FIN
IVis.— liaprimciie Walder, rue Buaaparle, Mi
A LA LIBRAIRIE THEATRALE, 12, boulevard Salul-SIarlin.
EULALIE PONTOIS
Dans nn salon boisé du cliâlcaii (le la Grassei'ie se trouvaient, diiraiit une des froides soirées du mois d'octobre 1838, (lualre persounes assises autour d'un feu qui conimen(,'ait à s'éteindre.
Deux bougies posées sur une console , à l'autre exirémité du salon , n'éclairaient qu'imparfaitement cette vaste pièce, el l'on n'entendait que le brurt de la pluie qui tombait à verse.
Une préoccupation inquiète agitait le cercle formé autiour du feu, mais cliacun semblait vouloir garder ses réflexions pour soi-même et craindre de les communiquer aux autres.
11 y avait deux hommes et deux femmes. Les femmes oe('upaicnt les deux côtés de la cheminée , les hommes étaient en face.
L'une de ces femmes pouvait avoir quaranle-cinq ans. Elle avait pu être belle, quand la fraiclieur de la jeunesse el son riant embonpoint adoucissaient les lignes dures et nsseuses-de ses traits; mais à l'Age où elle était arrivée, et surtout à cause de son extrême maigreur, rien d'aimable ni de bienveillant n'était resté sur ce visage.
Un nez busqué, des lèvres minces,
un menton pointu, de petits yeux gi'is, Ui! donnaient un caractère de hauteur et de méchanceté.
Celte fernme était d'une taille élevée et carrée ; cependant ce disgacieux ensemble était empreint d'un air de distinction aristocratique qui n'appartient qu'aux femmes laides d'un monde éleNé.
Du reste, la jeune fille qui était en face d'elle semblait prouver qu'on peut être belle avec de pareils irails ; car il existait entre elle et cette femme une ressemblance paifaite.
L'expression seule était différente , et un peu d'ironie et de dédain se montrait seulement sur ce visage blanc et rose, rayonnant de santé et encadré de magnifiques cheveux blonds. Toutefois , on reconnaissait aisément que ce devaient être la mère el la lille.
Le plus âgé des deux hommes assis en face de la cheminée était un prêtre, vieillard encore vert.
Il gardait le silence comme les autres; mais a la ténacité avec laquelle il attachait ses regards sur son voisin , on eût dit qu'il eût voulu lire jusqu'au fond de son âme, et plusieurs pet ts mouvements maladroitement répi imés annonçaient une extrême e; vie de causer, sinon d'interi'Oger.
EUI.AUE PONTOIS.
Oiiant au dernier de ces quatre [icrsûminges, ci'lail un lioinme de Irenle ans : il avait aussi iiuelque cliosc de iiiechanl et d insoleid dans le visage: mais celte insolence et celle niécliancete devaient elre il une tout autre famille que celles de la dame. Celaient un nez retrousse en pied de marmite, des pommelles roses saillantes sur des joues creuses, et un meiilon fuyant; une bouche en dessous, comme i«lle d'un requin, un œil inquiet eiai;ité. , . ,
11 étail a-^sez grand el n'était pas mal tourne de sa personne; mais il y avait dans cit imlividu une imporiance grêle qui dénolait invinciblement une envie incapable conire tout ce qui était plus beau ou plus spirituel que lui. , , , , •■ .
Déjà plus d'un quart d'heure s'était passe dans un absolu silence, lorsqu'un homme d'une quarantaine d'années entra dans le salon par une porte qui faisait face à la cheminée. , , , ,
— Ah! c'est vous, Ponlois? lui dit la plus âgée des deux dames, est-ce que vous passez la nuit au château? — Si madame la comtesse le désire, répondit cet homme, j'y reviendrai ; mais je suis venu pour chercher M. le cure el le reconduire jusque chez lui. Il y a loin d ici au presbytère... — Mais vousdemeuicz à deux pas, dit le jeune homme. Ce n'csl pas une grande peine que vous prendrez la. — Ce n est pas pour moi que je parle, répondit Pontois, c'est pour 11. le cure; H e.st prés de minuit, el il fait un si mauvais temps!... — Cest ju.ste, reprit la comtesse ;' bonsoir, monsieur Denis, lit-elle au cure ; vous avez eu un triste devoir à remplir aujourd'hui, el nous vous remercions de l'emjjressement et de la sollicilude que vous y avez mis. ~ Je suis prêtre pour apporter les secours de la religion aux mourants, commeiiour oflVir des conseils à ceux qui ne sonl pas dans une bonne voie, repartit le curé en regardant le jeune homme, qui le loisa d un regard iml)ertinentet qui probablement allait lui faire une réponse peu amicale lorsque la comtesse s'empressa de dire à Ponlois : --1S est-ce pas Eulaliequi veille celte nuit prés de la marquise'? — Oui, madame, répondit Pontois; c'est ma fille et la vieille Marthe qui passeront la nuit prés de M""^ de Soubiran.
La comtesse el le jeune homme échangèrent un regard d inlelligence pendant que le curé cherchait son parapluie et son chapeau.
l'.st-il nécessaire que je revienne? dit Ponlois. — ^on, reprit la comlcssc, vous devez être borriblemenl fatigué; restez chez vous. Il n'y a pas d'accident à craindre cette nuit, du moins je 1 espère, beuleraeni, sovez ici demain de très-bonne heure. — 11 siitlit, dit Ponlois.
Le curé et le régisseur, car cet homme était celui ijui gérait les propriétés de la marquise de Soubiran, le cure et le régisseur, disonsnous, quittèrent le salon, et presque aussitôt la jeune hlle secria, en étouffant un long bâillement de manière à lui donner 1 apparence d'une contraction nerveuse : . r-, , ■ . n ■„
— Maman, veux-tu rentrer? Je suis brisée.— Eh bien! Camille, dit la comtesse, je ne remonte pas encore ; mais, si tu es fatiguée, tu peux aller te coucher. ,
A celte proposition, la jeune fille tressaillit et laissa échapper celle exclamaiion : ....
— Toute seule ! — Tu as raison, dit la comtesse, qui se méprit au , sens de celte exclamation ; je vais aller l'aider a le déshabiller.
Puis elle reprit en s'adrcssanl au jeune homme :
— D'après ce que vous m'avez écrit, monsieur Gagcroi, je n ai pas même voulu amener avec nous une femme de chambre. Du reste, ce sera l'affaire de cinq minutes. Veuillez m'atiendre ; je redescends.
La comtesse prit une bougie, mais Camille ne quitta point son (au-
teuil. , ,, . ,1
— Eh bien! Camille? lui dil sa mère d un air sec. — Maman, j'aime autant rester ici ; je dormirai sur ce fauteuil.
I a comtesse fronça le sourcil, M. Gagcrot se mita rire.
Ah! dit-il d'un air galant, la belle M"« aimille a peur des revenants. — J'aime autant rester ici, dit la jeune fille. — Point de sol enraniill.iqe, reprit la comlesse de Brevise ; venez.
rimille .se leva pour obéir, et Gagerot lui dit avec un sourire qui ■ivaii ou la prétention d'être aimable ou celle d'être spirituel ;
— Pour revenir, il faut être moil, et M'»" de Soubiran n est pas encore dans l'autre monde.
Camille parut encore plus alarmée, et elle semblait encore hesiier a partir lorsqu'une des portes du salon s'ouvrit, el une jeune hlle |)arul tenant d'une main un flambeau, de l'autre une cafetière.
— Ah! c'est vous, Eulalie, dit la comtesse; vous allez dans la chambre de la marquise? — Oui, madame, répondit Eulalie. — Est-ce la jiotion ordonnée par le médecin que vous portez la ? dit la comiesse en montrant la cafeliére. — Non, madame, c'est du cale que j'ai pris à lolfice pour Marthe el pour moi. Comme c'est la truisienie nuit que nous passons, nous avons peur de dormir.— C'est bien. Ut la comiesse.
Eulalie sortit, et .M"'" de Brevise dil à Camille :
— Voilà unelille plus jeune que vous, et qui lia pas de ces sottes terreurs. — Ah ! maman, dil Camille d'un air do dédain, ces gens-
|.-, C'est viai, reprit GagcM'ol d'un air railleur, ces gens de rien,
i''norants el pauvres, ça n'a pas le droit d'être... supersiilieux.
■ M"» de Brevise se pinça les lèvres, tandis que sa Wle regardait Gagerot d'un air si étonné, que celui-ci pensa (lu'elle n'avait pas compris le sarcasme ; la jeune liile s'étonnait seulement de ce que .M. Gagerot le lui eût adressé.
La comiesse fit un signe impératif à Camille et l'emmena. Gagerot haussa les épaules et murmura à voix basse :
— l'élite heffueule... Enfin, c'est fait...
Puis il alla s'asseoir au coin de la elieminée, li.sonna le feu pour le ranimer et se pencha nir son fauteuil, les yeux fixés au plafond, en siinutaiil un air d'opéra comique iju'il interrompait de temps en temps l)ir (juclques mots lomme ceux-ci :Soixante-dix... soixante-quinze... quaire-vingt mille... Il reitrenaii son air, el ajoutait un peu plus lard : La forêt dé Coudray, trente mille... cent dix mille... la terre des Loriéres, seize mille. .."cent vingt-six mille...
11 compta ainsi jusqu'à deux cent mille, et, arriv-^ a ce beau cliiHre, il se trémoussa jovcusemenl sur son fauteuil en criant assez baul pour qu'on pùl re'nlendrc : — Deux cent mille livres de tente... eh . eh ! Un regard ardent jeté auiour de lui avec un ïif mouvement de tête, sembla dire : J'en aurai bien quehiue chose.
A ce moment, \["" de Urevise repaïul et viul rapideinenl s asseoir près de Gagerot. n ■ ■ ■
— Enfin, lui dit-elle, nous sommes seuls ; eh bien ?... — En bien i c'est fait comme il a été convenu. .
La comtesse laissa échapper un profond soupir de sa poilnne, Gagerot en comprit le .sens.
— .\e vous lavais-je pas écrit? — Sans doute; mais 1 accueil Uc M""^ de Soubiran a été si froid. — Une mourante... et puis vous n'étiez pas d'une parfaite inlimilé. — Mais nous venions de faire c^ût lieues en poste pour lui prodiguer nos soins.
(^aïïcrot laissa échapper un petit ricanement.
— "Plait-il? fil la comtesse avec hauteur. — Seriez-vous venue, si je ne vous avais pas appris qu'elle instituait votre fille sa lé^gaïairc universelle?
La comtesse ne jugea jias à propos de réjiondre ; mais elle reprit en baissant la voix : .
