VIT
la Soufrière.
Quoiquit eut passe une partie de la nuit à écouter le récit do son domestique, Ernest se leva de grand malin, cl son premier soin fut d'avertir M. Owen de ce que Jean avait découvert.
Le géreur ne parut pas élonné de ce que lui apprenait Clemenceau, en ce sens du moins qu'il l'entendit comme ime chose qui ne lui semblait pas exceptionnelle. Mais en même temps il en montra une alarme excessive.
« Une empoisonneuse sur l'habitation, disait-il, ce serait affreux.
Clemenceau trouvait l'anxiété du géreur exagérée; selon lui' il n'y avait qu'à faire arrêter Théodore et à obtenir' de lui des aveux.
« Des aveux d'un nègre ! lui dit M. Owen, autant vaudrait demander un secret à une muraille. Vos plus adroits voleurs ne sont que des enfanis poin- cacher et déguiser un crime.
« J'ai vu périr tous les bestiaux d'une habitation avec la certitude qu on les empoisonnait. Pendant deux mois, pas un esclave élranger ne pénétra sur l'habitation ; par conséquent, nous étions bien surs quercmpoisonneurélailparmiles esclaves de l'atelier ou de la maison. J'organisai une surveillance de toutes les heiu-es Je n'y avais employé que des blancs et quclqiîcs esclaves dont je ciOYais être sûr, entre autres une vieille mulâtresse qui avait été nourrice de la maîtiesse de l'habitation et qui était véritablement dévouée à cette dame. Par le conseil de cette mulâtresse même, les visiU's les plus minutieuses furent faites dans toutes les cases; et pour montrer qu'on ne voulait ménager personne; elle demanda que la sienne lut également mspectée. J'y mis une sévérité que cette offre même m avait inspirée, mais je ne découvris rien.
« Nous étions dans la désolation, car déjà l'empoisonnement passait des bestiaux aux esclaves, l'orsqu'un événement bien inattendu nous apprit le nom du coupable.
« Un coup de veuf assez violent enleva la toiture de quelques cases et particulièrement celle de la mulâtresse. En son absence elle avait accompigné sa maîtresse à la ville, j'étais allé voir les réparations à faire, j'étais monté sur une échelle, 'et j'examinais l'état de quelques gios bambous qui servaient de supporis aux solives de la charpente, lorsque j'en remarquai plusieurs dont les nœuds étaient perforés. Je regardai et je vis qu'ils contenaient, les uns des petits paquels, d'autres des fioles qui avaient disparu delà pi cie. Cette cachette avait dû échapper à nos investigations, ca fallu démolir la case pour la découvrir.
«Je voulus m'assurer alors de ce qu'on pouvait atlendre des sentiments des esclaves.
« J'ordonnai la réparation de la case sans parler de ma découverte et je ne quittai pas les travailleurs des yeux. Ils découvriront la cachette; je le vis aux regards qu'échangèrent entre eux ceux qui travaillaient à cette réparation ; mais aucun n'osa me donner avis de ce qu'ils avaient trouvé.
Au retour de la ville, je fis arrêter la mulâtresse. Elle fut invariable dans ses dénégations, et lorsque nous lui montrâmes la preuve de ses crimes, elle prétendit sans se troubler que c'était moi qui pour la peide, avais caché ces poisoiis d-cm sa case. '
iharmacar il eût
K Mais quand ils lavircntarrèlée, la peur dos aulres esclaves disparut, quoiqu'à l'audieuce où elle fut jugée, ils fussent près de rétracter leurs aveux, lorsqu'elle les menaça de revenir les empoisonner après sa mort.
Je reconnus alors que c'était la peur que ces pauvres gens ont de CCS horribles femmes, qu'ils croient des sorcières, pliilol qu'un sentiment de complleilé, ç(ui les avait fait se taire, et vous pouvez èiro par conséquent, assuré que nous n'oblicndrons aucun aveu. i>
— Je sais, dit Clemenceau, que la jalousie est un sentiment impliical)le;jeeoniprendsle crime de Théodore; mais je ne conçois pas qu'un aulre expose sa vie pour servir une passion qui n'est pas la sienne, surtout pour si peu de chose.
— 11 en faut moins que vous ne pensez pour qu'un nègre arrive a un pareil crime; et vous le comprendrez, quand je vou* aurai ditque lapremière cause des crimes/lelamisérable mulâtresse dont je viens de vous raconter .l'histoire, c'est que, dansune distribution de robes et de colifichets faite par la fille de la maison, elle avait été moins bien partagée que d'autres.
— Elle l'a avoué en plein tribunal, et c'est en plein tribunal aussi qu'elle a expliqué comment, après avoir empoisonné d'abord quelques bestiaux, elle avait pris un afireux plaisir à les voir languir et mourir; comment c'était devenu ensuite chez elle une passion, i\n besoin, une jouissance eiïrenée, et qu'elle eût empoisonné toute l'habilalion pour la satisfaire.
— Et comment les maîtres do cette habitation ont-ils échappé à celle mégère? comment n'a-t-elle pas puni, la première, la jeune fille qui avait excité sa jalousie et sa vengeance? »
RI. Owen baissa la vo'ix, et dit mystérieusement à Clemenceau :
« C'est qu'il reste heureusement dansées cœurs féroces un respect et un effroi supcriilieux du blanc. «
" C'est le senliment instinctif d'une infériorité incontestable qui les retient, el heureusement que toutes les déclamations des philanthropes n'ont pu encore leur persuader qu'ils fussent les égaux de celle race blanche à laquelle ils obéissent sans répugnance, tant ils se sentent au-dessous d'elle; mais malheur au jour où une pareille pensée pénétrerait dans leur cerveau, si loulefois elle pouvait y arriver, ce que je ne crois pas. Le nègre n'est pas un homme complet, monsieur.»
Clemenceau, quoiqu'il fût décidé à ne pas émettre trop vivement ses pensées à ce sujet, ne voulut pas cependant laisser passer cette proposition, cl dit avec un petit ton de pédanterie polie :
« Ce n'était pas l'opinion de Pitt, de Fox, de Shéridan, do Wilberforce, qui ont demandé la liberté pour le nègre dans leur noble amour de l'humanité.
— Que ne la donnaient-ils alors à l'Irlande! répliqua M. Owen dans un mouvement d'indignation qin le fit sortir de son calme ordinaire; les hommes qui parlaient leur langue, qui se battaient à leurs côtés, et dont quelques-uns sont les plus illuslrcs noms de l'Aneleleire, le mérit;ijenl-ils iiinins que cette race nègre sur laquelle ils vevsiiieril si ^|.l(^lllli(!l'nll'nt leur larmes hypociiles? »
Ciéniemeau re-rella d'avoir blessé le senliment de nationalité de ce brave Irlandais, et lui dit :
« Le jour de la justice est venu pour vous,
— Oui, dit monsieur Owen avec un reste de ressentiment, ils accordent par peur à l'Irlande celle liberté qu'ils patronnent ici dans un but de ruine. Qu'on soit ennemi de l'esclavage, qu'on travaille à l'abolir, je le conçois, el mes senliment secrets y inclinent; mais qu'on se prévale de l'exemple de l'Angleterre, cela me révolte, monsieur, car le point de départ est odieux et le résultat misérable. »
Ernest voulut détourner la conversation de ce sujet, qui eût pu le conduire trop loin, et lui dit :
« Mais qu'allons nous faire en cette circonstance ?
— D'abord mettre Crésus au nombre des nègres qui doivent vous accompagner dans voire excursion, pour prévenir un mallieiir immédiat.
— Cette femme a-t-elle donc déjà pu préparer le poison promis? » M. Owen sourit tristement el reparlit :
« Les femmes qui fout le métier d'empoisonneuse en ont loujom s à leur service. »
— Pourquoi donc celte horrible cérémonie de celte nuit?
— Pour frapper et épouvanter l'esprit de son complice.
« Quoi qu'eu pensent certains colons eux-mêmes, je ne crois pas à une science secrète et avancée des poisons chez ces misérables; quelques plantes connues, et même le suc de manioc cru leur en fourmi; mais la mulàircsse dont je vous ai parlé se servait tout simplement d arsenic qu'elle avait déiobé. Quoiqu'il en soit, que voire domestique se taise, je me charge d'observer Théodore, et de découvrir l'empoisotmense qui lui a promis son secours.
<( Ne dites rien de tout cela à .M. Sansou ; il ne voudrait peul-èlrc plus partir, cl il n'en faudrait pas davantage peur exciter les craintes des coupables, de manière à ce qu'on ne pût les découvrir.
Clemenceau s'empressa d'averlir son domestique, qu'il trouva en contemplation devant son déjeuner, qu'il n'osait même dévorer des yeux. Ernest l'emmena chez lui, el ne put lui l'aire entendre raison.
lt; BANANir.n.
e son vriiei.
I lùnest plait préoccupt; de ce qu'il avait appris de Sanson, mais encore il étail pi(iué de suivre, pour
A tout ce qne lui disait son maître, il répondait par celle P'U as| :
« Voyez vous monsieur, je ne vous crois f'^^' vous avez dans 1 idée que ces nègres sont dés hommes; je vous dis que non, et que nous Y passerons tous. « ... , i
11 fallut l'intervention de M. Owen pour obtenir un peu do calme du pauvre garçon, et bientôt après chacun descendit de chez soi, prêt pour le départ. , ,
L'itinéraire et le but du voyage avaient cle traces la veille, pendant que Clemenceau était occupé à regarder la danse des nègres, et il apprit qu'on devait aller à la Soufrière,
Des chevaux étaient piêls pour les hommes et pour les dames, et un nombre considérable d'esclaves, portant des provisions s'apprêtiiieut h suivre la joveuse caravane. Des guides avaient été amenés, et M. >Yelmoil), qui' avait choisi, pour ainsi dire, le but de l'excursion, se donnaii mille mouvements pour organiser le départ.
Tout le monde était joyeux.
Clara, comme si une vie nouvelle avait domine 1 indolence gracieuse à'iaquelle elle se laissait aller le plus souveni, allait, venait, biiuiissait pour ainsi dire de l'idée de celle course aveiiliireuse.
M.idame de Canibasse, d'ordinaire si renfermée en elle-même, lai<~ail voir un pende celte âme résolue et ardente qu'elle semblait .•,'èlre fait un devoir de contenir, et son œil brillant, sa lèvie entrouverte semblait aspirer d'avance un autre air et un horizon plus
vasie. . . , . ,
M. Sanson n'était pas le moins anime, et dans sa joyeuse humenr, il s'associait, aux projets de quelques jeunes gens qui se défiaient a qui monirerait le plus d'audace eld'agililé.
C'est du reste une disposition commune à ceux qui habitent le climat des tropiques, de changer tout à coup en une activité pour ainsi dire féluile, la langueur dans laquelle ils paraissent quelquefiiis endormis. .
Deux seules figures déparaient ce guai tableau c étaient colles de Ch'mencpau et de son valet Non-seulement
la position de M , . . .
ain^i dire en sous-ordre, une excursion arrangée par son rival et pour son rival. , . , •„ -,
Quant à Jean Plonget, l'émotion qu il avait cprouveela veille avait élé si forte qu'elle avait triomphé de la rougeur habituelle de ses joues et les avait semés de plaques blanches qui leur donnait un air iiiiirbié. 1 1 • r 1
Du resie, ses yeux étaient sans cesse en mouvement, et il lui tallail un violent elïnrt sur lui-même pour maîtriser le tiessnillemi'nt lerveux qu'il éprouvait toutes les l'ois qu'un nègre passait à tôle de lui, et qui consistait en une violente envie de lui asséner un coup de la crosse du fusil qu'il tenait à la main.
Tous les hommes, en effet, étaient armés, et l'on avait donné des fusils aii\ deux domestiques par une sorte d'éj.ud el pour ne pas 1,'s iiailer CdUime des esclaves, qui cependant avnienl L;ardé le L;iaud o nUlas qu'ils porlenl au Inivail. 11 devait leur siivi; à eceiper les li lees et les palniislesqiii poun aient •^êner la marche des \isileiiis. Au moment où l'on se mellail en roule, i\l, Owm, i|iii élail venu prciuh-e les derniers ordres .le M. .Sanson, s'ap|inich;i de Clemenceau el lui dit en passant et en lui inontiaul maikuue de Cambasse t\[\ regard :
« Sonvencz-vnus ! »
Jl. Weliiiulh, qui élait près de Clemenceau à ce moment, se retonrua pour voir à qui s'adressait celle recommandation, mais il ne renconira que le regard fixe et menaçant d'Ernest qu'il parut vouloir éviler.
Cependant il suivit des yeux M. Owen qui s'éloignait, et il dit en anglais à John qui tenait la bride de son cheval : — Quandje reviendrai, je le recommanderai ce chien irlandais.» Clemenceau l'entendit, mais il laissa passer cette parole comme un son vide, pour mieux affirmer la persuation où étail Edouard, que lui, Ernest, ne savait pas l'anglais ; et tout le monde monta à cheval.
Si M. ■\Velmoth n'avait pas été dominé par cet esprit anglais qui, non content de croire à sa supériorité, s'imagine que personne ne sait rien faire de ce qu'un Anglais fait sans eflort, il eût mieux réussi dans le mauvais tour qu'il voulait jouer à Clemenceau, l'n Français, un homme d'esprit, eût mis plus de malice et moins de méchanceté dans cette plaisanterie.
Si Ernest avait eu à faire la distribution des chevaux, et qu'il eût voulu rendre M. 'Welmoth ridicule, il lui eût choisi la rosse la plus pacifique et la plus traînante, avec la rude tâche de lui faire suivre de loin la brillante cavalcade qui l'eût précédé ; mais assurément il ne lui eût pas donné le cheval le plus ombrageux et le plus emporté, au risque de lui faire rompre les os.
Mais M. Welmoth avait fait de la malice anglaise qui tient toujours un peu du coup de poing, el Clemenceau élail à peine en selle qu'il comprit à quel animal (il s'agit du cheval) il avait à faire.
Les courbettes, les ruades, les sauts de mouton commencèrent leur jeu, et déjà les cris, les averlissemeiils partaient avec elVioi, lorsque Ernest, poussé à la fois par la vanité cl la colère, se mit en
mesure de dompter le terrible coursier, espoir de M. \\elmolh. Alors le faisant courir, l'an étant sur place, lui coupant la bouche et le lançant à toute vitesse, il rompit, pour ainsi dire, on quelques minutes, cette ardeur vicieuse à ce point que, quand il le ramena près de Clara épouvantée, le malheureux animal, couvert d ecuine et de sueur, tremblait el obéissait, sentant qu'il avait la charge d un maître plus fort que lui. . , .
Clara était une enfant, une enfant bonne, naïve et qui n avait aucune de ces dissimulalions ou de ces finesses qui rendent les leinnies si fortes contre nous.
Ainsi elle dit tout simplement à Ernest :
« Ah! mon Dieu, monsieur Clemenceau, que vous m avez tail
peur!» Puis se tournant vers Edouard, elle ajoula fort sérieusement :
« Comment avez-vous pu donner un cheval pareil a M. Clenien-
cean ? S'il n'avait pas élé si haldle écuyer, il eût pu lui arriver un
accident, el notre partie de plaisir eût été manquée. »
La différence qu'il y avait entre ces paroles et les compliments que madame de Cambasse fil à Ernest sur son courage e' son adresse, c'est que Clara avait franchement exprimé une frayeur viaie, un reproche sincère el une crainte réelle de perdre le plaisir dont elle se faisait tant de joie, tandis que les paroles de madame de Caubasse, en ne paraissant s'adresser qu'à Ernest, élaient surlont d incisives moqueries et des reproches méprisants contre M. Edouard Welmoth.
Cependant on partit, et bionlôl la magnificence du paysage triompha non-seulement du ressentiment et de la préoccupation d Ernest, mais encore de la terreur de Jean Plonget.
C'est surtout au inoineni où, après avoir dépasse les terre? cutlivées, ils commencèrent à pénétrer dans ces bois piol'i>iids, ténébreux, admirables, qui n'ont leurs semblables que dans les immenses solitudes du Nouveau-Monde, que l'admiration d'Ernest l'emporta sur tout autre souvenir.
Là, c'était le balisier des montagnes avec son feuillage a un veri d'émèraude, la fousère géante qui,"au sommet de son tronc d'ébène, déploie son large parasol, l'acacia fastuosa, le manglier colossal, qui porte sur ses rameaux immenses des végétaux qui y trouvent encore une nouiriture suflisanle, el de tous côlés les fieurs suaves les pins éclalantes, les lianes pendant en lésions, les oiseaux au corsage d'émail, les eaux murmurantes el limpides.
Ernest ne pouvait s'en lasser et s'écriait à chaque pas, oubliant Clara. M. Sanson, madame de Camliasse et jus(|u'à sa haine pour M. Welmoth, à qui rien n'était capable d'arracher uu momeiil la pensée qui le préoccupait. . . , . c
Après de nombreuses fatigues, ils arrivèrent au pied de la 5>oufrièie; l'on abandonna les chevaux. Ici le spectacle chaiigeail ; a celle naline magnifique, luxiiiiante, succédait une morue désolation, et les dames ne se senlanl pas le courage ou la force de teiiler la roule périlleuse qu'il faut parcourir pour atteindre à .-on soinuiet, s'arrêtèrent, tandis que M. Sanson, Clemenceau et Edouard, accoinpasnés de quelques nègres, continuaient leur route.
iSous ne voulons pas donner ici une description exacte de ce volcan, qui fume toujours, et dont les fourneaux, biùlaul sans cesse, I, réparent peut-être quelque elVioyalde éruption qui changera uu jour la face de celle île, où peut-être lui adjoindra quelque île nou- \elle, comme la Grande-Terre, qui n'est, à vrai due, qu'un exh uissemeut d'un i'ond sous-marin arrivé dans l'une de ces ttnunientes horribles qui déchireni les entrailles de la terre et en soulèvent la surface.
De tous côlés ce sont des fumerolles dou s échappe une luniee blanche, intense, suffoquante; des rochers couveilsde soufre cristallisé, dont le jaune tendre a quelque chose de livide.
Comme ils marchaient lentement, et que Welmoth, qui s'arrclait de temps à autre, examinait avec soin la nature de ce sol, M. Sanson lui dit avec un sentiment d'orgueil :
u Vous voyez, Edouard, notre fortune n'est pas toute dans les habitations, et si la France, au lieu d'oublier ses colonies, ou plutôt au lieu de ne les considérer que comme une charge inutile, voulait déiienser dans ce pavs (|neliiues-uns do ces millions qu'elle jelle à des travaux inutiles,'»^ essayait ici de ces grands travaux qui fonl la richesse des nations, elle y aurait bientôt trouvé une compensation de ses sacrifices. ■ .
« Comme l'Angleterre, elle est tributaire de la Sicile, qui finira par lui faire payer sessoufiesà un prix que voscapilaux seuls pourront atteindre. Alors peut ètie elle pensera qu'elle possède une ile où se trouve ce premier élément de la force piolecliice des nations. « Mais, en France, il seinlile que le mol colonie soit le synonyme de ruine'; il s'est fait un cercle d'économistes qui ont iiiiai;inc que chaque sol devait suffire à ses habitants, el que si ou pailait d'une dén-use qui dût passer les mers, ils s'insurgeraient coiiire la [nodi- Lalité du pouvoir. »
' M. Sanson finit celle phrase d'un air tiiste el ajouta en secouant la tète :
« Ce n'est pas ainsi en Angleterre, n
M. Welmoth, eu ne croyant sans doute que répondre à cet éloge indirect de son pays, s'écria vivement :
LE BANANIER
« Non certos, et si nous les possédions, nous ne négligerions pas une imreille ressource. "
(^léincneeaii fut ramené, par celte observalinn, au souvenir de ce qu'il avait promis à M. Owen, et remarqua que M. AVelmolh laniassa une assez grande (]uanlilé de ce soufre , pour rapporter, disail-il, un souvenir de son excursion. Si Clemenceau n'avait pas été pr(>venn des mauvais desseins de M. Welmolh, il eût aisément cm à celle raison que donnait Edouard.
C'est assurément une des manies les plus singulières des Anglais que de rapporter des souvenirs matériels de leurs voyages. Cette manie, souvent ridicule, va quelquefois jusqu'à la plus sotte prétention et quelquefois aussi jusqu'au vandalisme. L'n Anglais ramassera un caillou dans une rivière pour dire qu'il a traversé celle rivière, et dérobera ce qui lui tombera sous la main dans un édifice pour constater son passage.
J'ai visité, à quelques années de distance, des caveaux où existaient les débris d'un Iribimal de francs-juges; la dernière fois que j'y passai, il ne restait que les murs, et le gardien me dit que tout le reste avait été volé morceau par moreeau par les Anglais touristes. Dans l'occasion, s'ils le pouvaient, ils casseraient un doigt à l'Apollon du Belvédère pour le mettre dans leur poche et le pendre ensuite dans leur parloir de Londres. Ce n'était donc pas chose étonnante pour M. Sanson, qui connaissait cette manie, que le soin avec lequel M. Welmolh remplissait ses poches de petits morceaux de foufie; mais dans l'opinion de Clemenceau, il y en avait beaucoup plus qu'il ne fallait pom- l'élalei' sur ime clienïinée ou sur une étagère, el la provision qu'il faisait pouvait fort bien servir à des renseignements d'une plus haute portée.
Clemenceau (il comme Éilouard , en remarquant l'attention extrême avec laquelle il examinait la natiu'edu sol, ses dispositions, et de quellefaçon il serait possible de tracer une voie commode delà montagne à la mer.
Ce fut ainsi que nos explorateurs arrivèrent à cette partie de la Soufiiére qu'on appelle la grande Fente, et qui divise la montagne en deux.
Cette immense lissure est elle-même transversalement occupée par nn ainas de roches qui la traversent comme un pont suspendu audessus du gouffre. Ces rochei's, p'écipilés sans doute du sommet, se sont rencontrés au moment où ils roulaient ensemble dans l'a- Lime, cl se sont arrêtés à son orifice.
(di-menceau bniça quelques pierres dans le gouffre, du côté où la fumée ne s'échappe pas, et tous trois les entendirent rouler longtemps dans ses profondeurs.
l.a blanche vapeur des fumerolles qui entourent la grande Fente leur voilaient lescheuiins qu'ils venaient de parcourir, el, par un sentiment singulier, Cli'uieiiceau et Welmolh sedirentque ih pouvait se commellie le crime le plus afl'reux, sans qu'il en restât de Iraee. Ils étaient tous trois arniésà la vérité, mais accompagnés d'une douzaine d'esclaves robustes el contre lesquels leurs fusils ne leuisdiiieul que d'un bien faible usage; car à la faveur de la vapeur dont ils étaient entourés, ces esclaves eussent pu s'approcher et les piécipiler avanl qu'ils se fussent mis en état dé défense.
Celte idée, couunune aux deux Européens, se montra sans doute si biensurk'ur visage, ouéclala si vivenienldans le regard prudent el observateur qu'ils jetèrent autour d'eux, que M. Sanson s'en apeiçui et ne put s'empêcher de sourire, et comme s'il eût voulu le.^ éprouver, il leur dit :
« (^ette ascension m'a fatigué, asseyons-nous ici un momenl. » Soit vérilabli^ pusillanimité, soit celle crait)te basse que Dieu donne à l'honmie d'un cœur pervers el qui lui fait attribuera d'autres des projets aussi coupables que ceux qu'il médite, .M. W'elmoth palut surpris de celle proposition, et, par un mouvement plus fort que lui, il se recula, taudis que Clemenceau lui disait d'un air raillrur:
(I Nous sommes deux avec vous, monsieur, ne craignez rien. » L'attaque était trop directe el trop vive à la fois pour que M. Sanson ne la comprit pas, et pensant que ce n'était que l'expression du ressentiment que pouvait avoir gardé Ernest du mauvais lour que l'Anglais avait voulu lui jouer, il s'empressa de dire en riant : « rs'ous sommes deux aussi, monsieur Clemenceau, mais je me suis trouvé seul ici, et à une époque où la qualité des blancs n'était pas comme aujourd'hui une pioleclion contre les noirs.
— La croyez-vous bien efficace, monsieur ? » dit Clemenceau, tand-que .M. Welmolh, redevenu niailre de lui, semblait calculer l'iifure et la manière les plus propices à punir Ernest de son outrecuidance?
« A ce point, dit M. Sanson, que je préférerais voyager dans les mornes les plus sauvages el aux environs des retraites inaccessibles où se retirent les nègres mairons, que sur vos grandes roules des environs de Paris.
« J'ai éprouvé moi-même celle puissance, el, comme je vous le disais, à une époque ou l'on avait lait aux nègres un mérite de la destiuclion desblancs. J'étais bien jeune alors, je levenais île France et j'étais, connue vou^, peu habilué à celle nature culos^ale qui de-
vait jeter sur mon aventm-e une couleur assez sombre pom' épouvanter l'homme le plus résolu. »
M. Sanson avait évidemment le désir de raconter celle histoire.
Etait-ce seulement cette envie commune de dire nn événement dans lequel on a joué le pricipal rôle, ou bien M. Sanson aurait-il trouvé dans ce récit une occasion de donner im avis aux deux jeunes gens, c'est ce que Clemenceau ne put deviner; mais il lui suffisait que cela pût plaire à M. Sanson pour qu'il l'engageât à leur raconter celte aventure, et il insista d'autant plus que AI. Welmolh paiaissait trouver qu'ils perdaient un temps précieux et que ces daines s'ennuieraient à les attendre.
« Soit, dit M. Sanson, d'un air particulier, je vous satisferai tons deux, vous, monsieur Clemenceau, en vous disant ce qui m'est arrivé; vous, mon cher Edouard, en le racontant pendant que nous allons descendre la montagne.»
Les visiteurs se remirent en route, et voici ce que leur dit M. Sanson.
Tne Histoire.
C'était quelque temps après l'expédition du général Richenanse; j'étais rentré à la Guadeloupe avec l'esiioir de me mettre à fa lèle de mes habilations, mais, voulant auparavant étudier l'étal de la colonie, je m'étais leliré chez l'un de nos plus riches propiiélaires de la Capeslerre, petit bourg situé au bord de la mer, al'extréuiilé de la riche et fertile plaine qui commence au pied de la montagne sur la quelle nous sommes.
Il y avait dans ce village une petite garnison commandée par lin Maiseillais qui avait amené avec lui sa femme; elle était fort jolie, très coqui lie, et je n'étais pas le premier qu'elle eût séduit par ses manèges; mais j'avais peine à croire ce qu'on m'avait lacunté d'elle.
A une époque où beaucoup de nègres insoumis rôdaient encore dans les bois, tout remplis de leurs sanglantes prouesses, .Mariana se plaisait à donner des rendez-vous dans les lieux les plus éloignés, et jusque dans les bois qui ferment ce côté d'une barrière infianchissable.
Il était difficile de savoir jusqu'où avait pu aller sa faiblesse pour ceux qui avaient accepté cette proposition; mais jusqu'au jour où je pains, personne n'avait encore voulu payer son têle-à tèle avec elle d'un pareil danger, à l'exceplion de deux officiers français qui furent assassinés à quelques jours de là.
J'avais div-huit ans, messieurs, et à cet âge on trouve dans le dnngei' un alliait de plus à l'amour. Non-seulement le Marseillais était un bravache qui |)iétenilait iju'il passerait son éfiée au Iraveis du corps du premier galanliii qui ferait les yeux doux à sa f( mnie, mais il y avait encore l'histoire des rendez-vous nocturnes, qui me souriaient élranj;enient.
Je me mis donc sur les rangs, et au bout de quelques jours, sans (]u'il eût éié besoin de beaucoup soupirer, je me crus en droit de faire une déclaraiion en forme à Marianna.
La réponse ne se fit pas attendre, elle me dit en riant : « Je ne cause pas de ces choses-là dans une maison où les murs ont des oreilles, ni aux endroits où peuvent arriver les curieux < t les médisants. Demain, après la chule du jour, trouvez-vous à la Roche-Grise. J'y serai.
— J'y serai aussi, lui dis-je, »
Elle me regarda en face, et je compris son doute.
B J'y serai, lui dis-je, et je vous attendrai toute la nuit. «
— Vous l'oserez?
— Je l'oserai. »
Marianna avait trente ans à Pl'u près et moi dix-huit. Elle me considéra d'un air d'intérêt et me dil doucement : Pauvre enfant, vous en èies capable... non je n'y serai pas...
— Vous me l'avez promis ; j'ai votre parole, lui dis-je en lui prenant les mains. »
Elle se relira brusquement en me disant : " Vous êtes un fou... je ne veux nas. » Je me piquai un peu et lui dis d'un air railleur : « Serais-je donc le premier qui aurait eu ce courage? » A ces mots, elle pâlit et se cacha la tête dans ses mains. J'avoue que le souvenir de la mort des deux officiers me frappa à ce momenl sous un aspect dillérent de celui sous lequel je l'avais envisagé jusque-là, et la pensée que ce pouvait être une expiation d'un bonheur déjà acheté par un grand péril ine lit peur.
.Mais ce fut celte peur même qui me pressa p/us vivement; j'eus honte de moi, et je dis à .Maiianna :
«Demain, à la chule du joui, je serai àla Roche-Grise. « Cette singulière lenune m'arrêta et ine dil tout à coup :
LE BANANIER
i( Vous iTi'aimi'z ilone lùen, oiifiint? — Je veux que vous en sovez sùro, Mariaiina. » Elle demeura un mumeiU iuoerlaine, elle éprouvait une angoi'jse rnielle, puis elle me dit tout à coup :
« lîh bien ! je vous aime aussi, et c'est parce que je vous aime c\w je no veux pas que vous alliez à la Koche-Giise ' I/ellVui qui se peignait dans ses yeux me confirma dans le soupçon que ce londcz-vous renfermait quelque afl'reux mystère, et je (lis à Maiianna •
(I Que craignez-vous donc pour moi, Marianna? est-ce qu on revieuT condamné à mort de vos cliarmanls rendez- vous? »
Elle atiaeha sur moi ses yeux étincelanls, et me dit avec un accent de pillé :
.. Vous èlcs un enfant d'avoir voulu avoir mon amour, et vous le seriez encore plus de vouloir pénétrer ce mysièrc. Vous pouvez allez, si vous le voulez, àla Itoche-Grise... je n'irai pas.» A ces mots elle me quilfa.
A partir de ce jour, je remarquai un étrange changement dans la conduite de Mariana; autant elle était agaçante autrefois envers tout le monde, autant elle devint froide et réservée. Quant au capitaine, qui semblait ôlre aveugle avant ce jour et qui encourageait sa coquetterie, an lieu de rester complaisant et empressé, ilde\int sombre, morose et presque brûlai pour elle.
Ceux qui n'étaient pas dans le secret de mon entrelien avec Jlariana disaient que le capitaine avait entin découvert les galantcries de sa femme, tandis que je ne pouvais douler qu'elle n'eût à souffrir les brutalilcs de son mari que pour une raison contraire. Quel mystère renfermait donc le bois terrible où se trouvait ce bloc énorme de rocher que l'on appelle la Roche-Grise?
Le désir de l'apprendre me dévorait, et plusieurs fois je fus tenté de proposer à quelques uns de mes jeunes gens de faire avec moi une excursion dans cet endroit; mais je réfléchissais que, si j'arrivais à découvrir le mystère, il pouvait être de nature à perdre Marianna, et que moins que tout autre j'avais le droit d'atlirer un malheur, peut-être effroyable, sur une femme qui du moins m'avait sauvé de ma propre imprudence
Lesjeimes gens ont une singulière manie , c'est de juger les hommes qu'ils voient comme ayant toujours été ce qu'ils sont.
Lorsqu'ils se trouvent en face d'un homme de cinquante ans, ils admeltent très diflicileinent que cet homme, devenu calme, posé, grave, prudent, ait eu les passions folles, vives, chevaleresques de la jeunesse, et ce firt avec élonnement que Clemenceau écouta le récit de M. Sanson et son scrupule délicat. M. AVelmoth paraissait prendre à ce récit un tout autre intérêt que celui qu'y pi'enait Ernest, et ses sourcils froncés, ses lèvres contractées eussent prouvé à Clemenceau s'il l'avait remarqué, qu'il avait pour l'Anglais un sens bien diflérent.
Quant à M. Sanson, qu'elle que fîit son intention en faisant ce récit, il n'avait pas l'air de s'adresser à l'un plutôt qu'à l'autre, et il continua sans paraître remarquer la manière dont en l'écoutait : La supposition que j'avais faite sur ce secret singulier avait refroidi de beaucoup lacour assidue que je faisais avant à Marianna, et je l'évitais le plus que je pouvais.
Mais mes soins avaient élé trop évidents pour qu'on ne remarquât pas combien j'avais changé de manières vis-à-vis d'elle ; et, sans me le dire de façon à ce que je pusse m'en fâcher, on me laissait entendre que la peur que me faisait le capitaine entrait pour beaucoup dans ma froideur.
.J'aimais Marianna de cet amour de dix-huit ans qui trouve en toutes choses des e.xcuses, et plus je voyais Marianna soun'rh-,plus je la désirais, mais plus je craignais que cette femme ne fût indigne de moi et ne valût pas la peine que je lisse taire les petils propos médisants dont on m'accablail.
Voici donc ce que je résolus de tenter pour sortir de cette perplexité :
Un soir que tout le mon-ie était aune réunion dansante et que je fus assuré de ne rencontrer personne sur mon chemin, je quittai la Capesterre, et je me rendis vers les bois qui embrassent la montagne jusqu'au sommet.
J'arrivai jusqu'à la Roche-Grise sans que rien eût pu m'effrayer; c'était autour de moi une solitude profonde, un silence solennel. J'étais armé, cl, après une assez longue attente, après avoir narcourru et fouillé le bois autant que le pouvait un homme seul dans ces épais fourrés, je m'apnrèlais à retourner sur mes pas, lorsque je crus entendre à quelque distance le bruit d'une cognée attaquant un arbre.
Ce bruit était très-rapprochc, et j'y courus... La lumière pénétrait encore assez dans le bois pour que je pusse voir où j'allais, et je reconnus en ell'et qu'im coup de hache venait d'être frappé au pied d'un palmiste. Ce bruit et cette entaille prefonde me prouvèrent que quelque nègre était près de moi, et que probablement il avait fui au mouvement (pie j'avais fait.
Il n'y avait pas là de quoi m'épouvanler, et je cherchais à découvrir de quel cùlé le nègre avait pu fuii', lorsiiu'un nouveau coup de luiclie, frappé à une dislance encore bien plus raïqirocliéo, vint m?
tirer d'embarras. Celte fois, j'y marchai avec plus de précaution. Je trouvai l'endroit, l'empreinie de la hiche; mais celui qui avait donné le coup avait disparu.
Ktait-ce un piège pour in'attirer? Je n'en doutai pas, surtout lorsque j'entendis le même coup se répéter à une distance plus éloignée et dans une autre direction.
J'armai mon fusil, et, comprenant qu'il serait par trop imprudent de poursuivre seul une pareille tentative, je songeai à me retirer; mais la chose n'était pas facile, car les nègres avaient conservé des fusils, et une balle pouvait aisément m'atteindre par derrière. Je reculai donc lentement en reprenant le chemin que je m'étais frayé, mais tout à coup une liane se lendit vivement derrière moi, et, emporté par le mouvement, je tombai sur le dos.
A l'instant même, et comme si chaf|ue arbre eût renfermé un homme, je me vis entouré de vingt nègres, le coutelas levé sur moi.
J'allais périr lorsque tout à coup on s'éciia :
« Arrêtez! c'est le n)aître! c'est M. Sanson ! »
El je vis un ancien esclave de notre habitation se placer entre moi et les assassins.
Il n'était pas le seul de celle troupe qui me connût, et je trouvai autant de protecteurs que d'anciens esclaves qui avaient appartenu à mon père.
Les étrangers me voulaient égorger, les miens ne le voulaient pas, et probablement une rixe allait s'ensuivre, lorsqu'une voix osa proposer de s'en rapporter à la décision dii chef.
