient fixés sur le visage de Silveslre, murmurèrent tout bas :
— Oh! oui, je le sauverai...
— Mais il est sauvé, fit M. de Bellestar ; revenez à vous, mademoiselle...
Cette fois Sabine revint à elle, ou plutôt revint à M. de Bellestar ; elle le regarda tout à coup, et, comme si la présence du marquis eût enfermé pour elle le résumé de tout ce qui s'était passé à piopos de leur mariage, comme si ces mots qu'il venait de prononcer eussent été une nouvelle demande à ce sujet, elle lui répondit en se détournant de lui :
— Oh! maintenant, monsieur, jamais... jamais!...
M. de Bellestar ne comprit pas , mais il demeura tout stupéfait de ces paroles.
Cependant le médecin venait d'arriver; il parla sur-le-champ de faire une saignée.
Sabine quitta le salon. Madame Simon y demeura.
M. de Bellestar, fort préoccupé de comprendre ce qu'avait voulu lui dire sa future, demanda la permission de se retirer, eu promettant d'envoyer le lendemain savoir des nouvelles de .M. de Prosny; .M. Simon lui répondit à peine et revint près de Silvestre sans avoir un moment pense à sa pupille.
Madame Simon l'avait vue s'éloigner ; mais à ce moment sa pitié était toute pour de Prosny, el elle voulut attendre la décision que porterait le médecin après avoir donné ses premiers soins au malade.
Sabine rentra donc seule chez elle.
YII
Au moment où Sabine passa le seuil de sa porte, elle s'arrêta comme si une vision inattendue se fût montrée à ses yeux. Ce n'était rien , ou du moins c'était bien peu de chose.
Ce qui l'avait ainsi arrêtée , ce qui la fit rester un moment sur le seuil de sa chambre, en murmurant tout bas des nombres qui se suivaient exactement, c'était le bruil de sa pendule qui sonnait minuit. Minuit, l'année était close et une nouvelle année commençait.
Combien de fois, jusqu'à ce jour, Sabine avait attendu cette heure, joyeuse des présents reçus et de ceux qu'elle attendait, l'œil fixé sur le'cadran pour être la première à courir à son tuteur et à se jeter à son cou. Ouelle joie alors, quels rêves, quels souhaits, quels vœux !
Aujourd'hui rien de toul cela... elle était seule, et ce premier moment de cette nouvelle année tenait suspendue près de la mort la. vie
ALI JOlii l.l' JOUU.
de riiomme dont son pcrc avail dévoré la forHine, cl dont tlk'-iiRiVic avait hiise le cœur cl presque rcxislence.
Sabine ne se prit pointu pleurer. lUle s'assit lentement et posément sur un fauieuil.
Elle senlail, sans pouvoir le comprendre, que loule une révolution venait de s'opérer en elle, et il semblait que le hasard, qui avail l'ail sonner sa pendule, eût voulu lui en marquer l'heure solennelle et remarquable. . ., , . .. . ,
Une pensée unique et profonde occupait Sabine, c était de reparer le mal qu'elle avait fait, s'il était réparable; c'était de l'expier, s'il ne l'était |)lus; mais Sabine à ce moment n'avait plus en elle-même cette confiance qui lui avait fait faire cette action qu'elle avait faite, el qui avait amené un si triste dénoùment.
Elle se décidait à cette heure Ji soumettre longtemps encore sa vie et ses volontés à l'empire de l'homme qui les avait dirigées jusifuelà, aux tendres conseils de la femme qui savait, elle, comment la venu est bonne, comment la générosité reste digne de ceux à qui on l'impose.
Le lier caractère de Sabine était soumis, à ce moment, si bien soumis, croyait-elle, qu'en pensant à Silvestre elle ne pensait pas à son amour.
Mais ce n'est que parce qu'elle ne s'occupait que des sacrifices qu'on pouvait lui demander qu'elle les acceptait si focilemenl. C'est parce qu'elle se rêvait une vie d'abnégation et de solitude qu'elle se trouvait si promiite à l'adopter; c'est parce qu'elle ne supposait pas qu'on put lui demander autre chose que le malheur auquel elle se condamnait, qu'elle se croyait devenue si obéissante.
Ou'elle eût un seul instant supposé M. Simon capable de lui parler le Tangage qu'eût peut-être tenu M. de Bellestar; que son tuteur fût venu dire à Sabine :
— Ma chère enfant, vous avez fait plus que vous ne deviez, vous n'êtes pas et vous ne pouvez pas être responsable des susceptibilités de M. de Prosny ; ce qui est arrivé est très-fàcheux, mais enfin il se porte bien maintenant, tant pis pour lui s'il ne veut pas qu'on l'aide à sortir de la mauvaise position où il est ; vous ne pouvez pas passer toute votre vie à refaire des fortunes défaites. Vous êtes jeune, vous êtes belle, acceptez l'existence comme elle s'offre à vous, toute remplie de plaisirs et de triomphes; jetez un voile entre l'avenir qui s'ouvre si riant et un passé qui ne vous a jamais appartenu; reprenez votre gaieté, vos projets, votre insouciance.
Oui, certes, qu'elle eût pu croire M. Simon capable de lui jjarler ainsi, et elle se fût révoltée, et elle eût trouvé en elle toute la puissance de sa volonté pour résister l'i son tuteur. Mais elle ne prévoyait point, elle ne pouvait prévoir de tels conseils.
Vivre séparée du monde et privée de toute affection, voilà la pensée et presque la résolution que caressait Sabine dans sa douleur solitaire.
l'ommenl voulez-vous qu'elle pensât à son amour? Ce n'était pas pour lui donner de l'espoir, elle qui renonçait à tout bonheur.. Ce ne pouvait être pour le regretter, car elle en était à ce point de pitié sur elle-même qu'elle ne se croyait pas digne de cette souQ'rance.
Et puis, à vrai dire, aimait-elle Silvestre dans ce moment?
Cet homme qu'elle avait pris plaisir à bercer dans son cœur comme nn être souû'rant, malheureux, abandonné, dont elle pouvait être l'asile, le soutien, l'ange protecteur, cet homme ne venait-il pas de briser ce rêve? ne s'étalt-il pas relevé à sa hauteur? n'était-il pas aussi fort qu'elle?
Malheureusement pour lui, il ne l'était pas plus.
Si de l'rosny, dans cette dernière rencontre de son âme avec celle de Sabine, l'avait tout à fait insultée el méprisée, s'il l'avait accablée de ses ressenliments et de sa colère, Sabine, tremblante et brisée, eût peut-être senti crier en elle son amour vaincu et dédaigné, car l'amour n'a que deux places en ce monde, celle de tyran ou celle d'esclave.
L'amour qui prétend vivre dans l'accord égal de deux volontés, cet amour n'existe pas. Seulement on se Irompe si souvent au bonheur qu'on trouve à obéir, qu'on le prend pour de la liberté; mais cela n'était point arrivé ; et si l'on eût pu pénétrer dans le cœur de Sabine au moment précis dont nous parlons, on eût été peut-être bien surpris de ne pas y sentir un battement d'amour.
On eût dit qu'il était en elle comme était, une heure avant, la vie ([ans le corps de Silvestre. prêt à fuir pour toujours, prêt à revenir si quelques soins venaient l'y rappeler.
Sabine restait plongée dans ses réflexions, sans inquiétude sur le sort de Silvestre, conîme si un esprit étranger eût fait qu'elle le sentit vivre parce qu'elle vivait.
A ce moment madame Simon entra dans la chambre de Sabine et liariit fort étonnée de la trouver si calme etde l'entendre lui dire d'un accent calme quoique empressé:
— l'.li bien! comment va M. de Prosny?
— Sa vie n'est pas hors de danger, dit madame Simon blessée de la froiJeur de Sabine; ou l'.i transporté dans le cabinet de M. Simon, qui veut passer la nuit prés de lui, car M. Simon est dese^iiéré de ce ([Ui est arrivé.
Sabine ne répondit point, et madame Simon, qui était entrée avec le dessein de ménager celte âme qu'elle croyaii si malhetireuse, de
plus en plus blessée de celle apparente insensibilité, :ijduta d'un Ion lài.hé :
— Oh oui ! mon mari est désolé de vous avoir laissée faire celle action, qu'il pouvait empêcher.
Sabine reçut la leçon du même air calme dont elle avail accueilli l'arrivée de madame Simon, el réponilit trislemeni, mais doucement:
— Je sais que c'est une grande faule que j'ai l'aile. Fasse Pieu, ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel avec une prière ardente dans le regard, fasse Dieu que ce ne soit pas un crime! Mais personne ne peut, je le vois, renier tout à fait l'hei liage de mal qui lui a éle lésué. Je devais être fatale à M. de l'rosny comme l'ont été les miens. Dieu sait que je ne l'ai pas voulu; Dieu sait que j'avais pour lui l'estime la plus vraie; Dieu sait qu'il y a eu un moment où j'ai hesilé à faire ce que j'ai fait...
— Tu prévoyais donc ce qui pouvait arriver? dit madame Simon, qui commença a soupçonner la |)rûfo!ideur d'un remords qui se montrait si peu; si Iule prévoyais, pourquoi ne pas nous avoir dit les craintes?... pourquoi l'as-lu fait?
— Pourquoi je l'ai fait? s'écria tout à coup Sabine. Oh! ce jour-là j'ai été folle... Je l'ai méconnu... j'ai...
Son amour venait de revenir.
— .Mais qu'est-ce donc? lit madame Simon, alarmée de celle soudaine explosion.
— Hien, rien, dit Sabine en s'éloignant de sa tutrice et en tombant sans force sur le siège qu'elle avait si iranipiilleinent pris un inst;iut avant; rien... Xe me deniaudez rien, s"ecria-l-elle ; mais jc'suis bien malheureuse!
Cette fois elle pleurait.
Vilî
Madame Simon crut comprendre les larmes de Sabine; mais elle attachait un si grand prix au sens qu'elle pensait y deviner, qu'elle voulut en être complètement assurée.
— Oui, lui dit-elle, je sens que tu dois êlre malheureuse; tu avais fondé sur l'envoi de cet argent l'espoir de réparer des loris qui ne sont pas les tiens, et vis-à-vis de tout autre que M. de Prosny. il est probable que tu eusses réussi. Mais (et en parlant ainsi madame Simon examinait attentivement le visage de sa impllle , mais il y a dans l'âme de Silvestre une hauteur, une dignité que tu n'as pas comprise.
— C'est vrai, répondit tristement Sabine.
— C'est que vous autres, jeunes léles, dit madame Simon en lui essuyant doucement les yeux, vous vous imaginez qu'il n'y a de grandeur et de courage que dans les actions qui appellent les regards el les applaudissements du monde. Ce ne .'-oui pas toujours ceux qui vont le plus loin qui emploient le plus de force pour arriver, et dans la lutte qu'il soutient depuis huit jours, M. de Prosny a fait peut-être plus d'eti'orts pour rester ce qu'il doit être, qu'il ne lui en eût fallu pour arriver à se faire remarquer.
Sabine n'écoutait sa tutrice qu'à moitié, elle n'avait saisi de tout ce que madame Simon venait de lui dire que le sens général, qui lui apprenait qu'elle n'avait pas compris le caractère de Silvestre.
— Sans doute, lui dit-elle, je sens que je l'ai blessé, je sens que je l'ai traité selon les apparences qui pouvaient aisément me tromper.
— .-Uil dit madame Simon en l'interrompant avec une douée raillerie, c'est toujours l'histoire de messieurs les clercs d'avoué, n'est-ce pas, pauvres jeunes gens, si ridicules et si incapables de sentir la vie d'une manière élevée?
— Non, madame, non, ce n'est pas cela, dit Sabine; depuis ce jourlà même que je me suis attiré celte charmante et bonne remontrance de M. Simon, depuis ce jour, pour la première fois, j'ai vu de plus près M. de Prosny: je l'avais jugé un homme supérieur et dislingné, et c'est précisément parce que je ne lui supposais ni passions étroites, ni mesquinerie dans l'esprit, c'est précisément parce que je croyais à la générosité de son cœur, que vous me voyez si étonnée dans mon chagrin de la violence avec laquelle il a repousse un bienfait que j'avais essayé de rendre aussi inaperçu que possible.
— 'lu t'étonnes de celle douleur, Sabine, reprit madame Simon; n'as-lu pas quelque soupçon de ce qui a pu la causer?
— Aucun, répondit Sabine na'ivcmeni.
— Cherche bien, reprit sa tutrice; voyons, loi-mème, as-tu agi vis-à-vis de M. de Prosny comme vis-à-vis de tout autre liomine?
Sabine baissa les yeux.
— N'y a-t-il pas eu un jour où tu as hésité à lui envoyer cet argent, parce que tu as pensé qiie M. de Prosny était trop noble pour l'accepter?
— C'est vrai.
— Enfin, un autre jour n'esl-il pas venu où, parce que tu as été folle, viens-tu de me dire, parce que lu l'as méconnu, lu l'es décidée soudainement à accomplir l'action que lu hésitais à faire la veille?
— C'est encore vrai, répliqua Sabine.
— Eh bien! pourquoi cette décision soudaine?
Une vive rougeur monta au visagï de la jeune fille; mais les jeunes
-MI JOUR LE JOUR
cœurs qui sentent les premières alleinles de l'amour sont si épouvaulés des étranges sciillinents, des idées déraisonnables qu'elles leur inspirent, qu'ils n'osent en faire l'aveu.
Sabine rougit et ne ré|)ondil pas.
Mais madame Simon était bien décidée à faire parler celle âme qui se perdait dans son silence, et elle reprit, eu attirant Sabine près d'elle:
— Eh Lien ! mon enfant, il y a donc en loi quelque chose qui t'a fait agir plus vivement que tu n'aurais voulu; tu dois par conséquent comprendre et pardonner la colère qui a enlrainé .M. de Prosny : un moment lu l'as cru au-dessus d'un pareil bienfait; qui sait quel sentiment délicat il a pu le supposer de son côté? Puisque tu es revenue sur ton premier jugement, qui sait avec quel chagrin il a révoqué celui qu'il avait d'abord porté sur toi? Le dépit quetu as éprouvé contre Silveslre n'a-t-il pas pu aller chez lui jusipi'au désespoir?
Sabine regardait sa luirice avec une surprise pleine d'inquiétude; il lui semblait qu'elle louchait ;\ l'endroit le plus sensible de son reur, mais sans oser croire qu'elle le fit volontairement.
Madame Simon s'aperçut des sentiments de sa pupille et ajouta d'une voix basse et pénétrante :
~ Si la misère n'était pas le plus grand malheur de M. de Prosny, si le seul vœu involontaire de son cœur, le seul qui pût lui promettre le bonheur, devait lui paraître impossible à réaliser; si enfln ce n'élait pas sa fortune perdue qu'il pleur;'a aujourd'hui , si c'était le repos et la résignation dans la modeste carrière à laquelle il s'était condamné qui lui eussent soudainement été arrachés par une passion couire laquelle il lutte vainement, comprends-tu ce qu'a dû devenir pour lui l'espèce d'aumône que tu lui as envoyée? Quelle humiliation...
— Mais, s'écria vivement Sabine eu interrompant madame Simon, je ne vous comprends pas, je ne puis vous comprendre; de quelle passion me parlez-vous? Quel senlimeiit que je ne connais pas ai-je pu blesser en lui?
— Sabine, Sabine, reprit madame Simon doucement, si M. de Prosny avait insulté ton père, déshonoré sa mémoire; si tu avais, aux yeux du monde, le droit et le devoir de le haïr, et que cependant tu le sentisses pour lui une indulgence inouïe, un pardon sans motif, un désir invincible de le voir heureux; si lu sentais que tu as dans le cœur tout ce qu'il faut pour cela, ne serais-tu pas honteuse de ne pouvoir surmonter cette indigne faiblesse; et s'il arrivait qu'on vint t'olfenser par le témoignage d'une dédaigneuse pitié, ne te sentirais-tu pas humiliée et désespérée?
— Mais c'est que je l'aimerais alors... reprit Sabine tout éperdue, et ne sachant où madame Simon voulait lenlrainer, iremblanie et effarée, au milieu de toutes les émotions qui se heurtaient en elle.
— Eh bien! reprit madame Simon, s'il l'aimait, lui...
Sabine se leva tout à coup, puis, tombant à genoux devant madame Simon, elle cacha sa tète sur son giron en s'écriant :
— Oh! ma mère, ma mère... ne me dites pas cela!
C'était la première fois de sa vie que Sabine donnait ce nom ù sa tutrice; celle-ci avait donc apporté une bien grande joie à ce cœur inquiet, que le mot fût venu à la jeune fille pour remercier celle qui lui avait donné ce bonheur...
— Pourquoi ? reprit madame Simon doucement ; pourquoi ne veux-tu pas que je te le dise?
Sabine releva tout à coup la tête, et regarda finement madame Simon. 11 y avait toute une histoire dans ce regard, une de ces histoires (pie les femmes disent ainsi, et que les femmes seules savent lire.
— Mais il est donc sauvé? s'écria Sabine. I^ela ne voulait-il pas dire :
— Vous ne m'auiiez pas jeté cet espoir et ce bonheur dans l'âme, si j'avais dû en douter.
— 11 peut l'être, dit madame Simon : aux maladies qui naissent du désespoir, la joie est le meilleur remède. Si je pouvais lui dire de toi ce que tu viens de dire de lui...
— Oh! non... non... je vous en prie, fit Sabine.
— Pourquoi donc?
— 11 faut qii'il fasse plus que m'aimer; il faut qu'il me pardonne... Et puis, ajouta-l-elle tout bas avec tristesse... qui sait si vous ne vous êtes pas trompée?
Madame Simon allait répondre, lorsqu'un domestique accourut.
— Mad.im.'l madame! dlt-îl, monsieur vous prie de passer chez lui.
— Qu'est -il donc arii\é?
— Il parait que M. Silvestre est au plus mal.
Madame Simon courut, Sabine la suivit; elles entrèrent ensemble dans le cabinet où était couché Silvestre. 11 était assis sur son séant, retenu p;ir deux domestiques, et portait autour de lui des regards sombres cl agités.
— Puiiiquoi m'a-t-on couché dans ce lit? disait-il d'une voix brève et nette. J'ai ma maison... Je veux y aller... Je n'ai besoin de personne... Ah! c'est vous, madame? dit-il à madame Simon en l'aperce-
vant. J'ai bien mal à la tète, cl j'ai le cœur qui me brûle... Je vous salue, mademoiselle, ajouta-t-il en s'adressant ù Sabine. C'est bien ; je vous attendais.
Il était plongé dans ce délire sans hallucinations qui ne touche qu'aux choses vraies, mais qui n'en a plus la conscience exacte.