— Vous avez donc lu le testament? — Je l'ai ditlé, reparlil Oagcrot en regardant la comtes.se avec une intention maniuée.
M""" de iirevise sembla se meltre sur ses gardes el examiner Gagerot. . . • 1
— En ce cas, lui dil-clle, vous devez en connaître les moindres dispositions? — Je les connais, et je suis ehargé de les faire exéculcr. — Vous, l'exécuteur tcsiamentaire de .M""^ de Soubiran ? t- Moi! — - Ah ! fit la comtesse. Et il v eut un moment de silence, peudanl lequel Gagerot regardait d'un aiV railleur les petites crii^palions nerveuses que celle nouvelle semblait donner à M"'^ de Brevise. el qu'elle avait grand'peine à eonlenir. Cependant ce fui elle qui reprit l'eutretieu la première. — El qu'a-l-ellc laissé à ce Paul Chagoiu?— Uien ! dit Gagerol avec un accent de rage satisfaite. - Absolument rien? — Absolument rien ! re|)artil Gagerot du même ton.
Par un mouvement involoniaire, .M""" de Brevise se recula sur son fauteuil, el reprit d'un air presque soumis :
— Mais, je ne l'entendais pas ainsi ; c'est son neveu, son véritable héritier, et je ne veux pas qu'on dise que nous l'avons entièrement dépouillé. — 11 est temps encore de faire révoquer le testament, fit Gagerot d'un ton dégagé.
M'"' de Brevise s'agita sur son fauteuil; G;igerol se prit a ricaner, la comtesse se leva el se promena avec agitation dans le .salon.
Gagerot se mil à la lorgner avec une impertinence si marquée, que la comtesse finit jïar s'arrêter tout à coup, el lui dit avec colère <
— Vous vous êtes fait, sans doute, votre part dans ce testament? Ainsi, monsieur... — Moi, madame, dit Gagerot d'un air de puritain olfensé, je n'ai d'aulre part dans ce testament que celle que M"" de Soubiran a voulu absolument me faire. Sa bibliothèque, qui n'a guère de valeur que coninie souvenir, voilà tout ce que j'ai .iccepte.
M"" de Brevise pensa immédialeuient qu'il serait prudent, lors de l'inventaire, de faire examiner soigueusement chaque livre, |iour s'assurer si la vieille marquise n'y avait pas caché quelques paqueU de billets de banque.
— Croyez, monsieur, que je comprends cette delicates.se, et que nous saurons la reconnaître.- En faisant ce que j'ai fait, dil Gagerot d'un air sentencieux, j'ai obéi à ma conscience : M°'= de buiibiiaii , m'a demandé des conseils, je les lui ai donnes comme doit le laire un honnéie homme, sans alteiidre d'autre récompense que la convielion d'avuir fait mon devoir.
Sur celle solennelle déclaration, -nos deux interlocuteurs allaieiil se quitter, lorsqu'ils entendirent tout à coup des cris aigus partir do l'élaue supérieur.
Mais, avant de dire quelle étail la cause do ces cris, nous allons exiiliquerà nos lecteuis les relations diver.se.s de ces personnages entre eux.
En isos, il existait on Erance un M. Chagoin, nainiiionuaire grnéral, à qui l'empereur ne demanda pas des comptes trop exacts à la condition qu'il marierait sa lille à M. le marquis de Soubiran, émigré ruiné, devenu comte el chambellan de Sa .Majesté impériale.
Le fils aîné du muniiionnaire fut cliaigi' d'aller manger une large
lîUbAtlE PONTGIS,
|i.ifl tics rcvoni':s de son \-\vre. comme prelot (io l'un ite nos dépaitenieiils (roulre-lUiin, el les millions ilu pfre Cli;igoin se Iroiivèrent légiliniés par l'emploi gouv'ei'nemenUil qu'ils cefureiil.
Il arriva de ceci- que iM. de ï^oubiran mena une vie fort malheureuse.
Tracassé par sa famille, et surtout par sa sœur, M""" de Brcvise, qui s'était mariée en isi2,;'iEin genlillionimc, qui lui apportait uu nom sans alliage, il prodiguait aux siens la fortune de sa femme sans pouvoir obtenir pour elle la moindre concession. On la lolérait i\ peine' et on ne manquait pas une occasion de plaisanter sur les riz-paiiiT sel cl leurs millions, tout en vivant de leurs miellés.
M-ne ()e Soubii'an était une bonne femme, et lorsque vint la restauration, et que, decliambellan, son marfdevinl genlilliomme de la chambre, elle eut la faiblesse de se brouiller avec son frère l'ex-préfet pour des gens qui la méprisaient.
Le père Chagoin mourut alors, et son héritage donna lieu à un procès scandaleux entre le frère libéral et la sœur marquise. Toutes relations cessèrent entreeux,elà l'époque do la mort du marquis, arrivée en 1830, ni M. Chagoin ni son 111s Paul ne \inrent même faire une visite de condoléance à M"" de Soubiran.
La rupture fut à jamais scellée.
M. Chagoin mourut à son tour, et laissa sa fortune à son lils unique, M. l'aul Chagoin, qui était aussi l'unique héritier de M"' de Soubiran, puisqu'elle restait sans enfants.
Tant que ledit M. Paul eut en possession forêts, maisons, capitaux, il ne pensa guère à sa tante; mais, après trois ou quatre ans de folies stupides, lorsque le jeu, les chevaux, les magnifiques soupers, et surtout les sylphides de tout ordre eurent profondément écorné la fortune de M. Paul, il se souvint de sa tante et lui écrivit.
Mais la porte élait gardée, et M"' de Brevise avait placé près de M"" de Soubiran un homme qui s'était ciiargé de re|)rcsenter le neveu comme le plus mauvais garnement de la terre. C'était la vérité, et M"" de Soubiran en était assez convaincue pour ne pas être trèsravie de lui laisser sa fortune.
Mais de là à faire donner cette fortune à Camille de Brevise il y avait une montagne à franchir, et Pontois, l'intendant en question", n'était pas de taille à surmonter une si énorme diflieulté.
Cependant ce n'était pas parce que M"'° de Soubiran détestait les Brevise, et surtout la jeune Camille, que la chose élait si dillicile. C'était le fait matériel de faire un testament qui épouvantait la marquise.
Pour elle, comme pour beaucoup de gens, écrire un testament, c'est appeler la mort. Cela lui faisait peur' et il n'y avait qu'un espi'it fort qui put la déterminer à cet acte extraordinaire de courage.
Or, pendant l'été qui avait précédé le mois d'octobre durant lequel .se passait la scène dont nous avons parlé. M"'" de Brevise, devenue très-assidue auprès de W^" de Soubiran, avait rencontré chez elle M. Gageroi, qui venait d'acheter une propriété voisine.
Cette propriété, on prétendait que M. Gagerot n'en avait payé que les droits de vente; mais elle valait cinq cents francs de contrilJuiion, et c'est tout ce que lui demandait M. Gagerot, à qui il ne manquait que cela, du moins le disail-il, pour être nommé député.
M""^ de Brevise jugea le Gagerot d'un coup d'œil, et lui raconta le malheur de M""^ de Soubiran, qui n'avait d'autre héritier que ce misérable Paul Chagoin.
Elle lui fit comiirendre comment il y avait toute chance pour que le neveu hérit;U de la tante, et cela â cause de la peur puérile qu'éprouvait la marquise de faire un testament. Cette peur, ce ne pouvait élre une personne intéressée aux dispositions probables de M""" de Soubiran qui pouvait la combattre, et un étranger aurait bien plus de pouvoir.
Gagerot, à son lour, jugea M°'= de Brevise à la troisième phrase, et sans transition lui offrit ses services. Il était d'une opiiosilion assez avancée pour mériter les voix carlistes de l'arrondissement, et M'"= de Brevise crut pouvoir les lui promettre.
Toutefois, ce petit marché clandestin n'eût pas été très-exactement tenu sans une petite circonstance que M"" de Brevise n'apprit qu'à son retour à Paris, lorsqu'elle s'informa de ce M. Gagerot qu'elle avait laissé près de sa belle-sœur.
Le futur député et le dandy ruiné se connaissaient depuis longues années, et il se trouvait qu'ils se déplaisaient souverainement, et'que Gagerot détestait Paul Chagoin de tout ce qu'il avait de haine.
En effet, en vingt circonstances diverses, le dandy dissipateur avait écrasé par ses prodigalités la parcimonieuse osteni;ition du prétentieux Gagerot. Il l'avait cent fois fait reculer au jeu par l'insolente énormité de ses enjeux; Gagerot s'élant vanté d'avoir ins|)iré une violente passion à je ne sais plus quelle célébrité de la danse, Paul la lui avait enlevée en vingt-quatre heures.
D'ailleurs, Paul se moquait prodigieusement des opinions, du désintéressement el surtout de l'austérité politique de M. Gagerot.
Il prétendait que s'il n'était pas vendu, c'est parce qu'il s'estimait dix fois plus qu'il ne valait. 11 disait cela à qui lui parlait de Gagerot, cl il le disait à Gagerot lui-môme ; si bien qu'il en résulta un diîel où Paul Chagoin eut l'impertinence de lirer au nez de Gagerot et l'adresse | de l'effleurer assez légèrement pour l'écorcher à son extrémité.
Enfin, pour conihlei- la mesnre, Paul Chagoin avail élé le créancier de Gagerot de qui'lqiies centaines de louis gagnés au jeu, pour lesquels Gagerot avait fait (les billets qu'il n'avait pus payés, et (pie l'aid avait dédaigneiiseuient doiniés à son valet de chambre, en lui disant d'en tirer ce qu'il pourrait.
Gagerot avait donc élé poursuivi par le valet de chambi'e de Paul, et quoiqu'il ciM payé, le fait avait été raconté el l'insulte connue.
On conçoit dès lors avec quelle sincérité cet hommedut ir.ivuiller à la déshérence de'som ennemi.
Le hasard le servit à men-cille. M'"'= do Brevise était à peine à Paris depuis un mois, ipie M""" de Soubiran tomba Irès-dangereusement malade; (Tagerol lui en donna avis, et l'on a pu voir comment il lui apprit qu'il avait tenu sa promesse.
Maintenant nous allons poursuivre notre récit, et dire d'où parlaieni les ciis qui éclatèrent tout ù coup dans-le château de M""-' de Soubiran.
ni
Ces cris étaient poussés par M"" Camille de Brevise, que sa mère trouva en proie à une violente attaque de nerfs.
La comtesse, que Gagerot avait suivie, le pria d'aller dans la chambre de M""= de Soubiran et de lui envoyer Eulalie pour ini moment.
