XIX. — CORRESPONDANCE
Lettre de M. de BcUestar à M. Simon.
, 4 janvier I84i.
Jtonsiair, je m'empresse de répondre comme je le dois à la lettre
Silvestre se jeta à genoux devant Sabine. — page f4
par laquelle vous m'annoncez que mademoiselle Durand renonce à l'honneur de mon alliance.
J'em|)loie les mots dont vous vous êtes servi, monsieur, pour vous prouver avec (juel soin j'ai lu votre lettre, avec quel scrupule j'en ai pesé toutes les expressions. Vous me dites, n'est-il pas vrai, monsieur, que la scène qui s'est passée chez vous le i"^' janvier a réveillé dans le cœur de mademoiselle Durand des souvenirs que vous croviez effacés ? '
Vous me dites encore qu'appelée, par son mariage avec moi, j"! entrer dans un monde qui s'enquiert non-seulement "de l'ancienneté de l'origine de ceux qui s'y présentent, mais encore de l'honneur de la famille de laquelle ils sortent; vous me dites, n'est-il pas vrai,
monsieur, qu'elle a craint de se voir en butte ù des recherches, à des récriminations contre lesquelles je la protégerais sans doute de tout mon pouvoir, mais qui n'en arriveraient pas moins jusqu'à elle , qui rendraient son existence d'autant plus malheureuse qu'elle serait plus éclatante, et qui pourraient m'amener moimême à me repentir d'avoir, cédé à mon amour et d'avoir écouté ma générosité en épousant mademoiselle Durand ?
C'est là votre lettre, n'est-ce pas, monsieur?
et certes il était impossible, dans la position où vous étiez, d'en écrire une qui enveloppât de précautions plus flatteuses pour moi el de motifs plus dignes pour votre pupille le refus qu'elle m'adresse et que je reçois.
Dans cette lettre , monsieur, il y a une habileté à laquelle je dois rendre hommage ; seulement je ne sais si c'est il la vôtre ou à celle de mademoiselle Durand que je dois l'adresser : je ne veux point préjuger celte question , et je vous l'envoie à décider, tout en reconnaissant humblement combien je suis incapable de lutter de ruse et de fausses protestations avec celui qui a si habilement arrangé la petite comédiii dont il arrive cependant que je ne suis pas la dupe.
..... -. . j . . I' a *^a"u lin hasard
bien inouï pour me faire découvrir le secret de ce refus- et certes je l'avoue encore bien humblement, jamais je ne l'eusse soupçonné' si je n en avais été averti. '
Je suis malheureusement de cette race dont on a dit avec tant do venté qu'elle n'avait rien apiiris et rien oublié. Oui , monsieur il le faut reconnaître, nous n'avons appris ni les passions sordides de notre époque, ni les petites intrigues d'un monde qui a voulu prendre la place du notre ; nous n'avons appris ni à mentir ni à nier nos sentiments pour quelque intérêt que ce fût, ni à jouer la délicatesse pour cacher les emportements d'une triste passion.
Nous n'avons rien oublié non plus, monsieur, ni la lovauté dans les actions comme dans les paroles, ni le respect pour les serments reçus comme pour les promesses faites; nous n'avons pas oublie surtout le dédain que nous devons à des injures trop grossières pour nous atteindre.
\o\\k ce que nous sommes , monsieur, et voilà ce qui fait quo
V^a^ïVkQVS'* .
AU JOUR I.K JOl R.
j'eusse accuoiili pcul-Êîrc vos excuses dnns le sens qu'il vous a plu de lc»r donner, si je ne savais, à n'.n pouvoir douler. que le mo f de celle rui»ture est tout autre que celui que vous dues, soil que vuus le connaissiez, soit qu'on vous ail trompe, comme on a essaye de me
'Tou"me comprendrez complélrment, monsieur , lorsque vous aurez h, la Uiire suivante qui m'a été remise par la personne qui 1 a reçue. Celle D-rsonncest mademoiselle Amélie de S...; je ne crains pas de la nommer, car elle portera bientôt le nom d'un homme qui la proteaen contre toute récrimination, comme il aura bientùl puui l injure qui lui a été faite, de si bas qu'elle soit partie.
]'di l'honneur d'être, etc.
Marquis de BiiiLESTAu.
Lettre de Sabine à mademoiselle de S... incluse dam la précédente.
mon bonheur, et que j'en faisais le sien , et j'ai peur de me iron.per moi-même.
Viens donc, viens me voir. Je le parlerai de moi, lu me parleras de lui, et iieul-èlrc me comprendrai-je enOn...
N'oublie pas, n'oublie pas, surtout, que je suis menacée d'épouser M. de Bellestar... A toi ce qui me reste cie mou ca'ur.
Sabine.
Indépendamment de la lettre du marquis, qui renfermait celle de Sabine et qui fut remise à notre avoué dans la soirée d'hier, M. Simon reçut là lettre suivante de de Prosny, qui, de même que celle du marquis, est assez explicite pour nous dir-penser de reproduire la lettre à I iquelle Silvestre répondait. ,
Lettre de Silveslre de Prosny à M. Simon.
(Pourrinielligence de cette lettre, nous prions nos lecteurs de vouloir bieu se rappeler qu'elle fut écrite ,,ar Sabine à ™ademoisel c Aurélie de S... le lendemain de sa rencontre avec ê.lvestre dans les moi-asins de la Fille de Paris. C'est celle que mademoiselle de b-. avait SI soiRueusement gardée, qu'elle avait échappe aux 'nvestigations de noire espion ; c'est celle dont l'excellente amie de Sabine avait narlé chez .M. Léonard.
\prés les dernières phrases de la lettre de M. de Bellestar, il nous parait inutile d'expliquer comment le marquis se l'était procurée, et
maintenant voici cette lettre.) ,,;..„ ^«m
Mon Aurelie, ma sœur, mon amie, je lai écrit pour le dire comment j'avais rencontré M. de Prosny, et comment je 1 avais iiiyie fi. la fête de ma fête. Je dois tout t« dire : jai peur de ce que j ai lait, et j'en suis heureuse. .
La nensée de le revoir, et de le voir au milieu de ce qui est ma fimille devant toutes mes chères amies, celle pensée me charme, et me plaît, et me console. Je ne puis m'en distraire, elle m apparaît .■omme un gage de bonheur et de sécurité pour tout mon avenir. Comment te dire cela? .Mais il me semble que si jamais quelque injure devait ma poursuivre, quelque malheur me menacer, je n'aurais qu a me serrer contre cet homme au cœur si noble, au regard si calme et si assuré, et que s'il étendait sa main sur ma lête, elle serait a 1 abri de tout outrage. .,„ . . . ., r •,,
Qu'est-ce donc qui me le fait voir ainsi? Qu est-il? et qu a-l-il fait? Rien encore! mais il porte en lui tout ce qui tait les âmes fortes et supérieures; et comprends-tu qu'il est possible que cet esprit eleve, que ce caractère si fort dans sa résignation, s'use et se perde à tout jamais, enfermé dans la misère que les miens lui onl faiie?
Et comprends-tu qu'il serait peut-éire possible qu'un mot de moi réalisai mon rêve que je le dis loul haut, et le rêve que peut-être il étouffe tout bas? Comprends-lu qu'il serait possible que je lusse heureuse et qu'il fût grand? ...
E't-ce celte idée, est-ce cette espérance qui me charme, qui m elloiiit, et qui me fait croire en lui? Ou bien, est-ce parce que je crois en lui'que je vois ainsi mon avenir?
