‹ Ouvrés illustréesChapitre 96 sur 157 · I.E nVNANIER · texte numérisé non relu

I.E nVNANIER

On tiVùl i>,i5 rocntinn, à la firw ùoiil il cLiit vôlu, que c'ol;iit lin ('tianecr, que son visnprc, à (pii le ?okil des Anlillcs n'avait pas encore donne c. Ite ieinic cliaiidc et brnnc qui rolore les Irails des créoles, eût hicii vile appris qu'il était nouvellement arrivé dan» le pavs.

Fn rflet", ce jc\inc hmiimc s'appelait Ernest Clemenceau; il était le fils d'un riche arniatciir d'.i Havre, et n'clait arrivé (iiic la veille à la Basse-Terre.

Le soir iriôme do son arrivée, il s'était informé d'im guide, et ce n'él.iil qu'après avoii' quille la ville le lendemain qu'il avait dit, au ncgro que madcnicji<( lie Clarisse P..., chez laquelle i\ était descendu, lui avait donné pour l'accompagner, le lieu où il voulait être conduit. Ce lieu était l'habilalion de M. Sanson, l'un des plus notables habitants du pays.

L'autre individu qui accompagnait ce jeune homme était un domestique, européen comme lui, gros garçon normand, et dont la livrée élégante dissimulait mal la construction osseuse et inégale, et qui , malgré son front bas , ses cheveux roux et ses lèvres cramoisies, avait un air de finesse, d'astuce et de méchanceté remarquables.

Au moment où commence noire récit, le domestique, Jean Plonget s'élait mollement étendu à l'ombre, suant, soufflant, tirant la langue comme un basset, après trois heures de course, et gromlant toutes sortes de malédictions normandes entre ses dents, tandis que le nègre, qui s'appelait Jupiter, accroupi sur ses talons, dévorait en chantonnant quelques fruits des pois doux, dont tous les nègres sont en général tiès-li iands.

Quant au jeune homme, les bras croisés sur sa poitrine, il demeurait les yeux fixés sur les vestiges de l'ancienne maison du comte de S..., et, sans doute emporté par ses réflexions, il murmura à haute voix :

(( C'était une noble i-ace d'hommes.

— Qui ça, monsieur? dit le domestique d'un air de mauvaise humeur.

— Les mulâtres, qui, après une héroïque résistance , ont préféré une mort encore plus héroïque à un supplice honteux, répondit Ernest. »

Le nègre laissa échapper un petit ricannement de mépris, et se mit à chanter à demi voix, toujours en mangeant, une chanson dont voici la traduction :

« Ces mulâtres-là, quand ils ont attrapé un vieux cheval, quand « ils sont montes dessus, ils disent que les négresses ne sont pas « leurs mères. »

Voici cette chanson originale :

« Ces milates-lâ, quand yo trapé gnon vie chouval, quand yo « monté assi li, yo ça dit négresse pas manum yo. »

Nous profiterons' de celle occasion pour dire que nous nous sommes dispensés d'employer le patois des nègres quand nous avons eu à les faire pailer. On peut -ïoir par l'exemple ci-dessus combien souvent il serait inintelligible à nos lecteurs d'Europe ; et on nous pardonnera de n'avoir pas adopté ce petit jargon de convention qu'on leur prèle dans les opéras comiques.

Le nègre n'avait pas achevé son premier couplet qu'il poussa un cri perçant, se roula à terre comme un serpent en hurlant de toutes ses forces, cl finit par s'arrêter en attachant ses yeux épouvantés sur l'homme qui l'avait interrompu à l'improviste, en loi appliquant sur !e dos un coup vigoureux d'une cravache tressée en fil de laiton.

Jean Plongel se releva d'un hond, croyant que ce n'était rien moins que quelque serpent à sonnettes qui avait piqué le malheureux nègre, et qu'il allait le voir périr dans d'horribles convulsions. Jean croyait non-seulement à l'existence des serpents à sonnettes à la Guadeloui e, mais il ne doutait pas qu'il ne s'y trouvât des singes de six à sept piids, et des oiseaux do proie qui emporlaient un bœuf dans leurs serres.

Ernest se rclourna aussi vivement que ses deux compagnons, el ils aperçurent derrière eux un homme qui, sans doute, était sorti du champ voisin par un étroit interstice ménagé dans la haie de pois doux qui le boidail.

Cet homme était d'une taille très élevée, jeune encore, et d'une niaigreur qui donnait à des traits assez beaux une expres>ion de cruaulé. Le teint brun de son visage n'eût pas suffi à le faire reconnaître, que ses pounulies saillantes et ses cheveux crépus eussent annoncé qu'il éUiil de la race sur laquelle lùnest venait de faire une réflexion si philosophique, mais il n'eut pas sans doiile le temps de s'apercevoir de la qualité de celui à qui il parlait, car il lui dit avec celle vivacité que le souvenir de Delgrès eût peutêtre tcnipéiée s'il avait pu l'appliquera cet individu : « De quel di cil avez-vous linppé cet homme?

— Cet homme ! répliqua lé mulâtre , vous voulez dire cet esclave.

— Il est esclave, c'est vrai, et je sais qu'ici c'est un droit de ballre son semblable, mais ce droit n'appartient qu'au maître.

— Mais il m'appartient de corriger les niarardeurs qui cueillent mes fruits et me les volent.

— Cela n'est pas vrai, dit l'esclave en trcmb'.iiut, jamais on n'a appelé voler prendre un fruit dans une haie; il m'a ballu parce que j'ai chan'é ma chanson contre les mulâtres.

— ilisérable ! s'écria C' Ini-ci en levant sa houssine.»

Mais avant qu'il n'eût pu frapper, Ernest l'arrêta en lui di.«ant :

« Si vous appartenez véritablement à celle classe, vous devez être plus indulgent pour ceux dont vous descendez. »

A ces paroles d'Ei nest, le mulâtre jeta sur lui un resard farouche, il mesura pour ainsi dire les trois hommes qu'il avait devant lui, et probablement il reconnut qu'il serait dangereux d'enuager une lutte contre eux, malgré la force herculéenne dont il semblait doué , et il tourna brusquement les talons à Ernest, en lui disant :

(1 Tâchez, monsieur, de mieux veiller sur cette canaille, ou mal vous en arrivera. «

Aussitôt il rentra dans le champ, tandis que le nègre, toujours accroupi, lui faisait mille grimaces, comme le singe en colère à qui son maître vient d'appliquer une correction.

Ce petit incident eût peut-être passé inaperçu pour tout autre que pour lirnest, mais il fut pour lui matière à de longues et pénibles réflexions.

En en"et, Clemenceau était un de ces jeunes républicains au cœur généreux, à la têle ardente, qui considérait l'étal actuel des c )! )m comme l'opprobre du siècle. Employé dans la maison de commerce de son père, il avait cent fois excité sa colère par les sorties les plus virulentes contre ses spéculations, et il n'entrait pas dans leurs magasins une balle de café ou un ballot de sucre, qu'il ne s'écriât d'un ton emphatique^gl,j'ailhur :

« Homme civilisé, tu boiras le sang de ton semblable sous la forme du sucre et du café. C'est l'Evangile des colonies.

Avec de pareilles disposilions , il était difficile de deviner quelles raisons avaient pu amener ce jeune homme à la Guadeloupe.

Voici quelles étaient ces raisons :

M. Clemenceau père et M. Sanson étaient depuis bien des années en relations, ils connaissaient mutuellement leurs fortunes, et dans ce long échange d'afl^aires, ils avaient contracté l'un pour l'autre une véritable estime et même une soi te d'intimité. Dans leur correspondance, et peut-être sans intention formelle d'aucun côté, les confidences de famille s'étaient fait jour peu à peu.

,Mnsi, lorsque M. Sanson demandait à son correspondant de joindre à ses envois quelques objets de luxe, de toilelle, de la musique, des inslrumenls, il disait toujours que tout fût fait le plus splendidement possible, car il destinait tous ces objets à sa fille unique Clara, destinée à hériter de toute sa fortune.

En expédiant les objets demandés, M. Sanson les déclarait du dernier goût et de la plus parfaite élégance; car ils étaient du choix de son fils Ernest, qui les avait achetés lui-même à Paris, et qui était renommé comme un des plus fashionables du commerce.

Un planteur fort riche qui a une fille unique, un armateur non moins riche qui n'a qu'un fils, avaient dû rêver nécessairement dans leurs calculs commerciaux que l'alliance de ces deux fortunes arriverait à une fortune princière ; et tous deux avaient, mot à mot, pas à pas, et avec une réserve excessive des deux parts, émis d'aborcl l'idée d'une association.

Le planteur cherchait un jeune homme intelligent qui pût introduire et diriger les nouveaux systèmes mécaniques appliqués à la fabrication dii sucre ; l'armateur voulait faire connaître à son fils le pays d'où viennent les produits qui faisaient la nature de son commerce; enfin, après une assez longue correspondance, la pensée commune se dévoila, et il fut décidé qu'on expédierait le jeune homme à la Guadeloupe, sans lui faire part des projets qu'on avait sur lui.

M. Sanson, pour une raison que nous découvrirons plus tard, avait exigé celle discrétion de M. Clemenceau, mais l'armaleur s'était cru dispensé de s'y conformer. Il savait les disposilions hostiles d'Ernest contre les planteurs, et il avait craint que, dès les premiers jours, il ne se fit éconduire en heurlant brutalement toutes les opinions et toutes les habitudes de son futur beau-père; d'un autre côté, il redoutait aussi qu'une proposition de mariage avec la fille d'un de ces horribles mangeurs de nègres ne révoltât Ernest au point de lui dicter un refus formel.

Cependant la vanité de l'armateur préféra la chance d'être obligé lie refuser sous un prétexte quelconque, à celle de se voir renvover son fils comme un fou impertinent, et il lui dit la vérité.

LK RANaNÎRR.

Ainsi qu'il l'avait pve'vii, Einesf, au premier mot, bondit d'inJignation ; mais presque aussitôt il partit réfléchir sérieusement, couinic si la proposilion que lui faisait son père donnait une solution probable à un problème qui le préoccupait, et il accepta sans résistance.

Cette facilité e'tonna M. Clemenceau père, et l'alarma jusqu'à un certain point. Il se dit que sou fils n'avait pu se soumettre si aisément que parce qu'il voyait dans son obéissance un moyen d'exécuter quelque dessein secret. Il le questionna longtemps à ce sujet, mais le jeune homme resta impénétrable.

11 n'avait d'autre but, disait-il, que de complaire aux désirs de son père,

Il en re'sulta que M. Clemenceau, n'ayant aucune raison pour le retenir, finit, comme il le disait, par l'expédier à ses risques et périls.

Hélas I si le bon M. Clemenceau avait pu soupçonner jusqu'où étaient allés les rêves d'Ernest, il l'eût gardé toute sa vie au Havre. En effet, noire jeune enthousiaste avait marché dans les voies de l'imagination comme tous les hommes qui prennent leurs rêves pour des réalités. D'abord, il voulait visiter les colonies pour étudier le pays, sa constitution, ses vices et ses mœurs, et rapporter en France des documens sûrs et authentiques, au moyen desquels il battrait en brèche ce monstrueux échafaudage de tyrannie barbare qui réduisait une créature humaine à l'état de bête de somme. Mais cette première hypothèse épuisée, l'imaginalion, cette dévorante magicienne, voulut autre chose. Qu'était-ce, en efl'et, que de prêcher par la parole, et n'y avait-il pas un meilleur moyen de faire triompher la cause de l'humanité ? c'était de prêcher par l'exemple.

Ainsi, dans ses rêves, Ernest épousait mademoiselle Sanson, devenait le maître des habitations de son beau-père, puis un beau jour, après avoir préparé ses esclaves par un régime social tout nouveau, il leur donnait à tous la liberté, qu'ils acceptaient avec reconnaissance pour se dévouer à lui.

Les esclaves paresseux devenaient des ouvriers actifs, de charmants pères de famille économes, probes, empressés, dressés tout à coup à l'exercice de toutes les vertus par le seul fait de leur affranchissement; et lui, Ernest Clemenceau, créait, pour ainsi dire, une colonie libre au milieu de cette colonie d'esclaves, et comme un patriarche, un apôlre, il convertissait tous ces colons aveugles et rebelles.

Plus tard la scène changeait ; les colons jaloux lui suscitaient mille obstacles à son entreprise ; on le perséculait, on le traquait, on voulait attenter à ses jours. Alors l'apôtre devenait un Sparlacus : il se mettait à la tète de ses fidèles affranchis, appelait à lui tous les esclaves amoureux de la liberté, et, déclarant une guerre ouverte à la tyrannie blanche, il délivrait cette terre gémissante des chaînes houleuses qui l'écrasaient et fondait une république florissante dont Userait le président.

Nous ne pouvons pas dire que c'étaient là les desseins arrêtés d'Ernest, il n'était pas encore de cette force; mais il est certain que, dans les excursions de son imagination à travers le champ sans limite des hypothèses, celle-ci lui était apparue, et qu'il s'était complu h la pousser assez loin, sans toutefois y croire.

Une des choses même qui l'avaient le plus occupé, c'était le costume qui lui siérait le mieux comme roi républicain, et plus d'une fois il avait crayonné, sans s'en douter, de pittoresques personnages qui auraient fort bonne grâce à la tête d'une armée de nègres. A sou compte et quoi qu'il eût entendu dire des dispositions des mulâlres pour les nègres, les métis de foule l'ace y devaient être les premiers partisans de ses idées, oubliant qu'en Europe le dernier anobli méprise bien plus les bourgeois que le plus ancien gentilhomme, et que la nature humaine a partout de singulières ressemblances.

D'après ce que nous venons de dire, on doit comprendre aisément que la rencontre du mulâtre Idoménée, car c'élail le nom de cet homme, eût porté un coup assez rude à l'espérance d'Ernest, et cela au moment où il venait de s'exalter un peu plus loin que de coulume en contemplant le lieu où Delgrès s'était si noblement sacrifié.

L'humeur qu'il en éprouva fut si vive, que dès que le raulàlre fut parli, il se retourna et dit à Jean, d'un ton assez bourru ; « Allons, paresseux, tu t'es assez reposé, je pense. » Puis il ajouta d'un ton plus doux et en parlant à l'esclave : « Continuons notre route, mon ami. »

le domestique et l'eselave.'

Jupiter indiqua le chemin à suivre. C'était un sentier qui se dirigeait du côlé de la Soufrière, qu'on apercevait au loin.

Ernest marcha le premier pour se livrer à ses réflexions, et Jean le suivit avec Jupiter.

Cependant maître Plonget n'obéit qu'en grommelant, et lorsque son maître fut assez loin pour ne pas l'entendre, il dit avec colère :

« Que le diable m'emporte si je n'aimerais pas mieux êlrc à Quillcbœuf à travailler la terre que d'être ici à me rôtir comme un oignon sur le feu.

— Quoi! lui dit Jupiter, vous travailliez à la terre dans votre pavs; TOUS êtes donc un esclave?

— Au contraire, s'écrie Jean, j'étais libre alors, mais je ne connaissais pas mon bonheur.

-■ Ce n'est pas possible, dit Jupiter ; travailler à la terre, c'est le plus vil état des esclaves, et j'aime bien mieux être employé à la maison.

— C'estça qui est un esclavage ! s'écria Jean avec un mouvement de tête qui en disait encore plus que son exclamation. Se lever à cinq heures du matin pour penser le cheval et nettoyer le cabriolet, puis préparer le déjeuner de monsieur, brosser ses babils, ses bottes, faire l'appartement, les commissions, les emplettes, l'accompagner dans ses courses, et l'attendre quelquefois jusqu'à trois heures à la porte d'un bal. »

L'esclave ouvrit de grands yeux et s'écria : n Quoi ! vous faisiez ça tout seul.

— Eb bien ? lui dit Jean d'un air rogue.

— Ah ! ce n'est pas comme ça ici. Il y a un esclave pour le déjeuner, un esclave pour les habits, un esclave pour l'appartement, un antre pour le cheval.

— Ah ! continua-t-il d'un air piteux, le pauvre esclave serait bientôt mort s'il lui fallait faire tout cet ouvrage.

— Il me paraît, dit Jean, que votre condition est meilleure que la nôtre.

— C'est pas vrai, c'est pas vrai, dit Jupiter en prenant un air encore plus pileux, nous sommes des malheureux nègres, bien tristes, bien misérables. Oh! le blanc est toujours heureux.

— Il est libre, du moins, dit Jean qui voulut reprendre son avantage.

— Alors il ne travaille pas? dit l'esclave avec des regards curieux.

— Et comment diable, mauricaud, veux-tu qu'on vive sans travailler?