M. Gagerot redescendit, et entra avec la précaution ordinaire dans la chambre de la malade; il fut d'abord Irès-surpris de n'y point trouver Eulalie. Cependant il supposa qu'elle avail pu enlendre ces eiis, et qu'elle était sortie pour s'informer de ce qui se passait.
Il voulut s'en assurer, et s'approcha de la vieille Marthe, étendue dans un large fauteuil; mais ce fut inutilement qu'il l'appela à voix basse, qu'ensuite il la toucha, puis la secoua plus rudement, Marthe dormait d'un sommeil que rien ne semblait pouvoir rompre.
Ce sommeil, cette absence d'Eulalie commencèrent à troubler M. Gagerot; il regarda plus attentivement autour de lui, et s'aperçut que la flamme de la bougie vacillait très-\ivement; il en chercha la cause, et vit que laporte-fenélre qui ouvrait de plain-pied de la chamhre de la maniuise dans le parc n'était point fermée.
Cette nouvelle découverte changea la nature du trouble qu'éprouvait M. Gagerot; il courut au lit de la malade, et reconnut avec horreur qu'un oreiller lui couvrait la face. Il l'arracha. M""" de Soubiran avait été étouffée et ne respirait plus.
M. Gagerot, épouvanté de cet afl'reux spectacle et du crime eneoro plus afl'reux qu'il accusait, appela de toutes ses forces, et ses cris parvinrent aussi jusqu'à M™« de Brevise.
La comtesse se trouva dans une cruelle perplexité; elle avait déjà assez de peine à contenir les violentes convulsions de sa fille, qui* s'écriait, dans un complet égarement :
—Je l'ai vue ! je l'ai vue!... La voilà! la voilà !...
Et le bruit que' faisait M. Gagerot lui apprenait qu'il s"él;iit passé quelque sinistre événement.
Cependant les cris de Camille et de M. Gagerot se perdaient dans l'immensité de ce château, et n'éveillaient point lesdomeslii|ues, couchés dans des communs assez éloignés. La comtesse se dé(tida donc à redescendre, et trouva Gagerot se pendant à toutes les sonnettes.
Mais au moment où elle pénétrait dans la chambre par une des pories intérieures des appartements, la fenêtre s'ouvrit avec fracas et Eulalie se précipita dans la chambre en criant à M. Gagerot :
— Ohl taisez-vous, monsieur, taisez-vous!
Puis, en apercevant la comtesse, Eulalie poussa un cri et se laissa tomber sur un siège en éclatant en larmes.
Une explication put avoir lieu, et Gagerot apprit à M"'" de Brevise l'horrible catastro|)he qu'il venait de découvrir.
Cependant l'idée d'accuser une si jeune fille d'un crime abominable ne put venir à la pensée ni de la comtesse ni de Gageroi, et ils lui demandèrent simultanément :
— .Mais vous, Eulalie, qu'avez-vous vu?— Rien... rien... reprit-elle d'une voix sourde et en parcourant la chambre d'un regard égaré.
Il était facile de supposer que la peur avail produit celte espèce de délire qui semblait dominer la jeune fille, et M ""= de Brevi.se s'écria la première :
— 11 faut éveiller du monde, il faut aller chercher Pontois.- Mon père! dit Eulalie en se redressant avec une nouvelle terreur.
En laissant échapper celte nouvelle exclamation, Eulalie était pâle et ses dents claquaient comme si elle ei'it été en proie au frisson de la fièvre la plus violente.
Cet eft'roi rappela à Gagerot et à la comtesse le cri qu'avait poussé Eulalie en rentrant : «Oh! taisez-vous... taisez-vous I » avait-elle dit.
La comtesse révéla toute la portée du soupçon qui venait de s'emparer d'elle par ce seul mot :
^— Pontois ! oh ! ce n'est pas possible. — Non, s'écria Eulalie, ce n'est pas mon père, ce n'est pas mon père.
La comtesse et Gagerot se regardèrent comme si celle défense eût élé une accusation directe, et Gagerot s'écria ;
— J'entends du bruit, on vient; je coui's moi-même chez Pontois.
EULAUE PONTOIS.
Ga£;erot prit à Imit hasard un énorme bâton et courut chez I onlo s. ,,uidemeurait à l'extren.ite du parc, à queUiues Pas de a long e a e- , ue pavéequi menait ducluUcau au>. lage. ^«f«'o;''^'«'^.f. '-^.fi, ' nnison de l'ontois qu'en lexaniinaiit avec attention. 11 écoula à la To te avant de f"ïper : le plus prolond sile>ice régnait dans rinteneur. ' °PcTèt e Ponllfs "Vtall-i l'as chez lui, et celte absence eût ele u n indice assez erave pour qu'il fût nécessaire de le constater. Gageiot SS-aSertonne 'ne répondit; tous ses soupçons lui parurent se
""iffrappa plus violemment ; mais presque aussitôt une fenêtre s'ûu-
' ''i'nii est là ?'.':- C'est vous, Pontois? lui dit Gagerot.- C'est vous, mons-ùnir (jagerot? reprit Pontois... est-ce qu'il est arrive ((uelque chose •lu château ' \ttendez un moment, je descends, je vais vous ouvrii . ' Ceci fut dit si naturellement que Gagerot douta de ses ?oui";ûns.
Cependant il se promit d'examiner rinteneur de la maison de ontois et de ne rien perdre des moindres gestes ni ''«V" m !f, fi 0,?^ vements de cet homme. Pontois vint o»;'";la.f'^«'',"f . .^s^ le temps d'allumer une chandelle et introduisit Gagerot dans sa
"^ 'on voyait qu'il venait de quitter son lit ; ses habits étaient soigneu- M^ncnt i.osés sur une chaise, rien n'attestait dans celte chambre le désordre qui semble devoir suivre une mauvaise action, et larrnc^ inattendue de Gagerot autorisait la vivacité des questions que lui acli is-
^"\!ais"comme Gaiçerol, fort occupé à tout examiner, lui répondait à peine, Pontois s'écria avec quelque impatience :
— Mais ennn, monsieur, qu'y a-t-il? - il y a. dit Gagent, que M- de Soubiran est morte. - Hélas ! dit Pontois, qui continuait à se rhabiller très-tranquillement, il y a deux jours que le médecin nous avait ùté tout espoir. Celait une bonne maîtresse, monsieur; c'est une grande perte pour le pays, où elle faisait beaucoup de bien.
Ce n'était là ni l'indifférence d'un homme sans cœur, ni le desespoir exacéré d'un homme qui joue une atroce comédie. ' Gacerot .sentit ses soupçons s'évanouir, il ajouta, sans donner à ses paroles l'inleiilion qu'il y avait mise jusque-là :
— Mais ce qui est affreux, c'est qu'il est à croire qu elle est moi tt assassinée. - Assassinée! répéta Pontois avec un accent de surprise épouvantée, assassinée! dans sa chambre, quand Marlhe et ma hlle veillaient près d'elle! c'est impossible... - C'est cependant ce qui est à peu près certain, dil Gagerot. — Assassinée! repartit lontois; mais comment, par qui, dans quel intérêt?
De ces trois circonslances, la dernière frappa Gagerot. La comtesse de Brevise avait seule un intérêt puissant a la mort de «M"'^ de Soubiran, et Pontois, qui lui appartenait, ayait-il pousse le dévoùment jusqu'à prévenir la possibilité de la revocation du lameux
Toutes ces idées entraient si confusément et si rapidement dans la tête de Gagerot qu'il n'était déjà plus à même d'observer la conlenance de Pontois, lorsque celui-ci quitta sa maison et qu'ils reprirent rapidement la route du château, en répétant à chaque pas, d un ton convaincu :
— Assassinée ! c'est impossible.
Gagerot reprit un peu de présence d'esprit durant la roule, et jugea qu'il était inutile de rien dire à Pontois des circonstances relatives au sommeil de Marthe, à la fenêtre ouverte, à la rentrée d Lulalie dans la chambre, et à sa singulière exclamation. ,, , „ •
Ils arrivèrent ainsi jusqu'au château et trouvèrent M°" de Brevise qui les attendait dans l'antichambre - .
— Est-ce vrai ? dit Pontois en prévenant toute question, madame la marquise est morte assassinée ?
La comtesse fit comme Gagerot; elle sembla vouloir lire au tonU île l'âme de Pontois, puis elle lui répondit d'un air en apparence assez calme : , . ,
— C'est une supposition qui nous est venue dans le trouble que nous a causé ce fatal événement ; mais ce n'est pas probable. — f* estce pas, madame la comtesse?... dil Pontois ; mais où est ma hlle? — Elle est avec Camille, dit M°'= de Brevise; vous la verrez plus t ird : vous, faites lever tout le monde. — Oui, madame, dil i ontois en quittant l'antichambre. n , ,
A peine fut-il sorti , que M""' de Brevise fit un signe à Gagerot, et l'emmena dans le salon.
— Comment avez-vous trouvé Pontois? lui dit-elle. — Je vois que vous partagez mes soupçons. Mais jusqu'à présent rien ne les peut coiilirmer; et il lui raconta la manière dont il avait liouvé Ponloiset le calme parfait de ses réponses. — Oui, oui, repartit la comtesse, ([n'uiie idée importante semblait préoccuper. Pontois est incapable d'un crime pareil... Et c'est sa tille ! — Lulalie ! s'écria Gagerot. — Lllcnioiiie. — Mais, repuil Gagcroi, ipii répéta la grande question sur laquelle se base la probabilité d'un crime, dans quel intérêt? — L'intérêt de M. Paul Chagoin. — Elle ne le connaît pas. — Oui, dit la comtesse • mais elle connaît V;iudrillan, le sous-regisseur des biens de la marquise. — Mais qu'importe? — Il importe que Vaudrillan a appartenu k M. Paul Chagoin, et que, depuis trois mois que cet homme
est entré au service de la marquise, il est au mieux avec mademuiselle Eulalie. — Alors il faut s'assurer de cet homme. --11 n est pas au château. — Alors ce serait lui... — Lui, qui, d inte ligence avec Eulalie, aurait pénétré dans la chambre dont cette fi le lui auraii ouvert la porte. — Mais pourquoi ne pas interroger Lulalie, et ta laisser près de votre, fille ? — Elle n'y est pas ; mais j'ai trouve ce prétexte pour empêcher Pontois de la voir; car il est homme a la tuer sur place au moindre soupçon d'une pareille airociie, et nous ne pouilions rien apprendre. — Mais alors, vous l'avez au moins inlerrogce ? - Oui. - Lt qua-l-elle répondu? - Elle a Au être dominée, entraînée, car elle semble avoir iierdu la raison, et ne repond qu en s'écriant à chaiiue instant :
« Je n'ai rien vu, rien entendu. » . . , . ,
— Oh ! ceci est affreux , dit Gagerot ; il faut prévenir le maire, le juge de paix. — C'est chose faite et je les attends. — Mais, repni Gacerot, qui torturait sa pensée à chercher une explication plausible a ce crime, ils ignoraient donc que M»" de Soubiran eût lait un lesiament? —Sans doute, ditM""= de Brevise. . .