— Donnez-moi mon habit, dit-il tout à coup !x un domestique; là... le voilà...
Madame Simon lit signe au dome.stique d'obéir. Celui-ci mit l'habit dans les mains de Silvestre.
De Prosny fouilla dans les poches de côté, et en tirant les vingt billets que lui avait remis sa tante, il les tendit brusquement à Sabine.
— Voilà vos vingt mille... Non, vos cent mille!... Il s'arrêta en murmurant tout bas :
— Vingt mille!... cent mille!...
11 prit les paquets et se mit à les compter.
— C'est vingt mille francs! c'est ça !
A ce moment l'œil se troubla, un tremblement nerveux s'empara de lui, et il se mit à dire à madame Simon :
— Comprenez-vous, ma tante, cette mademoiselle Durand? Il né feconnaissait plus ceux auxquels il parlait.
— Compienez-voiis qu'elle me fait demander cent mille francs par son amant, le marquis de Bellestar?
— Son amant 1 dit madame Simon oubliant qu'elle parlait à un fou.
— liai) ! elle l'aime, elle l'épouse ! Il s'arrêta et se mit à rire.
— Vous ne savez pasj je danserai à leur noce , en cadavre... Oui, je reviendrai pour y danser... ça lui fera peur à elle.
Sa ligure devint plus sombre, et il reprit :
— Eh bien! tant mieux, ma tante, tant mieux, quand je serai mort. Voiis avez de quoi vivre maintenant; vous leur avez pris le reste de leurs cent mille francs, vous avez bien fait!...
Il se prit à s'agiter violemment dans son lit, et s'écria :
— .Mon Dieu! mon Dieu I que j'ai été bête avec mes scrupules... Vous
avez serré l'argent; c'est bien fait. Je ne lui en dirai rien. (I tendit la main à madame Simon et lui dit avec un accent plein de
larmes :
— Non, je voiis le jure, je ne lui en dirai rien... mais vous, je vous en supplie, ne lui dites pas que je l'aime! Je vous en prie, ne le lui dites pas... C'est mal, c'est lâche, c'est infâme, n'est-ce pas?... Mais tenez, voyez : je suis tout plein de sang... Elle m'a voulu tuer... elle m'a donné un Coup de eoiiteati là... Je l'ai senti qui nie tuait... Eh bien ! c'est égal... c'est égal...
Ses yeux se tournèreni vers Sabine, qui s'avança vers lui le cœur plein d'une vive émotion ; il la reg^inla froidement :
— Vous êtes mademoiselle Durand? lui dit-il d'un ton dédaigneux; mais retournez donc avec votre M. de Bellestar.
Après ces paroles, il ferma les yeux et parut plongé dans un profond recueillement qui dura quelques minutes; puis il rouvrit les yeux, regarda autour de lui et n'arrêta ses regards que sur .M. Simon
— Ah! je vous renconlre, tant mieux, je viens de voir mon père et je lui ai tout dit... il m'approuve, il dit que je fais bien de revenir avec lui et ma mère. . Il ne faut pas m'en vouloir de m'en aller de chez vous... C'est pour ni'cti aller avec mon père. Il n'est pas plus riche qu'autrefois... et je l'ai bien longtemps abandonné...
— Mais où est-il, votre père? dit M. Simon, espérant ramener un peu cette pensée qui s'égarait.
— Mais... vous savez bieti dfl il esl... il me semble aussi que je le savais tout à l'heure..;
Silveslre parut tomber tiails uMn profonde réflexion, ses yeux se fermèrent peu à peu, un sourire presque joyeux passa sur ses lèvres qui murmurèrent doucement :
— Oui... oui... je vois bien où il «st maintenant, le voilà qui m'appelle... J'y vais... j'y vais... il m'ouvre...
A ce dernier mot, il se renversa sur son lit.en poussant un cri horrible et en se débattant...
— Non... non... c'est la mort... criait-il... non, je no puis plus mourir maintenant; il fautque je vive, il faut que je travaille encore, mon père. Votre sœur m'a vole l'argent de cette femme, il faut bien que je le gagne... Je me dépêcherai... Attendez... attendez...
Puis un orage de sanglots s'échappa de sa poitrine, pendant lequel il poussait des cris confus.
Enlin il s'arrêta tout à coup, et regardant M. Simon lixement, et cette fois comme si toute sa raison lui fût revenue, il lui dit :
— Pouvez-vous supposer que si je descendais à une pareille misère, il ne me .serait pas permis de mourir?... car, ajouta-t-il avec force, je ne veux pas mourir avant d'être quitte envers vous tous.
Sabine crut comprendre que le délire de Silveslre avait cessé, et, demeurée sous l'impression de la dernière parole de madame Simon, elle s'approcha du malade, lui prit la main et lui dit d'une voix clKirmante :
— Je vous dirai, moi, un moyen de vous acquitter envers nous, et de nous rendre quittes envers vous.
Silvestre la regarda d'un air craintif et étonné.
— Et quel est ce moyen, mademoiselle? lui dit-il.
— Osl d'oiilUier le passe pour nous le faire oubli-T, c'est de ne nas avoir peur d'aimer les pens qui vous aiment.
' Silveslre, qui tenait la main de Sabine, l'attira vivement à lui comme pour mieux la voir, et répéta :
— Les gens qui m'aiment... qui ça /...
— Mais mon tuteur, madame ^imon... moi aussi...
— Vous! s'ccria-t-il avec un éclat exlraurdiiiaire.
l'uis tout à coup il repoussa Sabine et reprit : .
()te "mot de ce lit... je veux me lever... Je fais des rêves ç,m m tuent Je ne veux plus dormir... Laissez-moi me lever... Je souliiç iro) 0 mon Dieu I fit-il en s'allaissant et en retombant tout a fait, "j'ai lori, vos anges ont pris sa voix pour me consoler.,, car je lainie... je l'aime.
Ce mol, incessamment répété, se perdit dans un sourd murmure et parmi des lur- < mes abondantes.
l'uis le sommeil arriva... 11 avait pleure aussi... Il était sau^c.
à janvier fSîi.
L'année n'avait commencé joyeusement pour personne. M. ilo liellesiar s'était retiré lort mécontent de h scène dont il avait el« le témoin, fort intrigue des derniers mots de mademoiselle Durand , blessé dans sa vaniié de ce qu'un malheur, quelque grand ipi'il fut , eût pu occuper l'alteniion de Sabine plus que sa présence.
Cependant ce dépit et ce désap|)Oimement n'empêchèrent pas M. de Bellestar de dormir : ce n'est |)as pour rien qu'on est liàti comme un Hercule. Le sommeil o>t nécessaire à ces grosses natures, et il n'y a guère que les élres cliélil's et qui semblent toujours prêts à quitter la vie qui ont la force de la supjioiti'r [iresque deux lois , c'est-à-dire dans la veille et dans l'insomnie.
Mais M. de Bellestar, après avoir paisiblement dormi, se réveilla au point juste où il s'était couché, c'est-àdire irès-désappoinlé et très-maussade.
AU JOLR LE JOim.
Notre marquis était de la nature de ce Gascon qui est éveille soudaiuenient au milieu dun profond sommeil par ce cri de son valet :
— Monsieur, monsieur, votre père est mort !
Le Gascon ouvre la moitié d'un œil, se retourne et repond en remellant la tcle sur l'oreiller et en se rendormant :
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! que j'aurai de cbagrin demain malin. Probablement M. de Bellestar s'était dit: . ,
— Je penserai demain malin à comprendre ce qui m est arrive ce
11' ne faut pas cependant blâmer le marquis de ne pas avoir essayé de comprendre tout de suite le vrai sens de la réponse de Sabine, car il n'y comprenait absolument rien après l'avoir longuement étudiée durant toute la matinée d'hier. Quand il considérait mademoiselle Durand il avait bien quelque idée qu'elle ne l'aimait point; mais quind il se considérait lui-même, il revenait tout aussitôt de celle opinion folle cl dcraihoiinable,
Je la comble, se disa'rt-il , et c'est vraiment pousser la modestie et même l'aveuglement trop loin, que de ne pas reconnaître que ce ma- ■ a" e d asse louTes les espcraiices que pouvait avoir cette jeune p rsoime car le nom et la fonune que je lui apporte eussent suffi a un nreti'iïdant mal bàii, laid et bête, et, à vrai dire, il me semble... 'Le reste de cette reflexion s'acheva par un sourire gracieux que M. de Bellesiar s'adressa à lui-même dans la glace devant laquelle il se faisait coiffer par son valet de chambre.
Tome d hat qui occupa la maiiuée de M. le marquis ne sortit point des termes de cette proposition : <iue par mille raisons il était m.pos-
^'tai?a"i"enSersuadl!Tce sujet, quoique r""[,];;i^Vj;"^^"« jjf ^^'-jj
ionié , -M. de Bellestar sortit d'assez bonne heure pour se rendre chez M. Simon.
.Mais ce jour-là encore, et par un singulier hasard , il avait à passer chez son bijoutier, et il y entra presque au même moment qu'une dame et une jeune fille qui venaient ai descendre d'une assez belle voiture.
Le marquis les examina et crut les reconnaître. La manière dont la jeune personne baissa les yeux lorsqu'il la regarda lui fut une assurance qu'il ne se trompait pas; il les salua donc, et demanda tout aussitôt à .M. Léonard les objets qu'il venait chercher.
— .Monsieur le marquis , veuillez vous asseoir , dit M. Léonard, on va vous remettre les divers écrins que vous avez commandés. Permettez que je m'informe près de ces dames de ce qu'elles désirent.
Il se tourna vers la jeune fille et lui dit :
— (Jue vous faut-il aujourd'hui, mademoiselle ?
— rrès-peu de chose, répondit celle-ci. Il s'agit de quelques bijoux de peu de valeur pour des gens à qui ou ne peut pas mellie île l'argent dans la main.
.M. Léonard étala devant ces daines tout ce qu'il avait de plus mesquin dans son magasin.
La jeune fille et la
vieille dame (hoisirenl
quelques petits eciins
n se levant :
■ Oiil maintenant, monsieur, jamais., jamais!... — Page 37.
sans valeur, et dirent tout liaut
— Knvoyez tout cela à l'holel. .
Depuis quelques moments, la jeune fille parlait bas et avec yivacile. -C'est un cnfanlillage, Aurelie, dit assez haut la vieille dame.
— Non, maman, répondit la jeune fille, je serai charmée que tu voies combien c'est rare et beau. .
— De quoi s'agit-il donc? dit M. Léonard en s approchant avec l'emiu-essement d'un marchand qui s'imagine entendre vanter la rareté ou la richesse d'un objet qu'il possède. De quoi sagit-ilî ht le bijoutier avec son sourire le plus agréable.
— Oh' mon Dieu! repondit la jeune fille en parlant as.sez haut pour être entendue par M. de Bellestar et assez bas iiour faire croire qu elle ne voulait pas qu'on l'entendit , oh ! mon Dieu , je voulais vous prier de montrer à maman les magnifiques bijoux que mademoiselle Durand a déposés chez vous. . , • j
Le bijuuiier ue manqua pas cette occasion de repondre par un nou-
AL" JOUI Lli JOUR.
Ai
\oaii sourire plein de finesse et par un mol d'un ^-propos qu il Jugea liès-heui-eux. 11 dit donc, en se tournant vers M. de Bellcstar :
— Helas! mesdames, c'est mainlenant ù M. le marquis qu'il faudra vous adresser pour satisfaire votre curiosité.
La jeune lille baissa la tète avec une profonde confusion.
La mère s'excusa, et toutes deux quilièrenl immédiatement le magasin, laissant M. de Belleslar fort étonné de ce qu'un secret qu'il croyait enfermé enire lui, Sabine et M. et madame Simon, fut connu de celle jeune personne.
— Quelles sont ces dames? dit-il au bijoutier dès qu'elles furent sorties.
Celui-ci cherchait à lire sur le visage du marquis la réponse qu il devait lui faire, et lorsque celui-ci , ayant regardé attentivement à travers les glaces du magasin la voilure qui partait en ce moment, dit d'un air dédaigneux :
— C'est un carrosse de louage, ça.
Celte parole dicta la réponse du bijoutier, qui avança la lèvre inférieure en signe de dédain.
— C'est probablement un remise au mois, quoique ces dames aient un hôtel où il m'a semblé voir des chevaux dans les écuries.
— Et vous les nommez? dit M. de Belleslar.
— Jlesdames de S...
— Je connais ce nom-là, fit le marquis, il appartient à une excellente famille. Lt vous servez ces dames depuis longtemps ?
— Depuis quelques jours à peine.
— Et elles connaissent mademoiselle Durand ?
— C'est elle qui me les a adressées; il paraît que mademoiselle Auréliede S..., ajoiilnt-il avec une inleniion marquée, est la meilleure amie de mademoiselle Durand et la confidente de ses plus seciètes pensées.
— Je me rappelle paifailement mainlenant oii j'ai vu celle jeune personne, lil alors M. de Bellestar en donnant de la léle comme un beau cheval pur sang.
— N'est-ce pas, dit
d'un ton insinuant . „. ,
M. I éonard , n'est-ce pas à un réveillon chez monsieur Simon ?
— Oui , oui! fit M. de Bellestar en se posant en face de lui-même , cl en se souriant sans doute fi un doux souvenir, oui... et je l'ai remarquée aussi. .... 11
Mettez à la place des points ci-dessus ces mots : Je croîs quelle m'a remarqué, et vous aurez le commencement de la phrase de M de Belleslar, commencement qu'il ne prononça point, mais qui commandait la fin qu'il dit tout haut : Je l'ai remarquée aussi.
— Elle est fort belle et fort gracieuse, ajouta-t-il, et, quoique nous n'ayons pas causé ensemble, je lui crois de l'esprit.
— Beaucoup d'esprit, dit le joaillier avec un de ces accenls et de ces regards qui renferment un monde de réflexions.
— C'est pourtant bizarre, reprit le marquis après un moment de réflexion , que m'ayant reconnu, et je n'en puis douter, elle ait parle devant moi de ces bijoux.
— Ah! ab 1 ah! fit le bijoutier en ramassant ses écrins et en les remettant dans leur montre; ah! ah!
Tous ces ah ! étaient gros de mystères.
— Mais, qu'y a-t-il donc? fit AL de Bellestar, et que voulez\ous dire?
— Oh! reprit le bijoutier, je vous prie de croire que tout ceci n'est qu'une supposition de ma part; mais enfin cela n'aurait rien d'ctonnanl.
— Mais, encore une fois, qu'est-ce donc? dit le marquis.
— Ob', mon Dieu, reprit le marchaml, rien que je puisse vous dire. Mais enfin je n'ai pas vécu loute ma vie avec des gens de la plus baule distimtion poui' ne [las me connailie un peu au cœur des hommes. ;,.
et des femmes, ajoutat-il d'un air très-fin.
— Qu'est-ce que, c'est? qu'est-ce que c'est? dit le marquis en se dandinant gracieusement ; monsieur Léonard fait des études sur le cœur humain?
— Quelquefois, dit le joaillier satisfait de lui-même, et je parierais fjien qu'en celte occasion j'ai louché juste.
Et un regard plein de respectueuse finesse accompagna encore celle phrase.
— Mais enfin de quoi s'agit -il donc?
reprit M. de Bellestar avec une de ces figures épanouies qui se préparent à recevoir en plein un énorme compliment.
— Pourquoi voulezvous que je vous le dise, monsieur le marquis? repartit M. Léonard ; vous devez être habitue à ces choses-là.
— C'est qu'en vérité, mon cher, je ne vous comprends pas du tout.
— Eh bien ! fit le joaillier en pinçant ses mois du bout des lèvres, j'ai bien |jeur que l'amiiié de mademoiselle .\uréliedeS...
pour mademoiselle Sabine Durand ne se ressente beaucoup de celle rencontre chez monsieur Simon.
— Comment? mais comment? fit encore le marquis , qui voulait alisolument qu'on lui làctiàt la confidence à brille-pourpoint.
— Comment ? reprit monsieur Léonard en ouvrant de grands yeux, mais parce qu'il
n'y a pas d'amilié si puissante qui ne regrette de voir aller à un autre le bonheur qu'on eût volontiers garde pour soi.
M. Léonard se retourna après cette iiitiépide bordée que le marquis reçut sans reculer d'un pas.
Cependant M. de Bellestar demeura près d'une minute sans répondre, mais en laissant échapper un petit ricanement joyeux; it après s'êlre probablement dit à lui-même tout bas ce qu'il pensait de son mérite personnel, il acheva tout haut ce monologue muet en disant :
— Mais oui, je suis un assez bon parti.
Un commis venait d'apporter les objets attendus par M. de Belleslar, de façon qu'il n'avait plus rien à faire dans le magasin.
Cependant il ne le quiita point, el, touchant à peine du bout du doigt les bijoux étalés devant lui, les rangeant syméiriquement, comme quelqu'un qui pense à tout autre chose qu'à ce qu'il lait, il reprit :
— Mais comment diable vous a-t-elle dit tout cela ?
SI. de Eelleslsî ciamina SilïOîlre. — Page 4C.
AU JOUR Lli JOL'Jt.
A celte question, la figure du joaillier do\irit plus sérieuse, et son air parut assez embarrassé.
Peul-ètre s'aperçut-il trop larii que le désir de flatter son noble et riche client l'avait eneaiie trop loin.
— On ne m'a rien conté, monsieur le marquis, reprit-il en mangeant ses plirases à moitié; j'ai renianiué... j'ai cru remarquer... i:'esl du moins ainsi que j'ai expliqué certaines paroles... \ ous le savez comme moi, monsieur le marquis, la passion est quelquclois injuste ; mais il est inutile de vous occuper de tout cela...
— .Ah ç;'! I mais... lit le marquis, pourquoi me parlez-vous de passion, d'injuslice ?...
• — Oh ! te n'est rien... absolument rien... Mais comme vous le disiez tout à l'heure... mademoiselle Aurélie de S... a beaucoup d'esprit, et peul-êlre en abuse-l-elle quelquefois...
— Ah! reprit M. de Bcllcsiar, il résulte très-clairement de ceci, malgié toutes vos finesses, que mademoiselle de S... vous aurait dit qneiipie chose de fâcheux contre moi.
— Contre vous? Non 1 assurément... et il me semble que ce que je viens (le vous dire... du regret qu'elle éprouve peut-être du bonheur de mademoiselle Durand...
— Ce serait donc contre elle qu'elle a abusé de son esprit?
— Je ne dis pas cela, dit le joaillier véritablement embarrassé ; je vous |)rie de ne pas m'interroger plus longtemps sur ce sujet. Ce n'est qu'un mot échappé dans nn mouvement de dépit, un mot qui, j'en suis sûr, n'est Ijasé sur lien.