— Qu'est-ce donc d'être libre pour vous? lui dit Jupiter.

— Etre libre ! eh pardieu, dit Jean un peu embarrassé, le voici : Quand le service de M. Clemenceau ne me conviendra plus, je le quitterai pour me mettre à celui d'un autre.

— Je comprends, je comprends, dit Jupiter avec un sourire de satisfaction; vous êtes libre d'être l'esclave de qui vous voulez. »

Ernest, qui avait ralenti sa marche, entendit la fin de la conversation et surtout la dernière propo.'^ition du nègre, dont la naïveté renfermait à son insu une cruelle vérilé sur les prétendus avantages de la domesticité européenne ; et, comme tout ce qui touchait à\'e sujet de près ou de loin déplaisait à Clemenceau, il ne sut mieux faire que de s'en prendre à Jean Plonget, et il lui dit brutalement :

« Allons, animal, laisse ce pauvre diable tranquille.

— Le maître n'est pas bon, » dit l'esclave tout bas.

Cette injonction d'Ernest ramena le silence parmi les trois voyageurs, et il continuèrent à avancer rapidement.

Clemenceau était sombre et préoccupé, et le ravissant paysage qu'il avait sous les yeux ne pouvait l'arracher à sa préoccupalion. Jean n'avait pas l'air moins triste, mais par des raisons tontes différentes; il suait et soufflait en maudissant la chaleur, tandis que le nègre, comme s'il eût été coiffé d'un casque d'acier, bravait, la tête nue, l'ardeur du soleil, et s'en allait souriant et joyeux, jouant avec les fleurs de la route, avec les cailloux, et chantonnant sans cesse quelque mélodie monotone.

Cependant la route devenait de plus en plus difficile, et Ernest commençait à éprouver une fatigue que la chaleur rendait plus accablante, lorsque Jupiter lui annonça qu'ils touchaient aux champs de M. Sanson, et que l'habilation était cachée nar une petite colline qu'ils auraisnt bienlôt franchie.

Î.F. BANANIF.R.

Il .••tait alnrs à peu près no.if hoiiivs, et F.rnost romarqua avec étonn.Miientnu-on ne vovait nbsoliiincnl poisonnc ilatis les champs.

« Tii te trompes, dil-il" à Jupilcr, wns ne pouvons elie si pics d'une habilalion : je n'apergnis pas un travailleur.

— C'est rhoiire du premier repos, dit Jupiter : pourtant les esclaves ne sont pas aux cases à cette heure, ils ne renlrent qu'après onze

heures. ,., . • ■ . „i ;i

— Ah ça' dit Plon?et, tu dis qu'ils se reposent maintenant, et il est neuf heures, et ils se reposeront encore à onze heures ?

— Jusqu'à deux heures seulement, fil Jupiter d'un ton lamcn-

tahle .•

— je comprends, reprit Jean, et alors on les fait travailler jusqu a

minuit. . , i

— Bonne mère de Dieu ! s'écria Jupiter en croisant les maïus, iiisqu'à cinq heures et demie, c'est bien assez.

— Ah ça! v(.us vivez ici comme des fcnéanis. Et pour tout ça, l,s ca'-es ne doivent pas être gros ; qu'est-ce qu'on vous donne .'

— Des coups de fouet, dit l'esclave en baissant la voix d un air de teneur mystérieuse.

— Pauvres gens! murmura Clemenceau; tandis que Jean, que l'utopie n'égarait pas, reprenait d'un air bourru :

— Diable! ce n'est pas prand'chose pour diiicr ; comment ! des coups de fouet pour premier service... et pour dessert, il n'y a pas de quoi engraisser. ,

— Ah ! lit Jupiter, le pauvre esclave est bien malheureux ; le maiire nouiiit, je le dis, parce que c'est vrai, mais le mailre le tait

— Est-ce que tu veux qu'il le nourrisse pour rien, mauricaud ?

— C'est son devoir, répondit l'esclave avec un accent plus sec, il faut bien qu'il nourrisse, qu'il loge, qu'il habille le pauvre noir.

— Et qu'il paye le médecin par-dessus le marche, peut-être.» Acettesupposilion, le nè-re se mil à rire et à danser en criant: « Ah! c'est moi qui ai f.iit un bon tour à mon maître, quand

j'étais à l'atelier dans une sucrerie.

— Conle-nous ça, » dit joyeusement Jean, qui naît rien qu a voir

Ernest ïui jeta un regard sévère, et Jean ajouta d'un air révérencieux :

« Conle ça à monsieur. » .

Jui.iter, toujours riant du souvenir de son bon tour, se mit a dire alors :

« J'étais à l'atelier de M. Loucrit, un bon maître, mais qui you- Init tous les jours faire travailler le pauvre nègre bien falipue. Je voulais aller tuer des oiseaux en cachette. Je dis a mon maiIre que l'étais bien malade. 11 m'envoie à l'infirmerie ; mais c e ait pas mon compte, et moi plus fin que lui, je dis que j'avais mal aux dents. Le niailre f lit chercher le denlisle, et on m'arrache une dent.

— Le barbare ! s'éeria Clemenceau.

— Je fus exempt de (ravail toute la journée, dit Jupiter d'un air triomphant. C'est un bon tour, n'est-ce pas? Je me suis fait arracher comme ça onze dents dans trois mois; mais le maître a vu que c'était une ruse, ajouta Jupilcr d'un air triste, cl il ne m a plus lait arracher de dénis. » ., • r i .n.,i

Jean promenait des regards elTavés de son maiIre a 1 esclave tan ce qu'il venait d'entendre dépassait son imagination Enhn il finit par s'écrier, tandis que Clemenceau restait assez embarrasse de la conclusion triste de l'esclave :

« Comment ! animal, tu l'es fait arracher onze dents, seulement pour rester onze jours sans travailler. Mais c'est pire qu un giison de Caudehec, ces gars-là! dit-il à son maître.»

Puis il ajouta : ,

« Il est connu qu'ils se couchent par ferre pour ne pas marcher; mais bernique, si on leur proposait de leur faire ariaclicr une dent, ils trotteraient douze heures de suite.

— l\Iais, reprit-il en se retournant vers Jupiter, avec quoi manecs-lu donc ton avoine? » . , , i^ „,,

Jupiter ne comprit pas sans doute la plaisanterie de Jean Plonget, car il répondit d'un ton sentencieux et plein de dédain :

«L'avoine n'est pas bonne pour rendre malade, ce qui est bon, c'est la terre. Manuez de la terre, Hjouta-t-il tout bas, en s' adressant à Jean, vous serez bien malade, votre maiire vous enverra a 1 iiilirnierie et vous ne travaillerez pas.

— Merci de la recclle, dit Jean, j'aime mieux mansor des poulets que di; la terre, fùt-elle fricassée avec du beurre de bainl-Miel, qui est le meilleur de la Normandie. «

Jupiter fil une grimace de dédain et répondit :

« J'aime pas les poulets, j'en avais dans ma case que j'engraissais, cl que je vendais à M. Sanson, le voisin de mon maître, ce .lui le taisait enrager, parce qu'il n'aimait pas M. Saiison, Mais je n en ai

jamais mangé, j'aime mieux les vendre pour acheter du tafia et de la morue sèche. » , , i ■ ■ j. .

Jean prit un air de dédain à la pensée de ce régal, et répondit .

« 11 ny a qu'un nègre pour avoir lidce de i>icfererla morue aux

poulets. . , ,

— Fh bulor ! lui dil Ernest, ravi de Irouver une occasion de fionner une'ieçon aux ctonnemenfsde Jean, si tu étais nourri comme le sont ces misérables, tu mangerais une charogne. , , • -,

— Pardon, monsieur, reprit Jean, je ne savais pas qu on les laissât

mourir de faim. , , , ■ , -i • „

— Ah ' le maître n'est pas si bêle, dit le nègre en riant; il soigne bien les esclaves pour les faire vivre, les rendre forts et vigoureux, parce que le maître est méchant, et c'est toujours pour faire travailler le pauvre nègre qu'il pivnd soin de lui.

« Ouelle barbarie!» s'écria Ernest.

Il ne faut pas croire cependant nue notre Européen fut tout a lait un sot, bien au coniraiic; mais, comme Ions les fiens qui ont une idée arrêlée d'avance, i.lée qui. lorsqu elle arrive a 1 elat d idée lixe, pousse les esprits à la t.die, Ernest i,'enlend;iil qu nue note dans toute parole qui résonnait autour de lui. Ce qui lui . ut pan, bon, juste paternel, fait en faveur d un ouvrier, lui semblait bas, iirnoble spéculalif, fait en faveur dnn esclave; un seul mol, I esclave, changeait pour lui la signifiation de toules les actions.

Mai-^ Jean qui n'avait pas un amonr si platonique de la dignité humaine, et (pii jugeait un peu du bonheur par le bien-etre, lui

' «' Tiens' quand vous êtes malade, on ne vous met donc pas sur le pavé, comme ça m'est arrivé dix fois? Si bien que, lorsqu on n a pas d économies, on va crever a I lio|.ital.

— Oh 1 le pauvre nèi;ie n'a pas d économies, dit Jupiter.

— Pardieu! dit Clemenceau, triomphant, celui qui ne peut rien sauner ne peut pas faire d'économies. »

Cependant Jupiterparaissait étonne de ne rencontrer personne. » «Bon dit-il, voici les jardins à nègres, et c'est toujours le samedi que M. Sanson donne aux exdaves pour travailler pour leur romote et ie ne vois personne.

^ Ah ça ! dis donc, repril Jean, vous avez donc des ferres, mon-

^"'.l' Eh bien'!' faut bien que le pauvre esclave ait quelque chose, dit Jupiter.

— Et le revenu vous en appartient ; » : e„^,,,uii Jupiter se mit à rire, comme si 1 etounement de Jean Un semblait

""«DainS dit-il, le pauvre enlavc doit bien pouvoir gagner son

^"^^I'ei tu dis, mauvicaud, que tu ne peux pas faire d'économies!

renril Jean, d'un Ion indigné. ., , , i. i -i „.

T. E avec quoi le pauvre nègre achèlerail-il des beaux h.nb.ts et

des boucles d'or pour sa maîtresse, et du laUa? dil Jupiter d un air

'"1° Ah'''ça'!'d'ilÀ"clonc, monsieur, reprit Jean, je me fais noir... Ip me vends, si c'est comme ça.

Et ta liberté, misérable! s'écria Ernest, courrouce de la sup-

^°!!! Qu'dlc liherlé? dit Plonget; celle de mourir de faim quand je suis sans place. Merci! j r .

Ft tu t'avilirais au point de recevoir des coups de fouet.

— Tiens fit Jean, avec un air de vanité, j'en ai reçu quelques-uns quand j'étais marin. Mon capitaine, qui avait commence par eiie mo," e en avait nçu encore plus que moi, ce qui ne lei.qe.hait ;ils d'être brave comme un canon, et délie delà Legion-d llon-

"'!!!'c'est bien différent, dit Clemenceau, en haussant les épai.'es. Je ne dis pas, réparlit Jean. Je nai pas encore vu le fouet de ces mo«icurs d'ici ; il est impossible qu il soil plus sale. Dis donc, manricaud ça fait il bien mal votre fouet. . ,. ,■

-Ah! bien mal, dit l'esclave, en prenant son air désole; mais i'aiinê mieux cela que d'aller en prison. ... ,, ■ -

■' lirpàuvre race dit l'intrépide némopliile; à quoi pr.int on a altère chez eux les notions les plus simples de la dignité InuiK.ine! >.

Comme Ernest parlait ainsi, ils arrivèrent au détour d un chemin et virent en face deux la cafeière.

Ëllese composait d'une maison principale, d une apparence c!e; gan e mas de peu détendue, de la grande case, chW case a café devant b^qnelle se trouvait le séchoir, tout près la case ou 1 on fai-a la fa, iue de manioc, et un moulin que faisait mouvoir un cours d eau

''IScasis'di^So;, disposées en deux ligues parallèles et couve ics de chanme^ns^ent assez ressemblé à un village allache aux la des outa,, es du Jura, si la richesse de la vé^elalion, I abon-

LE BANANIER

dincedes fleurs tropicales, n'eussent donné un caractère particulier de rnaiiniriccîirc à ce tableau.

A ce monicnl, Jii|iiler s'arrèla, prêta l'oreille, et tout à coup frappa dans ses mains en £;ambadant.

« Ah ! b'in... bon... Iiès-boii ! sécria-t-il; il y a quelqu'un do moi t à l'hiliiialion. Ah! c'est une bonne fêle ; on va boire du talia et pas travailler. «

En pai lant ainsi, il prit sa course vers un endroit qu'une croix semblait désigner comme étant le cimelière de l'habitation.

« Où vas tu donc? lui demanda Clemenceau.

— Je vais aller plemer sin- les morts, lui dit Jupiter d'un air ravi.

— C'est à-dIre que lu vas te griser comme un... grommela Jean en supprimant l'épilhète compaialive et en la remplaçant par un soupir qui voulait dire : Je voudrais bien en faiie autant. »

La conversation à laquelle Ernest Ciénieuceau venait de prendre part auriil eu pour lui une signification bien éloignée de celle qu'elle eût pu avoir pour un indifférent.

Celui-ci eût été sans doute frappé de cette différence d'attitude du nègre lorsqu'il paile de ce qu'on lui concède et de ce qu'on lui demande. Dans le premier cas, il y a dans son air une a) rogauce hargneuse qui semble l'ainier d un droit incoulesiable; dans le second cas, il y a une façon de désespoir pileux et tremblant comme si le bàon était toujours levé sur lui.

Ce qui eût également fiappé un esprit moins prévenu que celui d Ernest, c'est I éternel reirain de Jupiier : ne pas travailler élail le but constant de toutes les pensées de lesclave, faire travailler était le crime iirémissibie du maiire. 11 était aisé d'en conclure que la pare>se était le vice de l'esclave.

Ernest croyait se montrer d'une philosophie bien supéiieure en se disant : « La paresse est un vice résultant nécessairement de l'esclavage. »

Poin- lui le fait de l'esclavage était une sorte d'action permanente qui abrutissait 1 intelligence du nègie par toutes ses facultés, par conséquent il eût découvert que le nègre était voleur, gourmand, paresseux, idiot, qu'il se fùi bien gardé d'altiibuer cela à liudividu, Il l'iitliibuait à la position. Notre ami Clemenceau était dans la meilleure disposition po>sible pour n'y voir jamais clair, aussi en prit-il mal à maille Jean, son valet, de lui faire l'observation suivante :

« Ma foi monsieur, lui dit-il, m'est avis qu'il vaut encore mieux être esclave comme ces gaillards-là, que libre comme un valet de chai rue ou un Cleur d Elbeuf.

— Maitre Jean, lui dit Erueït.d'un ton qui était étrange chez un homme animée d'une telle [ihilanthropie, je vous piie de garder pour vous vos sottes réflexions, et je vous préviens que si vous recommencez, vous pouvez chercher un maître ailleurs que chez moi.

Jean regarda son maître en dessous et se gratta quelque temps l'oreille, puis prenant sa plus douce voix normande, en traînant niaisement ses mots :

« M'est avis, n'est ce pas, monsieur, que ces pauvres nègres ne sont si bètes que parce qu'on les empêche de raisonner?

— Sans doute, dit Ernesl, qui amassait depuis vingt minutes une foule de bonnes raisons contre les faits dont il venait d'être témoin, sans doute on abrutit ici l'esprit comme le corps. Certes, si ce garçon, eût parlé devant im colon comme il l'a fait devant nous...

— Le colon l'eût l'ait taire, dit le .Normand, en interrompant son maître, et on lui eût dit de chercher un autre maître.

— Qu'est-ce que c'est? » dit Ernest d'un Ion impérieux.

Jean n'eui pas l'air de comprendre, et reprit, sans que sa physionomie tiahit aucune intention sardonique ;

« Je suis bien aise de savoir que le devoir du maître est de laisser raisonner le domestique, je veux dire l'estlave; sans ça le domestique, l'esclave, veux-je dire, est traité cuiiime nue bête brute.

L'intention de maitre Jean ii'éiait pas douteuse; mais il y avait un air si candide dans sa physionomie, qu'Ernest ne sut comment se fâcher; d'ailleurs il se trouvait pris dans un piège où, comme le lenard, il seiait forcé délaisser la queue de sa logique, .s'il voulait s'en tirer ; il préféra donc paraitie ne pas avoir enleudu, et pressant le pas, ii se diiigea vers la maison principale.

Lorsqu'il en fut à une petite distance, un nègre les aperçut et courut vers la maison.

