XV
Ainsi donc les ennuis, les chagrins, les malheurs que sembl.iit devoir appeler sur Sabine la vengeance de mademoiselle de Prosny claient complètement écartés; il n'y avait plus de dangers de ce cùlé.
Nous avons dit comment avait commencé pour Silvestre celte journée du 1" janvier 1S44.
Après son entrevue avec M. de Rellestar, le médecin était arrivé; l'agitation que celle enlrevue avait causée à de Prosny alarma le docleur, qui ordonna immédiatement le repos le plus absolu.
Le malade se soumit d'autant plus volontiers à celle prcsciipiion, qu'il voulait reprendre loule sa iranquillilé et toule sa force pour là rencontre qu'il devait avoir avec le marquis. C'est précisément la résolution inflexible qu'il avait prise d'en finir avec cet homme qui lui ilonnait la patience d'attendre le moment où il n'aurait à subir ni sa raillerie ni sa dédaigneuse pitié.
Durant celle journée, madame Simon était venue assez souvent près de de Prosny; mais, d'une part, le jeune clerc n'avait laissé échapper aucun mot qui put faire la moindre allusion à l'étrange confidence que lui avait. faite M. de Rellestar; de l'autre, madame Simon évita de lui parler de la scène de la veille, ne prononça pas une seule fois le nom de Sabine et se conten'a seulement d'apprendre à Silvestre que s'il ne voyait pas M. Simon, c'est qu'il était sorti pour arranger les affaires dont il se réservait de lui parler seul.
C'est que les ordres de l'avoué avaient été formels à ce sujet; c'est qu'il n'avait pas voulu qu'un mot imprudent de sa femme ou de sapupi!le pût faire deviner ses intentions, jusqu'au riioment où il serait assuré de pouvoir les réaliser.
Lorsqu'il rentra chez lui, le but qu'il s'était proposé lui sembbiii alleint, et il fut ravi d'apprendre que Silvestre était devenu tout à fait calme. Il se rendit auprès de lui ; et sans entrer dans aucune explicatiou il lui raconta qu'il avait retrouvé mademoiselle de Prosny, et que l'affaire des quatre-vingt mille francs était arrangée d'une manière convenable pour tout le monde, cl dont ii lui rendrait un compte exact lorsqu'il serait plus en état d'entendre une conversation qui devait lui être nécessairement fatigante.
Malgré l'assurance que lui avait donnée sa femme du silence qu'elle avait gardé envers Silveslre, l'avoué fut assez surpris de la manière dont de Prosny accueillit ses explications.
En effet, il accepta tout ce qui lui fut dil, sans s'inquiéler des moyen.s par lesquels on était arrivé à un arrangement convenable, sans demander quel était cet arrangement.
AU joun i.ii' jorii.
La pensée de de Prosnv semblait èlie .lilleurs qu'à ce que lui disait M. Simon- quelque chose de nouveau, de plus puissant que lous les intcrèts passés de sa vie, semblait le préoccuper. Telle eût pu être l'espérance de sa piocliainc uniou avec Sabine, et c'est ce qui fit croi.c un moment à l'avoué que sa femme n'avait pas été aussi discrète qu elle s'en vantail. ' , . , , , , •
.Mais M. Simon ayant déclaré que l'état de faiblesse du malade lui inlerdisait un trop long eniretieu sur des inlérêls graves et présents, ne crut pas devoir laite de questions, et Siheslre demeura bientôt seul.
Je ne veux point dire ici tout ce qui se passa dans le cœur de biivestre durant la journée ipii venait de se passer et la nuit qui la suivit. Il vécut tout te temps dans une sorte de joie désespérée. La pensée de l'amour de Sabine lui avait pénétré le cœur. Il s'y comphiisait comme dans un rêve enivrant qu'on sent ne pas être la vérité, et dont cependant on ne veut pas s'éveiller, parce qu'on sait que le réveil sera desolanl.