Cet avis fut accueilli comnve un moyen de conciliation ; l'on me releva et on m'ordonna de marcher. 'Comme je m'y refusais, nos anciens esclaves s'emparèrent de moi et m'emportèrent. Je les laissai faire, comprenant que c'élnit le seul moyen de m'arracher à la fureur de leuis compagnons. Je me lésignai à les suivre de bonne giàco, et nous marchâmes durant tonte la nuit sans que je pusse reconnaître ni dans quelle direclion ni à quelle hauteur nous nous trouvions.
Le jour était levé depuis longtemps, et cependant le bois élait tellement épais que je n'avais pu encore voir le soleil, lorsque nous arrivâmes tout à coup au milieu d'une clairière où se trouvaient à peu près une centaine d'ojoupas.
Malgré la fatigue, on me conduisit immédiatement devant le chef, dans lequel, sous la couleur noire dont il s'était barbouillé le visage, je crus reconnaître un blanc.
« Qu'es-lu venu faire dans le bois? » me dit-il brusquement.
Je voulus, à tout risque, pénétrer dans le mystère que j'étais venu chercher, et je lui répondis hardiment :
'< J'y attendais une femme. »
Cet homme m'examina et reprit :
« Tu n'es pourtant pas un oflicier, tu es monsieur Sanson.
— Oui ! oui! crièient mes nègres, c'est M. Sanson. » Cela parut étonner le chef, qui me dit :
« C'est Marianna que tu attendais?
— C'est elle, lui dis-je. »
Il se retourna vers les autres nègres, et leur dit aussitôt :
« C'est Marianna qui nous l'envoie ; vous savez ce que cela veut
dire. » . j , • „
Et sans autres discours il prit un fusil placé près de lui et I arma; mais mes fidèles se jetèrent encore au-devant du coup, et priant et menaçant, ih obtinrent que toule la bande serait attendue jusqu'au soir pour décider de mon sort.
Ce fut, comme vous devez bien le penser, une cruelle journée pour moi.
On m'avait attaché à un poteau, et deux nègres montaient la garde devant ma per.sonnc. Ce fut cnlin le tour de deux de mes anciens esclaves, et celui qui avait élé le plus ardent à me détendre me dit alors : , • ,
« Maître, ferme les yeux et fais semblant de dormir pendant que je vais parler. »
Je lis ce qu'il me dit, et alors il se mit à se promener devant moi et à chaque fois qu'il passatl le long de mon poteau il me parlait à voix basse.
« Maître, me dit-il d'abord, nous te sauverons, mais ne dis pas qui l'a donné un rendez vous. «
Il passait et disait :
« .Maître, nous voulons lous retourner à riiabitalion. »
11 passait encore et repreiiail :
«Nous sommes bien malheureux.
(c 'l'u nous recevras, n'est-ce pas.
«Tu diras aux autres mailrcs d'êtres indulgents.
«Ouvre les yeux pour dire oui. »
J'obéis, et pendant unedemi-beuie je reçus ainsi des avis et mille autres marques de repentir et de soumis-^ion.
« Eiilin le soir vini, et grâce à ma jeunesse, et surtout à la résistance do mes nègres qui avaient enliaiué nue assez grande quantité do leurs compagnons dans leur parti, mon sulut fut décidé, et l'on m'annonça qu'on protiterai'. de la nuit pour me conduire hors de la loiol.
LE BANANIER
Ce fui encore une marche pénible, au bout de laquelle on me banda les yeux.
Je compris que nous quittions les bois; et quoique je fusse poi té par quatre nègres vigoiueux, je sentis qu'ils parcouraient un pnys horriblement dillicilc. Bientôt les vapeurs soulrées ni'averlirenl ilo rendroit où je me trouvais; et lorsqu'on ni'ôla mon bandeau, j"élais à colle même place où nous nous sommes assis tous trois , il n'y a que quelques inslants.
C'était une nuit profonde, et peut-être suis je le seul homme qui se soit trouvé à pareille heure près de ces doux gouflVes béants, entourés d'hommes qui n'avaient qu'un geste à l'aire pour me |n'étipiler dans les abîmes sans tond.
Je doutai un moment de leurs inlentlons; mais lorsque le chef m'ordonna do jurer sur le démon infernal du volcan que je ne liahir.iis pas le secret de la retraite des nègres, je compris i]u'ils avaient voulu donner à ce serment une apparence effroyable; et, je puis le dire sans honle, j'avoue que, lorsque je tendis la main sur l'abimc, en adjurant le Satan qui y présidait, il me prit une soi te de ciainle sopiMslilieuse de voir des flammes s'élancer, ou d'entendre une voix terrible me répondre. Mais j'avais à peine prononcé le serment voulu que les nègres disparurent comme par enchantement, et je demeurai seul sur les rochers.
Le jour ne tarda pas à paraître; et comme ce n'était pas la prcmièie l'ois que je visitais la Soufrière, je pus m'orienter, et je me rendis à la liasse-Terre, où déjà l'on avait reçu la nouvelle de ma ùisparilion.
On m'interrogea sur ce qui m'était arrivé. J'évitai de répoudre, en pi étendant que je m'étais égaré.
Je m'apprêtais à retournera la Capeslerre pour arracher à Marianna sou secret; mais, le lendemain même de ma disparilion, on l'avait trouvée morte dans son lit.
« Alors, dit EJonird avec un empressement remarquable, vous n'avez jamais su le mystère de l'assassinat des deux olliciers?
— Vous vous trompez, dit sévèrement M. Sausoa à Edouard, je l'ai appris.
— Et quel est-il? s'écria vivement Clemenceau.
— Ce n'est pas une chose à raconter devant des dames, dit II. Sanson plus gaioinent ; et voilà que l'on vient au-devant de nous. Seulement n'uiiblioz pas que la condition que des nègres mirent à mon sdlut n'était pas de continuer leur liberté, mais de leur assurer leur esclavage. »
Une Etourderie.
En effet, madame de Cambasse et Clara gravissaient alors le sentier que descendaient les trois visiteurs.
Toulefois, à leur marche rapide et surtout à l'air alfaiié el aux signes multipliés de Clara, M. Sanson elles deux jeunes gens comprirent qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, et se hâtèrent d'arriver près de ces dames, dont cependant la présence ealnnait beaucoup leur inquiétude. Mais, au lieu de les attendre. Clara lenr crie d'accoin-ir, et retourne elle-même vers une partie de la route cachée par un coude et d'où s'élevait une sorte de tumulte.
Clemenceau, plus agile que ses deux compagnons, arrive le prernieret voit au milieu de la route un homme pâle, défait, assois sur un tertre et soutenu par un gendarme, tandis que deux aulre§ le sabre au poing, et paraissant obéir à un homme d'une figure siiiislre, placé derrière eux, maintenaient une foule de nègres qui semblaient vouloir leur arracher ce malheureux.
C'étaient des cris, des hurlements, un trouble extrême; les nègres pressaient peu à peu les gendarmes, sans violence apparente ; ils en avaient déjà séparé un dû groupe, et, le serrant entre eux, ils avaient rendus ses' efforts inutiles.
Clemenceau, du premier regard, voit que par cette manœuvre persévérante ils atteindront celui que la force publique a pris sous sa protection, et supposant qu'il s'agit de quelque féroce vengeance que les nègres veulent tirer de ce malheureux blanc, il se jette en étourdi au milieu de la loule, sans considérer que qiu-lques-uns des jeunes créoles qui étaient restés avec madame de Cambasse et Clara demeuraient non pas hs spectateurs impassibles de celle scène, car ils la suivaient avidement des yeux, mais ne s'y mêlaient point.
Si Clemenceau avait eu près de lui quelqu'un à qui il eût pu diie sa pensée, il se fût sans doute écrié :
« Regardez, voilà ces esclaves que vous dites heureux à ce point qu'ils chérissent leur esclavage : probablement exaspérés par mille
cruautés, ils poursuivent l'un de ces maîtres mdignes qui sont pour eux des bourreaux implacables; et voyez comme le lAthe Iroinhle et pâlit maintenant. »
Eu \eilu de ce mouvement oratoire, Clemenceau s'olanceaii plus fort décolle foule pressée, et croyant faire d'autaiit pins d'héroïsme qu'il sain ail un coupable, il écarte les nègres, parvient jusqu'au gendarme déjà séparé des siens, se joint à lui et regagne le groupe au milieu duquel se trouve le malheureux poursuivi, plus pâ'e encore et plus di;fail. An moment où lùnest arrive, le monsieur qui avait l'air de commander aux gendarmes, quoiqu'il fût en habit civil, le salua et lui dit d'un ton empressé :
« Je vous remercie, monsieur, de votre concours; vous êtes sans doule un ami de M. L... persuadez-lui de nous suivre, c'est ce qu'il a de mieux à faire; les bonnes intentions et le dévouement de ses esclaves ne le sauveront pas, et cela peut devenir une fâcheuse affahe.
— De quoi s'agit-iU'on^?» Qt Ernest en regardant autour de lui et en voyant que les nègres suppliaient plus qu'ils ne menaçaient, et que les gendarmes ne les repoussaient pour ainsi dire que pour ne pas trahir leurs devoirs.
Probablement le monsieur allait expliquer à Clemenceau la cause de tout ce tumulte, lorsqu'il aperçut venir de loin une douzaine de nouveaux nègres accourant à toutes jambes, en poussant des cris et en élevant tes mains en l'air.
« Faites attention, dit le fonctionnaire civil aux gendarmes, ceuxci ont l'air moins bien inlenlionnés. « Puis se relournant vers le prisonnier, il lui dit : « Marchez, monsieur, ou il arrivera malheur... « Celui-ci voulut se soulever, mais soit par calcul ou soil que les forces lui manquassent, il retomba sur le terire. « Mais qu'à donc fait cet homme? dit Clemenceau.
— Eh! mon Dieu, monsieur, lui dit l'huissier avec impatience, il a fait des dettes ; j'ai mission de l'arrêter, et voici une heure et demie que je liilte avec tout l'atelier, qui veut me l'arracher. »
Clemenceau rougit jusqu'aux oreilles.
Il s était donc associé à un huissier et à des gendarmes pour contribuer à l'arrestation d'un débiteur, car sans lui la pression lente des esclaves qui se rapprochaient insensiblement du prisonnier eût probablement (in i par diviser la petite troupe et eût favorise l'évasion du maître. Mais le corps d'armée de l'huissier s'était reformé grâce à lui, Clemenceau, et les esclaves semblaient abandonner lenr projet.
A ce moment, Clemenceau se fût souffleté s'il l'avait pu, surtout lorsqu'il pensait que c'élait eu présence d'Edouard, de Clara, de M. Sanson, de madame de Cambasse, de dix autres personnes qu'il avait fait celte cruelle sotlise. Il voyait qu'on le regardait, el commençait à perdre la tête lorsqu'il aperçut à ijnelques pas de lui Jean Plonget , qui semblait lui demander ses ordres du coin de l'œil.
Ernest profila de ce secours inattendu, et lui désigna le gendarme qui tenait le prisonnier.
Pendant que Jean Plonget tonrnailla position, les nègres qu'on avait aperçus de loin étaient acconrus; ils pénétrèrent lapidemenl jusqu'à l'huissier, et alors Clemenceau put juger ce que voulaient ces malheureux, qu'il croyait poussés à la vengeance par la férocité de leur maître.
Ils apporlaient avec eux tout ce qu'ils possédaient ; les plus misérables leurs habits les meilleurs; d'aulres leurs petits bijoux, quelques-uns de l'argent. L'un deux tendit à l'huissier une bourse renfermant douze doublons. Ions lui promettant leurs volailles, leurs cabris, leurs bestiaux, pour payer la dette de leur maître. L'huissier refuse ; mais ce mouvement et la discussion qui s'ensuit ont permis à quelques femmes de se glisser jusqu'auprès du prisonnier; elles se placent entre lui el les agents de la force publique, el, n'osant lutter contre eux, elles se conchout par terre, de façon que l'on ne pouvait plus l'enlever sans les fouler aux pieds.
Les gendarmes les menacent de leurs sabres, mais elles restent immobiles, el l'une d'elles, leur montrant son, cou leur crie :
a Coupoz-le, je ne quitterai pas mon maître. »
L'huissier hésite, les gendarmes hésitent. M. L..., à moitié revenu à lui, veut éloigner ses esclaves, lorsque tout à coup on entend la voix de Jean Plonget qui s'écrie :
« Gare! gare! voilà un peu d'eau pour ce pauvre homme qui se trouve mal. »
Jean on apportait son chapeau tout plein ; on le laisse passer et il se place en face de 51. L...
« Voilà, voilà, dit-il, comment on fait revenirun homme! »
Et il lance l'eau à tour de bras au visage de M. L..., ou piulôtau visage du gendarme qui le tenait. Celui-ci, surpris, snfl'oqué, lâche le prisonnier pour s'essuyer les yeux, et aussilôl, par un mouvement rapide, spontané, on enlève M. L... el il gagne un coin du bois, |)ai' où il parvient à s'échapper.
Cet exploit dudomeslique sauva l'honneur de son ni.ûlre, mais il faillit coûter cher à Jean Plonget.
Le gendarme luiavail mis Ij main sur le collet et voulait l'anè-
LE BANANIER
1er comme ayant favorise l'évaîion du prisonnier; mais Jean Piongel était trop Normand pour résister, et personne n'eût pu prendre iair pins pantois et pins désolé pendant qu'il disait :
« (/est ma faute, pardonnez- moi; que je suis bétel. . mais quelqu'un m'a tiré le bras par derrière... c'est sûr je l'avais pourtant
Jean lit si bien, et Clemenceau, dont l'huissier ne croyait pouvoir suspecter les inleidions, avant déclaré que c'était son domestique, on le relâcha, et peu h. peu tout le monde se dispersa.
Lorsque Jean et Clemenceau rejoignirent leur société, M. bansun dit en riant à Jean :
. Tu as imaginé là un bon moyen, mon garçon.
Il ,,'gsi pas de mon invention, dit Je.m d'un ton modeste ou
il y avait une monta- ;
gnc! d'orgueil. Je l'ai "
vu faire à M. Frederick Lemaître dans la fameuse pièce de Cartouche. »
Clemenceau , bien que l'on ne pût soupçonner le mouvemeiil qui l'avait poussé, était embarrassé de lui-niéme; car, d'une laçuu ou d'autre, son iiilervenliou n'était pas convenable . et s'il eût bien voulu s'npercevoii' qu'aucune des personnes présentes ne s'y était mêlée, il aurait compris que c'était parce qu'aucune ne voulait ni aider à une l'ésistance à la loi, iii il nue iiiieslation qui semble toujours odieuse pour luison de dettes.
PoiMi|uoi doncClaia avaitelle appelé son père avec tant d'ardeur? Etait-ce ]ioui lui donner le spectacle de celte lutte?
Non , certes; car , tandis que Clemenceau faisait «a soltc expédition , elle suppliait son père, ma- <lamc de C.imb.issc Edouard, de venir en aide à ce pauvre lionime; elle voulait y participer de toute son épargne, et lorsqu'on se remit en route, M Sanson lui répondit
« Allons, voyons, je te promets d'arranger celte affaire avec les créanciers , si c'est possible. »
Clara remercia son père eu l'embrassant.
Clemenceau et madame de Cambasse se regardèrent et parurent se comprendre, et Ernisl se souvint de l'entretien qu'il avait promis d'avoir avec celte dame.
La tigresse s'agenouille, retire l'enfant de la fosse.,
Confidences.
L'événement qui venait de se passer devint nn texte de conversation dont M. SausuM >'oiupara, eoiuine s'il eût vdiilu eu pruliler pour donner aux deux jeunes gens une nouvelle leçon.
(( Vous le voyez, messieurs, leur dit-il, voilà ces esclaves qu'on
vous représente comme des victimes qui nourrissent contre leurs maîtres un ressentiment qui n'attend qu'une occasion pour éclater. « Ce dévouement vous prouve, tout au moins, une chose assez bizarre, c'est que l'esclave est, pour ainsi dire, plus riche que le mai- Ire, c'est qu'il possède, sinon d'après la loi écrite, du moins d'après la coutume, et que sa propriété est bien distincte, bien indépendante, bien séparée de celle du maître, el qu'il n'est jamais entré dans la tète de M. L..., malgré son malheur (pas plus que cela ne pouvait entrer dans la lète d'un colon [ilus heureux), de prendre ce qui appartient à ses esclaves pour se libérer. »
M. Welinolh savait Ibil bien que répondre, c'était aêcepter la leçon ; il garda le silence, comme si on eût pailé d'une affaire qui no le concernait pas; mais Clemenceau, qui avait dans le cœur
cette franchise qui ne déserte pas ses opinions, mêmelorsqu'on ne les attaque qu'indirectement, répondit à M. Sanson :
« Peul-êlre, monsieur, pourrait-on tirer de ces deux faits une conclusion tout ofiposée à celle que vous nous montrez.
Sans doute ces faits témoignent en laveur des maîtres, trop légèrement accusés de tyrannie , mais ne témoignent-ils pas aussi eu faveur des esclaves".' Ces faits prouvent c|u'ils po.-sèdeni, donc ils savent acquérir et fzarder , et ils prouvent aussi que l'usage que ces pauvres gens font de ce qu'ils pnssèilent peut, en certaines circonstances, comme celleci, cire dirigé par les senliments les plus généreux el les plus iii lidligenls. I.
M. Sanson sourit d'un, air d'incrédulité' el s'apprêta à répnndre de ce ton amical qu'on prentl pour celui dont on veut éelai rer la raison, parce q'i'on croit à la sincérité de ses opinions , quoiqu'on ne les approuve pas, ton bien diflëieut de cet accent de reproche amer avec lequel il s'était adresse à .M. Welinoth, dont il soupçonnait probabienient les vues intéressées.
« C'est là qu'est tonle l'erreur, mon cl.ei monsieur.
« Quand vous voyez le mal, vous lui donnez pour cause l'esetavage; quand vous voyez le bien, vous l'attribuez à rindividii. Helomuez complètement la question, et vous serez peut-èlie dans le viai.
(( Voilà vin^;l, treille esclaves qui possèdent, n'est-ce [las? el vous dites :11s savent aequéiir el garder. Faites-les libres demain, el dans huit jours ils n'acciueiront plus, parce uu'ils ne travailU-i ont plus. « Le nègre, mon cher Ernest, est absolument comme l'écolier. « Forcé au travail, l'enfant en prend l'habitude, autant par amour des petits plaisirs que cela lui rapporte que par la crainte du châtiment, et je parle ici des laborieux. Mais ôtez-le de sa classe, eulevez-lc à l'a surveillance de ses professeurs, et dites- lui qu'il est le maille absolu de travailler ou de ne pas travailler, même en 1 avertissant que sa paresse le mènera aux plus dures privations : sur cent écoliers, tous ceux d'une nature paresseuse, el c'est la inajiniie, ne l'eroiil rien le lendemain; quelques-uns persisteront; mais, lorsqu'ils auront quitté une seule l'ois le travail pour le plaisir, el que
LE BANANIER
l'on doive donner fulont, en se
ni châtiment ni réprimande ne les y rappelleront, ils recommenceront bienlôl après; et nn mois ne sera pas écoulé que tous s'endormiront dans la plus insigne paresse; et, parce que un sui mille persévérera, vous n'admetlnz pas, je pense, que a tous les enfants la liberté de faire tout ce qu'ils confiant à leur intérêt pour les éclairer?
— Pardon, dit Ernest, mais vous parlez d'enfants dont la raison n'est pas développée.
— C'est que le nègre est toujours un enfant, mon cher monsieur Clemenceau ; la discipline y crée de bons sujets, comme elle en crée chez les écoliers; mais, la discipline rompue, les bonnes i|ualilés iisparaissent; et c'est avec ces gens-là que vous voulez faire un peuple libre !...
Il .Mais vous n'auriez pas assez de haine et de mépris pour un chef d'institution qui, parce qu'il a obtenu par une surveillance active et sévère d'excellents résultats de l'esprit faible et versatile des enfants, se dirait tout à coup :
« lis feront demain tout seuls ce qu'ils ont fait hier grâce à mes soins ; »
«Etqui, surce beau raisonnement, les abandonnerait à euxmêmes.
« Un père de famille qui en ferait auiaiit pour ses enfants serait considéré comme un fou ou un misérable ; et c'est ce que vous prétendez faire pour toute une population, oubliant que, dans ce cas, les désordres s'accroissent en raison de la puissance des passions.
— Votre comparaison et votre raisonnement peuvent être fort justes, dit Clemenceau, mais ils partent d'un fait sur lequel tout repose : c'est l'incapacité du nègre.
— Le nègre possède l'Alrique depuis tanlôL quarante siècles, repartit M. Sanson. Il a eu, comme foules les laces créées par Dieu, le temps et l'espace pour s'améliorer.
Il Bien des civilisations ont eu le temps de naître, de grandir et de mourir en tous lieux, sans que jamais la leur ait franchi une limite qui est encore du côté de la barbarie.
Il Lorsque les Celtes, nos aïeux, ont quitté leurs forêts pour aller à la conquête de la Grèce et de r.\sie Mineure, pour y trouver le bien-êlre qui leur manquait dans leurs sauvages forêts; quand les peuples pastoraux du Mongol, poussant les Huns qui poussaient les Slaves, qui poussaient les Germains, inondaient les Gaules, les Italies, les Espagnes ; quand les Tarlares envahissaient la Chine, toutes ces races obéissaient à ce sentiment providentiel qui pousse l'homme vers les lieux où la civilisation doit le compléter, comme la nature de la plante la pousse vers le soleil qui doit la développer.
Il Celles-là conquéraient par la guerre la civilisation que d'autres enfantaient par elles-mêmes ; mais toutes, sans exception, sont sorties de leur barbarie, les unes par leurs travaux, les auties par leurs éniigi allons. La race noire seule est restée slalionnaire ; elle n'a rien pris par la conquête ; elle est ce qu'elle était il y a deux mille ans : elle \end à des étrangers les esclaves qu'elle immolait autrefois à ses dieux et les prisonnier? qu'elle égorgeait pour ses festins, voilà
Elle était tort jolie, très-coquette
jusqu'ici tout le progrès. Me direz-vous que c'est le climat qui l'a condamnée à cette impuissance? Mais toute l'Afrique n'est pas sur la côte de Guinée, et son intérieur possède des climats tempères et des rivières abondantes.
Il Là où les Hollandais ont importé tme colonie florissante, les Hotlentots n'ont jamais trouvé que la misère la plus dégoûtante. L'exemple est piès d'eux, pourquoi n'en protitent-ils pas? Liis Maures ont fait rayonner à leur portée une civilisation qui eût dû les tenter, s'ils avaient su la comprendre.
«Non, vous dis-je, c'est une race que la main de la nature a laissée incomplète.
— Véritablement, monsieur Sanson, dit Ernest d'un ton sérieux, oseriez-vous dire que la Providence divine eût condamné une si
nombreuse partie de ses enfants à une éternelle ignorance et à un éternel malheur?
— Et qui vous a dit, monsieur Clemenceau, reprit M Sanson avec une conviction profonde, que celte tiaite que vous appelez un abominable commerce, cet esclavage que vous regariez comme une odieuie lyianie, ne sont pas les moyens providentiels par lesquels Dieu a résolu d'arracher ces populations à la barbarie?
Il En combien de lieux la civilisation humaine n'a-t-elle pas tracé son premier sillon avec le 1er du glaive, et combien de sang n"a-t-il pas été versé par des guerres sanglantes dans ce sillon pour le féconder !
«Ne faites pas l'hisloire des individus , m:ns faites celli; des hommes, et reconnaissez avec moi que la race noire doit à la tr.iite et à l'esclavage la eonquêle de l'ile la idus riche du monde, de Saint-Domingue, conquête que jamais elle u eût faite, ni rêvée, ni comprise. Et, n'en douiez pas, ils lui assureront , dans un avenir quelconque, la conquête de cette terre où nous sommes.
Mais cet avenir même, vous risquez de le perdre pour vouloir trop le hàier.
« Tenez , monsieur Clemenceau, les instigateurs de cette folle croisade sont peutêtre au fond les plu? coupables, mais ceux qui se laissent aller à leur influence sont peut-être les plus mallaisants. »
Clemenceau devint rouge, et, malgré son respect pour M. Sanson, il allait peut être répondre avec vivacité, quand celui-ci se hâta de reprendre : . ,
Il Je vous demande pardon de m'exprimer si vivement, mais c est notre cause que je détends, une cause pour laquelle nous sommes exposés à toutes les injures età toutesles calomnies.»
Puis il ajouta tout bas, eu parlant conlidentiellement à Ernest : Il Le souvenir de cette malheureuse aflàire de Marianna m'a emporté, j , . .
« Déjà r.\ngleterre travaillait, sous des apparences de bonne loi, à la deslruclion de celte colonie, et vous frémiriez d'apprendre jusqu'où peut descendre l'impitoyable machiavélisme de ce gouvernement, lorsqu'il s'est proposé un but. » Clémeticeau s'étonna fort que les galanteries de la Marseill?-»^
LE BANANIER
(.ociélé dans l'habitation de l'un des culûus, chez qui Ion devait dincr et passer la nuit. . . i.„„,„„
Ce ne fut que là .|ue Clemenceau songoaseiieusement a 1 cnfictien qu'il avait à demander i madame de Canibas^e. Il se Irouia iilaté pics d'elle à diner, et, saisissant un niomenl ou la conversalion était assez £;éncrale pour couvrir de son bruit quelques paroles vivement tcliangées, il lui dit tout bas :
« J'aurais à vous parler en piutKulier, madame.
— A moi. monsieur ! dit madame de Cambasse i un air étonne.
— A vous, madame, et de choses très-graves ! il s'agit des plus chers intérêts de M. Sanson. ,
— Ne pouvez-vous lui en parler direclemenl?
— M Owen m'a dit que je ferais mieux de m'adressera vous.
— Ah ' fit madame de Cambasse, comme si ce nom eut tout expliqué et justifié la demande d'Ernest; c'est M. Owen: il s agit donc de M. WelnioUi?
— Oui madame, » dit Ernest, qui, maigre lui, regarda en ce moment Celui dont il était question, et qui vil alors qu'Edouard les considérait avec la curiosilé d'un homme qui se défie de tout ce qui l'entoure. , , x, , ii„
Jlais avant qu'Ernest eiit pu avertir madame de Cambasse, elte
<( \piès ]>- dincr, je sortirai et je dirigerai ma promenade du côté de l'allée de galbas qui mène de la route à l'habitaiion. Vous avez dû apercevoir, à -auche de celte allée, un bananier^Oguier lemarcjuable par son énorme dimension. C'est la que je vous attendrai.
^„o ^T ,-ni.-,inrli;>i « rlil F.mPSt.
de Canine conve-
liii raconta à quelle occasion il avait été entraîne' à dire le savait pas, et comment ensuite il s'était réservé ce men-
— Je vous y rejoindrai, « dit Ernest.
Malgré le vif désir qu'il éprouvait d'entretenir madame asse en particulier, cette espèce de rendez-vous furlif n rait pas à Clemenceau, et, par un sentiment qu'il traita du pui;ii., i maisnu'il ne put tout à fait vaincre, il s'en alarma.
Il était impossible de montrer cette crainte à une femme sans \ nu'elle y vil une sottise ou une impertinence ; et celte prciniei e un- ; pression une fois passée, Ernest n'y pensa plus, et attendit 1 heure , désignée avec une vive impatience. , , ki I
L'assemblée était nombreusc,et M. Sanson prit place a une table de jeu. Ernest refusa d'être son partner, et fut d'autant plus con- | tiarié que M. Welmolh accepta avec cmpiessement. |
Celte petite circonstance devait faire d'autant mieux remarquer | le refus d'Ernest, et ce refus se trouvant suivi de sa sortie du sa- j Ion il était certain que, si l'on s'apercevait de son absence, on penserait nalurellemi ni qu'il avait eu le projet arrête de s esquiver. Cette absence, combinée avec celle de madame de Cambasse, devenait immédiatement ce que c'était en effet : un rendez-vous con-
.Mais un rendez-vous entre un beau jeune homme et une jolie femme ne s'explique en aucun pavs par des affaires d'inleret commercial, et à ce moment Ernest n'eût pas hésite a avertir madatne de Cambasse de sa crainte, s'il en eût été encore temps; mais deja madame de Cambasse avait quille le salon et l'attendait sans doute, et Ernest ne pouvait pas la laisser seule. 11 se hâta donc de profiter du mouvement d'une contredanse, et disparut à son tour, bien décidé à abréger l'entretien le plus qu'il le pourrait.
Le jour s'étciûiiait , et le crépuscule qui commençait donnait môme il ce rendez-vous un ccriain air de mystère qui contrariait Ernest, autant pour madame de Cambasse que pour lui-même.
En conséquence, il marcha avec rapidité, pour abréger autant que possible leur absence à tous deux ; il l'aiteignil avant même qu'elle fût arrivée au bananier. Il lui proposa immédiatement de causer en regacnant la maison ; mais, par une déterannation ])nse d'avance, que Clemenceau appela en lui-même un caprice, mais qui avait une raison que madame de Cambasse ne trouva pas a propos d'avouer, elle voulut contir.uer la promenade.
Ernest essaya de l'aire valoir quelque objection contre la fraîcheur de la s^aison, etc. ; mais madame de Cambasse y répondit Irès-résolûment et de niaiiièi e. pour ainsi dire, à prouver à Ernest qu'elle le comprenait, mais qu'elle ne voulait pas céder à un motif quelconque.
Clemenceau se tint pour averti, et comme après tout il se croyait le moins compromis dans ce qui pourrait se dire de celle disparition simultanée, il raconta à madame de Combasse sa conversation avec M. Owen, les craintes de l'Irlandais relativement aux exigences probables de il. Welmolh, et insista sur celle phrase d'Edouard glissée en anglais à son groom, et qui menaçait M. Owen, qui sans doute gênail lès projets d'Edouard.
« Je savais les engagements de M. Sanson, dit madame de Cambasse, et s'il m'eût consultée avant de les prendre, il ne IVût certainement pas lait; car je connais sir Edouard Welnioth, et cet homme est peut-être le plus dangereux de tous ceux que j'ai rencontrés. Mais à propos, je croyais que vous ne saviez pas l'anglais? >'
Ernest lu qu'il ne le savait pas, songe comme un avantage.
« En ce cas, monsieur Clemenceau, nous tenons peut-être dans nos mains le secret d'une intrigue qui nous livre M. Welmoth sans défense, et qui nous donnera le moyen de rarrèter dans les poursuites qu'il oserait peut-être intenter.
— J'ignore, madame, dit Clemenceau , quelles armes vous pouvez avoir contre M. Welmolh; mais à une demande d'arirent, c'est par de l'argent qu'il faut répondre, sauf à punir plus tard les coin- [dots de ce monsieur.
« Dans ma précipitation , j'avais oublie de vous dire que je puis personnellement tenir à la disposition de M. Sanson la somme nécessaire à sa libération. Je nie suis sans doute fort mal expliqué...
— En effet, dit madame de Cambasse, vous avez l'air fort inquiet, et cependant , grâce à votre confiante intervention, .M. Sanson ne doit plus avoir rien à redouter.
— l'eul-êlre, si vous vouliez bien vous charger de cette négociation. Je ne puis faire une pareille offre à .M. Sanson sans avoir l'air de connaître l'état de ses affaires, tandis que, de votre part, il pourra accepter, puisque vous savez sans doute par lui les engageinenls qu'il a pris.
— Je les sais par lui, comme vous dites, monsieur Clemenceau ; mais de même que je connais sa fortune, il connaît la mienne, et il sait très-bien aiie je n'ai pas à ma dispo.sition une somme pareille. Mais, entré nous, vous vous préoccupez là d'un danger tout à fait imaginaire, non que votre délerininalicm vis-à-vis M. Sanson ne soit également honorable pour vous et pour lui.
«Vous ne connaissez pas M. Welmolh, si vous vous imaginez qu'il ait l'intention de faire valoir immédiatement et rigoureusement ses dioils. S'il a eu celte intention dès le commencement, il a dû apprendre que M. Sanson n'est pas homme à céder à la crainte d'un scandale, el qu'à la moindre réclamation faite d'un ton de reproche, il trouverait moyen de s'acquitter sur l'heure, dùl-il lui en coûter une partie de sa t'orlune.
« Mais ce que M. Welmoth a sans doute appris, c'est que M. Sani son, comme beaucoup d'hommes, e^l d'une facilité extrême dans : les affaires faciles; c'est-à-dire qu'autant il se montrerait récalci- ; tranl en cas de contestation, aulanl il se lai-^sera imposer toutes les I obligations possibles, si on les lui offre comme senice empressé. «Vous n'avez aucune idée de M. Welmoth; c'est le caractère anglais dans l'acception rigoureuse du mot; lent, ténébreux, froid, patient. M. Welmoth, soyez-en sûr, n'exigera pas le payement de celle créance à son échéance prochaine, il la renouvellera et y ajoutera quelque nouveau prêt, dût il demander à M. Sanson comme un service de se charger de ses fonds; il la renouvellera, s'il le faut encore, une fois, deux fois, el c'est lorsqu'il aura engagé M. Sanson pour que celui-ci puisse éprouver de véritables difiîcultés à le rembourser, qu'il agira ou fera agir avec la rigueur la plus impitovable.
— Vous avei sans doute quelques raisons de parler amsi; mais, si je ne me trompe , M. Sanson est moins fav^nablemeut dispose que vous ne pouvez le croire en faveur de .M. Welmoth, et il ne se laissera pas ainsi engager. . .
— Celte ob}cclion m'étonne de votre part, monsieur Clemencean. ., ......
« Je n'ignore pas à quelle inlentiort vous des venu Ki,et.|ai eru m'apercevoir que vous ne considérez pas comme probable la réiissile de vos projets. . . , ;
— Les all'ections de mademoiselle Sanson me paraissaient trop évidentes. , . .
— Cependant cela ne vous a pas fait hésiter a venir au secours
de son père? ^ . • i ■ . • f •.
— C'ist pour ainsi dire une affaire commerciale, lout a fait en dehors des sentiments du cœur.
« M. Sanson peul préférer un autre comme gendre, et ne pas en être moins à mes yeux un homme à la probité duquel je confierais une partie de ma fortune. ....
— Pour la même raison, M. Welmoth peut fort bien ne pas être un eondre selon les sentiments de M. Sanson, el lui paraître cependant un homme avec qui l'on peut traiter loyalement d'allaires lovales. C'est en cela qu'il se trompe.
"(( Mais, quel que soit ce danger, ce n est pas, a mon sens, le plus pressant; celui que je redoute surtout, c'est, je ne dirai pas 1 amour, mais la piéiérence de Clara pour cet Edouard.
— Elle ne le cache à personne, dit Ernest d'un ton pique.
— Et pourquoi voulez-vous qu'elle le cache, monsieur Clemenceau"' Edouard est son Kiousin, Edouard parait 1 aimer, il parait riche, il parait vouloir l'épouser; un mariage entre eux parait la chose du monde la plus simple et la plus convenable; Clara n a pas tant de torts de paraitre aimer M. Welmolh. «
Ceci avait été dit d'un ton assez railleur pour que Clemenceau
en lût encore plus piqué; il répondit donc sèchement
« Aussi ne me suis-je pas étonné, coir.uie vous pouvez le penser, de la piélérençe de mademoiselle Clara.
LE BANANIER
— En véiilc, vous ètos admirahles, messieurs, elles femmes auinienl foil à faire à vous conlenlcr.
— Je ne vous comprends pas, niadaino, dit Clemenceau d'un Ion pincé.
— J'aurais bien pfus le droit de ne pas vous comprendre , lorsque vous païk'z de la préférence de Clara.