De nuelque côté que me vienne celle foi, je ne puis rêver le bonheur s'ils voir ma vie attachée à la sienne. Il serait ma réconciliation avec le monde, il serait mon abri contre le passé ; tout ce qu'il ferait de bien, de grand et dillustre me serait compté à titre de pardon, et l'éclal de son nom absoudrait la honte du mien.
Pourquoi te dis-je tout cela, pourquoi l'écrire toutes ces pensées confuses de mon cœur? C'est que je voud.'ais voir clair dans ce que j'éprouve, c'est que je voudrais donner un nom au seniimenl qu'il m'inspire. , , , ,.,
Faut-il te l'avouer? lorsque je pense à tout le bonheur qu il pourrait m'apporler, je m'en veux, et je me trouve égoïste. Il me semble que je ne l'aime que pour moi , et je voudrais l'aimer pour lui. . . . . ,.
Car je puis te dire aujourd'hui ce mot qui s est arrête hier au boni de ma plume; lorsque je l'ai invité à Venir se joindre à ceux que j'appelais ma famille, dans ce regard épeniu. étonné et ravi qu'il a atiaché sur moi, j'ai cru deviner qu'il m'aimait, et j'en ai été si heureuse qu'il m'a semblé que je l'aimais aussi. Ce n'est que plus lard que tous ces doutes sur moi-même me sont venus au cœur ; ce iicH que plus tard qu'il m'a semble que je ne cherchais que
Leéianiier 18U, buil heures du soi(.
Que me dites-vous, monsieur? Ai-je bien compris ce que vous me dites? Moi j'aurais fait eutendie à mademoiselle Durand que je la trouvais indigne de lui donner mon nom ! Elle a pu le croire, et vous avez pu le penser ! ....
Je ne puis me plaindre d'elle ; c'est à peine si elle me connaît, c est à peine si elle sait ce qu'il v a dans mon coeur de culte el de respect pour les vertus dont elle donne un si pur exemple; mais vous, monsieur vous me connaissez; je croyais ,iue vous m'aviez éprouve; je crovais que vous saviez ce que je sens dans le peu que je suis; je cro'vais que j'avais assez vivement témoigne devant vous mon indignation pour ces exécrables souvenirs qui font peser la faute des pères sur la tête des enfants; je croyais vous avoir montre assez haut el assez souvent à quel point j'estime el j'admire la vertu qui, comme ce be de mademoiselle Durand, prend sa force en elle-même, et se grandit, si j'ose parler ainsi, du piédestal honteux sur lequel elle se pose; je crovais que vous saviez tout cela de moi, monsieur.
Aussi lorsque je lis l'accusation que vous m envoyez si cruellement je' m'étonne, je m'irrite, je me désole surtout de ne pas voir aue vous vous êtes écrié, de ne pas apprendre que vous avez dit que cela était impossible, de ne pas avoir trouvé en vous un défenseur pour dire à celle qui se croit outragée, que c'est une erreur et une folie de son âme, qu'égare une douloureuse susceptibilité.
El alors même, monsieur, que ce sentiment qui me fait aimer la venu n'eût pas existé en moi, quel mépris l.iites-vous donc de l'homme que vous avez nommé votre ami, pour croire si ai.-ement que j ai pu oublier en face d'une tille qui vous est chère, ce simple respect qu on doit aux affections de ceux qu'on sime; que devant un cœur qui souffre, j'ai eu la brutalité d'appuyer durement la main sur la douleur qu'elle me laissait voir ? . . ,
Mais n'eussé-je que la politesse banale des gens qui savent saluer, je n'aurais pas fait l'odieuse réponse que vous m'imputez, alors même nue t'eusse été assez dégradé par ma pauvreté pour l'avoir dans le l'œur ^B sàU-je pas qu'il y a mille moyens polis de repousser une offre qu'on ne veut pas accepter, sans employer le plus injurieux et
le plus lâche? ,.,
Et vous n'avez rien trouvé pour ma défense , et j irai peutêtre oui peut-être à la mort... qui sait? avec le desespoir d'avoir blessé cette àme d'enfant du ciel qui vit sous les irails de votre
"'ohi monsieur, vous n'avez été ni généreux ni juste envers moi. Non, et vous savez, vous, mieux que personne, que vous ne deviez pas me croire coupable. . , r •
\vez-vous donc oublié celte heure où vous m avez propose de faire les comptes de la succession de mademoiselle Durand pour son maria-e avec M. de Bellestar? Vous avez enlendu le cii de ma douleur, vous m'avez vu me brisant dans mou désespoir, et vous ne vous elcs pas trompé au sentiment qui a fiilli me tuer.
Vous le savez bien, monsieur, ce u'elaii ni regret de ma fortune perdue, ni ressentiment contre celle qui la possède, celait l'ellroyable torture de l'amour jaloux, de l'amour insulté par le bonheur d un
*" \ ce moment, vous avez deviné que j'aim.iis votre puiùlle, à ce moment,'vous avez eu pitié de moi... Pourquoi donc m'êtes-vous devenu si hostile et si cruel ?
AL JOLK llî JOL'lî.
Oui, monsieur, c'est vrai, lorsque mademoiselle Durand est venue ;i moi, lorsciu'eile m'a dit que je pouvais être son époux,., j'ai recule devant ce bonheur. J'ai eu peui' de l'iiéroïsme d'une âme qui se sacrilie ù ce qu'elle croit un devoir.
Kl ponvais-je croire autre cliose, monsieur? Que sjiis-je à côlé de mademoiselle Durand, belle entre toutes, supérieure parmi les plus noliles esprits, sainte dans votre famille, modèle d'une si sainte lionncteté ?
Que suis-je, moi? Un pauvre clerc d'avoué, obscur, sans passé qui répon;le de lui, un homme qui a fait avec soin et probité un métier cil, vous le savez, monsieur, l'assiduilé peut remplacer l'intelligence... Et cet homme, qui n'est rien, vous vouliez qu'il |)ùt croire qu'une pareille femme, qui est tant, venait se donner a lui parce qu'elle le croyait digne d'elle!
Non, monsieur, non, la vanité ne peut m'égarer à ce point. Il y avait, il y a dans cette démarclie un sacriflce à des craintes, à des remords que vous ne deviez jias laisser exister.
.^on, monsieur, non, je ne pouvais accepter ce sacriflce. .Te l'ai repoussé , mais je l'ai repoussé à genoux ; je l'ai repoussé en l'admirant, ,1'ai fermé le seuil de ma maison à l'ange qui m'apportait le bonheur, parce que je ne voyais pas le sien venir ù coté d'elle.
Et pas une de ces pensées ne vous est arrivée au cœur; vous n'avez rien trouvé pour lui faire comprendre que je n'étais pas le dernier des misérables I
.Mais alors même que vous n'eussiez pas eu le désir de me défendre,
vous eussiez dû avoir pitié d'elle. Puisque j'avais pu lui faire tant de
mal, vous deviez mentir pour la consoler; vous le deviez alors même
que vous m'eussiez assez méprisé pour croire que j'étais descendu aussi
I bas qu'on vous le disait.
Et comment ferez-vous maintenant? Pourrez-vous réparer le mal que vous avez fait et que vous avez laissé grandir? car elle est malade , me dites-vous ; elle souffre de la douleur que je lui ai jetée...