Pour Silveslre, ce réveil était, pour ainsi dire, sa rencontre avec M. de Bellestar, et il voulait aller jusque-là avec le doute, sinon avec l'espoir qui lui berçait le cœur.
S'il devait mourir dans cette rencontre, il lui semblait qu'il mourrait comme un homme à qui une riante ivresse fait apparaître de charmants fantômes, et qui tombe environné d'éclatantes lumières, de suaves parfums, de douces harmonies : cette ivresse, il la sentait sans y croire, et il la voulait garder quoiqu'il n'y cnU pas. Il avait peur de sa raison, de celle des autres, de lu vérité.
Si c'était M. de Bellestar qui devait succomber dans la lutte, de l'rosny ne doutait pas qu'il ne lui fût dit que les paroles du marquis étaient un mensonge, et c'était là surtout le réveil qu'il redoutait.
11 aimait mieux voir ce beau rêve se perdre dans le sommeil et dans la mort que de le sentir disparaître dans le réveil et dans la vie. Ainsi passa-t-il toute celte journée et toute cette nuit. Quant à la nuit de Sabine, pourquoi vous la dirais-je? Toute une nuit de joyeuse espérance, toute une nuit de bel avenir sans remords, toute une nuit de chaste amour approuvé par des cœurs honnêtes, encouragé par des gens qui savent aimer.
Que deviendront ces espérances? qu'arrivera-t-il de cet avenir? A l'heure où j'écris, je l'ignore absolument; mais ces espérances et cet avenir diis,sent-ils se réaliser, Sabine devra compter ces moments parmi les plus heureux de ceux que le ciel lui accordera.
Le bonheur qu'on donne ou que l'on reçoit est toujours au-dessous de celui qu'on a rêvé, parce que le bonheur est de ce monde, et que l'espérance est du ciel. Ce n'est point par ce qu'il éprouve, mais par ce qu'il espère que l'homme se rattache à Dieu.
Ainsi, me direz-vous, M. Simon a donc appris à Sabine qu'il approuvait son amour et qu'il voulait son mariage avec de Prosny ?
Oui, vraiment, il lui a dit tout cela, mais avec de graves raisons, mais en lui expliquant comme tpioi elle trouverait dans celte uniou le repos et la considération de sa vie; conMuent le partage de sa fortune avec celui que cette fortune avait fait pauvre était la seule restitutior, qu'elle piH faire, la seule qu'il pilt accepter; comment elle renconlrerait en lui un homme propre à faire taire tous les remords qui pourraient encore s'élever en elle.
M. Simon enlin avait plaidé admirablement toutes les bonnes raisons de ce mariage ; mais Sabine en avait dans le cœur une bien meilleure- nous n'avons pas besoin dwla dire. Or, indépendamment de tout ce que M. Simon avait dit à Sabine pour la persuader, il lui avait imposé une singulière obligation, et cette obligation, c'était...
Mais nous voilà arrivés au lendemain ; venez avec moi, cachez-vous derrière ce paraveut, prêtez attentivement l'oreille, regardez en cachette, et vous saurez tout.
xvn
3 janvier 184i.
onc hier malin Silvestre avait pu se lever, il était assis dans la chambre de M. Si'iion, toujours heureux, parce qu'il rêvait toujours.
L'avoué était venu lui dire un bonjour amical, cl avait remis ses explications à une heure plus avancée de la journée.
Puis madame Simon était venue s'asseoir à côté du malade, et s'était doucement entretenue avec lui de choses indifl'ereutes, dites avec une grâce pleine d'amitié.
Puis enfin Sabine était entrée.
t'Ue était belle à faire croire qu'on ne l'avait jamais vue. Une douce
pâleur attcnuail la grave pureté de ce visage sévère. Une timide langueur voilait l'éclat de son fier regard; et lorsqu'elle parla, l'.-m. tioii de sa voix troubla Silvestre du trouble qu'elle éprouvait elle même.