— Mais enfin quel est ce mot? reprit le marquis.
— Je vous supplie, reprit M. Léonard, de ne pas me le demander. Je déteste les propos, je n'en fais jamais. J'entends souvent ici bien des choses qu'où ne devrait pas y dire, et je me garderais bien de les répéter aux gens qu'elles peuvent blesser.
— Mais ce qu'a dit mademoiselle de S... petit donc me blesser? reprit le marquis qui, malgré sa sottise, ne mailquait pas d'un certain instinct pour découvrir les choses qu'il avait à savoir.
— N'abusez pas, je vous en prie, je vous en supplie, reprit M. Léonard, n'abusez pas d'une parole que vous avez saisie au passage, et que je voudrais ne pas avoir dite, pour me forcer à vous raconter uu propos auquel je ne crois pas, qui ne doit pas être vrai, et qui pourrail faiie du tort dans votre esprit à une personne q ;e j'aime.
M. Léonard était-il un de ces intrépides bavaids qui ont toujours l'air de vouloir cacher ce qu'ils brûlent dédire, et qui font comme lajeune fdle de Virgile, qui jette une pomme à son amant, fuit vers les saujes, et désire cependant être vue?
Était-ce avec intention qu'il ajoutait à chaque phrase de protestation sur son désir de garder un secret, un petit bout de phrase qui laissait voir à chaque fois un petit bout de ce secret?
I^tait-ce tout simplement un de ces bavards maladroits, à qui tout échappe malgré leur désir sincère de ne rien dire? 11 importe peu, puisque le résultat fut le même.
Ainsi déjà le marquis savait qu'un propos qui le concernait avait été tenu par mademoiselle de S... ; (jue ce propos pouvait le blesser, et qu'il pouvait faire du tort à quelqu'un; ce quelqu'un ne pouvait être que Sabine; ce propos ne pouvait concerner que son mariage.
Une fois qu'il en fut arrivé là, M. de Bellestar changea tout à fait de ton, et dit au joaillier ;
— \ous savez, monsieur Léonard, comment il s'est fait que vous vous êtes trouvé loui à fait malgré moi, dans la confidence de mon mariage avec mademoiselle Dut and. Il ne me convient d'entrer avec personne dans l'explication des motifs qui ont pu me déterminer à cette union, mais il peut me convenir beaucoup d'apprendre tout ce qui pourrait m'cmpêther de i'accomplir.
— Ah! s'écria M. Léonard, toiil époiivanté et coilftis des paroles du marquis, une rupture! pour un mot inconsidéré dit par une jeune personne qui n'en prévoyait sans doute pas la portée.
— Eh ! monsieur, lit le marquis, en disant cette fois une chose p.irfaiteraent juste, il n'y a que les mots dont on ne prévoit pas la poiléc qui so;it véritablement sincères ; je veux absolument savoir ce ipi'a dit ici mademoiselle de S... Je le veux !
Le bijoutiir baissa les yeux, de peur de rencontrer le regard courroucé de sa noble pratique, et répondit d'une voix humble, mais résolue :
— Je ne vous le dirai pas, morisicur le marquis, je ne dois |)as vous le dire.
— Il suffit, monsieur, repartit M. de Bellestar en repoussant du bout du doigt les écrins poses devant lui, vous enverrez demain votre mémoire à mon intendant.
— Comme il vous plaira, monsieur, fit M. Léonard d'un Ion désole, mais vous devez i ompreudre ma position : mademoiselle Durand est aussi une de mes clientes, et je ne puis pas m'exposer à...
Le marquis désirait trop vivement savoir ce qui avait été dit pour ne pas se rattraper à la moindre excuse que lui ferait son fournisseur. 11 reprit donc d'un ton presque amical :
— Vous oubliez, monsieur Léonard, quel intérêt j'ai il être instruit; vous oubliez surtout qu'eu me parlant, vous parlez it un homme qui sait garder un secret.
— Vous me promettez, n'est-ce pas, reprit M. Léonard, que ceci ne sortira pas de ce magasin?
— Je vous le promets.
— Vous me promettez que vous n'attacherez à cela que l'importance que mériie la folle supposition que peut faire une fille jalou-e du bonheur qui arrive à une de ses compagnes?
— ..Me prenez-vous pour un sol? Ht le marquis.
— Vous nie promenez surtout que mon nom ne sera jamais prononcé dans tout ce qui peut arriver?
— Cela n'a pas besoin d'être dit, monsieur, reprit M. de Bellestar avec impatience, parlez donc.
— Lh bien ! reprit M. Léonard, voici ce qui s'est passé.
Une fois décide à parler, le joaillier crut devoir raconter l'anecdot.! dans toutes ses circonstances, et commença ainsi :
— Le prem'er jour que mademoiselle de S... est venue chez moi, elle était, comme aujourd'hui, avec sa mère, qui a l'air d'une bonne dame !jien simple et qui ne s'occupe de rieii , mais elle était aussi avec une autre jeune personne qui est également une amie de mademoiselle Durand, elles en parlèrent ensemble, et il fut question de l'emprunt qui m'avait été '"ail et des bijoux déposés chez moi. Comme vous l'avez même été tout à l'heure, je fus Irèssurpris de voir qu'une ehose que je croyais si secrète lût connue de cette jeune demoiselle ; c'est ce qui (ne faisait vous dire, il n'y a qu'un instant, que mademoiselle de S... était la confidente des plus intimes pensées de mademoiselle Durand.
— Eh bien ! monsieur, fit le marquis, je vois bien qu'on a parlé de ces bijoux, de cet emprunt; mais en quoi cela rega.de-t-il mon mariage?
— Eficore une fo's, mrnsieur le marquis, ce n'est (|u'un mot de dépil ai que. -ous le devez pas faire attention... toujours ''st-il que , comme la compagne de mademoiselle de S. . lui faisait tout bas quelques observations, celle-ci lui répondit assez haut pour que je l'entendisse :
— Oui, ma chère , elle épouse iM. de Bellestar... avec une passion dans le cœur...
— Ba!i ! fil l'antre jeune personne.
— Oui, ma chère, reprit mademoiselle de S..., Sabine est folle de M. de l'rosny...
!\L tle Bellestar reçut le coup d'un air si stupéfait, que M. Léonard se crut I resque obligé de justifier le prouos, comme mademoiselle de S... l'avait h\i elle-même, en ajoutan rapidement :
— fet .omnie la conipagHe de mademoiselle Aurélie lui disait que CI n'était pas possibU lelie-c'. ajouta : — tu en doutes, je te moiiirei'ai la lettie ou elle me le dit posiJvemeiil.
— SI nos lecleuis veulent bien se rappeler la fameuse lettre qui avait éciiappè aux investigations de mon espion, je leur dirai en confidence que c'est ce'lle-là.
Il serait difficile de se figurer la mine que fit i\l. de Bellestar à la révélation inouïe que venait de lui laiie le bijoutier ; il seraii surtout presque impossible de s'imaginer les mouvements rapides et successifs qui agilètenî son visage. C'était tour à tour une expression inrieuss sous des sourcils froncés, puis une expression confiante et dédaigneuse avec Un fier sourire.
Cesdeux grimaees allaic l et venaient sur la figure du marquis comme deux seaux se montrent chaejin.son tour à l'orifice d'un puits.
« Elle en aime lltl autre' (Expression sombre.)
» Impossible, j'ai son aviu ! (Expression rassiirée.)
» Elle aimerait M. Je Pr"sny! (Mine furieuse.)
» Elle en a piti?, voilà tout ! (Mi'ie iharinante.)
« Mais ce au elle m'a dit hier : .Maintenant, janais ! jamais! (l'Ii)sionomie courroucée.'
» C'est le désespoir de sa fâcheuse position vis-à-vis de ce jeune homme ! (Physionomie paternelle et pioteciriee.)
» Mais ce qu'a dit celte jeune fille! (liage véritable. 1
» Propos de rivale jalouse ! (Kavissement modeste.)
» Se serait-on moqué de moi ' (.Vir eruel et menaçant.)
» Je suis le marquis de Bellestar ! {\\r de sublime assurance.)
» Je saurai la vérité I (Visage soucieux.)
» Jusque-là dissimulons! » (Indifiéreiice, dédain, raillerie, dandinement et ricanement.)
Nous ne continuerons pas ce monologue dialogué, qui suivit les dernières paroles de M. Léonard, dont le visage suivait les rapides changements du visage du marquis, tantôt souriant avec lui, tantôt se rembrunissant quand le marquis se rembluui.^.^ail: de façon que si quelqu'un eût pu les voir ainsi l'un ea lace de l'autre se regardant sans se rien dire, se tordant sileikieusemenl le visage, il eût pu croire que c'étaient deux mimes qui repelaient une scène de grimaces.
Enfin le marquis interrompit ce jeu fatigant des muscles faciaux pour dire au bijoutier de sa voix la plus impertinente :
— C'est bien, M. Léonard : je vous promets que vous ne perdrez point la clientèle de mad''moiselle Durand.
AU JOLR LE JOL'U
Cela pouvait avoir un sens caclié et fort s|iiriniel ; mais, pour noire pari, nous laisserons noire joaillier occupé à le découvrir; el noiissuivronsM. de iÎL'lloslar.qui remonta dans sa voilure la tèlegrossed'orages.
Cependant, au milieu de toules ses reflexions, deux pensées dominaient le resle.
L'une avait rapport aux cent mille francs qu'il lui avait fallu donner ft M. Léonard pour retirer de ses mains les bijoux de Sabine, et les attacher à ce fameux bouquet qui avait servi de couronne au triomphe du marquis, le jour de la fêle de sa future.
Il ioni|)iail bien, en cas de rupture, sur le remboursement de ses cent mille francs ; mais il ne pouvait s'empêcher dc<)enser avec douleur qu'il n'avait, comme on dit vulgairement, ni carte ni billet pour soutenir sa réclam:ilion, et cela ne lui plaisait nullement.
A côté de cette pensée désagréable, il en surgissait une autre bien plus irritante, mais qui, en même temps, donnait quelque consolation à M. de Bellestar par l'espoir d'une vengeance.
C'était le souvenir de la manière dont lui avait parlé de Prosny el celui des paroles qu'il lui avait dites à propos de son babil bleu. Il y avait là matière à demander raison à Silveslre, non point de l'amour qu'on avait pour lui, ce qui eût étéuiie sottise, mais de l'insolente provocation qu'il s'était permise sans raison.
Si M. de Prosny était un poltron (et dans l'opinion de M. de BelliMar sa qualité de clerc d'avoué rendait cette supposition fort vrai-
iiililable), si M. de Prosny, disons-nous, était un poltron, il le forrail à de telles excuses, qu'il le laisserait ù mademoiselle Durand si avili, si déshonoré, qu'elle. aurait honte de son amour.
Si, au contraire, il était assez brave pour maintenir sa provocalion, .'^1. de Bellestar se donnait la chance d'un duel, et, dans ce cas, il regardait en souriant sa puissante main; il simulait dans l'air la boite qu'il pousserait à son ennemi, ou visait un passant avec son doi^t, à travers la glace de sa voilure, et au bout de ces gestes, il voyait toujours Prosny étendu par terre, mourant ou mort, puis mademoiselle Durand, pâle el échevelée, apprenant enfin quel homme elle avait dédaigné, quel héros elle avait méconnu.
M. de Bellestar s'élait fait conduire chez .M. Simon. ^ Lorsqu'il demanda à voir l'avoué, il lui fut répondu qu'il était sorli d'assez grand matin, et qu'il n'était pas encore rentré.
Quant à madame Simon et à Sabine, elles avaient passé la nuit près du malade, et elles reposaient sansdûule encore toutes les deux, car ni l'une ni l'autre n'avait sonné.
De tous ceux que M. de Bellestar venait chercher, il n'y avait de visible que M. de Prosny que le médecin quittait à l'instant, après avoir déclaré que tout danger était passé, el que le rétablissement du malade ne demandait qu'un peu de calme et de repos.
Cette recommandation n'arrêta point M. de Bellestar qui se dit qu'il n'était obligé à aucun ménagemenl vis-à-vis de ce monsieur. D'ailleurs, se disait-il, je jugerai de son état, et je verrai jusqu'où je dois pousser aujourd'hui mes explications avec lui.
Avant d'enlr«r avec M. de Bellestar, dans la chambre de Silvestre, nous devons dire ce qui s'était passé chez M. Simon depuis le moment où nous avons quitté de Prosny s'endormant après avoir laissé échapper dans sou délire l'aveu d'un amour qui n'eùi jamais osé parler, si Silveslre eut eu la conscience de ce qu'il disait.
Comme on peut se le rappeler, Sdvesire a été transporté dans le cabinet qui aliénait à la chambre à coucher de M. Simon, de façon que lui, sa femme et Sabine purent s'y retirer après avoir éloigné tous les domestiques, sans cependant laisser Silwslre absolument seul, puisque par la porte ouverte ils pouvaient entendre et surveiller le moindre de ses mouvements. .
Sans qu'il eût été rien dit entre ces trois personnes , elles semaient d lin commun accord qu'une explication était nécessaire après ce qui s'était passé, el madame Simon l'aborda la première au moment où .M. Simon s'assit au coin de son feu d'un air profondément soucieux et mécontent.
— Eh bien! dit-elle avec une réelle satisfaction, qu'est-ce que j'avais dit? Vous le voyez tous deux ; il aime Sabine.
— Ah' diable! (it. M. Simon; et Sabine en était sans doute avertie avant que la folie de ce pauvie garçon ne le lui eût appris?
— Madame Simon me l'avait donné ù entendre tout à l'heure, dit Sabine en serrant la main à sa lutrice; mais j'hésilais à le cro'ire lorsque vous nous avez fait appeler près de vous. '
— D'abord, dil M. Simon, d'un ton lïiché, je n'avais fait appeler que nia femme; vous êtes venue, Sabine, ce qui n'était pas convenable... et il en esi résulté que vous avez entendu ce que vous n'eussiez i>as dû entendre.
— Ah ! monsieur ! dit Sabine confondue du ton sévère de son tuteur.
— Comme tu lui parles, mon arail dit madame Simon, tristement surprise de celte sévérité.
— Je parle, ma chère amie, fit M. Simon, comme j'aurais dû parler depuis huit jours... depuis que j'ai été instruit de la folle idée el de la démarche inconvenante de mademoiselle.
-T- Mais ne l'as-iu |)as toi-même anloiisée? reprit madame Simon de Dhis en plus étonnée du ion de son mari.
— Et j'ai eu tort, dit M. Simon... Mais voilà toujours ce qui arrive • quand on fait les aflaires avec des sentiments.
— Quel grand malheur est-il ariivê? dit madame Simon blessée du ton de son mari.
— Quel malheur! fit M. Simon. A moins que vous ne comptiez pour /tien ce jeune homme étendu lu, à côté de nous, et en danger de mourir; à moins que vous ne comptiez pour rien d'avoir accepté la main d'un homme comme M. de Bellestar, pour le mettre ensuite à la pnric sans motif, sans raison, si ce n'est de lui dire : « Monsieur, j'en suis bien fâchée, mais je me suis aperçue que j'aimais M. de Piosny; en conséquence, je suis votre très-humble servante, vous pouvez aller vous pourvoir ailleurs; » à moins que vous ne comptiez pour rien la scène qui a eu lieu ce soir : toute la mai.son dans la conlidencc de cette scène, des domestiques qui viennent d'entendre tout ce qui a echaiipé au délire de Silveslre. A moins que vous ne considériez tout cela comme de petites fantaisies de romancier, propres à faire un teuilleton au bas de votre journal, je ne comprends pas que vous puissiez me demander quel grand malheur il est arrivé.
Madame Simon baissa la tête pour cacher les larmes que faisait monter ;1 ses yeux la colère iiiallendue de son mari. M. Simon s'en aperçut et se détourna avec impatience; quant à Sabine, elle fut aussi ble.ssee dans son cœur; mais elle n'accepta pas avec la même soumission que madame S:mon la sévère remontrance de son tuteur, et puisant surtout son courage dans la douleur de sa tutrice, qui s'était, ù vra'i dire, compromise pour elle seule, elle répondit d'un ton digne el froid :
— La première faute de tout ceci, monsieur, esta moi, non point pour ce que j'ai fait, mais... nialheureusement pour ce que je suis.
— Encore? (il M. Simon avec humeur.
— Toujours, dit mademoiselle Durand, avec une résolution qui fit que M. Simon la regarda avec une véiitable colère.
Sabine baissa les yeux, mais plutôt pour ne point paraître braver le regard de son tuteur, (|ue parce que ce regard l'avait inlimidée, car elle continua d'un ton froid et calme :
— Permeltez-niûi de vous dire que vous oubliez ce qui s'est pas.sé entre nous. Pourquoi, je vous prie, avez-vous décidé mon union avec M. de Bellestar? N'esl-ce pas pour que l'honneur d'un tel nom couvrit la bonté du mien?
Monsieur Simon frappa la terre du pied avec impatience.
— Pounpioi avez-vous précipité cette union en dehors de tous les ijsagesordiiiaires? N'est-ce pas parce que vous craigniez de garder près de vous une pupille dont on vous aurait accusé de diriger la fortune dans votre intérêt? N'est-ce pas dans la crainte de ce qu'elle p. urrait faire de sa liberté, si elle restait seule dans le monde, sans famille pour la iM'oiéger, et privée même de cette suprême protection qu'on doit à un nom honorable? N'est-il pas vrai que c'est pour cela que vous avez voulu me marier avec M. de Bellestar, et que vous avez pressé si vivement ce mariage?
— Eh bien ! quand cela serait? dit M. Simon.
— N'en lésulte-t-il pas, monsieur, que c'est ma misérable position qui vous a dicté la conduile que je n'accuse pas, la seule conduite que vous ayez dû suivre; que c'est donc, comme je vous le disais, la faute
de ce que je suis qui a amené tout ce qui arrive.
— Non, mademoi.selle, non, dit M. Simon, ce n'est pas cela. Puisque vous-même reconnaissez l'excellence de cette conduile, puisque vousmême vous avouez que ce que j'avais résolu était sage et convenable, vous devez parfaitement reconnaître aussi que si l'on avait fait ce que j'avais dil, tout était sauvé, tout était fini.
— Sans doute, monsieur; mais vous aviez oublié peut-être que je paierais de mon bonlieur cet avenir, celle protection dont on voulait couvrir le fatal héritage que j'ai reçu des miens.