Oh ! mon Dieu, que je vive encore demain, et, si toute ma vie est nécessaire i réparer ce mal, ù lui rendre le repos de son âme que j'ai troublé bien innocemment, oh ! qu'elle prenne chaque jour, chaque heure de cette vie; qu'elle me commande tout ce qui pourra satisfaire à son juste orgueil... qu'elle m'ordonne de ne plus la voir... et j'obéirai...
Oh ! dites-le-lui... dites-lui... Mais neluiai-je pas dit que je l'aime, que je l'aime comme on aime Dieu et le ciel, et le bonheur et sa mère?... Je ne puis pas dire comme je l'aime... Oh! je voudrais (|u'elle pût le comprendre... Elle n'en serait sans doute ni heureuse ni fière... mais elle me pardonnerait et elle se pardonnerait.
Si vous ne recevez pas une autre lettre de moi, un de mes amis vous en dira la raison.
Adieu... peut-être adieu pour toujours...
Quoi que vous pensiez de moi, n'oubliez jamais que j'ai gardé toujours dans le cœur une reconnaissance sacrée pour vos bontés et un respect inaltérable pour celle qui porte votre nom et pour celle à qui j'aurais offert le mien, si je l'avais jugé digne d'elle.
SiLVESTRE DE PrOSXV.
La lettre de M. de Bellestar mit M. Simon dans une colère qu'il eut grand'iieine à cacher à sa femme, et celle de Silveslre lui inspira des craintes qu'il ne chercha point a lui dissimuler. Toutefois, comme il était fort tard, il fallut que notre avoué remit au lendemain les projets que lui dictait sa colère et les démarches que lui inspiraient ses craintes.
M. Simon n'eiait pas homme à accepter la lettre de M. de Bellestar sans lui faire une réponse sévère.
Le marquis ei'ii-il cent fois raison en disant que la véritable cause de la rupture de son mariage avec Sabine ne venait point des scrupules de la jeune fdle, mais de son amour pour Silvestre ; le marquis cilt-il la preuve de ce qu'il avançait, cela ne l'autorisait point à des impertinences fort déplacée?,
Les raisons que lui avait données le tuteur devaient, à son gré, suffire ;iu mar(pii.s, du moment qu'elles niettaieut son honneur et ,sa dignité à l'abii. Que pouvait faire .M. Simon de plus que d'imputer tous les loris de cette ruplure, sinon à Sabine elle-même, du moins ù sa position et à la juste susceplibiliié qu'elle avait fait naître dans le cnnir de la jeune fille?
Mais M. Simon avait compté sans la vanité de M. de Bellestar; et le fait d'avoir daigné aimer une petite personne comme mademoiselle Durand, et de ne pas l'avoir trouvée ravie de cet honneur et de ce bonheur, avait exaspéré le marquis.
De là l'insolente lettre écrite à .M. Simon; de lu peut-être aussi celte détermination d'épouser mademoiselle .-Mirélie de S..
Quoi qu'il en soit, M. Simon trouva que M. le marquis avait été trop loin, et il se résolut à le lui dire.
D'une autre part, la réponse qu'il avait reçue de Silveslre lui avait prouve que la lettre qu'il avait fait déposer à sa porte lui élait arrivée ; par conséquent, ou bien on savait le lieu de la retraite de de Prosny, ou bien il était revenu chez lui. Dans les deux cas, il y avait quelque chose à apprendre.
Cependant l'état de Sabine devenait de plus en plus inquiélant. Toujours enfermée dans son silence, ne refusant aucun des .soins qu'on lui donnait, comme si elle eût senti qu'ils, élaient complètement inutiles, et comme si, dans celte pensée, elle eût voulu se dispenser de l'ennui des in.sistances qu'on aurait pu mettre à les faire accepter, Sabine était prise d une fièvre violente; l'éclat de ses yeux, la brûlante ardeur de ses mains, l'agitation de son pouls n'annonçaient pas seuls cet étal de maladie active. De temps en temps des mots rai)i(les, jirononcés a voix basse, des sourires convulsifs attestaient que le désordre moral élait encore poussé plus loin que le désordre physique.
Le médecin avait été appelé ; le médecin avait été mis dans la confidence des causes de cette violente alleinle; et, comme on lui proposait de faire lire à Sabine la letire de Silvestre, pour essayer de calmer ce désespoir morne et muet, le docteur avait effrayé madame Simon en lui disant :
— C'est inutile, elle serait incapable de la comprendre.
— Quoi! s'était écriée la tutrice, en est-elle là?
— Nous marchons tout droit, repartit le docteur, à une congestion cérébrale. Exciter cette irritation dans un sens quelconque, ce serait donner une impulsion à la maladie. Il faut d'abord abattre celte pensée qui brûle, et quand elle sera réduite à un degré de faiblesse qui lui relire tout danger, nous verrons comment il faut employer le remède souverain que vous avez dans les mains.
Donc la pauvre Sabine fut condamnée à être saignée, et le docteur y mit un tel zèle, que, lorsque M. Simon la quitta, sa pupille lui sourit doucement, se pencha vers lui, et réuni.ssant les mains de M. Simon et de sa femme dans les siennes, leur dit d'une voix presque éteinte:
— Vous m'aimez, n'est-ce pas... vous m'aimez, vous autres?...
Ils l'embrassèrent en pleurant, et le docteur, frappant des mains, s'écria :
— Nous sommes sauvés, elle n'en peut plus.
— Elle est bien faible, dit madame Simon, qui en voyant Sabine si anéantie, si pâle, si abattue, trouvait que le médecin l'avait traitée comme un bourreau.
En effet, pendant qu'on saignait sa pupille, madame Simon avait pour ainsi dire pleuré chaque goutte de ce sang qui faisait cette entant si belle, si forte, si charmante.
— Elle est bien faible, et je crains...
— Eh! reprit le docteur avec impatience, ne voyez-vous pas qu'elle est sauvée? Elle sent le besoin d'être aimée.
Madame Simon eût embrassé le docteur pour ce mot-là. Elle lui proposa sur-le-champ délire la letire à Sabine; mais cène fut point l'avis du médecin.
— Laissez-la dormir dans sa faiblesse, dit-il. Bientôt, plus tôt que vous ne pensez peut-être, la conscience de sa douleur lui reprendra. Alors nous appliquerons le remède définitif.
— Quel remède? dit madame Simon.
— Eh bien 1 la lettre du jeune homme, fit le docteur.
Ce docteur est un homme charmant. Je vous le ferai connaître dan» une autre occasion.
Cela se passait hier, 5 janvier, vers neuf heures du matin.
M. Simon, rassuré sur le sort de sa pupille, partit alors, et courut chez de Prosny. En effet, Silvestre était revenu la veille, et étai't sorti de très-grand matin.
AU JOUR LE 3i»UU.
CO
M. Simon nionla cliez mademoiselle ihi ITosny: il ne put rien apprendre de la vieille, sinon que son neveu lui avait annonce n'ie. puisque, gr5ce à la générosiié de mademoiselle Durand elle se Irouvait à l'abri du besoin, il allait Une un grand voyage...
— Mais quand part-il? dit M. Simon.
— Je ne sais pas, avait répondu mademoiselle de Prosny.
— Mais il doit revenir vous faire ses adieux?
— l'eut-ètre...
— Comment, peut-être I
— Attendez donc... fil la vieille en s'arracbant à une pensée qui .semblait exclure foules les autres... Oui, il me semble qu'il m'a fait ses adieux... oui, il m'a dit : « Si je ne vous revois pas, ne m'en veuillez pas, et... » F.ulin il m'a dit tout ce qu'on dit en Durcil C3S.