« Bien! pensa en lui-même Ernest, on s'attendait à mon arrivée, et sans doute on va me recevoir avec des apprêts l'ails pour me séduire. »

En continuant, il aperçut quelques négresses toutes vêtues de mouseline blanche et avec une sorte de luxe ; elles semblaient revenir du cimetière.

Cl Bien! fit encore Clemenceau, on a paré les esclaves pour me faire croire qu'ils sont vêtus aussi convenablement que nos pay>ans.

Cependant 5L Clemenceau n'était arrivé que de la veille, comme

nous l'avons dil, et il était reparti de grand matin sans dire à personne où il allait.

N'importe, il lui fallait une explicaliini défavorable à ce qu'il voyait, et il n'en trouvait pas d'autre qu'un espionnage prémédité et une comédie destinée à le tromper. Cela détruis, lit, à son tour, le projet qu'ilavait formé d'arriver tout àcoupàl'habilation de M. Sanson, sans que celui-ci fût prévenu de son arrivée, et de tomber ainsi au milieu de l'exercice de cette tyrannie qu'il venait combattre.

Ernest s'était figuré des rangées d'esclaves syméiriquemcnt courbés dans le même sillon, avec le commandeur le bâton au poing, et frappant à tort et à travers sans pitié; il arrivait, lui, Clemenceau, lorsqu'un nègre ainsi mutilé, implorait grâce à genoux, et là-dessus il s'élançait sur le commandeur, le désarmait et prononçait un admirable discours pour lequel tous les nègres venaient doucement lui baiser les mains.

A quoi il répondait :

« Je suis venu pour vous protéger. «

Or, Clemenceau manquait tous les effets qu'il avait rêvés, et ce n'était pas sans quelque dépit qu'il se voyait réduit à entrer chez M. Sauson comme il fût entré, à Nantes et à Bordeaux, chez un correspondant de Son père.

Du reste, il ne s'était pas trompé sur l'action de l'esclave qui avait couru vers la maison Celui-ci avait été l'annoncer à M. Sanscn ; seulement, l'esclave avait annoncé simplement un étranger, c'està-dire une personne qui ne venait pas d'habttude chez son maitre. L'esclave fit son annonce d'un air triomphant. .Mais, amoureux de tout ce qui est nouveaux, parce qu'il n'a d'alTeclion pour rien; curieux comme les enfants rêvant au fond de tous les moindre incidents une espérance de voir déranger l'ordre de la maison, la venue d'un étranger les rendait tous joyeux. En outre de cela, il se pouvait qu'il annonçât à son maître une bonne nouvelle, et peut-être pour cela y aurait-il petite gratification.

M. Sanson quoiqu'il attendit Clemenceau, ne pût s'imaginer que ce fût lui qui arrivait ainsi sans se faire précéder par un avis quelconque. Comme le nègre ne lui avait pas dit d'ailleurs qu'elle tournure avait l'étranger, il supposa que ce devait être quelque visite d'alTaiies, et il fit plier le nouveau venu de l'attendre quelques minutes.

Ernest s'arrèla dans un salon fermé de jalousies chinoises, et sa première pensée fut de se dire :

« Il parail que les s.igneurs féodaux de ce pays ont pris à nos parvenus d'Europe l'habitude de faire faire antichambre. »

Ce fut doue avec toutes sortes de dispositions lâcheuses qu'Ernett attendit celui qui devait êlre son beau-père.

Première Journée.

L'espèce de salon dans lequel Ernest attendait était nmni , comme d'liabiluile,d'un guéridon avec un plateau, où étaient disposés des flacons de sirop, de rhum, de jus de cilron et de madère.

Tout autre que lui, même un homme d'une classe très-inférieure à celle de M. Sanson, se serait cru autorisé, après la course qu'il venait de faire, à se servir l'une de ces boissons.

La chaleur du climat a fait de cette liberté un usage général, comme l'absence d'auberge a fait dans les habitations un devoir de l'hospitaliié. .\insi, tel voyageur, se rendant d'un lieu à un autre, peut s'arrêter dans la'première habitalîon venue et y demander la passade, qui lui est toujours accordée.

Soit discrétion, soit humeur d'Ernest, il demeurait le front suant, le gosier sec, en face de ce plateau, tandisqu'il entendait Jean Plonget crier d'une voix de Stentor dans une pièce précédente :

« Merci, c'est bon.. Encore... Merci. Encore un peu.. Merci.»

Interjeclions pousées à des intervalles assez rapprochés pour que son maître jugeât de l'activiléavec laquelle il procédait.

Tous les grands hommes, tous les grands esprits, tous les grands cœurs ont leurs moments de faiblesse, et il prit à Ernest un mouvement de colère furieux contre ce faquin de Jean qui compromettait sa dignilé en ne se laissant pas crever de soif comme son digne maitre. Il y avait entre Clemenceau et Jean Plonget un peu de ce qui existait entre don Quichotte et Sancho Pança. et Clemenceau allait sortir pour réprimander son fidèle valet sur sa gouimandise, l'orjqu'une porte s'ouvrît tout à coup près d'Ernesl, et une jeune tille entra étourdiuient dans le salon et courut vers le bienfaisant guéridon.

l'ne mulâtresse jeune encore, mais plus âgée qu'elle, la suivait,

LE BANANIER

et comme celle-ci se retourna pour déposer sur une chaise un parasol et un grand chapeau de paille, elle aperçut Ernest que la porte en s'ouvrant avait caché à la jeune fille. Celle-ci allait boire un verre de sirop mêlé de citron, lorsque la mulàlresse dit d'un ton timide :

« Maîtresse, il y a un monsieur ici. n

La jeune fille retourna seulement la tèle pour retiarder derrière elle. Son œil noir et éclatant semblait demander (jui osait être la sans sa perinisson ; ce mouvement lui donna une attidude de commandement et de hauteur dont Ernest fut encore plus frappé que de la beauté charmante de celte jeune fille.

Mais dés que celle-ci eut aperçu Clemenceau, celte expression sc\ère et hardie s'eflaça soudainement ; elle jeta un regard embarrassé sur elle-même et sembla s'apercevoir qu'elle n'elait couverte que de cette espèce de longue chemise ou peignoir qu'on appelle une gaule ; elle rousiit, posa sur le géridon le verre qu'elle tenait, et faisant une légère inclination à Clemenceau, elle s'échappa du .salon en faisant un signe à la mulâtresse, qui avait mieux considère l'étranger, et qui, en sortant, jeta sur lui un regard curieux.

Cependant, à peine fut-elle sortie et avant qu'Ernest eût eu le temps de faire aucun nouveau commentaire sur celle apparition, M. Sanson parut, accompagné d'un jeune homme de belle mine, qu'à son air froid, autant qu'à sa manière d'être habille, Ernest, reconnut pour un Anglais.

M. Sanson, qui s'apprêtait à sortir avec lui, s'avança vers Ernest, et parut surpris, non pas de trouver un inconnu dans son salon, mais un homme de la tournure d'Ernest.

Son mouvement et son accent, en lui disant :

« Pardon, monsieur, de vous avoir fait attendre,» montraient assez qu'il ne s'était pas douté de la qualité de celui qui attendait ; mais Ernest n'y vit qu'une raison de plus d'être courroucé, et il se dit en sa philanthropie d'épicier :

« J'eusse été le dernier des mendiants, que M. Sanson aurait du venir tout de suite.»

L'esprit de l'homme est si bizarre et si rapide en ses sensations, iiu'il n'est pas impossible que l'aspect de l'Anglais, qui était fort lieau, n'eut ajouté à l'humeur de Clemenceau, qui répondit d'un ton dont la politesse pouvait passer pour équivoque :

« Je n'avais ni le droit ni l'intention de déranger M. Sanson, et s'il est trop occupé aujourd'hui, je remettrai ma visite à un autre jour.»

Notre ami Ernest venait tout simplement de dire une betise, ce qui fit que M. Sanson passa assez légèrement sur le ton sec dont ces paroles avaient été prononcées.

En France, dans une visite, une pareille phrase eut pu s accepter- mais dans une habitation située à trois lieusde la Basse-Terre, à une heure où la chaleur rendait ce trajet insupportable, proposer à un créole de s'en retourner sans que cette visite eût eu sa solution, c'était dire une chose qui n'avait aucun sens.

M Sanson regarda Clemenceau d'un air assez étonne, tandis que l'Anglais le considérait avec un flegme peu bienveillant, et il lui dit avec un léger sourire :

« Monsieur est Européen?

— Oui, monsieur.

— Français? dit le créole avec une sorte de curiosité bienveillante.

— Oui, monsieur. »

M. Sanson se recula d'un pas, sembla examiner Ernest d un air étonné et content à la fois, et s'écria tout à coup : « M. Clemenceau, peut-être?

— Lui-même, fit Ernest avec une inclination profondement

sérieuse. » ,■.,.,,•- ,-,

Mais M. Sanson n'eut pas plus tôt entendu cette déclaration, qu il prit la main d'Ernest et lui dit avec une véritable eflusion :

«Comment! monsieur, et vous ne vous faites pas annoncer! en vérité, c'est mal ; et depuis quand ètcs-vous arrivé ? comment e tes vous venu? Mais vous êtes fatigué, vous avez chaud... veuillez vous rafraîchir. » , i ■ ■>

M. Sanson se tourna vers le guéridon, et voyant le verre plein il ajouta :

— Ah ! l'on vous avait déjà servi ; prenez encore ce verre de limonade.

Elille présenta lui-même à Ernest, qui l'accepta avec un certain embarras, mais qui ne voulut p^s raconter ce qui s'était passé.

Au moment où il buvait, la mulàlresse parut à la porte par où était sortie sa maîtresse, et dispanit soudainement : elle venait chercher le verre qu'avait préparé la jeune tille; mais elle se retira aussilôl et alla lui dire d'un air ébahi :

— Maîtresse, l'élranser à bu dans voire verre. '»

Nous rapportons ce petit incident parce qu'il ne fut pas sans infinence sur les événements qui suivirent celle première rencontre.

Du reste, tout ce que nous venons de dire s'était passé en moins d'une minute, et M. Sanson semblait si surpris de l'arrivée inalten due de Clemenceau, qu'il avait oublié la présence de l'Anglais. A ce moment, il se le rappela, et présenta les deux jeunes gens l'un à l'autre.

« M. Ernest Clemenceau, lefilsdemon correspondantQuHavro;

M. Edouard Welmoth, le cousin de ma fille Clara. »

Les deux jeunes gens se saluèrent avec une raideur qui disait suffisamment combien ils se déplaisaient mutuellement. Pourquoi cela? c'est le secret de la nature. En efi'et, si un indifférent eût pu les interroger et les connaître séparément, il eût été surpris de trouver dans deux hommes qui ne s'étaient jamais ïus une si parfaite analogie d'idées, d'opinions, d'enthousiasme faux ou vrai, une réserve égale de manières, et il eût déclaré qu'à la première vue ils devaient s'estimer, se comprendre, s'aimer, devenir frères.

Cependant jamais peut-être à une première rencontre, et sans aucun motif, deux hommes n'avaient éprouvé l'un pour l'autre une antipathie plus prompte et plus vive. Elle se révéla pour ainsi dire sur leur visage, car M. Sanson en parut frappé, el, voulant causer plus librement avec Clemenceau, il dit à M. Welmoth : « Edouard, nous remettrons notre visite à demain. » Edouard s'inclina el quitta le salon ; mais Ernest remarqua que le bruit de ses pas ne quitta pas la maison ; il monta un escalier, parcourut un certain espace au premier étage, et s'arrêta au-dessus du salon. Clemenceau en conclut que M. Welmoth habitait la maison ou du moins y était en visite réglée. Cela lui déplut.

Aussi, lorsque M. Sanson, ayant appris comment il était venu, lui parla d'envoyer immédiatement chercher ses bagages à la \ille pour l'installer à l'habitation, Clemenceau refusa, ne voulant gêner personne, disait-il, jusqu'à ce que l'air surpris de M. Sanson lui apprit qu'il jouait un sot rôle.

Il accepta d'assez mauvaise grâce pour que M. Sanson le remarquât ; mais celui-ci ne put s'imaginer qu'un homme fit un voyage de douze cents lieues pour \enir s'établir dans une maison et s'en retourner sans raison, et il attribua à une de ces timidités sauvages qui dominent certains hommes l'embarras et le peu de cordialité d Ernest. Ce fut pour celte raison qu'il lui dît avec un air de bonhomie qui est assez rare chez les créoles :

« Écoutez, mon ami, il faut vous faire vite aux façons ou plutôt au sans-façon de noire pays. Vous êtes le fils de mon plus aucien ami : car je considère votre" père comme un ami, quoique je ne l'aie jamais vu ; mais vingt ans de relations loyales et irréprochables des deux parts nous auraient bien peu profité, si elles n'avaient pas établi entre nous une estime et un attachement réciproques. Vous êtes ici comme chez vous; voyez, visitez éludieznolre pays àvotre aise ; et quant au but de votre voyage, quant à votre désir de vous meltre à la tête d'une habitation à la Guadeloupe, nous en parlerons quand vous voudrez. »

Clemenceau, toujours prévenu contre M. Sanson, trouva que celle dernière insinuation était de trop, car M Sanson n'ignorait pas dans quel but il était venu, quoique lui-même, Ernest fùl censé l'icnorer. Il se contenta donc de répondre par une inclination.

M. Sanson, dans sa bienveillance pour le fils de son cher correspondant, ne s'offensa pas de celle raideur constante; mais il commença à craindre que celui sur lequel il avait fondé des espérances de mariage ne fût un imbécile.

Cependant, au moment où il venait de recevoir d'Ernest les renseignements nécessaires pour faire venir ses bagages de la Basse-Terre "un bruit de voix irritée se fit entendre, et Clemenceau reconnut la voix de son Normand criant à tue-tèle :

« Attends , attends, méchant plumpudding, je vas l'apprendre la boxe à ma façon.» ... „ ,

M Sanson el Ernest sortirent et virent Jean Plonget en face d un grand gaillard, aussi carré et aussi musculeux que lui, mais beaucoup plus calme. Cet homme portait une livrée jaune el cramoisie. A l'aspect de M. Sanson, il quitta la posture belliqueuse dans laquelle ilse trouvait, tandis que Jean, les poings menaçants et l'œil en feu, se retournant vers son maître, lui criait :

« Pardon, monsieur, pardon la compagnie; permettez que je rosse un peu ce goddam, pour lui apprendre à parler plus poliment des bœufs de Normandie.

« Un'est ce que ça vent dire, insolent drôle? dit Ernest. — Ca veut dire, cria Jean, que cette pomme de terre anglaise prétend que le rostbeef de son pays est, ai près du filet de Quillebœuf, comme du sucre en comparaison de la mélasse...»

Puis, sans que l'air furieux de son maître arrêtât Jean Plonget, il se retourna vers f Anglais, el lui dit, en lui meltanl le poing sous le nez et en talbutiant :

« On t'en donnera du filet comme ça, gros rostbeef que tu es!»

LE BANANIER

Clemenceau voulut faire intervenir son autorité ; mais il s'arrêta sur un sisne de M. Sanson, qui dit à un vieil esclave qui regardait la querelle d'un air sournois et satisfait :

« Menez ce garçon dans une chambre d'en haut, et faites-le coucher.

— Quanta toi, ajouta-t-il en s'adrcssant à l'Anglais, retourne à ton travaille, et ne m'oblige pas à dire à ton maître comment tu te conduis. »

Le domestique anglais, demeuré immobile, salua et s'en retourna saaspiononcer une parole, et M. Sanson, s'adressant à un homme d'une cinquantaine d'années, qui était aussi accouru au bruit, et qui avait, pendant l'explication, iutorrngé deux ou trois esclaves :

ic Que s'est-il donc passé, monsieur Ovven? »

Ce nom et l'accent de l'homme qui était intenogé appriient à Clemenceau que cet homme était également Anglais, et celte dccou- Terte ne lit qu'accroître la dispositon peu favorable" où il se trouvait en voyant la maison qu'il allait hal)iterainsi occupée.

Cependant l'air grave et simple de ce iM. Owen prévenait en safaveur, et la manière dont il répondit effaça en partie les fâcheuses impressions qu'il avait produites sur Ernest.

« Voici ce que c'est, monsieur, dit-il à M. Sanson. Ce garçon, qui est venu à pied ce matin, était fort écliauflc; on lui a fait boire imprudemment quelques verres de rhum, et comme il avait faim on l'a fait passer à l'orike, où pc trouvait John, qui, le voyant déjà étourdi s'est amusé à le faire boire encore plus ; alors, je ne sais pas a propos de quels mots, une querelle s'est engagée entre eux sur la prééminence de leur pays, et ils allaient décider la question à coups de poing lorsque vous êtes survenu.