Cependant c'est à peine si elle lui demanda des nouvelles de sa santé. Elle prit place près de sa tutrice, et là, les yeux b.iisses, le cœur agité, elle sembla se recueillir pour une épreuve soleuneile.
Silvestre la considérait avec un éionneinenl craintif; sans qu'il pilt prévoir de quoi il s'agissait, il pressentait, qu'il y avait un événement immense pour lui dans l'entrée de cette jeune fille.
Mais il fut encore bien plus surpris lorsqu'un domestique ^illt avertir madame Simon que son mari la demandait, et que Sabine, profondément émue, ayant vivement saisi la main de sa tutrice pour la retenir, il vil celle-ci lui faire signe de rester en disant t — Je serai bientôt de retour.
Sabine et Silveslre demeurèrent seuls.
M. Simon avait donc voulu que mademoi.selle Durand et de Prosnv eussent une explication ensemble.
Si Sabine avait à rougir de son passé, si Silvestre avait à abandonner quelque chose de -la dignité de ses souvenirs, il avait voulu que celle double humiliation reslût entre ceux qui devaient tout se pardonner et se demander muluellement pardon.
Cependant Sabine, qui avait accepte cette entrevue avec joie, et qui s'y étail préparée avec l'enthousiasme d'un cœur qui porte en soi l'assurance du succès, Sabine était demeurée auprès de Silvestre, hésitant et se taisant.
Pour un homme qui a éprouvé les passions et les a vues s'agiter devant lui, que Sabine eût été charmante ainsi, tremblante, imiuiéte, soumise, cherchant à dominer l'heureux effroi, la timidilé inconnue qui s'était emparée d'elle ! Mais Silvestre ne pouvait la voir ainsi.
Il la sentait souffrir, il la voyait embarrassée, il s'imaginait qu'elle venait obéir à un ordre de son tuleur, et il en voulait à .M. Simon d'avoir sans doute forcé sa pupille à des excuses envers lui; mais il n'avait pas plus de courage qu'elle pour commencer l'entretien : ce fui Sabine qui fut la plus forte.
— Vous êtes tout à fait bien, n'est-ce pas, monsieur? lui dit-elle. Oui. mademoiselle, lui dit Silveslre... et je vous remercie de l'iu-
lérêt qui vous a conduite ici...
— Monsieur de Prosny, reprit Sabine en jetant en avant une phrase qui devait engager l'explication et la forcer elle-même à parler, je suis venue pour vous dire bien des choses.
— A moi ? dit Silvestre, à moi ?
Sabine le regarda, et le vil si ému qu'elle prit courage.
— A vous, monsieur, lui dit-elle en souriant tristement.
Llle retrouva les premiers mots du tbèine qu'elle s'était fait et continua d'un ton humble et soumis :
£[ (l'abord j'ai à vous demander pardon d'une chose... dont
l'iniention était bonne... qui vous a blessé cependant... j'ai eu tort...
et...
L'idée qu'avait eue Silvestre relalivemenl à des excuses imposées à mademoiselle Durand par son luleur était jusliQée par ces paroles.
Il s'empressa d'interrompre Sabine et lui dit;
— Ne parlons plus de cela, mademoiselle, et si quelqu'un doit demander pardon à l'antre, c'est moi qui dois vous prier à genoux d'oublier que je vous ai fait un crime de la plus noble action, que j'ai meurtri la main qui me venait en aide... c'est moi qui ai eu tort... n'eu parlons plus...
Tous deux gardèrent le silence, et il semblait que l'entretien ne dut pas aller plus loin.
Sabine se hasarda encore à regarder Silvestre : il avait la lôle penchée, il respirait péniblement et semblait avoir peine à ne pas crier.
— ' Mais vous souffrez encore... lui dit Sabine.
— Oh ! s'écria-l-il avec désespoir, ce n'est pas de cela que Je souffre.
Sabine savait qu'elle était aimée; elle avait entendu l'aveu de cet amour dans le délire de Silveslre; elle l'entemlil encore dans ce cri douloureux.