Puis, s'arrélant tout à coup, comme si une pensée soudaine venait la frapper...
— Ce teslamenl; mais où élail-il?— Je l'ai moi-même rais sous st., yeux dans un des tiroirs de son secrétaire. — Oh I venez... venez... s'écria la comtesse. .. • .
Elle quitta le salon , traversa rapidement les quelques piects qui le séparaient de la chambre de .M°" de Soubiran et courut au
La clef était dans la serrure ; elle l'ouvrit, et Gagerot lui désigna le tiroir précis où il avait dépose le testament. Les pajuers étaient dans un ordre parfait, mais le testament n'y était pas. , .,i„
M"" de Brevise se retourna , la pâleur sur le visage, du cote uc Gagerot, (pii avait l'air anéanti. ,.
— Eh bien ! monsieur ? — Il y était encore ce malin , dit Gagerot. , . . , . .,,
La comtesse jeta autour d'elle un regard exaspère, et villa vieiiit Marthe qui dormait toujours sur son fauteuil. .
Ce pesant sommeil, qui avait résisté à la scène lumultuense qui avait d'abord eu lieu dans la chambre, et que n'avait pas trouble leniiv' précipité de la comtesse et deGagerot, appela alors leur attenlion. IK essayèrent de réveiller cette vieille femme et n'en tirèrent qucquclqi:r> sourds murmures. r- ■ ■ ■ \ -,
Lue tasse vide, dans laquelle il y avait eu du café, était posée à ci'ie de Marthe, sur un petit guéridon, et à colé de cette lasse la caleUere que tenait Eulalie lorsqu'elle avait paru dans le salon.
M""" de Brevise les montra du doigt à Gagerot, qui répondit a ce
— ils auraient donc endormi cette femme? — Prenez celte cafelière, et enfermez-la avec ce qu'elle contient. Oh! cecrimea ele combine avec une effroyable prévision. — Attendez , s'écria Gagerot... Oui, Eulalie était " dans cette chambre au moment où j ai mis le testament dans ce tiroir. C'est elle... il est impossible d'en douter maintenant. — Elle doit encore l'avoir, à moins qu'elle ne 1 ait anéanti, s'écria la comtesse. 11 faut nous an assurer.
Elle ouvrit la porte d'un corridor qui menait.à un petit boudoir, en disant :
— Je lui ai ordonné de m'altendre ici.
Ils enirèrentdans le boudoir, la fenêtre était ouverte, et il n y avait personne.
— Elle s'est échappée! s'écria la comtesse.
Et à l'instantmême l'ordre fut donné à tous les domestiquesde courir après Eulalie.
Mais on fit de vains efforts durant cette nuit obscure pour retrouver sa trace, et ce ne fui qu'au point du jour, qu'en suivant l'empreinle de ses pieds on la vit se diriger du côte de la rivière qui bordait le parc. Là ces traces disparaissaient, et on acquit la eerlilnde que, poussée par ses remords et la conviction que son crime avail ele découvert, elle s'elail précipitée dans la rivière.
Cependant on ne découvrit point son corps.
Mais la rivière était rapide et profonde, et si celle circonstance ranima plus tard des recherches, elles denicurèreiil sans résultat.
I)u reste, aucune preuve ne manqua à la conviction de tous, et tout dut l'aire croire ipie celait Eulalie qui avait eomniis le crime. En effet, voici d'où étaient venus les cris pousses par M"" Camille de Brevise.
Un moment après que sa mère l'eut <iuittée, elle crut entendre audessous d'elle le bruit d'une fenêire qui s'ouvrait mystérieusement.
Honteuse des terreurs qu'elle avail monlrees ùevaiit .M. Gageiol, Camille ne M.tilul pas céder à l'etïroi qui s'empara d'elle. Mais elle se rappela (pie si chambre était située au-dessus de celle de .M"" de Soiibii.m , et se dil que sans doute OP donnait un peu d air a la mourante.
Mais ce raisonnement ne calma poinl 'eUroi de Camille, et par un
EULALIE PONTOIS
pouvoir plus fort que sa volonté elle se leva ; et pour mieux reconnailie la nature du bruit qui l'épouvantait ainsi, elle courut à la croisée, située précisément au-dessus de cette porte, et entendit plus distinctement qu'on l'ouvrait.
Camille, satisfaite de sa propre fermeté qui lui avait fait reconnaître la nature de ce bruit qui l'alarmait si fort, voulut s'assurer tout à fait delà vérité pourse donner la conviction de la puérilité de ses terreurs; car elle avait aussi entendu ouvrir les persiennes. Mais sa frayeur , qu'elle combattait avec une résolution véritable, reprit tout à coup son empire lors(|u'elle vit à quelques lias de la persienne une sorte de fantôme immobile.
Camille poussa un cri, et le fantôme, glissant avec rapidité au ras de la terre, disparut dans l'obscurité de l'une des contre-allées de la grande avenue.
Voilà comment elle raconta à sa mère la cause de ses cris, et elle ne changea rien à ce récit devant les magistrats, si ce n'est que le fantôme était une femme.
Celle déposition si importante fut du reste reconnue parfaitemeul vraie ; car le lendemain on retrouva sur la terre détrempée par la pluie l'empreinte des pas d'Eulalie. Ces empreintes allaient jusqu'au bout de l'avenue, s'arrêtaient à un endroit où un cheval avait longtemps piétiné, et revenaient ensuite au château.
Ceci était l'explication la plus formelle du retour d'Eulalie.
Quant aux traces du cheval, on pouvait à peine les suivre durant quelques pas, et elles disparaissaient presque aussitôt sur le pavé de la grande route. Cependant elles désignaient suflisamment un complice, et ■\'andiillan fut arrêté.
Slais il se trouva que Vaudrillan était ù dix lieues du château pendant la nuit où se consomma l'assassinat, et duiant toute cette nuit il avait dansé à la noce d'un de ses amis. Cent témoins attestèrent l'avoir vu à toutes les minutes de cette longue nuit, et force fut de porter les soupçons d'un autre côté.
On eut bien quelque envie de les porter sur Paul Chagoin lui-même. Jlais Paul Chagoin n'avait point quitte Paris.
11 fallut donc rester dans l'incertitude la plus complète sur le véritable auteur de l'assassinat; car Eulalie n'avait pu être que l'instrument d'un criminel plus intéressé qu'elle-même à la disparition du testament et à la mort de la marquise.
Le café, soumis à une anaivse chimique, expliqua le sommeil étrange de Marthe.
Parmi les médicaments ordonnés à la marquise, et qii'Eulalie était chargée d'administrer, elle avait choisi une fiole de gouttes de laudanum et l'avait versée dans le café. C'éiait elle-même qui avait pris le café à l'oflice.
Toutes les circonstances accessoires l'accusaient invinciblement, et son suicide ne laissa plus aucun doute sur sa culpabilité.
Cependant le résultat de cet événement profila à Paul Chagoin, soit qu'il en fut innocent, soit qu'il y eût trempé par lui ou par un de ses agents. Le testament n'cxislant Jibis, la succession s'ouvrit naturellement, et le dandy redevint plus riche qu'il ne l'avait jamais été.
Quant à Pontois, aucun soupçon ne s'éleva contre lui. Il avait reconduit le curé jusqu'à sa porte, et. s'il fût revenu au château au lieu de rentrer chez lui, on eût trouve la trace de ses pas, comme on avait trouvé la trace des pas d'Lulalie.
Cependant, à partir de ce jour, il tomba dans une atfreu.se tristesse, et bien que Paul Chagoin lui eût conservé sa place, ce qui devait être pour lui une grande consolation, vu qu'il était fort avide, il devint plus sombre de jour en jour, et finit par être attaqué d'un marasme qui le conduisit rapidement au tombeau.
Mais aucune parole n'osa accuser cet homme que la mort de sa fille et la home de son crime conduisaient au tombeau; et six mois après la mort de M°"^ de Soubiran Pontois mourut, après avoir rempli ses devoirs de chrétien, et avoir reçu à sa dernière heure les consolations de M. Denis, le curé du village-
Celte affaire fit peu de bruit. Elle s'était passée à plus de cent lieues de Paris, les journaux la racontèrent fort succinctement, la mort d'Eulalie ayant enlevé à ce crime tout le dramatique qui eut pu résulter du procès, et un mois après il n'en était plus question.
M"e Camille de Brevise, bien que frustrée de ses magnifiques espérances, fit un mariage splendide, et épousa M. .Anatole de Changiron.
Paul Chagoin recommença ses folies avec la fureur d'un homme qui a subi l'humiliaiion de paraître devenir sage par misère, et ce fut un an, jour pour jour, après cette scène que se passa cella que nous allons raconter.
Nous sommes maintenant dans une de ces maisons du quartier Saint-Georges, éclairées par de vastes ouvertures vitrées, et renfermant à leur étage supérieur une demi-douzaine de vastes ateliers de peintres. *
C'est là que régnent dans toute la splendeur de leur vétusté les vieilles armes, les vieilla-». tapisseries, les vieux meubles, les vieilles
pipes, pitloresquemcnt arrangés sur les murs II n'y a guère que le divan, où s'èîalent les amis et les toiles non vendues de" l'artiste, qui soit d origine moderne.
Du reste, c'est dans ces asiles de l'art que se tiennent les conversations les plus excentriques par l'étrangeté des propositions et la singularité spéciale du langage.
Le premier atelier où nous allons faire pénétrer nos lecteurs appartenait à M. Eugène Lavignan, talent médiocre, mais léché, luisant, souriant et doué d'une faculté qui mène droit à la fortune.
Depuis iM\ ans Lavignan faisait toujours le même portrait, c'està-dire que toutes les femmes qu'il peignait avaient de grands yeux, de petites bouches, un teint admirable, des bras blancs et ronds", des mains délicates, et cependant tout cela était assez ressemblant pour qu'on ne pût méconnaître les modèles.
Aussi Lavignan était-il fort ù la mode parmi les femmes, même parmi celles qui avaient un sentiment vrai de la p!>inlure. Elles n'eussent pas échangé un croquis d'ingre ou d'Ary Scheffer contre le meilleur tableau de Lavignan ; mais à l'heure du portrait, Lavignan eût été préféré à Van-Dyck lui-même.