«Agréez mes excuses pour mon domestique, dit Clemenceau, vivement contrarié; mais je ne sais comment il se fait que cela soit arrivé. Entre beaucoup de défauts, Je ne lui avais pas encore reconnu celui de l'ivrognerie. Mais je le chasserai si jamais...

« Vous ne le chasserez pas pour cela, dit M. Sanson en souriant, car je crois que le pauvre garçon est fort innocent de ce qui lui est arrivé. La chaleur de notre climat, qui rend nécessaire l'usage des spiritueux, leur donne sur ceux qui ne sont pas acclimatés une action terrible. Votre domestique a peut-être bu deux fois moins qu'il ne l'eût fait en France sans danger, et le soleil, autant que le rhum, lui a monté à la tète. Dans quelques heures il n'y paraîtra plus. «

M. Sanson donna l'ordre de presser le déjeuner pour son hôle qui devait avoir besoin de réparer les fatigues de la matinée, et ils rentrèrent tous deux dans le salon.

Mais déjà, et depuis quelques minutes seulement qu'Ernest avait mis le pied dans celte maison, il y avait partout des germes de discorde. Maîti'es et valets, chacun dans sa condition, s'étaient voué une égale aversion.

Ei-nest malgré sa feinte colère contre Jean, n'avait pu s'empêcher de l'approuver intérieurement des qu'il avait su que son antagoniste était le domestique de M. Edouard Welmoth, et probablement celui-ci pai'Iagea le même sentiment; car il avait vu et observé de la fenêtre de sa chambre, et caché par la persienne, la scène qui venait de se passer, et il n'avait pas essayé d'interposer son autorité.

Du reste, il fallait la présence de deux Européens dans cette maison pour avoir mis en présence deux domestiques, car on n'en compte qu'un très-petit nombre à la Guadeloupe, et tous ceux qui y sont ont été amenés d'Europe, comme Jean et John, les deux champions de la France et de l'Angleterre.

Cependant la gène qui avait jusque-là existé entre Clemenceau et M. Sanson diminua un peu dans la conversation qu'ils eurent ensemble.

Cet entretien roulant sur les intérêts commerciaux relatifs à la question des sucres, intérêts qui étaient conmiuns à l'armateur et au colon, donna à M. Sanson une idée plus favorable d'Ernest. Il savait bien, parlait bien, et du moment que ses lausses idées et ses préventions n'étaient plus en cause, il jugeait les choses avec un viai bons sens, et cette assurance qui ne part pas de la vanité, mais de la conscience qu'on a de la vérité de ce qu'on dit.

Ernest vit qu'il était écouté avec approbation, et voulant donner aux idées futuies qu'il gardait en léserve le poids qu'elles devaient nécessairement recevoir de la justesse de celles qu'il émettait en ce moment, il s'étudia à prouver à .M. Sanson qu'il avait une intelligence Irès-élevée des relations commerciales de la France avec les colonies, des avantages immenses de leur union politique.

M. Sanson fut véritablement charmé de Clemenceau ; mais il garda la crainte que ce beau jeune homme, qui était un fort bon commerçant, n'eût pas une science aussi a\aucée des autres relations de la ie, et qu'il ne gagnât pas sa cause \is-a-vis de Clara connue \is-à- Vis de lui.

Ce fut sans doute cette crainte qui poussa .M. Sanson à dnunei' à

Ernest des explications dont il se fût assurément di^pensé si le but du voyage de Clemenceau avait été simplement eonnr.ci cial, comme il semblait l'être.

« M. Edouard Welmoth, que vous venez de voir, lui (lit-il, el qui doit passer un mois parmi nous, est le cousin germain de Clnra; c'est mon neveu par alliance. Ma femme et la mère d'Edouard étaient sœurs. Filles de don José Torréno, riche habitant de Cuba, elles épousèrent, par une bizarre circonstance, l'aînée un Anglais, la cadette un Français, à l'époque où ces deux nations se considéraient comme'.des ennemis irréconciliables. M. Welmoth emmena sa femme dans l'hide, où elle mourut peu d'années après, et d'où il s'éloigna pour se fixer en Ecosse, son pays natal. En 1814, cl àla même époque, je l'entrai à la Guadeloupe, et toutes relations avec mon beaufière avaient cessé depuis longtemps, lorsqu'il y a un an, M. de Torréno, mon beau-père, est mort, laissant une fortune très-considérable, mais fort embarrassée'de créances non liquidées, comme la [dupart des fortunes des colons espagnols. Ma fille est l'hérilière de celle fortune au même titre que M. Welmoth, et c'est pour régler celte succession à l'amiable, que son père, maintenant membre de la Chambre des communes, l'a envoyé aux Antilles. Il est possible que, d'ici à peu de temps, je me rende à Cuba avec M. Welmoth, et je ne serai pas fâché, durant ce voyage, d'avoir ici une personne sur laquelle je puisse compter. »

Clemenceau ne répondit d'abord rien à celte confidence; une idée le préoccupait.

SI une alliance entre lui et Clara avait semblé si convenable à M. Sanson pour des raisons d'intérêt, combien plus cette alliance ne devait-elle pas l'èlrc davantage entre héiiliers d'une même fortune! Ce fut poussé par cette idée" qu'il répondit à M. Sanson après un moment de silence :

« M. Welmoth est-il riche ?

— Son père l'est immensément, et, comme vous, Edouard est fils unique. «

Cette réponse toute simple de M. Sanson parut à Ernest avoir un but caché; cette parité de position, que le créole avait seulement émise comme un fait, était, selon Ernest, une manière de lui dire : — Il a autant que vous, et plus peut-être, les avantages de la fortune ; metlez-vous donc en mesure de lutter contre un pareil rival.

Toutefois, Ernest n'osa pas céder à Tenvie qui le prit d'insinuer son opinion au sujet d'une union probable entre Clara et Edouard , et il se contenta de répondre :

« Autant qu'on peut juger d'un homme à la première vue, M. Welmoth me semble ce qu'on appelle en Angleterre un gentleman accompli, et je félicite mademoiselle votre fille d'avoir un pareil cousin.

Le mademoiselle voire fille venait si mal à propos dans la conversation, que M. Sanson le remarqua, et qu'un moment il en soupçonna la véritable intention; mais, au moment où il allait essayer do pénétrer dans cette pensée, on les vint avertir que le déjeuner était servi, et ils passèrent dans la salle à manger.

Durant le peu d'instants que Clemenceau était demeuré seul dans le salon, il avait fait une remarque qui est applicable à presque toutes les maisons des colonies. C'est, à vrai dire, le disparate qui existe entre le luxe de certaines parties du mobilier d'une habitation et la mesquinerie de l'autre.

Tout ce qui était bronzes, porcelaines, objets d'ornements, était d'un goût exquis, et il en reconnut quelques-uns de son choix; mais les meubles, à proprement dire, les chaises, tables, consoles, étaient pauvres, de formes étriquées et diflérentes; et à une époque où ces objets sont arrivés en France à une véritable magnificence, et où le moindre particulier se pique d'avoir des ameublements complets, ce contraste avait dû frapper Ernest.

Mais il en fut encore plus surpris en entrant dans la salle à manger, où était disposé splendidement le déjeuner, servi dans de la vaisselle plate du plus grand prix. Plus tard, et en visilant d'autres habitations, il s'accoutuma à cette singulière discordance, et il coin prit que le plus souvent nos meubles plaqués d'acajou et de palissandre, alors mêmes que les colons les feraient venir à frais énormes, ne résisteraient pas à l'humidité et à la chaleur des Antilles, et y éclateraient.

Mais ce premier jour, il tira une fâcheuse conclusion de ce fait si simple et si commun ; la fortune ou l'administration de cette maison lui semblèrent pécher par un coin.

En France, cette opinion eût été juste, et souvent la physionomie d'un appartement en dit plus sur le caractère de ceux qui l'habitent que leur personne elle-même; et c'est en vertu de cette idée qu'il s'imagina que Clara, pour laquelle il avait fait tant d'acquisition d'objets frivoles, devait êlrede ces femmes qui adorent le clinquant et sont fort insoucieuses de ce qui est le fond d'une Ion ne et grande maison,

LE BANAMEK.

De là à lii jusi'i- frivole elle nièino, dépensière, sans nr.li-e, capricieuse, il n'v'iivail qu'un pas puur un esprit piéveiui connue celui deClémeiic;'au,ele'eslceiiuiaiiiva. „ , ,. ,-.| ,ii

Lorsuu'il euliadaus la salle a manger avec M. Sans..n,elle n etail .léjà el causait rainilièienienl a\ee M. Weliuulli ; ce lut un nouveau déplaisir pourErnesl, el par nu senliinenl assez oidn.ane al homme, quoùiue fort injuste, il salua Clara avec une réserve glacée, comme si elle avait eu des torts envers lui. Une contrariété d'un autre genre attendait encore Clemenceau.

Venu à pied le matin de la Basse-Terre, il était couvert de poussière, et la marche, la chaleur, avaient porté un ccrlam desordre dans'la correcte élégance de ses vêteiucnts.

Tout au contraire le bel Anglais avait profité de sa rentrée dans la chambre pour se parer de son mieux. Grâce à cotte désinvolture de toilette que permet le climat, il avait trouvé moyen de donner à sa taille guindée une tournure leste, dégagée, conquérante, qui humilia Ernest, sangle' dans son hahit noir et son pantalon à guèties.

Le service était fait par des esclaves et le groom de M. Welmuth, qui, planté comme un piquet derrière son maître, se trouvait mnime lui en face de

Clemenceau .

Il y avait dans le

service de cet homme

une impertinence à

laquelle M. Sauson

n'avait jamais sans

doute fait attention ,

mais qu'Ernest avait

déjà remarquée en

beaucoup d'autres cii-

conslances chez les

domestiques anglais.

C'est la façon exclusi

ve dont ils s'occupent

de leur niaitre. Ainsi,

jamais John n'eût présenté une assiette à

un autre qu'à lui, jamais passé un plat ,

jamais versé à boire.

Ceci était de bien

peu d'iniportauce ;

mais, après ce qui

s'était passé le malin

entre ce drôle el Jean

Plonget, celte hahitude sembla une all'ec-

talion insolente à Clemenceau ; et si ce

n'eût été la présence

nait d'une beauté el d'une grâce enchanteresses. Elle était venue au déjeuner parée aussi, e'cst-à-dire après avoir remplacé par une simple rohe de mousseline la gaule dont elle était accoutrée le malin, et par eela seul qu'elle n'était plus dis>imiilée, la souplesse élégante el mobile de sa taille se montrait comme une parure ravissante. ...

Ernest l'avait à peine aperçue le malin, mais maintenant il la vovait. , . ,

Que d'ardeur, d'esprit, d'intelligence el de volonie dans ses yeuï noirs et veloutés lorsqu'elle les ouvrait, pour ainsi dire a plein regard, pour écouler ou parler; que de chastetée, de modestie, et de virginale pudeur, quand elle les voilait dans ses longues paupieiet " brunes bordées d unt

longue frange de cili noirs; el comme sa voix grave et pleine avait de douceur caressante ; comme ce léger gras>ayement , qui semblait allèeté et ridicule à Ei nesl dans la bouche des Parisiennes, était naturel et en même temps coquelet altiavant!

Mais, hélas ! tout cela ne s'adiessait pas à lui, tout cela était pour Eilouard , qu'elle écoutait et à qui elle répondait avec une sorte de prédilection.

Il eût été juste de remarquer cju'Ei nesl n'avait pas encore adressé la parole directement à Clara, mais il n'en était pas moins in ilé contre elle.

Le déjeuner se termina donc sans qu'il y eût eu, entre Clara et Krnest, autre chose qu'une présentation cérémonieuse avei-, une lévéïence d un eôtéet un salut de l'anlie. M.

Sauson, de sou côté, était méeonlent t'.u prii de snctés d'Eiiiesl, el il avait en vain tâché de ramener sa Mlle à laire attention à lui en lui rappelant (|n'elledevait presque tous les petits meubles dont elle laisail SCS délices à l'obligeance de M. Clemenceau; mais à toutes ses insinuations elle avait répondu par un :

i( Monsieur est bien

Et une jeune fille eulra élourdimenl dans le salon...

bon.

de M. Sanson el surtout celle de Clara, Ernest eût probablement trouvé moyen de rendre M. Welmolh responsable de la eoiulnile de son groom.

Ernest était dans cet état défavorable d'un homme mcconteiit de lui et des autres, sans raison certaine, el à qui tout arrive mal a propos. , , , ,

En efl'et, plus M. Sanson semblait mettre de prévenance et de bonne glace vis-à vis de lui, plus il devenait triste, impatient, embarrassé. Edouard, au eonliiiire, parlait avec une assurance et une gaieté à laquelle répondait Clara.

Clara —ce nom fut dit (.ar M. Wehiu.lli; qui sanloiisait de sou titre de cousin pour appeler ain^i la lllh> de M. Saiison, sans autre dénomination. „ , • 1 ■)

Ce fut encore un sujet d'Iiiimrur pour Ernest : pourquoi cela .'

C'est qu'à travers toutes ses préventions, celle belle enranl rayon-

Je suis fort obligée à monsieur. , , ,

Sans (pie cela délaissai d'un mol ou d'un regard celle laconique

'' Am-ès' le déjeuner, on rentra dans le salon, et M. 'SVelmolh. qui .einblail avoir pris le parti de ne pas s'apercevoir de la présence du nouveau venu, proposa à Clara de continuer une lecture commen-

"""inMit'nn 'volume que Clemenceau reconnut pour l'avoir envoyé. f'éla t un volume anglais des œuvres de Walter ^cott.

; One pensez vous de cet auteur ? dit M. bauson, qui se donnait tontes les peines du monde pour trouver un endroit ou il pul laire liiiller >;on correspondant français.

le lie sais pas l'aoulai^. répondit sèchement Clemenceau, qui vnulait bien' plutôt avertir' M. >Vehnoth de son peu de polilesse que répondre à M. Sauson.

LE BANANIER

Un inipcrceplible sourire de dédain p.nnit sur les lèvres de M. Welinoth, et il dit en anglais à sa en'isino :

« C'est étonnant, mais tous ces Français européens sont d'une ignorance crasse. »

Ernest, qui savait l'anglais à mei-vcille, entendit parfaitement ce

qui s'élait dit; mais, comme il allait lépliquer assez vivement, il

coin|ii it qu'il ne pouvait ainsi menlu' à lui-même, et la pensée lui

■*<int que celte ignorance afTeclée pourrait lui servir à découvrir bcau-

oup de choses qu'on ne craindrait peut-èlre pas de dire devant lui.

Aurès ce petit incident, il demanda la permission de se retirer ;liez Un', et s'enferma dans sa chambre, où il se mit à réfléchir sur Je plan de conduite qu'il devait tenir. Mais bientôt vaincu par la fatigue et la chaleur, il s'endormit profondément.

Nous demandons pardon à nos lecU'urs de nous étendre si longuement sur les moindres détails de celle première journée, mais peut-être trouverontils, dans la suite de celle histoire , qu'il était nécessaire de bien élablircesdétails, pour n'avoir pas àexpliquer à tous moments les points de départ des divers sentiments de nos personnages.

Revenons à Ernest.

Lorsqu'il se réveilla, il entendait qu'on allait et qu'on venait autour de lui dans la chambre, et s'aperçut que déjà le jour était avancé ; il se leva à la hàle et vit Jean ea train de ranger ses babils et de préparer la toilette de son maître.

Il avait un visage sérieux , méditatif et préoccupé ; mais il avait quitté sa livrée et portait tout simplement une chemise et un pantalon de toile bleue.

« Qu'ei,t-ce que tu fais là? lui dit son maître.

— Vous voyez, je prépare votre toilette.

— Et de(>uis quand, monsieur Jean, entrezvous chez moi comme à l'écurie ? lui dit Clemenceau , en remarquant sa lenue négligée.

— N'ayez pas peur, dit Jean eu caressant

de la main le collet d'une charniaule redingote de llumann ; c'est seulement le lemps de remuer un peu plus lestement. Du reste, mon affaire est prèle, et nous ne serons pas enfoncés une seconde fois.

— Qu'est-ce que c'est?

— Ecoutez, monsieur, lui dit Jean Plonget d'un air déterminé, vous êtes Français et je suis Fiançais. Nous sommes dans un pays de sauvages; c'est bien ; et je m'en soiu;ie comme des vieux casaquins de ma giand'mère. Mais il y a des Anglais sur place, des Anglais qui ont eu l'avantage ce maiLn.

— Hein! ht Ernest d'un Ion rngue.