« Pour qu'il y ail prélérence, il faut qu'il y ait rivalité. Cette rivalité était fort difficile à établir, je le comprends, depuis quarantehuit heures a peine que vous êtes ici : mais il est toujours possible, et dans les bornes du respect le plus prolond, de montrer à une femme qu'on désire lui plaire, surtout quand ce désir peut arriver à une conclusion honorable. ><
Clemenceau ne voulut pas se tenir pour battu , et répondit d'un ton de fausse modestie :
« Vous me supposez, madame, plus d'habileté que je n'en ai.
— Vous en avez eu assez cependant pour montrer que vous ne vouliez pas entrer en lutte.
— L'avez-vous remarqué?
— Comme M. Saiison, comme Clara, qui s'en est félicitée.
— Félicitée ! fit Clemenceau, singulièrement vexé de ce mot.
— Oui! félicitée de ce ton léger, et un tant soit peu moqueur, avec lequel les femmes dédaignent les hommages qu'on ne leur lend pas.
— A ce compte , mademoiselle Clara serait un tant soit peu coquclle.
— Quand elle aurait voulu faire de vous ce que vous avez voulu un moment faire de moi.
— De vous, madame?...
— Vous ne me comprenez pas pent-être , dit madame de Cambasse d'un air railleur; lorsque vous faisiez l'empressé près de moi, vous n'aviez aucune idée que mademoiselle Clara pût le remarquer? Vous vous taisez... vous l'avouez donc...
« Serait-elle si coupaljle de penser que vos soins pouvaient rendre ceux de M. Wehiiotli [dus empressés?...
— C est un rôle que je ne veux jouer vis-à-vis de personne.
— Bah ! lui dit madame de Cambasse en lui riant au nez... Etes-vous bien sûrque vous ne le jouez pas en ce moment même ? »
Clemenceau se rappela ses propres craintes, et fut on ne peut plus contrarié de voir qu'on se servait peut-être sciemment de lui pour exeiier la jalousie qu'il redoutait, il répondit donc avec un accent ou une politesse atl'ectée qui montrait beaucoup de mauvaise humeur :
« Je désirerais être bon à autre chose pour vous, madame.
— Je vous rends ce que vous avez voulu me faire : c'est de la justice.
— Est-ce de la prudence?
— Le danger a-t-il changé, parce que c'est moi qui le crée au lieu de vous?
— Si j'ai été maladroit, et même présomptueux, devez-vous être imprudente?
— Et qui vous a dit qu'en ce moment je ne fasse pas l'acte de prudence le plus consommé?
— En excitant la jalousie d'un homme qui, je le sais, vous aime de l'afl'. clion la plus vive? »
Madame de Cambasse s'ari'èta et répondit après un moment de silence :
« M. Sanson est créole, monsieur, M. Sanson est jaloux : il le sérail de son ombre, et il peut le devenir de vous; mais cela n'excuse pas la... confiance qui vous fait croire que votre seule présence ici dût exciter la jalousie de tout autre. Je puis être seule avec vous sans que personne s'en alarme pour le repos de mon cœur... exceplé M. Sanson peut-être...
— S'il eu est ainsi, dit Clemenceau, si ma fatuité (permettez-moi de me servir de l'expression devant laquelle vous avez reculé), si ma fatuité, dis-je, se trouve justifiée par le caractère personnel de M. Sanson, expliquez-moi, je vous prie, comment vous pouvez appeler prudence ce que vous faites en ce moment. Je sais bien qu'exciter un soupçon, c'est ra\iver une passion qui s'éteint...
— Vous êtes peu galant, monsieur, et si M. Sanson était assez jaloux pour nous écouter, il se rassurerait sur vos façons, alors même qu'il douterait démon affection. Mais ce n'est pas le seul seniiment que cette rencontiie peut exciter.
— Je n'en vois pas d'autre, pour ma part.
— Vous êtes bien oublieux.
— Je vous jure que je me perds dans vos savantes combinaisons.
— C'est que vous ne voulez pas regarder dans vos propres observations.
— En vérité, je suis un sot, à ce qu'il paraît.
— Au contraire, vous voulez être trop fin. Quand vous m'avez demandé un entretien, n'avez-vous pas remarqué de quel regard M. Welmolh nous observait?
— En effet, madame ; et je ne doute pas qu'il ne songe h tirer parti de celte rencontre...
— En jetant dans l'esprit de M. Sanson ce soupçon, -s'il n'y vient pas, et en l'aigrissant, s'il y est venu.
— C'est mon opinion.
— Et c'est mon désir, monsieur.
— Votre désir, madame?
— Mon désir, monsieur.
n Tout mal porte son fruit. La calomnie est un trait qui revient à celui qui le lance, lorsqu'il n'atteint pas celui contre qui il est dirigé. Les insinuations calomnieuses de M. Welmoth seront autant d'armes contre lui quand j'en démontrerai la malveillance. Noii'e conversation a un but avouable et que je ne craindrai pas de dire à M. Sanson, quand il en sera temps ; mais il n'en sera temps que lorsque M. Welmolh aura eu la maladresse de nous en faire un tort. Ce sera un commencement de lumière à jeter sur les intentions de cet homme.
— Vous êtes d'une habileté merveilleuse.
— C'est que nous a,vons afl'aire à un homme d'une adresse cruelle.
— Partagez-vous donc les craintes de M. Owen sur les résultats politiques de l'établissement de .M. Welmolh en ce pays?
— Ces craintes ne sont pas sans fondement, surtout avec l'appui indirect que prêtent les faiseurs de liberté aux menées incessantes de l'Angleterre ; mais, à vrai dire, je suis préoccupée d'une crainte moins haute, mais plus réelle et pins menaçanle.
« Les c.lonies sont dans un danger réel, mais elfes ne manqueront pas dans leur sein de défenseurs ardents, éclairés, et qui lutteront par tous les moyens , tandis qu'il y a ici une pauvre enfant qui n'a d'autres défenseurs que nous, et cette enfant c'est Clara.
« Tout ce que M. Welmolh pourrait vouloir tenter contre les colonies, une fois qu'il serait le gendre de M. Sanson, pourrait être réprimé par des autorités mieux éclairées sur son compte; mais fous les chagrins, tout le désespoir qui serait le partage de Clara, si elle devenait la femme de cet homme, échapperait à la répression même de son père, et c'est de cet avenir qu'il faut la sauver.
— M. Welmolh est donc cet homme?... »
Ernest s'arrêta, ne sachant quelle épilhète il devait infligera l'Anglais; madame de Cambasse elle-même hésita, et ce ne fut qu'après un moment de réflexion qu'elle répondit :
« C'est ce qu'on appelle un vilain homme.
— Vous en savez sur lui plus que personne ici, à ce qu'il me semble.
— J'en sais trop, beaucoup trop, pour pouvoir le dire sans preuves.
a Accuser un homme d'un tori, même grave, lorsque ce tort est dans l'ordre ordinaire des fautes, c'est souvent dangereux, mars c'est tenter une chose qui n'est pas sans probabilité de succès ; mais accuser un homme d'un crime... d'un crime làclie, bas, hideux, c'est ce qu'on ne peut faire que sur des preuves éclatantes, irrécusables, et je n'en ai pas.
« Je n'ai que raffirm.iliQii de ce qui m'a été dit, de ce dont je ne doute pas, de ce qui, \yjlï 'hoi, est clair comme le jour ; mais de ce qui ne sera pas admib's'uns contestation, et de ce que je ne puis prouver.
— Oseriez vous me le confier?
— Je le veux, je le dois pent-être.
« C'est un récit qui me sera cruel; mais je croirais manquer de loyauté et de courage, si je reculais devant ce qu'il peut avoir de pénible pour moi.
«D'ailleurs, il vous montrera pourquoi je ne puis révéler à M. Sanson la vérité, et quelles préventions elle aurait trouvées dans son esprit; et, d'un autre côté, quelles que soient voire opinion surClara et vos intentions à son égard, il vous décidera ù vous unir à moi pour arracher cette innocente enfant à l'avenir dont elle est menacée, vers lequel elle marche dans sa naive confiance, et où son père la laissera peut-êlre tomber, faut sa faiblesse est grande. Car, bien qu'il ait une sorte de répulsion pour M. Wehuolli, par cela seul que c'est un Anglais, bien qu'il ne le croie pas cxeuipt de certaines idées d'enthousiasme qui lui déplaisent, si Clara lui semblait devoir trouver son bonheur dans son alliance avec sir Edouard, M. Sanson ferait faire ses répugnances et consenlirait à ce mariage.
«. Comme lui, plus que lui, j'avais compté sur votre ari'ivée pour conlre-balancer l'influence de M. Welraotb, mais vous avez déserté le champ de bataille.
— Ne puis-je y rentrer ?
— C'est ce dont vous jugere'z après m'avoir entendue.
(i.Mais ce récit est long ; nous nous assolerons, si vous voulez, sur le banc situé près de ce bananier?
— Volontiers.
« Je vous écoute, madame, et soyez assurée que vous vous adressez à un homme qui brûle du désir de vous montrer qu'il était digue de votre confiance.
— Je le crois, monsieur. »
Ils s'assirent l'un près de l'autre, cl madame de Cambasse commençcuaiusi.
Sli
DEUXIÈME PiVRTIE.
Madame de Cambasse.
Nous avons arrêté notre récit au moment où madame de Canibasse et Clemenceau s'étaient assis sur un banc près d'un bananier colossal.
Cette plante, qui prend toute sa croissance on moins de quinze mois, et qui a cependant fréquemment une élévation de quinze pieds, et dont la tige est formée de la seule réunion des pétioles, périt presque aussilôt a[)rès avoii- porté ses fruits. Mais il arrive souvent que de ses racines restées en terre s'élancent bientôt dix ou douze rejetons qui prennent chacun un développement égal à celui de la première tige. •
Chaque année cette racine s'étend, ces rejetons se nnilli|ilieut, et grâce à la féconde nutrition de cette terre et de ce soleil, on peut voir croître et mourir tous les ans cette espèce de bosquet, car la hauleur de la plante et la largeur de ses feuilles lui donnent cet aspect aux yeux d'un Européen. Ces feuilles se divisent au moindre vent ; alors leur froissement produit un murmure triste et égal, et assez semblable aux lointains gémissements de la mer.
Celte circonstance n'est point inutile au récit de l'aventure dont nous avons déjà mis une partie sous les yeux de nos lecteurs.
Voici maintenant le récit que madame de Cambasse lit à Ernest :
«Vous savez, monsieur, que le traitéde 1iS14 assura à r.\ngleterre la possession de Sainte- Lucie.
<i Cette colonie, sans importance véritable par elle-même, posait l'Anglclcire au milieu des Aniilles et lui permettait d'agir selon le plan (]u'elle avait lornié depuis longtemps de ruiner la puissance française dans celle partie de l'Océan atlantique.
« En effet, ce traité de 1814, indépendamment de toutes les colonies qu'il enlevait à la France, proclamait en principe l'abolitinn de la traite et fixait à cinq ans sa suppression définilive dans les colonies françaises et anglaises.
« Cette dernière mesure, quoiqu'elle ne soit pas entièrement exécutée après plus de vingt-quaire ans, n'en fut pas moins une cause de ruine pour les colons de Sninle-Lucie, qui n'avaient devant eux qu'un avenir tiop court et (]ui demeura longtemps incertain. Mais r.\nglelerre u'enlendait pas l'aire une richesse publique des ipielques lies (pi'elle avait enlevées à la France, et elle était IVnl peu sensible aux doléances pailicnlièrcs de ses nouveaux sujets, quiétaient presque tous iruiigiiie fraiii;aise.
« Parmi ceux i|iii u'avaieul |>as su lutter avec énergie contre le mauvais vouloir de l'ailministration supérieure, étaitiM. de Cambasse, dont l'alelier était chaque jour réduit par la désertion, contre laque'le on ne protégrait pas les colons.
«Cependant, par un heureux hasard, son habilation fut à peine atteinte par le teriible ouragan de 1817, qui en délriiisit tant d autres de fond en comble et qui ensevelit le gouverneur anglais sous les ruines de son palais.
«Il n'en fut pas de même pour nous, dont l'habilalion élait la plus voisine de celle de M. de Cambasse : maisons, cases, ateliers, magasins, tout fut renversé ou plutôt balayé du sol; pas un arbre ne demeura deboui; les animaux disparurent entraînés par les torrents, et si nous-inèines n'avons pas péri dans cet affreux désastre, nous le dûmes au dévouement de nos esclaves, qui, pressés autour de moi et de mou père, nous garantirent et du danger d'être enlevés par le vent de la terrasse où nous nous étions réfugiés, et du danger d'être brisés par les (lagments de toiture et les branches d'arbres que l'ouragan chassait devant lui comme des projectiles lancés par une machine de guerre. Beaucoup d'entre eux périienl ilans cette circonstance, et lorsque l'orage fut passé, nous nous li-ouvàmes littéralement sans asile, possesseurs de terres ravagées de loml eu comble et privées de tous les bâtiments nécessaires à une exploilalion.
« Une centaine de nègres nous reslaient : bouches alVaiiiées que nous ne pouvions plus nourrir, et dont la vente élait notre dernière ressource.
« Un malheur pareil an nôtre avait frappé beaucoup d'habitants ; la vente des esclaves eût été fort dilticile et tort improductive; il ei'i résulta ipie , pour parer autant que possible au désastre général, les colons piéléièieul se réunir et s'associer. Celui dont l'habilaliou avail le moins soullért prit les nègres de celui ipii, connue nous, n'avait plus de moyens d'exploitation, et, en échange de cet apjiort
LE BANANIER
il reconnut à son associé une part de la propriété de cette même habitation.
« Une transaction decette espèce eut lieu entre mon pcre,M. \ernan et M. de Cambasse, son ancien ami, et, quelque temps après ce désastre, nous fûmes établis dans l'habitalion île ce dernier.
«A cette époque j'avais environ sept ans, et le ûls de M. de Cambasse en avait déjà vingt.
0 Malgré l'amitié sincère et dévouée qui existait entre mon père et M. de Caml)asse, il y avait entre eux de fréquentes contestations, (lui eussent amené cent fois uiieruptureviolenle, si, d'une part, la condescendance patiente de num père, de l'autre, le caractère facile quoique emporté de M. de Cauiliasse, et par-dessus tout la communauté d'iuléièls, n'eussent prévenu ce fâcheux résultat. La source de ces discussions élait une différence essentielle d'opinions sur presque toutes les questions.
« M. de Cambasse élait un gentilhomme gascon qui, venu aux Antilles avant la révolution, en exécrait lus principes , non-seulement comme noble, mais encore comme habitant des colonies. Il en élait résulté chez lui une admiration frénélique pour l'Angleterre qui altaqnall incessamment cette révolution.
«Ellorsi|n'en I.SI4 il apprit le renversement de l'empire et la restauralion des bourbuns, il considéra l'Angleterre comme une divinité bienfaisante et proleclrice, et dans son enthousiasme il trouva que l'abolition de la traite et l'émancipalion des esclaves élaieut un bienfait de celte auguste nation, sous les lois de laquelle il s'estimait heureux de vivre.
« Mon père n'était point gentilhommi' ; mon père avait embrassé avec ardeur les principes de la révoluiion, et lorsque INli arriva, il considéra comme un malheur l'abaissement de la mère pairie, et ce fut avec un véritable désespoir (pi'il vit Sainte-Lucie passer dé(inilivenient sous la domination anglaise, et il prévit la ruiiie de la colonie dans les mesures prétendues philanthropiques de l'.Vngleterre.
« Entre des positions si différentes et des opinions si contraires, vous devez aisément comprendre le texte delà plupart des discussions.
« — Comment, disait M. de Cambasse à mon père, vous trouvez excellent que la Constituante abolisse la noblesse, sous prétexieipie les hommes sont égaux, et vous trouvez mauvais que les Anglais atlianchissent les noirs? «
« A cela mon père répondait : — Quand la Conslitnanle a aboli la noblesse, c'est que la bourgeoisie, que vous niépi isez si fort, avait de sou côlé les lumières, la probité, l'industrie, la puissance ; tandis (|uesi vous donnez la liberté aux esclaves, ils s'en serviront pour l'incendie, le massacre...
« — Absolumentcornme ces bons bourgeois blancs qui ont pillé les chàleaux, égorgé leurs anciens mniires, spoliéles piopiiétaires ; vous appelez cependant cela une régénération de la nation trauçaise ; eh bien ! monsieur, les nègres, ijni sont mes frères et amis comme le peuple l'a été, égorgeront, spolieiout, massacreront, et ils seront régénéics; ils trouveront quelque Bonaparte noir qui les nièiiera à la victoire, et ils hniiont par avoir une chambre des députés el une charle. >>
« A cela mon père répondait par des raisons queM.de Cambasse réfutait par la même raillerie, et comine je vous le disais, il en résultait quelquefois des scènes qui eussent décidé' une rnplure, si M. de (Cambasse n'i.'ùt trouvé bon de [iroliler di' l,i niinieie île voir et d'agir de mon père, qui avait établi dans l'Iialuialiou un ordre sévèie, tout en se donnant vis-à-vis de radiniuiîliatiou anglaise comme un homme qui entrait complètement dans ses vues.
« Pour que vous ne vous étonniez pas de ce qui fui la cause des événements qui me restent à vous raconter, il faut que je vous dise un dernier trait du caractère de M. de Camliasse.
«Il avait élé très-beau, très-galant, très recherché dans sa jeunesse, et ses amours avaient uiêiiie excellé de brillants scandales; mais à l'enconlre de beaucoup de ci éôles , jamais il n'avait admis qu'un blanc, un gentilhomme, un maiUe [lûl descendre jusqu'à une négresse, ou même une femme de couleur, si séduisanle qu'elle pût êlre. Il possédait cependani c]uelques esclaves d'une beauté lemar- (piable dans leur genre, parlicnlièrcment une mulàtre^se appelée Christine.
« Ce mépris, cette lioneur pour de pareilles faiblesses étaient si grands chez M. de Cambasse, qu'il avait chassé de chez lui un de ses neveux (ini s'était laissé prendre à la beauté de celle Clirisline, et il s'élail monlré envers elle d'une cruaulé qui éponvanla Ions les autres. L'eidaut (pii élail né de celle li.iison supposée, el qu'où appelait Abigaïl, élait une charmaule créature , et si ce n'eût été les caraclères inellaçables dont est maripiée la race d'où elle descendait, on eût pu croire que l'acliou seule du climat avait donné à sa peau sa teinte lironzée.
u La mère d'Abigail iiiourut presque aussitôt après notre arrivée ch( z M. de Cambasse, el mon père, qui s'élait intéressé à celte Icmnie, oblinl (|ne son eufanl nie lût donné, el je la piis assez en alK'clion pour ipie M. de Cambasse évjlàlde me faire du chigriii , en la inellant aux travaux des autres esclaves, connue il avail juré de le taire.
LE BANANIER
(( I.éopold, c'était le fils de M. de Cambasse, était on France lorsque loiil cela arriva; il y denioura et revint vers la fin de IS20, lor.<que, grâce aux soins de mon père, l'Iinhitalion avait dùjà repris une activité qui promettait les plus beanx résullals.
« A partir duce jour, les projets de mai iage furent arrêtés entre M. de Cambasse cl mon père, et j'avais à peine quatorze ans accomplis Inrsqne je fus mariée à Léopnld.
«Abis;aïléiail alors une enlani de dix ans, et je pus remarquer que mon mari me savait gré de la protection que j'avais accordée à cette petite esclave. Cependant, ayant demandé à M. de Cambasse son afliancbisscmont, Léopold lui-même s'opposa à ce qu'il me lui accordé, mais cela par de si bonnes raisons que je renonçai aisément à celle prétention. Que deviendrait cette enfant si on lui donnait la liberté.? Il faudrait la garder sans autorité sur elle.
« Quelques années plus tard et à l'occasion de ma fête, je renouvelai cette demande : elle me fut encore refusée, mais par des raisons plus explicites.
« A quatorze ans. Abigaïl était unedes plus belles mulâlrcssos de Sainte-Lucie, et mon mari me démontra clairement que laffranchii', c'était la mettre dans la nécessité de recourir à la débauche pour vivre. Ce second refus me parut encore raisonnable, quoiqu'il s'y montrât pour Abigail un intérêt plus prudent que le mien, mais que je m'élonnais de voir à mon maii.
(• Quebjues années se passèrent encore, pendant lesquelles j'eus le malheur de perdre mon père, et comme M. de Cambasse, depuis notre associalinn, s'était retiré de radministration de notre fortune, ce fut Léopold (|iii se mit à la tête de l'habilation.
« Cette eirconslaiice apporta un assez grand changement dans notre vie.
Cl Léopold, plus occupé de ses affaires qu'il ne l'avait été jusque-là, avait moins de temps à me donner, et quelquefois j'éprouvais l'ennui de me trouver seule en société avec M. de Cambasse, qui voulait i-enouveler avec moi les discussions qu'il avait jadis avec mon père, et qui devenait d'autant plus emporté que je ne le contredisais pas.
« Déjà 1830 était ariivé, et les mesures prises par le gouvernement anglais pour amener l'affranchissemenl des esclaves devenaient plus iumiinenles; dé|à même le fanal isme des abolitionnisles (permettezmoi de me servir de ce mot que justifient les odieuses machinations d'hommes, dont quelques- uns étaient peut-être égarés par une idée si'iiércuse, mais dont la plupart étaient guidés par une basse cupidité ; déjà,dis-je,le fanatisme des abolitionnistesavait organisé sourdeu eut un système étrange d'affranchissement anticipé.
« Il existait ce qu'on appelait à Sainte- Lucie une cour d'amirauté, et il sutiisaitque, devant cette cour, un esclave se plaignît de mauvais traitements infligés par son maître, il suffisait que cette plainte lût appuyée du témoignage de quelques autres esclaves, pour que i'afl'rancliissenient tut pro'iioncé et le maître spolié. Ce qui vous palaîlra encore plus extraordinaire, c'est qu'une prime de cinquante livres était accordée à celle cour pour chaque tète affranchie.
« Joignez ce misérable intérêt à l'aveuglement de la passion, et vous comprendrez que nous en étions venus à ce point d'être à la merci de la piobilé de nos esclaves; cela est tellement vrai, que l'on a vu dans des ateliers douze ou quinze esclaves se procurer mutuellement la liberté par des plaintes et des témoignages également faux. La passion était portée à ce point, de la part de cette cour d'amiraulé, que la parole, le serment du plus honnête homme de la colonie, la vérité palpable des faits, la moralité de toute une vie, ne pouvaient balancer un moment la dénonciation du plus misérable esclave. Dans de pareilles circonstances, le meilleur moyen de défense des colons fut de séquestrer, pour ainsi dire, leurs ateliers et d'empêcher les prédications des abolilionnistes d'y pénétrer; car si, d'une part, la cour de l'amirauté était là pour prononcer l'affranchissement, de l'autre, la secte abolitionniste s'introduisait dans toutes les habitations pour exciter les esclaves au mensonge et à la délation.
« Voilà, monsieur, et je vousle jure sur l'honneur, par quels moyens l'Angleterre procède à cet affranchissement ; voilà psr quelle éducation morale et religieuse elle prépare les nègres de ces colonies à être dignes de la liberlé.
« Grâce à la bonté aussi bien qu'à la surveillance de mon mari, notre habitation avait échappé à ce système de décimation légale, et nous étions déjà en 1832, lorsque M. Welmoth parut à Sainte- Lucie.
« C'était un homme distingué, un homme du monde, et qui, là comme ici, cachait ses projets sous des formes élégantes et presque frivoles. Il avait des lettres de recommandation pour mon beau-père, M. de Cambasse, et celui-ci l'accueillit avec d'autant plus d'empressement que je détestais les Anglais, généralement parlant, et qu'en particulier M. Welmoth m'avait inspiré d'abord une sorte de répulsion in--tinctive.
« A l'heure oùje vous parle, monsieur, j'ai vingt-huit ans; dans nos
colonies, la vie commence de si bonne heure, que je suis presque
déjà une vieille feuune; mais il y a six ans, je passais pour être belle,
et je l'élaîj en tflet. »
Madame de Cambasse prononça cette petite apologie d'elle-même
avec ce ton d'assurance cordiale qui lui enlevait loule couleur de vanilé maladroilo.
Clemenceau s'apprêlait à répondre par le compliment obligé en pareille circonstance, lorsque madame de Cambasse reprit en souriant :
(' Oui, monsieur, j'étais belle, et vous allez dire que je le suis encore, et pourtant je crois que ça n'a rien fait à mon malheur, car j'eusse été fort laide, que M. 'Welmolh n'en eût pas moins joué son horrible comédie; mais que voulez vous? ma vanité de femme a longtemps cru que cette beauté avait été le mobile des actions de sir Edouard, et ce n'est que depuis que je l'ai retrouvé ici, que je me suis bien assurée que toutes ses actions ne partaient ç^ue d'une âme corrompue, dirigée par un calcul froidement arrêté, et je ne suis pas encore très-accoutumée à cette idée.»
Madame de Cambasse s'arrêta encore quelques instants, comme si ses souvenirs ne se présentaient pas avec la même netteté et la même abondance, puis elle reprit, après un moment d'interruption :
« Vous voyez, monsieur, que j'hésite à aborder la suite de mon récit; c'est qu'il me reste, à vous dire une chose qui ne peut jamais êlre indifférente pour une femme ; car, en pareil cas, elle est coupable ou ridicule. Je dois dire avec tout l'orgueil ou toute l'humilité possible que je ne fus que ridicule.
oM.Welmoth se montra amoureux de moi, et en effet je crus qu'il l'était.
« Si vous voulez bien rendre à sir Edouard la justice qu'il mérite, vous devez reconnaître qu'il s'entend à merveille à flatter les désirs et les caprices d'une femme, et que , sans l'aimer, il est trèsaisé de le trouver \m homme aimable. Voilà ce qui m'airiva, monsieur; voilà ce qui fit que je ne m'opposai pas à la familiarité avec laquelle mon beau-père permit à M. Welmoth de s'introduire dans notre maison.
« Cependant le système de plainte et de délation qui nous avait épargnés jusqu'à ce jour commençait à atteindre notre atelier, sans qu'aucun de nous pensât à remarquer que cet amour d'afi'ranchissement chez nos esclaves co'incidait avec l'arrivée de M. Welmoib dans notre maison. Comme vous devez le penser, mon mari s'alarmait singulièrement de cet esprit d'insubordination, et lorsque de pareilles plaintes étaient portées devant la cour de l'amirauté, il restait souvent absent pendant plusieurs jours.
« Remarquez, monsieur, que je ^ous conte ces événements comme je les ai vus alors et non pas comme je les ai appris depuis. En leur laissant l'obscurité dont ils furent longtemps enveloppés pour moi et pour ma tamille, peut-être csmprendrez-vous mieux comment ils purent arriver.
« Or, ce fut un jour que mon mari était absent de l'habilation pour la dixième ou douzième plainte portée contre lui devant la cour d'amirauté, que M. Welmolh osa donner à un amour, jusquelà fort respectueux dans ses soins, un langage plus direct, et sur les intentions duquel il m'était impossible de me méprendre.
« La transition fut brusque, et je ne pense pas que jamais homme soit passé d'un hommage plus retenu à une déclaration plus significative, et d'une abnégation plus profonde à une exigence plus insolente.
« M. Welmolh poussa cette insolence tellement loin, que je n'eus pas, pour ainsi dire, le temps de me repentir d'une coquetterie ou d'une condescendance qui avait autorisé ses intentions, et que, sans lui remontrer la folie de ses vœux ou la nécessité de mes devoirs, je lui ordonnai de quitter ma maison, en le traitant comme un misérable. On eût dit qu'il avait prévu et même sollicité ce résultat, car il fit à cette injonction une réponse qu'aujourd'hui je juge avoir clé préparée d'avance, et que M. Welmoth avait assez bien calculée pour que l'eflTet en fût infaillible.
<( Adieu, madame, me dit il; de faux rapports m'avaient égaré, lorsque je vous plaignais de votre malheur : on me disait que .M. de Cambasse, voire mari, cherchait dans un amour indigne une consolation à vos légèretés, et moi , égaré par cette calomnie, j'ai cru ne parler qu'à une femme coquette, et je m'aperçois avec un profond regret que je me suis adressé à une femme qui ignore encore toute son infortune. »
« Ces paroles furent prononcées d'un ton parfaitement désolé, et avec une pantomime de confusion douloureuse. Malgré ma colère, toutes ces paroles d'un sens douteux passèrent dans mon coeur comme de sinistres éclairs.
« M. Welmoth s'était retiré, et mon indignation, que sa présence eût sans doute fait parler plus haut que mes crainies, fit bientôt place à la curiosité passionnée que ces paroles excitèrent en moi.
<c II y avait dans cette phrase perfide tout ce qui peut bouleverser l'âme d'une femme et la jeter dans cette inquiétude fiévreuse où elle ne voit plus rien sous son véritable jour, où elle n'entend plus rien dans son vrai sens.
« J'étais calomniée, c est-à-dire que je passais pour une fernme assez légère et assez coquelte pour qu'un homme st:crùt autorisée m'adresser les plus odieuses propositions ; et mon mari se con-^olait de ma légèreté dans un amour honteux. C'en éiait assez pour que je regardasse autour de moi avec de sinistres désirs de découvrir
LE BANANIER
ce qui avait pu autoriser de scmbliildos paroles; mais il se passa qiielijiies jours avant que mes sou|ii;oiis pussent se fixer sur persojine, Inisquc arriva une circonstance qui m'i'elaira.
« Un malin que je (U'jcunais avec mon mari et mon heau-pcre , M. de Canibasse,on apporta une citation à comparaître de nouveau devant la cour d'amirauté, et cette citation était laite au nom d"Abigaïl.
« A ce nom, ce ne fut pas la colère qui se montra comme de coutume sur le visage d'e Léopold, ce fut une véritable douleur, une émotion si vive qu'il s'écria, comme malgré lui :
« — Abi;.';iïl ! elle ; c'est impossible ! Il y a quelqu'un ici qui pervertit les affections les plus vraies. »
« .le ne fis pas attention à la supposition de Léopold ; mais sa douleur, ce mot d'aUcction dont il se servait pour qualifier l'atlaclieineiit de l'esclave au maître, tout cela me frappa comme une lumière soudaine ; dans uu instant je vis dispaïaîlre devant moi Abi.iïaïl, plus jeune et plus belle que moi; Abigaïl, à qui ma protection aveugle avait fait donner une instruction qui la mettait bien au-dessus de toutes les femmes de sa classe; Abigaïl, que ma folle générosité se plaisait à parer plus que je ne l'étais moi même, et je me dis tout aussitôt :
« — Voilà l'objet de ce honteux amour qui m'a été dénoncé. »
« Mon mari avait quitté la table, car M. de Cambassc, furieux de ringralilude de l'esclave, avait parlé delà faire châtier, et mon mari avait pâli à cette proposition, j'étais demeurée seule, et j'étais déjà certaine de la faute de Léopold.
<< Uu esprit comme le mien, monsieur, ne s'arrête pas aisément dans la voie où il entre avec une telle violence : ce honteux amour dont je ne doutais pas devint bientôt l'explication des calomnies dont on me disait l'objet.
« Il y a des maris assez peu jaloux de l'honneur de leur nom, et qui poussent l'hypocrisie do la bonne conduite jusqu'à laisser planer d eux-mêmes des soupçons sur leurs femmes, pour alléiiuer le blâme universel qu'exciterait leur faiblesse. lime sembla que l'outrage de Léopold était si odieux, qu'il n'avait pu l'excuser que d'une façcn plus odieuse encore.
« Je ne sais jusqu'à quel point vous me jugerez folle ; mais, une heure ne s'éiait pas écoulée ilcpuis que ce soupçon s'était formé dans mou esprit, que déjà il éluil devenu pour moi une certitude que j'aurais gai'antie sur ira vie.
ti Le hasard eiitra-l-il dans l'arrangement des circonstances qui suivirent, ou bien la main qui les avait préparées avait-elle si bien prévu leur concours qu'elles dussent me précipiter plus avant dans l'aveuglement? C'est ce que je ne puis dire, mais c'est ce qui arriva cependant.
« Vous aller en juger, monsieur. »
La voix de madame de Cambasse s'était émue en parlant ainsi ; elle-même semblait s'animer à ir.esure que les souvenirs de sa vie passée venaient agiter dans son âme les passions qui l'avaient jadis bouleveisée; aussi , pendant le moment de silence qui suivit cette dernière phrase, Clemenceau lui ayant dit :
« Prenez garde, madame, il me semble que je viens d'entendre un léger bruit derrière nous, » elle lui répondit avec vivacité:
« — Ce n'est rien que le bruit des feuilles de ce bananier. »
Puis elle reprit avec un accent l'ernie, bien différent de la langueur traînante avec laquelle elle parlait d'ordinaire : ^ « Oui, monsieur; voyez jusqu'à quel point les circonstances s'unirent pour m'abuser : cette heure qui m'avait donné la certitude de la trahison de Léopold n'était pas passée qu'il rentra près de moi, le visage heureux et rayonnant de joie, et qu'il me dit, comme un homme qui vient d'obtenir une victoire à laquelle son cœur est intéressé :
« Je viens de voir Abigaïl, je lui ai parlé; elle retire cette plainte qui devait lui donner son aflranchissement : elleresteia avec nous. »
u Je me mis à considérer mon mari avec l'étonnement muet que j'eusse éprouvé s'ilm'eiït dit en propres termes :
« Je suis sur de garder nia maîtresse dans ma maison. »
« Si j'avais eu un doute sur la véibé de celle indique liaison, peutêtre aurais-je parlé à cet instant, peut-être une menace, une plainie, nu reproche eussent-ils amené une explication qui eut piéveiiude cruels malheurs; mais la trahison de Léopold élait pour moi claire comme la lumière du soleil, et l'audace de sa joie me seiiîblait la dernière insulte qu'il put m'adresser : j'eus peur du vertige de colère qui s'empara de moi, et je quittai le salon pour aller m'enfcrmcr dans ma chambre.
« Sans doute Léopold ne comprit rien à ma sortie; peut- èlre n'altacha-t il pas son regard sur mes regards égarés, et j'eus encore une heure de solitude durant laquelle je pris la tiistc résolution de me taire et de préparer dans l'omliro 1 éclat que je voulais donner à mon intortune. J'étais jalouse, monsieur, et jalouse de mon esclave.
M Quelque intérêt que nous puissions porter à ces créatures, il va entre ellesetnous une telle distance, que bien des lois j'avaiscompris la longanimité avec laquelle d'autres temmcs avaient supporté
les faiblesses de leurs maris pour ces élres sans âme; jugcï donc à quel degré dut monter mon lessenliment contre Léopold, lorsque je me sentis en moi même descendue à être jalouse d'une esclave.
« Je savais bien qu'il ne pouvait pas me sacrifier à elle comme il l'eût fait pour une iemme du monile; je savais bien qu'une pareille maîtresse n'aurait jamais dans ma maison cette insolente familiarité qui, dans cette autre liaison, vient insulter l'épouse légitime jusque dans le foyer domestique ; mais Abigaïl élait belle à faire envie à un roi; et, si esclave qu'elle fût, mes yeux voyaient cette beauté, et je reconnaissais avec une ell'royable Humiliation que, par là (lu moins, elle méritait, sinon l'amour", du moins les désirs d'un homme.
« Vous souriez, monsieur; il vous semble que la jalousie des années passées parle encore dans ce que je vous dis ; détrompez-vous, monsieur : Abigaïl est morte ; je n'ai plus que le di oit de la plaindre et de pleurer sur mon erreur; mais si vous l'aviez vue, vous comprendriez que ma jalousie n'élait pas si folle que vous avez l'air de le croire. Abigaïl, lille d'une mulâtresse quarteronne cl d'un blanc, était, comme je vous l'ai déjà dit, d'une couleur à laisser douter que le sang africain coulât dans ses veines; si quelques traits de l'espèce nègre étaient restés empreints :ur son visage, ce n'était que pour lui garder cette ardente expicssion qui caractérise celte race.