— Mais de ((uoi souflrez-vous donc? lui dit-elle avec un accent heureux par avance de la réponse qu'elle espérait.
Comme si le son de la voix de Sabine venait de faire résonner eu lui les paroles de M. de Bellestar qui lui avail dit (pie Sabine laimail, Silvestre tressaillit, il regarda Sabine, et, à l'aspect de ce visage si doucement suppliant et qui paraissait lui dire : « Conliez-moi donc votre cœur, » il se pencha vers elle eu lui disant :
— De quoi je souffre ! vous voulez savoir de ipioi je souffre î
Les cœurs qui ont beaucoup souffert ont peur du bonheur. Alors
AU JOUR Li; JOLR.
même qu'il leur Iciid les bras, ils hésileiU à s'y jeter; ils comprennent si bien le déscspair d'une fausse espérance.
Ainsi l'instant hien court qu'il fallut à Silveslre pour prononcer quelques mois suffit pour lui inspirer la crainte de s'être lrû»q)é et d'avoir été trompé. Toute la joie, tout le ti'ans|)ort qui rayonnait sur son visage s'éteignit rapidement, et il repritense reculant lentement :
— Je souffre d'une douleur... que vous ne devez pas connaître... d'une douleur... qui... vous est étrangère.
Sabine sentit encore l'amour de Silvestre dans cet effroi qu'il éprouvait, et, plus forte et plus encouragée par celte crainte qu'elle ne l'eût été de sa propre force et de son propre courage, elle lui dit résolument :
— Non , monsieur, non, vous n'avez point de douleur qui me soit étrangère.
Silvestre sembla si interdit, si éperdu, que Sabine osa encore davantage.
— Et peut-être suis-je ici pour consoler toutes vos douleurs. Silvestre était dans un trouble qui l'empêchait de croire à ce qu'il
voyait, à ce qu'il entendait; car il voyait ce cœur qui se jetait à lui, il l'entendait appeler le sien; mais cette funeste défiance du mallieur
I qui flétrit tout, se jetait aussitôt entre lui et cette céleste apparition, et la lui montrait comme une pitié qui voulait â tout prU se faire accepter.
j Celte pensée,él la repoussait à son tour, comme il avait repoussé
i l'espérance à laquelle il n'osait croire, et il restait tremblant, agité,
I incertain.
"■ Enfin il essaya de s'arracher à ce pénible état en disant :
— Je n'ai point de douleurs que vous puissiez consoler... Soyez heureuse, vous; c'est tout mon désir... Croyez... oh 1 croyez... que c'est le vœu le plus ardent de moi) cœur... Quant à moi... je ne me plains de rien...
Sabine lui tendit la main, et lui dit les-larmes aux yeux :
— Oli ! parlez-moi donc...
Silveslre prit celte main, et s'écria :
— Oh ! je sais que vous êtes bonne, et sainte et généreuse ! et je voudrais pouvoir vous le dire comme je le sens; mais...
Il s'arrêta, et reculant encore une fois devant l'espoir qui s'offrait à lui, il rejirit :
— Mais non, ce n'est pas possible, cela ne se peut pas... Oh ! je vous en prie, dites-moi, dites-moi ce que vous êtes venue faire ici... Vous voyez bien que je ne vous comprends pas, que je n'ose pas vous comprendre... Ayez pitié de moi.
— Eh bien ! lui dit Sabine, si vous, qui vous croyez si malheureux, si à plaindre, vous pouviez pour moi ce que personne ne peut au monde.
— Moi!... fit Silvestre.
Sabine baissa les yeux devant le regard ardent de Silvestre.
— Oui, conlinua-t-elle, je viens â vous, pjrce que... mais comment puis-je vous dire cela... vous savez que je souffre... n'est-ce pas que vous le savez?... n'est-ce pas que vous comprenez qu'il y a des choses dont je suis honteuse, que ce qu'on m'envie est pour moi un malheur, un remords?