— Ohl mon Dieu! fit madame Simon, qui dévorait silencieusement ses larmes, il le savait bien que lu ne serais pas heureuse, et il n'y apas deux heures que, lorsque nous étions tous les trois en présence de ce M. de Belleslar, je voyais bien qu'il était désolé lui-même de ce qu'il te forçait à faire; je le voyais si bien, que je suis sûre qu'à ce moment il eût accueilli avec joie l'annonce d'un événement qui eût pu rompre ce mariage. Mais depuis ce moment , je ne sais ce qui est arrivé, ce qui lui a passé dans l'esprit... Enfin, nous avons tort, nous sommes coupables... Ah! c'est affreux!... Ma pauvre entant, c'est bien triste!
.'\1. Simon ne s'apaisait point, et Sabine reprit après avoir embrassé tristement sa tutrice :
— Vous le voyez, monsieur, je suis une cause de querelle entre vous qui êtes si bon et ma lutrice qui a été pour moi une mère si tendre • pour la première fois , il y désacord ici , et c'est à cause de moi. J'ai cruellement blessé votre ami, pour lequel je n'avais cependant que des sentiments pleins d'estime et d'affection; il estlâ qui souffre près de nous, et c'est moi qui lui ai porté le coup qui le tuera peut-être. D'un autre côté , j'ai offensé dans son orgueil un homme auquel je n'ai rien à reprocher que de ne pas être assez Uère de la faveur qu'il me fait, et je vous ai peul-ètre attiré un ennemi puissant et qui s'en p.-endra à vous des torts que j'ai eus seule. Ne serait-ce pas assez pour me dicter la conduile que je dois tenir, quand même je ne vous verrais pas tous les deux tristes, malheureux par ma faute? ^■ous le voyez. monsieur, il est temps que je quitte votre maison, que je m'éloigne. Vous ne devez i)as souffrir de ce que le malheur m'a faite ; l'époque n'est pas éloignée où vous pourrez me rendre légalement ma liberté. Encore
Ai
AU JOUR I.t JOUR.
quelques jours de palience, monsieur, et vous n'aurez plus a vous
'"'iSautnlle Sabine parlait ainsi, les larmes Tavaien! gagnée insensibk'm nt elU. édatereîilavec ses dnnieres paroles, et elle serelourua veVsmadi.m' Simon qui l'appela dans ses bras et toutes deux pieurèrenl ensemble. . ■ ■ • i „„„
M Simon se leva, els'ecria, mais a voix basse:
\1' les femmes sont folles, ma parole d'bonne..r elles ne eomm'ennent' rien aux exigences de ce monde; lorsque a moindre dis choses s'ojpose à ce qu'elles veulent, elles n'ont d'autre lagon d agir
que de tout rompre, de tout briser.
Ah' mon ami... dit madame Simon avec douleur. .
— Mon Dieu! repartit son mari, je iieparlepaspour loi, tu lésais bien 3'ai de l'humeur, j'ai le droit d'en avoir, et parce que je le monirc parce que je laisse voir que je suis triste et malheureux de ce Sarrive voilà mademoiselle qui me dit qu'elle veut s'en aller, qu elle psi (le troo dans ma maison... Ah!...
M Simon s'inteiiompit lui-même i)ar cette exclamation pour ne pas laisser percer remotion .[ui le gagnait à son tour. Sabine eourul a lu el ï'cml'rassant de toutes ses forées, le retenant dans ses bras dont il vniilail en vain se dégager, elle lui dit : „ . ^ .
— Mais mon Dieu, .rue%oulez-vous que je fasse? Je ferai ce que vous voudrez, moi... tout ce que vous voudrez... je me soumettrai a vos od es. Voyons... voyons... ne soyez pas fâché contre moi et surtout, je vous en prie, ajoula-t-elle en l'entraînant vers sa lutiice,
"T^XsoîureenÏÏ^ à sa femme en lui tendant la main ; elle se jeta a son cou et lorsque tous les trois se urent bien di que e ct.iit nui nu'il n'y avait plus rien enlie eux, que la eonliaiice d aulul.ub, ue les tendres sentiments qu'ils avaient toujours eus les uns pour les autres, madame Simon qui connaissait à tond le cœur de son mari,
lui dit : ,..,•■")
— Et maintenant, voyons, quesl-il arrive? . , ,, . M Simon poussa un profond soupir, et leva les yeux au ciel d un
air neiné. Madame Simon reprit vivement: . -, r .
-^ Mais qu'esl-il donc arrivé?... Car je te connais, mon ami, il faut qu'il se soit passé quelque chose de bien extraordinaire pour que tu nous aies traitées ainsi toutes les deux.
M Simon ne répondit pas tout d'abord ; il revenait en pensée sur ce qui l'avait ainsi changé, el il paraissait fort embarrasse et surtout tresmalheureux d'être obligé de le dire.
-Tu ne réponds pas? diimadame Simon ; mais c'est donc bien grave,
bie^tnsle J .^j^j g-^^^^^^^ ^.^g^ ^^^^^ ^^ ^-g^l triste... sans cela, vous ne m'auriez pas vu dans létal où j'étais quand je t ai fait appeler; je comptais que tu viendrais seule... Sabine est venue.. .
— Et j'ai vu le mal que j'ai lait, dit lajeune lille.
— Oh! reprit M. Simon, ce ne serait rien... mais...
— Ou'est-ce donc ? lirènl ensemble madame Simon el Sabine.
— Ma pauvre enfant, dit M. Simon en se tournant vers sa pupille, ievoudiaispourbeaucoupqueriendeceqiiisepassenefùlarrive.. Mais quelle que puisse être la colère de M. de Relleslar, tout ce qu il peu dire et faire pour se venger (il est homme à faire el à dire de lort vilaiuesehoses); si ce n'eiait (jue tout cela, je m'en soucierais lort peu. mais il y a une chose plus grave, plus lâcheuse, une chose pour huinelle je lie vois pour ma part aucun remède.
' — Tu me lais peur !... dit madame Simon.
— Mais parlez donc! s'écria Sabine.
— Voilà encore ce qui me désole, c'est que tu saches... Il s'arrêta et reprit :
— Mon enfant, ma pauvre enfant, laisse-nous un moment avec ma femme- il y a dans ce monde des choses que tu ne dois pas entendre.
— Mais'il s'agit de moi, j'en suis sure, ht Sabine.
— reul-étre reparlil M. Simon; mais crois-moi, Sabine, et lu
dois en être persuadée... nous chercherons, tous deux qui t'aimons, nous chercherons un moyen d'éviter le malheur qui te... qui nous luenaee tous...
— 11 s'agit de moi! reprit Sabine avec épouvante.
— Voyons, sois raisonnable, crois-tu que nous ne l'aimions pas assez pour faire tout ce qui peut le sauver?...
— Me sauver!... mais, mon Dieu... vous me faites peur...
Elle a raison, s'écria madame Simon, la veriie lui sera moins cruelle qu'une pareille incertitude...
M. Simon rèllecbil un moment el dit lout bas, comme s il se parlait à lui-même : . ,„ .
— Oh' non, elle a déjà assez souffert aujourd hui.
— Mais c'est me tuer, s'écria S.ibine, que de me laisser dans ci'lte horrible attente.
— Mais tu es plus cruel que si tu lui révélais le malheur qui la menace... parle... je l'en supplie... parle. , , ■ ,
— Eh bien! dit M. Simon, aie du courage, mon enfant, aie du courage. . v r
l>uis il repnl en s adressant à sa temmc :
— Tu sais que, lor.Miue lu m'as quille pour retourner auprès de 6,d) ne, j'clais furi pieouipé de savoir ce qui avait détermine -e
désespoir si subit el si violent qui av.iit tout à coup frappe Silvcslre quand il avait appris le chiffre de la somme que Sabine lui avait eiivovee. J'en avais bien quelque soupçon, et les paroles échappées a de'l'rosny dans son délire oui dû vous apprendre la vente. Le paipiet remis par Sabine à la porte de Silvestre esi tombé dans les mains de sa tante; elle s'est emparée de la plus forte partie de cette somme, et a disparu. Je le sais. Un domestique, que j'ai envoyé il y a une heure chez de Frosny, vient de me dire que mademoiselle de Prosny, sortie quelques minutes après son neveu, n'était pas rentrée. Les deux femmes écoutaient avec étonneiiient.
— Ceci ne serait rien, reprit l'avoué. On la laisserait tranquille avec son argent, ou bien on la retrouverait si cela était nécessaire. .Mais voici ce qui' m'épouvante : mademoiselle de Prosny avait laissé chez le portier de sa maison une lettre pour son neveu, dans le cas, avaitelle dit, où il rentrerait avant elle. Celle lettre, on l'a remise au domestique qui a dit que Silvestre était chez moi. Cette lettre, je me suis cru autorisé a la lire pour m'eclairer non-seuleinenl sur ce qui était arrivé , mais encore sur ce que je (lourrais avoir à faire. Cette lettre, la voici.
— l'h bien! que renferme-l-elle donc, cette lettre?
— Écoute-la, Sabine, et n'oublie pas qu'elle est écrite par une femme que vingt ans de misère ont ulcérée. Ne l'arrête point a des injures qui ne peuvent l'atteindre, mais songe qu'il nous faut toute noire prudence pour prévenir le malheur dont nous menace la vengeance de mademoiselle di' Prosny.
— Lisez donc! s'écria Sabine tremblante.
M. Simon ouvrit la lettre d'un air desOlé et lut ce qui suit :
Lettre de mademoiselle de Prusuy à son nncu.
L'heure de la justice et du ehilimenl arrive lot ou tard pour les coupables aussi bien pour les filles sans pudeur, qui gardent inallioiinêtemenl la fortune qu'elles savent provenir du vol el de la honte , que pour les hommes qui renient l'héritage de probité et d honneur qu'ils tiennent de leur père. .
J'ai gardé la plus forte partie de la somme qui vous a ete donnée par la ïille Durand.
De deux choses l'une : .,.,,■•
Ou cet argent vous appartient légiumemenl, et alors il est a moi; nos comptes sont clairs, précis el très en règle; vous les avez reçus de votre père mourant. Ils vous constituaient mon débiteur dune somme de trois cent neuf mille cinq cent vingt-deux Irancs trentecinq centimes, sans compter les intérêts de celte somme depuis l epoque de la mort de voire père. .,,,..• .-i.)
Si cet argent n'est pas à vous, à qui est-il? d ou vienl-il.' C'est ce que je veux qui soit bien clairemenl établi. 11 vient de la fille Durand, vous le savez; c'est facile a prouver; les preuves, je les possède. S'il vient d'elle, pourquoi vous la-t-elle donné? Est-ce pour quelque service (|ue vous lui avez rendu? Est-ce pour vous payer d'être son amoureux?
Si c'est ainsi, elle le dira. ,.,.,- i • u
Si au contraire, c'est parce qu'elle nous dmt dix fois plus qu elle ne nous a rendu, elle a donc reconnu qu'elle nous devait quelque chose, el alors je prétends compter avec elle. Puisqu elle veut elic honnête, il faut qu'elle le soil lout à fait. , ., ,
Je comprends qu'il lui ail paru commode de prendre une bribc des trésors que son indigne père lui a amasses, el de nous la jeter, alin de pouvoir vivre tranquille el en disant qu'elle ne doit rien à personne. Je ne lui laisserai pas cet avantage.
Je vous connais maintenant. Silvestre; je sais que, par amour pour une petite coureuse, vous abandonneriez celle que voire père a ruinée; je sais que, pour faire le généreux vis-a-vis de cette tille, vous me poursuivriez comme voleuse.
J'ai pris mes précautions.
Je n'ailendrai |)as que vous alliez me dénoncer chez un procureur du roi. J'irai la première. Ce que j'ai fait, je le dirai a qui voudra renlendre. . , •. • ,
Je remettrai au magistrat mes papiers, qui prouvent que j ai des droits sur cet argent , s'il est à vous. S'il n'est pas a vous, il faudra bien dire d'où il vient. . „ ■ . ,
Alors on saura ce iiu'est la tille Durand, quelle est 1 origine de sa fortune, el nous verrons si, après qu'on l'aura traînée devant les tribunaux, dùl-elle gagner sa cause el garder celle tortiine volée, elle trouvera encore un homme assez lâche , assez ehoiile pour épouser. Ce que je vous dis, je le ferai, dussé-je être forcée de vendre ce qui m'appartient. La misère ne m'épouvante pas; vous m'y avez habituée. Niais ce que je veux, c'est remettre à sa place cette bile que vous avez la lâcheté d'aimer. , ....
Ce que je veux c'est me venger d'elle el de vous, qui m avez injuriée el menacée pour elle ; el je le ferai, je vous le jure. A bientôt; vous n'avez pas besoin de me chercher, vous entendrez
pirler de moi. ,. . „ ,,
' ^ôll•e lauto, h. Pli luos.xv.
AU JOUR LE JOUR
IVmlanl celle leclure, Sabine élait innibi'e dans une profonde slii-
Madame Simon écoulait avec une sm-pnse el une douleur qui se eonieuaienl à peine.
Enfin, lorsque M. Simon eut Dni, et qu'au lieu de dierclicr à deliuire l'elTel de cette lettre, il en parut lui-même accable, madame Simon lui dit avec cliagrin :
— Mais tout cela n'est qu'une menace sans portée. M. Simon poussa un profond soupir et secoua la tête.
Sabine le regarda et lui dit d'une voix si prolondement alleree qu elle épouvanta madame Simon :
— Ainsi je suis perdue !
Et sa tête retomba sur sa poitrine.
— Mais pourquoi lire cette lettre devant elle? dit madime Simon.
— Pourquoi? lit M. Simon, parce qu'il faut en finir avec celle faelieuse position ; parce qu'il vaul mieux qu'elle apprenne ici, entre nous, ce qni la menace, ce qui peut l'alleindre, que de se le voir peiil-elre reprocher indireclemenl par une de ces paroles infimes avec lesquelles les envieux el les jaloux tuent doucement leurs ennemis.
— Mais regarde-la donc, s'écria madame Simon en courant vers Sabine, dont l'œil morne et distrait semblait n'avoir plus la couscience de ce qu'il voyait. . . , ,, „
— Oui... oui, dit M. Simon avec douleur, je vois qu elle soutire; mais que serait-il donc arrivé si, ce procès une fois engagé, elle en eût été instruite par quelques paroles étrangères, ou par un acte légal dont il eût bien fallu lui faire pari? Car... c'est un dédale affreux que
— Mais ce procès n'est pas possible, dit madame Simon qui s'était assise ù côté de Sabine, et qui serrait dans ses mains tremblantes les mains inertes de la jeune fille. ,, ■ ■
— Tous les procès sont possibles, dit M. Simon. In voleur qui passe dans la rue à l'heure qu'il est peut prétendre que je lui dois dix mille francs sur parole, il peut les reclamer devant les tribunaux; i perdra son procès, c'est certain, car il ne pourra prouver ce qu il avance- mais il ne m'aura pas moins forcé à venir lui donner un démenti, 'à jurer que je ne lui dois rien. Et si quelques circonstances habilement arransees donnaient un air de vraisemblance a sa prétention assurément il perdrait de même : mais si je n'avais quarante ans de probité à opposer à une pareille demande, il ne manquerait pas de gens pour dire : r . . i •
— Il a gagné son procès, mais cela n'est pas parfailement clair.
— El, reprit M. Simon en s'animant, aujourd'hui même et dans la position' où je suis, je ne voudrais pas que cela m'arrivàl, ne tùl-ce que pour empêcher quelques bous amis de raconter partout le sol ennui qu'on me suscite, en disant d'un air plein de bonne volonté pour moi : . „ , , i •
— C'est une chose odieuse qui lui arrive, l on se demande quel inlérêl a poussé celui qui le poursuit; car enfin il devait savoir qu il ne poiHTLit réussir. Ce doit êire une vengeance..., etc.. ..etc..
El le monde, à force de chercher, trouve une cxplicalion à celle vengeance. Basile a raison, ma chère enfant, quand il dit : « Calomniez, il en reste toujours quelque chose. »
— Mais enfin, dit madame Simon, mademoiselle de Prosny a commis ce qu'on appelle un vol... et elle n'osera pas...
— D'abord, dil M. Simon, elle ne croit pas avoir commis un vol, et elle osera, à moins qu'on ne la prévienne. Elle n'a qu'à s'adresser à certains avocats, race de banoils qui ne vit que de scandales, et lu verras quel admirable procès ils organiseront.
— Eu vérité, je ne comprends pas, dit madame Simon.
— Fh bien ! reprit M. Simon, c'est parce qu'il faut que tu comprennes et qu'elle comprenne aussi, que je vais vous expliquer ce qui peut arriver, pour que vous ne vous étonniez pas du trouble où vous m'avez vu et de la terreur que me cause tout ceci. Si mademoiselle de Prosny s'adresse à un habile avocat, voici comment il procédera : il ne sera pas assez niais pour venir attaquer Sabine direclemenl, surtout s'il spécule sur le scandale. Il s'adressera à Silveslre. La lanle demandera le paiement de ce qui lui est dû. La créance est certaine, reconnue, le procès est juste. De quelque façon que Silveslre se pose dans l'affaire, l'avocjt ne manquera pas de raconter l'origine de la dette : elle vient de fonds prèles à M. Durand par mademoiselle de Prosny, avec la garantie du père de Silveslre. Durand n'ayant point payé, mademoiselle de Prosnv est restée en présence de son frère, et par conséquent de son héritier. Que loui cela soit un très-mauvais procès juridiquement parlant, c'est probable, mais il arrivera au scandale, qui en est le véritable but, il arrivera à recommencer l'histoire des lailHles du père de Sabine ; l'incident des cent mille francs déposes à la porte de Silveslre viendra s'y mêler... On condamnera sans doule la soustraction de la lanie; mais après avoir mis le père en cause, on y mettra la fille. Il y a là de quoi exciter la verve d'un avocat durant des heures enlières: il faudra, ou nier ce dépôt, ou l'expliquer. Dans tous les cas, tout cela esl odieux, abominable, mais tout cela est possible, toui cela arrivera si l'on ne prévient pas, si l'on ne calme pas celle mégère.
Si l'on s'éloune que M. Simon pariât d'une manière si explicite eu présence de Sabine, dont chacune de ses paroles devait briser le cœur, nous dirons qiTune fois que M. Simon s'était décide à par.er, il avait voulu aller jusqu'au bout de toutes les mauvaises prévisions.
Lorsqu'on frap|)e quelqu'un d'un coup violent, souvent la douleur est affreuse et semble mortelle, mais la chance du lendemain est que cette douleur s'alfaiblira; et comme il n'y a plus rien à y ajouter, on lient à bien tout ce qui y manque. , ,. . ,
Il y a des gens qui raisonnent aulrement, qui ont le desir et la prelenliou d'épargner le malheur à ceux qu'il atteint, et qui le leur versent pour ainsi dire goutte à goutte.