Les femmes les [ilus laides embellies sur la toile ont toujours un jour, une heure, un moment, une minute de bonheur, où iîlles ressemblent un peu à leur portrait, et cela suflit pour leur persuader qu'elles lui ressemblent complètement. — C'est comme ça que sont faites les femmes, disait Gagerot d'un air superbe; c'est à prendre ou à laisser.
M. Gagerot, qui procédait à son élection par les moyens les plus extraordinaires, avait toutefois choisi Lavignan pour faire son portrait. 11 venait de quitter la table près de la\|uelk' il était assis la tète dans sa main, les yeux au plafond et le coude a|ipuve sur trois ou quatre volumes de romans qui devaient rcpiéscnier 'les œuvres de Jérémie Beiitham sur la tactique des a-ssemlilees législatives, et il s'était posté derrière Lavignan qui lui cirait les cheveux en boucles soyeuses avec un énorme blaireau.
— Hein I fit le peintre, en voilà de la chevelure I — Oui, reprit Gagerot ; mais il me semble que le front manque de largeur. — Possible, dit Lavignan. Nous le développerons. — Et puis, 'reprit Gagerot en baissant la voix, le sourciller manque de saillie... Remarquez; j'ai les bosses de la méditation et de la comparaison des idées extrêmement saillantes... — Possible, dit Lavignan. — \ovons , cria une voix qui passa à travers un nuage de fumée, sois bon" enfant, Lavignan, fais-lui tout de suite une têle de penseur et d'homme de génie. Vois-tu, mon cher, Gagerot va te faire lithographier ça, et il expédiera son faciès à tous les électeurs de "son arondissement. Un homme lithographie, mon cher, c'est quelque chose, ça compte en politique.
Gageiot haussa les épaules, et reprit sa place en disant :
— C'est toujours la même plaisanterie, mon bon Chagoin. Je vous conseille d'en changer. — Ah! s'écria Chagoin sans repondre; viens donc ici, Lavignan, il a un jour sur le méplat de son nez qui le fait reluire superbement; tiens ! comme ça, à travers la fumée de mon cigare, c'est comme une étoile dans la brume. — Laisse doue sou nez tranquille, dit un second fumeur en secouant sa cendre. — Laisser tranquille le nez de Gagerot I mon cher, repartit Chagoin; mais sou nez m'apiiartient, c'est mon œuvre, c'est ma créature," c'est moi qui l'ai inventé. Je l'ai produit dans le monde, je lui ai fait une réputation. Gagerot, j'adore votre nez.
Gagerot fronça le sourcil; mais Lavignan, qui s'êlait approché de la table, lui dit tout bas:
— Ne lui diles rien, il est gris comme l'obélisque.
A ce moment, on frappa à la porte d'une façon discrète. Un cri général dit au nouveau-venu:
— Entrez.
Et l'on vit immédiatement paraître un beau jeune homme d'une véritable élégance, et qui s'arrêta sur la porte comme s'il se (rompait.
— Tiens, dit Paul Chagoin, c'est Changiron ; bonjour, Changiron; voulez-vous un cigare, Changiron?... Ah! c'est vrai, vous êtes marié, vous ne fumez plus; mes respects à M°"^ de Cliangii-on.
Puis il se pencha vers son acolyte de fumée, et lui dit plus bas :
— Fini, Cliangiion, enfoncé, marié, plus rien, pUis d'homme, marié à mort, fini I fini I
Pendant ce temps, Anatole de Changiron saluait Gagerot, qui le connaissait par M"' de Brevise, et disail"à Lavignan :
—Pardon, monsieur, je croyais entrer chez ,M. Manuel Torcy.— C'est la porte à côté, dit Lavignan avec l'aménilé d'un commerçant qiii espère enlever une pratique à un voisin. — J'ai frappé à cette porte, mais on ne m'a pas répondu; et comme le concierge m'avait dit que M. dj Torcy était à son atelier, j'ai craint de m'étre trompé. Je vais frapper plus fort. — Et on ne vous ouvrira pas davantage, dit une superbe femme en sortant de derrière un grand 'paravent qui faisait fond à la figure de Gagerot. — 11 n'est donc plus dans son atelier? Si, si, si; il y est toujours, dit cette belle dameen se mirant dans uneglaceLouis XV; mais il est avec sa femme, et qnand il est avec elfe il n'ouvre à personne. — Dis donc, Lavignan, s'écria Paul Chagoin du fond de trois coussins, où il s'était enterré pour dormir, est-ce qu'il a fait comme toi, est-ce qu'il a épousé un modèle?
ELLALIE PONTOIS.
Laviçîiian se nioiLlil les lèvres. „v,.Hnn-
M-^ Cornélio Lnvignan, ainsi posée, laissa échapper une eM.la a
timi (lue nous ne pouvons guère traduire polmienl (pie pai le mol.
"l''l"le fumeur assis à côlé de Cliairoin s'emiiressa de '■'il'onil;« ■ .
- S'il a éiiousé ladile femme, eu lous cas cesl bien seci;; ene i , .•;ir iicrsonne n'en a ele averli. Toul ce que je sais, cesl qu il 1 a an.eiil'c. MH, retounle Suisse. Onantau reste, coniplelemeul >''«;""•rnniplelemeut inconnu. - U.dli dil l'aul r'«ë'\i^; ^: P^^/ /l!^ iHi connais, ou iiue lu la connais, ou que Cliangiron la connaît. Le do, eue «lueique chose comme ca dont il est devenu ^^^^;^W^ loul le monde, et (luil caeiie par vergogne pour .sa ^, '»)« f ,^ f "„ Vous des lin comme d'iKiljitude, repartit Urnelie d une ^0l^ aigre H pi.illarae; Manuel ne caclio rien du tout, test sa Çmme qn e val voii' personne, qui ne veut jamais sortir, et qui vil solitaue comme un muine dans un beuiticr. ■ -., ,.; immn
l,a comparaison deM""> Cornélio Lavigiian excita un rue si • odrre cliez tous les auditeurs, et particulièrement chez l'anl Lliat,oiu, qu'un oublia un moment Manuel et son inconnue.
-Superbe, pyramidal ! s'écriait- l'aul, taudis que l/^g';" ^i\': nail ronge jusqu'au blanc des yeux, etqueUiangiron, foit cmb.iiiassc de sa iiersonne, altcudail le momeiil de pouvoir saluer et f ;ci' « • Cornélie... murmura Lavignan avec un regard foudroyan, <^oint\K...
— l'.h! laissenioi doue tranquille; avec ea qu il est si lettre, Al. laui Cbagoin, pour se moquer des autres, lui qui un jour ma écrit:
Ma chère âme.
Pour : Ma chère amie. - , ^, . • i„o .„,i,.ns
Ce fui une nouvelle explosion de la part de Chagoin ; iiiais les aulics
auditeurs, comprenant que ceci dépassait de beaucoup le coq-a-i anc
seconlinreut de leur mieux. Cornélie n'eut pas du tout 1 air embarrassce
de ce qu'elle venait de dire, et, s'avanvant vers Cbangiron, el e lui dit :
— Tenez, monsieur, attendez un peu. Je vais entrer chez Manuel; il m'ouvrira, àraoi. .le lui dirai que vous êtes ici, cl il viendra vous parler.
— Je vous remercie, madame, lui dit Cliangiron avec le ton de delerence (lu'il eut employé vis-à-vis d'une duchesse ; je regrette la peine que vous allez prendre, mais vous me rendrez un véritable service, car je suis chargé d'un message important pour M. de lorcy.
Cornélie écoula Changiron comme si elle eût entendu parler une lannue iucounue, et ne put répondre que par une prolonde révérence.
l'Ile sortit; mais, avant de quitter tout à fait l'alelier, elle se retourna, regarda de nouveau Cliangiron, el dil au tumeur qui était près de la porte:
— Je i>aric que c'est un homme comme il laut, ça.
Paul Chagoin avait ses inconvénients , mais il avait au.ssi ses avantages. . , , , , . .
S'il jclail au miliiui de la conversalion des mots blessanls et qui embariassaieiit tout le monde, il se mettait si bien au-dessus de cet enibarias qu'il en faisait sorlir les autres. Ainsi, lorsque Cornélie fut partie, il dit à Lavignan, comme si rien de choquant ne s'était passé
entre eux : ,, • • ,-. t •
— Mais ta femme connaît donc 1 inconnue? —Oui, répondit Lavignan • elles sont même assez lices. M'"" Torcy ne veut acconipaguer son mari nulle part, cl Cornélie déteste le monde. — Connu, murmur.i l'aul entre ses dénis ; c'esl ([ue tu lie veux pas l'y mener pour t:ause de cuirs trop fréquents.- 11 en arrive que souvent, continua Lavignan, elles passent leurs soirées ensemble. — Maisalors lu dois la c'oniKiitre'aus;ii, celle incunnue? — Oui, nous logeons ensemble diiiis la même maison.— Et, dit Paul Chagoin, ce n'est rien de chez nous... Imiii? — Oh! non... nonl... je t'en réponds, repartit le peintre avec un accent plein d'une conviction respectueuse pour la femme dont il parlait. — \lors, dit Chagoin, c'esl qu'elle est extrêmement laide.
Lavignan laissa échapper un petit rire, en continuant à polir sur la loile le" nez de, Gagerot.
— Elle n'est pas laide, dit celui-ci, qui comprit le sens du rire de Lavignan.
Le |)einlre quitta sa toile, et, se posant comme un homme qui va faire une déclaration importante, il repartit d'un ton résolu et avec un gesle eiilliousiaste :
— Imaginez-vous ipie vous ne connaissez rien, vous n'avez rien vu, vuns ne .savez rien de rien. Voyez-vous, c'est une beauté, des yeux, un front, une bouche, un tour de visage, une taille, une main... c'esl quelipii^ eliiise diiiqiussible, c'est beau à faire crier!
L'admiration <lu peiiilre, bleu que singulièrement exprimée, n'en étiiil p.is mnins Irès-vivemeiil senlie.
Changiron en fut liii-méinx; assez surpris.