— Et vous ne vous êtes pas informée où il allait ? s'écria M. Simon
indigné. , , ,
— A propos, lui dit mademoiselle de Prosny en le regardant, savezvous l'adresse de M. P..., notre ancien notaire? Il faut que je le retrouve : c'est le seul homme auquel j'aie conliance.
M Simon s'aperçut que mademoiselle de Prosny avait le cœur si plein de ses quatre-vingt mille francs que rien n'y avait plus de place; il se détourna avec dégoût, et quitta la maison de Silvestre pour se rendre chez M. de Bellestar.
Les inquiétudes de M. Simon, bien que très-réelles, n étaient pas cependant complètement arrêtées. Il avait bien quelque idée d'un duel possible entre de Prosny et le marquis; mais comme, par un hasard assez facile à comprendre au milieu des soins actifs qui avaient occupé les précédentes journées de M. Simon, il avait ignore la visite de M. de Bellestar à Silvestre, il ne pouvait s'imaginer comment ce duel avait pu arriver.
La lettre du marquis disait assez clairement qu'il aurait réparation d'une insulte reçue. .Mais il y avait eu insulte le jour de la scène du I'-- janvier et peut-être le marquis ne parlait-il que d'une réparation à demander. D'autres fois, M. Simon craignait un parti désespéré de Silvestre, un suicide, un départ.
Quoi qu'il en fût de toutes les suppositions qui se heurtaient dans la tète de M. Simon, il allait chez le marquis de Bellestar avec la résolution fort bien arrêtée de donner une leçon de politesse à ce monsieur; et, quoique notre avoué n'eut aucune envie de faire le coup d'ép'ée pour une affaire de mariage, il ne se sentait nullement disposé à céder d'un pas aux imiiertinences qu'il prévoyait, fallùt-il les suivre jusqu'au bois de Boulogne.
Il y avait même des moments où, lorsqu'il pensait que M. de B.'llestar pouvait s'être battu avec Silvestre et pouvait l'avoir tué... il se sentait pris d'une rage belliqueuse, au point que, dans un de ces mouvements de fureur interne auxquels il se livrait, il se laissa aller à dire tout haut :
— Mais si cela était arrivé, je le tuerais comme... L'étonnement du cocher qui menait le cabriolet de JL Simon arlêla la fin de l'exclamation, et l'avoué, honteux de sa sortie, se fâcha contre la lenteur avec laquelle on le conduisait. Fnfin M. Simon arriva chez M. de Bellestar. I.e marquis était sorti de fort grand malin. La concordance de celle sortie matinale avec celle de Silvestre ne laissait plus guère aucun doute il M. Simon su» la réalité du duel qu'il soui>çoTiuait.
Sous le prétexte, facile à trouver pour un avoué, d'une affaire très-importanle et qui exigeait la présence immédiate du marquis, M Simon put faire toutes les questions possibles pour savoir où il pmirrail rencontrer son client ; mais rien de ce qu'il apprit ne put l'en instruire, et les détails qu'on lui donna furent même de nature à lui laiTe croire qu'il s'était trompé.
En effet, M. de Bellestar était sorti avec deux de ses amis. C'était, il la vérité, le nombre voulu pour un duel.
Mais ces messieurs étaient partis en costume de chasse. Une voilure chargée de chiens et deux piqueursles avaient suivis; les fusils avaient été emportés; on devait aller chasser chez l'un de ces messieurs, mais personne ne savait chez lequel. Or , l'un possédait de très-beaux bois attenants ii la forêt de Sénart, et l'autre une immense propriété aux environs de Mantes.
A supposer que les précautions eussent été prises pour cacher le lieu du rendez-vous, de quel cùlé aller? M. Simon ne désespéra point cependant de retrouver les traces du marquis. Voici comment il raisonna :
— Le marquis n'était pas homme ii exposer ses chevaux ii une
route si longue par ie temps affreux qu'il f.iisait ; il les csiimait trop pour cela, lï s'était donc probablemenl fait conduire à la première poste de la route qu'il avait prise, et probablemenl aussi les clie- .vaux rentreraient dans la matinée avec les cochers. Alors il connaîtrait la route suivie par le marquis. C'était une heure ou deux à attendre.
Mais cette heure, ces deux heures, il fallait les occuper, voici ce qu'eu fit M. Simon. Il alla au chemin de fer de Rouen, pour savoir si par hasard trois chasseurs, suivis de chiens et de piqueurs, ne se seraient point fait transporter, eux et leurs équipages, jusqu'à Mantes. On n'avait rien vu de pareil.
Du chemin de fer de Rouen il alla ii celui d'Orléans. Lii, il apprit f|ue la partie de chasse n'était point un prétexte. On avait vu partir deux piqueurs et six chiens. Quant aux maîtres, on ne pouvait en répondre, on n'avait pas regardé le costume de tous les voyageuis. M. Simon insista, supplia pour savoir s'il n'avait pas été pris trois places sous un même nom, et par ce même convoi.
L'employé, fortoccupé, rechignait à faire cette recherche, lorsqu'un de ses voisins, ouvrant le registre, dit tout haut :
— Trois places au nom de monsieur de Prosny... est-ce lii votre affaire?
C'était de beaucoup trop l'affaire de M. Simon. Il ne s'enquit plus de savoir si M. de Bellestar était parti par cette voie. Il s'iaforma de la destination de Silvestre : il avait dû s'arrêter ii Champrosay.
M. Simon voulait partir sur-le-champ ; mais le premier convoi était direct; il fallait attendre trois quarts d'heure. C'était plus qu'il n'en fallait pour qiie les adversaires eussent le temps de s'égorger... î\l. Simonne réfléchissait pas qu'il y avait deux heures qu'ils étaient partis, et qu'A l'instant où il croyait encore possible de prévenir le combat, ce combat devait avoir eu lieu.
Les employés, en le voyant se démener sans rien dire, le prirent pour un fou. En effet, notre avoué allait du bureau où l'on prend les places jusqu'à la porte extérieure... A ce moment il voulait garder son cabriolet pour aller à Champrosay. Puis il s'arrêtait tout à coup en se disant que le chemin de ferle conduirait plus vite, malgré l'attente qu'il avait à subir. Il revenait au bureau, il prenait une place ; mais, la place prise, l'idée d'attendre le dévorait, et il calculait qu'en crevant son cheval il arriverait peut-être quelques minutes plus tôt, et il relournait vers son cabriolel. .
là, il demandait au domestique ce qu'il fallait de temps pour faire la route. Le domcsliriue ne demandait pas plus de deux heures.
— Deux heures! deux heures! s'écriait M. Simon, le chemin de fer vaut mieux.
11 regagnait encore le bureau.
Ce bon'M. Simon avait si complètement perdu la tête dans ces allées et venues, que l'employé eut pitié de lui, et qu'à un troisième voyage à son bureau, où il demandait encore une place, il lui dit :
— Mais, monsieur, vous en avez déjà pris deux !
M. Simon s'aperçut de sa distradion, et comme il n'avait envie d'être la risée de personne, il répondit iiés-froidement au commis:
— Eh bien ! monsieur, je prends tout le convoi si vous voulez le faire partir tout de suite.
La chose était iin|)Ossible; mais l'observation de l'employé eut pour résultat de donner avis à M. Simon de mettre un. peu plus d'ordre dans ses idées et dans ses réflexions.
Ce fut alors seulement que la pensée lui vint que de Prosny el probablement M. de Belleslar étant partis depuis deux heures, il n'arriverait jamais, quelque hâte qu'il pût y mettre, que pour apprendie l'issue de la rencontre.