— Il n'y a pas à dire non, lit l'ionget d'un air professoral, vous avez été enloncc par le mailrc comme je l'ai été par le domestique. Je sais tout ; Uosie m'a lout conlé.

— Qu'est-ce «»iic c'est ça, Kosic? ht Clemenceau.

Virent Jean Plonget en face d'un grand gaillard, aussi carré, aussi musculeux que lui.,

' — Une mulâtresse, monsieur, rien qu'une mulâtresse; mais, tonnerre d'enfer ! qu'elle mulâlresse ! quels yeux ! quels I... Mais ce n'<'>t pas de ça qu'il s'asil. Vous avez fait voire somme après l'enfoncement coiuuie j'ai faH le mien, et vous devez être himteux comme moi de la chose. Donc il faut prendie noire revanche. Quoi ! M. Einest Clemenceau et Jean Plongel du Havre enfoncés par des puddings anglais ! ça ne se peut pas. Voici lout ce qu'il vous faut pour vous habiller : ou dîne dans une demi-heure, je vas me fiee'er... de mon côlé... et je le serai propiement. »

Ernest écoulait Jean Plongel, et quoiqu'il fût blessé de la familiarité avec laquelle il lui rappelait s(ui peu de succès, il était encore plus curieux de savoir comment il l'aviiit appris.

« Il parait, lui dil-il alors, que lu as déjà causé avec les gens de la maison?

— Avec Rosie.

— Et qu'est-ce que c'est que Rosie?

— La mulâlresse qui est entrée ce matin dans le salon, avec mademoiselle Sanson.

pendant que vous y é'iez... A propos de ça monsieur, est-ce vrai que vousavez bu dans le verre de la jeune personne ?

— C'est-à-dire que j'ai bu un verre de limonade qu'elle s'élait préparé.

— C'est égal , fit Jean Plonget d'un Ion doctoral, c'est hou signe, comme je l'ai dit à Rosie, c'est signe que vous épouserez la demoiselle.

— Comment! lu t'es permis de dire...

— Dame ! lit Plongel, vous n'êtes pas Normand pour ne pas savoir ça, et ma gi'and' mère n'était pas sorcière pour ne pas m'avoir appris tout ce qui porte bonheur oumalheur. .Mais avec ça, le bon Dieu ue peut pas tout faire : Aide- loi, le ciel t'aidera, a dit le proverbe ; pai' ainsi, un peu de chic , je vous en prie, el le pudding verra. »

Là-dessus, et sans attendre la réponse de son mailre, Jean disparut.

Clemenceau , demeuré seul, trouva que le gros bon sens de Jean l'avait mieux conseillé que toutes ses réflixions, et il mil un soin parliculier à faire ressortir tous les avantages de sa personne. Connue il allait sortir de sa chambre, il entendit au haut de l'escalier la voix de M. Welmolh, qui disait en anglais : Cl Le Français est-il descendu?

— Pas encore, répondit une autre vois qui devait être celle de John; je ci ois qu'il dort toujours.

— Tiès bien, fit Edouard, et il rentra chez lui. »

Sans pouvoir deviner quel était le but de cette question, Clemenceau jugea que M. Welmolh s'occupait de lui, et par conséquent qu'il s'en alarmait, il prit un peu d'assurance et se bâta de se rendre au salon.

Indépendamment de M. Sanson et de sa fille , il s'y trouvait Irois ou quatre personnes étrangères, dont une femme d'une beauté que je ne saurais mieux caractériser que par le mot de beauté

liiiliiilonlo. En effet, quoique ses traits ne présentassent point velil.ililiinent elle pureté et cette correction de dessin qui sont les principes do la beauté calme, il Y avait dans l'œil, dans le souriic, dans la pliysionomie de celle femme, uneaction,unevio, une énergie qui frappaient comme la beauté, et comme elle inspiraient i ad-

LE BANANIER

Comme vous, monsieur, les rois du commerce, répartit Clé-

lors-

gie qui liappau

miralion, .... ^, .

Le regard dont elle enveloppa, pour ainsi dire , Clemenceau, qu'il entra dans le salon, se reporta immédiatement sur Clara et sembla lui dire :

« Ce n'est pas ce que vous m'aviez dit.

Et Clara elle-même, s'étant hasardée à regarder hrnesl, laissa percer un léger étonnemcnl, comfne si c'était un aulre que celui qu'elle avait arihoiicé qui venait de paraîlrc devant elle.

.Cléiiuniceaii se mêla au groupe d'hommes retiré dans un coin, pendant que ces dames continuaient leur conversation ; et.presque aussilôl lidouard cnira triomphalement : on n'attendait plus que lui, il s'en excusa près de sa cousine et s'assit entre elle et madame de Cambasse, en se faisant, pour ainsi dire, le seul cavalier galant de la sociélé.

Clemenceau, tout en répondant aux personnes avec lesquelles il causait, veillait du coin de l'œil sur ce qui se passait du côté des dames,'et il put remarquer qu'Edouard n'était pas dans les bonnes grâces de l'élraugère.

On vint annoncer que le dîner élait servi. Encore une fois, qu'on nous pcrmelle de raconter les petits incideiit.^ de ce dîner, car ils établiront pour aiu.^i dire les bases des rapporls bienveillants ou liosliles qu'auront plus tard cuire eux les personnasps de celte histoire ; qu'on nous pardonne même d'entrer dans certains détails fort minimes, mais qui furent comme il ar-' live souvent pour de plus grands intérêts, les causes d'une sorte de déclaration de guerre.

Le regard que Jean avait lancé à son maître, lorsqu'on entra dans la salle à manger, semblait appeler l'admiration d'Ernesl.

Mais le pauvre .lean avait eu beau faire, se sangler, se brosser, se tirer , il n'avait pu atteindre à celte tournure supérieure du domestique anglais , et Ernest, tout en reconnaissant que Jean , selon son expression, n'avait jamais été si bien ficelé, ne put s'empêcher de voir qu'il était encore bien loin du John de M. W'elnioth.

En devait-il èlre du maître comme du valet? Celle question qu'Ernest se fît involontairement, au lieu de l'abatlre, lui donna plus d'ardeur.

M. Saiison, qui désirait lui faire le plus d'honneur possible, l'avait placé à côlé de Clara et avait mis son neveu, M. Welmolh, près de madame de Cambasse, à sa droite, de façon que les deux grooms étaient en face l'un de l'autre.

Pour quelqu'un qui se fût douté de ce qui se passait dans l'esprit de ces deux personnages, la mine qu'ils se faisaient, l'air dont s'observaient le champion du filet de bœuf et le défenseur du rotsbecf eût pu paraître un spectacle fort amusant.

John, plus renfrogné, plus immobile qu'à l'ordinaire, avait les yeux attachés sur le moindre geste de son maître, et au plus petit mouvement il le prévenait dans ce qu'il eût pu lui demander.

Jean, tout au contraire, ne faisait pas plus attention à Clemenceau que s'il n'avait pas été devant lui ; il ne s'occupait que de Clara, et il l'avait servie avant qu'elle eût le temps de faire un signe ou de dire une parole. Personne n'y faisait attention, excepté peut être John et son maître, qui semblait fort gêné du voisinage de madame de Cambasse, qui paraissait également contrainte et mal à son aise.

La conversation s'était engagée sur ce qui se passait en France en ce moment, et Clemenceau disait avoir quille Paris dans un dé- Jire de plaisirs et de fêles qui promellail un hiver délicieux.

« El, lui dit madame de Cambasse, n'avez-vous apporté aucune nouveauté de Paris?

— Mon père, madame, reprit Ernest, m'a chargé d'offrir de sa part à mademoiselle Sanson quelques-unes de ces nouveautés, et j'attendais qu'on eût débarqué les caisses qui les renferment pour demander à M. Sanson la permission de les présenter à mademoiselle.

— J'accepte pour elle avec grand plaisir, dit M. Sanson.

— F\ ce sera sans doute de très-bon goût, dit M. Welmoth, si c'est monsieur qui les a choisies. »

L'intention lailleuse était évidente; mais Ernest ne se souciait pas de personnaliser la question, et il répliqua :

u II n'y a pas grand mérite à bien choisir dans notre pays, car l'élégance, la grâce, le bon goût, comme dit monsieur, se trouvent dans tout ce qui s'y fait.

— 11 est certain que vous êtes les rois de la piode, dit Welmoth eiu'icanant.

mcnccau, avec une courloisie impertinente. 1«

Jean fît une arimace ; il crut que son maître ccinnai/. selon 1 expression normande, et M. ^Yelmolll le crut aussi, car il reprit d'un ion doctoral :

« Ce n'est pas une rovaulé frivole, celle-là.

— Sans doute; mais c'est une royauté de circonstance, que mille événements peuvent détruire; tandis que celle qui est inhérente à l'esprit , au tact , au bon goût d'un peuple , pour me servir de votre expression, demeure éiernclle. Vous serez longtemps peut être les rois du rail et du charbon de lerre, mais n&us serons toujours les rois des beaux-arts , de la littérature , de tout ce qui élève l'esprit et agrandit les idées sur la dignité humaine.

— Vous parlez de littérature, dit M. Welmoth, vous n avez jamais lu sir Walter Scott.

— Je le sais par cœur, monsieur ; car si ignorants que soient les Français , ils n'ont pas cet esprit de nationalité étroite qui les empêche de comprendre le mérite de leurs rivaux. Vous savez presque tous le français, messieurs, mais vous ne savez pas un mol de notre littérature; c'est à vrai dire le même cspiil en toutes choses ; vous savez le mécanisme, mais vous ignorez les œuvres.

— Et valent-elles la peine qu'on les lise? fit Welmoth.

— Quand vous les aurez lues, vous en jugerez.»

Ceci fut prononce d'un ton de dédain si dégagé , que M, V\elrnoth en devint rouge , taudis que madame de Cambasse lui disait :

— Avez-vous beaucoup de livres nouveaux?

— J'en ai une cargaison, dit Clemenceau en riant.

En ce moment, Jean, en servant Clara avec trop d'empressement fil une petite gaucherie.

— Hé! fit Edouard d'un air arrogant, monsieur le domestique français, mademoiselle a son monde pour la servir.

— Pardon, maJeinois^elle, dit Clemenceau, les domesliques français, comme leurs maîtres, ont l'habitude d'être polis envers tout le monde.

Les deux jeunes gens se regardèrent en face, et les deux grooms échangèrent un regard provocateur; la guerre élait déclarée; les positions prises.

Haine des Anglais contre les Français, préférence de Clara pour Edouard, préférence do M. Sanson pour Ernest, et, au milieu de tout cela, observations de madame de Cambasse.

Maintenant nous pouvons continuer noire récit.

If Wmanthe.

Le lendemain du jour de son arrivée, Cléuienceau eut une longue confull.'ilion avec lui même, cl il éprouva une sorte de repentir de sa conduite de la veille. Le philaiitlnope se réveilla en lui, et il se dit qu'il s'était laissé aller à des mouvemenlsd'iuléi et personnel, ou tout au moins de vanité de jeune homnie, tout à fait incompatibles avec la mission de délivrance qu'il s'était donnée.

Hélas! c'est un ridicule assez commun dans notre époque, que celui de missionnaire d'une penséequelconque, pour ne pasen faire un trop cruel reproche à notre héros.

N'avons-nous pas ceux qui se sont imposé la mission de procurer aux voleurs et aux assassins toutes les comodilés de la vie. et qui ont failles plus énergiques protestations, les doléances les plus lamentables contre la barbarie de radministiation, jusqu'à ce (lu'ils aient obtenu pour leurs chers criminels des cellules chaulfées en hiver, rafraîchies en été, des draps blancs, des matelas douillets et de la bonne viande à diner et à déjeuner ?

Nous avons ceux qui se sont donné la mission d'assuror la nourriture du pauvre dans les années désastreuses, et qui ont inventé l'art de conserver les haricots verts et les petits pois à six francs le plat.

Nous avons ceux qui se sont donné la mission d'inslruire le peuple, et qui fout des petites livres où ils apprenncnl que Robespierre était un honnête homme, qui avait peut-être poussé un peu loin les conséquences d'un bon principe, elqno Henri IV était un bourreau pour avoir puni, selon les lois du temps, un ou deux délits do chasse.

LE BANANIER

El ceux dont la mission est d'organiser le travaille, etqui applaiidissont à toutes les coalilions d'ouvriers conlre les maîtres ; et ceux qui prêchent le besoin des sentiments religieux, el qui insultent le catholicisme au profit de Saint-Simon ou do l'abljé Chàtel.

Il n'est pas jusqu'aux lions du Jockey-Club qui, l'orsqu'ils parient dis louis pour Dudu ou pour Déjazet, deux juments renommées au turf, ne disent qu'ils ont la mission d'améliorer la race chevaline en France.

La prétention à la mission est la maladie du siècle, et je connais nn fabricant de bas qui s'est donné la mission de réhabiliter les bonnets de coton.

Qu'on ne soit donc pas trop sévère pour notre héros; car s'il avait pi'is sa bonne part de cette manie apostolique, cette part, du moins, avait un côté généreux et excusable, et peut-être y avait-il chez lui plus d'ignorance que de présomption.

C'est même ce que prouve la résolution qu'il prit le matin dont nous pailons. Se retirer de la lutte vis-à-vis de M. ^Velmolh; se renfermer dans des relations d'une politesse respectueuse et réservée vis-à-vis de Clara ; percer les mystères dont, sans doute, on enveloppait les misères de l'esclavage ; étudier sincèrent les moyens d'arriver au iiul qu'il s'était proposé, et pour le faire avec plus de fruit, observer sans cesse, en se mettant en dehors de toutes les discussions

Il faut le dire à la louange de Clemenceau, il lui avait fallu une véritable veitu pour prendre toutes ces résolutions, et surtout celles qui étaient relatives à M. Welmoth et à Clara. Le premier lui inspirait une si vive antipathie, et Clara l'avait laissé dans un si doux enchantement de sa jeune et suave beauté, que pour se réduire à une parfaite indidércnce vis-à-vis de ces deux personnes, il avait dû combattre ses penchants par les plus pressantes raisons.

Comme nous l'avons dit, c'était le lendemain même de son arrivée, et par conséquent le dimnnche qu'Ernest avait tenu conseil en lui-même bien avant que peisonne ne fut levé dans la maison.

C'est le propre des esprits qui s'exaltent aisément sur une idée, de vouloir la mettre tout de suite à exécution ; les convictions lentement acquises sont plus patientes, et les caractères persévérants sont en général moins pressés.

^oilà donc Ernest qui, tout désireux de commencer ses expériences a l'insu de tout le monde, quitte doucement sa chambre pour se glisser hors de la maison; mais il ne réussit qu'à moitié dans ses piojets, car, en sortant, il rencontra M. Owen, celui qui la veille avait rendu compte à M Sanson de la querelle de Jean Plonget et du groom d'Edouard.

En voyant Clemenceau, M. Ovfen le salua avec un empressement respectueux qui ne put triompher de la prévention qu'éprouvait Ernest pour les Anglais. Ernest le remercia donc assez sèchement de l'offre que lui lit celui-ci de l'accompagner et de le guider dans sa promenade du matin.

Le vieillard, car M. Ov^en était un homme d'au moins soixante ans, salua de nouveau Ernest, après avoir attaché sur lui un regard qui semblait vouloir dire :

« Si vous vouliez m'interroger, j'aurais beaucoup de choses à vous dire. »

Cependant Ernest se dirigea du côté des cases à nègres, espérant y surpiendre le secret deleuis tortures en l'absence du maitie.

Quoiqu'il fit cette espèce d'investigation avec des sentiments plus calmes que la veille, il restait encore persuadé qu'on se donnait beaucoup de peine pour lui cacher la vérité, et la rencontre de M. Owen lui fit croire qu'il avait été recommander partout un ap^iaicil menteur de bien-être. Il rêvait, sans doute, à ces villages de carton peint et à ces ramassis de serfs habillés pour un jour que Potemkin avait placés sur le passage de Catherine pour lui faire croire à la prospérité de ses sujets.

Outre que Clemenceau n'était pas empereur et que personne ne se fût donné tant de peine pour lui, il eût dû penser qu'ime pareille comédie ne pouvait durer, à supposer même qu'elle fût possible; mais la bonne tenue des premières cases et de l'espèce de petit parc qui les entourait lui sembla ne pouvoir être un état habituel.

Quelques-unes de ces cases, près desquelles se trouvaient des volailles, des porcs, des lapins et des cabris, avaient l'air de petites fermes, tandis que la magnificence de la végétation leur laissait l'aspect charmant d'un jardin.