Avec ces gens-là, on se croii tous les matins au bout de ses peines, on met son "courage au niveau du chagrin qui vous frappe, mais, le soir venu, il se irou^e qu'on n'en a pas assez mis; il y a un malheur de plus, on s'y resigne, et, sur l'assurance qu'on vous donne que tout est fini, on subit sa peine telle qu'on vous l'a mesurée.
Point dif tout, le lendemain, c'est un nouvel événement, un nouveau chagrin, et le surlendemain encore, et de même tous les jours.
Eh bien ! pour nous comme pour M. Simon, celle manière de procéder, qui appartient à la faiblesse et non point à la prudence, celle manière de procéder, disons-nous, inflige à ceux qui y sont soumis un des pins affreux supplices qu'on puisse imaginer, c'est ce quon a si admirablement nommé la mort à coups d'épingle.
Et s'il arrive que ce supplice frappe un cœur impatient, prompt a s'ébranler à la moindre commotion, à s'agiter sous le moindre contact, il est certain que le frapper de ces alleinles réitérées, c est le battre pour ainsi dire d'un desespoir incessant el capable de le pousser aux dernières extréniilés. .
Ce sui>plice e.sl assez pareil à cette torture de I inquisition, qui consistait à faire frapper allernativement et d'un coup léger les deux tempes d'un homme au niuven d'un balancier à deux branches portant chacune une petite balle dé plomb. Les premiers coups se faisaient a peine sentir; mais à mesure que le plomb revenait frapper sur celte même place de la télé déjà endolorie, la souftrance augmentait, et quoique les coups ne devinssent jamais ni plus rapides m plus violents, il arrivait un moment où le cerveau, ébranle sans relâche, tressaillait sans cesse dans une espèce de bourdonnement douloureux, traverse de lancinations aiguës, déchirâmes, et qui faisaient de celle lorlure la plus exécrable de celles qu'avait inventées le saint oflice. Le bourreau qui rompt rapidemonl les membres de la victime est moins cruel. M. Simon avait donc voulu frapper Sabine de toute la douleur qu'elle pouvait ressentir; en conséquence, elle avaitappris le mallieiir qui la pouvait menacer ; elle l'avait mesure, et, une tois la première stupeur passée, elle avait écouté avec un courage et une resolulion sur lesquels M. Simon avait compté. .
Il s'attendait également à ce qu'elle allait lui proposer, il avait prépare sa réponse.
Lorsqu'il eut cessé de parler, Sabine s'approcha de lui : ^
— Jlainienant, lui dit-elle, vous devez comprendre qu il ne m est pas possible de garder ma forlune au prix qu'il me faudrait la payer ; ce serait me condamner à mourir sous prétes.ie de détendre les intérêts de ma vie. Vous êies trop humain pour le vouloir.
— Mon entant, dit M. Simon, ce que tu me dis là est trop jusie pour que je ne sois pas de ton avis; mais, dans ta position , la chose est fort difficile. Tu ne peux encore disposer de tes biens, et je ne le puis pas davantage. Il faut donc gagner du temps, c'est-a-dire arriver a l'époque où, maîtresse de l'emploi de ta torlune, tu rachèteras de la manière la plus noble la honte qu'on t'a léguée. Mais, puisque lu es résolue à ce sacrifice, puisque je pense à mon lour qu il est nécessaire à ton bonheur, au moins faut-il (lu'il le sauve du scand.ile nui le menace. C'est ce que je pourrais faire si je retrouvais celie infâme mademoiselle de Prosny. Mais elle n'a laisse dans sa maison aucune indication. Sa lettre ne nous renseigne en rien sur 1 endroit où elle s'est relirée. ^. .,,
— Mais il doit y avoir à Paris, dit madaffie Simon, mille manières de découvrir quelqu'un? , • . j i
— Sans dûuie, n prit M. Simon, mais il ne faut point perdre de temps. Heureusement pour nous que cette journée ne lui permettra pas d'accomplir immédiatement son projet; elle ne trouvera aujourd'hui ni avocat ni homme d'alïaires dont la maison soil ouverte, et si je puis l'atteindre avant que quehiu'un ait pu lui expliquer la véritable marche à suivre, je suis à peu près certain de prévenir 1 attaque qu'elle pourrait faire. ' , f •
Merci mille fois, dil Sabine à son tuteur, vous venez de me taire plus heureuse que je ne l'ai jamais ete. Si vous saviez comme je me sens forte et fière, en pensant que le jour n'est pas éloigne ou je ne devrai plus rien à personne, où je pourrai entrer partout la lete haute sans craindre aucun mot fâcheux qui vienne troubler la tranquillité de ma jnie Monsieur, ajoutaSabineenprenantlamaindesonluleurelen le regarciani fixement, j'entends que ce que vous ferez ne soit pas fait a moitié. Foini d'ariangemenls contre lesquels on puisse encore récriminer. Le que e dois, je veux le payer inlegralemeni, non pas seulement a mademoise le de Prosny, mais à'tous ceux qui ont pu être lèses dans leurs inlereis.
-Il est certain, dit .M. Simon , que du moment ou nous entrons dans celte voie, il faut v aller jusqu'au bout. Ce qui esl juste pour 1 un est
AU JOUR LE JOUR
jusle pour les autres. Seulement il ne faut pas faire les affaires eu dupe, el c'est pour cela que je liemaudo à ce que pci bonne que moi ne s'en mêle.
— Mais, fit Sabine, je voudrais...
— Mou eutiin!. dit.\i. Simon en interrompant sa pupille, je neveux pas revenir sur les rcproclies ipicjc t'ai fiits ; mais in'dois assez voir ce qu'une imprudence lecoùte, je ne dirai pas d'argent, mais de elia!j;rins, pour ne pas risquer de t'en attirer de nouveaux par quelque déniarelic que tu pourrais croire excellente, el qui ne ferait que rendre la position plus eml)arrassée.
Nous avons dit quelles avaient été les dispositions de Sabine après la scène qui s'était passée au salon, et loisqu'elle était restée en présence d'elle-même ; nous avons dit comnu'nt elle s'était résolue à soumettre désormais ses volontés à celles de M. Simon, à lui confier la direction absolue de sa coiuluite. Elle céda donc sans murmurer, qnoiqn'au fond du cœur elle restât peisuadée que, si on l'avait laissée agir ellemènje, elle y aurait mis plus de graiuleur et de générosité que ne le ferait sans doute M. Simon, qui, dans sa position, se préoccuperait des intérêts de sa pupille plus qu'elle ne r(!Ùt désiré.
Quant à madame Simon, elle interrogeait son mari du regard, ne voulant faire aucune objection , et ne compnuiant pas cèpenilanl qu'après ce qu'il avait dit à ce sujet, il consentit à sacrifier à ce point les intérêts de Sabine.
Notre avoué devinait bien l'anxiété de sa femme; cependant, comme il ne voulait pas que le doute qu'elle pourrait avoir sur la manière dont il ariangeait ces affaires vint en aide a la crainte qu'avait également sa pupille, M. Simon les renvoya toutes les deux cliacune dans son appartement, afin qu'aucune discussion ne s'engageât sur ce tci'- Vain; mais à peine Sabine fut-elle rentrée chez elle, ipie M. Simon rappela sa femme et lui confia la favon dont il entendait agir el sauver Sabine et Silvestre.
C'était pour arriver à ce but que le malin du i^'' janvier il était sorti de tort bonne heure : ce fui pour cette raison que, lois(iue M. de liellestar se piésenta chez lui, il ne trouva personne, et que par conséquent il put pénétrer jusqu'au lit de Silvestre.
Eors(|ue M. de Bellesiar entra dans la chambre où se trouvait Sil vestre, celui-ci clait couché sur le ht provisoire qu'on lui avait dressé, mais il ne dormait pas.
Le délire violent qui avait agité presque toute sa nuit avait fait place il un prufond abattement. La ()ensee était revenue, mais fatiguée, brisée, et complètement sans ressort.
Sans se rendre conqite de la fatigue morale qu'il avait subie, Silvestre s'étonnait seulement de ne plus se trouver la miirx colé.e que la veille, au souvenir des mêmes choses qui l'avaient si vivement exaspéré.
H n'esl personne à qui il ne soit arrivé de ressentir une pareille lassitude de l'âme en présence des plus justes ressentiments ou des pins sincères douleurs; alors on s'accuse de faiblesse, de lâiheté; on se méprise de ne |)as savoir garder dans lonte leur énergie les se;:iinienls qu'dn a éprouves et dont on était si fier; il nous semble qu'où se trahit soi-même.
Voilà quel était l'état de Silvestre lorsque M. de Bellesiar s'approcha de son lit, et il fallait que l'accablement du malade lût bien grand pour que la i)résence de cet homme ne l'y arrachât pas soudailicnjeut.
De l'rosny regarda le marquis de cet œil indifférent qui semble annoncer l'absence de toute sensibilité; el, quoique Al. de Beiieslar ne fût pas d'une nature à s'inquiéter beaucoup des signes d'une pareille faiblesse, il jugea cependant que ce n'était pas le moment d'avoir avec son rival l'explication qu'il éiait venu lui demander; il l'aborda dune avec l'intention de boiner ('et entretien à quelques questions banales, et de se retirer aussitôt.
— Monsieu'r, dit-il à Silveslre, j'étais venu pour m'informer de voire santé; el quoique les gens de celte maison m'eussent dit ([lie vous étiez tout à fait mieux, j'ai voulu m'en assurer par nioi-méuu,'.
— Je vous suis obligé, monsieur, lui repartit de l^rosny, en le regardant plus attentivement qu'il ne l'avait fait d'aliord, el comme si un nuage (pii eût enveloppé tons les objets extérieurs se fut dissipé peu à peu : je vous remeicie de cet iiuerèt, reprit-il, quelle qu'en soit la cause.
M. de Rellestar examina Silvestre. Il avait senti l'inimitié percer dans les dernières paroles du malade, el il ne se trompa point lorsqu'il en conclut (pie la vie revenait avec la haine; cepeudant il voulut élre mieux assuré de la torce de son ennemi, el il lui répondit avec un ion de politesse qu'il voulut rendre aifectueuse, mais qui ne fut qu'alïcctee ;
— Il n'est pas etomiant, monsieur, que je partage l'intérêt ipie vons inspirez a tomes les personnes de celte maison, car je sais (pie c'est un liiieà leur affection que d'être nu de vos amis.
Silvstie baissa les yeux, la vue de M. de Beiiestar l'irriiail, et il
ne voulut pas se laisser aller à un sentiment qui, au fond, pouvait être injuste, cl qui, dans la circonstance où il se trouvait, était certainement déplacé. Il répondit doni' au marquis comme un homme qui désire terminer un enliviien qui lui pèse :
— Je pense, monsieur, que les sentiments que vous pouvez avoir pour moi, n'entrent pour rien dans ceux que l'on peut avoir pour vous.
Ces derniers mots furent accompagnés d'un sourire amer et dédaigneux; il fut évident pour M. de Bellesiar que de Prosny n'etuil pas charmé des prétendus sentiments que l'on avait pour lui, et le marquis trouva que l'homme qui avait la force d'avoir cette opinion el de la lui faire comprendre, devait avoir la force d'entendre ce qu'on avait à lui dire. *
Le marquis reprit donc, eu articulant chaque mot de sa phrase ae manière à avertir Silvestre de tout le sens qu'il voulait lui donner :
— Indépendamment de rintérêt de votre santé, qui a pu m'ainener près de vous, monsieur, peut-être y suis-jc venu pour m'éclairer sur la nature des sentiments dont vous parlez.
Silvestre se souleva sur sou lit, et regardant M. de Bellesiar d'un air fort étonné, il lui dit :
— El c'est moi, monsieur, que vous venez interroger à ce sujet? M. de Bellesiar se sentit à l'aise en voyant le visage de Silvestre se
ranimer el son regard étinceler. 11 prit donc alors ses grands airs penchés et dédaigneux, et lui répondit :
— N'êies-vous pas l'ami de la maison, le confident de M. Simon, le protégé de mademoiselle Durand ?
Silvestre resta un moment sans répondre.
H hésitait à comprendre le marquis; il ne s'imaginait pas qu'un homme put pousser si loin l'insolence et l'inhumanité; il se défiait de ses préventions, car il sentait que sa colère était revenue tout enlière.
Silvestre fut assez fort pour mesurer ses paroles, mais il ne put commander de même à l'émolion de sa voix, et il répondit sans relever les yeux sur le marquis :
— Si M. Simon a daigné m'honorer, devant vons, du nom de son ami, j'en suis fier, monsieur... Quant à la proicction que peut ni'accorder mademo'.selle Durand, vous avez pu voir le cas que j'en fais.
— C'est que vous n'en savez peut-être pas les raisons secrètes, monsieur, reprit M. de Bellesiar.
De Prosny regarda le marquis en face, ses sourcils se froncèrcn!, et il reprit avec une iiauleur prés de laquelle l'impertinence du marquis était tout à fait pnuvre et mesquine :
— Je sais mieux que personne, monsieur, les raisons qui ont pu dicter la conduite de mademoiselle Durand. Je ne sais si elle vous en doit compte, mais je vous avertis qu'il ne me convient pas d'en entendre parler.
M. de lîe;lestar avait un but trop Lien arrêté pour s'emparer de celte Sortie el en faire le point de départ de la querelle qu'il était venu chercher. D'ailleurs, il avait parfaitement compris que Silvestre s'imaginait que ce qu'il avait dit des raisons secrètes de la protection de Sabine s'appliquait aux affaires d'argent qui avaient amené la ruine de M. de Prosny, et il ne convenait pas plus à M. de Bellestar d'aborder ce sujet que cela ne convenait à Silvestre.
Cependant, pour arriver ù ce qu'il voulait, le marquis fui obligé de passer sur ce terrain ; mais il le fil comme un homme obligé de traverser un espace plein de boue, el qui marche sur la pointe du pied et avec un air de dégoût. Il reprit donc en m.irmoianisespardles:
— Oh! monsieur, il ne s'agit pas ici d'anciennes relations dont j'ai vaguement enicndu parler, et dans les(pielles votre famille prétend avoir clé lésée.
— Prétend! s'écria Silvestre, que celle expression choqua au point de lui faire oublier qu'il venait de déclarer qu'il n'entendait nullement parler de ce sujet.
— Le mol vous deplait-il? fil le marquis en souriant dédaignensenienl; je le retire, el je vous dis que je n'entends point parler de relations où voire famille a le droit de se croire lésée.
— El je suis charmé, monsieur, repartit de Prosny, que vous soyez, plus qu'un autre, persuadé de ce droit, vous à qui uue certaine forlune doit apparlenir.
M. de Bi'llestar se demanda si c'était la jalousie ou le resseutinieiil de sa richesse perdue qui venait de faire parler Silvestre, et il lui dit à tout hasard :
— Penl-êire vons trompez-vous, monsieur, et peut-être les raisons secrètes qui ont dicté la conduite de mademoiselle Durand à votre égard empêcheioiil ipie cette fortune ne se mêle jamais à la mienne.
Les parûtes du marquis eurent une portée qu'il él.iit bien loin de prévoir. Silveslre restait dans la pensée que .M. de Bellestar faisait sans cesse allusion aux réclamations qu'il pouvait avoir à exercer contre Sabine, el en considérant les paroles (Ju marquis de ce coté, de Prosny éprouva, au milieu de son irritalion, un sentimeiil qui l'al- Irisia profondemeiil. Il garda un moment le silence, eomine pour examiner et pour reconnaître la nouvelle pensée tiui s'ele\aii en lui; puis, après s'en être pour ainsi dire assure, il dit d'un ton plus calme à son rival :
— Excusez la vivacité de mes paroles, monsieur : des souvenirs i|u'une position peut-élie l'àeh'use a sans doute rendus trop cui-
AU JOLll LE JOLiU.
sanis, m'ont fait diiv un mot que je relire ;■» votre exemple ; je n'ai aucun droit (lui puisse m'nnlorisor à récl;iiuer iiuoi que ce soit (le maiicnioisi'llo Durand. Sa rorluiie est à l'abri de louie poursuite et de toute réiioiilion. J'aurais trop de cliay.riu, monsieur, si je pouvais croire ([u'uu mouvement de susceplibililé, peut-être exagérée, ait pu vous alarmer sur la position de la fortune de mademoiselle Durand. J'aurais été bien loin de ce que je voulais, s'il devait en résulter le moindre changement dans vos dispositions à l'égard de mademoiselle Durand, si jedevais voir s'élever, par ma faute, le moindre obstacle à une union qui lui plait, qui la flatte... et à laquelle je crois son bonheur attaché.
Il est impossible de rendre l'émotion mal contenue avec laquelle de Prosny dit cette dernière phrase.
Il se trouvait sincèrement coupable d'avoir fait une scène qui pouvait amener une rupture entre Sabine et M. de Bellestar; il trouvait honteux et misérable d'avoir, par cette scène, éveillé contre la lille le souvenir des bassesses du père; il se- méprisait d'êire arrivé ,i une si indigne vengeance; mais ce n'était toutefois que par un effort inouï qu'il était parvenu à parler du mariage de Sabine et du marquis sans que la malédiction, la colère, le déli éclatassent dans ses paroles.
Aussi fut-il déchargé d'un fardeau qui lui pesait cruellement, lorsque, sans. comprendre encore où M. de Bellestar voulait en venir, i| l'enlendit lui dire avec la même impertinence :
— lih! mon Dieu! monsieur, croyez-moi, la fortune de mademoiselle Durand n'a rien à taire dans tout ceci, je la sais complètement à l'abri de toute réclamation; cette fortune est libre...
Ce mot qu'il venait de prononcer parut frapper le marquis, cofume s'il ouvrait une issue inattendue à la pensée qui le lourmentaij, et il reprit aussitôt en appuyant sur ce mot d'une manière très-affectée :
— Oui, monsieur, sa" fortune est libre, et je désirerais que sa personne ou son cœur le fussent également.
Il faut élre un M. de Belleslar pour dire de pareilles choses ; il faut avoir en soi un énorme assemblage de sotlise et de grossièreté gour commettre ainsi une femme à laquelle on a eu la pensés de dûliiicr son nom.
Mais, d'un autre côté aussi, i! faut être M. de Prosny pour rester l'air siupéfdt et la bouche béante, en face dune pareille parole, sans comprendre qu'il pouvait y èlre intéressé pour quelque chose: il faut avoir été si cruellement éprouvé par la misère qu'on y a perdu la conscience de sa valeur, pour ne pas deviner,dans une pareille insinualion, la rage maladroite et brutale d'un rival.
— Quoi! s'écria naïvement de Prosny, vous penseriez que mademoiselle Durand n'est pas libre, que son tuteur abuse de son autorilè?...