Dans cette conjoncture, et pour ne pas laisser sa femme dans une anxiété cruelle sur sa propre absence, il lui écrivit le petit billet suivant :
(c J'ai trouvé la trace de de Prosny : je pars à l'instant pour Corbeil, j'espère vous le ramener ce soir sain et sauf. »
M. Simon n'avait pas voulu parler du duel : mais il ne s'était pas aperçu que le dernier mol de son billet, ou il promettait de ramener Silvestre nain cl sauf, impliquait l'idée d'un danger. 11 envoya ce billet par son cocher, et se mil à attendre l'heure de son départ. Le supplice dura trenlc-cinq minutes d'attente! on vous coupe une jambe bien plus vite, c'est moins douloureux.
Que de malédictions M. Simon jeta dur.^nt ce temps sur la mauvaise
AU JOUR LE JOUR
crgaiiisalinn des clioniiiis de fer, qui n'ont point, de locomotives ù volonié, comme sont les coucous de la place Louis XV!
Puis, quand il partit, le convoi ne marcliail pas; celte prétendue vitesse des chemins de fer était un leurie stupide; et pas un moyen do crier au cliaiifleur d'aller plus viie, comme on fait à un postillon ! Quelle misère ! Et tout à coup voilà que, pendant que le convoi vole, un autre convoi le croise; qui sait si de Prosny n'y est pas, revenant à Paris, vainqueur, ou blessé?
Est-il au monde quelque chose de plus stupide que ces machines qui courent sans qu'on puisse avoir même le temps de reconnaître les gens qu'on cherche et qu'on peut renconirer, et en outre, impossible d'arrêter, de descendre, ou de dire au coelier de tourner bride.
Et puis... et puis... et puis...
Je vous jure que jamais les inconvénients du chemin de fer n'onl été si bien supputés et analysés, qu'ils ie furent par M. Simon durant les quarante-cinq minutes qu'il mit pour arriver à Chaml'-rosay.
Enfin il arriva, et apprit aisément le débarquement de trois jeunes gens, et celui des piqueurs. Quant à M. de Belleslar et à ses amis, on n'en avait aucune idée.
Notre avoué pensa qu'ils avaient dû venir de leur côté dans la voiture du marquis. Les piqueurs s'étaient arrêtés dans un cabaret du village, cela ne faisait pas de doute; M. Simon les explora tous. Les braves gens étaient entrés dans celui qui est à la sortie du village, et ils y étaient demeurés deux heures.
M. Simon s'informa au cabareiier de ce qu'ils avaient pu devenir. Celui-ci lui apprit ce qu'il savait de l'arrivée et du départ des piqueurs. D'après ce qu'ils avaient dit entre eux, ils avaient rendez-vous avec les piqueurs du comte de B..., propriétaire du château, ù la Faite d'Oie, et on devait se mettre en chasse, avaient-ils dit, quand l'affaire serait faite.
Il y a des mots qui deviennent affreux dans certaines circonstances, âl. Simon ne comprit que trop ce que voulait dire ce mot : « 0;innd l'affaire sera faite, » et, il lui sembla qu'il sentait le spadasshi et le boucher.
Il demanda un homme pour le conduire au rendez-vous.
Celte marche fut cruelle pour notre avoué. A chaque instant il s'ar- ;élait.
Au plus petit bruit lointain qui venait à son oreille, il croyait entendre l'aboiement des chiens ou les appels du cor.
— S'ils chassent, se di.sait-il, c'est qu'ils l'ont tué... On l'aura jeté dans un coin , abandonné dans une cabane !..,. et ces messieurs auront passé à un autre exercice. Oh ! cet infâme Belleslar était bien sur de sa force et de son adresse, lorsqu'il arrangeait insoleminent une partie du chasse à la suite de ce duel où il était bien sûr de triompher d'un pauvre garçon qui n'avait jamais de sa vie louché éjiée ou pistolet.
Quand ces idées venaient à M. Simon, il reprenait sa marche avec une rapidité, une action qui stupéfiaient le paysan qui le guidait.
Fnfin ils n'étaient plus qu'à quelques pas de la Patte d'Oie; M. Sii ■ !i n'entendait plus, n'écoutait plus, lorsque tout à coup son guide •' ii'He et s'écrie :
— Ah ! pour le coup, la voilà, la chasse !
Kl effet, au loin... bien au loin... on entendait les cris d'une nieu;e, lanlùt perdus dans l'espace, tantôt apportés par une rafale, et passant dans l'air comme des clameurs plain'ives et désolées.
M. Simon fut saisi d'un horrible tremblement; il fut obligé de s'appuyer contre un arbre. li semblait que ces bruits lointains lui eussent apporté la certitude de la mort de Silvestre. Alors, dans un-mouvement désespéré; il prit son chapeau, le jeta à terre, et se mit à crier en levant les mains au ciel :
— Oh ! pauvre enfant I pauvre enfant!
Les bruits de la chasse s'approchèrent, et tandis que la voix des diiens venait Jansune direction, on entendit d'un autre côté le galop de qijpl:j'jes chevaux.
— En voilà, dit le paysan, qui coupent par l'allée du Roi.
51. Simon s'imaginait qu'il allait voir paraître M. de Belleslar, el comme madame Simon s'était écriée dans son cœur, en voyant Sabine: Mais si j'étais sa mère, je ne la laisserais pas souffrir ainsi, de même M. Simon se dit toit bas : Mais sij'etais le père de Silvestre, je tuerais cet homme d'un coup de fusil, el ce serait bien fait.
Les cha.sseurs s'approchèrent; il s'avança pour les arrêter, ils étaient troi.s, et M, de lîellestar ii'y elail pas.
Ils passèrent comme l'éclair, sans nue M. Simon, trompé dans son allenle, eût la pensée de les arrêter pour s'informer du marquis. 11 restait immobile et incertain de l'endroit vers lequel il devait se diriger , lorsqu'il vit passer un piqueur qui courait à toute biide du côté de Corbeil. Il l'appela, mais celui-ci ne daigna pas lui répondre.
M. Simon ne savait de quel côté tourner, lorsqu'il entendit rire aux éclats à côté de lui dans une petite allée sombre. C'était une belle amazone et un gracieux cavalier.
— Comment, lui disait l'amazone en riant... tout à fait emporté?...
— Il n'y en a plus .. reprit le cavalier.
— Un si beau nez ! lit l'amazone en reprenant son rire fou.
— Traversé, déchiré, brisé par la balle du clerc d'avoué, fit le jeune homme en riant encore plus fort...
— Quoi!... s'écria M. Simon en s'élançant, et Silvestre?...
Le monsieur jeta un regard fort peu gracieux sur l'imporliin qui venait interrompre un entretien probablement convenu de longue main avec le hasard.
— Que voulez-vous, monsieur? lui dit-il.
— Savoir ce qu'est devenu l'adversaire de M. de Belleslar...
— Ma foi, monsieur, fit le cavalier, adressez-vous...
— Allons, dit la dame tout bas, un peu d'humanité... Voyez cette tête effarée, ce doit être le père. Monsieur, ajouta-t-elle en s'adressanl à M. Simon, votre fils est un brave... et M. de Belleslar est camard pour le reste de ses jours.
— Et vous ne pourriez m'apprendre où je pourrais trouver ce jeune homme?...
— J'ai enlendu dire qu'il était retourné à'Paris.
