I.ïï BANANIER
.oeut arriver à de nouveaux massacre?. On triomphera sans doule lie ces ennemis ténébreux; mais i! est à craindre que cet esprit d'indiscipline ne semble aux chambres françaises im symplôme de la maturilé de l'esclave poin- la liberté, on y votera peut-êlre formellement l'abolition de l'esclavage.
« Que ce résultat soit plus ou moins éloigné, c'est celui auquel l'Angleterre marchera avec une persévérance infatigable, par les menées les plus perfidesel les plusobscuies, comme parlesdémonstrations les plus splendies de philanthropie. On en appelera aux moyens les plus indignes et aii\ sentiments les plus généreux, mais on tendra invariablement à un but unique parmi moyen infaillible: la ruine des colonies françaises par l'abolilion de l'esclavage.
« Voilà ce que je sais, voilà ce dont je suis certain, voilà ce que M. Sanson ne soupçonne pas dans la loyauté de son caractère. »
Ernest avait écoulé avec un singulier étonnement ce que venait de lui apprendre M. Owen, cl c'avait été pour lui l'occasion d'un singulier retour sur les idées et les piojels avec lesquels il (tait arrivé lui-même à laOuadiloupe. Piuime, de ces concessions bénévoles que l'iiomme se fait si aisément à lui-même, il trouvait encore ses propres piojels pleins de générosité, el jugeait cenx de M. Welmoth abominables, quoique à tout prendre ils fussenlabsolument les mêmes.
Cependant il entrait dans le blâme de M.
Welmoth plus d'antipathie nationale que de véritable conviction du malqu'il voulait faire. Ernest jugeait impertinent , infâme , qu'un Anglais vînt semer la discorde dans un pays qui est encore la France, et il ne comprenait pas qu'il était lui-même encore plus coupable de trahir des intérêts qui étaient ceux de ses concitoyens.
Cet entretien, sans le faire sortir de ses idées, eut pour résultat de lui en faire ajourner indéfiniment l'exécution; et tout
philanthrope qu'il était, Ernest se refusait à ôlre de moilié, avec ce monsieur qui lui déplaisait, dans une action ou même dans une pensée quelconque. Il se résolut donc à garder ses plans pour un temps plus opportun, et répondit à M. Owen :
« Je vous remercie de cette confidence, monsieur, et je vous remercie surtout de n'avoir pas douté de mon empiessement à venir en aide à M. Sanson. Outre les cinquante mille francs que mon père vous a fait remettre pour moi, je suis porteur d'une somme à peu près égale, et elle est à voire disposition.
— Pas à lamienne, dit M. Owen, mais à celle de madame de Cambasse qui seule, peut-être, peut aborder un pareil sujc' ny-i M. Sanson, el qui seule à le droit de lui oflVir un pareil secouis, puisqu'ils doivent confondre leurs fortunes.
— Mais, reprit Ernest, M. Sanson ne se préparc-t-il pas à satisfaire M. Welmoth?
Les gamoades, es sauts, les contorsions remplaccrpnt les sautillements affectés..
— ■ M. Sanson, d'après des paroles dites avec une l'ctenuc arrangée, se croit certain que M. Welmoth lui proposera un renouvellement, et il espère, avec juste raison, qu'une année meilleure le mettra à même de solder celle dette.
« D'un autre côté, les intérêts qui leur sont communs dans l'héritage de M. Torréno, et qui mettront des sommes considérables dans ses mains, rassurent M. Sanson ; et avec tout autre que M. Welmoth je ne m'informerais pas de ce qui peut arriver d'ici à huit jours : car il y a dix fois à Cuba de quoi le gaianlir ; mais les desseins de sir Edouard, quoique je n'aie pu les deviner tout à fait, sont trop malveillants pour qu'il n'exerce pas ses droits d'une manière rigoureusement menaçante.
« Cet homme me fait pem-, et, si je ne me trompe, madame de Cambasse eu sait plus SIM' son compte que je ne puis moimême en soupçonner; mais ma posiiion inféïieui'e dans la maison de M. Sanson ne me ]iermetlait pas d'avoir avec elle l'explicalioti que je viens d'avoir avec vous.
u D'ailleurs , quoique jouissant elle-même d'une grande fortune, elle u'éliiit pas à même de disposer d'une somme si importante en quelques jours. Vous pouvez lui redire tout ce que je viens de vous apprendre. Je ne crains pas même de lui confier mon véritable nom , il lui expliquera comment j'ai pu parler sans crainte au fils de la sœm- de ma femme.