« Rien ne saurait vous rendre l'éclat de ses grands yeux qui se noyaient, à la moindre émotion, sous un voile humide qui semblait en rendre les rayons plus brûlants, comme ceux du soleil quand il passe à travers une brume légère. Les trésors du monde n'eussent çu amasser un collier de perles plus pures, plus brillantes, plus égales que les dents qu'elle montrait lorsqu'elle souriait comme une enfant ingénue.
«Et puis, monsieur, aucune femme d'Europe, et nous-mêmes créoles auxquelles on accorde beaucoup de cette grâce, jamais nous n'approcherons de la mollesse, de l'abandon, de" la volupté inhérentes à la démarche de ces femmes, lorsqu'elles se mêlent d'être belles. »
Malgré lui, Clemenceau souriait de l'exallation dont était empreint l'éloge que madame de Cambasse faisait de son ancieune rivale, si bien qu'elle s'en aperçut, et qu'elle lui dit :
«Jugez, monsieur, si ce souvenir s'exprime en moid'une façon qui vous paraît ajuste titre ridiculement exallée, lorsque la mort, et le temps bien plus puissant qu'elle, ont dû contribuer à l'éteindre; jugez, dis-je, de ce que dut être ma colère, lorsque je ressentis cette jalousie, et que je crus comprendre que celle qui l'excitait en élait pour ainsi dire digne.
« Comme je vous l'ai dit, je résolus de me taire ; mais je fis une plus grande faute que celle-là : ce fut de vouloir rendre à mon mari une part du tourment que j'éprouvais. Jalouse, je voulus le rendre jaloux, et le jour même je m'étonnai devant lui de l'absence de M. Welmoth, et, le lendemain, Léopold lui écrivit une gracieuse lettre pour lui demander pourquoi il nous négligeait depuis une semaine. Ici, monsieur, commence une nouvelle série d'événements.
«Plus de trois mois s'étaient passés depuis la terrible découveric que j'avais faite, et ni mon mari ni M. de Cambasse, ni Abigaïl elle-même, ne se doutaient du sentiment de vengeance que je cichais soigneusement à leurs yeux,
«C'est à peine si M. Welmothse croyait assuré que j'avais gardé le souvenir de cette dénonciation, lant j'avais recouvert mes projels d'une apparence de calme et d'incrédulité. Toutes les fois que -M. Welmoth semblait me montrer Abigaïl comme la rivale à laquelle il avait fait allusion, je m'éloignais sans avoir l'air de le comprendre.
«Cependant sir Edouard n'ignorait pas que j'avais pourainsidiie révoqué les paroles qui l'avaient chasse de ma présence.
«Mou mari lui avait dit, sans y faire auliement attention, que c'était moi qui m'étais étonnée de son absence, et que c'était sur mon observation qu'avait été écrit le billet qui l'avait ramené chez nous. 1
«Je m'étais vivement repentie de cette dénia rcho inconsidérée; I mais je ne pouvais me soustraire aux conséquences que devait né- 1 cessaiiement en tirer M. NVcluiolh. Ou je l'avais rappelé parce que les soins dont je ni'élais iiiunlrée indignée ne me déplaisaient pas aillant que j'avais voulu le lui faire croire, ou bien, si celte indignation était vraie, je l'avais fail taire devant le désir que j'éprouvais d'avoir des renseignements plus certains sur le honteux amour qui m'avait élé dénoncé.
Alarmée de l'imprudence que j'avais commise vis-à-vis de M. Welmoth, j'avais redoublé vis à-vis de lui de froideur, cspéranl qu'il in'éclaiirrail sans que je 'o lui demandasse; mais sir Edouaid était
LE BANANIER
Irop li.il)ilc pour donner lien potir rien, et il allendul patiemment que je fisse un pas vers lui, afin d'avoir le droit de niellre des condilions au seivicc (ju'ii me rendrait.
«C'était celle espèce de guerre d'observation qui avait rétabli un calme apparent dans mon âme, lorsque je me sentais intérieurement dévorée des plus cruels tourments de la jalousie. Vous ne pouvez guèic vous figurer, monsieur, et une femme d'Eui'ope ne pourrait elle-même se figurer ce que celte jalousie avait d'horrible.
« En effet, la vengeance m'échappait ; quelle vengeance potivais-je exercer contre Abigaïl? Certes, je pouvais appeler sur elle de cruels cliàiiments; mais, outre qu'il est inouï qu'un maîlre ait jamais abusé de son pouvoir en pareille circonstance, qu'élait celte douleur
3ue j'infligerais à son corps en comparaison de celle dont elle avait éeliiré mon cœur?
» Faut-il vous le dire, monsieur? que de fois j'ai souhaité qu'Abigaïl fût une femme non-seulement libre, mais d'un monde égal au mien, et que de moyens je trouvais alors pour la punir, l'humilier et la faire soufl'iir dans les sentiments dont je soutirais ! Mais humilier une esclave, chercher, poiu' la torturer, des sentiments d'orgueil qui n'existaient pas, c'élait frapper dans le vide : elle m'échappait par son infimité même.
« Cependant tant de douleur intérieure et tant d'efforts pour la cacher avaient alléré ma santé; je veillais souvent toute la nuit, espérant surprendre les coupables, et quoique tous mes espionnages fussent inutiles, je n'en gardais pas moins la certitude de leiu' crime; car, raille fois durant le jour, je surprenais entre eux des regards d'intelligence qui ne pouvaient me laisser aucun doute.
«C'est dan s ces moments que M. Welmoth semblait me faire entendre qu'il pouvait me donner les preuves que je cherchais vainement; mais j'étais résolue à ne pas les lui demander, et, irritée de mon impuissance à les découviir, je tombai dans une sorte de marasme et de maladie nerveuse qui finirent par épouvanter mon mari. On fit venir un médecin, et, soit que le hasard lui eijt inspiré celle idée, soit que les circonstances de ma maladie pussent la faire naître raisonnablement, toujours est-il qu'il déclara à Léopold que, loin de s'alarmer de mon état, il devait s'en réjouir, et que c'étaient les sjmptômes douloureux, mais certains, d'une grossesse déjà avancée. Cette idée, monsieur, celle seule idée efîiiça comme par enchantement tous les chagrins, tous les soupçons, toutes les craintes queje pouvais avoir dans le cœur.
« Comme la jeune fille qui, le jour de son mariage, pense que cette union pose entre l'avenir et le passé de son mari un abîme si profond, qu'elle ne doit plus avoir souci de toutes les fautes qu'il a pu comineltre avant celle heure solennelle ; de même il me sembla que celle nouvelle, que j'allais être mère, était une seconde union, un second mariage, et qu'il devait aussi obtenir dans mon cœur et pour mon époux le pardon de tous les forts queje lui reprochais.
« A la joie qu'il montra de cette espérance, je crus comprendre qu'un bonheur avait manqué à son âme, et je l'excusai en me disant que c'était faute de ce bonheiu' qu'il avait cherché a l'oublier dans de coupables plaisirs. Autant j'avais mis d'ardeur à découvrir les preuves de sa faute, autant je rais d'obstination à fermer pour ainsi dire les yeux, de peur de les voir.
«Touie mon âme était remplie dejoieet de bienveillance; je n'en voulais même plus à M. Welmo'h : je lui laissais reprendre la liberté de son ancienne familiarité; je ne le craignais plus : je me sentais sacrée à ses yeux.
« Ce fut cette confiance dans un espoir bien doux qui prolongea encore pendant plus de deux mois la position fausse et inexpHqnée dans laquelle nous vivions lous.
«Je m'étais soumise sans résistanceà toutes les prescriptionsdu médecin, et j'étais bien loin de prévoir que le rétablissement de ma santé devait anéantir l'espérance qu'avaient fait naître les étranges circonstances de ma vie.
« Ce fut une scène horrible, monsieur, et que mon attachement pour M. Sanson et sa fille peut seul rae décider à vous raconter; mais elle vous fera comprendre l'ethoi que m'inspire M. Welmoth pour mon avenir et celui de Clara, et sans doute elle vous décidera, quand vous en aurez appris les terribles conséquences, à vous unir à nous pour déjouer les projets de cet homme. »
Une fois encore, madame de Cambasse sembla se recueillir, comme pour mettre en ordre les souvenirs qui se présentaient à elle.
Puis, après un moment de silence, elle reprit dune voix à laquelle elle conuriandait l'assurance :
« C'élait un jour, monsieur, où je me trouvais bien heureuse : mon mari m'avait apporté le matin même une table à ouvrage qu'il avait tait venir de France ; elle était en ébène et merveilleusement sculptée.
« Dansladisposilion où j'élais, monsieur, chaque attention démon mari me devenait plus précieuse; comme j'avais bâti dans ma pensée tout le roman de sa faute, de même je lui créais tout un roman de repentir. Tous les petits présents dont il m'accablail me semblaient autant de témoignages de retour, et je ne croyais pouvoir jamais montrer assez de joie quand il me faisait de ces aimables suipiises,
« J'étais assise sur un canapé ( et vous allez comprendre combien toutes ces petites circonstances sur lesquelles j'insiste sont nécessaires à rintelligence de la scène que je vais vous dire), j'élais donc assise sur ce canapé; j'avais amené cette table devant moi, sans m'apercevoir que la roulette de l'un des pieds s'était prise dans une frange qui garnissait le bas de ma robe. Je rangeais dans les comparlimenls de celte tat)le des laines et des soies que me remettait Abij;!Ïl, debout devant moi de l'autre côté delà table.
« A ce moment, M. Welmolh entra dans le salon; dans un mouvement joyeux et soudain, je me lève vivement en m'écriant :
« Voyez donc le joli cadeau que mon mari m'a fait ce malin ! »
« .4 ce moment la table, dont un des pieds, comme je vous l'ai dit, était embarrassé dans ma robe, la table se lenverse et va frapper Abigaïl, qui pousse un cri terrible, et qui, au lieu de retenir le meuble, poi te avec une angoisse cruelle sa main à ses flancs, comme pour conleuir l'atroce douleur que le choc de ce meuble assez léger lui avait causée.
«Celte douleur dut être affreuse, car Abigaïl pâlit soudainement et tomba évanouie sur le plancher du salon.
« L'endroit où Abigaïl avait été atteinte, l'intensité delà douleur qu'elle en avait resseiitie, l'évanouissement qui l'avait suivie, Imit cela se réunit dans ma tête en une seule et même pensée, et ma main découvrit ce qui avait échappé à mon regard : je me penchai vivement sur Abigaïl; je parcourus d'une main tremblante ce corps inanimé et étendu à nies pieds , Abigaïl élait grosse.
« le me relevai avec nue épouvante indicible; j'attachai sur mon mari et sur M. Welmoth un regard désespéré; une soudaine révolution s'opéra en moi; mon sang , après s'être porté avec violence à mon cœur, parut s'en retirer tout à fait , et je tombai à mon tour par terre, prise d'une défaillance horrible : Abigaïl était grosse , monsieur, et anoi je ne l'étais pas ; je ne l'avais jamais été ; le désespoir venait de faire disparaître les symptômes trompeurs que le désespoir avait fait naître.
« On me transporta dans ma chambre ,on arrêta l'hémorragie violente qui semblai! devoir m'èlre fatale : je repris mes sens , et avec mes sens cette pensée : elle est mère , elle sera mère, et moi je ne le serai pas !
«Je n'avais pas méprisé l'amour que mon mari avait pu avoir pour une esclave, jugez si je pus mépriser celui qu'il pourrait aïoir pour l'enfant de cette esclave; si loin que cette femme fût de moi, elle devait prendre à ses yeux ime part de ce caraclère sacré de mère dont je m'étais fait une égide, et le cœur de Léopold , sevré d'une espérance plus haute, devait retourner, selon moi , à une espérance, si misérable qu'elle fût.
«Je ne puis rien vous dire, monsieur, de tous les horribles projets qui se formèrent dans ma tète durant les premiers jours de maladie et de fièvre que m'occasionna cette affreuse nouvelle.
« D'abord je voulais me laisser mourir ; mais, dans l'amertume de ma douleur, je ne voulais pas donner cette satisfaction à ceux qui me tuaient, sans les avoir cruellement punis. J'eus la volonté de me réiabiir, et la force me revint, sinon la santé, car je ne dormais plus, et mes nuits se passaient toutes dans les larmes ou dans les méditations les plus sombres.
•' Ne sachant comment me venger selon mon cœur, je résolus enfin de me venger selon ma position : j'étais la maîtresse d'Abigaïl , et c'est cjnmie maîtresse que j'entendis la punir. A la moindre faute , au plus léger oubli , les mots les plus durs , les plus humiliants l'avertissaient que l'heure de ma honte pour elle était à jamais passée.
«Abigaïl supporta d'abord mes colères avec assez de résignation : mais peu à peu je sentis que la révolte se glissait dans ce cœur inaccoutumé à une telle sévérité; j'en conçus une secrète joie, et je redoublai celle sévérité dans l'espoir d'amener une révolte ouverte.
«Cependant, malgré moi, monsieur, je reculais devant l'idée de faire infliger à celte femme le châtiment habituel de l'esclave désobéissant. Et pourtant je dois vous l'avouer, j'étais poursuivie par l'idée d'un tableau qui m'apparaissait toutes les nuits au milieu de mes rêves éveillés.
« Je voyais devant moi ce tableau comme s'il eût été peint sur une toile placée devant mes yeux : c'était cette Abigaïl, aussi belle que le pinceau eût pu la produire, Abigaïl soumise au châtiment d'un esclave , tandis que mon mari , caché dans un coin de ce snmbie tableau, regardait avec rage et désespoir ces beaux yeux dont il avait vu l'amour, noyés dans les larmes d'ignobles douleurs , et entendant, sans pouvoir la faire taire, cette voix qui lui avait sans doute dit tant d'amoureuses paroles, se brisant dans les cris que lui arrachait la douleur.
« Cet horrible tableau , je le chassais toutes les fois qu'il se présentait devant moi; je le fuyais quand je ne pouvais pas le chasser ; mais, dès que jetais seule, il revenait sans cesse, et il me poursuivait au milieu de toutes mes occupations.
« Toutefois, monsieur, il est possilile que j'eusse résisté à cette cruelle tentation, si celte révolte d'Abigaïl que j excitais moi-même n'eût éclaté dans des paroles qui devaient m'èlre une injme impardonnable.
LE BANANIER
« TTn ioiir aiie, pour un manque do service assez léger, je lui disais niio *i elle cniilimiait à se montrer si indolente, je la ferais punir, clle'me répondit , avec une assurance qui ne pouvait partir que de la crtiiude qu'elle avait d'une protection puissante :
n— Eli bien ! madame , je demanderai à mon maître si je mériie \me puniiim pour n'avoir pas assez promptement satisfait à une
fantaisie. » . . . , • > ■,,,.!.
« Vous nouveî; vous faire une idée de ce que serait la colère d une mnîtr.'sse de maison européenne, qui verrait en appeler de son autorité à l'aulorilé de son mari ; jugez de ce que serait cette colère si ce domestique était une femme , si dans celle femme on voyait une rivale, et jugez de ce que je dus éprouver. Il fallait que cette" fille , pour arriver à me braver à ce point , eût lait cent lois plus de chemin dans son mépris pour moi
que la dernière ser- ~ ^-
vante d'Europe qui eût eu celte insolence. C'était . dans nos mœurs, une chose inouïe , et l'éionnement que j'en éprouvai suspendit un moment mon indignation. Mais, lorsque j'eus mesuré le degré d'abaissement où je me vis descendue par celle menace , un désespoir aveugle s'empara de moi, je courus au père de mon mari; jedisàM.deCambasse l'insulle que je venais de recevoir , et il ordonna quAIjigaïl fût conduite au moulin comme m'ayant insultée , et, qui plus est, matéiiellement menacée. Je suis franche, monsieur, je vous dis toutes mes actions et les sentiments qui les ont déterminées; quant à M. de Cambasse , il ne peut avoir besoin d'une excuse pour un fait qui devait paraître fort naturel à tout le mcmiie.
«Pourqucvouspuissiez com(iiendre toute la vigueur df l'ordre que l'on venait de donner, il fau|i|ni"jc vous explique , monsieur , ce que c'était que le supi)liee du moulin , ou Iri'ad-mill.
« Alors que l'administration anglaise préparai!, disait-elle sentimcnlalement , 1 émancipalion des esclaves, elle avait jugé nécessaire , pour suppléer à l'autorité pa* Iriarcale du maître qu'elle sapait , d'inlro-
auire à Sainte-Lucie despunilions |usque-l;i ignorées. Il est vrai que le maiire n'avait pas le droit d'iiilligL'i' les punitions : on en commettait le soin à des agents de l'administration.
« Ce supplice du tread-mill consiste à pendre les esclaves par les poignets, de manière à ce que leurs pieds posent sur les ailes d'une roue; cette roue, cédant sans cesse sous leur poids, tourne et les force à chercher un point d'appui sur l'aile supérieure: et cette même roue sert à moudre le grain dont on nourrit les prisonniers. Un bourreau armé d'un martinet ( le fouet avait paru trop dcmx à ces dignes protecleiirs de la race nègre ) ; un bourreau, dis-je, placé à côté du moulin, se charge d'exciter la paresse de ceux qui ne marchent pas assez vile sur celte roue tournante, et un médecin interroge de temps en temps le pouls du supplicié pour savoir s'il peut supporter plus longtemps sa tortiire.
((Vous frémissez, monsieur, à ce tableau hideux, et vous vous doinandez peut-être si la femme qui a pu en condamner une autre à
On m'avait attache à lui poleau..
un pareil supplice est un monstre. Je ne vous dirai pas que j'ignorais la cruauté de ce châlimeiil, quoique cela soit vrai; c'ar, au nwmenl oii je Us donner l'ordre d'emmener .\bigaTI , je l'eusse poignardée si elle avait été mon égale, et je ne sais si j'aurais inlercédé pour elle à ce moment, si j'avais su à quoi je l'avais fait condamner. Le commandeur et deux esclaves l'emmenèrent immédiatement, munis d'une lettre de AI. de Cambasse pour le magistral.
(( Mou mari était absent, et lorsqu'il rentra, il vint causer avec moi sans s'informer d'Abigaîl, qu'il crut dans quelque coin de l'habitation. Quel que fût mon ressentiment contre Léopold, je me sentis jiriie, à sou aspect, d'une crainte indicible.
«Une heure avant le départ d'.\bigaïl, je l'aurais bravé et j'aurais foulé aux pieds devant lui l'indigne créa'ure à laquelle il me sacrifiait; mais à ruesure que je pensais que ma vengeance devait s'accomplir, mon épouvante s'accroissait au point que mon mari remarqua mon trouble, ma pâleur , mon égarement ; inquiet de l'état où il me voyait, il voulut qu'on allât cherclier un médecin, et appela Abigaïl pour qu'elle vint me mettre au lit. Lecroiiiez-vous, monsieur?j'élais mourante, la parole expirait sur mes lèvres, je ne me sentais pas la force de me soutenir pour me traîner jusqu'à ma chambre : ce nom d'Abigaîl dans la liouehe de mon mari, ce nom prononcé avec l'afleclion qui appelle, plutôt qu'avec le ton du commandement, ce nom nij rendit un éclair de cette colère qui m'avait si longtemps domniée, et je dis à l'instant à Léopold avec amerlume :
<( Votre .\bigaîl ne vous répondra pas. »
« M. de Cambasse était accouru aux cris de son (ils, et il enlia au luonient où celuici me demandait l'explicalioa des paroles que je venais de prononcer.
, (( Eh '.mon Dieu, fil SI. de Cambasse, pciir qui ce qu'il avait fait ne valait pas même la peine d'en avoir parlé, Abigaïl a osé insulter et menacer votre femme, et ie l'ai envoyée au moulin.
n — Au moulin! s'écria Léopold avec un cri déchirant et une pâ- Ce n'est pas possible... Abi-
lenr mortelle, Abi^iail au moulin !
gaïl... elle!...»
(( Celte douleur désespérée me sembla le dernier affront.
(( Je m'écriai, dans le transport de colère qu'il m'inspira :
(( t)ui, elle... Abigaïl , votre maîtresse.
(( — Ma maîlresse?... Abisaïl ! s'écria Léopold avec horreur... .\b'i • gaïl!...
(( —Elle était votre maîtresse! s'écriaM. de Cambasse en s avançant vers son fils ; malheureux!... »
.. Léopold avait pour son père un respect qui ne lui avait jamais permis de résister à ses moindres volontés; il le craignait, et quoique déjà avancé en âge, il n'avait pu se départir de cette crainte; mais à ce moment son visage prit une expression terrible, et il répondit en regardant sunpère en face :
(1 Elle n'était pas ma maîtresse, monsieur, elle était ma fille!
„ Votre fille! dit M. de Cambasse, tandis qu'épouvantée de Paris.— Imprimerie WatJer, me Bonaparte, \k
i.r: r.ANANinn.
colle tenililf ivvôlalion, je lombriis à gonoiix devant mon ninii. ,, — Oui, ma lilli',iéponi1il LéopdUl.cile qiio voiiscro-yiczronraiit do voli'o novou, qui s'ost laissé cliassor do cette maison pour me sauver de votre cidcre; ma fille, que je n'ai pas osé avouer poml'airacher à votre brutalité; ma fille, que je ferai maintenant libre, riche et voire égale. «
«A ces mots, il s'échappa du salon et fit seller un cheval pour courir à la ville.
(I Je vijiilus l'accompagner, mais il me repoussa, etmonbeaii-pèrc nie roliiil lorsque jo voulus l'y suivre. Léopold ne revint que le lendemain avec Abigaïl, qu'il avait fait transporlor à l'habilalion. «Je tromblaisde paraître devant mon mari, et j'attendais sa présence comme celle d'un juge implacable; mais il monta dans ma chambre. Quoiqu'il eûl lair prolondément alVeclé , il me parla avec douceur.
« Il faut qne je retourne à la ville poiii' iiuolques heures, me dit il : je vous confie Abigaïl.
n — Oh ! vous m'a- ^| z pardonnoc ! m'éciiai jo; .si vous saviez...
« — Je sais tout, me dit-il; j'en sais plus que vous ne pouvez croire, ['roléiiez Abig.iïl contre les durcies de mon pore; prolégez-la, je vous en prie : c'est tout ce que jo vous demande. J'ai manqué de confiance envers vous; je ne dois pas me plaindie (le ce que vous n'en avez pas eu en mui. n « Il m'embrassa et repartit.
" J'allai près d'Ahigaïl. La pauvre niallioureuse voulut se metli'i' à genoux sur son lit quand jo l'abordai, mais la soufl'rance lut plus forlo qu'elle, elle retomba mourante sur sa couche.
«Je m'approchai, jo la Consolai, je lui promis un nieilli;ur avenir...
(c — llesllroplard..." me ilii-ello.
(c Puis, se prenant les lianes, elle me dit avec un accent égaré :
« Il est mort !...
» — Non! m'écriaije, non ! et lu épouseras son père...
« — Son pore !...
nie dit-elle avec ellVoi ; M. Welmolh, jamai-! »
« M. Welmoth! s'écria Clemenceau en interrompant madame de Cambasse, lui!... « — Oui, monsieur, lui, et jugez quelle dut êlre mon horreur à ;elle que vous venez d'épronvoz. Oui, c'était M. Welmolh qui avait éduil colle malheureuse esclave ot qui l'avait fait servira fomenter 'insubordination dans noire alolier; M. Welmoth qui avait égare la raison do cotte pauvre fille an point do lui faire croire qu'il l'épouserait le jour où elle deviendrait une femme libre.
« Jo vous épargne le récit do toutes les infunies de cet homme. (1 Mon mari était allé le ebereher à la ville; il avait quitté Sainte- Lncic le malin mémo, et j'en remerciai le ciel; car je ne puis dire qu'il fût un làeho, et certes le cnnibat qne Léopold allait lui pi'uposer eut l'Ié miuic 1 pour l'un d'eux. Je ne prévoyais pas que, moins d'im an après, jo (lerdrais mon mari, lonjours bon ot afleelueux pour moi. mais désolé de la mort d'Abigaïl; car elle mnurut, la pauvre enfant. Elle mourut dans mes bras tn me demandant pardon dem'avoir fait involontairement soullrir.
.aiiLiN,
El ma main découvrit ce qui avait échoppé à mon regard. .
0 Eh bien.nion-ii'ur, s.ivez-vous coque nous rapporlaiont les journaux anglais qniuze mois aiiros? Une discussion au parlement où M. Welmolh, le père de sir Edouard, racontait, au milieu des Iranspnrls d'indignation de rassemblée, qu'un père, amoureux de sa fille osclavi^'et sachant qu'elle s'était donnée à un antre amant, l'avait lui-même condamni'o au suppliée du Ircad mill jusqu'à ce qu'elle fût morte. M. Welmoth affirmait la véiilé de son récit; il le savait, di<ait-il d'un témoin oculaire do celte infâme baibarie, et ce témoin oculaire, c'était sit Edouard, monsieur, c'était cet homme à qui .M. Sanson est prêt à sacrifier sa fille, el qui, sans doute, poursuit ses projets ténébreux.
« — Et vous n'avez pas raconté celte atrocité à M. Sanson? dit Clemenceau,
« — Sir Edouard est — - — son neveu, monsieur;
d'ailleurs, il est des choses que l'on ne confie pas volontiers à l'homme qu'on doit épouser. Je nepuisdire la vérité sur sir Edouard sans lui révéler tout ce qu'il y eut de folie dans ma conduite. Vous savez la vérili- sur cet homme; maintenant agissez en conséquence.
« — .Mon parti est pris, madame, et ce n'est pas à .M. Sanson, mais à M. Welmolh lui-même que je ni'adre-serai.
« — Ne faites rien avant de m'avoir revue . dit madame de Cambasse; il est temps, je crois , qn,. jii repalais'-eau saldii. l'n mot oncoio. Si .M. .S.nison vous boude, laissezmoi le soin de le ramener; sculoment n'oubliez pas que vous m'avez chargée pour lui dune imporlanle mission.
« — Latpiello?
" — Je vous lo dirai demain. Adieu. »
.Madamcdo Cambasse s'éloigna , et Clénreneeau resta seul pièsdii bananici'. Comme il rêvait à tout ce qu'il veuaildonlendre, il entendit un lé,40r bruit derrière lui ; il se retourna , et vit dans l'obscurilé brilleilerefli't d'un coips d'acier; ilavaneaitlamain pour s'en assurer , lorsqu'une lueur de feu éclata; une détonation se fit entendre, et Clemenceau tomba frappé d'une balle. •
ÎII.
Madame de Cambasse mettait à peine le pied dans le salon, qu'elle entendit l'explosion du cou[) de pistolet qui avait frappé Ernesl.
Par un pressentiment terrible du iv.alheur qui venait d'arriver, madame de Cambasse poussa un cri et jota un regard rapide autour d'elle; elle y aperçut M. Welmolh, mais elle chercha vainemiiil M. Sanson.
Ce bruit éveilla aussi l'allention do quelques personnes : on se demanda vivement d'oii il pouvait provenir'. M. W<dmolli, comme les autres, sortit de la maison, ot, en traversant rainicbambre, il ordonna à John, qui s'y trouvait, d'allumer une torche et de l'ac-
LE lîANANlER.
compnsïner pour aller à la recheixlie de révénement qui venait probablement de se passer.
On avait remarqué l'absence de madame de Cambasse, celle de Clemenceau, puis l'inquiétude de M. Sanson, puis enfin sa sortie furtive de la maison, et voilà que tout à coup, au moment précis où reparaissait madame de Camliasse, lorsque Clemenceau et M. San son avaient pu se trouver seuls, on entendait un coup de feu, cU'on ne voyait revenir ni l'un ni l'autre de ces deux hommes.
Personne ne fit complètement ces remarques, et personne ne les coordonna ainsi probablement; mais chacun poussa une exclamalion ou dit un mot qui amena ce résultai d'abord confus, mais ensuite plus clair et mieux vu.
Ainsi Clara s'écria d'un ton d'alarme :
« Où est mon père?
— L'avez-vous vu, madame? dit M. Welmolb à madame de Cambasse.
— Non, reprit-elle, troublée d'une effroyable anxiété.
— Il est peut-être avec M. Clemenceau, 'dit une autre personne.
— Mais d'où vient celte panique? dit quelqu'un; c'est quelque nègre qui a volé un fusil et qui a tiré sur un...
— Si près de mon habi'ation, dit le maître de la maison, ce n'est pas probable.
— Vraiment, dit M. Welmolh, c'est le cri de madame de Cambasse qui a causé toute cotte épouvante.
— Ecoulez! s'écria madame de Cambasse d'un ton égaie; il est anivé quelque affreuse rencontre, c'est sûr; venez, venez! »
Kllc s'élança dans la direction du bananier, suivie de toutes les
Personnes présentes, qui n'avaient peut-être pas fait attention à imprudente parole qu'elle avait laissé échapper dans un moment d'égarement, mais qui devaient pliis tard se la rappeler, pour la rapproelier des circonstances de cet événement.
A mesure qu'on avançait , on entendait plus distinctement les cris d'une voix qui appelait au secours, et l'on arriva bientôt près de Clemenceau, aupiès duquel était M. Sanson, un genou à terie, et soulevant le blessé qui ne donnait plus aucun signe d'existence.
« Qu'est-il arrivé, mon Dieu ! » s'écria madame de Cambasse en se précipitant auprès de M. Sanson.
A cette voix il tressaillit, el, jetanlsurelle un regardplein de reproche et de douleur, il lui dit :
« J'étais à quelques pas de cet endroit lorsque j'ai entendu un coup de feu partir; je me suis précipité vers ce banc, et j'ai vu M. Clemenceau étenJu par terre. Lorsque je suis revenu de ma surprise, j'ai voulu découvrir l'assassin, mais il s'était enfui sans doute aussitôt après avoir commis son crime ; ce que je puis seulement affirmer, c'est que le coup de feu a été tirédu milieu de ce bananier. » Pendant que quelques personnes emportaient Clemenceau jusqu'à la maison, d'autres commencèrent des perquisitions très-aclives dans les environs de l'endroit où s'était passé l'événement, et on reconnut aisément, aux feuilles froissées et à quelques tiges rompues de l'immense plauV', que .M. Sanson avait dit la vérité, et que l'assassin avait dû se cacher dans cette espèce de bosquet.
La logique naturelle de l'homme, la logique judiciaire qu'il apprend dans les écoles, disent toutes deux qu il n'y a pas de crimes sans motifs; en vertu de cet axiome, on cherche quels sont les individus qui ont pu avoir un intérêt à commettre un crime, et une fois cet intérêt, supposé ou supposable, découvert, on se croit sur la trace du coupable, et on agit en conséquence.
Clemenceau avaitétéiapportéà la maison ; il avait bientôt repris ses sens; la balle fut extraite, et il se trouva que la blessure ne présentait pas un danger bien grave.
C'est alors qu'où l'interrogea sur ce qui s'était passé, et c'est alors qu'il réponilit qu'au moment même où madame de Cambasse venait de le quitter, il avait vu briller près de lui le bout d'une arme à feu, et qu'ayant été immédiatement fiappé, il n'avait vu d'aucune façon celui qui avait commis le crime.
On remarqua que, pendant qu'on donnait à Clemenceau les premiers soins, M. San.«on n'était pas entre dans la chambre où on l'avait déposé, et bientôt le médecin ayant ordonné à tout le monde de se retirer pour donner à Ernest le repos qui lui était nécessaire, on le retrouva seul profondément agité et pensif dans l'embrasure d'une fenêtre, et si préoccupé qu'il ne s'aperçut pas de l'enlrée de plusieurs peisonnes.
Déjà on avait réuni les unes aux autres les diverses circonstances de cet événement, et déjà l'étrange co'incidence de quelques-unes de ces circonstances avait peut-être frappé les esprits.
Chacun d'abord repoussa en soi la conséquence qu'il devait en tirer, el prubalilemeul personne n'eût osé y arrêter son esprit, s'il avait fallu cheicher la cause du eiinie dans un de ces sentiments bassement intéressés qui eussent tnq) compléteuient menti au caractère loyal et honorable de M. Sanson.
.Alais il est une passion pour liquelle les hommes du monde ont une indulgence excessive. Les crimes que cette passion inspire ne flétrissent pas à leuis youx autant nue les crimes (pii parlent d une basse avidité ou de tout autre sentiment. On attribue même en général à celle passion une sorte d'ivresse furieuse (lui, airivée à un
CCI tain det;ré, ne laisse plus à l'homme la liberté de sa pensée et de sa volonté, et cette ivresse, la loi l'a, pour ainsi due, reconnue quand elle a excusé le mari lorsqu'il lue sa femme et avec elle l'amant de sa femme, s'il les surprend en fligrant délit.
.Madame de Cambasse assurément n'était pas la femme de M. Sanson, mais leur mariage était arrêté depuis longtemps; la passion de M. Sanson était aussi avouée que pouvait l'èlrecillc d'un niari; on connaissait son caractère jaloux el irritable; il n'en fiillait pas plus pour admettre la pos-ibililé d'un de ces moments d ivresse dont nous venons de parler. Cela devait dépendre de ce qui s'était passé entre Clemenceau et madame de Cambasse, et il est juste de dire que l'effroi que celle ci avait éprouvé, le cri qu'elle avait jeté, le mot de rencontie qu'elle avait si imprudennnenl laissé échapper, pouvaient jusqu'à un certain point jusiifier la supposition qu'elle s'était assez compromise pour redouter une vengeance immédiate.
Ceiiendant, comme ces vagues rumeurs qui coulent surlesfoides assemblées sans qu'on puisse en saisir le sens, ces soupçons se passaient, pour ainsi dire, de regard en regard. On observait M Sanson; on s'étonnait de sa préo'ceupalion el de son inlifférence pour le malheur d'un jeune homme qui était son liôle, et, sans que personne se fût parié, il y avait cependant , parmi tous ceux qui se trouvaient dans le salon, une nmtuellc.intilligcnce de leurs pensées, une gêne extrême, qui leur faisaient garder un silence général.
En pareille occasion, on cause, on s'interioge, on fjil des suppositions, à moins que la présence de celui qu'on soupçonne ne glace les paroles sur les lèvres.
Dans un angle du salon, madame de Cambasse, assise à côté de Clara, el tenant dans ses mains les mains de la jeune fille, jetait un regard égaré, tantôt sur M. Sanson, que rien n'aiiacdnit à sa profonde méditation, tantôt sur les autres personnes présentes, dont elle comprenait le silence. On eût dit qu'elle sentait combien M. Sanson prêtait d'appui à cette accusation muette, el elle ne comprenait pas que l'anxiété qu'elle en éprouvait venait également en aide à cette accusation.
En efl'et, mieux qu'une autre, elle était à même de savoir jusqu'à quel point le crime était probable, puisque c'était pour elle sans doute qu'il avait é!é commis.
Cependant celle position ne pouvait durer plus longtemps, el ce fut M. Welmoth qui se chargea d"y mettre un terme.
« En vérité, messieurs , dit-il à un groupe qu'il aborda, voici une partie de plaisir qui a fini d'une manière bien fâcheuse, et voici en même temps un crime dont il serait bien difficile de trouver l'expUcalion. Depuis le peu de jours que M. Clemenceau est à la Guavieloupe, il n'a pu se l'aire des ennemis assez acharnés pour qu'ils puissent en vouloir à sa vie, el il est aflreux de penser qu'il peut exisler des honmu'S qui assassinent par le seul besoin de tuer leurs semblables. »
11 y avait parmi ceux qui écoulaient M. Welmoth un jeune Français dont nous n'avons pas encore parlé, el qui s'appelait Bourdaillon. La vie de cet homme était fort peu connue à la Guadeloupe, e* comme de sa personne il était bien tourné, vantard et beau parleur, on le recevait dans quelques maisons, grâce aux lettres de recommand.ilion dont il était amplement muni à son arrivée. Voici quel était ce M. Bonrdaillon:
M. Bourdaillon élait le fils d'un ancien colonel de l'empire, mort sous la restauration, et qui l'avait légué sans fortune à deux de ses sœurs, mariées à des hommes très-importants.