— .\h! vous n'avez rien à vous reprocher, dit Silvestre, rien, je vous le jure.
— Merci ! c'est bien à vous de me dire cela, reprit Sabine tremblante... Mais mon tuteur avait pensé que je devais, moi, réparer le nul dont je ne suis pas coupable.
— Encore ! dit Silvestre en pâlissant et toujours préoccupé de la pensée d'une restitution flétrissante... n'est-ce pas assez?
— Oh! c'est mal, lui dit Sabine ; je vous ai demandé pardon d'une injure, ce n'est pas pour la recommencer... Non, mon tuteur pensait qu'il est un litre auquel on ne refuse rien... que ce qui devient le bien commun... n'est pas un don...
Sabine s'arrêta oppressée, la tête basse et ne pouvant plus parler. Silvestre la regardait, épouvanté de ce qu'il sentait.
Sabine attendait un mot... qui ne vint pus, et reprit en se détournant pour cacher ses larmes :
— Si vous ne me comprenez pas, je n'ai plus rien à vous dire. Silvestre l'avait comprise, il devinait bien que celte jeune fille venait,
chose inouïe, lui offrir sa main el sa fortune. Mais le doute, le doute odieux, lui montrait ce bonheur du ciel comme un sacrifice; il ne croyait pas encore à l'amour qui priait devant lui. •
— Oh ! reprit-il tristement, je vous comprends; oui, je sais ce que vous voulez me dire... Oh! je vous le disais bien que vous êtes noble el bonne, que vous êtes généreuse et grande... ah ! c'est une vertu
qui n'a rien de comparable au monde; mais c'est trop... c'est trop... Non, le malheur n'est pas un droit à un pareil sacrifice, vous ne l'accomplirez pas...* vous ne le devez pas; je serais un misérable de l'accepter...
— .Mais pourquoi donc?
— Pourquoi ?... dit Silvestre. Il prit la main de Sabine et lui dit : — Oli ! c'est que ce n'est pas cela que je voudrais de vous. C'est que... moi qui suis pauvre, je vous voudrais pauvre... Je voudrais... Ah! comprenez-moi bien et ne vous offensez pas. Seriez-vous ici, ditesmoi, si jamais votre père n'avait rencontré le mien?
Sabine regarda Silvestre en face, et lui répondit d'une voix entrecoupée :
— Je ne sais pas... Je ne puis vous dire s'il en serait ainsi... Mais ce que je puis vous affirmer, Silvestre, c'est que j'y suis de ma volonté, c'est que j'y suis parce que mon cœur m'a dit d'y venir... .Mais vous voyez bien pourquoi j'y suis.
Silvestre se leva et parcourut la chambre dans une agitation extrême.
— Est-ce de l'amour ? se disâit-il, est-ce une pitié exaltée qui la trompe elle-même ? Ce marquis m'a dit qu'elle m'aimait; mais peutêtre parce qu'elle aura souffert devant lui de ma misère, il aura été jaloux, il lui aura reproché sa commisération comme une tendresse coupable, et elle-même alors aura donné un nom qui n'est jias vrai à la pitié qu'elle a de moi. Oh ! la devoir â celle erreur, ce sérail affreux!...' Jamais!... jamais!... Et n'avait-elle pas accepté les hommages et la main de ce marquis de Bellestar?... C'est envers lui qu'elle était véritablement dans la liberté de son cœur... Oh! non, non ! je n'abuserai pas de cette générosité qui l'égaré... Je mériterai d'êlre aimé d'elle en la refusant...
— Mademoiselle, lui dit-il après ces rapides réflexions et avec l'accent d'un homme qui se déchire le cœur, je vous respecte, je vous admire; Dieu vous a donné tout ce qui est vénérable comme tout ce qui est charmant ; il vous donnera aussi le bonheur... le bonheur comme vous le méritez... Ce bonheur, je veux, moi, y contribuer; je veux que vous y marchiez sans crainte, sans remords, sans retour désespéré vers le passé... Je le veux, et pour cela je ferai (Silveslre suffoquait), je ferai, reprit-il en domptant son émotion, je ferai une chose qui me tord le cœur, qui me brise... mais enfin je la ferai...