C'est une personne pleine d'énergie , de coiM'age , de résolulion, et qui peut paler aux danger qui menacent .M. Sanson, dès qu'elle en sera avertie. »
En ce moment, on entendit un léger biiiit dans la maison , et M. Owen fil à Ernest un signe silencieux, comme pour l'avertir qu'il était inutile qu'on les trouvât ensemble et à pareille heure dans une espèce de conciliabule secret, et Ernest se retira immédiatement dans sa chambre.
Horrible évc'nement.
En pénétrant chez lui avec nue lumière, Ernest ne fut pas peu surpris de voir nn homme penché sur sou lit, qui, avec un désordre qui semblait tenir de la folie, disait d'ime voix étoullee :
« Monsieur, monsieur... éveillez- vous, monsieur !... »
Ernest reconnut Jean Plonget, et iui dit :
« Eh bien ! qu'est-ce que tu as? »
A celle voix, Jean Plonget se retourna ; el avant qu'il eût eu le
LE BANANIER
temps de reconnaîire son maître, il tomba la face contre terre en liemblant do tout son corp-s mais sans poinmr parler, tant ses dénis claquaienl avec force lune contre Tanlro. 11 lall:nl que 1 étal de ce nauvre garçon fût vraiment etTroyable, pour tnomplier de la mauvaise humeur que Clemenceau éprouva en le voyant dans sa cliamb e au moment où il v rentrait pour se livrer aux reflexions que devait nécessairement taire naître en lui le singulier entretien qu il venait d'avoir avec le i;éreur. ... ., -i • i „
Mais la pâleur du rn.illienrenx Jean clait si livide son œil si hagard, qirKrnest en lut épouvanté; il le releva, I assit sur son lit c essava de le calmer. Mais longtemps encore Jean Plonget jeta ai loin de hii des re^rards eflarés, comme s'il cherchait a reconnaître les lieux cil il se trouvait. Puis tout à coup il cacha sa tête dans ses mains en «'écriant : .
« Je l'ai pourtant vu... oui... je lai vu...
— Qu'est-ce donc? lui criait son maître.
— Oh! l'horreur!... l'infamie!... Ah! quittons ce pays, monsieur, allons-nous-en. » , . j • ■ li
L'eflVoi de Jean, qui de sa nature était un garçon brave et décide, atlestait à son maiHe qu'il avait dû être témoin de quelque chose d'épouvantable ; et tout plein qu'il était des révélations de M. ttwen, il pensait que Jean avait surpris peut-être quelque complot contre lui même ou bien conlre M. Sanson. Mais Jean n'était pas homme à se laisser intimider par une chose naturelle, si dangereuse qu elle put être, et il en eut bienlôt la preme. Après une foule d exclamations profondes et de relours de terreur, Jean finit par se rassurer a«ez pour que son niiiilie entreprît de ramener de l'ordre dans ses idées- et pour cela il iirit le moyen le plus simple, c était de le ramener à des souvenirs calmes et de le faire arriver ainsi a ceux qui le Iroulilaient si vivement. .
« Voyons, lui dit-il, je t'ai laissé à la danse avec Rosie ;
— Oui monsieur, c'est vrai ; et j'aurais aussi bien fait de ne pas
y all'^'-
— 11 t'est donc arrivé quelque chose la? . ,
— Bien du tout ; mais si je n'avais pas été à la danse, je n aurais pas vu Rosie s'en mêler, et je ne serais pas devenu comme un ton enragé.
— Tuas fait quelques sottises?
— J'en ai fait cent, monsieur; je ne sais pas qu'elle mouche me piiiuait; mais, lorsque j'ai ramené la mulâtresse a la maison, je ne me reconnaissais plus ; je lui aurais donné tout ce qu'elle m'aurait demandé ; et c'est vrai de dire qu'elle m'a à peu pies demande tout ce que l'avais. .,,... i ,■■ i
«Elle a trouvé que ma montre était très-belle, et je la lui ai donnée- elle a trouvé que la bague de ma mère que je portais à mon do-^'t lui irait très-bien, et je la lui ai donnée; mais ce n'est pas la la question ; elle m'a indiqué une fenêtre pourm'introduu-e, attendu qu'on ne peut pas pencher dans ce côté de maison sans passer devanl la cliambre de M. Sanson qui a le sommeil trcs-leger.
0 Or miiusieiir, ça a fait que, lorsque tout le monde est rentre, je me suis dispensé den faire autant, et j'ai été me fourrer en face de ladite croisée, dans un bouquet de lauriers roses, où personne ne pouvait me voir. Il s'est bien passé une demi -heure avant que je n'aie vu rien remuer, et je commençais à m'ennuyer, lorsque la fenêtre s'est entr'ouverte, et Rosie s'est penchée et m'a dit :
— Mailresse n'est pas endormie ; elle est malade et ne dormira pas... et m'a refermé la fenêtre.