A l'époque de la révolution de juillet, on avait trouvé moyen de prouver que M. Bourdaillon s'en était mêlé activement, elen vertu de cet héroisme, qui tenait lieu de toute autre vertu, on avait nommé .M. Bourdaillon sous-préfet d'un petit arrondissement à une cinquantaine de lieues de Paris. .M. B ^irdaillon y était resté à peu près cinq ou six mois, au bout desquels il en fut chassé, non point par le gouvernement ni par une émeute politique, mais par la rébellion de ses ciéanciers.
Ou citait, entre autres facéties du jeune sous-préfet, qu'il avait emprunté au curé de sa petite ville toute son argenterie pour donner un diuer admiiiisiratif, et qu'il avait payé la carte de ce dîner en donnant pour gage à l'aubergiste l'argenterie dudit curé. Les tantes de M. Bourdaillon apaisèrent cette ulVaire à force d'argent pour les uns et de supplications pour les autres, et envoyèrent M. Bourdaillon en Algérie avec un titre et des appointements dans une administration de notre nouvelle conquête.
Là sa conduite ne fut pas meilleure, maiselle demeura plus longtemps cachée, cl ce ne fut guère que dix-huit mois après son installalion qu'on s'aperçut que M. Bourdaillon ne volait plus de l'argenterie, nuùs beaucoup de viande, beaucoup de foin et beaucoup de paille. L'enquête était commencée el le résultat pouvait en être séiienx, si un des oncles par alliance de .M. Bourdaillon n'eût occupé un poste émineut dans l'.VIgérie.
Il fit embarquer son neveu eu deux heures, elle lésultatde l'enquête disparut dans ini des nombreux changements de gouverneurs qui se sont succédé en .\frique.
.\l. Bourdaillon, revenu en France, alarma de nouveau sa famille, si bien qu'à force d'inlrianes, de prières, de supplications,
LK n\NAN!F,n.
elle obtint pour lui d'un minislre , à qui elle persuada que co p.iiivre jeune homme avait olé calimiiiiii, uni' place dans la maglsliatiire des colonies. M. BoiirdaiUori aimait bi-aiieonp les voyages et les plaisirs de toute sorte, et le cliitiat de la Guadeloupe élait'nouveau pour lui.
Aucun de ses parents ne 'se dit que si, le climat aidant les exces, M. Bourdaillon venait à mourir, ce serait im crand débarras pour une honorable tamille; mais il est probable que tout le monde le pensa.
M. Bourdaillon trompa encore cette espérance; il avait une de ces santés conmie Dieu en accorde rarement aux honnêtes gens; il se portait à ravir.
Cependant, depuis qu'il était à la Guadeloupe, il avait apporté un peu plus de modération dans le mépris qu'il avait professé jusque-la pour les lois écrites du Code pénal. M. Bourdaillon ne passait pas et ne pouvait passer pour un homme parfaitement honorable, mais enfin il n'y avait contre lui rien d'éclatant et de manifosle, et, s'il n'était pas tiès-reclierché , il était cependant admis dans la société. i^
Ce fut cet homme qui se chargea de répondre à la harangue de M. Welmolh.
« Monsieur, dit-il, en se posant dans l'attitude d'un homme qui va émettre les plus hautes vérités, les criminalistes modernes, en admettant celte monomanic de meurtre comme une cause première du crime, ont sapé dans leur base tous les fondements de la morale et de la justice. Non, monsieur, il n'y a pas de crime sans molil; je le dis, parce que l'expérience me l'a appris. Les motifs sont SI variables et quelquefois si secrets, qu'il est bien difficile de les découvrir; mais ils existent toujours.
(. Certes, je ne prétends pas qu'ils aient ce que j'appellerai le même degré de culpabilité, et qu'il n'y ait quelquefois ce que j'appellerai aussi provocation morale; que ces motifs enfin ne deviennent déterminants que par des circonstances indépendantes de la volonté du coupable; mais je dis que ces motifs existent. »
On avait écouté avec attention M. Bourdaillon, pour avoir l'air de faire quelque chose; alors, sûr de son succès, il continua en disant :
«Ainsi, je suppose un homme jaloux qui part pour aller retrouver la femme qu'il aime et dont la léyèrelé l'alarme : ccrles,il ne part pas avec le dessein préméJilé de la punir si elle le trompe; bien loin de là, il s'enfermerait chez lui s'il avait une telle prévision ; mais voilà qu'au moment oii il arrive, il voit qu'il est trompé ■ il veut douter, il regarde, il écoule; et peut-être alors surpienrl-il son nom prononcé d'un ton de raillerie et de dédain. Alors sa léle s'égare, et il frappe en aveugle... »
A peine M. Bourdaillon avait-il abordé cet exemple, que l'at- Icnlion avec laquelle on l'avait écouté s'était changée eu une espèce d'elTroi; on avait baissé les yeux, comme pour ne pas se mettre de moitié dans celte supposition, précisément parce qu'elle pénétrait irop vivement dans la pensée de chacun.
M. Welmolh seul ne paraissait pas comprendre, et il répliqua comme si cet exemple ne pouvait recevoir aucune sorte d'application immédiate :
« On a toujours raison, monsieur, quand on arrange les circonstances d'un événement à sa guise. Mais lorsqu'on a sur soi des aimes, c'est qu'on part avec un dessein prémédité de faire le crime; par conséquent, il est tout à fait indépendant de ce qu'on a pu Voir ou de ce qu'on a pu entendre. »
On voit que l'accusation se bâtissait avec une sollise cruelle d'une part, et une perfidie infâme de l'autre. .Madame de Cambassc se leva, et s'approchant du groupe d'hommes où ce dialogue avait lieu, pendant que Al. Sanson , arraché à sa rêverie, la suivait des yeux : ^ I
« Monsieur vient de faire une remarque qui peut nous conduire sur les traces du coupable, et à laquelle je n'avais pas songé dans I mon Irouble. L'homme qui a tiré sur .M. Clemenceau dev'ldt èlre ' caché depuis quelque temps dans le bananier; par conséquent il a dû entendre une partie de la conversation que j'ai eue avec M. Cléceau, par conséquent, il a appris un secret d'une extrême importance, et en même temps il doit connaître la mission dont M. Clemenceau m'avait chargée.
— Quelle mission? dit M. Sanson en s'approchant vivement de madame de Cambasse.
— Je suis lâchée, dit madame de Cambasse, d'être obligée de révéler tout haut et devant tant de inonde une chose qui d'ordinaire se passe dans le secret des familles; mais cet événement est si extraordinaire qu'il faut tout dire pour y jeter quelque lumière; et puisque M. Bourdaillon dit qu'il n'y a pas de crime sans motif, quel motif a pu pousser un assassin à tirer sur M. Clemenceau, lorsque celui-ci me chargeait de demander à M. Sanson la main de mademoiselle Clara?
— C'était là le motif de votre entretien ?s'écriaaussitôt M. Sanson.
— Sans doute, fit madame de Cambasse en regardant finement M. Welmolh; mais comme personne ne pouvait prévoir que ce serait là le sujet de noire entrelien, il faut encore chercher un autre
"lolif à en crime .inèlé d'avance, eniiinie le faisait très. bien ob^-erver M. Welmolh, puisque l'homme inii l'a commis élait arrivé lont arme. »
Celle expliralion de madame de Cambasse avait démoli, comme par enchantement, Ions les soupçons qui avaient plané sur M. Sanson sans qu'il s'en donlùl. Lui-même perdit la pensée qui le do • minait; car, témoin des sentiments que Clemenceau avait rendus a madame de Cambasse d'une manièi-e si aU'ectée, durant les premiers jours de son arrivée, il en avait d'abord conçu un vif senr ment de déplaisir.
Cela arrive surtout quand un homme reconnaît que celui qu'il croit son rival est plus jeune, plus élégant que lui, et mieux l'ai' enhn pour inspirer cet amour qui tient souvent plus de compte de quelques avantages extérieurs que des qualités les plus réelles; et il avait cède à un sentiment de jalousie lorsqu'il avait quitté le salon pour al er a la recherche de madame de Cambasse et de Clemenceau; il avait reconnu de loin le murmure de leurs voix; mais trop honnête homme pour écouter, il s'était tenu à l'écart pour attendre qu'ils fussent séparés, et lorsqu'il avait vu madame d.> Cambasse s'éloigner, il avait marché du cûté de Clemenceau pour lui demander une explication.
C'était à ce moment que le coup de feu élait parti, et cet incident, tout on affligeant M. Sanson, n'avait pu le détourner enlicrement de la préoccupation que lui donnait sa jalousie.
Mais cette parole de madame de Cambasse venait de tout dé- Iruire, et M. Sanson se ressouvint qu'il n'avait pas montré vis-àvis d'Ernest l'empressement qu'il devait à son hôle. Cliacun paraissait déchargé d'un poids énorme, à l'exceplion de M. Welmotli qui, malgré l'empire qu'il avait sur lui-même, ne pouvait cacher son mécontentement, et à l'exceplion de Clara, qui s'était laissé persuader qu'elle aimait sir Edward, et qui voulait paraître fàeliéi' de la rivalité qui allai', se melfre à rencontre des espérances de son cousin, quoique, tout au fond de son cœur, ily eut une sorte de joie vaniteuse de se voir recherchée par un homme qui n'était pas du tout à dédaigner.
^'. Bourdaillon fronçait les sourcils et semblait méditer sur ce qui venait d être dit. Sans parler, il secoua la tète, et puis il dii : « Voila de précieux renseignements, et il serait peut-être bon de les faire confirmer par M. Clemenceau .-voulez-vous, messieurs que nous entrions un moment chez lui? Quelques questions ne ij fatigueront pas... »
M. Sanson fut le premier à accepter, et l'on entra chez Clemenceau auprès duquclJean était assis, jurant entre ses dents qu'il découvrirait bien le coupable.
«Pardon, lui dil .M. Bourdaillon, si nous venons vous fatiguer de quelques questions; mais elles sont utiles à la découverte de l'assassin, et nous désirons qu'il n'échappe pas à la justice. »
Clemenceau aussi avait des soupçons, mais il ne les portait point du tout du côlé de .M. Sanson.
« Parlez, monsieur, je suis prêt à vous répondre.
— Pens.2z-vous certainement que l'assassin fût caché dans le bananier?
— J'en suis cei tain ; j'ai vu briller l'arme à travers les feuifies
— Avez-vous quelque raison de croire que l'assassin fût cacir'' la depuis longtemps?
— Je le crois d'autant plus que j'ai fait observer à madame de Cambasse que j'entendais un hiiiU qui me paraissait étraii;'e à quoi elle m'a lépondu que c'était le bruissement des feuilles di: bananier.
— Par conséqiienl, vous êtes convaincu que l'assassin a dû entendre votre eonveisalion?
-J'en suis iiaifaiteinent convaincu, dit Clemenceau , el je doi3 ajouter qu'elle était de nature à alarmer certaines personne'-.
— Ceci est grave ; et vous êtes siiu que l'assassin a dû vous entendre prier madame de Cambasse do demander à M. Sau'^on la main de sa fille?
— Je n'ai point donné cette mission à madame de Cambasse » dit naturellement Clém nceau.
Si nos lecteurs veulent bien se rappeler la fin de noire dernier chapitre, ils reconnaîtront que Clemenceau avait raison
« En toul cas, avait dil madame de Cambasse, dites à M. Santon que vous m avez chargée d'une mi.ssion importante pour lui — Laquelle? avait dit Clemenceau. — Je vous le dirai demain »
Ils s'etaienl sans doute compris, et madame de Cambassc, toute préoccupée de sa pensée et de son projet, avait parlé comme si les mots eussent ete véritablement prononcés.
On doit juger de l'effet que produisit cette déclaration : tout le monde se regarda d'un air stupéfait, el M. Sanson lui-même ne sut plus que penser de ce que madame de Cambasse venait de dire.
Un silence glacial s'établit dans la chambre, et Ernest s'aperçut que sa déclaration produisait un efl'el qu'il ne comprenait pas ; mais il était décidé à dire la vérité, et, dans la droiture de son cœur, la vérité lui semblait la meilleure manière d'arriver h la découverte du crime.
LE BANANIRR.
«El, lui ail M. Butinlaillon, tous n'aviT, aucun soupçon sur l'autcuV probable de cet attentai?
— Ceux (luc ie puis avoir, dit Cléincuceau . ne reposent sur aucune base certaine, et je ne suis pas homme à accuser qui que ce soit sans preuves positives. . i • i „
— Mais ces preuves, on ne peut y parvenu' que par des uidicis nue vous pourriez nous fournir mieux que personne.
' Ces preuves, dit Clemenceau, peuvent nailre de circonstances accessoires qui se feront connaîlre d'elles-mêmes. »
(lémenceau, poussé par ndée qu'il avait et que nos lecteurs ont dé i^ans doute devinée, que M. Welmolli n'élail pas étranger a lallenlat dont il élail victime, repi il presque aussilot : .
« Il Y a aussi une manière de procéder qui peut amener les indices que vous demandez à mes soupçons. Peut-cire qu en consla tant quelles sont les personnes qui nont pu y participer, on airiverait à trouver celles à qui on peut demander, par exemple, compte de leur absence au moment du crime. »
Celte nouvelle phrase semblait une accusation directe conlie une des personnes de la maison, et lous les yeux se porlerent a ors vers m Sans(m, qui enfin eut lidée que sa prc?cnce sur le leu du crime pouvait êlre mal interprétée. Il partit d'une indignation soulamc
^ «rétais, moi , à quelques pas de l'assassin; n'y a-l-il personne
que moi (iui fut à ce moment hors de la maison? PeiKoiine, «repartit sèchement M. Buurdaillon. ^ , ^, -
Le silence général confirma la réponse de ce monsieur, et tle-
"^«"ce n'est peul-êlrc pas si liaiil qu'il faut chercher, et parmi les domestiques, il y en a d'assez dévoués... »
,lean répondit sans doute à la pensé de son maître, car il dit avec un profond soupir : .,„,•, i
« Ce bœuf de John élnit avec moi dans 1 antichambre.
— Ou'oses-tu dire,drolc!s'éciia M. \Yelinoth.
— Je dis la vérité, dit Jean, voilà tout ; mais je découvrirai 1 as- «as-in moi... je vous le promets. »
Cb monceau, à son tour, fut abasourdi de ce qu il venait d entendre La présence de M. ^Vellnolh au salon, celle de Jobn a I anlichamhre détruisaient lous ses soupçons. Un moment il lui ymt dans la pensée que la jalousie de M. Sanson avait pu 1 égarer jusqu'à un ceilain point, mais aussilôt il réfléchit que M. Sanson, caché dans le bananier, avait dû entendre ce qui se disait, et que des lois il n'avait pu en prendre aucun ombrage.
« Eh bien! messieurs, dit M. Sanson, comme pour appeler l'accusation qu'on n'osait formuler, que pensez-vous de Imit ceci . » Personne encore n'osa répondre, et Clemenceau repril: « Je pense , moi , que ce crime a été préparé par une mam habituée aux complots les plus ténébreux. .le désire que Ion me permette de prendre persounellemeut quebines renseignemeiils , et pour cela ie ne demande que quelques jours. »
m moment après, M. Sanson se relira en emmenant Clara et M Wclm.iih , sans adresser un mot à madame île Cambasse.
Madame de Cambasse retourna chez elle , et Clemencau se lit porter le lendemain à la Bissc-Tcrie, oii il trouva ses mal.es que M. Sanson lui avait renvoyées. . , . ..
Nous verrons dans un autre ehapiire comment la |ustice comprit cette affaire.
La lustice.
Ce fut un grand trouble dans tout le pays, dès qu'on apprit cet étrange événement, avec toutes les circonstances obscures qui l'entouraient et les soupçons exlraordinaiies qu'il avait lait naître.
Ces soupçons avaient clé , jusqu'à un certain point , justihes par Clemenceau, qui s'était rendu, comme nous l'avons dil , a la lîasse-Terre Cependant le dépari précipité de .M. Sanson , emmenant avec lui Clara et M. Wilmoth, ne lui avait pas permis d'agir auliTmini,et, lorsqu'il trôuva''ses malles à l'hôiel où il était des- Cfiidu en ariivant à la Guadeloupe, cl oii il était prubable qu'il leldurnerait, Erne.sl ne put pas douter qu'il avait fail ce qu'il devait.
QnanI au ^enlilnenl qui avait guidé .M. Sanson , il élail facile de le comiirenilie.
Accusé , nu pliiliM \aguemenl soupçonné de ne pas élre étranger à l'assassinat de CléineiÉceau, il avait vmilu , pour ainsi dire , laisser toute libellé à l'accnsalion, en se séparant de celui qu'on supposait èlie sa vicUme. En même bnips, son silence vis-à-vis de madame de Cambasse, el le retour soudain de c^'lle dame dans sa pidine niai-on , lor-ciu'ello élail allée s'établir pour quelques semaines dansThabilalioii de M. Sanson, celle relraile , dis-je, dénonçait une rupture, cl celle rupture ne [louvait venir que des fcnliments jaloux de .M. Sanson.
Celait par conséquent les avouer publiquement; par conséquent aussi c'était doimer une espèce de juslilication a ceux qui, cherchant le molif d'un pareil crime, avaient cru le trouver dans un sentimenl deiivalilé. ,,.,,., .
Que M. Sanson eût garde ses défiances , cela n a rien d étonnant, si l'on veut bien se rappeler que madame de Cambasse , ayant dit devant tout le monde qu'. Ile avait été chargée par .M. Clemenceau de demander à son père la main de Clara , Ernest avait donne le plus formel démenti à celle assertion, démenti d'autant plus grave qu'il avait échappé à Clemenceau comme l'expression d une vérité toute simple et pour ainsi dire sans importance.
Deux seules personnes au mondi' ne pouvaient et ne devaient avoir aucun doute sur M. Sanson. C'étaient madame de Cambasse et Clemenceau lui-même.
L'enlietien qii ils avaient pu, et qui avait du nécessairement être entendu par l'assassin, devait aussi nécessairement avoir désarme M Sanson, alors même qu'il sérail venu avec des intentions coupables. Mais, en même temps, le cri de madame de Cambasse , cet effroi qu'elle avait eu de prime abord d'une rencontre possible, avant qu'elle connût les circonslances matérielles de l'assassinat, pouvaieni donner lieu de supposer que cet entretien, au contraire, avait pu êlre le véritable molif du crime de l'accusé.
Madame de Cambasse, donc, avail pour ainsi dire tué d'avance la confiance qu'on pouvait avoir en son témoignage et en celui d'Er nest- et si, plus tard, ils eussent voulu dire le sujet de leur enire- ' tien ' il est proballe qu'on v eût trouvé une excuse pour eux-mêmes' excuse qui eût pu profiter à M. Sanson, en demonlranl l'invraisemblance de son crime, mais qui n'eut été inventée que pour se justifier vis-à-vis de lui d'une conduite qui pouvait être considérée comme fort éiiuivoqiie.
C'est à dessein que nous insisions avec détail sur toutes les inductions morales qu'on pouvait lirer de cet événement cl de ses circonslances. Cela ser\ira à expliquer jusqu'à un certain joint la tournure que prit celle affaire et la manière dont elle fut diversement envisagée. , , .. , • ■ i i
Aucun des compatriotes de M. Sanson n admit de prime abor.l la siipposiiion de sa colpaliilité, el tout le monde la repoussa au premier mol avec l'indignalion qu'iujpirait l'estim-' universelle qu'on avait pour le père de Clara.
.Mais, à mesure qu'on cherchait une exphcation et un molil a ce crime, à mesu'c qu'on pénétrait dans les circon>tances qui l'avaient préeédé cl suivi, à me.sure qu'on discutait lessenliineiits(|ui avaient pu le dicter, la pensée que M. Sanson pouvait être le coupable se "lissait vaguement dans les esprits comme une ombre à bi léalitc de laquelle on ne veut pas croire, mais qui cependant passe sans cesse levant les yeux et importune le regard.
S'il en élail ainsi pour ceux qui avaient un sentiment de bienveillance pivventive pour M. Sanson, on doit penser que l'acciisalion devait être facilement accueillie par ceux qui, sans le connaître personnellement, avaient un parli pris de mauvaise opinion contre tous les colons en général. ,...,,.,,. .
De même que M. Dourdaiilon, il s est glisse, il faut le dire, dans raitminislralion de nos colonies, des hommes qui y sont arrivés comme les ennemis du pays dont ils doivent protéger la propriété. Ce n'est pas que ces hommes niontrent o.-ten?ibleinenl leur hostilité, on pourrait même dire (lue tons n'en ont pas l'exacte conscience, qu'ils obéissent à leur insu à des idées arrêlées d'avance, proilamées d'avance, et que la vérité les empêche de rétracter en présence même des faits qui en dénioulrent l'absiiidile; ils se sont haldlués à considérer les colons comme une es|ièce d'hommes vivant de sentiuK nls particuliers, et conscieneieiisemeiit égares par des habitudes qui les laissent jusqu'à un certain point au-dessous de la civilisalion pliilanthropique et philosophiiine de l'Europe.
Quoique les colons saclieut tout ce que les Européens savent, connaissent tout ce qu'ils connaissent, soient à la hauteur de lous les sentiments et de toutes les sciences pratiques de la métropole, quoi(ni'ils aient un savoir-vivre, une élégance de mœurs, un joùt (les arts aussi élevé qu'on peut l'avoir en France, ces messieurs dont je parle ne s'imaginent pas moins qu'il y a encore dans le colon un pelit coin barbare et sauvage qui résiste à la lime de la civilisalion et de riuslruclion.
Pour ces honmies, tout ce qui est violence , accomplissement absolu des désirs les plus bizarres, tout ce qui estcoleie, iriéllexi<in, vengeance, leur parait aller aux colons comme le sl.v lel aux handils italiens cl le fusil aux brigands de la Corse. Ils ontpour exi-liquer cela des phrases toutes faites sur l'incandescence d'un sang excité par le soleil des tropiques, sur les habitudes d'une vie qui, commandant iucessaumient à des esclaves, n'est accoutumée à aucun frein et veut tout taire obéir à sa volonté.
Les laçons de voir et d'explicpier certains faits par des excuses accusatrices corr(d)orent le plus souvent les rapports élo(iueiils faits à certaines ?otiélés méiropolilaiiies, et raïqiorlent tant bien que mal au centre oii toutes les grâces se dislril)ueut une réputation d'hommes de progrès et (riiommes justes, qui se traduit en places plus ou moins bien rétribuées.
LE BANANIER
Ces lionimps-là , on doit lo comprendre, n'hcsilèrent pas un moiiicnt à adiiiollro 1 iciilpabililé do M. Sanson; ol unu chconslanco i]iiL' iiiius allons rapporler donna à leur prévention une raison de plus, folon leur façon de voir.
Qiioi.|u>' la blessure de Clemenceau n'eût pas de danger réel, cependant U fatigue de son liansport à la Basse-Terre, l'agitalion murale qn'il éprouvait en pendant de quel côlé l'accusalion pouvait se iliriijer, et en pensant contre qui lui même il la portail, lui av^iient donné une lièvre asssez intense pour qu'on lui eût ordonné le plus absolu repos, et surtout la plus complète inoccupation sur son aeeiilcnl.
11 arriva donc que, lorsque le magistrat se présenla chez lui pour procéder à un inlerroealoire en lègle, le médecin insista pour que cet inleiTOgaloire n'eùl pas lieu, el soutint par des raisons d'bunianité les pioleslalions énergiiiues de Jean qui jurail qu'on n'appiorherait point de son maîlre et (|ui nien. irait de résister à i'orce ouverte, malgré le profond respect que loutiNormanda d'ordinaire poiM' M. le pro'ureur ilii roi
<( Puisqu'il nous est impossible, dit le magistral, d'interroger aujouiil'hui M. Clemenceau, peut-être trouverons-nous quelques renseignements en questionnant son domestique.
« J'espère, ajoula-t-il en se tournant vers Jean, que tu no joueras pas plus longtemps cette couiédie de rébellion, et que lu répondras à nos inlerrogalions.
— Moi, dit Jean, refuser de répondre à la juslice?non vraiment, monsieur ; depuis deux cents ans, nous sommes habitués à répondre de père en lils à la Justine quand elle nous interroge.
— Réponds moi donc. Où étais-tu au moment où le crime a élé coninu's?
— J'étais, dit Jean, dans ce que nous autres, en Emope, nous appelims le salon des domestiques, et les maîtres l'anliehanibre, et ce que, dans ce pays de sauvHges, on appelle iinegalerie,
— Quelles étaient les personnes qui étaient aupiès de toi ?
— Il n'y avait pas mal do moricands de lamaisoÊi où nous étions, et quelques-uns de la maison de .M. Sanson qui nous avaient servi de guides,
— Pourrais-tu lesreconnailre? »
Ji'.in se mit à ricaner d'un air bêle, et repartit :
« Ueconn.iitre un moiicaud d'un autre, c'est comme si vous demandiez si on peut reconnaître une goutte d'encre d'ime goutte d'encre. Pour reconnaître un homme d'un autre, il tant qu'il y ait une difféience dans leur visage; or, il est coiuni du monde entier, depuis que le m^mde est monde, que les moiicauds ont tous la M ème Qgure, le même nez aplati comme une paire de castagnettes otiveites, les lèvres en bomrelet, pour lesempêclier de se faire mal qnand ils tombent, les mêmes yeus et les mêmes cheveux : qui a vu un nègre les a vus tmis.
(I Ah! par exemple, je ne dis pas si c'étaient des négresses il y en a qui sont reconnaissables, » (it Jean avec une grimace amoureuse, adressée sans doute au souvenir qu'il avait conservé de la belle Sabine.
«—Cependant il e.st impossible que, dans le peu de jours que vous avez passés chez .M. Sanson vous n'ayez pas remarqué quelquesuns des nègres qui sont le plus particulièrement attachés à sa personne : et il serait utile de savoir si tous ceux-là étaient dans l'antichambre au moment où le meui'trea é écommis. »
F.,a pensée de Sabine avait dû nécess;ii?ement rappeler à Jean celle de Crésus qui avait, grace à lui, échapiié à la lenlalive deinpoisoimement deThéodoie; il crut se rappeler en ce moment qu'il ne l'avait point aperçu à côté de lui.
Cependant, comme il avait hérité, avec son sang normand, du grand art île ne dire à la justice que ce qu'il voulait bien qu'elle appiît, sans cependant se comprometlie, il lepartit :
« Je ne puis affirmer qu'ils y fussent tous ou qu'il en manquât, mais je puis être assuré que, si on me montiait à la fuis tous ceux qui devaient y èlre , je reconnaîtrais aisément celui qui n'y était pas, si cependant il y en avait qui n'y étaient pas, » • Cette façon de répondre laissait à Jean la faculté de reconnaître à son gré le nègre absent, s'il jugeait plus tard que les soupçons dussent être tournés du côté de M. Sanson; mais comme sa haine poiu' les Anglais et sa pi'évention personnelle accusaient intérieurement M. A\'elmolh du crime, il ne voulait aider en aucune façon une accusation qui écaiteiait les soupçons de lui.
Il ya bien peu de magistrats capables de lutter de ruse et de préraulinns contre un Normand un peu madié, et celui qui interrogeait leanPliinget accepta sa réponse comme faite de bonne foi, et lui dit:
« C'est une épreuve que nous ferons plus tard si elle est jugée K'cessaiie.
— C'est une épreuve qu'il faudrait faire le plus tôt possible, dit M, Bourdaillon; car il me semble que cela expliqueiait complétei]ienl toutes les contradictions appaientes de cette affaire.
« En effi'l, supposez un esclave aposté dans le baninier par ordre de son maître, et exécutant cet ordif, malgré ce qu'il a pu entendre et ce qu'il n'a pas compris : il en l'ésulte certainement ([ue M, Sanson n'était là que pour surveiller l'exécution de l'attentai qu'il avait
ordonné; il en résulte même qu'à supposer que ce que madame de Camhasse a dit soit vrai, que cet entretien eût pour sujet un projet de mariage entre M. Clemenceau et la tille de M. Sanson, celui-ci n'a pu l'entendre, et qu'il n'a pu retenir la main qu'il avait apostéo en cet endioit.
— Cela me semblerait une explication probable, dit le magislraf, si M, Clemenceau n'avait instantanément et formellement nié avoir donné à madame de Camhasse la mission par laquelle elle a prétendu expliquer cet entretien secret.
— Cependant, dit M, Bourdaillon, l'émolion très-vive que M. Sanson a éprouvée lorsqu'il a entendu madame de Camhasse faire celle déclaralion, la croyance qu'il a paru prêter à celle assertion, la joie qu'il en a ressentie, étaient trop naturelles pour qu'il sût ce qui s'était dit, soit que la déclaralion de madame de Camhasse fût vraie, soit qu'(dlefûl mensongère.
— En admet anl la suppusilion que le crime ait été accompli par la main d'un nègre, il importe peu, comme vous le disiez tout à l'heure, de savoir quel était le sujet de l'entretien ; et comme M. Clemenceau a nié l'assertion de madame de t'ambasse, il me paraît à peu près certain que M. Sanson n'eût pas eu le désir de revenir sur sa coupable intention, s'il avait entendu ce qui s'était dit. Mais les iulrigues de madame de Camhasse ne sont pas ce qui nous occupe.
— Pardon, fit M. Bourdaillon, on n'arrive pas à donner des rendez-vous à de pareilles heures sans des antécédents entre les acteurs de ces rendez-vous, antécédents sur lesquels ce garçon peut nous donner quelques renseignements.»
Le magistrat fit un signe de tête affirmatif et dit à Jean : a Pendant le séjour que Ion maîlre a fait chez M. Sanson, as-tu remarqué qu'il recherchât plus particulièrement la société de madame de Camhasse?
— Je n'ai pas l'habitude d'éco>iler aux portes, monsieur, et je ne voyais guère mon maître et madam.ede Camhasse en présence qu'à l'heuie des repas; c'est-à-dire que ça élé peu souvent, puisque nous sommes arrivés depuis trois jours, que ce n'est pas la peine d'en pailer.
— Tu es au service de SI. Clemenceau depuis longtemps?
— liepuis que je le connais, dit Jean.
— C'est-à-dire?...
— Depuis assez longtemps pour savoir qu'il n'est pas homme à courir après la promise de celui qui doit êlre son beau père, fùtelle veuve el inflammable comme une allumette chimique allemande.
— Donc, lu nies que M. Clemenceau ail ou des allenlions pour madame de Camhasse ?
— Je le nie.
— Ceci est en conlradiclion manifeslo avec les ohseï valions des personnes qui ont remarqué ces soins. Prends donc garde de ne pas mentii'.
— Si CCS personnes ont vu ça, elles ont pu le dire ; moi qui ne l'ai pas vu, je dis te que je dois.
— Mais pour un garçon si ignorant des sentiments de son maître, comment se fait-il que lu saches que M. Clemenceau voulait épouser mademoiselle Clara Sanson ?
— Je le sais d'Europe, dit Jean, où M. Clemenceau le père me l'a dit en confidence.
— A toi ?
— A moi! fil Jean en prenant un ton solennel.
— C'était donc un projet de famille, dit M. Bourdaillon en se retournant vers le magistrat ; M, Clemenceau n'avait donc pas à charger madame de Camhasse d'une mission qui n'avait pas de bol, puisque cola était airangé d'avance ; cet entretien avait donc des motifs bien différenls; ces motifs ne sont plus douteux, el peut-être M. Sanson a-l-il vengé à la lois l'injure faite au père dont on abandonnait la fille, et au futur mari dont on cherchait à séduire la promise, selon l'expression de ce garçon.
— D'un autre côlé, ajouta le magistiat, cette joie de M. Sanson, quand madame de Camhasse a inventé cette prétendue mi-sion, prouvait suffisamment que M. Clemenceau avait gardé le silence sur ses projets, probablement parce qu'il avait cédé à un autre entraînement.
— Oui, monsieur, s écria Jean indigné de celte façon de traduire les choses; il a cédé à l'entraînement de l'embèlement que lui causait près de mademoiselle Clara ce grand dandin (il voulait dire dandy) d'Anglais qui lui faisait des yeux perpétuels.
— 'il serait alors assez convenable, fit M. Bourdaillon en se dandinant dans sa sottise, que, par dépit, M. Clemenceau eût tourné ses vues sur madame de Camhasse; on conçoit qu'il est peu obligeant de faire un voyage de quinze cents lieues pour trouver, près de la femme qu on vient chercher, un homme agréé poui- ainsi diie d'avance, et qu'on veuille punir celui qui nous a valu celte mystification, en s'en prenant à ses possessions. Tout cela confirme nos soupçons.
— Ils sont jolis, vos soupçons! dit Jean, en haussant les épaules avec un air d'humeur.
lis
lAi. 11Al>Al>llin.
— Qu'csl-cc qiio c't•^l? fil M. lî iiirJaillon d'im aii- rie (Irrliin.
— Ce que cebl? dit Jean; c'esl que vous accusez un brave lioinrae d'une lâcheté, quand vous avez sous votre main un coquin
Jean s'arrêta, en s'apercevant, à la manière dont on l'écoutait, ijii'il allait lro[i vite et trop loin.
« De quel c(jquin voulen-vous parler?
— De celui qui a fait le coup, dil Jean.
— Donc, reprit .M. Bourdaillon, en se tournant vers son supérieur, il vous parait probable que le meurtre aurait été commis par un esclave, sur l'oiilre de M. Sauson.
— Ah bien ! fit Jean en ricanant, si c'esl comme ça, mon maître est bien loti avec son amour philancropiqur pour les esclaves, lui qui ne rêvait rien moins que de leur rendre la liberté.
— Que dites-vous là? s'écria Al. Bourdaillon stupéfait. .M. Clemenceau élait-il abolilionniste?
— M. Clemenceau est Normand comme moi, monsieur, fit Jean.
— Mais enfin il avait à cœur la destruction de l'esclavage?
— C'est une idée comme une autre.
— Et a-l-il fait part de ses idées à .M. Sanson ou à loule autre l'i'isoinie?
— Ah çà ! monsieur, dit Jean impalienlé, vous iuiaginez- vous que mon maiire m'appelle pour me demander la permission de dire ce qu'il a envie de dire?
— Monsieur, lit M. Bourdaillon au magistrat, en donnant à son rigard une profondeur de pensée immense; monsieur, prenons garde ; ceci devient grave, ceci n'est peut-être pas ce que nous avons pensé.
" S'il était vrai que telles fussent les opinions de M. Clemenceau, s'il était vrai qu'il.les eût manifestées hautement, le caractère de cet attentat prendrait une extension effroyable...
« .Monsieur, répéla-t-ii en élevant la voix, comme si chaque moment lui découvrait de nouveaux mystères d'iniquité; monsieur, cstle seulement une vengeance parl'iculière qui a dirigé l'assassin ? n'est ce pas un principe qu'on a voulu tuer dans un homme? et celte l'rétendue partie de plaisir, ce rendez-vous lui-même... .Monsieur, j'apciçois une trame horrible, une conspiration furieuse d'intérêts '|Mi, se croyant menacés, se sont associés pour prévenir les nobles 1 IVorIs d'un homme! »
Le procureur du roi écoulait M. Bourdaillon d'un air embarrassé, n'osant p;is croire à la conibinnison inventée si soudainement par l'admirable perspicacilé du magi^lial qui l'assistait tt n'osant la dénienlir, de peur de paraître tiède contre les habitants de la colonie, dont il se croyait appelé à réprimerles turbulentes passions, craignant M.i lout d'êlre dénoncé aux journaux de Paris comme manquant à ses devoirs, ce qui n'eût eu rien de surprenant de la part de M. Bourdaillon.
Quant à Jean, il écoutait d'un air efTaré, regardant M. Bourd II lion pour le comprendie, et le procureur du roi comuie pourdeiiKinder à son \isage l'explication de ce qu'il ne comprenait pas.