— Qu'est-ce donc? dit Sabine effrayée.
— J'accepterai vos bienfaits, dit Silveslre : je prendrai, ajouta-t-il en baissant les yeux, je prendrai comroe créancier, ce que vous ne saviez comment me rendre... et ce que vous me rendiez en vous sacrifiant... et alors vous oserez être heureuse... alors...
— Que dites-vous? s'écria Sabine.
— Ah! croyez-moi, reprit Silvestre, je fais pour vous ce que je croyais impossible de faire.
Sabine était anéantie ; elle comprenait bien que Silvestre n'osait croire à son amour, elle se sentait impuissante ù le lui persuader. Elle essaya cependant encore par un derniir mot :
— Vous savez, lui dit-elle, que j'^i rompu ce matin mon mariage avec M. de Belleslar?
— Oh! merci... merci pour vousl s'écria Silvestre; car c'eût été le malheur de, votre vie entière. Cet homme ne voyait de vous que votre esprit brillant, que votre vertu sévère. Il n'avait rien compris de votre cœur, rien de ce qui le fait bon et indulgent, rien de ce qui le fait fier el généreux, rien de ce qui fait que vous semez le bonheur autour de vous, rien de ce charme qui pénètre et qui ravit, rien de ce qui fait que sous l'empire de votre présence on croit à la bonté de Dieu, et qu'on voudrait croire au bonheur, si on n'était marqué pour souffrir. Oh! ne l'épousez pas! reprit Silvestre en élevant la voix. C'est bien, el maintenanl... je suis libre.
Sabine avait écouté Silveslre dans un ravissement avide. Enfln son cœur éclatait, sa passion parlait; elle lui dit :
— Oui! je suis libre aussi.
Mais elle n'avait pas compris le sens de ce mot dans la bouche de Silveslre.
Ce mot : « Je suis libre ! » voulait dire :
— Maintenant je puis aller à la rencontre de cet homme, et j'irai sans crainte à la mort qu'il peut me donner, car il n'aura pas le trésor que j'aurai perdu ; si c'est moi qui le tue. je ne craindrai pas alors qu'on puisse m'accuser d'avoir arraché une chance de bonheur à la vie de cet ange.
Telle était la pensée de Silveslre lorsque Sabine, lui tendant la main, lui dit :
— Je suis libre aussi f
se
AU JOUH LE JOUR
A ce momont, elle élaitsi radieuse, si siippl'anle à la fois... elle se jetait à cet liornme avec une innocence si ardenle et un amour si Iranc et si ouvert, que Silveslre crut enfin qu'elje i'aimaii... qu elle l'aimait un peu; el, ii celle pensée, il se senlil pâlir cl trembler.
— Olil se (lit-il, si je venais à mourir... à mourir aimé d'elle 1...
Il fut pris d'une affreuse faiblesse, il se sentit lâche, il eut peur du combat qui l'atlendaii, et, après s'être débattu un moment sous cette affreuse lorture, il se releva en s'écriant :
— Non... non... c'est impossible... taisez-vous... ayezpiiieîlemoi... non, non, vous ne m'aimez lias... ce n'est pas vrai... et puis, vous ne savei pas...
Il cherchait des raisons pour la repousser, el lui jeta |iele-mele tout ce qui se présenta à son esprit :
— Non, que dirat-on? M. de Prosny et mademoiselle Durand... ce serait affreux... on vous calomnierait, on m'accuserait... ce serait un malheur... un malheur irréparable.
Il se prit à pleurer...
el il s'écria :
— Sabine, je suis né . pour souffrir, moi...
soyezheureuse!...etsil vous faut ma vie... elle est à vous... mais...
Sabine, confuse, avait baissé les yeux ; une pâleur morielie , avait succédé à l'animation de ses traits.