— Comment, c'est ;'i ce point la? dit-il.— Mil lit Lavignan en poussant un gros soupir et en se reprenant à polir le visage de Cagerol, dont il arqua les sourcils relroiibsés, probablement eu souvenir de ceux de la belle inconnue. — Eh bleu! alors, dil l'aul, c'e.st ([ue son mari en est j.diiux comme un liedmiin, et qu'il renferme à la morea- ,|ije. — On t'a déjà dil, reparlil La\ignan, que c'est elle qui ne veut
pis sortir. —Alors, dit Paul Chagoin, qui ne voulait jamais démordre d'une idée qu'il avait mise en avant, j'en reviens a ma iiremiere supposiliûif. C'est une iMadebine repentante, une Manon Uclorme ainou- ;.e„se.- Pourquoi supposer cela? dit Changiron dont la ciiriosiie était p.issablemenl excitée; pourquoi ne serait-ce jias quelque pauvre jeune lille que Manuel a enlevée pour sa beauté? — Ou peut-être, Uil Ga-erol, qui s'iinagii!:i (|ue sa qualité de libéral exigeait une repense a une pareille siipimsiliun, c'est quelque noble demoiselle qui .a suivi Torcv pour son lalcnl. — i:ii bien! dil Chagoin, quoi qu.' ce soil. jn le saurai. Je dec.uvrir.d la belle; el, pas puis lard que tout de suile, je me mets en sentinelle à la |)Orle de l'atelier, el je n'en bouge pas.
\u moment où Clia-oiii selcvail pour exécuter sa résolution, la por e de l'atelier, s'ouvrit, èl Manuel Torcy entra. Il lit un petit signe de camarade à Lavignan, el alla droit â Clian;;iroii. ■,.■,■ e ,
Mais en passant il examina Gagerot et Paul Chagoin; il elail si ton préoccupé de leur présence, que tout eu parlant a Changiron il ne cessait de jeter sur eux des regards où se mêlaient une curiosité envieuse et une haine instinctive. . „ ,, . ■ „,
— Vous voulez me parler, monsieur de Changiron ?— Oui vrairaenl, la grande alfaire est résolue, et nous en avons eulin ramasse tous les matériaux.— Ah! dit Manuel qui semblait occupédetoul autre chose que d'affaires, eh bien 1 monsieur le marquis, je suis a vos ordres. — Il faut dabord que nous causions un peu des conditions. C esl lort considérable. . , ,, ..
Manuel parut écouter un bruil de pas légers courant dans I escaliei, et il répondit : , ■ r
— Eh bien ! si vous voulez, nous allons passer dans mon aleiiei . Comme ils quiltaienl celui de Lavignan, Cornélie rentra. — E.h bien ! dit Chagoin, il ne cache pas sa Dulcinée aussi herme.iqiie-
menl (lue vous le dites, voilà Changiron qui va voir celte ^ euus idéale.
— Basic ! dit Cornélie, l'oiseau est envolé, et elle est descendue chez elle. Mais qu'est-ce qui vous a dit que c'était une \enus?— I arilieu! c'estvoiremari. — Ah! lit Cornélie qui jeta un regard turieux a Lavignan : ça ne m'étonne pas, il en esl ébahi de cette sylphub', comme il l'appelle; il croil que c'esl une princesse déguisée descendue sur lene . — Eh i dil G.igerot qui crevait toujours faire acte de iiolitique libérale en jetant à tort et à travers toutes sortes de soilises centre ce qui le dépassait ; on a vu des princesses faire mieux que ça.— G est possible, reprit Cornélie, mais je vous ré-ponds, moi, quelle n est pas m-iucesse, c^ir elle vous connaît.- Moi I dit Gagerot qm se stMitit gonflé à ce mot. — Lui ! dit Paul Chagoin en se levant sur son séant.
— Et vous aussi, elle doit vous connaître, car lorsque j ai ete dire a Manuel que .M. Changiron voidait lui parler, il m'a demande qui estce qui élait dans l'atelier de mon mari, el quand je vous ai nommes lous deux. Aiitonie a |ioussé un cri d'etonnemenl, el est devenue lou.e pâle. — Ah! ah! fit Paul Chagoin eh se rapprochant de Cornélie ceci se complique. — Comuientravez-vous nommée? du Gagerot. — Antoine. — .Vnioiiie, répéta Chagoin, je n'ai pas d'idée d'une Antoine... pas la moindre Aiilonie, dans mes souvenirs; el vous, (ragerot. -- Ah! ma foi, dit Gagerot d'un air suffisant, je ne liens pas registre tic ces sortes de souvenirs; el puis, d'ailleurs, ces dames changent lort bien de nom. — Possible! dil Curiielie d'un ton sec, comme si celte assertion eût élé un reproche pour elle; m;us, ajoula-l-elle, du moment que l'Antouie ou toute autre a l'hunneur de vous connaître, il est sûr que ce n'est pas une princesse. Entend.s-lu, mon cher, ajoula-t-ellf en s'adressant à son mari, ce n'est pas une princesse, ipioique ça soit unepurisie, comme lu dis.— C'est bon, c'est bon, dit Lavignan, quelle soit ce qu'elle voudra, ça ne me regarde pas, m toi non pins; ainsi, je te prie de n'eu plus parler, el quant à ces messieurs...— Ces messieurs, dit Paul Chagoin, ne te denianderoni pas ton avis pour laiiv ce qui leur conviendra. — Tiens, voila midi qui sonne, dil Cornélie. et ta madame C.va venir poser deux heures pour son portrait, et lu lui avais promis que ses mains seraient faites. — C'est vrai, dit Lavignan. \ demain, monsieur Gagerol, nous reprendrons ça. Noyons, Cornélie, mets-loi là que j'ébauche les mains.— Ah ! dit G;igerot, ces belles mains-là vont donc remplacer les pattes osseuses de la riche baïuiuière? — Il y en a de plus huppées quelle (pu .s'en parent dans leurs portraits, répondit Cornélie ; sans compter que j'ai pose pour les épaules de la comtesse de G... qui esl bossue; pour les bras de madame de V... pour... — C'est bon, reprit Lavignan; tu n'as pas besoin de crier ça par-dessus les toits.- Avt;c ça que je les chéris, tes dames ([ui te cajolent au jour la journée, quand lu les as bien rajustées, et qui ne me diraient pas un mol aimable, à moi ipii me lue le corps et I aine à iioser pour elles!
îsur ce, G;igcrol el Paul Ch.igoiu se ivlirèienl ;ivec le lumeur sileucieux qui s'elail endormi sur ledi\an.
VU
L'allercalion conjugale de M. el M"" Lavignan conlimia avec un caractère tiès-renianpiable : le mari peignaiil de son mieux tout en faisanl une ipierelle a .sa IVinme, el Coniclie si' leiianl dans l'immobilité d'un modèle peiidanOpi'elIc apostrophait sou mari le plus aigrement du monde.
EULALIE l'ONTOlS.
Miiis comme le sujet de l'entretien n'appartient pas à notre récit, nous nous dispouseions de le rapporter ù nos lecteurs, et nous passerons dans l'atelier de Manuel Torcy pour savoir de (luelle ijrauile affaire le uiariiuis de Changiron était venu entretenir le peintre.
— Je vous prie de m'exeuser, avait dit Torcy en introduisant le niar(|uis dans son atelier; mais j'étais si occupe que je n'avais pas entendu frapper.
Cliangiron elail un lionime de trop bonne compagnie pour dire à Slanuerqu'il savait la raison qui l'avait empêché d'entendre; il acce|)la l'excuse comme bonne, et lui répondit:
— Je comprends cela... quand on est dans l'inspiration du travail... cependant je suis cliarinéde pouvoir causer de mon projet avec vous, et d'en finir, si c'est possible; car si vousnie refusez, je vous avoue que je ne saurais à (|ui m'adrcsser. —11 ne manque pas de |)einlres (jui ont plus de talent que moi. — C'est ce que je ne reconnais pas, dit Cbangiron; mais, à part le talent, c'est l'extrême discrétion, l'intelligence et la rapidité qu'il faut pour un pareil travail. Vousêtes homme à me comprendre, vous. Sgngez que c'est pis qu'une mauvaise action (lue je vais faire; ce serait un ridicule à ne jamais m'en relever que je me serais acquis, si l'on soupçonnait jamais la vérité. — \oas avez donc tous vosoriginanx? — J'en ai du moins un bon nombre ; quelques mauvaises toiles déterrées dans les greniers de mon hôtel, une douzaine de vieux cadres restés à mon château de Clermont et un assez bon nombre de miniatures ircs-belles forment une collection assez complète de tous les Cbangiron connus, et c'est à peine si nous aurons deux ou trois ligures a inventer pour que la généalogie sC suive saiis interruption. — Combien tout cela pcUt-il faire de hgures? ~ Une cinquantaine à peu près. Mais avec votre facilité, ce n'est pas le nombre qui est embarrassant, c'est le caractère de chaque époque qui sera difficile à saisir. Songez que ma belle-mère veut au moins un Van Uyek dans la collection, et comme une de mes aïeules se trouve nommée dans une liste de dames qui assislaicnl à une fête qu'Henri II donna à Fontainebleau, elle exige qu'il soit peint par El Uosso. Nous voulons aussi force Mignard, et puis des Grétize : enfin, mon cher Manuel, c'est la succession de toutes les écoles à refaire. — Avec les modèles que vous avez et quelqOe habitude de pinceau, il n'est pas impossible de faire un [jasticho assez probable et qui puisse tromper des gens qui ne s'y connaissent pas. .Maïs vous comprenez, monsieur le marquis, qu'une indiscrétion de votre part serait encore plus IViclicnse pour moi que pour vous. — 'J'ani mieux ! si vous l'entendez ainsi, dit Changiron ; car, entre nous soit dit, vO's confrères ne sont pas renommés pour cot:sidérer gravement leur art, et il y en a plus d'un qui ferait de ceci la plus amusante histoire tt'alelier. —Je le crois, dit Torcy en souriant; mais, ajonta-l-il d'union triste , le temps est passé o"ii je me plaisais aussi à ces folles gaietés. — C'est vrai, dit Cbangiron, vous êtes bien changé depuis votre retour de Suisse, et...
Le marquis s'arrêta ; car la pensée de la femme de Martiiel lui était revenue, et il craignit do blesser Torcy en lui en parlant.
Le peintre parut le comprendre et répéta en interrogeant le marquis du rei;ard.
— Et?... —Rien, rien, fit le marquis, c'est tine remarque que tout le monde a faite, mais que personi:e n'explique contre vous. Revenons à notre affaire.
Je vous disais qu'il me manquait quelques portraits, et parmi ceux-là le plus important est celui de la fameuse Marguerite de Cbangiron, qui fut l'amie, la confidente d'Anne d'Autriche.