(;ehii-ci se contenta de lever les yeux au ciel et de pousser un sou- I ir, ce qui voulait dire :
■< C'est possible ! qui sait? c'est une idée ! Il faut voir. »
« .Monsieur, reprit Bourdaillon, cette affaire prend une tournure telle, qu'il est peut-être bon de prendre des mesures de sùrcdé générale pour que la justice ait son libre cours... »
Le magistrat leva la séance en disant d'un air solennel :
« Il y a matière à consuller... »
Sui- cette éloquente parole, les deux iulerrogaleurs se rclirèrent-
les
Comme nous l'avons dit, les magistrats étaient sortis do chez Clé :onceau avec une conviction à peu près formée sur la culpabilité ". M. Sanson ; mais, avant d'en venu- à des mesures plus gra\es, I était nécessaire d'avoir des renseignements positifs, et ces reneignemcnts, on espérait les trouver auprès de la victime.
Toutefois on organisa aulour de rbabilalion de M. Sanson une spèce de surveillance occulte, afin de saisir qucbiue circonstance ■pable de corroborer l'accusation, ou de jeter quelque lumière dans tenebies de cette aflaire. Celte espèce d'atermoiement tacite a a peu près huit jours, pendant lesquels Clemenceau se guérit 'impletenienl de sa blessure cl put supporter la fatigue de plusieurs iiterrogaloires.
Pendant lout ce temps, madame de Cambasse avait envoyé savoir rgiilierement des nouvelles du blessé, el, selon la manière dont :i envisageait sa position, les uns disaient qu'elle s'alïicbail avec ne imprudence sans exemiile, el les autres la louaient de ne pas 'arrêter devant d'ignobles calomnies.
Cette aflaire enfin, par son obscurité même, était arrivée à divi- •jr tous les esiirits, comme toutes les choses qui laissent aux esprits
oisifs un champ libre pour des conjectures et des combinaisons plus ou moins inu'éuieuses.
Quant à la manière dont Clemenceau avait répondu dans ses divers inlen oratoires, elle excitait également les coramenlaiies. Il avait complélemenl refusé de dire quel était le sujet de son entreliim avec madame de Cambasse, et avait seulement protesté conlre l'aecusalion dont on menaçail M. Sanson.
Il est possible (jne cette ali'ure n'. ùl pasélé plus loin, qu'ainsi que beaucoup d'aulres elle se lût éleinle en laissant à charnu de ceux qui y avaient été compromis celle vague déconsi léraliun qui poursuit toute la vie un homme lorsque le soupçon du ci Ime l'a frappé, et qui l'exile pour ainsi dire du m >iide, sans que persuune ail le droit de lui dire en face pourquoi ou déluurne la léte à son aspecl el pourquoi on s'écarte de lui quand il vous aborde.
Durant ces huit jours, Jean naviit pas quille son mailie, et le dévouement qu'il avait montré à Krnesl n'axait pas peu ronliibué à donner à ses conseils une autoiilé à laquelle, sans cela, l'impétuosilé naliirelle d'iîrnest eût dé 'aigné de se soumettre.
Kn eircl, le; conseils de Jean PlouL'et pourraienl se résumer ainsi :
« Attendez, monsieur, atlendez ; tous les criminels sont de la même pâte; quand on montre qu'on les soupçonne, ils se tiennent sur leurs gardes et ils ont une parade prête pour chaque coup qu'on veut leur porter. Selon moi, pour les découvrir, il faut les laisser f.iire et les laisser dire.
« Je suis toujours dans l'élonnement de la bêtise des présidents criminels qui se croient biens fins i|uand ils enlorlillent un accusé de toutes sortes de questions. Le coupable n'a pas plutôt dit «juelque chose qui est en contradiclion avec ce que disent les témoins, que le président se récrie, lui dit qu'il menl, et ne fait autre chose, selon moi, que de l'avertii- de la bêtise qu'il est prêt à faire.
« Il y avait, il y a quelques aimées, dans notre conunune, un juge de paix qui en aurait remontré au plus fin; il est vrai que c'était un pur Normand de Domfroul, sans mélange; quand il lui tombait une afi'aire de vol ou d'assassinat dans les mains, c'est un gaillard qui ne s'amusait pas à trouver tout le monde coupable; bien au cuiitraire, il prenait les gens d'un air patelin el doucereux et il leur disait :
« Voyons, mon gas; il y a une méchante langue dans le pays qui t'accuse d'avoir fait la chose; tu es un brave garçon, cl il n'est pas possible que ce soit toi : mais comme je suis magistrat, il faut que je prouve aux autres comme quoi lu es innocent; raconte-moi un peu ce que lu as fait ce joiir-'à. «
« Là-dessus, 1 autre commençait son récit, et ne croyez pas que notre juge s'amusât à le conlre-carer à lout propos; aucontiaire, il faisait à tout moment de petits signes de tête, en disant :
« C'est très juste, ça ; c'esl trèsH;lair ; ça ne laisse .pas le moindre doute. »
« L'autre, qui avait commencé en se tenant sur ses gardes, se laissait aller tout doucettement à en dire plus qu'il iiauruit voulu. Il arail de l'avant si bien et si longtemps, il voulait si bien prouver qu'il était innocent à ce bon juge qui se laissait si bêlement einberlilicoler que, la séance finie, le crime était prouvé clair comme le jour. *
« Eh bien! monsieur, il faisait pour les actions comi^'pour les paroles; il ne faisait point sauter la gendarmerie à la'aoï^c du premier qu'on lui désignait comme le coupable; ille jaissait libre, bien persuadé qu'il se laisserait aller à faire quelque bèljse qui l'accuserait infailliblement. Jamais je ne l'alvu se tromper; il est toujours arrivé comme il a dit, cl il me Jj^ble que ce doit êlre dans ce pays-ci comme en Normandie.
« Taisons-nous sur l'Anglais ; ne nioulrons de soupçon à personne, el, avant quinze jours, il aura lait quelque frasque d'où il ne pourra pas se tirer. '<«
Jean avait raison, et Clemenceau consentit à se conduire comme s'il avait complètement oublié la lent;\ii\e dont il avait été Tobjet.
Provocation.
Déjà, nous l'avons dil, plus fjS huit jours s'étaient passés sans rien apporler de nouveau dans la situation des divers personnages de celle histoire, lorsque le bruit se répandit que plusieurs nègres de l'habitation de .M. Sanson venaient de mourir subitement, el avec des symptômes tels, qu'on ne pût y méconnaitic l'action du poison.
A cette nouvelle, Clemenceau se rappela l'épouvantable hisloire qui lui avait été rapportée par Plongel, et se résolut d en donner avis à M. Sanson. 11 s'était décidé à lui écrire, lorsqu'il vil arriver chez lui le gérant de l'habilation, ce même .M. Ovven à (]ui il avait raconlé la découverte de Jean, et (|ui lui avait fait en même temps la confidence de la position d'alTuires où M. Sanson se trouvait visà-vis M. Welmolh.
« Je comprends le motif de votre visite, lui dil vivement Clé-
LE BANANII'li.
sn
nicnceaii ; j\ii iip|iris les malheurs arrivés à M. Sanson, et je suis lolil i'iiM à ii'iiMiiïiKM', ainsi que Jean, de ce qui est venu à noire culii:,-ii>-:i: (.1 r-. l,ilivoii;eiit il Tliéndore.
— te n'osl puinl ilc cola (pi'il s'af;i(, i-epaiiit M. Owon ; je ne suis plus .ni'ianl tli' rii;il)ilalioii (le M. Sansoi., et ce i^ue \ous pourriez (lire relali\t'nieiit à Theoildre serait taxé de meiisoiiiie, grâce au ténioi.niiaiie irrécusable de M. Wcliunlh et de son donK'sliipu'.
«C'est dans la nuit (|ui a précédé noire vi»ite ù la Snufrière que Jean a élé lémoiu de l'iiorrible exhiunalion fiiile dans le cinieliere des nègres, el celle nuil, Théodore prélend l'avoir passée tout entière en compagnie de John, le donicsliiiue de i\I. Welmolh, et celui-ci aflirine que c'est la vérité.
— Allcnds, alteiids, s'écria J /an, qui élait pré.-ent à l'enirelien de M. Owen el de son maître, je ni'eu vais aller trouver ce puddincr, et je lui alleslerai une douzaine de coups de poing dans le nez en preuve qu'il a nicnli.
— Mais, èlea-voiis bien sûr, dit M. Owen, d'avoir reconnu Théodore dans le nègre qui accompagnait reiupoisouneiiso'?
— Je u'ai recoiHui rien du tout, dil Ploui;(l ; le niuricauil Théodore a passé la nuit où il a voulu, nui'* il n'a pas passé la nuit avec le pudding, attendu que celui-ci était dans la chambre de la mulàiresse Rosie, pendant que je montais la garde au bas de lafenèlrc.
-;- Vous ne m'aviez point dit cela ! s'écria M. Owen, en parlant à Clemenceau.
— Vous avez raison, npril celui ci, nviis j'avais cru cette circonstance parf.iilenieut indifléreule au projet de ce tiiéodore.
— .Mais ce serait épouvantable, dit M. Owen, s'il élait vrai que ce John eût passé la nuit avec Rosie, et qu'aujourd'hui il alleslàt n'avoii' pas quitté Théodore; il y aurait donc complicité eulre ces deux hommes, et cenègie, protégé contre ma formelle aceusalion par le témoignage du domeslique de M. Welmolh, serait donc l'agent des in lames projets de cet homme.
— Ce serait affreux à penseï! s'écria Clemenceau, reculant devant une supposition fi hoirilde ; si ituligne que puisse être M. Welmolh, il n'a pu descendre si bas : d'ailleurs, dans quel but s'associerait-il à de pareils crimes?
— Toujours dans le même but, dit M. Owen : dans le but de la ruine de M. Sanson, dans le but de le forcer à lui donner Clara et de devenir le mailie d'une des plus riches habilalions de la colonie.
■ « Déjà, comme nous l'avions prévu avec madame de Cambasse, les traites dont M. Welmolh élait porteur ont élé renouvelées, une somme considérable a été ajoutée à la somme déjà due par .M. Sanson, el celui-ci, à leur échéance, sera encore moins en mesure de payei- qu'il ne l'est mamlenant; el il le sera d'aulant moins, que son habitation aura été dévastée par l'empoisonnement.
— Tout cela est-il possible? dit Clemenceau.
— Comme vous le savez, la récidte du café s'opère en quelques jours, et ces quelques jours sont à peu près les seuls où on exige des nègres un travail extiaordinaire ; nous ne sommes pas dans un pays où on remplace à prix d'argent un ouvrier par un autre ; si, à l'époque de la lécolte, l'atelier de M. Sanson est devenu insuffisant |iour la faii-^ ce seia auiant de perdu, el ce sera une impossibilité de plus ajoWée à sa libéiation envers M. Welmolh.
« Alors, comme je vous le disais, ce n'est pas seulement son mariage avec Clara que cet Anglais aura l'endu nécessaire, ce sera la cession même des habitations ; il deviendra propriélaiie dans le pays, et alors vous verrez s*prganiser |a sourde rébellion des esclaves; glace à ce noyau de corruption, il sera facile à l'Angleterre de répandre paimi la population noiie des idées de meurtre, de vol et d'incendie; et de cet événemeni, si minime en apparence, nailia peut-èlre, dans quelques années, la ruine complète delà colonie. »
Clemenceau, sans porter si loin et sans étendre à une si vaste combinaison les plans présumés de M. Welmoth, entrevoyait cependant comme à peu près certaine la ruine de M. Sanson.
« .Mais n'avez-vous point fait part, dit-il à M. Owen, des craintes que vous avez ?
— C'est précisément parce que je l'ai voulu, que je ne lui appartiens plus.
«D'ailleurs, comprenez ma position : au premier empoisonnement qui a épouvanté l'habitation, j'ai dil à M. Sanson la conhdencc que vous m'aviez faîte. Théodore a élé interrogé, et je vous ai dit ce qu'il a répondu, et l'assertion de John. Il en est lésiillé enlre niui et cet homme une sorle de discussion dans laquelle, je dois le dire à ma honte, M. Sanson a pris, pour ainsi dire, parti contre moi.
« M. Welmolh a lait ressortir avec une habileté cruelle l'espèce de connivence qui existait enlre vous el moi,[vous qui veniez me l'airedes confidences qu'il élait plus naturel de porter au maiire de la maison. A partir de ce moment, j'ai été en état de suspicion dans l'esprit de M. Sanson. Malgré cela, lorsqu'il s'est agi du renouvellement des traites, j'ai cru devoir mettre sous les yeux de .M. Sanson le véritable élat de ses affaires, et surtout les probabilités do son avenir ; je n'ai lait qu'atteindre un but tout à fait opposé à celui que je me proposais. M. Sanson alouguementparcouru ses comptes, et a fini par me dire :
« Allons, je n'ai d'autre ressource que de me lier ù la loy,,nié d'ivlouanl. »
"J'ai élé si sui'piisde celle conclusion, (pie j'ai voiilu ive n'ci ii r; niais j'a>ais élé prévenu, car, dans la conversation, M. Sanson m'a dit dans nu moment de colère :
« Lorsipie vous reeonnnandiez à M. Clemenceau de ne pas oublier de parler à madame de Cambasse, au moment où nous partions pour la Soufrière, étail-ce pour organiser avec elle et ce monsieur vos accusations contre M. Welmolh? — Celait pour vous sauver des indignes projets de cet homme! » me suis jeéciié.
« Comme je vous l'ai dil, j'avais été prévenu, et sans qu'ilme fût permis de m'expliquer, mes' comptes m'ont élé demandés. Je les ai remis aujourd'hui même, et je suis venu vous prévenir.
— Si ce n'était qu'il y a deux goddems qu'il faut absolument aplatir, dit Jean, je vous dirais de lâcher là M. Sanson el tout le bataclan; mais non, non de par non ; il ne sera pas dit que deux méchants rosbifs auront fait caler deux Normands ; el maintenant que monsieur est en sanlé, il n'a plus besoin que je le veille ; je vais un peu me mettre en campagne.
« Mais, dit M. Owen, qu'avez-vous arrêté avec madame de Cambasse? — Je ne suis point allé la voir, dit Clemenceau; dans la fausse position où on nous a mis vis-à-vis l'un de l'autre, j'aurais craint qu'une visite de ma part n'eût donné de la consistance à des soupçons... —Qui ne peuvent être détruits, dit M. Owen, que par la manière dont vous vous mettrez au-dessus d'eux. — Vous avez peut-être raison, dit Clemenceau; mais je ne veux pas cependant me présenter chez elle sans son autorisation. Je veux lui écrire. — Eh bien, monsieur, dit M. Owen, je me chargerai de la lettre, car je compte aller aujourd'hui même chez ma(îame de Cambasse. »
Ernest écrivit un simple billet de demande d'introduction, et M. Owen partit. Il n'avait pas encore quitté la maison que John se présenta, porteur d'une lettre pour M. Clemenceau. Dans celte lellre, M. Welmolh faisait demander à Ernest un moment d'entretien. Clemenceau répondit verbalement qu'il recevrait M. Welmoth quand celui-ci se présenterait, et John retourna près de son maiire. Ernest avait remarqué la manière dont Plonget avait sui\ i des yeux son anlagouisle, et lorsque John quitta l'apparteinent et (pi'iï \ii Jean s'appiêler à le suivre, il s'imagina que c'était pour lui chercher querelle et attestera sa manière normande les sentimenls qu'il lui inspirait.
« Où vas-tu? lui demanda son maître. — Chut !... fit Jean, je commence mes opérations.— Je te défends de sortir. — Ça n'y fait rien, dit Jean en prenant son chapeau. — Je le le défends, reprit Clemenceau ; il importe à mes projets que tu n'aies pas de querelle avec ce drôle. — Des querelles avec lui! fit Jean; nenni-da monsieur, nenni-da, pas si bête. Mais je l'embrasserais, ce bon Jonh, s'il le voulait bien. Laissez-moi l'aire ; j'ai mon idée. Seulement, vous qui ne voulez pas que je me rosse avec le groom, tâchez de ne pas vous crnportei'avec le maiire, et Dieu me confonde si d'ici à huit jouis nous n'en savons pas sur leur compte plusqu ils n'en ont envie. »
Clemenceau pensa que Jean voulait essayer de découvrir quelque chose eu suivant le groom de sir Edouard, et il le laissa aller. Si lui-même avait pu suivre son domestique, il aurait été pleinement confirmé dans cette supposition ; car Jean ne quitta pas un moment son ennemi de vue, il le suivit pas à pas jusqu'à la demeure de son maiire. John en étant ressorti un moment iiprès. Jean recommença son incessante poursuite les yeux sans cesse fixés sur le groom, toutes les fois que celui-ci entrait quelque part. Il eût semblé nécessaire que Jean considérât exactement la maison pour la reconnaître; mais point, il ne paraiMait suivre John que pour le regarder, et il ne quitta sa trace que lorsque la nuit fut venue. On eût pu croire cependant que c'était le moment où cet homme devait se rendre dans les lieux où il pouvait avoir besoin de ne pas être reconnu, s'il était l'agent de son maiire, ainsi que le Normand paraissait le croire. Quoi qu'il en pût être des soupçons de celui-ci, il s'éloigna aussitôt, sans cependant rentrer chez son maître. Pendant ce temps, M. Welmolh s'était rendu chez Ernest, et nous devons rendre compte à nos lecteurs de l'expliealion qui a\ait eu lieu entre eux, car elle importe à l'intelligence de ce qui doit suivie.
Lorsque sir Edouard entra chez Ernest, il avait plus que de coutume cet air guindé et imperlinent qui est le propre de l'Anglais en général, et que M. Welmoth poussait à un degré éminent. — Ernest avait fait son profit des conseils de Jean, et il ne parut point s'apercevoir de la froideur hautaine de l'abord de son rival ; il lui olïrit gracieusement un siège et loi dit avec une aménité parfaitement jouée :
« A quel motif, monsieur, dois-je l'honneur d'une visite si aimable? — Monsieur, lui dit sèchement .M. Welmoth, je ne suis point ici en mon non, et si je n'avais été chargé d'une mission près de vous, je ne vous aurais pas importuné de ma présence. — Celte mission, monsieur, ne pouvait m'arriver d'une m mière plus agréable que par votre entremise, dit Ernest avec ii:ie iueliuation bienveillaule, et je suis prêt à vous entendre, u
« MiJuMi'iir 'lit "tmiriiiiul sii' EJouaid (Pun Ion parfailonunit di'daiLintMix, j'obéis à M. Saiison en me préseiilaiil clu-z \uus : e\-.4 en suii nom que je vous parle. » . . ,, ,.- , ,i .,,
Ernest lit un nouveau signe d assentiment, et M. W clmolli ic-
''"(! Monsieur, vous n'ignorez pas qu'il y a des gens qui ont eu la bassesse d'altribuer à M. Sanson l'egralignuie pour laquelle vous êtes demeuré au lit pendant huit jours.
Vous - même , peutêtre, avez eu celte pensée, ii'esl-ce pas? »
Einest ne répondit pas, et M. Welmolh lepril d'un air de matamore :
« Vous l'avez eue! »
Edouard se tut en corc.
« Vous ne répondi z pas, monsieur'? fil M.
Welmoth
— Monsieur, dit Ernest d'un ton embarrassé, la mission dont M. Sanson vous a charge est fort indépendante, sans doute, des pensées quej'ai ou que je n'ai pas; veuille/.
donc, je \ous prie, me dire ce qu'il vous a charge de me Iransmetlre. — C'est que ce quej'ai à vous dire, monsieur, deviendia inutile, sans doute, si vous faites semblant d'avoir des soupçons que vous ne pouvez pas avoir. »
Malgré sa résolution, Ernest sentait le sang lui bouillir dans les \eines, mais il se contint en pensant qu'en laissant le champ libre à l'insoleiice de M.
AVelinolli , il aurait d'auUnl plus le droit de l'en corriger, et il lui répondit d'un ton trop humble pour tromper tout autre qu'un Anglais infatué de lui-même au point où l'était. M. Welmolh :
« Parlez, monsieur, si vous le croyez nécessaire... ou bien , si comme vous le dites...
— 11 sullit, j'ai promis de vous apporter les
propositions de M. Sanson , je tiendrai ma parole. — Parlez done, monsieur. — M. Sanson, cnnnne je vous l'ai ilit, a élé accusé, accusé est le mol, de vous avoir tiré ou d'avoir fait tirer sur vous le coup de feu qui vous aégraligné. Cepeiiilant cette accusation reste sans suite, et il parait qu'on n'ose pas la pousser plus loin. Savez-voui ce qui en résultera, monsieur? C'est que .M. Sanson restera à tout jamais sous le poids d'un ignoble soupçon, el ee soupçon, il s'adresse à vous pour le faire cesser. — Que pui-je faire pour cela, monsieur? Je suis loul prêt à retourner chez M. Sanson.» Sir Edouard interrompit Ernest avec un geste de profond dédain et reprit :
« Les idées chevaleresques de M. Sanson él.iient véritablement exiravaganles, monsieur, et je le lui ai ilil; mais il v a tenu, et je dois vous en faire part, et vous allez le Irouver bien ridicule. — Peut-être, monsieur ; je respecte M. Sanson eounne un père. — Le mot est bien trouvé, monsieur, dil M. Wehnotli avec un \éillablo
ClsI Jtan ou Julin,
lui ayez rendu un véritable service en le débarrassani d'une inlrigantë, il ne le considère pas ainsi. On accuse la jalousie de l'avoir poussé il vous faire assassiner, el à cela il disait : Je n'ai d'aiilie juslificalion possible qu'un duel avec M. Clemenceau ; il a pu par 'générosité déclarer devant des magistrats auil ne nie croy.iit pas coupable; mais l'homme qui veut bien rendre un tel témoignage ne conscnlirail pas à rendre raison d'une injure à celui qu'au fond
du cœur il considérerait comme un meurtrier. Un combat avec M. Clemenceau est un témoignage éclatant de l'eslime qu'il doit me garder encore, el s'il me l'accorde , je considérerai celle rencontre comme une preuve de la sincérilé de ses déclarations.
Voilà ce que pensait SI. Sanson, monsieur; voilà pourquoi je suis ici ; voilà pourquoi je viens vous demander eu son nom raison de M)> alknlioub pour inad uni de ( iinbasse.
— Oui, mou^itur, je lif.i 1 dit 1 iiK t, el ^olls din / ml de ma put a \l S m ou. Je Il tusL i M S m on de lui 11 nilu idi ou d'une injuii |Ui ji lu lui ai pisl iitL — Ml inou-
sieui... lit ^^Llmo^ll.
— Je refuse, parce que y\. Sanson n'a besoin d'être justitié vis-à-vis de pei-ïonne du crime dont ou a l'air de l'accuser ; je refuse parce que j'ai des intérêt^ plus graves à suivre que ceux dont vous v,ne:'. de nierai lor.— Je dirai à M. Sanson que vous refusez , monsieur. — Et vous lui direz les raisons poui lesq' elles je refuse , vous les lui direz le\ tiiellcuient , eiUendezvous, monsieur? Vous n'en passerez pas une syllabe, car je saurai si" vous avez clé un messager fidèle. — El si je ne l'étais pas , monsieur! s'écria .M.
■Welmolh, quelecliangriiieul de ton d'Erne-l avait surpris. —
Si von? ne l'étiez pas, monsieur, c'est que vous auriez inteiel a cacher la vérité. - Monsieur! dit Welmolh. -Ce n'est pas pour vous que je dis cela, dil Ernest : vous n-péleiez le molli de mou refus à M. Sanson; vous ajouterez ipie mon respect pour lui in einpeclie de les accepter, el que j'aurai 1 honneur de le lui dire moi-meine.— Auriez-vons l'audace de vous piésenler chez M. San.-jon . ■— J'aurai celle audace, monsieur; j'iiai en plein jour, monsieur, diles-le-lui, el dites-lui que je le prie humblement de m accorder la faveur de menlen.Ire. - jluii.blement ! - Oui, monsieur, je pi le hnniblement M. Sanson, et noubli. z pas le mot...— El si je 1 oublie? — Je lui dirai (lue vous l'avez oublié expies, car je vous le recommande trop bien pour que vous en perdiez la mémoire.-- l.t s'il me plait de l'oublier? dil insolemment H. Welmolh. — Alors, monsieur, ne vous charcez des commissions .le personne, puisque vous les remplissez si mal. — Je me charge, monsieur, des paroles d'un huinine d'honneur, mais non pas de celles d un...— U un.
c il \ou- plaira, monsieur.
LE lîANANlER.
fil Ernest. — Vous m'enicndoz... — Pas le moins du monde, monsii'iir. dit Ernest; mais enfin faites ccinme vous le jiisi rez cdiivenable. Seultinenl, ne dites lien, ou dites la vérilé. Ceci es! t'air. — Encore une fois, monsieur, que voulez-vous dire? — Ce (|iie je dis? Taisez-vous ou rapportez evaelement mes paroles. Est ce trop demander à un homme d'honneur comme vous? Au besoin, je vous en piie. «
Weliuolh étail demeuré indécis, tant celle patiente humitilé lui paraissait impossible : mais enlin , ne pouvant arracher Ernest à cette froide résolution, il sortit en se coiffant d'un air provoquant et en disant :
« Je dirai la vérité, monsieur, je vous en réponds.— J'y comiile, » dit Ernest.
Dèsque Clemenceau fut seul , il piit une chaise et la brisa en morceaux...
« C'est /bien, dil-il après cet exploit; j'avais besoin de donner un peu d'air à ma colère. Ah! je sais maintenant ce que je dois faite de ce monsieur, et le chàtmienl sera exemplaire.»
Sur ce , il appela Jean ; mais Jean ne parut pas, car il n'était pas encore revenu de sa poursuite.
Yll.
[n llomestiqne iiitelligi'iit.
Malsrérimperlinence qu'il avait montrée envers Clemenceau , M.Welmolli n'élaii pas sorti parraitement rassuré sur les intentions de son rival; il élait mécontent de lui-même, et quelque chose lui dirait iiu'il y avait un pmjel de \euye,'.uce au lunddecelle'couardise; car sir Edouard ne puuvait déiuéler si ce devait être nue vengeance éclatjiile, accoujplie au grundjaur, et si |iai- cniiséquenl la polli iiiniei ie de (Uénicuceau n'élaii ipi'uu piège dans lequel il avait trop nialsern(.'nt donné. Si, an conlraire, celle vengeance devait ressortir de quelque intiigue ténébreuse et que la lâcheté d'Ernest lût réelle, il eut pu l'arrêter par des
menaces plus siguilicativcs; ce qu'il n'avait pas fait. Toutefois il ! pensa qu'une pelile calomnie à ce sujet ne pouvait manquer de i nuire à Clemenceau et de lui faire obstacle, en le privant du concours des per.sonues dont il pouvait espérer quelque appui. En conséqumco, après avoir fait quelques visiles, il se rendit au Cours, promenade au milieu de la ville de la Basse Terre , où se rassemblent d'ordinaire les jeunes gens, et où il trouva quelques uns de 1 ceux qu'il avait eu occasion de voir, soit chez M. Sanson, soit dans 1 les diverses maisons où il l'avait accompagné. |
On devait être curieux à plus d'un titre de causer avec M. AVel- j moth : la nouvelle de la mort rapide et instanlanée de sept ou huit ! des esclaves de M. Sanson servit de prétexte à ceux qui n'eussent i pas voulu aborder directement le siijel relalif à l'assassinat de Clemenceau ; mais, à vrai dire, c'était là l'objet de la curiosité de tous. M. Welmolh mil toute la bonne grâce possible à céder aux premières insinuations qui lui furent faites, et à cette occasion il se
Il lui donna alors ce ooiip de couteau.
plnignil avec aigreur de la marche delà justice, qui, après s'êlie mi'uliée si menaçante, se tai-ait niaiulenaiil.
« A luiiiiis, ajouta-t-il, iiu'elle ne suit de nirilié dans les picij.ls de M. Clemenceau. — (Juels projeta?»
A celle queslion piu-lie de tous eôlés, sir Edouard raconta la ré soluliiui plus chevaleresque que laisiinnnble de M. Sanson; il dit comment il éuiit venu faire à M. IMc'inenceau la proposition de celle rencuiilre, et comment celui-ci l'avait refusée.
(( Je ne veux pas cruiie , ajoula-t-il, qu'un Français, un jeune homme, manque à ce point d'un courage que tout le monde possède ; il faut donc qu'il prépare en silence quelque complot contre celui qu'il soupçonne. — Qui donc? — M. Cléuu'nceau est fort discrcl sur ce chapilre. — SUds il y a un coupable? — Qnel<iue malheureux nègre qui aura peut-être cru tirer sur un autre que sur ce monsieur, » dii M.
Welmoth en haussant les épaules.
Celle révélation faite fut bientôt le texte de nombreux comnienlaiies, et M. Welmoth lit si bien qu au bout d'une di'nu heure de conversa ion tuil le monde élait peisuadé que Clemenceau élait un de ces insignes poltrons qui méiitenl autant de pitié que de mépi is. On était même venu à railler sa blessure ; en effet, cet lioiiiine (pii s'était évaiuuii pniee qu'une balle lui avait eltieuré l'épaule, avait dû s'évanouir de peur.
Cependanl Clemenceau filigué d'allendre Jean irmtiiiinent, d'ailleurs foi I agité de la i-rlenue qu'il s'éiait imposée vis-à-vis de M.
\V( Iniolh, soilil à son tour pour donner un moment le change aux idées qui le préoccupaient , et arriva au Cours, où il aperçut .^1.
Welmolli au milieu d'un gioupc deji'iines gens. Aux regaids furtifs et peu bienveillants qu'on jelasur lui, Clemenceau devina quel pouvait avoir élé le sujet lie la conveisalion , et il s'avança vers ce groupe. Sa présence y jeta un cerlain embarras; (pioiqu'il n'y connût qu'un de ceux qui s'y trouvaient, et qui avait fait partie des personnes qui'élaient allées à la Soufrière, Clemenceau le salua, il lui dit :
déjà reparti et que vous — Une rénonse comme
et s'adrcssant aussilol à M. AVclinolh ,
« Je croyais, monsieur, que vous él aviez, élé porté ma réponse à M. Sans celle que vous m'avez faite, lui dit M. Welmoth. n'a rien de pressé.
— Vous vous trompez, monsieur, reparlil Clemenceau : puisque M. Sanson s'inquiète des soupçons qu'une malveillance stupide a fait planer sur lui, et que je refuse de les faire cesser parle moyen qu'il m'a fail proposer, il doit avoir hàlc de prendre un autre parti à cet égard. — Le parti qu'il prendra à cet égard, et le seul qu'il puisse prendre, répondit' M. AVelmoth, est de mépriser ces soupçons.— C'est une chose sur laquelle vous n'êtes pas un juge compétent, monsieur; chacun dans ce monde défend ei protège son honneur comme il l'entend; M. Sanson croit le sien atlaqué, il est juste qu'il soit mis à même de le couvrir de tout soupçon. — Je vous ai dit comment M. Sanson entendait défendre son honneur.
— Et je n'ai pas juge convenable de faire ce qu'il me proposait; je
LU r.ANANIER.
suis encore du même avis, monsieur. Le moyen ne me pavait pas iieiireiFX, et cela pour des raisons que je ne puis encore dire, mais (]ne ,c \ous apprendiai devant tous ces messieurs, s'il vous plait de venir au lieu, à Iheure et au jour que je vous indiquerai pour eelte explication, et si ces messieurs ont l'obligeance de vouloir bien être les témoins de ma justification comme je les rends témains de mon refus formel... »
Le ton fenne dont cos paroles furent prononcées détruisit en un moment la fàthcuse impression produite par le récit de M. Welmolli. Chacun s'empiessa de lépondie qu'Use rendrait à l'appeldc M. Clemenceau, et sir Edouard, voyant que la prévention allait peut-être tourner contre lui, essaya de" la détruire en disant :
« Je n'ai point d'explication à vous demander, monsieur, je n'en ai point à recevoir de vous, et vous trouverez bon que je me croie dispensé de me soumettre à cotte espèce d'ajournement. — En ce cas. reprit Clemenceau, si vous ne venez pas la recevoir, j'irai vous la porter. — Mais il ne me conviendra peut être pas de l'entendre, raonsiiMU-, dit M. Welmoth. Si vous avez quelque chose à me dire, me voilà, je suis prêt ; la nuit n'est pas venue et, au besoin, je puis rester à la Basse-Terre jusqu'.'i demain matin ; mais, passé ce délai, vous trouverez bon que j'aie à mon lourdes raisons pour refuser ce que vous appelez une explication. — Ces messieurs jugeront en ce cas de mes raisons et des vôtres. — Il y a un meilleur juge que des témoins entre des gens d'honneur. — S'ous avez raison, monsieur ; quelquefois, et entre gens d'honneur, un duel efl'ace bien des torts, mais je n'en veux point avec M. Sanson que je tiens pour le plus parfait honnête homme que je connaisse; je n'en veux pas avec vous, monsieur ; dispensez-vous donc de provocations qui, après ce que je viens de vous dire, auraient l'air de rodomontades. Je ne me balliai pas, je ne le veux pas; j'ai à remplir ici ime mission qui m'interdit absolument une pareille rencontre. Celte mission peut être terminée dans quinze jours, dans huit jours, demain peut-cire, et alors, monsieur, je vous engage ma parole d honneur d'êlie à vos ordres comme et quand il vous plaira. Veuillez recevoir cette parole, messieurs. »
M. Wclmolh réfléchit un moment et répondit ensuite : (. Eh bien '. monsieur, j'y compte. »
Ernest s'élc)i;;na ; mais, en traversant la place, il remarqua un mulâtre qui se détourna vivement à son aspect. Ce que Jean avait dit au magistral à propos de cette ressemblance qui donne à tous les nè'Jres les signes si caractéristiques de leur race, est égaleuient vrai piiur les mulâtres, et quoique la figure de cet homme eût vivement frappé Clemenceau, il ne pouvait .se rappeler où il l'avait déjà vue. Cependant il le suivit des yeux et le vil s'éloigner rapidement, après avoir passé près du groupe où V. Weimolh était resté; il lui sembla même qu'un regard avait élé échangé entre eux, el il ne douta point que cet homme et M. Weimolh ne fussent d'intelligence, lorsqu'il vit celui-ci prendre, quelques momeuls après, le chemin par lequel ce mulâtre venait de disparaître. Cette reuconli-e éveilla subitement les soupçons de Clemenceau : il s'informa à quelques personnes du nomde cet homme; mais, lorsqu'il apprit que c'était cet Idoménce qu'il avait rencontré à la pointe de Matouba el qui s'était montré si insolent, il supposa que cet individu avait clé seui ement embarrassé de ;a présence et que sa seule imagination avait fait les frais de l'espèce d'intelligence qu'il avait cru remarquer entre lui et sir Edouard.
Clemenceau rentra chez lui el commença à s'irriter de l'absence de Jean qui n'était pas encore rentré. Ce ne fut que le soir asi^ez tard que celui-ci revint, mais son maître ne put rien en tirer, ni par menaces, ni par prières, et Jean se contenta de répondre que, dés le lendemain matin, il lui l'erait jar! de ses projets, mais que jusque-là il ne pouvait rien lui dire. Il fallut bien que Clemenceau se contenlât de cette promesse. Mais le lendemain, quand Clemenceau sonna, Jean ne parut point. Ernest, furieux, sonna à tour de bras, sa porte s'ouvrit discrèlemenl, elJohn, le domestique de M.A\'elmolh, [larut à ses yeux.
« Le groom, il est sôti, dit-il avec un accent anglais extravagant, et il m'avait chààgc de dire à vous qu'il reviendiait.
— Mais vous, lui dit Clemenceau, qu'êles-vous venu faire ici?
— j'étais venu pour sir Edouard qui voulait vous voir.
— Eh bien ! lu divas à ton maître que je lui enverrai mon domestique pour lui répondre.