M. de Bellestar regarda à son tour Silvestre d'un air fort surpris.
Lequel de nous deux est un sot? se dit-il. Ce monsieur, qui ne comprend pas ce que je veux lui dire, oiî moi qui, sur un pro|)OS répète par un imbécile, viens faire à ce pauvre garçon une scène à laciuelle il ne conçoit rien ? Le sol , c'est moi qui ai pu crûpé un moment qu'on avait pu penser à ce clerc romantique, lorsf}i|e j'étais lii.
Cette conclusion étant résultée du [i-tit raisonnement que M. de Bcliesiar s'était fait en lui-même, il re,iondil, sans attacher cette fuis à sa phrase l'importance qu'il avait mise à toutes celles qui l'avaient précédée :
— Je n'accuse pas M. Simon d'exercer la moindre violence sur les sentiments de sa pupille; mais vous connaissez les cœurs aimants, monsieur, un mot, un geste, un signe les alarme, leur délicatesse craint d'user d'avantages qui ne doivent pas compter dans la vérU table union de tleux cœurs bien épris.
Silvestre suivait d'un air stupéfait les airs de tète du marquis, pendant qu'il débitait ses phrases ampbigouiiques, comme les en^ fants suivent les mains d'un escamoteur pour lâcher de deviner le secret de sa magie.
— Je ne vous comprends pas, dit Silvestre.
— Lh bien! monsieur, dit le marquis, le visage boursouflé de cette impudence de fat qui baisse modestement les yeux, j'ai eu peur; j'ai craint que mademoiselle Durand n'eût à oublier des sjutimenis peutêliv mal adressés, mais qui avaient pu occuper son cœur. Et c'est pour cela que je vous disais que je désirerais que son cœur fût aussi libie que sa fortune.
Si le marquis fut rassuré sur la passion qu'il supposait ii Sabine pour Silvestre, il dut être immédiatement averti de la passion de Silvestre pour Sabine. Le regard de de Prosny se troubla, son visage reprit un moment celte expression égarée qu'il avait lorsqu'il était entré la veille dans le salon de M. Simon , et il prononça d'une voix éloulfée les paroles suivantes, qui ne sortaient que péniblement de sa poitrine : — Elle, monsieur, elle, Sabine, elle aime quelqu'un!... Elle aime... elle peut aimer... mais... mais...
Tout à coup celte sorte d'eganment cessa ; l'oppression qui compiimait ses paroles fut orisée comme nue digue sur laquelle se préciliile avec une nouvelle fureur le torrent maintenu à grand'peine.
Silvestre attacha un regard étintelant sur M. de Belleslar, et lui dit d'une voix éclatante : — Mais qui donc aime-t-elle, monsieur?
Le marquis fut si surpris de celte violente interrogation, qu'il laissa cihapper, sans le vouloir, la réponse directe, et que, rendant à Sil-
vestre son regard menaçant, cl en parlant avec le même emportement que son interlocuteur, il lui dit :
— Mais vous, peut-être, monsieur.
— Moi!... fit Silvestre, moi !
.41i I qu'un pareil mol , s'il lui était venu de la bouche d'un autre , eût ravi Silvestre! quelle joie, quelle félicité ce doute, cet espoir eut jetée dans son cœur!
A ce moment même, et venu de M. de Bellestar, ce mot le frappa au cœur d'une de ces commotions oii l'excès de transport lait na tre la douleur. Comme si la pensée ds l'amour de Sabine eût brillé devant lui comme l'éclair qui devait briïler ses yeux, il les ferma un moment... pâlissant, éperdu, chercbanl vainement à se recueillir.
Puis, par un mouvement violent, il secoua pour ainsi dire hors de lui celte flamme qui l'avait pénétré, il chassa celte vision qui le rendait fou, et, se levant sur son séant, il se prit à considérer M. de Bellestar.
Nous nQ pouvons dire tout ce (pii se passa dans la tête de Silvestre dnrani le court espace de temps qu'il examina le marquis; mais il fallait que celte succession d'idées lût bien rapide pour l'amener du point où il était parti à cette conclusion inouïe :
— .Monsieur, dii-il à M. de Bellestar , monsieur, vous êtes un
l3Plie !■
Le marquis, assis à côté du lit, se releva pâle de colère à celte leirible aposiroplie. Cette colère fut si violente qu'elle ne se manifesta que par un cri sourd et rauque, cl par un geste que la laiblesse de de Prosny arrêta seul.
Silvestre sembla s'animer à cette menace; il se pencha vers M. de Belleslar, et de cette voix basse et sèche qui donne à l'insulte un accent bien plus cruel que les éclats les plus violents, il reprit :
— Oui, vous êtes un lâche; vous calomniez une jeune fille que vous savez sans défense, parce qu'elle est sans lamille... parce qu'elle vous aura montré, je ne sais comment, qu'elle est honteuse de vous avoir donné une espérance; car elle ne vous aime pas, je le sais, je le comprends, elle est trop noble et trop fière, et trop supérieure pour cela; non, non, elle ne vous aime pas. Et parce qu'elle vous l'a dit, sans doule, vous ne trouvez rien de mieux à dire que de l'accuser d'en aimer un autre , que de lui supposer une passion dans le cœur, une passion... pour qui? pour...
Silvestre sourit avec amertume.
— Pour moi, monsieur, pour moi qu'elle ne connaît pas... que loiil sépare d'elle... pour moi qui ne suis rien, qu'elle serait venue chercher dans la misère... pour moi qui suis, qui devrais èlre son ennemi... Mais pour(|Uoi ne pas l'avoir accusée d'aimer... je ne sais qui, le passant qu'elle rencontre dans la rue..., le...?
Silvesire s'irritait à mesure qu'il parlait, au point de ne plus pouvoir articuler; il s'arrêta et reprit enfin avec une exclamation :
— Ahl oui, monsieur, c'est une lâcheié... une làchelé que vous avez dile ù moi... que vous ne direz à personne, je vous le jure; car je veux... je vais...
Silvesire Ql un effort pour se lever : M. de Bellestar, qui l'avait regardé parler gvec la rage calme d'un siiadassin qui choisit l'endroit où il tuera son ennemi, M. de Bellestar arrêta Silvestre d'un geste, et lui dit froidement :
— Quand vous aurez quitté votre lit, monsieur, nous reprendrons cet entrelien; vous devez comprendre comment et en quel lieu...
— Ce sera donc sur-le champ!
— Ne vous pressez pas pour moi, fil M. de Bellestar en saluant de Prosny; cela ne m'empêchera pas de dormir.
Silvesire le regarda sortir; puis, retombant dans son lit, il s'écria en se parlant ù lui-même :
— Oh ! le misérable, qui vient me dire qu'elle .m'aime!... Pourquoi donc cet amour, qui devait être pour Silvestre un bonheur si inespéré, le jela-t-il dans cet horrible trans|iorl?
C'est qu'il y avait vu une insulie pour Sabine du moment que M. de Belleslar osait en parler, et que celte femme, qu'il avait voulu insulter la veille, remplissait tellement sou âme, que, du moment (|a'on l'avait touchée par une parole injurieuse, tout son être avait Iremi, toute sa fierté s'était éveillée; c'est que, sans s'en douter, il la poriait en lui comme il y portait la mémoire de sa mère, comme il y portait sa foi, sa religion, sa vie. C'est qu il l'aimait comme il faut aimer.
Pendant que cette explication avait lieu chez M. Simon, notre avoué s'était mis à la poursuite de mailemoiselle de Prosny.
Il avait enfin osé prendre un parti dans celte aftairc délicate, et, d'après ses prévisions, il lui suffisait d'atteindre la tante, d'en obtenir ou plutôt d'en acheter le silence , et le reste marchait de soi-même.
M. Simon alla d'abord à la maison de Silvestre, où sa qualité de patron du jeune clerc lui permit de prendre tous les renseigneinenis qu'il désirait avoir, sans qu'on fil la moindre difficulté pour les lui donner.
I\l. Simon avait un profond mépris pour les vieilles filles acariâtres.
AU JOLirt l.F. JOCR.
et mademoisclli> do l'rosny nï'lnit pas propi'e ù le ramener à d'aulres sentiments.
Aussi n'Iiésita-t-il point, pour justifier ses questions, à déclarer au concierge que mademoiselle de l'rusny avait tout à coup perdu I espiit, c'esl-à-dire qu'elle était folle, et que ce mallieur, que son neveu avait imprudemment caché à ses amis, avait failli coûter la vie à Sdvestre, et exposait sa lanle à mille dangers.
Le concierge n'avait, comme on a pu le voir, aucune tendresse pour mademoiselle de Prosny; il était donc fort disposé ù accueillir tout ce (pi'on pourrait lui dire contre sa locataire.
D'un autre côlé, le fait de la fuite de mademoiselle de Prosny, pendant la nuit, devait paraître nécessairement un acte de folie à ceux qui n'en connaissaient pas les niotils cachés.
M. Simon trouva donc tout l'accueil possible, tout l'empressement désirable à le seconder dans ses recherches.
Si notre avoué eût pu interroger Silvestre, et si celui-ci eût \m l'accompagner, M. Simon eût sans doute été plus vile renseigné sur une circonstance qu'il considérait comme tort importante...
M"' de Prosny étaitelle sortie avec un paquet ou non?
Dans le premier cas, et surtout si le paquet , était volumineux , il y avait nécessairemeiil un liacre ou un commissionnaire dans la cnnliilence de la fuite. Kt comme mademoiselle de Prosny avait dû se décharger le plus tôt possible de ce paquet, le liacre avait dû stationner la veille, .sur la place la plus voisine , ou bien le commissionnaire devait être un de ceux qui avaient le monopole des rues les plus rapprochées.
M. Simon interrogea donc le portier à ce sujet ; mais celui-ci , d(uit la siM'veillame n'était, disait-il, jamais en défaut , ne put répondre à celle question ; la seule chose dont il fût assuré, c'était, à nne demi-heure près, du moment où mademoiselle de l'rosny avait quille la maison.
Cela décida M.Simon à faire, conjoiulemeiil
avec cet homme, une perquisition dans l'aiipailement de de Prosny. Ils trouvèrent tout en désordre- les armoires étaient restées ouvertes, et, comme aucune n'enfermait le moindre 'élément de femme, M. Simon en conclut que mademoiselle de Prosny avail emporlé tout ce qui lui appartenait; fort de celle assurance, il jugea que sa recherche deviendrait beaucoup plus facile.
Mais ce qu'il avait considéré comme un obstacle à l'accomplissement des projets de niailenioiselle de Prosny, c'est-à-dire la solennité du premier jour de l'an.dt-vail èlreaussi nuegrande (llflicullé pour lui. En effet, lous les commissionnaires des environs étaient absents de leurs places, envoyés presque tous en mission exiraordinaire, soit pour de lourdes étrennes, soit pour de simples cartes de visite.
M. Simon recueillit, dans les bureaux de stations de fiacres qui avoisinaienl la maison de Silvestre, les numéros de loules les voilures qui s'y trouvaient la veille entre neuf et dix heures ; il apprit en même temps à quelles adminisiralions ces voilures appartenaient ; mais
Monsieur Simon iHaii sorti Je fort lionne Iicurc. — Page 40
quel espoir avaii-il de retrouver Jes deux ou trois carrosses qui étaient partis de ces stations à peu prés à l'heure de la luite de mademoiselle de Prosnv? Un tout autre jour que celui où il se trouvait , cela eùl été fort diiliicile ; le premier jour de l'an, cela paraissait impossible.
Mais M. Simon n'était pas homme à reculer devant des impossibilités apparentes ; il chargea le concierge de surveiller le retour de lous les commissionnaires à leur place, et de leur donner une heure où ils se trouveraient tous à la maison de de Prosny. Quelques écus devaient assurer l'exactitude de leur présence. Une fois ces précautions prises, M. Simon se rendit dans les diverses entreprises auxquelles appartenaient les fiacres dont il avail
recueilli les numéros, et ayant répété dans chaque eniiroil l'histoire de la folie et de la fuite de mademoiselle de Prosny, il obtint aisément que tous les cochers de ces voilures fussent interroges le soir même , pour savoir si quelqu'un d'eux avait pris, vers neuf heures, une vieille femme, habilleede noir, el |)0i tant un paquet.
Dans le cas où cela lui arrivé , le cocher ne pouvait manquer de déclarer où il l'avait conduite, et mademoiselle de Prosny était retrouvée.
Celte chance était fort évenluelle, et en nuire elle remettait au lendemain une découverte que M. Simon tenait à faire le jour même; déjà plus de l.i moitié de la journic s'était écoulée , car il avait fallu aller de la barrière Poissonnière à la barrière du Combat, de là au faubourg Saint- Jacques, du faubourg Saint - Jacques à la chaussée du Maine, que sais-je encore'? el partout il avait fallu donner de longues explications.
Tout cela ne ralenlissail pas l'activité de M. Simon ; il savait que c'est souvent dans les démarches que les gens indolents liouveiil inutiles, qu'on reiieontre l'indication qui doil mettre celui qui cherche sur la bonne roule.
Si cette indication ne se lallachc pas direetenieni ù la démarche faite, il y a beaucoup de gens qui attribuent à un hasard heureux la rencontre faite de ce premier fil conducteur ; mais il n'en esl pas moins vrai que ces hasards n'arrivent le plus souvent qu'à ceux qui se niellent en quête de tout ce qui peut les éclairer. Ainsi , dans l'occasion présente, on peut dire que toutes les précautions de M. Simon furent inutiles, et cependant ce fui parce qu'il les prit (pi'il fui conduit à suivre une roule à laquelle il n'eût peulêire point pensé sans cela.
M. Simon revenait de la barrière du Maine, la lêle hors de son cabriolet dévisageant toute femme vêtue d'un noir suspect et d'une tournure analogue à celle de mademoiselle de Prosny. M. Simon, comme nous l'avons dit, n'était pas homme à négliger le hasard jiui puiivail lui lui nioiitiua- la vieille lugitive à l'angle d'une rue.
— Il y a un niiUioii d'individus dans Paris ; dans un jour comme celui-ci, j'en reiiconlrerai cinquante mille sur ma roule, se disait M. Simon. Sur ce nombre, j'en remarquerai mille peut-être; c'est une
AU JOUR LE JOUR
cliance de un contre raille, contre dix nulle; qii'imporle ? la chance exisie, il ne l;uit p;is la négliger.
Il est vrai que. d'une paît, il était présumable que mademoiselle de nosny ne (iiiiiienit passa retraite dans ce jour où tout le monde est dehors; mais d un aiilre coté, en,,.orlée par l'ardeur de sa veiii^eance, , !i''/li!'°^'''''' '■" ' ' ''^ '^'^^ '"'*« ^ 'a recherche d'un avocat ou d'un agent d affaires, et elle pouvait se trouver sur le passage de M. Simon.
Il était donc comme nous l'avons dit, la léte hors de la portière I oeil au guet, lorsqu au coin de la rue du Bac il vit un doist nui le désignait et une hgure qui paraissait tout étonnée de l'impression inquiète de sa propre tigure.
soll''^cle*i'i'^Rad'inot ^'*^°^ ''«marqués par M. Simon appartenaient à
On ne veut point croire à l'existence du fluide magnétique, à la puissance de cet agent qui. dans des circonstances données, transmet les pensées d'un individu à un autre, sans le secours des organes; quileur montre des objets qui sont hors de la portée de leurs sens , qui les avertit de certaines approches que rien ne révèle à d'autres.
Quant à moi, je crois au magnétisme, et ce qui arriva à M. Si non en cette circonstance me donnerait celte croyance, alors même que je ne l'aurais pas depuis longtemps.
A peine Al. Simon aperçut-il Radinot qu'il se dit, comme si une soudaine a|)pariiion lui eût montré tout à coup le chemin qui devait le conduire à son but :
— Voilà celui qui me fera retrouver mademoiselle de Prosny.
Cependant M. Simo'n ne savait point que Badinot eût été jusqu'à un certain point le complice de l'enlèvement du paquet de billets de banque envoyé à Silvestre. Il ne savait point que c'était le petit clerc qui avait averti la vieille tante de la présence de ce paquet chez le concierge.
Ce fut tout simplement.delapartdeM. Simon, une de ces rapides inspirations, une rie ces convictions soudaines qui s'emparent d'un liomme, le persuadent, l'entraînent et le font
agir dans une voie nouvelle, sans qu'il puisse dire le motif sérieux qui le détermine, sans qu'il puisse expliquer raisonnablement les raotits de celte conviction. •
lin^^ n';f'nn''l?-, i' ""'' '°"''"' ^"' '''''' ^ '^^ Pa''e"'es détcrminalions qu on doit le succès.
Bien ne les justifie aux yeux du vulgaire, mais elles mènent l'homme supérieur a son but; c est, à vrai dire, la seconde vue qui constitue le génie des grands capitaines, des grands diplomates, des grands poètes , des grands avoués. *
I\l. Simon lit signe à Badinot de s'approcher, et telle était sa iiersuasion d avoir rencontré la trace de mademoiselle de Prosnv dans la ersonne de son jeune clerc, que, maigre le peu de temps qui lui restait pour poursuivre ses recherches, il dit à celui-ci ■
— Avez-vous une heure à me donner?
«nm,.i?,rM)f "^"'P^„1";'' ^o"s plaira, monsieur, répondit Radinot fort 'Uiniis cl uul' pareille dcp.i.inde.
Le petit clerc jeleïa le uez, regarda le patron, et lui dit : - Page 49.
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M.Simon ne voulait point interroger Radinot en présence du cocher qui le conduisait; il ajouta donc : — Avez-vous déjà déjeune?
Radinot eut une de ces réponses qui n'appartiennent qu'à la cléricature, car il repartit aussitôt du ton le plus naturel :
— Je n'ai encore déjeuné qu'une fois.
Sur cette assurance, M. Simon ût entrer son clerc dans un café voisin, et api es avoir commandé un déjeuner dont chaque article épanouissait le visage du jeune affamé, il eut avec lui l'entretien suivant :
— vous connaissez mademoiselle de Prosny? dit M. Simon eu servant les trois quarts d'un beefsteak à Radinot.
— Oui , monsieur, je la connais.
— Vous êtes donc allé souvent chez Silvestre ?
— Oh ! monsieur, je connais mademoiselle
'1 11 m de Prosny d'ailleurs.
Ceci était un point important, et M. Simon estima qu'il avait déjà beaucoup gagné, que de savoir quelque chos;sur les liaisons et les habitudes de mademoi- .selle de Prosny.
— Et par qui connaissez-vous doue mademoiselle de Prosnv, iîadinot'? dit M. Simo'n m lui versant à boire.