Dans les unes, les nègres s'occupaient des soins que réclament les animaux domestiques, d'autres donnaient la dernière main à des paniers, à des nattes, à des fikts, à des ouvrages en paille, et parmi eux régnait une occupation paisible et un certain air de contentement.

Cependant il remarqua qu'un très-grand nombre de nègres se trouvaient étendus à terre dans une posture qui indiquait moins le besoin du repos que la satisfaction du far nienle.

On ne se rend jamais bien compte de l'effet des mots sur les esprits el des impressions qu'ils y laissent. Ces impressions son fort distinctes des idées raisonnées qu'on se fait des choses, mais elles n'existent pas moins.

Par exemple, toutes les fois qu'on parle d'esclavage en Europe, ce mot est accompagné de ceux-ci : les fers de l'esclave, le fouet du maître, l'Rouime réduit à l'état de bêle de somme. Ceux qui ont étudié la question, quelle que soit leur opinion, s'élèvent à la hauteur d'une question sociale; mais pour le vulgaire, les fers, le fouet, l&bc'te de somme, sont des imraages inséparables de l'idée d'esclavage; et notre Clemenceau, qui en était là sans s'en douter, se trouvait tout à fait désorienté de ne pas voir de grosses chaînes de fer aux pieds de tous ces hommes, de ne pas entendre des coups de fouet, de ne pas rencontrer un homme avec un bât.

En dehors de saraison, dans ce côté pittoresque de l'imagination qui donne une forme à ce dont on s'occupe, une habitation devait un peu avoir pour lui quelque chose de l'aspect d'un bagne.

Mais point; c'était un délicieux hameau, paisible, industrieux, indolent, insoucieux el gai. Oui, gai, entendez-vous? car voilà de jeunes négresses qui passent en chantant; ^oyez comme elles sont belles et parées.

La plus belle el la plus parée, c'est Sabine, elle na pas dix-huit ans; grande, flexible, l'œil ardent, le sourire ouvert sur des dents étincelanles, elle marche la première, en jetant à droite et à gauche des I égards provocateurs, comme pour appeler l'admiration. Au lieu de marcher nu-pieds, aujourd'hui elle est chaussée de souliers giis, attachés par des rubanls de couleur qui se croisent sur un bas blanc el tin.

Sa chemise, brodée par devant, et de la plus fine batiste, elle est garnie également d'une dentelle fine. Un madras coquettement arrangé laisse voir son beau collier de corail, et laisse voir aussi les épaules el le sein. La manche juste et plissée, fermée aussi par de petits boutons d'or, descend à peine jusqu'au coude et dessine le bras.

Un jupon de la plus fine mousseline flotte autour de ses reins cambrés, et l'orsqu'elle passe entre vous el les rayons lumineux du soleil, la transparence de ses vêtements laisse deviner la forme d'ébène de son beau corps dans une sorte de vapeur blanche.

Sabine est belle ainsi, belle à faire arrêter Clemenceau qui la contemple comme l'image d'une de ces superbes péris noires, dont la séduction est si redoutée des Hindous; el Sabine ne s'étonne pas do l'admiration de Clemenceau, car elle sait qu'elle est belle el elle n'a rien négligé pour l'être encore davantage. Son madras est capricieusement arrangé el retenu par une foule de petites épingles en or, réunies par de légères chaînes d'or qui se balancent gracieusement autour de sa tète, tandis qu'une riche broche ferme sa coiffure sur le front comme un diadème. De larges anneaux pendent à ses oreilles.

« Est-ce là une esclave? se dit Ernest, tandis qu'elle passe devant lui en le regardant comme Ernest n'avait jamais été regardé.

— Oh ! se dit-il, c'est quelqu'une de ces pauvres filles viciimc de la lubi icité de son maître, qui a doré son deshonneur. »

Ah ! mon ami Ernest, ne dites pas cela tout haut; vous êtes mon héros, je vous aime de tout rnon cœur malgré vos défauts, el je vous jure que si un seul de ces misérables que vous plaignez si fort vous entendait faire cette belle phrase philosophique, il vous rirait au nez.

Regardez plutôt autour de vous et voyez : au passage de cette jeune fille, deux hommes, que votre aspect a peut-être ari-êtés, se sontplacésdevant la porte de leur case : l'un c'est Théodore le charpeniier,esclavené sur l'habitatiou, douéd'une forccel d'une adresse assez rares, el portant à la fois sur son visage une impudence et une bassesse remarquables, insolent et lâche; l'antre, c'est Crésus nègre de vingt-cinq ans, dernier venu des cotes d'Afrique.

Crésus est le rival de Théodore, rival timide, car il a osé à peine lever les yeux sur Sabine; mais lival redoutable, car il a fait baisser devant son regard fier le regard menaçant et bas de Théodore.

Quant à Sabine, elle a eu un sourire pour chacun d'eux : pour Théodore qui est richeet qui pourrait acheter sa liberté, s'il ne préférait payer les faveurs de Sabine des bijoux dont elle se pare; pour Crésus, qui est beau el qui a laconfiance de son maître.

Ernest avait été si frappé de l'aspect de celle jeune fille, qu'il l'avait suivie des yeux tant qu'il avait pu l'apercevoir, de façon qu'il fut pour ainsi dire surpris dans sa contemplation par un mouvement presque général qui s'opéra tout à coup dans les cases. De beaucoup d'endroits les nègres sortirent avec des volailles, des cabi'is, du lait, des œufs, d'autres portant des bananes, des ignames, des ananas et le fameux choux palmiste; c'était comrne une émlT gration.

LE BANANIER

Lrnpst fort élonné, s'apprèlait à demanda ou ils allaient, loibqiif linsic la iiuilàtresse allncliée au service de Clara, passa vivcnietit près de lui, et arrêla Théodore (pii qmltaU aussi les cases, poi tant une cage admirablemeul travaillée et renfermant un couple

de sirflenrs des montagnes. . , .. i „i ,.

« Théodore, lui dit-elle ma maîtresse m'a chargée de tacheter

ta cane el tes oiseaux : combien en veux-tu? »

Le uè-re parut embarrassé el contrarié, et répondit :

« J'ailîien du chagrin ; mais je ne puis pas les vendre a ma jeune

maîtresse; je les ai promis à une dame de la Basse-Terre.

— Comiiicnt se nomme cette dame?

— Je ne sais pas, fil le nègre.

— Tu es un menteur, dit Rosie, tu ne les a pas promis ; tu ne veux pas les vendie ici, voilà tout.

— Eh bien! fit Théodore emporté par son humeur, quand ce serait vrai, le maître n'a pas besoin de savoir ce que je gagne.

—Je ne lui dirai pas combien je le les payerai. »

Le nègre resta un moment indécis, et dit à Rosine :

« Eh bien! prends la cage ; maîtresse donnera ce qu'elle voudra.

— Non, non, fit Rosie, c'est un moyen d'en avoir quatre lo's L'"iue ça vaut, et lu diras ensuite qu'on ne l'a pas payé autant qu il le fallait. 4 , :. la

— Eh bien ! dit Théodore en partant, je vais aller la vendit a la

Celle petite scène, dont Ernest fut témoin, ne contribua pas peu à confondre ses idées sur la tyrannie absolue du maître a 1 égard de l'esclave, et il s'approcha de Rosie, qui frappait du pied avec colère el d'un air menaçant, tandis que Théodore s'éloignait.

Crnyant deviner sa pensée, il lui dit :

« Tu vas dénoncer, n'est-ce pas, cet esclave au commandant, et tu le feras condamner au fouet?

— El pourquoi? lui dit Ro>ie d'un air élonné.

— Pour l'avoir refusé la cage. ^

— Il est bien le maiire de la vendre à qui il vent ; c est un méchant de me l'avoir refusée; cela aurait fait plaisir a mademoiselle Clara, qui a élé bonne toujours pour Théodore.

— Alors c'est à toi qu'elle s'en prendra de n'avoir pas réussi.

— Et pourquoi à moi? je ne suis pas plus qu'elle maîtresse de forcer la volonté de ce méchant nègre.

— Tu ne l'aimes pas, à ce qu'il paraît. »

Rosie prit un air de princesse, et avec un de ces regards provoquanls dont Ernest avait vu à l'instant même un emploi si habile chez la belle Sabine, elle lui répondit en s'en allant :

(( Rosie n'aime pas les nègres. »

Ernesl se souvint alors de l'exaltation de Jean Plonget au sujet de Rosie, et se promit de surveiller son Normand, auquel il ne voulait pas permettre de faire ce qu'il appelait un scandale.

D meure seul, il continua sa vigile, et observa cependant une case qui n'avait pas cet air de prospérité qu'il avait remarque dans les autres. Il triompha en lui-même, surtout lorsqu'il entendit une voix rude et impérieuse crier avec autorité :

« Non, lu n'iras pas à la ville; et si tu n'a pas, d'ici ce soir, travaillé à ton jardin, on te retirera ton samedi pour te faire travailler tous les jours. , . . , ■

— Pas le dimanche, au moins dit l'esclave a qui le commandeur s'adressait; pas le dimanche ! le bon Dieu ne veut pas qu'on travaille le dimanche. ,..,-• r ■.

— Oui, mais il veut qu'on travaille le samedi, et lu n as rien lait hier, comme les autres samedis.

— Je ne peux pas; je suis malade, répondit une voix robuste. » Ernest s'avança; il aperçut un homme dans la force de l'âge, el

oui semblait jouir d'une excellente santé.

' « Tu n'étais pas malade pour aller à la ville, ou plutôt pour aller

voler.

— Moi! jamais, fit le nègre, moi, jamais voler, oh ! non jamais.

— Tu es un rusé coquin, mais je finirai par f y prendre. » Le nègre se mit à rire, el répondit :

« Non, non, je ne serais pas allé voler, car ce matin, en sortant, je me suis heurté à mon pied de malheur.

El il n'y a que ça qui t'arrête; prolites-en pour travailler, sinon... M

Le commandeur lui fit un geste de menace, et en le quittant il se trouva devani Ernesl, (pii lui dit en passant :

« Vous èles bien rigoureux |iour ce malheureux.

\\i! si l'élais le maitre, il faudrait bien qu'il travaillât; mliis

M. Sanson e.st trop bon pour ces malheureux : en voilà un qui préfère n'avoir que la nourriture du magasin et riiabiUement de toile, à travailler six heures par semaine pour se nourrir comme un blanc, et se bien habiller.

— Six heures par semaine, dites-vous? fit Ernesl,

— Six heures bien employées lui suffiraient, car il est tout seul; mais je l'avais bien dit à M. .Saiisun, c'est un nègre de maison, et ils ne valent plus rien quand on les iciuel à l'atelier; ils se laisseraient plulol mourir de faim que de toucher volonlairemeiil à la terre. Ce n'est pas que celui-là manque de rien, on dirait que c'est pour lui qu'a élé laite la chanson :

Molli di : Zozo anon Ira .Mil, Zuzo di : iloiii, aiioii voler.

Ce qui veut dire :

La femme dit : Zozo, allons lrav.iitler. Zozo répond : l'enime, allons voler.

Ernest marchait de désillusions en désillusions; mais ce n'élail pas pour lui une raison de se rendre à l'évidence; il lui restait une réponse péremploire à tous les faits.

.< Ce nègre est laborieux, mais c'est par contrainte, et il n'y a pas de travail honorable sans liberté; ce nègre est paresseux, c'est fesclavage qui l'a abruti. »

Cependant, à l'exception pcul-éire de cette case, toutes lui parurent plus ou moins bien tenues, et il en remarqua (pielques-unes où des vieillards étaient aidés par des jeunes gens, el demanda au commandeur pourquoi cila se passait ainsi.

« Ah ! tit le commandeur, c'est le vieux Zacharie qui a acheté sa femme et ses enfants.

— Et qui ne s'est pas acheté lui-même, dit Ernest.

— Il appartient à un assez bon maître pour ça, fit le commandeur. »

Cependant, en revenant sur ses pas, Ernesl repassa devant la case de Crésns, de ce nègre qui avait si bh'ii admiré la belle Sabine. Il travaillait avec une ardeur remarquable, et le commandeur lui cria :

« C'est bien, Crésus, c'est bien; lu seras libre ipiand lu viiu.lras.

Oh ! dit Crésus en se relevant, je ne veux pas être libre; j'aime

mieux être riche. »

Le langage de ce nègre était presque incompréhensible, el comme il semblait rnlelligenl, Ernest s'en élonna el en demanda la cause m commandeur.

« C'eslun nègredecôle, monsieur, qui n'est arrivé d'Afrique que depuis cinq ans. 11 apparlenait au beau-père de M, Sanson, qui l'avait acheté à Cuba d'un contrebandier espagnol et qui l'a donné à son gendre dans une visite qu'il lui lit à celte époque.

— Ah pardieu ! s'écria Ernesl en lui-même, voici mon homme ; voici celui qu'on a pris dans sa liberté, dans sa patrie pour l'exiler sons un climat mortel et le réduire en esclavage; voilà la véritable victime de la barbarie européenne. »

Et dans l'enlhonsiasme que lui causait sa découverte, il laissa le commandeur continuer sa route, el entra dans le parc de Crésus, qui sembla élonné de cette brusque visite ; car les nègres n'aimenl pas qu'on enire dans leur case.

Cela arrive rarement au maître, qui respecte toujours le domicile de l'esclave, surtout en son absence; d'ailleurs un nègre, quand il s'absente, emporte ordinairement la clé de sa demeure.

Notre ami Ernest contempla longtemps Crésus avec une sorie de pitié, el après cet examen, pendant lequel le nègre semblait fort embarrassé, il lui dit :

« Comment le trouves-tu ici?

— Ah! fit Crésus d'un air ellàré, vous n'êtes pas venu pour m'acheter; M. Sanson, ne veut pas me vendre!

— C'est bien assez de subir un maitre indulgent, lui dit Ernest, et tu crains d'en trouver un plus cruel, pauvre exilé de l'Afrique!

— Oh! pas l'Afrique, s'écria l'esclave avec épouvante, jamais TAfrique !

— Que veux-tu dire? reprit Ernesl fort étonne; tu ne voudrais pas revoir ton pays?

— Ah! j'ai été si malheureux dans mon pays; là aussi j'étais esclave.

— Esclave des ennemis de ta peuplade, sans doute?

— Oh non! esclave de mon frère. Je lui avais emprunté un cheval pour faire une roule longue; le cheval est mort, el je n'ai pas pu lui en donn.'r un autre; alors il m'a pris pour le payer.

— Quoi ! Ion frère? dit Ernesl.

-- (Vêlait sou droit, répondil simplement Crésns.

— El c'est lui qui t'a vendu aux Européens?

— Et il a bien l'ail, dit Crésus, avec une expression naïve de joie, quoiipie j'aie eu b'i'ii peur, car on disait que b's blancs achetaient les nègres pour les manger; et quand je suis arri\é et que j'ai vu celle terre, avec ses beaux arbres, ses beaux fruits, l'eau fraîche el bonne à boire, toujours des fleurs au lieu de sable, el le bon .iir

LE B\N\MK1^.

doux an lion du sol.^il qui brùlo i'i-bas, j'ai dié bien heureux... Je suis bien liouitiix. Vous ne m'iiclièlort'z pas, vous ne me ramènerez pas en .\fi iqne. Ah ! voyez-vons, j'ai entendu dire, reprit Cicsus d'un air mystérieux, que des blancs de bien loin, bien ii'in, prenaiinl les pauvies esclaves dans les vaisseaux et les ramenaient mcclianiment au pays, et je ne veux pas, je ne veux pas. »

L'accent naïf, suppliant et désespéré dimt Crésns prononça ces dernieis mois, tant il paraissait épouvanlé de l'idée de retourner en Afi iipie, confondirent encore plus Ernest que ce qn il venait d'appieridre de l'état de ces malheureux dans leur propre pays; il y avait là de quoi persuader un moins eniêlé que Clemenceau, mais il trouva encore une réponse à révidenco, et il se dit en quittant la ca^e :

« C'est l'amonr qu'il éprouve pour cette belle fille qui lui fait oublier que la pairie et la liberté sont les premiers biens de l'homme.»

Oui, quand il y a une patrie et une liberté.

La matinée conuiiençait à s'avancer; Ernest, qui pensait que son expédition pourrait paraître indiscrète à .M. Sanson, s'empressa de rentrer, bien persuadé que plus tard il trouverait en ceci comme en beaucoup d'autres choses la vérité terrible sous une apparence fardée.