— El je lui répondrai de la belle manière, s'écria Jean en reprenant son ton de voix normande et se posant au milieu de la chambre.
— Qu'csl-ce que c'est que ça? fit Clemenceau .
— C'est Jean ou John, comme il vous plaira, monsieur. Hein ! je l'ai suivi six heures durant, et lai étudié sur toutes les coutuies; je l'ai dessiné dans ma têle, et puis après je suis allé chez le tailleur. Ah ! j'ai eu du mal, mais la livrée est aiisolumcnt pareille; j'ai pas eu dé la peine à trouver les allures du pudding, attendu qu'il marche droit comme un piquet, les pieds en dehors et la tête à quinze pas devant lui timimc un soldat, el puisque le baragouin vous a trompé vous-même, il en trompera bien d'autres.
— Que signifie celle mascarade'? dit Clemenceau d'un ton sévère.
— Ce que ça si£nific, monsieur; c est qu'on sait à point nommé toutcequcnnu'sfai-onseltoulcequenous disons, cl qu'il est temps que ce soit notre lour —Comment cela! — Conuiienl? c'est que, depuis que vous êtes malade el blessé, un grand gueux de mulâtre que je n'ai pas fail semblant de reconnaître... — Idoménée! dit vivement Clemenceau. —Juste, celui que nous avons rencontré le premier jour, et qui a si bien sanglé le moricaud qui nous accompagnait,— Eh bien! ce mulâlre? — llesl venu presque tous les jours s'informer devons el de votre état.— C'est étrange. dit Clemenceau.
— Et pas plus tard encore qu'hier soir, je l'ai vu encore causer avec M. Weimolh. Et, sur lame de ma mère, je jurerais que j'ai entrevu sa figure à iravers les broussailles, le jour de notre promenade à la Soufrière; mais enfin je n'en ferai pas serment à la justice, parce que je ne l'ai pas vu comme je vous vois; mais, si je ne l'ai pas assez vu jiour le faire pendre, je l'ai assez vu pour vouloir en savoir quelque chose. — El avec cet habit tu espères!... — J'espèies avoir la fin de la chose. — Mais quoi? — Inutile à vous dire, monsieur, très-inutile ; ça ne regarde que moi.
« Voyons, Jean, dit Clemenceau, si tu veux me dire Ion plan,je le dirai s'il me semble bon. — Il vous paraîtra mauvais, j'en suis sûr. D'abord, vovez-vous, j'ai mon idée ; j'ai tout ça dans ma lèle ; je tiens le fil, je suis sûr de réussir ; mais s'il faut vous raconter la cho>e, je vas m'embrouiller si bien que ça n'aura pas le sens commun. Je me connais, je suis fail comme ça. — Tu sais fort bien dire, et liès-clâirement, ce qui le convient ; or, comme il te plait de le taire, il me plaît de le défendre de le servir de cet habit pour quoi que ce soit. — J'étais sûr de ça, et je me disais bien que je ferais bien mieux de ne pas vous montrer la frime ; mais il fallait bien faire mon épreuve sur quelqu'un, el je ne connais que vous au monde à qui on puisse se fier dans ce damné pays. — Elle est jolie, la confiance. — Il est vrai que vous n'en savez juste que de quoi n'y rien comprendre. — El décidément je n'en veux rien savoir; seulement, n'oublie pas ma défense ! — Comment pouvez-vous me défendre de faire une chose que vous ne connaissez pas? — C'est une sottise, j'en suis sûr. — Une sottise que vous feriez tout de suite, si je vous en donnais l'idée; seulement vous ne prendriez (las les précautions nécessaires, cl alors gare à une balle entre les deux yeux. — Tu as beau faire le fin, mon pauvre Jean, tout cela doit le servir à cspionnier M. Welmoth? — C'est possible, — Et s'il découvre ce qui en est et qu'il te... — Qu'il me... quoi ? Est-ce qu'il a fait iflicher que cette livrée est à lui comme le drapeau tricolore à la France ? Je voudrais bien voir qu'il me..: ah 1 comme je lui chaufferais les côtes ! — Sir Edouard ne te fera pas cet honneur, el c'est à moi qu'il demandera raison de Ion incartade. — Eh bien ! dame, vous avez quelque envie de le tuer un peu pour vous, vous le tuerez un peu pour moi, ça fera qu'il aura son compte au grand complei. — L lissons tout cela, dit Clemenceau, et va quilier cet habil. — Ah ! je n'ai pas envie de le garder toute la journée ; c'est bon le soir, à !a nuit tombée, on... — M. Oweu n'est pas revenu ? — M. Ovven, pas du tout ; mais il y a en bas un moricaud qui a une lettre à vous remet Irc. »
Celle lettre était de madame de Cambasse, et finissait par ces mots :
« Je ne crains ni calomnies ni mensonges, venez. « Clemenceau fut charmé de celte invilalion ; malgré sa résolution d'en finir avec M. Welmoth par une scène éclalanle, il comprenait qu'il élait entouré par un réseau de machinations auxquelles il ne pouvait rien comprendre. D'ailleurs, il désirait se servir contre M Weimolh des révélations de madame de Cambasse, et il ne le pouvait sans son autorisation. Il se décida donc à partir immédiatement, et, ponr prévenir toute imprudence de la part de Jean, il lui ordonna de le suivre. Celui-ci y consentit d'assez bonne grâce ; ils prirent des chevaux et quittèrent immédiatement la Basse-Terre. Ernest marchait à cheval el Jean près de lui ; mai; il ne [louvait lui arracher une parole, tant celui-ci était occupé à regarder adroite et à gauche du chemin, commes'il avait vu sortir une demi-douzaine de brigands de chaque côté de la route. Clemenceau ne partageait pas les terreurs de son domestique. Cependant il s'était armé, et se proposait de ne pas atteudic la nuit pour revenir à la ville. Tout à coup Jean arrêta brusquement son cheval et s'écria : « Tonnerre d'enfer! il y a quelque chose qui nous suit le long de ces haies, je sens une odeur de moricaud depuis une demi-heure,
ïu es fou, dit Clemenceau ; en plein jour, armés comme nous
sommes, dans un pays où un guet-apens, une attaque sur les grandes routes est une chose inconnue. — Possible! dit Jean, mais Fl y a de l'Anglais dans la chose, et l'Anglais ça connaît les attaques nocturnes. — Mais il ne fail pas nuit. — Pas à présent, mais il faut revenir. — Eh bien, nous reviendrons ensemble. — Vous me le promettez? — Je n'ai pas envie de te laisser chez madame de Cambasse. »
Jean ne répondit pas et reprit :
« Passez Un peu devant, el un train de galop : alors, s'il y a quelqu'un qui nous suit, je verrai bien remuer quelque chose s'il se met à jouer des jambes. »
Clemenceau suivit ce conseil et se lança de toute la vitesse de son
LE BANANIEU.
clioval ; puis, arvivé à un cuiiiranchemeiil qui comlnisait chez madame deCaiitbassc, il se retourna pour demander à Jean s'iln'avail rien vn, mais il n'y avait plus de Jean, aussi loin que la vue pouvait s'élmdic. Einc-J allait retourner sur ses pas, lorsqu'un nègre monté sur un poteau, le même qui avait porté la lettre de madame de Cambasse, lui cria :
« Vous êtes M. Clemenceau? vous allez chez madame de Cambasse?— Oui. — Je vais vous mener. — Tout à l'heure, lui dit Ernest : il faut que je sache avant ce qu'est devenu un parçon qui m'accompagnait. — Ah oui ! dit le nègre, celui qui était avec vous là-bas ? ah bien, il doit Hvc loin , car "sitôt que vous vous êtes mis au galop de ce c6lé-ci, il a toui'né la tête de son cheval et a couru du côté de la ville. — Oh! dit Clemenceau avec humeur! l'animal entêté! que diable va-t-il faire? »
Il hésita un moment à retourner à la ville pour coinir après Jean; était-il bien sûr de le rattraper et le trouverait-il à l'hôtel?
Il suivit aussitôt le nègre et arriva chez madame de Cambasse, oùil trouva M. Owen. Elle l'accueillit comme un ami ; mais, malgré l'air d'indifférence qu'elle voulait affecter, Ernest remarqua combien elle était triste. Elle avait écrit qu'elle ne craignait ni mensonges ni calomnies, mais on sentait qu'elle était cruellement blessée des propos dont elle avait élé l'objet. Cependant l'intérêt des conlidences qiuî tous deux avaient à se faire les préoccupa bien lot assez vivement pour leur faire oublier les heures, et lorsque Clemenceau raconta à madame de Cambasse ses deux renconfies avec Idoméuéc, elle parut très-éionnée de cette circousiance. Clemenceau lui apprit aussi que Jean avait vu ce mulâtre en conversation avec .M. Welmolh, et mad.uno de Cambasse tressaillit.
« C'est singulier, dit-elle : voilà trois fois en huit jours que cet homme s'est présenlé chez moi. — Et à quel sujet? — C'est un homme à toutes mains, qui fait toutes soiles de métiers; il est très-connu pour avoir un dépôt caché de marchandises ang'laises ; fiéquemment il va les pioposer dans les habitations, car vous savez que, nous autres femmes, nous aimons mieux une fort vilaine robe de contrebande que la plus magnifique éloffe qu'on peut acheter dans le premier magasin venu. — L'aviez-vous déjà vu?— Souvent , mais ses visites successives et rapprochées m'avaient déjà étonnée, et j'ai su qu'il était demeuré chaque fois assez lonstemps sur l'habitation et que lui, qui d'ordinaire se croirait déshonoré de se mettre en rapport avec des nègres, était descendu jusqu'à leur proposer ses marchandi.ses et à les leur laisser même àim prix bien au-dessous de leur valeur. — S'il les a volées, ce dont il est fort capable et ce qui, en matière de conirebande, est assez facile, puisqu'on ne peut guère dénoncer le voleur, il v a toujours pour lui bénéfice à s'en défaire; et peut-être un besoiii d'argent... — Non , dit madame de Cambasse. J'ai cru remarquer depuis ces quelques I jours une certaine agitation dans mon atelier. Plusieurs des ou- ' vriers les plus vigoureux s'endorment le malin à leur tiavail , ce qui me prouve qu'ils ont passé la nuit dehors; et puis, durant les nuits, j'ai cru entendre comme des signaux qui se répondaient. — Craignez-vous donc quelque chose? — Persoimellement, je ne puis rien avoir à craindie, dit madame de Cambasse avec un peu d'hésilalion ; mais les projets de cet homme me font peur pour vous. — Pour moi? dit Clemenceau, qui crut que, malgré ce qu'elle pouvait diie, madame de Cambasse était inquiète pour elle-même; je suis armé, et il est probable que messire Jean , mou domestique, sera bienlôt ici, car il m'a fait promettre de ne pas m'en retourner seul. — Et vous feicz bien. «
Quant à ce qui s'était passé entre lui et M. Welmolh, Clemenceau avait cru d'abord ne devoir en rien dire à madame de Cambasse ; mais il se détermina alors à lui tout confier.
« Ah! lui dit-elle, comment avez-vous pu agir ainsi après ce que je vous avais dit de cet homme? Ne vous y trompez pas : assez brave peut-être pour accepter un duel venu de mots piquants en mots injurieux, il fera tout pour éviter une explication publique et menaçante. »
M. Owen fut de cet avis, et l'on attendit l'arrivée de Jean avec une véritable inquiétude. Cependant la journée se passa sans qu'il parût, et, à force de l'attendre ainsi de quart d'heure en quart d'heure, la nuit arriva, et le départ de Clemenceau devint d'autant plus hasardé. M. Owen s'offrit alors à l'accompagner avec quelques nègres sur le courage et le dévouement desquels madame de Cambasse comptait , et déjà Clemenceau faisait ses adieux, lorsqu'on entendit le galop précipité d'un cheval, et bientôt ils virent s'arrêter devant la maison John en personne.
«Quelque chose de frais à boire; j'ai le gosier rôti. — Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a? s'éciia Clemenceau avec impatience. — Laissezlui le temps de se remettre, » dit madame de Cambasse.
Jean avala un immense verre de limonade et dit vivement :
« \'oici de quoi il s'agit : ce malin, quand je vous ai lâché sur la route, je suis relourné a la Basse-Terre, attendu que je savais que le John y était demeuré, tandis que M. AVelmothen était parti hier soir. Or, pour qu'un Anglais se passe de son domestique, quand il en a un, il faut qu'il le charge de quelque chose de bien important. C'est ce quelque chose que je voulais savoii'. A peine arrivé, je
laisse mon cheval à un moricaud et je vas flâner du côté de l'Iiôtc-t oii était demeiu-é mon camarade. Je le vois bienlôt qui bâillait à se démonter la mâchoire (chose qui m'embèlcrait, si elle arrivait, attendu que je me fais un doux espoir de la lui démonter moimême). Je l'aborde d'un air aimable et je lui propose une bouteille de quelque chose. Savez-vous ce qu'il me répond? c'est qu'il ne boit pas avec les ennemis de son maître.
« — -Si c'est pour moi que tu dis ça, tu as tort, que je lui dis; M. Clemenceau peut détester M. 'Welmolh, mais ce n'est pas mon affaire. D'ailleurs, vois-tu, j'en suis las du service de ce monsieur; c'est gueux, ça n'a pas le sou, il n'\ a ri<m à gratter; au lieu que toi, tu es avec un l'ichard et lu dois" faire des beurres ( pardon, madame, beurie veut dire profit), tu dois faire des bem-es soignés. — Hum ! fit John en hochant la tête. — Bah ! que je lui dis, moi qui avais une idée d'entrer à son service. » John me regarda de côté, et je pris le grand moyen en usage entre nous, c'était de lui dire des horreurs démon maître. La bêle était dure, monsieur, et si je n'étais pas à l'épreuve, c'est moi qui serais, à l'heure qu'il est, étendu dans un lit, comme un pourceau. .Mais Je n'en ai pas lire grand'chose, si ce n'est qu'il était véritablement avec Uosie, la nuit qu'il a juré avoir passée avec Théodoie. Puis ceci, c'est que son maiire sortait souvent la nuit à cheval, et qu'ill'accompagnail jusqu'à l'entrée de ce bois, qui est là, à gaucho, entre cette liabitaiinn et celle do M. Sanson. Mais poursavoir ce qui se passe, rien, attendu qu'on le laissait à l'cnlrée avec les chevaux. Enfin, et le point le plus important, c'est qu'il devait aller le soir dans la rue du Gaiisbé, où il devait recevoir des instruclions qu'il devait ra[iporler à son maître. — Et tu lui as surpris ses instruclions? — Allendoz donc, s'écria Jean, "voici le point le plus important. Où çà, lui ai-je dit, vas-tu lui rapporter ça? — Au coin du seniier (]ui mène chez madame de Cambasse, où je dois l'attendre à cheval, » m'a répondu John.» Voilà le magnifique! s'écria Jean. J'y serai à dix heui es à cheval, et je verrai bien où il me mènera, l'Anglais. — Comment ? s'écrièrent ensemble Clemenceau et madame de Cambasse. — .Mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit, reprit Jean. — Une fois mon homme en train de ne plus compter les coups, je lui ai entonné du madère, puis du rhum par-dessus, puis de tout ce qu'il a voulu, et j'ai loué pour lui une chambre où nous l'avons couché ivre pour trois jours. Cela fait, je suis rentré et je me suis mis à l'anglaise; quand je dis que je suis mis à l'anglaise, ce n'est pas... mais enfin j'ai endossé la livrée, et à la brune je suis allé au rendez-vous. Là, j'ai trouvé ce grand chenapan d'Idoménée et je lui ai dit en passant :
(' Parlez-moi en me suivant. » L'autre m'avait dit que c'était l'habitude. « Nous avons une belle occasion, medil-il, .M. Clemenceau est chez madame de Cambasse — Vraiment! — Et s'il levlent tard, son afl'aîrc est sûre. » J'avais mon idée, et je lui dis effrontément :
« Bah ! vous l'avez déjà manqué à bout portant. — On ne réussit pas toujours du premier coup. Mais que devons-nous l'ai] e?
— N'y a-l-il pas un rendez-vous pour ce soir? dis-je à tout hasard.
— Oui, au bois des Balisiers. — Eb! bien vous saurez là ce qu'il y a à faire. » Je n'en demandai pas davantage, coniinua Jean, et je me dis : Maintenant il n'y apas àreculer; il faut tout savc'rcelte nuit, ou j'aurai fait comme si je n'avais rien fait. Je suis rciourné à l'hôtel où loge M. Welmoth et là, sans rien dire, j'ai été seller le poney, je suis venu et nie voilà. « « C'est donc lui! s'écria Clemenceau, c'est .M. Welmoth qui a voulu me faire assassiner. Mais cet homme ne mérite pas même que je le démente en public, c'est à la justice qu'il faut le livrer. — Avec ma seule déclaration, dit Jean, et en racontant comment je l'ai attrapée? on s'y fierait diificilement. Non, non, il faut voir les choses jusqu'au bout, et je les veriai cette nuit, ou j'y passerai. — Quoi! s'écria madame de Cambasse, vous oseriez... — Je me plante au coin de la route à dix heures précises, et je suis l'Anglais quand il devrait me mener en enfer. — Mais si vous êtes découvert, on peut vous massacrer. — J'ai le cuir dur à entamer, et avant qu'on me l'écorche, j'en aurai touché quelques-uns. — Tu n'iras pas! s'écria Clemenceau, el c'est moi qui suivrai M. Welmoth. — Voilà, voilà, s'écria Jean, quand je disais hier que si je vous apprenais la sottise que je veux faire, vous voudriez la faire vous-même. Avec ça que vous ressemblez à un gi'oom anglais, et que vous n'avez pas la lête de plus que l'autre. C'est bêle comme tout, ce que vous dites là... — Plaît-il ! fit Clemenceau.
— C'est que j'en étais sùi-, madame, dit Jean, et c'est pour ça que j'avais une terrible envie de ne pas venir; mais j'ai pensé que le demi-moricaud pourrait bien avoir l'idée de ne pas attendre de nouveaux ordres, et qu'il pourrait bien se poster derrière quelque autre bananier, c'est une heibe qui pousse dru dans le pays, et que cette fois il ajusterait mieux. — Ce garçon a raison, monsieur, et vous ne partirez pas, dit madame de Cambasse. — Madame... — Je vous comprends, monsieur ; mais les choses en sont venues au point qu'il faut tout risquer. Queceg.uçon fasse cequ'il désire. — A la bonne heure! s'écria Jean, voilà parler. — Vous le suivrez avec M. Owen et quelques esclaves. — Pour qu'on découvi'i: lu mèche, non. J'irai seul, ou je n'irai pas.
llk.
LE BANANIEU.
— laissez faire cot homme, dit M. Owen; seulement, s'il court nuolnue daii-or, qu'il lire un coup de tVu; nous serons aussi près nue possible de l'endroit où il se trouvera, el alors nous lui répondrons, et celte inlervenlion sullîra peiil-elre a arrêter les assassine. — C'est une idée, et je ne dis pas non ! lit Jean. Muinlenanl, pardon, cxcuse;mais je maiieerais bien un morceau » .,,.„„
On servit Jean, et a neuf heures sonnant il avait repare le desordre que sa course rapide avait apporte dans sa toilette. Une demiheure après, il était au coin de la roule, tandis que M. Owen c Clémenieau, cachés tout près de lui dans les broussailles, attendaient l'arrivée de sir Edouard pour voir quelle route ils suivraient. A dix heures en oiTet, M. 'Welnioth arriva et s'arrêta à quatre ou cinq pas le Ji'an en lui disant en anslais : « Quoi <le nouveau? » Jean |iûur-iit bien contrefaire l'anglais en baragouinant, mais a celte queslinii tout faillit êlre découvert. Jean fit caracoler son cheval comme s'il ne pouvait pas le maintenir, et Clemenceau, allectanl l accent irlandais de John, dit d'une voix que le bruit des fers du cheval couvrait un peu : , „ , T 1 • 1-.
0 M Clemenceau est chez madame de Cambas?e. — Je le savais, iiii sir Edouard ; je l'ai vu avecma lunclle à une des fenêtres de 1 habitation l'>l-ce loiil'; — On vous attend, ditClémenceau de même.
— Ulen fil sir Eilouard : suis-moi. » El il partit au grand Irot en se diii".'anl vers le bois. Jean lui laissa gagner quelques pas et dit tout bas 11 Cléioenceau : « Comment dit on : oui, monsieur ? -- i es *«•.
— C'est bien, j'en ai assez : ycs, sir ; » elil partit a la suite de M. V\el-
moth. . , 1 ■.. ji •
L'atienle fut cruelle pour Clemenceau, qui s en voulait d avoir permis à un autre qu'à lui-même de courir un danger pour son |uopre salut, et il fallut toute la fermeté de M. Owen pour l'empedier de coiiiir vers le bois. Enfin, après plus d'une heure d'allenle, ils enleiidiienl le galop des cheveaux et virent passer devant eux sir Edouard, i|ui reiiril la loiile de l'Iiabilalinu de M. Saiison. A ipielques pas derrière lui venait Jean, qui ralentit d'abord le gal(ip de son cheval, puis ipn mit pied à terre, après avoir laissé à M. Welmolh le temps de prendre une avance considérable ; alors il chassa lo pdiiey d'oii c'iM,) de ci'avaclie dans la direction que suivait sir Fdiiuiird Di'jà M. O'.vcnut Cléiienceau étaient près de Jean. " u Ma foi, dit Jean, >i M. W-'hiiolli ne s'.u rèle pas, le poney arrivera bien api es lui a riial)ilalioii. S'il ;.'anèle, il l'entendra galoper derrièreel eioiia que John le suit, et ils arriveront ensemble. En voyant le poney tout ^elll. il s'imaginera que John a été désarçonné ei qu'il s'est l'eiidii la télé, et je vous répoiuisqu'il nereviendia pas eourlui purter secours.
C'est probable, dit Clemenceau; mais qu as-tu vu .' — Allons
à l'habitation d'abordet vivement; danscinq miuulesilne fera guère bon par les chemins : toute la troupe va rentrer : nous avons de l'avauee, parce que je suis venu au galop; nuis liions vile...» ïoiisles trois s'éloignèrent ra|iiilement et arrivèrent près de madame de Cuiubasse, qui les attendait avec une vive iiupalicuce.
Hoi'i'ible découverte.
Lorsque Jean fut arrivé, avec son maître et M. Owen,chfz madanie lie C.anibasse, il lui adressa la parcde.et, pienaut vis-à-vis d'elle nu air de proleelum qui avail quelque chose de noble el de grave malgré l'aeceut plaisant cl la tournure grotesque de l'orateur :
« Me craignez rien, inadami', lui dit il, vous êtes avec des Français normands. Français première qualité, c'est-à-dire que, fussentils dix fois plus noinlji-eux, il n'y aui'ii pas le moindre danger pour vous. — Que voulez-vous dire, mon ami? reprit madame de Cambasse. — Hien du tout, si ce n'est qu'il ne s'agil de rien moins que de mettre le lin à votre habitation. — Quelle hiureur! s'écria Clemenceau, es-tu bien sûr de ce que lu dis? — Dans une heure ou deux, vous ne me ferez pas celte question-là. — Peul-êlreavezvous mal coui|iri>? dil madame de Cambasse qui, miilgré sa résolution, se mil àlreinhler en pensant à une allaque nocturne elàun incendie. — Si uon> laissions ce garçon nous raconter ce qu'il a vu ou entendu, nous pniin iiius mieux juger des précautions que nous avons n prendre. — l.'lil unlais laisonne bien, dil Jean, je vous eu répiii ds. Clé niàiin! (pielle sueur rentrée j'ai eue sous la peau; si je ne m étais pas lécliautlë en revenant, je serais mort d'un froid entre cuir et chair. — Allons explique-loi sans tant de préambules. — Ma foi, monsieur, reprit Jean, je ne sais pas si dire ce que j'ai éprouvé, ça s'ap|)elle des préambules; mais tout brave ipie vous êtes, vous en auriez eu des préambules dans les jambes el dans l'estomac, si vous aviez été un peu à ma place. — CerlaiuemenI, dil mad.ime de (;ambasse, et c'a élé de voire |>arl un grand courage el un grand dévoui'ireiil. »
•I l'oiir lors, je me mis à galoper sur les talons de l'Anglais, et nous finies comme ça un bon bout de (iiiarl de lieue en pleine campagne. Au bout dudil quart de lieue, nous arrivâmes à un boi-:, nii nous neùmcs pas tait quatre pas, que M. Welmolh tourna briis-
qucmenl à droilc , si bien que moi , qui n'étais pas habitué à la la chose, el qui d'ailleurs conimenrais à n'y voir gunlte, attendu que les bois de ce pays sont eu tonne de toiture impei nieable , j'allais passer raide devant lui , quand il m'appela à voix basse et me dit avec une colère furieuse... Je ne puis pas vous dire toutes les injures dont ce misérable m'a accablé, atleudu que je n'avais pas pii en comprendre une seule, vu qu il a eu la pinileuce de me parler en anglais, mais j'ai à peu près deviné qu'il m'accusait de m'ètre grisé, ce qui m'a permis de nie dissimuler dans un silence al)siilu;et comme, d'un autre côté, l'obscurité éiail profonde, j'ai joué mon rôle avecnn talent consommé, comme disent les feuilletons sur les spectacles. M. Welmolh attacha lui-même sou cheval à une branche d'arbre, et j'en lis autant, puis il nie dit quelque chose en façon de demande, à 'quoi je lépomlis: l'es. s!'r,el lir.i de sa poche un petit sifflet qui rend, il un sou doux, mais qui allait au diable. Au même moment, un autre petit silUel, doux comme le cri d'un crapaud dans les nuits de pkiie (vous savez, c'est coinioe une plainte, el ça s entend à des demilieues) répondit, et mou inaitre me quitta, j'e dis mon maître, c'est nue façon de dire pour consommer mon rôle de John. Il savait le chemin, le gueusard. preuve qu'il les avait fré(iuenlés dé|à liien des fuis, el l'endroit où j'étais était celui où John attendait d habitude; je ne pus pas en douter, parce que tout autour la terre éiait couverte di; mousse et mollesse, et qu'elle avait élé battue par remliêtement des chevaux qui frappaient du pied |iour se désennuyer. Pourlanl, au milieu de tout ça que je découvrais en marcliant à quatre pattes, je n'avais pas quitté des yeux l'endroit par où M. Welmolh avail disparu. C'était entre le troisièuic el quatrième arbre à gauche de celui où était atlaché son cheval; mais quand je fus l'i , je ne pus nie rap- I peler si c'élail le troisième, y compris l'arbre du cheval, ou sans le compti'r; et il y avait de quoi se tromper, car il y avail le perceinent de ileux sentiers, l'un après h- Iruisièuie, l'autre api es le quatrième. Tonnerre de Dieu! ça fut un moment cruel... tout perdu pour un polisson d'arbre déplus ou de moins. J'allais me i i-qiier au hasard, lorsque j'entends un léger bruit, el la voix de .M. Welmolh me crier : « John, mai pistoles(l). »
«C'était pas au maître à demander des pistoles au domestique, je compris que ça voulait dire pistolets : je cherchai dans les lontes de la selle el je'm'amusai à piquer légèrement le ventre du cheval qui se mil à caracoler, ce qui me donna le temps d'enlever les capsules des pistolets de ce monsieur sans qu'il pût l'entendre. Au moment où je les remis à leur adresse, sir Eduuard Welmo'.h l'ic gralilîa d'une injure en bon français, car il m'appela stuindc niumcl. Je craignis d'abord qu'il ne in'eùl reconnu, mais il ajoul.i plusieurs mots dans son damné baragouin, et je vis qu'il prenait soin de traduire le compliment en anglais pour que le vrai Jidin ne s'y lioiiipàt point. Mais cette idée-là ne me suivit pas lougUnips, j'étais tr.!|i occupé à chercher à voir par où il allait liler; je ne m'y tiompai pas celte fois , et je me glissai à sa suite, un pistolet dans chaqne main, el hien décidé à lui montrer que les inicus n'avaient pas les dents arrachées.
1. Du reste, une fois engagé dans le sentier, il n'y avail pas moyer. de se tromper, c'était comme un corridor avec des murs de blanches à droite el à gauche, si ce n'est (pie ça allait en tournaillant comme un ressort de sonnette. J'avais beau fain , je ne pouvais m'empêcher de marcher sur des petits morceaux de hois ipii eivi- (]uaient,si bien que deux ou trois fois M. Welmolh s'anèia, mais j'avais l'oreille au guet aussi bien que lui, je me tenais im.oobile el sans respiration des qu il s'arrêtait, et je reprenais i|uaiid il reprenait. Tout à coup son llé^ilation parut cesser, el je l entendis marcher Irès-vivement ; j'apeiçus au même instant comme une lueur rongeàtre à travers les arbres, el un murmure de voix couvrit bieiilùl le bruit des pas de M. Welmolh el des mii us.
u Enliii, après Irois ou quatre ininules de celle marche rapide, je vis clairement à la lueur de trois ou quatre bougies (compieu 'Zvous que ces gueux de moricauds éclairent leurs conseils d'enfer avec des bougies?... car c'en était, je lai remarqué) ; ji; vis doue, à la lueur de trois ou quatre bougies, des vingtaines de inorie luds, parmi lesquels je recoimiis, à ne pas m'y liomper, ce gredin de Théodore, que je connais de nuit comme de jour, el I autre gie lin d'idoménée. Quant à M. Welmolh, si je u'av;iis pas élé sûr ipie c'était lui, du diable si je l'aurais reconnu : imaginez vous une ligure vert-pomme avec des tours d'yeux rouges eoiunie des éeri'>i>ses; avec ça un grand manteau rouge... il avail l air d nu mélodrame. Le bandit s'était masqué. Ça se conçoit, quand on est nu Jean f. . l'ardon, madame, si j'ai ajouté le mot, mais ce n'e->l pas un Jean tout court : il ne faut |ias déshonorer le nom d'un brave Normand comme je suis, en l'appliquant à une canaille de celte espèce. Il parait que le masque n était pas seuleuieiil pour se cacher, mais qu il en faisait encore une manière dépouvaiitail pour ces pauvres inoiicaiids, ipii lonihèrenl à genniix quand ce vampire se luonlra. Pourlanl m esl avis, à la façon dont ils regardèient sans Irotilrembler, (|u'ils y mireiil plus oemaUceqne de peur: c.w il n'y en a pas un qui ne lendit braveiiunl U iimIii quand M. Welmulli lit le tour
1,1) John, ni\ pistùls.
LE BANANlEPx.
du cercle, en lenv motlant à chacun dans la main une belle pièce jaune, qu'ils baisèrent comme ime sainte cioi\ : ce qui vciil diie que celait de l'or pur. Après cette bénéiliclioii en guise d'à-compte, le masque se mit à parler d'une voix caverneuse, et ce fut là que fut proposé sans eniortiilement, sans y mettre tant de (inesse que l'on pounait croire que c'éiail nécessaire, de venir mettre le feu à rhabitalion de madame de Cambasse; et il fut dit comme quoi (je denirtnde encore pardon à madame) elle était une mégère qui avait fait moiuir des milliers d'esclaves à la Janiaique, et qu'elle en tenait ici même des paquets au cachot, avec des fers qui ont des pointes en dedans.
— L'infâme! murmura madame de Cambasse. Mais personne n'a pu le en lire ?
— Ji' ne pourrais pas dire que l'on a ciu. dit Jean, attendu qu'ils n'ont rien réponilu de signilicatif, si ce n'est un grognement de mauvais aiivuie; reste à savoir pour qui il était. Mais le gredin ne s'est pas airèlé là; il a raconté, au sujet de madame, des choses qu'il est inutile que je répèle. — Qu'at-il osé dire? s'écria madame de Cambasse, qui rougit à la seule pensée des accusations (]ue .M. Welmoth avait pu poiler contre elle. — .Madame, reprit Jean, cet homme a dit des mensonges, et je ne sais pas assez bien me servir de la par(de pour vous les répéter, de manière à ne pas être un animal butor. 11 a dit des horreurs de vous dans tous les SI ns ; voilà tout ce dont vous pouvez être sûre; et vous avez le droit de le faire punir par qui vous aime, et ça ne sera pas difficile à trouve!', comme le dernier des grossiers et des n'importe qui ! — Permettez-lui de continuer son récit, dit Clemenceau, ou sans cela l'heiue arrivera de prendre un parti , sans que nous soyons bien informée de ce qui nous reste à faire. — Monsieur me couvre d'épigrammes comme si j'avais perdu mon temps! dit Jean, et il ne s'aperçoit pas que c'est déjà fui, sauf le plus important.
« Moménée répondit qu'on obéirait aux ordres du maître, et celui-ci annonça alors que, s'ils satisfaisaient à ce qu'on leur demandait, ils seraient tous lilires le lendemain et que chacun pourrait passer sa vie à ne rien faire. Ceci les toueha d'autant mieux, qu'on fit une ou deux tournées de tafia, pendant lesquelles le masque et Moménée se mirent à causer en particulier; or, c'est ce colloque particulier qui est le comble de l'mfamie.
«Tu comprends, dit sir Edouard, qu'une fois l'incendie allumé, il est plus que piobahie que M. Sanson , malgré sa colère contre madame de Cambasse, conduira ses noirs au secours de l'habitation; moi-même, je serai forcé d'y venir; mais, dès que nous approcherons assez près de riiabilation, sous un prétexte quelconque, je tirerai un coup de feu, et alors tu pourras t'évader ainsi que tes compagnons !...
« Là-dossus, il lui donna un petit coup de tafia particulier et du rhum le plus lin, pour lui donner du cœur au ventre.
(I Et maintenant, repiil Jean, voilà tout ce que j'en sais, attendu que je protilai du moment où l'on recommençait une tournée de pièces jaunes et de tafia, pour rétrograder sur moi-même; et bien m'en prit fie m'êire ilépèché, car je n'étais pas arrivé à deux pas des chenaux, que j'eniendis .M. Welmolh sur mes talons, etque je me mis ù battre la semelle contre lerre. ponr avoir l'air de uissimuler les pas ([u'il loui'iait avoir entendus devant lui. Je ne puis dire s'il a\ait hoireur de ce qu'il venait de faire, mais il ne me dit pas un mol, prit son cheval, sortit doucement du bois et se mil à galoper, comme vous avez pu voir. Maintenant que la chose est sue, c'est à vous, qui connaissez le terrain, à organiser le plan de défense. Seulement, si vous devinez par où viendra en personne ce moricaud d'Idoménée, je réclame la préférence pour me trouver nez à nez avec lui, attendu que je lui en veux de quelque chose qui me?! personnel. — Qu'est-ce donc? — Oh ! rien de rien ! C'est ça, dit le domestique en montrant sa cuisse qui était tout ensanglantée, ce dont on n'avait pu s apercevoir à cause de la couleur rouge de la peluche dont sa culotte était faite. — Une blessure ! dit madame de Cauibasse. — Un rien que j'avais négligé de vous dire, à cause que monsieur prétend toujours que je lais des préambules dans mes récits. — Allons, ne te lâche pas, Jean, dit Clemenceau ; tu dois concevoir que nous hissions impatients de savoir le résultat de ton expédition. — Je ne me Càcbe pas; mais moi non plus, je n'ai pas été à mon aise pendant ce damné colbique. C'est ça qu'il paraît qu'il m'a échappé un gros soupir qui a lait qu'Idoménée s'est retourné. « Qu'est-ce que c'est? a dit .M. Welmoth. — Je ne sais, a dit tout à coup Idoménée ; c'est par là! »
«Et sans autre préambule, il a lancé son grand couteau dans ma direction ; ça m'a éraflé la cuisse en biseau et ça a été se planter dans un arbre àcôié de moi. .Mais comme je me suis mordu la langue pour ne rien dire, comme je n'ai pas bougé d'un pas, il s'est luis àdu-e tranquillement :« 11 n'y a rien, je m'étais trompé. » Il y avait quelque chose pourlant; mais il fut bien heureux pour lui de ne pas s'en douter, car s'il était venu chercher son couteau à côté I de moi, je n'avais qu'un parti a prendre, c'était de lui taire sauter la tète d'un coup de pislole, comme dit l'Anglais, quand il passerait prèsde moi et deproliteidu tumulte pourm'esquiverde nionmieux; mais enfin il n'a pas eu cette idée, le moricaud, je l'en félicite. »
Rusf de Guerre.