Elle comprimait une horrible douleur.
Silveslre s'en aperçut, et, tombant à ses pieds, il lui dit :
— Mais qu'avezvous, mon Dieu !... Je vous ai offensée ; je vous ai fait du mal. Ah 1 parlez , que voulezvous? Je vous aime comme un insensé !
Parlez, mon Dieu 1 que puisje faire?
— Rien, monsieur, lui dit froidement Sabine, rien. A votre tour, je vous ai compris.
Elle se leva ; il voulut la, retenir. Elle retira sa main avec un geste glacé et s'éloigna.
— Ah! mon Dieu, se dit Silvestre, qu'eslce donc que j'ai faiti'
Et il resta anéanti, brisé, incapable de se rendre compte de tout ce qui venait de se passer.
Quant à Sabine, elle courut dans son appartement. Madame Simon l'y attendait.
En la voyant arriver pâle, bouleversée, sa tulrice courut ;"i elle :
— Qu'y al-il donc? s'écria-t-clle.
— Oh ! quelle honte 1 dit Sabine, les dents serrées et le regard fixe.
— Il ne t'aimait pas?
— Il m'aime! s'écria Sabine avec un affreux déchirement; mais il refuse. M. de Prosny ne peut s'abaisser à épouser mademoiselle Durand !
— Il ne l'a pas dit cela!
— II me l'a dit, repartit Sabine avec une amère fierté.
— Mais...
— N'en parlons |)lus, reprit Sabine; n'en parlons jamais... je vous en prie. C'est ;issez d'un coup pareil pour en mourir.
Madame Simon fut si épouvauti'c de l'arccni dont Sabine prononça ces dernières paroles , qu'elle n'insista point; mais elle ne voulut pas la laisser seule dans ce premier moment, et elles demeurcreiit ensemble sans parler, mais pleurant loiiles deux.
xvni
Sabine centra, toujours appuyée sur le bras de son médecin. — Page C
Le coup qui avait frappé Silvestre, à la révélation du vol fail por sa tante, avait été foudrovaul.
Il l'avait laissé sur le soi, anéanti el mourant ; mais, précisément a . cause de sa violence, le ressentiment de sa douleur s'était peu à pai affaibli, et, comme nous l'avons dit, il s'était perdu dans celte espèce (le rêverie douce cl triste qui avait précédé l'entretien de Prosny avec mademoiselle Durand.
Le coup qui trappi Sabine à la fin de cet entretien ne lui arriva pas au cœur avec la même force ; mais, au lieu de s'affaiblir, la douleur qu'elle en éprouva s'accrut par la réflexion. Elle croyait au mépris de
de Prosny, au mépris de de Prosny qui l'aimait.
Dans celle hypothèse, ce n'était pas seulement la perle de ce cœur, qu'elle estimait si haut, qui désespérait Sabine ; c'était le mépris du monde entier, venant à la suite de celui de Silveslre ; car si celui-là, qui avait à la fois tant de fierté et lie re^gnaiion, el tant d'indulgence et tant d'amour; si celui-là, disons -nous, ne se trouvait pas la force d'oublier le fatal hérilage qu'elle avait reçu de sa famille, qui donc l'oublierait? quelques hommes sans principes et sans dignité, quelques âmes cupides , quelques ambitieux , qyi voudraient se faire de sa fortune un appui pour arriver au but de I uir ambition ; mais dans tout cela elle ne trouvait pas un cœur auquel elle eût voulu donner sa vie; et telle était l'étrange exaltalion de celle douleur, qu'au lieu de savoir gré à Jl. do Rellesiar d'avoir dédaigne toutes ces vaines récriminations, elle le trouvait misérable el lâche de ne pas s'être arrêté (levant la crainte du b'âme, dont le monde l'eat puni pour avoir osé épouser la fille du voleur Durand.
Nous avons dit comment Sabine et madame Simon étaient demeurées ensemble, pleuiMiit silencieusemeni à côté l'une de l'autre.