Le petit clerc relev;i 'c nez, regarda le patron, repoussa le verre, et lui dit d'un ton qui contrastait avec l'expression accoutumée disa parole criarde et moqueuse :
— Monsieur Simon , il faut que vous sachiez une chose : tous les clercs de voire élude >ous appartiennent corps et âme , parc(!
que... suffit... on apprend chez vous que ça sert à quelque chose d'éire un honnête homme. Si vous voulez savoir quelque chose sut mademoiselle de Prosny, il n'y a pas besoin de délours; ça vous intéresse, ça intéresse Silvestre, voilà tout...
Je suis prêt à vous dire tout ce que je cals.
— Eh bien ! mon garçon, dit l'avoué que cette déclaration de son petit clerc flatta peut-être plus qu'un éloge beaucoup plus considérable, eh bien 1 voici de quoi il s'agit :
mademoiselle de Pros ny s'est échappée de la maison de son neveu... ce doit être un accès de folie...
Le clerc secoua la tête en disant : — Un accès de méchanceté ! la vieille n'est pas folle... que non, que non, elle n'est pas folle !
— Quoi qu'il en soit, reprit M. Simon, il est important que nous la retrouvions aujourd'hui même... et je ne sais pourquoi, en vous voyant, j'ai eu l'idée qu'avec votre intelligence et votre activité vous pourriez nous aider à la retrouver.
Radinot sourit.
Le patron, se dit-il, me rend la monnaie de ma pièce; il me trouve intelligeut et actif, et jusqu'à présent il ne m'a guère parlé que pour me dire que j'étais paresseux et maladroit.
Cette première réflexion faite, le petit clerc secoua encore la têle :
— Savoir où elle est allée, dit-il, c'est difficile, parce que c'est une vieille rate qui a plus d'un trou pour se cacher : d'abord il faudrait savoir pourquoi elle est partie.
— Qu'importe le molif de son départ? dit M. Simon, fort étonné de l'asiurance du petit l.ionlionime.
AL JOUR LE JOLU
KO
— C'est que c'esl loin, répondil-il.
nadinol s'antHa et se gratta le troni, puis il se versa un verre de vin, et dit d'un ton délibéré à M. Simon :
— Paidon, monsieur, mais la, dites-moi la vérité : ce n'est pas seulement |iOur me faire causer, n'est-ce pas, que vous m'inlonOp'ez-. c'esl pour qucWiuc cliosede très-imporlant?
— Mais, sans doute.
— C'est que, voyez-vous, nous blagmns (textuel) quelquefois comme ça à l'élude... vous comprenez que c'est pour rire... eije ne voudrais pas, peur une Lètise, raconter des liistoires.
— Mais, qu'est-ce donc? ûl .\1. Simon, qui devenait fort curieux de ce que pouvait lui dire Radinot, pailez, je le veux, je vous atteste que vous me rendrez un vrai service.
— Eli bien ! monsieur, dit Radinot, je répète que, pour savoir où peut être allée mademoiselle de Prosny, il faudrait savoir pourquoi elle est partie.
— Est-ce que vous, qui la connaissez, vous n'en avez pas quelque idée ■?
— .Ah! c'est une vieille scélérate, fit Radinot, qui ne dit guère que ce qu'elle veut ; mais il ne m'en faut pas long pour deviner le reste. Voyons, faut-il tout vous dire?
— Mais parlez donc!
— Eli bien! voici ce qui s'est passé il y a deux jours, dans la soirée...
— Il y a deux jours! fit M. Simon, fort étonné de cette désignation qui se rapportait exactement au jour et au moraenl de la remise du paquet de Sabine.
— Aous voulez que je vous dise tout? fll Radinot.
— Mais tout, absolument tout.
— Voici donc la chose. Il y a deux jours, le maîlre-derc me donne, en quittant l'étude, un billet pour le |iOrtcr chez sa tante, qui loge à deux pas de chez nous. Comme j'arrivais devant chez Silvestie, jevois un fiacre s'arrêter ; une idée, comme celle que vuus avez eue que je pouvais savoir quelque chose, une idée me prend de regarder qu'estce qui va descendre du fiacre. Aussi sur que .je vous parle, je vois descendre la gouvernante de mademoiselle Sabine, puis mademoiselle Sabine elle-nréme, parole d'honneur, sur la tète de maraère!
— Je le sais., je le sais... lit M. Simon assez contrarié de voir dans de telles mains le secret de la visite de Sabine à Silvestre ; et ensuite ?
— J'attends quelques minutes pour voir si la visite serait longue ; la bonne et mademoiselle ressorteni presque aussitôt, et je pense alors à aller remettre le billet de M. de Prosny. J'entre donc, et en demandant au portier s'il y a quelqu'un, je vois juste sous mon nez et sur la table qui est au-dessous du vasistas de la loge, un pa(|uet, tout frais posé, à l'aiirèsse de M. Silvestre de Prosny. Je propose de le monlir, le porlier refuse. Parole d'honneur, la, vraie parole d'honneur! M. Simon, je n'ai eu dans ce moment-là d'autre idée que de croire que c'était un joli cadeau d'étrennes que *0U9 vouliez faire au premier clerc, et que, mademoiselle Durand passant par hasard devant la porte de Silvestre, vous lui aviez dit de le laisser chez lui pour qu'il ne sût pas d'où cela lui venait. Mais quand j'eus remis mon billet à mademoiselle de Prosny, dame! il ir.c poussa de bien autres idées. — Ah! fit M. Simon, ei quelles idées?
— Je vous conte la chose comme elle est, ni plus, ni moins, reprit Radinot; j'ai eu tort, c'est possible; mais enfin... ce qui est fait, est fait. Mademoiselle Prosny avait à peine fini de lire le billet de Silvestre, où il lui disait qu'il ne pouvait pas venir diner, que la voilà qui se met à grommeler et à dire en tordant le bec (textuel), elle est atroce dans ces moments-là, la voilà qui se meta dire :
— Ce n'est pas vrai, il n'a pas à travailler à l'étude... Voilà que ça commence; il se dérange, lise perd.
Et ci, et l'autre, et un las de raisons plus injustes les unes que les autres.
— Vous vous trompez, lui dis-je, il ne se dérange pas.
Enfin je làclie de calmer la vieille, lorsque voilà qu'elle se mal ù dire tout à coup :
— Uni, oui, j'en suis sûre, celle drolesse lui tourne la tète...
— Plaii-il? fil M. Simon d'un ton si sévère, qu'il arrêta une bouchée de perdreau dans le gosier de Radinot.
L'avoué fut très-fâché d'avoir interrompu sou clerc; mais il avait si bien compris que cette «^ivniéte de drolesse devait s'appliquer à Sabine, qu'il ne put répri'jier un violent mouvement de colère.
Uadinot baissa les yeux, devint plus rouge que les radis servis devant lui, et dit :
— Monsieur, vous comprenez que ce n'est pas moi qui ai dit cela ..
tout le monde vous respecte, monsieur', et mademoiselle Sabine aussi on la respecte... Mais, dame, madimoisclle de Prosny... elle... enfin, monsieur... elle l'a dit... Vous m'interrogez...
— Continuez, mon garçon, continuez, fit M. Simon. Je ne vous en veux certes pas. Allons donc.
Le clerc, qui s'était d'abord laissé aller à son bavardage, eut peur d'en trop dire, et balança la tête, en marmoianl ses mots, |iuis il reprit : — Je ne sais pas si je peux... si je dois... C'esl que c'a été Irèsfort; quand la vieille s'en mêle, elle n'y va pas de main morte...
— Mais, mon Dieu, je la connais, fil .M. Simon; je sais loul ce dont elle est capable... Voyons, ne craignez rien... puisque c'esl un service que vous me rendez.
— Eh bien! leprit lladinoi en coniinuant à hésiter, voilà qu'alors elle se met à dire un las de choses... vous comprenez... irès-béles... que...
— Mais quoi donc ?
— Dame! que Silvestre est un gueux, qu'il l'abandonne, qu'il veut la planter là... qu'il commence... et tout ça pour...
— Mais pourquoi donc?
— Parce qu'il est amoureux de mademoiselle Durand... ma parole d'honneur, la, c'est elle qui l'a dit I
M.Simon s'attendait bien à quelque chose dansée genre-Iù; mais, malgré toute la contrainte qu'il s'imposait, il laissa encore voir malgré lui jusqu'à quel point il était blessé cl irrité à la fois de voir sa pupille en proie aux propos des jeunes gens de son étude; car il connaissait trop bien Radinot et messieurs ses clercs , pour supposer que les paroles de la vieille mademoiselle de Prosny n'eussent pas été répétées et commentées.
Radinot perdit lout à fait contenance, et M. Simon fui forcé d'employer toutes sortes d'instances et d'encouragements pour l'engager a continuer.
Le clerc refusait toujours, si bien que l'avoué finit par dire :
— Songez, Radinot, qu'en vous taisant vous me feriez supposer que mademoiselle de Prosny a dit des choses d'une giavitè...
— Ce n'est pas seulement çi, monsieur, c'esl que j'ai dit, moi...
— Qu'est-ce que vous avez donc dit?...
— F.h bien ! j ai dit une bêtise...
— ilais enfin qu'est-ce donc?...
— Eh bien ! fil Radinot en reprenant son courage et en parlant d'un ton bourru, j'ai dit que c'était bien possible... J'ai dit ça en riant... et puis, dame! quand une plaisanterie vous vient sur la langue, on la lâche, elpnts on s'en repent...
— Voyons, dit .M. Simoîi en prenant sa plus douce voix, malgré l'impalif'nce qu'il éprouvait... ce n'est pas un crime, c'est une plaisanterie,., achevez...
— Eh bien ! j'ai dit.., Je rtals... fai dit : Mais je crois bien qu ils s'adorent... ils en sont déjà à de petîls cadeaux.
L'avoué eût volontiers lire les oreilles au petit clerc, mais il fui plus fort cette fois, et il reprit en rianl :
^ Au fait, c'était à Cfoife ; et qu'a répondu mademoiselle de Pf osnv ?
— Ôh ! alors, reprit Raditlol rassilfc, elle est partie comme une fusée ; elle m'a forcé à lui dite ce que j'avais vu chez le portier , tl quand elle a su que mademoiselle Durant était venue, oh! alors, alors... c'était une pluie battante deci, de Taulre. Ah! chien... quelle langue!
— Passons... passons, dit M. Simon; par où tout cela a-til fini?
— Voici, dit le clerc, et c'est là qu'est tout le mystère.
— Oui, oui, disait-elle, si c'esl vrai... si cette... (les mots ne font rien à la chose), si mademoiselle Durand a des intrigues avec mon neveu, je quitterai la maison, j'irai mendier... J'irai dans un hospice... que sais-je!
Puis elle a ajouté lout d'un coup :
Ah! mais si j'avais seulement de quoi payer des pour-MiiK-s... je
lui en ferais voir de dures à celle... le mot ne fait rien à la chose...
— Bah! lui dis-je, elle se moque pas mal de vous, mademoiselle Durand; elle est ridie, sa fortune esl en règle, et quoique...
M. Simon eut un mauvais regard, le clerc s'arrêta tout court.
— Quavez-vous donc? lit M. Simon. ^
— Dame ! vous comprenez, fil le clerc, il y a des choses qui se di.sent parloul... on en parle à l'étude... on a tort... on a ton, je sais bien... mais je ne peux pas m'empécher de l'avoir etileiidu... ça l'ait que je savais que la vieill • pielendail que M. Durand le père les avait... onlin les avait... un peu... un peu floués... c'esl le mol, la. Alors je dis ça à mademoiselle de Prosny, qui me répond ;
AU JOim I E JOUR.
— AIil si j':ivais snilemcnt un billet de mille finncs à donner ù quelqu'un que je s:jis hien, je lui ferais passer quelques mauvaises journées à celte...
Vous comprenez, toujours un mot désagréable...
Radinot venait enfin, après bien des diHours, de loiiiber au poinl juste qu'avait pour ainsi dire deviné M.* Simon; aussi l'avoué ouhlial-il soudainement le bavarda-e qu'il venait d'enlendre, et dit vivement à son clerc :
— Et cet homme, vous le connaissez?
— Tiens! si je le connais, c'est cliez lui que je travaillais avant d être chez vous... Je ne vous l'ai pas dit, parce que ce n'était pas une fameuse recommandallùn. C'est là que j'ai vu mademoiselle de Prosuv, qui venait toujours l'ennuyer de ses doléances et de ses projets de raiiraper sa fortune. Si bien que je savais l'histoire de tous les de Prosny quand je suis entré chez vous. Quant à ça, monsieur, c'est comme si je parlais devant Dieu, je n'en ai jamais'ouvert la bouche à personne, p.as même à Silveslre, qui ne se doute pas que je connais sa tante de vieille date... Or, monsieur, voilà pourquoi je vous disais que, si on savait pourquoi elle a quitté la maison, on pourrait savoir ou elle est, car M. Fumeliêre doit le savoir.
— Quoi! s'écria AI. Simon, c'est ce fripon de Fuuielière?
— C'est lui.
— Où demeuret-il? il faut que j'aille chez lui à l'instant.
— Où il demeure? ahl voilà. Je sais bien où il demeure; mais où le trouver... c'est autre chose. Attendez ; c'est le jour de l'an, il doit être à son bureau de la rue du Hoi de Sicile.
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— Je vous le dirai en roule, parce que voilà trois heures bienlùt , et ça ferme à peu prés à celle heure-ci. D'ailleurs, il faut que je vous mène, vous ne trouveriez pas, et quand vous trouveriez, ca ne sérail pas une raison pour que vous puissiez entrer.
M. Simon se confia à la conduite de Radinot, et tous deux partirent en cabriolet pour la rue du Roi de Sicile.
Si celle histoire n'était pas le très-simple récit des amours de deux jeunes gens, nous aurions une belle occasion do peindre une de ces scènes qui font la honte de la société actuelle, et qui montrent jusqii a quel point le vice peut être exploité par le vice.
En effet, la maison où Radinot conduisit M. Simon était consacrée a une exploitation clandestine de prêts sur gages.
Il semble que, giilce à l'existence des monts de piété, où la misère et le desordre trouvent facilement accès, de pareils élablissemenls n ont aucune chance d'existence ; mais, si peu sévères que soient les précautions prises par les monls de piété pour s'assurer de la possession réelle des objets présentés par celui qui les apporte, elles gênent encore beaucoup de ces industriels parisiens qui n'ont point de domicile, et qui souvent n'ont pas même un nom.
C'est encore dans ces maisons qu'à côté des escrocs et des voleurs de bas étage qui viennent y déposer les objets d'origine suspecte on rencontre des malheureux que la misère soumet à des obligations qui ne semblent pas excessives au premier abord, mais qui, calculées jour par jour, l'cprésenlent l'usure portée à sa plus effrayante expression
Ainsi, c'est là que de nombreux revendeurs, de misérables marchandes qui portent tout leur magasin sur un pauvre éventaire viennent à trois heures du malin emprunter les uns vinsl francs ]&" autres cinq, pour aller acheter à la halle des fruits et des légumes
Ce piel leur est fait à la condition qu'à cinq heures du soir les uns rapporteront vingl-un francs el les autres cinq francs vingt-cinq centimes. C'est un intérêt de cinq pour cent par jour; c'est un intérêt de dix-huilcenl pour cent par an ; de façon qu'une somme de mille Irines ainsi exploitée rapporte par an plus de dix-huit mille francs au préteur
Eh bien! aucun de ceux qui subissent celte exécrable usure ne s'en plaint ; aucun de ceux à qui elle arrache les premiers profits de leur labeur ne cherche à y échapper en amassant le minime capital nécessaire a son misérable commerce. La débauche de chaque soir dévore tout le profil fait dans la journée, el lous les malins il faut que ces misérables viennent emprunter au poinl du jour la nièce d'argent qu'ils ont rendue la veille.
Ce que je dis là est exactement vrai, el, au besoin, je pourrais inscrire un nom propre à la iiorte de la maison de M. Fumelicre si outefùis on inscrivait des 'loms quelconques sur de pareilles portes
Ce qui avaii. décidé Radinot à conduire immédiatement M. Simon dans ce qu'il appelait le bureau de son ancien pairon, c'est que le premier jour de l'an est, avec le lundi gras, le jour le plus inniorlant (le l ex])loilalion du prêt sur gages.
Nous n'avons pas besoin d'expliquer pourquoi : ce jour-là, la m\nile dorée exploite son crédit, et la vanité pauvre ses guenilles.
Quaml M. bunon entra dans ce bouge iiifei;t. Il epr Jiiva près (u- un sentiment de crainte; mais le dégoût et l'indignation que fit naître en lui le speelacle qu'il avaii sous les. veux lui firent surmonter ce mouvement d'appréhension, et il sa plaça le dernier à la file des gens qui passaienll nn après l'autre dev.inl un guichet, par lequel on faisait parvenir à M. Eumetière les objets sur lesquels il prêtait pour une semaine, quelquefois pour moins d'un jour, sans qu'il y eut d'autre garantie, pour l'emprunteur, que la boanefoi de ce moiisieur.
Mais M. Eumetière était un parlait honnête homme, jamais il n'avait soustrait le moindre dépôt, et tous ceux qui avaient aTaireà lui eussent porté témoignage de son e.tacte probité.
Lorsque ce fut le tour de M. Simon, c'est-à-dire loi'squ'il fut seul, c.ir il laissa passer fout le monde avant lui, il s'avança vers le nuichet' s'atlendant à voir une de ces hideuses figures de vieux marchands d habits qui sentent la dépouille du pauvre.
M. Eumetière, qu'il aperçut à travers la grille, était un homme de trente ans, vêtu avec un soin extrême; la barbe fort bien peignée, les cheveux bouclés, les dents belles, la cravate attachée par des épingles d'assez bon goût.
Au moment où M. Simon frappa au guichet grillé qui venait de se fermer, M. Eumetière, les manchettes retroussées, se lavait les mains dans une cuvette qu'il avait parfumée d'eau de Portugal.
— Qu'est-ce que c'est encore ? dit-il en regardant à travers sa grille. Le lieu était assez obscur, une seule chandelle se trouvait du côté où
se tenait M. Eumetière, de façon que celui-ci ne vit point qui lui répondait.
— Il s'agit, dit M. Simon, d'une affaire Irès-imporlanle.
— Encore une minute, dit M. Eumetière à une personne qui se tenait dans un toin de celte salle encombrée de toutes sortes de saletés, je vais finir avec ce client et je suis à vous.
— Eaites, repondit une voix aigre qui ne frappa point M. Simon, mais qui fit tressaillir Radinot.
— C'est elle, dit-il à son patron.
En effet, c'était mademoiselle de Prosny, qu'il était impossible de reconnaître dans l'ombre où elle était pour ainsi dire accroupie.