D'après ce qu'avait dit madame de Cambasse del'agifation qu'elle avait remarquée parmi ses esclaves, on craignait que quelques-uns d'entre eux ne fussent du complot. On aurait pu faire une visite de toutes les cases mais c'eût été donner l'alarme; et, dans tous les cas. l'absence de quelques noirs ne pourrait rien prouver contre eux, car il y en a qui passent des nuits loin de leur demeure pour des raisons souvent tout autres que celles d'une conspiration contre les maîtres. On en fut donc réduit à distribuer les postes à M. Owen , à Cléinericeau , à Jean , au commandeur, sur leipiel on pouvait compter, etàmalamede Cambasse elle-même, qui voulut veiller et qui se chargea de garder la maison.
En effet, comme on ne pouvait savoir où porterait l'incendie, si ce serait à l'habitation elle-même, ou au moulin, ou aux cases, ou au magasin, il fallait quelqu'un pour veiller en chaque endroit. La volonté de madame de Cambasse se nnnifesta si formellement, que, malgré leur opposition, M. Owen et Clemenceau furent furcés d'y céder; Jean, qui, grâce à son coinage, avait acquis le droit de prendre part au conseil, ne s'opposa pas à cette résolution, malgré sa galanterie normande, et demanda, après avoir examiné les lieux, à avoir la garde du moulin. Celait probabitmeni eu raison de quelques motifs cachés qu'il agissait ainsi, et Clemenceau en eut quelques soupçons ; mais il ne voulut point les lui demander après ce qu'il venait de faire, bien certain qu'en le laissant agir à sa guise il ferait mieux que si on lui prescrivait une marche réguhère.
Les postes ainsi distribues, chacun attendit dans un silence profond que I ien ne vint troubler. On avait com|)té sur quelques signaux lointains qui pourraient avertir du moment où la lioupe se mettrait en marche et qui permettraient de calculer le moment où les incendiaires seraient près d'arriver à l'habitalioa; mais aucun bruit, aucun cri ne se fit entendre. Quoiqu'il fît peu de vent, cependant les arbres s'agitaient encore assez pour produire des frôlements qui tenaient sans cesse éveillée l'attenlion des quatre senti nelles. Deux heures entières s'ccoulètent ainsi, sans qu'on pût s'apercevoir que cette nuit était vouée à un sinistre projet; et déjà Clemenceau et M. Owen commençaient à croire que Jean avait mal compris, ou que les noirs avertis par M. Welmoth, qui s'était peutêtre alarmé de la disparition de John, auraient renoncé à leur complot, lorsque tout à coup une lueur soudaine et qui grandit avec une rapidité effrayante se montra du côté du moulin et l'enveloppa bientôt. On n'avait pas prévu le cas d'incendie, c'est-à-dire qu'on n'avait pu penser que ceux qui s'approcheraient assez près pour mettre le feu pussent échapper à celuii|ui veillerait près du lia iment menacé, de manière que cet aspect déconcerta tout le monde. Clemenceau, le commandeur, M. Owen, se précipitèrent du côté du moulin, craignant que Jean, affaibli par ses fatigues et sa blessure, n'eût été surpris et peut-être égorgé. Mais ils furent trcs-siu pris de voir le moulin tout en feu et de ne pas apercevoir Jean. Ils l'appelèrent avec des cris désolés, et bientôt les noirs sortant de leurs cases accoururent de toutes parts pour éteindie le feu.
Cependant Clemenceau, désolé de la disparition de son domestique, courut à l'habitation, qui retentissait aussi de cris et qui lui parut dans un désordre causé sans doute parmi les négresses qui l'habilaient, par la peur de l'incendie. Mais en entrant, Clemenceau fut tout stupéfait en apercevant dans un coin de la pièce où il avait laissé madame de Cambas-e, celle-ci couverte de sang et évanouie par terre, un nègre étendu, et au milieu de la pièce, luttant avec d'affreux rugissements, Jean et Idoménée. Clemenceau se [uécipila au secours de son domestique ; mais au moment où il allait frapper le mulâtre, celui-ci céda à un dernier efiort de Jean, qui l'abattit par terre en disant avec un accent qui montra à son maître que l'ardeur de la lutte avait fait sortir Jean de la paisible moquerie de sou caractère dans les plus grands dangers :
« Laissez-le-moi... Je le tiens... Je le tuerai bien tout seul. »
Clemenceau courut vers madame de Cambasse ; un léger coup de couteau qui n'avait fait qu'eifleurer les côtes et l'effroi de la scène qui s'était passée avaient seuls causé son évanouissement. Elle revint bientôt à elle-même pendant qu'on garrottait le mnlàire et qu'on emiiortaît le corps du nègre mort, qui était celui de l'empoisonneur Théodore; et pendant qu'on éteignait les restes de l'incendie, Jean raconta ce qui s'était passé et en vertu de quel plan il avait agi.
« Faut vous dire, reprit-il, que coinme je n'avais pas dit à madame toutes les horreurs que s'était permis de dire l'Anglais sur le compte de madame, j'avais gardé pour moi toutes les horreurs que le mulâtre s'était promis de lui faire. Ça été dit dans le colloque particuliei' où il a été question de lavertisscmeut. Comprenez- vous que ce cuir tanné, cet horrible noiraud déteint avait dit :
c( Eh bien ! je l'enlèverai celte femme qui a appartenu à qui l'a voulue, et qui me regarderait comme un chien si elle me rencon-
tV. BANANIER.
liail sur son passage ; jo l'enlèverai et elle sera à moi. C'est pour ça, voyez-vous, que j'ai lâché le moulinet, et pour autre chose aussi... Voiis I ' verrez sans doute tout à l'heure sans que je vous le dise. .!• sui-; donc venu me poster près de la maison, et, au monictit où le moulin fut en flammes, je vis deux hommes saulcr piuune fenélie basse, et entrer comme réclair dans la galerie où é:ail madame de Cambasse. Je m'élançai après eux, mais la fente était gardée par le giieu.x d'empoisonneur qui avait été chargé de rester là sans doute pour protéger la retraite de son chef. L'affaire ne fut pas aisée; le gredin avait empoigné le bout du pistolet avec lequel je voulais lui donner la bénédiction, et dans le mouvement que je faisais pour le lui arracher, je n'osais tirer, de peur que la balle n'allât fr.ipper madame de Cambasse qui se débattait contre cet affreux Idoménée. Celui-ci, entendant ma lutte avec Théodore, lâcha madame de Cambasse qui criait :
" Vous êtes découvert et on va vous punir : » mais il lui donna alors ce coup de couteau sous lequel je la vis tomber. Ça me rendit enragé, et je le devins encore plus en voyant que le mulâtre se dirigeait de mon côté et que j'allais en avoir deux sur les bras. Ma foi, je lâchai les pistolets, et je m'armai naturellement de mon seul poing. La tète du nègre est de fer, mais le poing du Normand est d'acii'r; le coup fut si bien appliqué entre les deux yeux que le moricaud chancela et tomba. Je jugeai, en sentant mamain toute trempée, que ses yeux avaient pris un billet de sortie de sa tète, et que je n'avais pas grand'chose à en craindre, et je n'eus que le temps de me retourner vers le mulâtre qui venait sur moi avec son grand gueux de couteau. Je lui lins le poignet si serré qu'il le làclia, et que nous nous mimes à serpenter l'un contre l'autre comme vous avez pu le voir au moment où vous êtes entré.
—Ah ! s'écria madame de Cambasse, sans vous j'étais perdue, et ma reconnaissance... — Ne parlons pas de ça, madame, dit Jean, car l'affaire n'est pas finie. — Y a-t-il encore quelque danger que vous ne nous avez pas révélé? — Je ne sais pas s'il y a encore du danger... .Mais ce n'est pas pour rien que j'avais mou plan; ce n'est pas pour rien que j'ai laissé biùler le moulin. Il faut régler lo compte à tout le monde cette nuit. Vous comprenez bien que, selon les paroles qu'il a dites, le goddam va arriver tout chaud, tout bouillant, avec M. Sanson, pour vous apporter des secours; nous tenons son confident... 11 me semble que... il y a quelque chose à faire, quelque comédie à jouer pour les enfoncer l'un par l'autre an lis-à-vis du pèie Sanson. Pour ça, je l'avoue, je suis très-insignifiant, je n'ai pas de plan, je ne sais par quel bout vous pouvez vous y prendre ; mais M. Clemenceau, qui faisait en cachette de son père des pièces pour le théâtre du Havre, trouveia bien une idée...
— En effet, dit Clemenceau, ou pourrait, ce me semble... » Lt il se mit à rêver tandis que Jean repienait :
« Voilà la chose prèle, la casserole est au feu, c'est à vous de poivrer et d'épicerla sauce; je n'y connais plus rien.
— Eh bien ! dit madame de Camla^se , lais'^iz-moi faire ; que iM. Clemenceau se retire ainsi que Jean pour qu'on me croie seule, et qu'ils se tiennent dans la pièce à côté de celle-ci, où l'on amènera Idoménée de manière à ce qu'il puisse entendre tout ce qui se dira ici. Si .M. Welmolh et M. Sans'in arrivent, nous serons avertis par les coups de feu que sir Edouard doit tirer pour avertir Idoménée de fuii-. ■• Nous n'avons pas besoin de dire quel fut 1" plan dt madame Cambasse, car il fut piesque à l'inslaut renversé par l'appalation inattendue de .M. Sanson et de sir Welmo'h.
Le Masque tombe.
Mais, avant de raconter la scène qui s'ensuivit, il est br.n de dire que, de tous ceux qui avaient pris part à latontalive, Idoméné, seul avait été arrêté. Ceux qui avaient mis le feu au masasin, où il n'y avait personne, avaient eu le temps de s'échapper en entendant accourir Clemenceau et M. Owen, et les autres noirs qui s'avançaient vers les autres bâtiments, suipris de voir qu on était sur pied, s'étaient reliies avant d'accomplir la part de crime qui leur avait été confiée. Si l'on s'étomrede l'arrivée de M. Welmoth et de M. Sanson sans que le signal convenu eût été donné, il ne faut pas oublier que Jean avait retiré les capsules des pistolets de sir Edouard. Il en résulta que celui ci, qui croyait avoir des armes en état, essava de tuer a une certaine distance de l'habitation. Son premier coup' n'étant point parti, il examina son second pistolet et vit que la capsule comme nous l'avons dit, en avait été enlevée. Cette circonstance *i ei;ere qu'elle pût être, et quoiciu'il fût raisonnable de l'attribuer'au hasud ou au manque de soin de son domestique, surprit un esprit au>si soup(,-onneux que le devient celui d'un homme voué aux inti i;;ues les plus cachées et les plus ténébreuses. Cette circonstance s'appuya sur les remarques qu'avait déjà faites sir Edouard sur la disparition de son groom, sur ce qn'Idom'énée avait cru entendre, sur les pas qui luiavaientparuàlui-inème suivre les siens, enfin, la' rapidité avec laquelle l'incendie avait été éteint, et le point unique où
il s'était minifeslé. Un moment il avait voulu retenir M. Sms-in et il lui dit :
« Je crois inutile de porter plus loin nos secours, madame de Cambasse aura probiblement trouvé des aides qui n'auront pis eu un si Ions intervalle que nous à franchir pour arriver jusqu'à elle.
— L>'où vient celte assurance que le dinser de madame de Cambasse soit passé ? — Mais de ce qu'il est véritablement passé, fit sir Edouard ; vous pouvez voir que le feu diminue sensiblement. — C'est vrai, dit M. Sanson en avançant toujours; mais quelles sont les personnes qui ont pu, selon vous, appoiter des secours plus immédiats que les nôtres à madame de Cambasse'? — Je ne suis sûr de rien; mais il est certain qu'en revenant de la Basse-Ti'rre, j'ai renconiré sur la roule un certain mulâtre avec qui l'ai causé un moment et qui m'a dit avoir vu M. Clemenceau se rendre chez madame de Cambasse. — Vous ne m'en aviez pas averti quand nous sommes partis, dit M. Sanson d'un ton d'humeur. — J'avoue que, dans le premier moment de trouble, je l'avais complètement oublié : la crainte de voir cet incendie s'étendre et se propager m'avait présenté un daoL'er si redoutable que je n'avais pas pensé à autre chose. —C'est cmcevable, dit M. Sanson d'un ton froid, et cela pourrait bien recommencer, malgré le zèle de M. Clemenceau ; dans tous les cas, ce serait un déshonneur pour moi de ne pas aller où un pareil danger peut exister, quels que soient l'accueil qui m'y attend et les personnes que j'v vais rencontrer. »
Il fallut bien que M. Welmoth se rendit à une volonté si formellement exprimée, et il se promit de se tenir sur ses gardes contre tout ce qui pourrait se présenter à lui. Quant à M. Sanson, il avait bien remarqué que sir Edouard avait examiné, louché et même essavé de faire partir un de ses pistolets, mais il n'avait pas tiré de cela" aucune conclusion. Il était trop préoccupé et de la pensée de revoir madame de Camliasse cl de l'idée de la retrouver avec Clemenceau. En effet, il était près de deux heures du matin qiiaml l'incendie avait éclaté; donc, si M. Clemenceau se trouvait à pireille heure chez elle, c'est qu'il avait dû y passer la nuit. Ce fut le sentiment d'amère appréhension qu'il portail en lui, qui fit qu'au moment où il mit le pied dans le salon où se trouvait .M. Clemenceau , il s'écria :
Cl Vous aviez raison, sir Edouard, madame avait près d'elle dcs amis qui rendent notre présence ici tout à fait inutile. » In signe de madame de Cambasse avertit tous ceux qui se trouvaient chez elle qu'elle se gardait le droit de répondre, et elle dit aussitôt : « Pardon, monsieur Sanson, nous avons un compte à réjler ensemble : c'est une affaire d'argent pour laquelle je n'admets pas d'intermédiaire , quoique j'y veuille bien admettre des témoins et M. Welmoth tout le premier, et que je vous prie instamment de vouloir bien terminer immédiatement avec moi, car je vous préviens qiie je quitte ce pays dans quelques jours. »
Je n'ai pas besoin de dire que .M. Sanson voulait partir et que cependant il demeura. Quel homme amoureux n'a gardé l'espoir de voir sortir une justification de la preuve qu'il avait demandée pour ne plus douter d'une peifidie? Il s'inclina en siy;ne d'assentiment, tandis que M. Welmoth interrogeait du regard tous les visages et tous les objets : il découvrit les traces de sant; sur le sol, et jugea qu'une lutte pouvait avoir eu lieu, et se promit d'user d'une prudence d'autant plus excessive que peut-être on avait arrêté çiuelqu'on de ses complices; mais il était inconnu à tous, excepté à Idoménée, et il suffisait de s'assurer que celui-ci n'était pas pris pour n'avoir rien à craindre. Cependant madame de Cambasse, offrant un siège à M. Sanson qui le refusa, lui dit : « Permettezmoi donc de m'asseoir; l'émotion que j'ai éprouvée et la blessure que j'ai reçue ne me permettent pas de me tenir debout, — Vous êtes blessée! » s'écria M. Sanson en pâlissant.
.Madame de Cambasse porta la main à son cipur, elle voulut y comprimer un di; ces bonds de joie qu'éprouve une femme en se sentant aimée au point où elle se sentait l'être; elle garda un moment le silence pour se remettre, et, gardant son air sérieux et réservé, elle repartit : < .Ma blessure cst"^i!ans danger, mais permettez-moi toutefois de vous remercier et de l'intérêt (pii vous a poussé à venir à mon secours et de la crainte que vous avez éprouvée en apprenant que j'étais blessée: ce ne sera rien, vous dis -je. —J'en suis charmé, dit M. Sanson d'un air qui annonçait qu'il se repentait presque de la vivacité de son premier mouvement. Mais je craindrais de vous fatiguer, et si vous voulez remettre à dcmam, à un autre jour, cette alVaire dont je n'ai pas d'idée, ce sera peutêtre plus prudent pour vous. — .Monsieur Sanson, reprit madame de Cambasse d'un ton amical, croyez que si j'insiste, il importe beaucoup pour moi que cette alTaire "soit terminée à l'instant même; je quitte... je quiileiai peut-être, reprit-elle en voyant la pâleur se répandre sur le visage de .M. Sanson à ce mot, je quitterai peut-être ce pays dans quelques jours, cela peut dépendre de ce qui va se pas.ser; soyez donc assez bon pour me prêter un moment d'attention ; quoiqu'il s'agisse d'un intérêt assez minime, je veux que vous fixiez vous-même l'indemnité que je puis vous devoir, — A moi? — A vous. — Et pourquoi'? — Le voici : cet incendie, qui vous a alarmé au point de venir chez moi, n'est pas le résultat d un accident, comme vous pourriez le penser; c'est le commencement
Ll< TlANANIËtt.
d'un plan qui a vonô celle cnionii' à la ruine, et c'esl par les mains des esclaves qu'on espère raccoraplir. — Je ne sais à qni peut s'adresser celle accusation, dit M. S.inson; je suis hors de cause, puisquola ruine de celte colonie sera ma ruiné; ce projet, s'il existe, ne peut donc s'imputer qu'à des hommes élrangers à ce pays, qui, bercés d'idées de philanthropie riilicule, ou poussés par des sensations odieuses, ont juré de l'anéantir. — Monsieur!... dit Clemenceau. — Ces paroles de M. Sanson, reprit madame de Cambasse, ne s'appliquent pas à vous, j'en suis sûre, pas plus que les miennes ne s'appli(|uaient à M. Welmolh, mais je vous prie do vouloir bien m'éconler sans m'inlerronipre. Ce complot exisic , monsieiu-, croyez-moi, et si j'en ai été la première vicline apparente, vous l'avez été avant moi sans soupçonner iiuevos pertes n'étaient que le commencement de l'exéculion de ce grand projet. On a procédé chez vous par i'empoisonnemenl ; chez moi. on voulait amener la ruine par l'incendie. Il fallait aller vile, car j'avais des soupçons, et on les Connaissait. — Pardon, madame, ditiM. Sanson, mais je ne vois pas ce qui p;'ut vous autoriser h croire que cet incendie soit le résultat d'un complot.— L'un des incendiaires a élé arrêté ici,» dit madame de Canibasse. Malgré toute sa fermeté, le vi.sage de M. Welmolh laissa percer la violente appréhensiou qu'il éprouvait.
« Et cet incendiaire, dit madame de Canibasse sans avoir l'air de s'apercevoir du tiouble de sir Edouard, est nn de vos esclaves. — Se peut-il ? — C'esl Théodore, celui qui a déjà commencé chez vous par l'empoisonnement do vos meilleurs travailleurs. — Qu'on me l'amène et que je Tinlerrose! s'écria à l'inslant M. Sanson. — Tout à l'heure, mou ami,» dit madame deCamImsse, que cliaenn écoulait avec une extrême atlenlion , surtout Clemenceau et M. Owen,qui comprenaient bien qu'elle voulait démasquer sir Edouard, mais qui ne voyaient pas comment elle pourrait y arriver. Quant à Jean, il avait disparu. » Tout à l'heure, repiit-elle ; mais avaul de l'interroger, il faut que je vous dise ce qu'il nous' a répondu, pour que vous jugiez si ses réponses seront conformes. Cet homme a juré cette nuil avoir assislé, dans le bois des Balisii'rs qui Cit en face de l'halnlalion et qui commence au bout du chemin qui mène à la roule, il a avoué, dis-jo, avoir assisté à une réunion où l'incendie de mon habilalion a élé proposée à lui et à plusieurs aiilies noirs pai' un homme portant un masque vert avec des cercles longes autour des yeux. 11 ne pourrait, nous a-t il dit, )-econ;.aîlie la voix de cet homme ni sa taille, mais il existe ni! hoi;:me qui 1 ' connaît et qui leui- en a répondu : c'est le mulàire Idoménée. — Ou dit, reprit alors Welmolh, qu'il a élé fort assidu à aller demander des nouvelles de la blessure de M. Clemenceau ; ils doivent se connaître, et M. Clemenceau pourrait peut-être nous donner des reuseignemenls à ce sujet. »
Kiiiest fut si surpris de c^ comble d'audace, qu'il cherchait pour aiii-i dire une qualification assez Inrto pour répon(h'e à sir Kdonard, loisque madame de Canibasse, qui devina que M. Welmolli avait le pni|. t de déloiu-nor la marche que prenait cet éclai:cissement pour en l.iiie une querelle particulière, se hàla de reprendre:
" Je no connais pas les relations de M. Clemenceau avec Idoméne.', mais il ne pourrait guère nous instruire sur les relalions de 1 liomme masqué, car, pendant que la réunion des incendiaires avait lieu, .M. Clemenceau était chez moi. — Vous êtes donc bien silre de I neure où a eu lieu celte réunion? dit sir Edouard, qui ne put s'empêcher de parler comme un accusé —Sûre de l'heure, monsieur (iiî madame de Cambasse, et sûre des moindres circonstances. Ainsi' cet homme masqué dont je parle aurait dit à Idoménée, et je vous piie de bien faire altenlion à ceci, mon ami, que l'on pourrait voir rincendie de l'habUalion où il se trouvait, et qu'il lui l'audiail bien nécessairement avoir l'air d'accourir à mon aide, mais que, pour ne pas s'exposer à surprendre les incendiaires au momenl où il arriverail, il tirerait un ou deux coups de feu à quelque distance de la maison. »
Cette dernière ciiconslance fut comme nn éclair tei i ibie de vérité pour M. Sanson.
« Un coup de feu ! s'écria-til en regardant sir Edouard en face, mais vous avez essayé de tirer vos pistolets quand nous avons été à peu de dislance de la maison... — Monsieur! s'écria sir Edouard, après un pareil soupçon... je ne puis pas... — Tu avé pas pu tiré les pisloles, dit tout à coup l.i voix burlesque d'un homme en grande liviée, qui barra le chemin à sir Eilouai'd, parce que je avé relii'é les capsules. — Qu'est-ce que c'esl que ça ? fit sir Edouard en \oyanl devant lui cette caricalure de John. — Que veux-tu dire, John'ï^ s'écria aussitôt M. Sanson, qui, dans le piemier moment, se trompa à la ressemblance. — Je voulais dire, monsieur Sanson, dit Jean en continuant son baragouin, que je avé saoulé le John au goddaui, que je ayé monlé sur le poney et suivi le goddam à l'assemblée des noirs, oii je avé tout vu, tout enlendu. — En vérité, s'écria M. Welmolh, je savais bien que les Français étaient l'enommés pour être de giands comédiens, mais je ne savais pas qu'ils fussent des bateleurs de si basse espèce! — Ils ne mctient pas de masque, monsieur, dit Clemenceau en s'approchanl ; cl comme vous avez l'habiiudc d'en porter, en voici un qui vous il a à merveille. » 11 avait déjà levé la main pour donner un soufflet à Edouard, m li-:
M. Sanson l'avail arrêté, tandis que sir Edouard, au comble de la rage, oubliant l'élat de ses pistolets, en avait dirigé un contre la poitrine d'Ernest
« 11 ne ponvé pas partir, lui dit Jean de son ton goguenard, je l'avé empêché beaucoup. »
M. Wrlmolh jeta ses armes parterre avec un geste de ftn-eur, tandis que M. Sanson disait :
« Non, monsieur Clemenceau, ceci n'est ni une querelle d'homme . a homme, ni de nation à nation, c'est une affaire de cour d'assises.
— Vraiment! dit M. Welmolh ; et c'esl sur l'accusalion d'un esclave qui avoue ne pas me connaiire, sur laccusation d'un domesiique, d'un homme que j'ai provoqué publiquement et qui a en la lâcheté de refuser, qu'on me croit coupable... Prenez garde, mon oncle, ceci est une comédie qui peut tourner à voire honte. — Ah ! fit madame de Canibasse, nous avons un témoignage bien autrement important que celui de Théodore; amenez le prisunuier ! » dit-elle.
On entraîna Idoménéc dans la chambre, et à son aspect M. Welmolh parut perdre tout à fait contenance.
« Tu connais M. Welmolh ! lui dit M. Sanson. — Non, fil Idoménée. — Ce n'est pas lui qui était celle nuit dans le bois des Balisiers?
— Il n'y a eu personne dans le bois des Balisiers. —Comment ! s'écria Jean, il n'y avait pas une réunion et tu n'as pas causé avec lui en particulier, et tu n'as pas entendu remuer près de loi, et tu n'as pas lancé ton couteau du côté du bruit, si bien que j'en ai encore la maniue, et qu'elle doil être aussi à l'arbre où la lance s'esl plantée?—Tout ça, dit le mulâtre, sont des inventions. — Faites veuir Théodor,\ dit M. .Sanson. —Il est mort Théodore, dit Idoinéiiée.
— Mais il y a quelque chose , s'écria Jean-, qui n'a pu disparaître ; c'esl le manteau et le masque; ils doivent être dans les effets de ce gentleman. — li est certain, dit M. Welmolh, qui s'était tout à fait remis, ipie si voire ignoble parade es! bien combinée, vous avez dû les y cacher pour qu'on les y relr.iuve. »
M. Sanson baissa la tète, puis, après vm moment de silence, il reprit :
« Pardon, mon cher Edouard, de vou.^ avoir un instant soupçonné; mais toute cette comédie a élé si habilement conduite, que j'ai pu un moment m'y laisser prendre. Cependant, puisque c'est un de mes esclaves qui, dit-on, a mis le feu à l'habitation, je neveux pas, quoique rien ne m'y oblige, qu'aucun tort ait pu arriver à madame de Cambasse par moi ou par un des miens, et je suis tout prêt à lui payer une indemnité. — Je ne veux rien que de la loi, dit malame de Cambasse; carj'espérais vous éclairersur les iiifàmesmenées d'un monstre. —Celle femme est folle! dit sir Edouard en haussant les épaules. — Monsieur Welmolh, reprit Ernesl, vous m'avez promis de m'éconler devant les mêmes personnes à qui vous avez dit que j'avais Icàchement refusé une rencontre avec M. Sanson; puisque l'aveuglement de votre oncle vous prolége encore, je vous préviens que je vous dirai mes raisons parlouloù je vous rencontrerai; et je vous avertis que vous ne fuirez pas ici comme vous avez fait à la Jaina'ii|iio. — Quand et comme il vous plaira, monsieur, » dit sir Edouard.
Madame de Cambasse s'était mise à écrire pendant que ces paroles s'échangeaient, et dit, en reraellant sa lettre à M. Owen :
« Qu'on porte immédiatement celte dénonciation au procureur du roi. Si le principal coupable nous échappe, en voici un du moins que rien ne peut sauver. Ce mulâlre a forcé ma maison de nuit, les armes à la main; c'est lui qni m'a porté ce coup de couteau... ceci n'est pas une comédie. »
Idornénée, malgré lui, ji-la un regard sur sir Edouard; mais il demeura impassible.
« Que ceux qui l'ont fait agir le sauvent s'ils le peuvent,» ajouta madame de Cambasse.
Welmolh fut parfaitement insensible à cette insinuation.
« Est-ce que nous ne laissons pas madame à son rôle de gi-andjiislicier? dit en riant sir EJouard à M. Sanson. - Je suis à vos ordres, mon ami, dit M. Sanson ; partons. J'étais bien sûr que vous ne pouviez être mêlé à une si infâme tenlalive. Quant à ce misérable, le seul moyen qui- lui reste d'adoucir sa situation , c'est de nommer ses complices. »
Cette fois, on ne pouvait se tromper sur l'intention de M. Sanson; elle tendait manifeslemcnt à oblcnir un aveu d'Idoménée, et chacun devina qu'il ne s'était si bien contenu que pour tromper sir Edouard.
« C'est ce qu'il a de mieux" à faire, dit M. Welmolh sans se troubler, et je le lui conseille... mais c'est à ses juges et non pas à nous qu'il doit répondre. »
Pendant qu'il parlait ainsi, M. Welmolh attachait sur Idoménéc des yeux inquiets. M. Sanson semblait confondu de son silence.
•■ Eh bien! lui dit M.^Velmoth d'une voix altérée, vemz-vous?...»
M. Sanson lit un mouvement pour sortir avec sir l'^donaid. En ce moment, le mulâtre chancela sur ses jambes et poussa un cri sourd el terrible.
«Attendez, sir Welmolh, dit-il... altendez... »
Ce changement soudain arrêta tout le monde.
» Quoi donc? » s'écria-t-on de Ions côtés. " C'était du poison...
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LE BANANIER
\|,' m le nn.!àlvciàlnnt... \c roiip .'lail hi.n monte. S'il avail lire ie co.H. do leii, je n.e serais cnlui it j'amais ce crever <lans.ii.eliiiic cmn ,l'..r> bo,s..... „ll,.ne.M!..euèr..,tlousce-,xqm eta.en pie^ MMifi i. Oui... oui... dit Idoniénee , voila le sccleial qui in a ait iin r 'un coup de pislolel ?ur .M. Clémenceau.-Je le savais bien ....
c',;,., JQ J, an C'est lui... c'est lui... »
^ Le nialheiireux n'en put dire davantage; il chancela. Dans une dernier,. eonvul>inn, il se pr. cipila du eôlé de sir Edouaid conin,c pour le puni, ; mais, avant qu'il cùl pu l'alleindre, il tomba nioit
"* Celui-ci le contempla un moment on silence et avec une joie faroiielie. Tout le monde était anéanti de ce déiiuuiuenl soudain cl inquévu.
o Inlàme ! s'écria M.
Sauson, nieras-lu en- i i i
eoii? — Quoi donc !
dit M. Welmoth, vous mêlez vous aussi de la partie? est-ce votre rôle qui commence pour me pajer en injures les belles guinées que je vous ai prêtées en 'espèces? — L'argent est prêt , dit Clemenceau, et le but de cet eiitrelien que vous avez calomnié, était d'arracber M. Sanson de l'habile sp'culation par laquelle vous espéiiez le ruiner.— Assez de toutes ces accusations! dit sir Edouard; j'ai Irop lunglemps répondu à des laquais , à des inliijrauls, à une firame perdue et à un honnête boninie qui n'est qu'une dupe. — Monsieur l'AutlIais, lui dil Jean eu s'approcluuitdoucemeul de lui... voulezvous que je vous fa?se nu cadeau'? —Qu'estce?... lit sir Edouard.
— Ce sont des ca|isules pour vos pislolels ; cai-, si vous êles un laul soit peu genjleluan, vous vous brùlelez la en vrlle. en soltant d ici. >i
Il lui liudil hs cap siilis, el sir Eilouard a\auç.i la main en disa il :
« Oui. je les prends, pour enviiver dans la tète de ton maiire la balle que je lui dois.»
.Mais, avant qu'Edoiiarii cùl pris lescaps.dcs, Jean s'était précipité sur lui et l'avait terrassé. Tout le monde s'élança pour airaclier sir Welmoth à la colère de Jean, qu'on
Welmoth, les pistolets tendus, regarda brûl
crovail vuuloir se venger en voyant le coupable lui échapper.
«'Laissez, laissez, dil Ji'an, je n'ai |ias loni dit : je veux voii- ie j;ilet de flanelle de ce monsieur... Quand j'ai gi isé son groom, cunnno il dil, à mesure que sa langue s'embarrassait pour la prononciation, elle se déliait pour la confidence, et il m'a glissé dans l'oreille qu'il porlail entre cuir et laine des papiers bons à consulter. »
Pi'ndaiil qu'il parlait ainsi, Jean avait arraché ces papiers à M. Weluiulli, et il avail làclu' celui-ci pour les remelire à M. Sanson. .M. Sanson commençait à peine à les lire, ipie \\'(dmo'h s'était relevé, avait .amassé ses [listolels et les avail armés des capsules (pie lui avail uioqueuseineul remises Jean.
«A mou tour! n s'écriat-il eu diiigeant ses pistolets sur le groupe désarmé qui s'était réuni autour de M. Sanson pour premlre connaissance avec lui de ces (lapiers accusateurs, v Oui, eiilendczmoi, leur dit sir Edouard; c'est vrai, j'ai faii tirer ^ur ce M. Clemenceau, parce qu'il eût détruit les projets dont je suis l'exécuteur
et nui vous perdront nn jour ; car, moi mort, mille autres me succéderont 11 faut i\\\'2 la Élance perde ses colonies, nous l'avons décidé- el ce que l'Angleterre a décidé est l'airct du ciel, implacable et inéviiable. Oui.'i'ai voulu vous ruiner, j'ai voulu pi , die celte femnie de répulatioir. oui... j'ai organisé ci't incendie. Voilai aveu de tout ce que j'ai fait , et vous avez en main les preuves de ma mi.-sion.Aqu(d cla peut-il mener, d'après les lois de voire pavs.... — A l'échalaiid, misérable! lui répondit M. Sanson. — Eh hien! dit sir Edouard, il m'iiuporle peu que j'y monte pour un crime ou niiiir dix • eh bien! j'en ai encore deux à commettre; j'ai deux \icliiucs à choisir ici, qui picndiai-jr?...— Malheureux '.sécriaM. bansi,n —Non, pas vous, monsieur, dit.ir Edouard, mais celle lemme, cl ce ieuneéléganl prétendant à la muin de miss Clara.. »
■• ° .Madame de Canibas-
sepAlit, et Jean voulut s'élancer devant elle.
« Pas un mouvement ! s'écrie M. Welmoth, ou elle est morte. Cependant je puis vous proposer une transacliiin : monsieur S. mson, il y a une bougie derrière vous... hiiilez-y, les uns après les autres, tous les papiers que vous tenez, el je me relire.
— Jamais! jamais!
dil M. Sanson. — Alors comme il vous plaira, dil Welmoth en vis.inl madame de (:;amhasse, qui tomba à genoiii presque morte de terleiir. — Cédez... s'écria Clemenceau, cédez... au nom du ciel !
— Ah! vous avez peur pour vous, jeune galant, dit sir Edouard.
— .Misérable! « s'écria Chnienceau en voulant s élancer coiilre lui.
Mais il fut retenu par Je in qui l'arrêta en s'éeriaut :
" Il le feiaii comme il ledit, letiueux! —Il Mifût! » dit M. Sau.o;i en s'appruchant de la bougie.
Welmoth, les pislo lels tendus , regarda liùler loiis les papiers les uns apiè-i les autres, l'uis, qii.iii.l ce lui tini, il marcha à la cioisée, tira les deux cnups de pistolet en l'air, et se relouriiaut alors vers ses ennemis, il leur dit :
«L'iionncurde l'Angleterre est sauvé, messieurs; maintenant , je suis à votre disposition. »
Cet acte de farouche hér.n'qiie fi nppa Clemenceau et M. Sanson d'uneadmiration étrange. « l'.u lez doue, lui dit M. Sans.ui ; vous avez ce jour tout entier. — Merci! "dit sir Edouard en sortant. „ , ,. . , i„
Nous n'avons pas besoin de dire quel fut le denoumcnt de cette histoire entre madame de Cambasse et M. ï-anson. Ce maliase de Clara el d Ernest fut célébré le même jour que leieui. Qii'anl à l'incendie el à la lenlaiive d'assassinat sur Clemenceau, IdoMiéuée resta chareé de tous ces crimes ; et personne, exceiue ceux nui avaient été témoins de la scène que nous venons tie raconicr ne soupçonna la part .in'v avail prise M. Welmolh. Celte leçon suftil i'i suérir Clemenceau" de .sou enthousiasme abidilionmste pour lAueleterre. Peut-être pourrons nous raconler nn jour comment il l'ut uuéri de son enthousiasme pour la liberté des esclaves.
1er tous es popiersies uns après les autres.
FitKutnic SOIUÉ.