— Je veux que le diable m'emporle, monsieur, et il a été bien près de le faire ce soir, si à ce moment je n'ai pas cru entendre, derrière la persicnne, un petit ricanement, comme celui de maître
John. . „,.,,»
« Mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit, monsieur. Qu il garde sa Kosie, si elle le prélère... Je donnerais, avec ma montre, le peu d'argent qui me reste pour n'avoir jamais de ma vie rien à démêler avec la race qui a du noir dans la peau, ne fût-ce qu'une goutte étendue dans un muid d'eau.
— Kt pourquoi cela?
— Pourquoi ! s'écria Jean, vous allez voir...
« Dans le premier moment je n'étais pas de cet avis-là, et je commençais à me mouler la moutarde au nez, d'êlre ainsi liloute pour un pudding comme ce John. Mai^ comme en tout il faut être sur de ce qu'on soupçonne, pour éreinter quelqu'un comme je me propose de le faire au sujet de l'Anglais, je me suis remis dans mon tas de broussailles, où, par parenthèse, il y avait je ne sais quelles sortes d'épines qui me piquaient atrocement par derrière. Je ne sais pas si elles avaient poussé en une minute, car il me semble que je ne les sentais pas auparavant. C'est peut-être une idée, mais nous sommes dans un pays si exiraordinaire, que ça ne m'élonnerait pas que ça fût venu en un clin d'œil. «
Ernest, malgré sou impatience d'apprendre ce qui était arrive a Jean Plonget, ne put s'empêcher de sourire de la supposition deson domestique, qui reprit d'un air important :
» Il ne fuit pas rire, monsieur; vous êtes comme les princes, qui ne voient jamais les choses par eux-mêmes. Oui, je me sentis piqué par toutes sortes d'épines qui m'auraient fait sauter comme un
goujon, si je n'avais pas été tenu par l'idée d'écouler cl de m'assurcr que le John était là haut, pendant que je m épuisais en bas pour ne pas crier. ., , , • , i „,,
« Mais voilà, monsieur, que pendant que j étais comme saint Laurent sur le gril, j'entends quelque chose qui rôle a cote de moi. Il ne faut pas fure le fier, monsieur; il y a dins ce pays des animaux atroces, des serpents horribles, des êtres qui n ont pas de nom , capables de faire disparaître un homme comme rien du
« Je me sentis pris d'une colique effrayante (je vous dernande pardon, monsieur; mais c'est lerfet que me fait la peur, et j ai eu peur) Oui, monsieur, dit Jean Plonget en frappant du poin- mu le iil, j'ai eu peur. . moi, Jean Plonget, moi, Normand, j ai eu peur et ie me suis racrouptonné dans mon bui.^son. Je n étais qn une belt car j'aperçus aussitôt deux êtres humains qui passaient a quelque
"/ouand ie dis deux êtres humains, monsieur, ce n'est qu'une inank.re de parler, attendu que je sais particulièrement q'-e le negre n'est qu'un chacal qui a usurpé la forme de hornme po-'.i a re croire qu'il est susceptible d'un sentiment honnête. Mais je suis bien • V nu^de ça depuis une heure. Tant il est. «pendant cjuej.- ne rassure en vovanl que ce n'était que deux mauricaud. qu >e fa filaient doucement... si je n'avais entendu 1 un qui dirait a 1 auiK .