M. Simon salua, et la dame, en s'éloigfiant, le regarda avec un petit regard très-singulier, et dit à son cavalier :
— Si, comme vous le dites, le jeune homme est très-beau, m.idamc sa mère n'a pas tenu parole à monsieur son père : voyez donc la drôle de figure !
Le cavalier était le témoin el l'intime de M. de Belleslar; et la belle dame, une jeune lionne que le marquis avait chèrcmr-nt enlevée au plus riche banquier de la Hollande.
M. Simon, heureux, ravi et inquiet tout à la fois, reprit une heure aiMès le chemin de Paris.
7 janvier laii.
Hier, à cinq heures du soir, le salon de M. Simon était éclairé comme le jour où cette histoire a commencé; la salle à manger était prête pour un dîner assez nombreux.
M. Simon était au coin de son feu, tisonnant, seloii son habitude, elde temps en temps regardant la pendule, donU'aignille ne marchait pas sans doute assez vite au gré de son impatience.
De l'autre côté de la cheminée, SaLùne était assise dans un vaste fauteuil. Ce n'était plus la jeune fille du yjiemier jour, la jeune fille au regard hautain, au sourire dédaigneux, portant haut sa beauté, et i;ie cherchant point à déguiser l'ennui qu'elle éprouvait; c'était une enfant pâle et faille, affaissée sur elle-même, avec un doux sourire aux lèvres, le regard vague et cependant radieux, absorbée dans une pensée qui ne laissait plus de place à l'ennui.
Quant a madame Simon, elle allait et venait comme au premier jour, arrangeant, ordonnant, faisant sa maison belle et parée.
De temps en temps, et comme le premier jour, elle s'arrêtait pour regarder Sabine; mais ce n'était pas ce regard inquiet et mécontent avec lequel elle avait accueilli ce jour-là les acclamations de sa pupille; c'était un regard tout pl'in d'une joie sereine, qui se complaisait à voir la joie douce et calme de ce cœur qui avait tant souffert. Alors elle s'approchait lentement de Sabine et déposait un baiser sur son front. La jeune fille relevait les yeux, souriant à sa tutrice avec un doux mouvement de tête.
M. Simon regardait cela du co!n de l'œil; sa femme allait à lui, lui prenait la main en lui euioyant à son tour un sourire qui voulait dire: «me;Ci,w et tous trois reprenaient leur silence el leur heureuse rêverie. '
Cependant 1 heure se passoit, el les convives arrivèrent bientôt; quelques jeunes tilles, dont n'était pas mademoiselle Aurélie de S...,
AU JOl!» LE JOUR.
quelques amis sérieux, parmi le.'iiuels le bon docteur dont je vous ni parlé.
On parlait bas, on se faisait àc petits signes d'iiilelligfncc ; chacun semblait dans la confidence d'un bonlieur dont chacun semblait vouloir réserver la surprise aux autres.
Six heures soiinèrent ; cl à ce moment, Sabine, à son tour, regarda la pendule, et il se glissa une sorte d'inquiétude parmi tout ce monde. Ge fut alors que madame Simon prit son mari à part et lui dit :
— Es-tu sûr que la lettre soit arrivée à Silvestre?
— .Allons, repartit M. Simon en s'adressant au docteur qui s'était approché, voilà ma femme qui va ir.e faire une querelle et me prendre pour un imbécile, parce que notre grand vainqueur est en retard d'une denii-miniile.
Tu sais très-bien, continua M. Simon en s'adressant à sa femme, qu'il supposer qu'il n'y ait pas eu un obstacle gros comme un brin de paille, qu'à supposer qu'il n'y ail pas eu un retard d'une seconde dans les allées et venues de nos jeunes gens, Silvestre ne peut être ici qu'à six heures, au plus tôt.
Madame Simon ne put retenir un petit mouvement d'impatience; elle avait tellement peur de voir gâter par le plus petit accident un bonheur si difficilement acheté, qu'elle ne put s'empêcher de dire à son mari :
— Le mieux était d'aller le chercher toi-méuie.
— Je vous en fais juge, dit monsieur Simon au docteur : D..., l'un des témoins de Silvestre, est venu ce malin, m'apporlanl une lettre de de l'rosny; la lettre la plus exiravaganle, où il disait (|u'il était prêta se tuer pour le bonheur de Sabine; entin la lettre d'un fjii. D..., après m'avoir raconté le détail du combat de notre jeune homme avec le marquis, m'apprend que Silveslre est demeuré à Corbeil, et qu'il y attend mes ordres. Il est certain que je pouvais partir avec D... ; mais, je l'avoue, j'avais encore le corps, et la tète, et les jambes brisés de mes courses d'hier; d'ailleurs, I>... est un charmant garçon qui aime beaucoup Silveslre : je lui dis qu'il faut qu'il me le ramène aujourd'hui même, et je lui donne un mot à cet etïet.
— C'est précisément ce qui m'alarme, dit madame Simon : que lui as-tu écrit?
— Je lui ai écrit ce que je devais lui écrire.
— Im;iginez-vous, docteur, dit madame Simon, que voilà plus de six heures qu'il ne veut pas me dire ce que contenait ce raallieureux billet. Oli I quand il s'en mêle, il est insupportable.
Le docteur se prit à rire, et dit à l'avoué :
— Mon chjr ami, prenez-y garde : la curiosité est un cas de ma- Ladie, et votre discrétion peut vous coûter des frais de visites.
— .Allons, docteur, dit madame Simon, ne plaisantez pas; voyez comme Sabine semble déjà inquiète et attristée.
— Bon, bon, dit le docteur, elle a la main dans la poche de sa tobe; dans la poche de sa lobe il y a la lettre de Silvestre; ne pouvant la r^-lire devant tout le monde, elle la touche; c'est comme un avare qui s'assure de la présence de son trésor; et si vous la n gardez bien, vous devez voir que ses yeux, ses lèvres, son front, tout son être dit tout bas :
— iN'est-ce pas, mon Dieu, qu'il m'aime?
— Je souhaite, dit madame Simon, que tout cela ne tourne pas encore une fois en larmes cr en desespoir. Et pourquoi cela? pour un mot maladroit ou mal compris; car il ne veut pas dire ce qu'il a éciit.
M. Simon prit la main de sa femme, et lui dit :
— .\llons, voilà le docteur qui va s'alaimer pour tout de bon de Ion état. Puisque lu le veux savoir absulument, voici ce que j'ai écrit à Silvestre; ce n'est ni long, ni éloquent, mais c'esl péreni|)l ire.
Mon billet renfermait ces quatre mots :
« Venez donc, malheureux i venez donc. »
— Et puis? dit madame Simon d'un air slupéfait.
— Et puis?
— Comment ! reprit madame Simon, pas autre chose?
— l'as autre chose de ma main, reprit M. Simon; seulement j'ai glissé sous le pli de ma lettre la lettre de Sabine que le marquis a eu soin de me renvoyer, et j'ai remis à D... la lettre ellemêmc de .M. de Bellesiar, pour qu'il la montrât à Silveslre. Si après tout cela il ne vicnl pas, c'esl (|u'il est perdu ou mort.
Ce dernier mol, bien que prononcé à voix basse, arriva jusqu'à l'oreille de Sabine, qui iressaillil et regarda avec anxiété le peiil
groupe, où elle comprenait qu'on venait nécessairement de parler d'elle.