— Oui, dit Manuel, il parait qu'elle était d'une merveilleuse beauté. — Ma foi ! dit Cbangiron en riant, il paraît du moins que beaucoup de gentilshommes la irouvèi'cnt d'une beauté à se ruiner et à se tuer pour elle; mais probablement les peintres ne furent pas de cet avis, car je n'ai pas pu trouver un portrait d'elle. — C'est étonnant ! dit Manuel ; mais avez-vous une idée de son genre de beauté? était-elle brune, blonde? — Ni brune, ni blonde: des cheveux d'un châtain clairet brilbml, une tête de vierge, avec de grands yeux bruns bordés de cils de velours, et surmontes de sourcils noirs... Je ne peux pas trop vous dire ce qu'elle était; mais il parait que c'était une beauté complète, et que tout en elle était parfait.
A ce moment le peintre écarta vivement une toile verte, qui recouvrait un tableau posé sur un chevalet, et dit à Cbangiron, en lui montiant une admirable ébauche :
— Est-ce qu'une tête pareille ne répondrait pas à l'idée que vous vous faites de celte idéale beauté? — Oh! s'écria Cbangiron avec un accent d'admiration bien sentie; voilà qui est beau!... très-beau!... très-beau!... Je vous fais n;on sincère... très-sincère compliment; mais je ne crois pas qu'il existe une femme au monde qui puisse ressembler à cela. — Ahl fit Manuel en observant Cbangiron, ce visage ne vous rappelle rien ? — Rien ; pas même les rêves les plus impossibles de ma jeunesse.... Vrai, c'est une création digne de Raphaël! — C'est un portrait, dit Manuel : c'est le portrait de ma femme. — Pardieu I s'écria Cbangiron, je ne m'étonne pas si Laviguan nous a dit qu'elle était si belle. —Vous en avez donc parlé? reprit le peintre en cachant la toile avec un geste convulsif, et en dévorant Cbangiron d'un regard ardent. —Oh! mon Dieu! fit Cbangiron, qui remarqua l'altération des traits de .Manuel, nous en avons parlé seulement sous
le rapport de sa beauté. — Seulement sous ce rapport ? dit Manuel. — Pas autrement, je vous le jure.
Manuel brisa l'appui-main qu'il tenait, avec un mouvement de rage.
— Qu'avez-vous donc? dit Cbangiron. — Rien... rien... dit Manuel en se promenant un moment dans son atelier. — Quand |)ourrez-vùus commencer? reprit Cbangiron, qui souffrait de la douleur que semblait éprouver l'artiste. — Quand vous voudrez, reprit brusquement celui-ci; mais, reprit-il, Gagerot ni Chagoin n'ont rien dit de ma femme? — Ah çàl vovons, dit Cbangiron d'un air amical; est-ce que la jalousie vous tourne la tête? Votre femme est belle, on ne peut pas plus belle ; mais un Gagerot, un Paul Chagoin vous alarmenll... C'est de la folie! — C'est que vous ne savez pas... dit Manuel. —Quoi donc? — Rien... rien, repartit le peintre. J'ai juré de me taire; mais vous, monsieur le marquis, vous pouvez parler : Gagerot et Paul Chagoin n'ont rien dit de ma femme? — Que voulez-vous qu'ils en aient dit? ils ne la connaissent jias. — Vrai ! — Ils ne l'ont jamais vue. — Jamais? — On s'est étonné seulement du soin que vous mettiez à la cacher à tous les yeux. — Vous avez raison, dit .Manuel en serrant les dents; ils ne l'ont jamais vue depuis qu'elle est ma femme... C'est juste... c'est juste !... Mais ne parlons plus de cela, monsieur le marquis. On me trouve bien ridicule, n'est-ce pas? Eh bien! soit, je veux l'éti'e... On invente des histoires à ce sujet : on dit que ma femme est quelque princesse qui se cache, ajouta-t-il en s'efforçant de rire, ou peut-être... qui .sait! continua-t-il en pâlissant devant sa propre pansée, quelque échappée de Rotany-Bay... ou... — forcy, lui dit sérieusement Cbangiron, vous devenez fou. Que diable! vous la connaissiez, vous sa\iez ce qu'elle était; et lorsque vous l'avez prise, vous avez accepté en homme courageux son passé, s'il est mauvais. — Vous crovez donc qu'il l'est ? dit Manuel en pâlissant. — Je ne puis répondre à une pareille folie. Voyons, calmez-vous!
Manuel se secoua comme un homme obsédé par un affreux cauchemar, et répondit :
— Vous avez raison. Tout cela vous intéresse fort peu ; n'en parlons plus du tout... Envoyez-moi vos toiles, vos miniatures, tout ce que vous avez, et nous commencerons. — Aous aurez tout cela demain... Adieu, et soyez raisonnable. — Je le suis, dit Manuel dont la voix frémissait. C'est une idée, une sottise qui m'avait passé par la tête. Adieu, adieu I
Cbangiron sortit; mais à peine eut-il fermé la porte, que Manuel, dans un transport de rage inexprimable, s'élança veis la toile où il avait peint le portrait de sa femme, le lacéra à grands coups de couteau, brisa le cadre, le foula sous ses pieds; puis, anéanti par son propre transport, tomba sur un siège eu fondant en larmes.
Peu à peu cet orage insensé de son âme se calma. Il se releva alors comme un homme redevenu calme, mais décidé à une action décisive.
Il cacha (fans un coin les lambeaux de la toile déchirée, et murmura en quittant son atelier :
— Non, je ne puis vivre ainsi plus longtemps; j'en deviendrais fou. Il faut en finir aujourd'hui, aujourd'hui même!
11 quitta alors son atelier, et, le cœur armé d'une résolution qu'il croyait invincible, il descendit dans son apparlemcnt et ouvrit brusquement la porte de la chambre de sa femme.
Au moment où Manuel entra, elle était à genoux devant un christ, la tète cachée dans ses mains; et lorsqu'elle se retourna, il vit que son visage était inondé de larmes.
Elle priait.
A l'asiject d'Antonie, qui jeta sur lui un regard déses|)êré. Manuel sentit sa résolution s'ébranler et fiéchir.
L'empire que la présence de cette jeune fille exerçait sur l'artiste était immense. Dès qu'il en était séparé, il se révoltait contre l'adoration fanatique qu'elle lui inspirait; mais sitôt qu'il la voyait, il redevenait l'esclave soumis qu'un coup d'œil de son maître fait ramper dans la poussière.
Nous n'essaierons pas d'expliquer cette toute-puissance d'Antonie sur Manuel, ni par la beauté parfaite de la femme qui exaltait l'imagination du peintre, ni par la résignation angeiique de son caractère qui se prêtait sans résistailce aux volontés de l'homme, ni par le doux agrément de son esprit qui charmait la pensée sérieuse de .Manuel.
Ce ne sont point là des qualités par lesquelles les hommes se laissent séduire et dominer si complètement.
Les femmes qui insiiirent des passions si absolues sont celles qui peuvent nous échapper à chaque instant.
Que ce soit par sa position ou ses devoirs, par son indifférence ou ses nouvelles ardeurs, que ce soit par ses remords ou même par ses caprices que la femme qu'on aime alarme notre amour, il est certain que celle-là seule qu'on craint de perdre nous possède tout entiers. C'est une conquête qui n'est jamais achevée et qu'on poursuit sans
Voilà pourquoi tant de femmes bonnes, calmes, unies, voient avec amertume fuir loin d'elles un amour qu'on prodigue à d'auties u^à
EULALIE PONTOIS
leur eré, It^ miTiti'iit moins qu'elles. Ces painres cœurs ignorent que l;t luite est 'a vie de toutes les passions, et que, p.ireillcsau sold.il de Marathon, elles meurent dès qu'elles ont touche le dernier but et poussé le dernier cri de \ictoire.
Aussi fallait-il qu'Anionic eût quelque chose de plus que sa beauté, son esprit, sa douceur, pour exciter dans le cœur de forcv ces transports tumultueux de colère et ces apaisements soudains, qui sont les plus vrais symptômes d'un amour aveugle. ...
Ce cliarmê sinaulier elail pour celle femme dans le mvstere impénétrable qui enveloppait son passé aux yeux même de Manuel.
Là était la lutte incessante de cet amour, là était la source de ces doutes cuisants qui déchiraient le cœur du peintre. Bu^n souvent il l'avait inlerronée sur son passé: mais prières, larmes, desespoir, menaces d'abandon, fureurs, rien n'avait pu vaincre le silenee d Antoine ; tout venait se iu-iser, impuissant et stérile, contre la douce inflexibilité de ses refus. . „ , •
Quand il pleurait en la suppliant, c'est en pleurant quelle lui repondait doucement : — « .le ne puis rien te dire. »
Quand il s'emportait, et l'interrogeait avec calme, c'était la lêle basse et le visage résigné qu'elle
ré|)oiidait encore : — « Je ne puis
rien te dire. »
Ce mol, sans cesse répété, était
entre Manuel et Antonio comme
une porle d'airain, qu'il employait
toute sa force à briser, et qu'il
n'ébranlait même pas dans ses plus
terribles efforis.
Celte femme qui était à lui, et
sur laquelle il se croyait tous les
droiis, avait dans sa vie un arcane
impénétrable qui lui était interdit,
et, sanctuaire divin , ou repaire
immonde, il y voulait enirer, et ne
comptait rien posséder tant qu'il
n'avait pas élé jusque-là.
On a sans doute déjà compris
quelle était cette femme ; mais on
ne sait pas comment Eulalie avait
reucootre Torcy , et comment elle
avait pu lui cacher jusque-là ce
qu'elle était.
L'explication qui eut lieu entre
eu\ apprendra à nos lecteurs ce
qui est nécessaire à l'intelligence
de. cette partie de notre récit.
Au moment où Manuel entra dans la chambre d'Antonie, et la trouva à genoux et pleurant, il s'arrêta et la\'ontempla un moment dans son desespoir. Il espéra que cette âme se serait laissé amollir à ses propres soutïrances , et qu'une consolation obtiendrait plus qu'une menace.
11 alla s'asseoir près d'elle, tandis qu'elle restait toujours à genoux, et l'attirant lentement vers lui, prenant les mains d'Antonie dans les siennes, attachant son regard sur ses veux, il lui dit doucement :
— Tu pleures, pauvre enfant; qu'as-tu? quel chagrin que je ne sais pas, te rend ainsi désespérée?
Los larmes d'Antonie éclatéi'cnt avec plus de vivacité, elle cacha sa tète dans les mains de .Manuel, mais elle ne lui répondit point.
— Antonio, reprit-il avec une tendresse encore i)lus affectueuse, pourquoi ce silence obstine, pourquoi renfermer en toi cette pensée qui te dévoie, et qui peut-être t'abuse?
Antoiiie sourit tiislement. . .