M. Simon fut surpris par cette rencontre inallendue. Il avait compté arriver à M. Fumeiière comme un étranger, et lui arracher le secret de la demeure et des inlenlious de mademoiselle de Prosny; mais voilà qu'à la seconde parole il allait être reconnu; il fut donc'obligé d'aborder immédiatement le sujet de sa venue, el il dit aussitôt:
— En vérité, monsieur, l'affaire est moins importante que vous ne pensez, el elle sera bienlùt terminée. Je venais simplement chercher chez vous l'adresse de mademoiselle de Prosny... La voilà elle-même, je n'ai plus rien à vous demander, si mademoiselle de Prosny veut bien me suivre immédiatement, sans que je sois obligé d'employer les moyens de l'y forcer que j'ai à ma disposition.
Mademoiselle de Prosny s'était élancée vers la grille, et regardait M. Simon avec des yeux si ardents, qu'elle ressemblait parfaitement à une folle furieuse contre laquelle on a pris les plus extrêmes précautions.
— Que me voulez-vous ? dit-elle; que venez-vous chercher ici ? Je ne vous connais pas, allez-vous-en I
— Mais qui donc êtes-vous? fit M. Eumetière à l'avoué, sans paraître autrement alarmé de la présence d'un homme bien vêtu dans ce repaire infect.
— Je suis M. Simon, avoué, je suis le patron de M. Silveslre de Prosny, à qui mademoiselle a volé hier une somme de quatre-vingt mille francs. C'est à vous à juger, monsieur, si vous voulez vous rendre complice de ce crime en donnant asile à celte femme.
M. Eumetière rfgaid:i sIlernali.-L'ment M. Simon el mademoiselle de Prosny; comme on l'a pu voir dans le récit de Radinot, il connaissait les préleniions et les intentions de mademoiselle de Prosny au sujet de mademoiselle Durand.
Jusqu'à ce jour, M. Eumetière s'élait refusé à prêter son appui aux poursuites méditées par la vieille, attendu qu'il en savait l'inutiliié et • qu'il n'avait aucune envie d'avancer les frais d'un procès perdu d'avance, cl sur lequel II n'était pas assuré qu'on voulût transiger par crainte du scandale.
Mais voilà que tout à coup on venait lui apprendre que celte femme
AU JOUR LE JÔUn.
(iii'il avait l'cpoussée tant de fois, ft à I:i l^arole de ia-UKlle ]1 i.n croyiiit pas une minute avant l'aiiivéc de M. Simon, lorsqu'elle lui disait qu'elle avait enlin de quoi le payer grassement de ses soins; voilii qu'on vient lui apprendre que celte femme possède qualre-vingt mille francs. Quelle proie maguifique à dévorer pour un homme comme lui l , , ,, .. .
Mais celle somme clail le produit d'un vol, et le danger était terrible. Cependant il n'étonna point l'usurier, qui se lia la d'interrompre les exclamations auxquelles mademoiselle de l'rosny se livrait contre M. Simon, et lui dit : .
— Eh bien! mademoiselle, expliquez-vous; car vous comprenez trèsbien que je n'ai nulle envie de me mêler d'une affaire qui présente de pareilles circonstances.
— J'ai volé, moi !... dit mademoiselle de Prosny. Les voleurs sont ceux qui vivent du vol... les voleurs, fit-elle en montrant le poing a M. Simon, c'est vous et voire pupille... Les voleurs...
— Monsieur, reprit M. Simon en s'adressant à Fumctière qui, après s'être essuyé les mains, vabattait tranquillement ses manchettes et leur donnait un tour gracieux, cette femme a volé, et c'est parce qu'elle a volé que nous voudrions éviter un esclandre qui pourrait ne pas la compromettre seule, c'est pour cela que je vous prie de 1 engager à nous suivre.
— Mais je ne la reliens nullement, monsieur. Qu'elle vous suive si elle le veut, dit M. rumetière ; elle est entrée ici volonlairemeni, sans que j'aie connu le motif de sa visite, elle peut en sortir de même.
M. Simon se tourna vers mademoiselle de Prosny, et lui dit doucement :
— Allons, venez, mademoiselle, croyez que vous nous trouverez très-disposés à oublier le mouvement de colère qui vous a poussée ù faire une action qui, j'en suis sur, vous fait honte maintenant. ^ ' — Honte de reprendre mon bien, dit mademoiselle de Prosny. ^on . non 1 je n'en ai point bonle ! J'en ai déjà un morceau, il me servira h rattraper les autres.
— Vous me forcerez donc, dit M. Simon, à user de rigueur, et jusqu'à ce que vous ayez établi vos droits prétendus à une restitution quelconque, vous trouverez bon que je vous fasse arrêter comme coupable d'une soustraction faite chez votre neveu.
— D'abord, fit mademoiselle de Prosny, j'étais chez moi, et iion pas chez mon neveu, et puis faites-moi arrêter si vous voulez, c'est tout ce que je demande. 11 faudra bien qu'on me juge, si on m'arrête; et si on me juge, alors je dirai pourquoi j'ai pris cet argent, d'où il venait; je dirai ce qu'est mademoiselle Sabine Durand, votre pupille... Ahl vous voulez me faire arrêter! Eh bien! voyons, faites monter vos commissaires de police!... vos sergents de ville.... voyons... .
M. Simon s'était imaginé que la crainte d'une arrestation terait un tel effet sur mademoiselle de Prosny, que du moment qu'il pourrait l'en menacer, elle se mettrait humblement à sa disposition.
La résistance de la vieille lille le contraria sans Pépouvanter, cl il lui dit doucement encore :
— Prenezgarde que les suites de cette affaire ne tournent que contre vous; monsieur que voici, et qui a porté le titre d'avocat, doit trop bien connaître la loi iiour ne pas savoir que si vous me forciez à engager l'affaire jusqu'à un certain degré, il n'est pas de désistement quî p'uisseen arrêter le cours et vous faire échapper ù un jugement, et par conséquent à une condamnation. D'ailleurs, ajouta M. Simon, monsieur ne serait peut-être pas charmé que j'introduisisse ici les agents de l'autorité qui m'accompagnent, et il sera le premier à vous engager à me suivre de bonne grâce.
M. Eumetière ne parut point s'occuper de cette insinuation menaçante, et il repartit eu mâchonnant les poils de sa iière moustaclie d'un air fort indillérent :
— Puisque M. l'avoué veut bien supposer que je connais la loi, il doit penser que je sais qu'il n'a pu obtenir un ordre d'arrcstalion contre mademoiselle de Prosny qu'en vertu d'une plainte motivée. Les agents de l'aulorilé ne sont point à la disposition du premier venu qui les prie d'arrêter quelqu'un sans en donner les raisons. Donc, si les suites d'une plainte sont à redouter pour mademoiselle de Prosny, le mal est fait. Quant à la présence des agents de l'autorité chez moi , monsieur, elle n'a rien qui m'alarme; faites-les monter... je suis prêl à leur ouvrir mes portes. Je fais le commerce des vieux babils; je les achète à tous ceux qui veulent m'en vendre, et je bs revends à tous ceux qui veulent m'en acheter. Je ne vois pas eu quoi ce commerce peut me faire craindre une visite quelconque.
M. Simon comprit qu'il avait reneoiilré un maître fripon de ccun
qui loni servir les précautions de la loi à la pr.itection de leurs estroqueries. Ainsi AI. Eumelière avait des r.'gistres sur lesquels étaient inscriis comme achetés tous les objets déposés chez lui, et comme vendus tous ceux qu'on venait retirer. Ce commerce était loyal dans sa forme.
La position devenait embarrassante pour noire avoué, qui voyait bien que l'usurier ne croyait nullement à la présence du commissaire de police a sa porte.
L'intention de M. Simon avait été, sans doute, d'entrer en arrangement avec mademoiselle de Prosny. Mais, outre qu'il lui répugnait de faire des concessions en présence d'un homme pareil à ce .M. Eumelière, qu'il connaissait pour avoir été rayé du tableau des avocats, il sentait que les conseils que cet homme pourrait donner à mademoiselle de Prosny rendraient ses concessions par trop onéreuses.
11 se décida donc tout d'un coup à quitter la partie en disant:
— Monsieur a parfaitement raison, j'ai voulu eflrayer mademoiselle de Prosny. Je n'ai point d'ordre pour procéder ù son arrestation; mais cet ordre, je l'aurai demain. Ce sera, comme elle dit, un scandale pour nous. Soit. Ce sera aussi un malheur pour elle; elle l'accepte, n'en parlons plus. Je me relire.
— Mais ne vaudrait-il pas mieux, dit aussitôt avec un empressement gracieux M. Eumelière, prévenir ces discussions fâcheuses? et puisqu'on est venu ici avec des intentions bienveillantes, ajoula-l-il en se tournant vers la vieille, on pourrait entrer en arrangement.
— Il n'y a pas d'arrangements, fit mademoiselle de Prosny : on ma volé tout mon bien, je veux qu'on me rende tout mon bien.
La vieille furie était ivre de l'espoir de retrouver sa fortune, et cette idée s'était tellement emparée d'elle, que rien ne pouvait arriver à son esprit en dehors de cette pensée.
Si M. Simon était embarrassé, M. Eumelière ne l'était pas moins.
D'un côté, il sentait les quatre-vingt mille francs à exploiter en procès et en scandales. D'autre part, il devinait parfaitement qu'on lui paierait largement une composition amiable dont il se ferait l'agent. Dans le premier cas, l'argent devait être difficile à arracher, et îe concours à prêter à mademoiselle de Prosny pouvait ne pas êla-e sans danger. Dans le second cas, le gain serait moindre, mais il arriverait sans débats, sans scandale.
Le choix ne pouvait pas être douteux. M. lùimetièrc se mit soudainement du coté de M. Simon, et dit à mademoiselle de Prosny:
— Si vous avez compté sur moi pour vous aider dans des prétentions sans fondenient, et qui n'ont d'autre but que de porter le désordre dans une famille honorable, vous vous êtes tout à fait trompée, mademoiselle.
— Comment! monsieur, s'écria M. Simon, stupéfait de cet acte de haute probité.
A ce moment il se passa une chose qu'il est presque impossible de peindre. M. Eumelière se tourna vers M. Simon les yeux baissés, l'air contrit, la bouche pincée.
— Ai-je compris vos intentions? dit-il à voix basse.
— Parfaitement, dit M. Simon très-surpris.
— A combien réglons-nous les honora ros'?" fit M. Eumelière d.i même ton précieux et d'un visage parfaitement immobile.
— A combien?... (il M. Simon... mais à...
— A trente mille francs, lui souffla tout bas Radinol. Eumelière leva les yeux et aperçut le petit clerc qui s'était tenu co'.
— Ahl c'est toi, petit, lui dit-il... bonjour.
Puis il se retourna tout à fait vers M. Simon et lui dit :
— Est-ce votre chilfre?
— Trente mille, soit, dit M. Simon.
—Il suffit... Veuillez vous retirer nu momeut. -Laissez-le faire, dit lladinot.
M. Simon n'avait pas encore l'ait un pas pour se rclirer, que ma demoiselle de Prosny se prit à crier:
— Ah! c'est comme ça, vous vous mettez contre moi, vous aussi! Ah 1 je vous devine, vous venez de me vendre à cet homme... Eh bien ! adieu... J'en trouverai un autre (pii ne me trahira pas... adieu.
Elle voulut sortir; mais la porte qui communiquait de la partie de la salle où elle se trouvait avec Eumelière à la partie occupée par M. Simon, était fermée. Mademoiselle de Prosny l'ebranla avec fureur.
Vous ne sortirez pas, lui dit froidement M. Eumelière.
— Au secours ! à l'assassin 1 se mit à crier mademoiselle de Pros;y, s'altachant avec fureur aux grillages de séparation.
M. Simon eut honle de l'étal où il voyait mademoi.selle de Pro.sny, ot, quoiqu'ù vrai dire rien n'etil été fait ou dit qui \nA l'avoir si loit .'l'ouvaiuee, il eut peur de ■;• qui alliH se passer; il s'ccria vivement •
AU JOlJK LE JOUR.
— Point de violence, nioiisieiir; je n'en venx pas...
— Je ne puis p:is empèclier les fous de crier pi\rce qu'un les regarde, dit M. Fiimetièrc. Celte femme est folie; il y a longtemps que je le sais, et, au besoin, il ne manquerait pas de témoins ponr le prouver.
M. Simon avait employé celle accusalion contre mademoiselle de Prosny pour se faire donner les renseignements qui pouvaient l'aider à la retrouver ; mais lorsqu'elle passa par la bouche du misérable Funietière, elle lui sembla devenir un crime.
Toutefois, il n'eut pas le temps de s'interposer; car à peine l'u- .surier eut-il prononcé le mol de folle, que mademoiselle de Prosny s'arrêta comme frappée de la foudre, et portant ses yeux égarés de M. Simon à Fumelière, elle dit d'une voix Iremblanle :
— Quoi 1 vous .seriez assez niéclianf pour dire que je suis folle! vous voudriez me f.iire enfermer dans une maison de fous... Ce n'est pas possible, vous ne le ferez pas.
— 11 faudra bien en arriver là, dit doucement M. Fumetière, si vous n'êtes pas raisonnable.
— Mais que voulez-vous, mon Dieu! qu^ voulez-vous que je fasse?... Voulez-vous votre argent?... je vous le rendrai.
M. Simon fut on ne peut plus étonné de voir l'énergie cruelle de cette femme, qu'il savait capable de résister .uix plus touchantes instances comme aux plus violentes menaces, tomber tout d'un coup devant la crainte d'une pareille accusalion.
Ainsi l'arreslalion, le procès, la condimnation, l'emprisonnement pour vol, ne semblaient pas l'avoir effrayée un moment; qui sait même si l'aspect de la mort, si un poignard levé sur elle, l'eussent fait reculer? Mais la pensée d'être enfcimce dans une maison de fous avait tout brisé, tout anéanti.
De cette sauvage fureur qui avait fait craindre à M. Simon de ne pouvoir rien obtenir de cette mégère, il ne restait qu'un effroi indicible, qu'un tremblement convulsif.
Si ce n'était là un fait assez fréquent parmi les vieillards, que cette terreur inouïe qu'ils ont de la folie, nous hésiterions à croire et ù raconter à nos lecteurs, comme une chose vraisemblable, le dénoùment subit de cette scène, qui semblait devoir amener une lutte désespérés.
Mais nous avons vu en ce genre des choses si étranges, que l'etTroi et la soumission de mademoiselle de Prosny nous paraissent les plus simples du monde. En général, l'homme, lorsqu'il sent ses facultés s'amoindrir et disparaître, s'inquiète, s'agite et s'irrite à la moindre chose qui peut l'avertir d'un malheur dont il a cependant la conscience.
Ainsi je connais un homme, supérieur par son esprit et ses connaissances, dont la mémoire s'est complètement perdue. Il le sent, il s'en aperçoit, et lorsque cela lui arrive, il tombe dans des tristesses qui ont fait craindre souvent qu'il ne se punit par le suicide de l'affaiblissement (le ses facultés. Eh bien! si quelqu'un avait l'inhumanilé de dire à cet homme qu'il est fou, ou de le nieur.cer de le dire publiquement, il est cerlain pour tous ses amis qu'on ie tuerait ou qu'on le rendrait véritablement fou.
Mademoiselle de Prosny, en proie à celte horrible terreur, faisait pillé à M. Simon, et il allait sans doute s'inlerposer entre AI. Fumetière et elle, lorsque Radinot lui dit tout bas :
— Laissez donc l'aire... il la tient... Mais si elle tenait mademoiselle Sabine, elle la hacherait comme chair à pàlé.
Radinot avait raison. M. Simon détourna les yeux.
— ^'ous avez sur vous ces quatre-vingt mille francs ? dit l'usurier à mademoiselle de Prosny.
L'avarice de la vieille se réveilla et surmonta un moment son effroi.
— ^'ous ne voulez pas me les prendre? dit-elle en se reculant.
— Qu'en pense monsieur Simon? dit .M. Fumelière.
— Qu'elle les garde, lil M- Simon avec dégoût.
— C'est bien, vous allez nous donner un reçu, reprit Fumelière.
— Ah! fit mademoiselle de Prosny, si ce n'est que ça...
— • Avez-vous apporté les papiers qui étahlisseni voire créance?
— Oui.
— Donnez-les-moi.
Fumelière les prit et les parcourut, puis, prenant une feuille do papier timbré, il libella l'acte suivant :
« Je reconnais avoir reçu de mon neveu, M. Silvestre de Prosnv. h somme de quatre-vingt mille francs, moyennant laquelle somme, je déclare :
» i" Le tenir quitte de toutes délies à mon égard, telles qu'elles peuvent résulter de eom|)tes antérieuremenl ;inctés entre nous, à quelque époque el pour quelque motif que ce .soii.
» Moyeiinanl celte somme, je déclare :
» 2° Lui céder et Iransporler tous les droits (pie je puis avoir contre mademoiselle Sabine Durand, m'inlerdisant foi'meilement toute répclition d'aucune espèce qu'elle soit envers laùiie demoiselle Sabine Durand, etc., etc.»
Quand l'acte fut rédigé, M. Fumetière le lut ii M. Simon, et après celle lecture il le présenta à la vieille. Mais les noms de Sabine el de Silvestre avaient réveillé en elle la haine que la lerrcur avait un moment dominée.
— Non... non, s'écria-t-elle, je ne signerai pas cela... non... qu'on m'arrête comme voleuse... j'aime mieux ça... Eh bien! je dirai...
Mademoiselle de Prosny recommença ses menaces, et elle les oui continuées encore longlemps, si l'usurier n'eût crié à Radinot :
— Va chercher un fiacre pour mener mademoiselle ù la Salpêtrière. La crainle qu'inspirait la pensée d'une prison de fous à mademoiselle de Prosny était si foudroyante, qu'elle tomba à genoux en s'écriant :
— Ah ! par grôce... ne le faites pas...
— Signez donc, lui dit Fumetière.
Elle se leva comme un enfant craintif, elle prit l.i plume el die ne trouva qu'un mot à dire à M. Simon :
— Il n'y a pas la que je suis folle, n'est-ce pas? M. Simon lui jura que non.
Mademoiselle de Prosny signa.
Une heure après, M. Fumelière avait nçn les trente mille francs, promis en échange de l'acle signé par mademoiselle de Prosnv, qui était réinlégrée dans son appartement, .sous la garde spéciale dii concierge qui ne devait pas lui permeltie de quitter la maison.
Hélait alors neuf heures du soir. M. Simon rentra chez lui.
Nous verrons ce qui résulta, le lendemain, do celle première victoire.