Madame Simon vit ce mouvement et voulut aller vers sa pupille ; le docteur la retint en lui disant tout bas :
— Point de ces enfantillages; il n'y a rien qui alarme les gens comme de vouloir les rassurer. Seulement il y a eu dans tout ceci une chose fort mal faite. Puisque le grand vainqueur ne pouvait arriver qu'à six heures, il fallait dire qu'il ne pouvait arriver qu'à neuf.
— Oh ! dit M. Simon, empêchez donc les femmes de dire ce qu'elles ont sur la langue. La faute en est à moi qui ai eu le malheur de calculer devant madame combien il fallait de minutes à D... pour aller de chez moi à l'embarcadère du chemin de fer, combien rie temps pour aller de Paris à Corbeil, combien de temps pour lire les lettres, combien de temps pour revenir de Corbeil à Paris, et du Jardin des- Plantes ici. Tout cela nous menait juste à six heures, à la condition, comme je vous le disais, que le cheval du cabriolet aura marche comme s'il avait été amoureux, et qu'il n'y aura pas eu un omnibus qui aufa barré le chemin pendant quinze minutes; à la condition, par conséquent, que D... aura pu prendre le premier convoi; à la condition enfin... ((ue sais-je, moi?... Et voilà ma femme qui, dans l'enthousiasme de sa joie, va dire à Sabine que Silveslre sera ici à six heures, comme si c'était une chose aussi certaine qu'il est certain que M. de Bellestar a le nez cassj ! Heureu.sement que Sabine est plus sage qu'elle, et qu'elle m'a parfaitement compris, lorsque je lui ai dit tous les obstacles qui pouvaient empêcher Silvestre d'arriver à une heure dite.
— C'est égal, fit le docteur, ce n'est pas heureux; il fallait qu'il fût im;)Ossible qu'il arrivât. Les amoureux ne tiennent p,is compte des obstacles qui vous arrêtent, ils ne tiennent compte que des obsuclcs que l'on surmonte; enfin le mal e^t fait, et comme il ne faut pas l'aggraver, il ne faut pas avoir l'air d'attendre une arrivée possible. Faites servir votre dîner, je me charge de dire à Sabine que Silvestre ne peut être ici avant deux heures.
Madame Simon quitta le salon pour donner l'ordre de servir, et lj docteur s'approcha de sa belle malade.
Sabine ne lui demanda pas de vive voix ce qui vena't de se passer entre lui, son tuteur et sa tutrice, mais le docteur s'empressa de répondre à la question que lui faisaient les yeux iiiquiets de la pauvre enfant.
Plus d'une fois Sabine sourit au récit plaisant que fil le docteur de la querelle de l'avoué et de sa femme, et quand ii eut fini, elle lui repondit doucement:
— Us sont si bons! et vous aussi, docteur, et tout le monde !
Ah! (|u'on est heureux d'être heureux ! Vous le voyez, tout est beau, tout charme et tout plait !
On annonça que le dîner était servi.
Le docteur prit le bras de Sabine et se plaça à coté d'elle; cette place ne lui avait pas été destinée, et comme madame Simon allait désigner celle qui était à ^a droite, un signe imperceptible du médecin lui apprit qu'il voulait rester près de la jeune fille.
C'était dire à madame Simon qu'il ci oyait sa présence et son enlivlien nécessaires à la malade, et cette petite précaution alarma madame Simon.
Un uouveau signe du docteur l'avertit de ne point regarder sa pupille avec l'air d'inquiétude qui se peignait sur son visage, et le dîner commença.
Le do(^leur se mit à causer avec Sabine, lui ordonnant de manger, le lui défendant aussiiùt, la taquinant de mille façons pour la distraire de l'agilation inquiète qui commençait à s'emparer d'elle. Il lui parlait sans cesse, appelant ses regards sur tous les objets qui se trouvaieiil sur la table; mais il ne pouvait parvenir qu'à grand'peine à les détacher d'une pendule placée en face d'elle, et sur laquelle Sabine suivait l'heure avec une avide constance.
Déjà tout le monde avait remarqué les efforts inutiles de Sabine pour répondre à la gaieté forcée du médecin. Déjà on avait observé quelques légers tressaillements nerveux, quelques sourires contractes quelques exclamations sourdement échappées. L'a^il de Sabine se voilait, la respiration devenait oppressée et haletante, lorsque tout à coup voilà un coup de sonnette qui éclate, on entend une première |)orie s'ouvrir et se refermer.
l'ar un mouvement spontané, tout le inonde se lève, excepté Sabine cl le docteur; une seconde porte s'ouvre, c'esl Silvestre et son ami qui entrent.
Toutes les voix poussent un cri de joie, toutes les mains se lendenl
AU JOUR LK JOUU
vers le nouveau vomi, cl lorsque lous les yeux se lourncnt vers Sabine (iLiiii- lui (lire:
— Eiifiii le voilù!
ou voit la pauvi-e enfant renversée sur sa eliaise, p;'ile cl inanimée, ei le tkiulcur coupanl in:|iiioyablement, avee un couteau de table, ceintures, cordons, clc, etc.
— Ce n'est rien! ce n'est rien ! criaille docteur; de l'air seulement cl de l'eau fraîche.
Silveslre veut se précipiter vers Sabine, mais madame Simon le prévient.
On s'empresse autour de la jeune fille, on l'emporle dans le salon, sans que Silveslre puisse s'en approcher, sans i|u'il puisse l'apercevoir pardessus le rempart d'amis officieux qui sont venus à sou secours.
On dépose Sabine sur ce même divan où quelques jours avant Silveslre avait été déposé, lui frappé d'un coup affreux, elle alleinle d'un bonheur trop attendu.
Madame Simon , le docteur et quelques femmes restèrent près de Sabine, et tout le monde rentra dans la salle à manger.
Les uns sont debout, avec leur serviette sur le bras; les autres tiennent encore leur fourclielle chargée du morceau qu'ils n'ont pas eu le temps de porter à leur bouche ; on parle, on s'appelle, on s'alarme.
Enfin on s'adresse à Silveslre, on lui demande pourquoi il n'est pas arrivé p!us tôt; mais Silveslre, la tèle perdue, l'oreille collée à la |iorte qui sépare la salle ù manger du salon, ne répond rieu, parce qu'il n'entend rien.
.Mors on s'adresse à l'ami qui l'a accompagné, et au moment où il allait commencer le récit de leur voyage, la porte du salon s'ouvre, et niiulame Simon, passant seulement la télé, dit tout b.is:
— Elle va mieux.
— .\-t-elle lout à fait repris connaissance? lui dit son nwri.
— Certainement, car lorsqu'elle a ouvert les yeux et qu'dle m'a regardée, je lui ai dit; Il est ici ; et elle m'a répondu avec un doux sourire qui prouvait bien «lu'elle avait repiis toute sa connaissance, elle m'a répondu:
— Je l'ai vu.
Mais elle est encore si faible que le docteur défend que personne, pnyonnc, entre dans le salon.
le second : personne fut adressé direct^cmenl à Silveslre, qui prit la main de madame Simon et la porta à ses lèvres.
A ce moment, il sembla qu'on le remarquait pour la première fois, car madame Simon, se reculant de lui, s'écria en regardant aussi M. D... !
— • Oh! mon Dieu, dans quel état les voilà tous les deux!
Eu effet, ils étaient couverts de boue et dans un désordre effroyable.
—-'Parbleu! s'écria D... d'un ton joyeux, si vous vous êtes imagine jusqu'à présent que dix lieues faites à franc élrier sur d'affreux billets de poste, à travers la boue et la pluie, rendent un homme présentable pour le bal, vous devez perdre, en nous voyant, celte opinion.