« Tu es sûre qu'il mourra? » ,
A quoi l'autre qui était une femme, répondit :
M Aussi sûre que la lune nous éclaire. »
« Je n'aime pas à entendre parler de mort la mut et quand il fait
"'"«"Tenermonsieur, se trouver en face d'une batterie de canon, ca n'e=t pas p éciscment comme d'avoir un bon piche de poire devant soi -mais enlln il n'y a pas de quoi donner mal au ventre a un bon Normand- mais voit des figures de noir de fumée qui parlent dTàrS'^n qui mourra sûrement, c'est atroce. A qui ça s adresse- [-iP- Est-ce toi, mon Jean, me suis-je dit, qui aurais marche sur les bridées de quelque face de nègre, et qui le prépares ton sort pour te punir d'un amouV illicite? - C'est possi de me sms je repondu cl ce serait par trop bête d'être le dindon de la chose, tandis qu un autre en est le coq. ■ - • j„
„ Sur ce raisonnement, et d'ailleurs comme je suis curieux de m'instruire, je me metsà la suite du couple noir, et je e vois enlikr le chemii qui mène au cimetière que nous a montre ce maUn CCI autre maudcaud de la ville; qui doit être une canaille comme les autres. . ■ . . o
— Du côié du cimetière? dit Ernest ; en es-tu bien sur .' \h' reprit Jean Plonaet, j'ai eu de quoi m'en assurer, monsieur: l-:ëoutez : Ils arrivent et j'arrive; ils marchent comme des ECUS qui soni chez eux; la nuit est leui lumière, a ces sombus ligures-là, et ils allaient comme s'ils avaient eu des yeux au bout des
^"i< J'avais eu de la peine à les suivre, mais j'avais trouvé un gros bouquet de galba où je m'étais fourré et d'où je les, voyais aller e venir pondant qu'ils se promenaient dans le '""'^•'-'^e m plu. m moins embarrassés que s'ils avaient été sur le boulevard de Gand Enfin voilà qu'ils viennent de mon co!e. Je serre les poings cl je m'apprête à les congédier s'ils s'adressaient a mm pour avoir des rensei-nemenls, lorsqu'ils s'arrêtent tout à coup a trois ou quatre pas, et la femme dit à l'homme : « Voici la fosse »
« Je n'aime pas ces mots-là, et je me senlis prêt a défaillir; mais ce n'était pas l'oa-asion, et je vois aussitôt l'homme nui se met a niocher la leno, taudis que la femme grommelait une chanson dont le n'ai pas compris un mol, mais qui devait èlre abominable d après 'l'air et les contorsions qu'elle faisait en chantant. Tout a coup, et au moment où ça commençait à se prolonger mdeliniment, tomme la complainte de Papavoine, voilà le nègre qui s ecrie : « C esi
«J'ouvre les yeux, et qu'est-ce que je vois... infamie du ciel ! un cadive qu'ils venaient de déterrer, le cadavre d'un enfant, mousieur \lors la vieille, la sorcière, la tigress-i s'agenouille, ivire l'enfant de la fosse, et avec un grand coutelas... Je 1 ai vu, monsieur vu comme je vous vois; vous ne direz pas que les cheveux me tomb'aient dans les yeux, car ils étaient droits sur ma tele comme des piques de suisse; oui, dans ce moment elle lui coui)a les doigts des niaius, lui ouvrit la poitrine, en retira le cœur, et mit le tout dans un sac. . .-, -i
— Ce n'est pas possible ! dit Ernest épouvanté a son tour des détails de celte horrible nuit. " . . , j
— C'est possible, c'est fait, je l'ai vu, monsieur; et alors, quand la vieille eut fini, elle dit à l'autre : . • , ,
— Demain, apporte-moi les doublons que tu m as promis, et lu auras le poison.
Et tu es sûr que Crésus mourra?
— Je lui en donne pour quinze jours.
— C'est liop loue... dit riiomnie.
— Bêle ! lui dil la (emme , s'il mourait tout de suite on veirail
LE BANANIER
Lion qu'il a pris du poison, an lion que comme ça il sera maUulo... el jo Ini porterai fin bonillon à l'Inipital. »
« Vons êtes pâle de m'écoiilcr, monsiinir, oontinna Jean, mai.', moi, j'eiais là... j'ai tout vu, tont enicudn.... Je ne sais pas si c'est la peur qui m'a soutenu tant qu'ils sont restés pour combler la fosse, mais à peine ont-ils élé partis et n'ai-je plus eu lien à craindre, que je me suis senti défaillir.
« Les épines avaient sans doute poussé pendant ma lélliareio. rnr, eu revenant à moi je me suis senti encore alroeenienl pii]ue: alors, monsieur, quand je me suis rappelé ce que j'avais vu, enliuidu, il m'a pris un vertige de me sauver.
« J'ai couru du côlé de la maison; je ne sais pas comment j'ai trouvé votre chamlne; mais j'en étais à m'imaaiucr que quelque sorcière vous avait emporté, en ne \ous apcrcevanl pas dans votre lit, lorsque tout à coup vous êtes entré, el vous m'avez fait reffel du diable eu personne. »
Depuis un moment Ernest n'écoulait plus.
11 était donc en présence d'une do ces horribles entreprises qu'il traitait de calomnies, et pour lui ce crime avait un sens qu'il n'avait pas pour Jean Plonget. Le nom de la victime lui avait pour ainsi dire appris le nom de l'assassin.
Après ce que lui avait dit M. Owen, ce nouvel incident porta un trouble étrange dans les idées de Clemenceau.
Nous verrons quel fut le résultat de ses réflexions.