Mais la précaution était inutile; et en rentrant, il apprit que M. Sanson était parti, bien avant qu'il ne fût levé, avec M. Welmolh, que Ions deux aiaient annoncé qu'ils seraient de retour de la B.isse-Terre pour le déjeuner. Il se rappela alors ce que M. Sanson avait dit la veilie à E louard; et malgré sa résolution de demeurer indilTérent à tout ce qui concernait l'Anglais, Ernest éprouva une vive curiosité de savoir quel puuvait être le but d'une visite si malinale.

Ce désir, Clemenceau n'était pas homme à faire nn pas ou à dire un mot pour le satisfaire; mais il l'éprouva assez vivement pour ne pas être lâché de renconlrei' Jean Plonget dans sa chambre, au moment on il y lentra, a\ec l'espoir que, cuiieux et bavard comme il l'était, son iNorniand aurait appris et lui redirait la cause de cette soriie.

Ce qu'il avait préi'u était arrivé en partie; Jean avait causé, Jean avait appris; mais il ne paraissait pas, ce matin-là, disposé à laconter.

En effet, dès qu'Ernest parut, il demanda à Jean l'heure qu'il était, et deux ou trois choses de cette importance qui, entre le maitre et le domestique, étaient une espèce d'avis où le premier donnait à son groom la licence de lui parler à cieur ouvert. Mais Jean ivpondit très-calégoriquement à son maitre, sans ajouter une ]iarole au delà de ce qu'exigeait la réponse qu'on lui demandait.

Ernest l'examina et trouva que maître Jean avait un air sec, prétentieux, empesé, qui lui déplut souverainement.

Certes, il n'y avait pas là de quoi lui chercher querelle, mais il y avait de quoi met U'e Ernest d'assez mauvaise humeur pour qu'il saisit la première action ou la première parole mal sonnante afin de tirer maître Jean de sa réserve. 11 faut bien dire, pour excuser Ernest, qu'il connaissait de longue main cette façon d'être de monsieur son domestique, et qu'elle lui prédisait presque toujours quebiue plainle.

Celait la manière dont Jean prévenait son maitre qu'il n'était pas conirnt de lui.

Un gros quart d'heure s'était passé dans celte observation mutuelle, lorsque Ernest finit par trouver que Jean ne pliait pas un habit avec assez <le respeci poui' son illustre origine.

«Eli bien! qu'est-ce que lu fais là, imbécile?lni dit-il brusquement, tu vas me [lerdre cet habit. Crois-tu que nous sommes ici à Paris pour le remplacer? »

Jean ne regarda pas son maître, mais il repartit d'un ton d'humeur et comme s'il eût prononcé un axiome de morale humanitaire :

« L'habit embellit l'Iiomme, mais, comme on dit, il ne fait pas l'homme.

— Sans doute, dit Ernest, et je ne connais pas de tailleur qui pût faire di' toi quelque chose d'avenant et de bien tourné

— C'est à savoir, dit Jean d'un ton sérieux. Je ne suis pas le plus beau garçon de la Normandie ; mais comme tous les Normands sont beaux, j'ai ma part qui me suffit avec un peu d'esprit, de conduite, et de délicatesse. »

Jean poussa un profond soupir, comme pour préparer l'énormité de la sentence qu'il allait lâcher, et reprit en hochant la lète :

« C'est bien d'être beau garçon, mais encore faut-il être aimable et galant.

— El qui est-ce qui n'est pas aimable et galant, monsieur Jean? dit Ernest.

— Je ne parle de personne, fit Jean ; c'est une façon de réflexion que je me permets.

— Et à qnel sujet?

— Xu sujet <le quelque chose.

— El quel ( st ce quelque chose.

— Une bêtise, dit Jean. D'ailleurs, ce qui est fait est fait, ajnulat-il avec nn soupir presque douloureux; il n'y a pas mo^en de rattraper maintenant la cage et l'oiseau.

Le souvenir de la case de Théodore et de ses oiseaux revint en mémoire à Ernest. Il dit brusquement à Jean : « Qu'est-ce que cette cage et cet oiseau.

— Rien, reprit Jean, nue histoire de quelqu'un que je connais.

— Ah ça! dit Ernest impatienté, l'expliqueras tu ?

— Mais je n'ai rien à expliquer à monsieur, je n'ai rien dit qui puisse lui déplaire.

— Mais il y a une chose qui me déplaît fort, ce sont tes mines renfrognées et tes airs mélancoliques.

Que voulez-vous? dit Jean d'un ton larmoyant ; j'ai de la tristesse au cœur, je suis amoureux. «

Le nez rouge, les joues rubicondes, la trogne sanguine de Jean juraient si singulièrement avec le ton plaintif dont il venait de |)arier que, malgré tonte son humeur, Clemenceau ne put s'empêcher d'en rire. Ce que n'avaient pu faire les injonclions de son mailie, ce rire mal venu le fit ; la colère de Jean éclata, et il s'écria, avec l'expression d'un gios singe en colère :

« Oui, monsieur, je suis amoureux, et c'est vous qui m'empêcherez de réussir. Car, enfin, c'est ici comme partout ; quand le maiire plaît à lamailresse, la suivante revient de droit au domestique. Mais avec vous, tous les profits sont en rebuffades et en moqueries. Si vous aviez vu comme Kosie m'a reçu, il y a une heure, quand j'ai voulu un peu lui glisser une manière de compliment; elle s'est détournée avec un air de mépris superbe, en me disant leur proverbe d'esclave, appliqué à ma profession : « Pauvre maiire, pauvre domestique. » Comme je me récriais, elle m'a appris l'hisloirc de la cage et de l'oiseau. »

Ernest avait grande envie de se fâcher; mais il avait encore plus d'envie d'apprendre; et il conserva ses réprimandespour le moment où Jean aurait tout dit et tout expliqué.

n Mais enfin, iju'est-ce que c'est que celte histoire de cage et d'oiseau? »

Jean regarda son maître d'un air stupéfait ; mais au lieu de continuer, comme l'espérait Ernest, il murmura entre ses dents :

« Il ne voit pas sa faute.

— Ah ça! finirons-nous?... dit Clemenceau; et une fois pour toutes, vos façons commencent à me fatiguer. »

Jean parut exaspéré et s'écria avec une colère furieuse, mais à voix basse :

« Comment, monsieur, lorsque Rosie disait devant vous que .'a maîtresse avait envie de cette cage et de cet oiseau, vous ne pouviez pas l'acheter, quand cela aurait dû vous coûter dix louis! J'eusse plulot étranglé ce nègre que de laisser échapper cette occasion de faire un cadeau à celle jeune personne.

— El depuisqnand, butor, t'imagines-tu qu'unedemoiselle comme la fille de M. Sanson reçoit les cadeaux d'un étranger? fit Ernest avec indignation. »

Mais le coup ne porta pas; Jean leva les épaules et prit un air d'importance superbe.

« Est-ce que vous croyez, fit-t-il en ricanant, que je veux que vous vous en alliez avec votre cage à la main porter ça à mademoiselleClara, comme les bergers des dessus de porte de lasalleàmiinger au Havre?... Non, monsieur, non... on fait ces choses-là gentiment, galamment; on a un domestique adroit qui attache la cage à la fenêtre de la demoiselle, pendant qu'elle dort, et le lendemain, quand elle ouvre la fenêtre, elle s'écrie avec joie : « Ah! mon Dieu ! qui m'a donné ça? que c'est gentil! » Elle en parle à tout le nuinde; elle croit d'abord que c'est 1 Anglais, parce qu'elle a une idée sur l'Anglais; mais hast! pas d'Anglais; il laut bien qu'il dise i|ue ce n'est pas lui; alors qui est-ce ?... Qui c'est? c'est le Frrrançtis... et alors enfoncé l'Anglais... enfcmcé!... Au lieu deçà, il va revenir dans une heure, avec un charmant poney qu'il avait laissé à la Rasse-Terre pour qu'il se refit de la traversée, où il avait été malade. »

Celte théorie amoureuse de Jean avait amusé Ernest, tout en le contrariant : mais celle dernière circonstance le frappa, et lui fit oublier la meicuriale qu'il préparait.

(1 Est-ce pour cela qu'il est sorti avec M. Sanson?

— lié donc! » fit Jean d'un air triomphant, n

L'idée que M. Sanson fût de moilié dans les soins et les prévenances que M. Weluioth pouvait avoir pour sa fille rendit Clemenceau plus soucieux, el il reprit en se parlant a lui-même ;

« Ce n'est pas possible.

— C'est si possible que les voilà, dit Jean en regardant à travers j la jalousie, cl le poney aussi. »

MaJLiré lui. Ernest regarda, et vit, à quelque dislance, M. Sanson cl M. Wfilmotli à cheval, revenant ensemble et suivis par un esclave qui tenait le poney à la main.

Si Jean avait regardé aiilre chose que la bêle, dans l'intcnlion de lui trouver un dél'aut, il eût pu voir le mouvement de dépit qui échappa à lùnest,et il en eût lire bon augura ; mais il ne reçut que le contre-coup deee mouvement, qui tomba sur lui dans ces paroles:

« Kcoulcz, maître Jean, je veux bien croire que le soleil de ce pays-ci vous a porlé à la tête cl vous a rendu un peu plus bêle que de coutume; mais je vous préviens d'une chose, c'est que si vous mêlez encore mon nom à vos rapports avec les gens de la rnaison, que si vous y mêlez celui de M. Sanson ou de sa tille, je vous chasse. >)

Jean regarda son maître d'un air chagrin, et répondit doucement :

« En ce cas, monsieur, je ferai mon paquet demain. Je puis bien ne pas parler de vous, mais je ne peux pas en entendre rire sans répondre.

— Et qui est-ce qui se permet d'en rire? fit Clemenceau pâle de colère.

— Et mais, ceux qui me disent : « Pauvre maître, pauvre domestique. ))

Clemenceau se sentit aussi humilié qu'irrité de cette découverte; mais il ne pouvait se commettre dans des propos partis de si bas, et il se contenta de diie à Jean, avec une apparence mal jouée de sang-froid :

« Eh bien! maître Jean, vous pouvez entrer au service de M. Welmoth ; vous n'aurez pas à entendre ces comparaisons humiliantes.

— Moi, monsieur, s'écria Jean avec une indignalion Irislo, au service d'un Anglais! non, non, monsieur, j'ai encore quelques écus dans le gousset de mon pantalon, assez pour attendre à la ville un navire qui me ramène en France, et pour payer le passage. J'ai élé matelot et je n'ai pas oublié l'état; en tous cas, j'ai des bras et il y a partout de l'ouvrage, et quand il n'y en aurait pas, j'aimerais mieux mendier et tendre la main à un nègre que de servir un Anglais. Mais n'ayez pas peur je ne tendrai la main à personne ; je suis Normand, je ne suis pas fuit pour laisser dire dans ce pays que les Normands sont des mendiants. »

Là-dessus, Jean donna un coup de brosse convulsif au chapeau de son maître, et se dirigea vers la porte la tète baissée et la laime à l'œil.

« Eh bien! Jean, lui dit Ernest, où vas-tu? »

Jean releva la tète, regarda son raaîlrc qui lui fendit la main en lui disant :

« J'ai eu tort, Jean. «

Jean se l'approcha, prit la main de son maître et lui dit en essuyant quelques larmes et d'une voix enirecoupée :

« Pour ce mot-là, voyez-vous, monsieur... vous pouvez me dire tout... donnez-moi toutes sortes de coups de pied... appelez-moi butor... c'est dit maintenant... je mourrai là, voyez-vous... Nous sommes Normands tous deux... et c'est... En voilà assez... je vous demande pardon... je ferai tout ce qu'il vous plaira. »

Après ce qui venait de se passer, Ernest ne voulait pas recommencer ses remontrances sévères, et il se contenta de dire à Jean :

« Fais attention à cette Rosie, ce sont de mauvaises créatures que ces mulâtresses.

— Je ne dis pas non! fit Jean, et nos filles de Caudcbcc ne sont que de la Saint-Jean poin- attiser deux galants à ia fois; mais c'est pas encore de force contre Jean Plonget. Il n'y a que l'œil ! Ah ! cré mâtin! quand elle vous regarde décote avec un certain tour de tournure... Ah! cré... cré... cré... faut bien se lenir pour ne pas lui dire : « Embrasse-moi, que je t'épouse. »

Ernest, rapatrié avec son domestique et beaucoup plus à l'aise, se laissa alors aller à le questionner.

— Qu'est-ce que c'est q{-[e ce M. Owcn?

— lîhbien! c'est le géreur, comme ils disent.

— Je le sais, mais qu'en dit-on?»

Jean pai'ut embarrassé, et finit par répondre : K Parlez-lui, il doil avoir (juclque chose à vous dire.

— A moi ?

— Oui, à vous. »

Ernest se rappela la manière dont M. Owen l'avait abordé le matin, et dit à Jean :

(( Vas-tu recommencer les mystères ?

— Tenez, monsieur, lui dit Jean, je ne poux pas me parjurer... j'ai pi'omis, c'est bien.., mais parlez à M. (Iwcii, vous veri'ez. »

Après ces paroles, Jean quitta pi'udemnient la clumhre de son maître, jugeant que sa <iuerelle pouri'ait bien reei>mnionoer.

LE BANANIER

Lorsque Clemenceau descendit, Clara était dans le ravissement de son nouveau cheval; elle amenait tout le monde à la porte d-; la maison pour l'admirer; et avec une familiarité enfantine, elle tourmentait surtout madame de Cambasse pour lui ariachi r une fidicitalion enlhousiastc; mais celle-ci se contentait de lui répondre, assez froidement :

« Il est joli! mais je ne m'y fierais pas, il a l'air vicieux. » Clemenceau arrivait juste à ce moment; et Clara, contrariée, se tourna vers lui comme si elle l'eût connu depuis longtemps, elle lui dit avec la franchise la plusingéinio :

« Ah ! monsieur Clemenceau, venez donc ici; n'est-ce pas que mon cheval est charmant et qu'il n'a pas l'air vicieux comme dit madame de Cambasse? «

Clemenceau, forcé de donner son opinion sur un présent de son rival, ne voulut pas avoir l'nir d'y mettre de l'envie, et répondit comme le voulait Clara, en trouvant le poney délicieux.

Jladame de Cambasse le regarda de cet œil élincelaut qui frappait pour ainsi dire au visage ceux sur qui elle le jetait ; puis elle se détourna sans répondre à Jl. Wclmoth qui lui avait dit :

« Vous prenez pour un vice ce qui n'est qu'ardeur el force. »

Clemenceau fut plus assuré que jaiuais qu'il devait exister un secret entre Edouard et madame de Cambasse, et il résolut de profiter de la première occasion pour se rapprocher de celle-ci.

Mais il se passait un singulier manège entre ces divers personnages. Madame de Cambasse ne quittait pas Clara, près de laquelle Edouard demeurait sans cesse ; et très-é\idemment madame de Cambasse se posait comme un obstacle entre ces deux jeunes gens. Etait-ce par un intérêt personnel ou par inléiêt pour Clara? c'est ce que Clemenceau ne pouvait deviner et ce ipii 1 iulriguait véritablement.

Cependant Ernest continua vis-à-vis de Clara sonrôled'indilTéronl; on lui proposa une partie de whist qu'il accepta; durant toutlejour, il mit dans la conversation un soin extrême à ne jamais s'adresser à Clara ni à M. Welmolh; il semblait que pour lui ces deux personnes ne fussent pas présentes.

Mais il ne le fit pas avec assez d'aisance et de grâce pour qne cela ne fût pas remarqué par madame de Cambasse , envers laquelle il essaya de se montrer, probablement par supplément d'indilTérencc pour Clara, empressé et même galant.

Mais, à partir du moment oii elle s'aperçut de ce manège, elle devintd'une froideur excessive vis-à-vis de lui, et c'est à peine si elle lui répondit.

Ernest, piqué de ce qu'elle ne se prêtait pas à ses petites vengeances, en prit de l'humeui', et comme on arrangeait une excursion dans les environs, et qu'Edouard en parlait avec enthousiasme, il s'esquiva du salon, après avoir accepté froidement la proposition.

La soirée était avancée, et Ernest allait au hasard devant lui, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie par le bruit monotone d'un tambour et d'un espèce de fifre.

Il se dirigea du côté où se faisait entendre cette musique monotone, et arriva sur une espèce de petite place, en face d'une casr plus grande que les autres, et vit que c'était le bal des nègres. Ce spectacle, devant lequel il s'arrêla d'abord pour ne pas rentrer immédiatement à la inaison, finit bientôt par attacher complélcmenl son attention.

D'abord les costumes des nègres, avec leurs habits prétentieux et leurs tournures guindées, lui parurent ridicules; ils dansaient avec une gravité lourde et imposante, comme s'ils avaient voulu imiter les façons retenues de leurs maîtres.