— Comment! c'est ainsi que vous êtes venus? dit -on de tous cotes.
— Ah ! peu s'en est fallu, reprit D... , que nous ne soyons partis à pied. . Il voulait partir, partir, partir... il n'avait que ce mot-là à la bouche. J'avais beau lui expliquer comment qpus arriverions plus vite en attendantle convoi, en louant une voilure, i! n'entendait rien. Tout ce que j'ai pu gagner, c'est le malheureux bidet de poste, et encore ■ est-ce parce que nous passions devant l'établissement, et qu'on n'a demande que deux minutes pour seller les chevaux. Et puis, une fois partis, c'était un train, un train... Je déclare que, l'année prochaine, je me fais jockey pour les courses du champ de Mars !
A ce moment, la voix du docteur appela madame Simon; elle alla vers sa pupille, qui entendait sans doute, la voix du narrateur, et qui lui dit :
— Eh bien ! que disent-ils? qu'est-il arrivé?
Madame Simon lui raconta ce que venait de dire M. D... qui, pendant ce temps, continuait son récit dans la salle à manger, et il fallut que madame Simon allât du chevet de sa malade jusques auprès de M. D... pour écouter ce qu'il disait et le rapporter à Sabine.
La belle malade voulait tout savoir, et les disputes :n'ec les postillons, et la selle qui avait tourné à Essonncs, et le cheval de Silveslre qui était tombé à la Cour de France, et M. D... qui était tombé de cheval à Juvisy, et les deux jeunes gens renfourchant intrépidement leur rosse, reprenant leur galop enragé, calmant les fureurs des postillons à force
d'jirgenl, et arrivant à la dernière poste après avoir libéralemint jeté à un garçon d'écurie leur dernière pièce de cent sous.
Les voilà donc bien empêchés, et ils n'eussent pu continuer leur roule, si la montre de M. D... n'avait pas répondu du paiement des clievaux pris, etc., etc.
Comme nous l'avons dit, à mesure que l'ami de Silveslre racoulait toutes ces circonstances avec cet esprit familier que donne la joie qu'on éprouve et le plaisir avec lequel on est écouté, madame Simon allait et venait, rapportant à chaque fois une bribe de ce récit à Sabine, qui l'écoulail avec avidilé, reportant du côté de Silveslre les mots échappes au bonheur de Sabine ; messagère du bonheur de ces deux cœurs heureux qu'elle aimait, et que le docteur s'obstinait à ne pas mettre encore en présence.
Bientôt l'ordre fut donné que l'on eût à se remettre à table, et madame Simon annonça que, dès que le désordre de la loiletie de Sabine serait réparé, elle viendrait reprendre sa place parmi les convives.
Par une prescription secrète de madame Simon, la place de Silveslre fut marquée assez loin de celle de la malade, contrairement à l'avis du docteur; elle ne voulait pas qu'ils pussent se parler de manière à n'être entendus do personne.
Madame Simon avait invoqué le décorum, mais au fond elle savait bien qu'elle leur sauvait à tuiis deux un embarras cruel. Quand on a tout à se dire, il vaut mieux ne pouvoir se dire rien que d'essayer d'un mot et de le voir aussitôt arrêté par les regards curieux dont on est entourés.
Quelques minules après que le dîner eut repris sou cours, Sabine renti'a, toujours appuyée sur le br.is de son médecin. Au moment ou elle passa près de Silveslre qui s'était levé et qui voulut parlor à Sabine, le docteur le repoussa doucement de la main, en lui disant :
— Très-bien, U-ès-bien, jeune homme, nous parlerons de cela plus tard.
Le dîner continua.
Sabine et Silveslre se regard;uent à peine, et se voyaient toujours. Ils ne se disaient rien, et ils s'entendaient lous deux. La joie était franche, animée, bruyante. Sabine riait avec le docteur, Silveslre écoulait complaisamment les plaisanteries de M. Simon, auxquelles il ne comprenait rien du tout.
Enfin le dernier service du dîner arriva, et avec ce dernier service, un énorme gâteau sur un immense plat : car, j'ai oublié de vous le dire, c'était hier la fête des Rois, et l'on devait tirer les Rois chez M. Simon.
Lorsqu'on procéda à cette auguste opération, les conversai ions, éparpillées autour de la table, se concentrèrent toutes sur le magnifique gâleau.
Qui aura la fève ?
Chacun la demande, chacun l'espère, chacun fait de magnifiques promesses, si la royauté lui échoit, comme s'il s'agissait d'une \éntable royauté.
Enfin les paris sont distribuées, et, à un signa! donné, chacun se met en quête d'éplucher le morceau qu'il a reçu, pour découvrir la fève royale.
Mais personne ne l'a, personne ne la trouve, et l'on commence déjà à accuser quelques-uns des grands i)romelleurs de la réunion de l'avoir soustraite pour ne pas tenir leur parole, lorsqu'une voix douce et^ faible dit tout bas :
— C'est moi qui l'ai.
Etait-ce le hasard? élait-ce le désir de madame Simon qui avait destiné cette préférence à sa pupille? toujours est-il que c'était Sabine qui avait la fève. Et tout aussitôt voilà que, selon l'intimité des gens qui parlaient, voilà mille cris qui s'élèvent tout autour de la table, disant :
— C'est Sabine! c'est mademoiselle Durand! vive Sabine! vive mademoiselle Durand !
Et tous ensemble : — Vive la reine !
Puis tout à coup M. Simon s'écrie de sa voix d'audience la plus sonore , quand il s'agit de dominer le raurmur»' d'un nombreux auditoire :
— Mais à celte reine il faut un roi !
— Un roi I un roi ! cria-t-on de lous côtés.
Et de tous côiés aussi on se poussa du coude, et de tous côtés aussi les regards coururent de Sabine à Silveslre, de Silveslre à Sabine.
La jeune fille les vit et les comprit ; elle baissa les yeux et une subite rougeur lui monta au visage.
Ai; JOIR 1,F. JOUR.
Silvestre tenait aussi les yeux baissés sur son assiette, Sabine n'osait ni parler ni regarder.
F.lle ne se sentait pas la force d'obéir à cette désignation faite par tous, et qu'avant tous avait déjà faite son cœur... N'était-ce pas jeter l'aveu de son amour aux yeux de vingt curieux? elle héritait.
Enfin elle entendit le silence qui se faisait autour d'elle; et prenant la fève dans sa main tremblante, elle se leva doucement, elle la tendit à Silvestre en lui disant d'une voix presque éteinte :
— Voulez-vous être mon roi?
Les cris, les bravos, les trépignements couvrirent la réponse de Silvestre, qui'poussa le docteur de cùlé, et se juta à genoux devant Sabine.
M. Simon courut les embrasser, et madame Simon aussi, et tout le monde aussi, et...
Et c'est ainsi que finit cette liistoire, commencée au réveilluu de l'année dernière, et achevée le jour des Rois de la présente année 1814.
Mille amitiés.
P. S. J'espère, mon cIut Armand, que vous ne manquerez pas ù la noce; c'est le samedi lo février qu'ils se marient à Icglise Sainl- Vincent de Paul.
.— Ijp. de VDcndtj-Uiipii
' ^ ,/L S^f/i^ ^XT.r.
A lA lIBRAiniE TIIEVTRAIE-
12, lioulcvai'tl Sl-M;irliii
'ANCltJiNE 51A1S0N JiAUCHANT).
le Matoulia.
LE BANANIER
A. Belin, del.