M. Simon les surprit ainsi . el , au ivgud qu'il jeta sur elles, il était facile de reconnaître qu'il s'attendait a nu événement fâcheux; en etïet, il s'écria, dès qu'il les eut consiucrces un moment : . . , t ■
— Allons ! il y a encore un malheur d'arrivé, j en suis sûr. Je viens d'entrer chez moi, et j'ai appris que Silvestre avait quitté notre maison sans dire où il allait; el maintenant voilà que je vous trouve tout en larmes : qu'esl-il donc arrivé'?
Madame Simon ne savait de l'entretien de Sabine et de Silvestre que les quelques paroles que lui avait dites sa pupille; elle s'approcha de son mari et lui dit tout bas : — Il parait qu'il lui a avoue sou amour, mais elle prétend qu'il a refusé sa main.
Le premier mol de M. Simon fut le même que celui de sa femme :
— C'est impossible ! s'écria-t-il.
Sibine releva lentement les veux sur .son luleur; l'amertume d^i sourire qui parut sur ses Ii'vres fut uuephis éloquente réponse que toutes les paroles qu'elle eût pu dire.
AU JOUR LE mm.
Devant Celle expression désespérée, iM. Simon n'eut pas le courage lie chercher de ces mois vides de cœur et de sens, vains palliatifs qui lie font qu'irriter le mal qu'ils essayent de calmer.
Il ne répondit ni à sa femme ni" à Sabine; il murmura seulement ces mots : — Mais je me suis donc trompé! mais il n'y a donc ni honneur ni grandeur dans cet homme! ce serait donc aussi un misérable!
Sabine ne sembla pas avoir entendu, et peut-élre esi-il vrai que, tout entière à sa préoccupation, elle n'eniendit pas ces réflexions de son tuteur.
Qnant à madame Simon, quoiqu'elle ne crilt pas Silveslre aussi coupable qu'il le paraissait aux yeux de son mari, quoiqu'elle supposât qu'il y avait eu entre de'Prosny et Sabine un de ces tristes malentendus qui gâtent souvent l'existence plus ciuellement que les plus fâcheux événements, elle n'osa point défendre l'homme qui avait fait tant de mal, et elle ne pensa pas à retenir son mari lorsqu'il sortit en disant :
— Cela ne peut finir :;insi : j'aurai satisfac- •ion de cette affaire.
Celte journée s'acheva sans que madame Simon put obtenir aucune explication de Sabine.
Cependant la bonne et ciiarmanle femme trouva pour sa pupille de ces mots qui entrent dans le coeur jusqu'aux larmes, et qui ouvrent une voie à la douleur qui y fermente et qui nienace de le briser. Mais la douleur de Sabine semblait aride comme ses yeux, sèche et brûlante comme son corps, que la fièvre dévorait sans l'agiter.
Madame Simon exigea cependant que sa pupille prit le lit, et celle-ci fit ce qu'on voulait avec cetleobéissance résolue et implacable qui abandonne tout son être à la volonté d'autrui , moins un endroit où rien ne peut arriver.
Cependant que faisait M. Simon? que devenait Silveslre ? je le saurai demain, el demain je vous le dirai.
s janvier 1844.
Je viens de déchirer la lettre que je vous ai écrite hier,etoii je vous rendais compte de ce
qui s'élait passé dans la journée du 3 ; elle se bornait à vous apprendre que Sabine était malade d'une façon assez inquiétante pour que madame Simon fût dans le plus vif désespoir^ et que M. Simon fut dans la plus violente colère.
Je vous disais aussi, fort en détail, toutes les allées et venues inu- Ines de notre avoué pour retrouver Silvestre, qui n'avait fait que paraître un moment chez su tante, ^ qui il n'avait |inint dit où il s'était retiré.
J'ai supprimé cette lettre, parce que celles qui viennent de m'èire confiées à l'instant même vous expliqueront beaucoup mieux que je ne l'avais fait ce qui était arrivé dans cette journée.