Mais bientôt, à mesure que la musique s'animait, cette gravilé s'effaça; la danse devint plus active, plus chaude; les mains, les regards, les gestes, s'enflammèrent; les cris rauqnes d'un plaisir sauvage se mêlèrent au bruit monotone du tambour. Les gambades, les sauts, les contorsions renqilacèrent les sautillements affeclés ; puis ce fut une sorte de mêlée haletante, frénétique, où brillaient des regards ivres de tontes les passions. Ernest suivait surtout des yeux la belle Sabine, qui tantôt dansait avec Théodore, tantôt avec Crésus. Ernest savait ce qu'est la coquetterie des femmes du monde, il savait aussi ce que sont les façons provocantes des filles perdues d'Europe; il avait voyagé, et avait vu danser ces tarentelles rapides de l'Italie, ces fandagos voluptueux de l'Espagne; mais rien ne pouvait lui donner l'idée de la fureur lascive d'une négresse excitée par la danse.

Ces regards noyés, ces frémissements turbulents du geste, ces pâmoisons haletantes, ces cris profonds, cet abandon nerveux de son corps, qui se ployait et semblait se tordre sur le bras du danseur; tout cela le tenait dans wne. sorte de stupeur, lorsqu'une voix rieuse lui dit presque dans 1 oi-oille :

(1 Hein! ca enfonce-t-il le bal Mu'^aril? »

LE BANANIEn.

Il se reloiirna et vit Jean qui donnait le bras à Rosie d'un air si fier et si content de lui, qu'il ne voyait pas que, pendant ce temps, Rosie faisait des signes d'intelligence à mailrc Jolm, qui ricanait d'un air sournois.

« Comment ètes-vous ici? lui dit Ernest.

— Comme on part, à ce qu'il parait, demain matin avant le point du jour, tout le monde s'est relire de bonne heure.

— C'est bien, fit Ernest, et comme je désire que tu m'accompagnes, tu feras bien de rentrer aussi.

— C'est ce que nous allons faire, « dit Jean d'un air supérieur et en jetant un regard de côlé sur Rosie.»

Ernest ne voulut pas comprendre l'éloquence conquérante de ce regard; il venait d'éprouver par lui-même jusqu'à quel point le délire de ces femmes pouvait agir sur un homme quel qu'il fût, et Rosie n'était ni moins belle ni moins agaçante que Sabine.

Avant de s'éloigner, il jeta un dernier regard sur les danseurs ; Sabine et Crésus avaient disparu.

Ernest rentra, mais cette journée n'était pas finie pour lui, comme on va le voir.

H. Owen.

Lorsque Clemenceau rentra dans la maison, tout le monde était retiré, à l'exception de M. Ovren, qui, à ce qu'il parait, était toujours le premier levé et le dernier couché. Il était dans une espèce de bureau, où il écrivait et dont il avait laissé la porte ouverte, comme pour solliciter Ernest à entrer chez lui et à lui parler.

Celui-ci se rappela l'espèce de recommandation mystérieuse qui lui avait élé faite le matin par Jean Plonget, et iï s'arrêta devant la porte. M. Ovpen se leva avec empressement et lui offrit un siège.

Ernest accepta, mais tous deux restèrent d'abord assez embarrassés, chacun croyant probablement que l'autre allait commencer l'entretien.

Ernest se décida à parler le premier :

« Monsieur, dit-il, j'ai cru remarquer ce matin que vous désiriez avoir une entrevue avec moi ; en quoi puis-je vous être utile?

— Monsieur Clemenceau, reprit M. Owen, avant de vous dire le sujet des conrulences que j'ai à vous faire, veuillez prendre connaissance de cette lettre ; elle vous donnera sans doute, en celui que vous ne connaissez pas encore, une confiance dont il a besoin pour pouvoir vous faire croire à la vérité de ce qu'il a à vous révéler. »

En parlant ainsi, M. Owen remit à Ernest une lettre que celui-ci reconnut pourêlre de l'écriture de son père.

Nous expliquerions beaucoup moins bien que la missive elle-même le but dans lequel elle avait été écrite. C'est pourquoi nous la transcrivons littéralement.

La voici :

« Monsieur Owen, cette lettre vous sera remise directement par le domestique de mon fils, le nommé Jean Plonget, gai-çon dans lequel vous pouvez avoir toute confiance, malgré sa bêlise. Vous n'ignorez pas à quelles inlenlions mon fils part pour la Guadeloupe, et je sais vos bonnes dispositions à seconder le succès de cette opération. C'est pourquoi j'ai trouvé convenable de vous en confier la partie la plus importante, celle des fonds.

« Vous trouverez donc sous ce pli une somme de cinquante mille francs par moi passée à votre ordre et que vous tiendrez h la disposition d'Ernest, sans lui dire que vous les avez reçus de moi, et en lui offrant simplement vos services. Si j'avais agi autrement, si j'avais remis immédiatement cette somme à mon tils, il en eût peut-être usé plus vile qu'il n'osera le faire du moment qu'il sera obligé de s'adiesser à vous.

u Vous avez soixante ans, monsieur Owen, et vous comprendrez cette précaution d'un père de famille vis-à-vis d'un jeune homme à qui les mœurs de ce siècle ont donné des habitudes de dépense que nous ignorions autrefois. Ainsi, je veux que mon fils ne soit audessous de pei'sonne, mais je veux aussi qu'il ne puisse se laisser aller àrenlraînement naturel à son âge.

« Cependant, comme il est d'un caractère assez fier pour ne vouloir s'adresser à personne, vous saisirez, pour lui offrir vos services, le moment favorable, et, à ce sujet, Jean, vous donnera lous les

renseignements nécessaires, Je me fie à votre prudence et à votre amilié.

« Jacques-Clé.menceau. »

La lecture de celte lettre fut peu agréable à Ernest, et il dissimula mal la colère qu'elle lui inspirait; car il la rendit à M. Owen, en lui disant sèchement :

« Je suis ravi d'apprendre, monsieur, que je suis ici sous la tutelle d'un étranger et sous la surveillance de mon domeslique,

— Je ne suis pas un étranger pour vous monsieur Clemenceau , reprit M. Owen, et lorsque je vous aurai dit mon véritable nom, vous comprendrez que j'aie quelques droits à la confiance de M. votre pèie. Je suis Daniel O'.MarIhy.

— Vous! s'écria Erne'st.

— Oui, monsiem- Clemenceau, je suis ce jeune Irlandais avec lequel disparut du Havre, il y a trente-cinq ans, la sœur ainée de voire rnère, l'infortunée Emilie. Mais vous devez savoir cette cruelle histoire, et d'ailleurs ce n'est pas le moment de revenir sur un passé qu'elle a crutdlement expié et dont j'ai été si affreusement puni. Des intérêts plus pressants doivent nous occuper, et c'est pai'ce qu'ils sont en danger, que j'ai cru devoir rompre le silence prudent que m'avait recommandé votre père. Vous étiez trop enfant, la première fois que je revins en France, il y a vingt ans, pour vous rappeler m'avoir vu à cette époque, et vous n'étiez pas au Havre lorsque j'y relournai, il y a quatre ans, et que M. Clemenceau m'adressa à M. Sanson chez qui je suis entré, grâce à sa pressante recommandation, mais sans que M. Sanson connaisse les relations d'alliance qui existent entre moi et votre famille. »

Ernest, fort surpris de retrouver à la Guadeloupe, géreuv d'une habitation, un homme dont l'histoire lui avait toujours paru un roman fait à plaisir, prêta une attention empressée au récit que M. Owen (nous continuerons à lui donner ce nom) s'apprêtait à lui faire.

« Mon cher monsieur Ernest, reprit le gérant, M. Sanson, qui est assurément la probité et l'honneur en personne, a peut-être plus qu'un autre les défauts des habitants de cette colonie ; une confiance excessive et un peu de cette imprévoyance qui peut mettre en peu de temps les plus riches colons dans un embarras très-réel. L'exploitation de deux sucreries et d'une caféière exige, chaque année, une mise de capitaux si considérable, que si la récolte manque une année et que l'année suivante ne présente pas une vente avantatageuse, il est presque impossible que le colon ne soit pas forcé de recourir à des emprunts ruineux. M. Sanson a subi ces deux désastres; il y a deux ans, un ouragan a dévasté ses plantations, et depuis ce temps la dépréciation des sucres arrivée par la concurrence redoutable que nous fait la métropole a épuisé les ressources de M. Sanson. Il eût pu, comme beaucoup d'autres, emprunter sur ses propriétés, mais un juste sentiment d'orgueil l'a arrêté, surtout dans ce pays, où quelques débiteurs de mauvaises foi ont montré combien il était facile de se soustraire aux obligations d'une dette hypothécaire. Malgré mes conseils, et peut-être pour ne pas révéler à M. votre père une gêne passagère, mais qui pourrait l'alarmer sur ses projets à votre égard, il n'a pas voulu s'adresser à lui; c'est M. Welmolh qui lui a prêté quatre-vingt mille francs, non sur hypothèques, mais sur lettres de change dont l'échéance approche, et pour lesquelles il est impossible que nous soyons prêts, car nos sucres périssent sur le pori, et nous n'avons encore pu obtenir ni la permission de les vendre à l'étranger, ni un droit sur les sucres français qui nous mette à même de nous en défaire d'une façon convenable dans la métropole.

— Je vous comprends, dit Clemenceau, et vous désirez que je mette à la disposition de M. Sanson les cinquante mille francs qui vous ont élé confiés pour moi.

— C'est là que je voudrais en venir, mon cher monsieur, mais c'est là qu'est la difficulté. Je ne puis faire celle offre à .M. Sanson ; car ce serait lui dire que je suis dans la confidence de ses projet? et de ceux de M. votre père, et vous ne pouvez la lui faire, ce serait lui montrer que vous avez connaissance de la gêne où il se trouve, et il aurait le droit de savoir comment vous en avez élé informé.

— Quel moyen croyez-vous donc pouvoir employer?

— Il en est un à votre disposition et pour lequel vous pouvez vous servir de mon nom ; mais pour cela il est nécessaire que je vous

parle d'une autre personne. Vous avez vu ici madame de Cambasse? c'est la veuve d'un ancien ami de M. Sanson. Une affection sincère, mais pure, qui date de longues années, existe entre elle et M. Sanson, et déjà depuis longtemps ils eussent fait taire beaucoup de calomnies par un mariage, si, par des raisons qui tiennent à des souvenirs de famille, madame de Cambasse n'avait expressément déclaré qu'elle ne consentirait à cette union que lors-

LE nANANIEU.

nufi marlomoi^ollo Clara ?oi r.il nun iée. hi . ulo Je bolle-niere est difficile vis-à-vis d'une jeune lille qui depuis son enfance s est considérée emmêla maiuesse delà maison et je comprends qn indépendamment d-aulies raisons, madmic de Cnrnl.as^c "«f f'^'X'!. de ressaver, et remette son union avec M. Sanson ar;«es c "l e de sa fille. C'est donc par elle que nous poumons arriver ou plutôt que vous pourriez arriver à venir en aide a M. Sanson. .,

Ernest réfléchit à celte proposition, non pas qu il hésitât et que la somme qu'on lui demandait lui parût de quotité a ^^J'^^^ ainsi avancée h la lésérc. Il pensait a toute autre chose, et il piolila de -occ sion poiir parler d'un f,.it auquel il voulait p.rai.re ne pas prendre le moindre intérêt, et qui cependant était le seul qui 1 00cupâl véritablement.

« Il me seml>le, ditil h M. Owen, que, depuis les projetsqu'on a faits sur moi sans me consulter, les choses ont changé de face, et que M. Welmoth, qu'on pouvait craindre comme un créancier, sera au contraire un associé trèsavantageux lorsqu'il aura épousé mademoiselle Clara.»

M. Owen haussa les épaules d'un air chagrin , et dit à voix basse à Ernest :

« Le jour où M. Welmoth entrerait dans la famille de M. Sanson et deviendrait propriétaire à la Guadeloupe, serait un lourde malheur pour le pays.

— Pour le pays! reprit Ernest d'un air fort étonné.

— Je suis Anglais, monsieur, ditM.OweiT si toutefois un Irlandais a le droit de se prévaloir de ce titre; si, né dans une partie de la Grande-Bretagne, soumise à la tyrannie la plus insolente, la plus féroce et la plus méprisante, je puis reconnaître pour mes compatriotes ceux qui traitent mes concitoyens avec plus de rigueur et de dédain que le blanc le plus insolent ne traite ses esclaves noirs; et cependant , malgré mes justes griefs conire les Anglais, j'ai quelque peine à les accuser devan* vous.

« Maisle devoirque la reconnaissance m'impose envers M. Sanson et envers voire père est plus puissant ijue cette répugnance, et je dois vous découvrir des pio.ets que je suis peut-être seul à connai- Ire dans ce pays, grâce aux relations que j'ai conservées avec l'Angleterre.

Vous savez, monsieur, de quel prix l'Angleterre a acheté l'émancipation des esclaves de ses colonies?»

Einest allait s'écrier et montrer tout son enthousiasme pour cette sublime pliilanthropie, mais il n'en n'eut pas le temps, car M. Oweu continua i-n lui disant :

« Vnus êtes trop instruit des véritaUles intérêts de la France, pour ne, pas savoir que l'Au-leteire n'a commencé par achever de ses propres mains la ruine imuiinente de ses cnlnnies que pour arriver par l'exemple à la ruine des colonies françaises cl espagnoles, don; la prospérité lui porte ombrage. »

«Ce n'est pas aux organisateurs des famines régulière? de 1 Inde que vous supposez, je pense, nn amour si magnanime de la race noire, pour croire que c'est seulement dans un but d'humanité qu'ils ont établi le système d'apprentissage et l'affranchissement à la Jamaïque... Us s'avaient mieux que nous, et l'expérience n'a pas trompé leurs calculs, que l'abolition de l'esclavape était l'anéantissement immédiat de toute richesse et de toute fortune.

« Comment ont-ils donc calculé? levoici. Us se sont dit sans doute: l'abolition de la traite a été le premier coup porté à l'existence de toutes les colonies, l'aboliiion de l'esclavage sera le dernier. Sans doute nous v perdrons quelques possessions, mais la France, l'Espagne en perdront plus que nous, et elles perdront, à vrai dire, toutes

les colonies qu'elles possèdent, tandis que t'est à peine si le ic- Iranchement de quelques iles paraitia dans les immenses possessions qui nous resteront.

» La France et l'Espagne n'auront plus où s'approvisionner , et l'Inde nous restant deviendra l'unique grenier où le monde sera obligé de se fournir de toutes les denrées qui sont devenues pour l'Europe d'un besoin aussi habituel que ses produits indigènes.

— Ce but, dit Ernest, serait (irobable si , comme vous le dites, l'anVancbissement était la ruine.

— En doutez-vous!

fit M. Owen de l'air d'un homme à qui une pareille question semî'iail si extraordinaire

3 qu'il ne pouvait y croire. J'étais à la Jamaïque, monsieur, quand a commencé celle catastrophe organisée, et jamais ruine n'a marché avec une telle rapidité. Mais celle question est, jusqu'à présent au moins, inutile à vous prouver par des faits accomplis; Us projets dont M. Wilmothesl ici l'agent secret vous prouveront jusqu'à quel poini l'affranchissemeu I est considéré par les .\uglai»

comme un mo;en de luinc infaillible. M.

AVelmolh. eu prêtant du l'argenl à M. Sanson, n'a pas eu seulement pour but d'arriver à épouser sa cousine et <le mettre jusqu'à nu certain point M. Sanson dans sa dépendance; son pininicr but, celui i)our lequel il a r- çu mission d'une association p:,tronnce parlaCompaguie des Indes, et peut-être par le gouveri.euunl anglais lui-même, est de devenir, an meilleur marche possible, propiiétaire des plus bilbs babitati.ins du pays.

«Cla fait, M. AVelmoth et d autresqiie vous verrez bientôt apparaitre, si CHhii-ci réussit, s'établiront à la Guadeloupe, et une fdis proiirlolaires. ils travailleront en conséquence par ralVranchi>seincnl successif de leurs esclaves : au nom de la philanlhi opie, ils sèmeront dans les ateliers des idées de rév.dle et d'allianchis.-emt nt.

(. Cinq cents, nuit cents, douze cents esclaves, peut-être, ainsi

aIVrauchis par eux, lormerout aisément un noyeau de mauvais sujets

auxquels iront se réunir les esclaves fugitifs des ateliers; ce sera

un lenuent de discorde, un commencement de desorganisation qui

l'jris.— Imprimerie Waldcr, rue Bonaparte, H.

SaLmc est belle ainsi, belle à faire arrêter Clemenceau qui a contemple...

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