— Oh! parle, parle, je t'en supplie : si c'est un malheur qui lait ton désespoir, il n'est peut-éire pas irréparable comme tu le crois... Si la douleur est un remords, l'expiation est assez grande, et il ny a pas de fanle qui ne s'efface. Oh ! dis-moi, dis-moi ce terrible secret! — .Tamais I répondit Antonie. — Jamais? répéta Manuel, à qui sa colère revint à ce relus qu'il avait mille fois essuyé, et qui lui paraissait tous les jours plus insultant. — J'ai tort de pleurer ainsi, dit Antonie en se relev.ml et en essuyant ses larmes... mais tu es entré si ino|)ii;ément que tu m'as surprise avant que j'aie pu cacher ma douleur en moi-même, 'lu elais dans ton atelier... je me suis crue seule. — r.t lu t'es mise à pleurer aujourd'hui, aujourd'hui que j'avais espère compter parmi mes jours heureux! — Aujourd'hui, s'écria Antonie en jetant au ciel un regard où se peignaient toutes les tortures
Camille poussa un cri — Page
de son cœur. — Oui, aujourd'hui, reprit Manuel en revenant lendremenl à Antouie;car lu m'avais enfin permis de faire ton portrait. Il V a si lonulemps que je te le demandais, que, lorsque lu me l'as accorde, j'ai été bien heureux de ma victoire; Iriste bonheur puisqu'il te rend si nialheureusel... — Ahl ajouta-l-il en regardant Antonie qui, la lêle baissée, semblait plonger son regard dans une pensée bien lointaine... ah ! lu aurais mieux faitde me refuser comme toujours. Aujourd'hui plus que jamais, repartit .\iilonie, que ses pleurs quittaient et reprenaient comme le flux et le reflux apparent de ses pensées. Aujourd'hui plus que jamais? as-tu dit, reprit .Manuel avec l'aiixiélé d'un homme qui croit voir dans le désert ou il est perdu la trace d'un pas humain: aujourd'hui plus que jamais! répeta-t-il; mais ce jour est donc martpie pour loi, c'est un jour fatal dans la yie? Manuel! s'écria Antonie avec épouvante. — Aujonrdjhui, b octobre... — -Manuel! répéta Antonie. —• C'est un anniversaire, peut-être! — Manuel, Manuel!... lui cri-a-t-clle, comme si, en l'appelant elle eût pu arrêter la marche de sa pensée ainsi qu'on arrête la couise imprudente d'un homme.— Ahl lui dit forcy, cela doit éirc, lu as eu trop peur.
Antonie se tordit les mains en s'écriant :
— Oh ! malheureuse , malheureuse! — Eh bien! maintenant que j'ai un iioint de départ, je saurai tout; je chercherai, j'interrogerai, j'apprendrai... — Et si tu fais cela , dit .\ntonie en se levant avec force, si lu fais cela, ce sera infâme. — .Antonie! s'écria Manuel dont ce mol blessa l'orgueilleux honneur — Oui, ce sera inràmc, upeta \ntonie.
souviens-loi. Manuel, du jour ou je l'ai trouvé blessé, meurtri, mouiant, dans un ravin de la montagne lu allais mourir là ; car il fallait le deses|ioir qui cherche la niiiit jioui pousser une créature vivante dins cet abîme où une imprudenee t'avait précipité. Je te VIS sanglant, immobile, expirant; et II moit que j'appelais, moi, ciimnu un bienfait , me ht peur poui 1(11 que je ne connaissais pas.
Lue idie me prit de te sauver; il me sembla que ta vie serait devant Dieu une compensation à niamorl ; jetinchai tes blessures, je te ranimai, il moi, faible femme, je le train 11 hors de cet abime. Je le conduisis A une cabane , où tu retombis c puisé de douleur et brûlé (le ficMc
— Ctli I c'est vrai, ,\nlonie, c'est vrai , tu n'as pas besoin de me le rappelei — Oh ! écoute-moi I ecoiile-moi !
le suuMens-tu quand lu fus dans cette maison ? Te souviens-tu que ] allais p 11 tir lorsqu'un des hommes qui t entouraient murmura tout bas : — « Cet homme n'a pas une heure à vivre. »
Je ne sais si, dansTanêantisseiiient où tu étais plongé, ce mot fatal arriva jusqu'à lui; mais je l'entendis, moi, et je m'arrêtai. Dieu m'avait inspire de te sauver, el je crus lui obéir encore eu restant prés de toi pour le sauver toul à fait. Tu dois te souvenir maintenant que le lendemain tu me trouvas à ton chevet, tu dois le souvenir que diiranl onze jours que la mort le menaça sans relâche je fus là pour l'ecarler à lente heure !
— Oh! dit Manuel atlendri. merci maintenant! merci comme alors ! merci comme le jour où je pus comprendre que je le devais la vie ! — Tu elais sauve alors, reprit Antonie. — El toi, dit Manuel, tu voulais toujours mourir! —Oui, Manuel, je le voulais encore, mais je n'en avais plus le courage. C't^st que lu m'avais raconte ta jeunesse, ta vie, tes belles espérances, ton avenir de gloire et de bonheur, el que je pleurais sur nud ijui n'aurais rien deee riche partage des autres.— El puis, tu sentais bien que je t'aimais, lui dit Manuel. — Je vous ai ainu^ la première, lui répondit Antonie avec une larme moins amère que les autres.
Je ne sais comment l'amour a pénétré dans mon âme à travers le désespoir qui l'enveloppait tout entière; mais lorsque, faible encore, vous sortiez appiivê sur mon bras, lorsque vous mexpliquiez celte belle nature qui nous entourait, qu-iiid vous me racontiez la marche de ce ciel qui éiineelait si près de nous, quand vous me parliez de
EULALIE PONTOIS
vos travaux, de votre gloire, des grands noms qne vous comptiez égaler, quand je voyais en vous cette assurance qui marque du doigt le but qu'on veut atteindre, quand je sentais revivre en vous celle force, cette intelligence qui devaient vous y conduire, j'étais lière. Manuel; quand je vous voyais si heureux de vivre, j'étais heureuse; et il y avait des heures où j'oubliais dans ta vie que je m'étais promise à la mort.
— Oli! lui dit Manuel avec un doux reproche, tu t'en souvenais tous les jours, car tous les jours tu voulais me quitter. — Kt c'est alors que je pleurais,
car il le fallait, et je l'aurais dû, peut-être.
— lu ne m'aimais donc pas? — Manuel, reprit Anionie avec son accent le plus doux et son regard le plus triste , c'était un soir que vous étiez assis à mes pieds , sous un mélèze penché sur l'abîme.
Vous m'aviez souvent suppliée de vous dire qui j'étais, d'où je venais, ce qui m'avait jetée dans cette montagne ; vous aviez été bien cruel pour moi qui vous priais vainement de me laisser mon secret ; vous m'aviez dit, Manuel : « Je le donnerai ma forlune , je le donnerai mon nom ; » ton nom qui est honorable et pur, ton nom qui est célèbre et respecté, et ce nom pour lequel je l'aime, que jepréferer.iis à un nom de prince, je l'avais refusé pour me taire. Alors tu le penchas vers moi, tes yeux rayonnaient d'amour, el ta voix était inspirée.
« Eh bien I me distu, je ne te demanderai plus rien. Tu seras pour moi l'ange qui a sa patrie au ciel, et qui n'a pas de nom sur cette terre ; je l'aimerai ainsi , sans jamais l'interroger. Je ne te prierai plus pour que tu m'aimes, tu seruS pour moi comme la fontaine bienfaisante et limpide où l'on puise la vie sans s'occuper du lieu on se cache sa source. Tu me seras sainte, et je te remercierai de vivre pour moi, comme si lu me redoimais encore une fois la vie; le veux-tu ainsi, enfant, le veuxtu?... »
Ce fut une aurore céleste dans les profondes ténèbres de mon désespoir et de ma solitude; elle éblouit mon cœur. Je te tendis la main, et tu m'appelas Anionie, du nom de taMiière, pour abriter au moins devant Dieu, sous un pieux souvenir, l'union que je ne peux pas sancliOer devant les hommes.
— Mais pourquoi ne le pouvez-vous pas? dit amèrement Manuel, que le dernier mol d'Anlonie avait ramené à sa résolution de percer ce mystère qui l'irritait. — Vous voyez, lui dil-eI1e, voila l'écueil où devait se briser cette solennelle promesse. — Promesse insen.sée I s'écria Manuel, et que je me sens incapable de tenir, car je veux savoir'.a vérité ; il le faut.... je le veux... Dis-la-moi, quelle qu'elle soit, M honteuse qu'elle puisse être; dis-la-moi, ou, je te le jure,. je ferai cequejel'ai dit, j'interrogerai. ..j'apprendrai... — Etce^era infâme si
Eulaliiî parut, tenant d'une main un flambeau, de l'autre une cafetière. — Page 2.
vous lefailcs, comme je vous l'ai dit aussi ; etc'esl pour vous le prouver que je vous ai rappelé tout noti'c passe à tous deux. — l'h bien I infâme ou non, je le ferai, car je ne puis pas vivre plus longtemps ainsi. — Ohl s'éciia Anionie, comme ceUi je vous comprends, que le fardeau que vous vous clés imposé vous fatigue, je le comprends; que je sois un chagrin vivant pour vous, je le crois; que vous soyez malheureux de ma présence , je le vois tous les jours; aussi, Manuel, aujourd'hui que vous me le dites, je puis vous dire aussi ce que depuis longtemps j'ai résolu dans ma pensée.
Vous m'avez trouv-ée seule en ce monde comme un enfant perdu , laissez -moi vous quitter comme vous m'avez trouvée ; je m'iMi irai. Manuel, je m'en irai, et vous n'enirudrez plus parler de moi ; el , je vous le jure, je ne vous accuserai ni de dureté, ni iriiigialitiide. Puis-je \nus ilrniaiiiler ce qui rsl au-di'ssus des forces d'un homme?
Nous avons voulu réaliser un rêve impossible ; chaque jour, c haque heure me le fait comprendre... Eh bien !
i en veux finir aussi ; 11' courage que vous n'avez pas, je l'aurai pour vous. Demain , ce soir, si vous voulez, je quiiterai celte maison ; j ■ le veux, je vous le demande.
— Oui. moi! s'écria Manuel, sutfoqué par les sanglots que cette idée lui arrachait; moi, l'abandonner, pauvre enfant! moi, te lai.sser seule, errante, misérable! 0 Anionie I...
.\ntonie!... tu ne m'aimes donc plus, pour me parler ainsi?...
El, dans le transport \'e -sa douleur, il l'enourait do ses bras , l'omme s'il eût craint qu'elle ne s'échappât.
Mais, pour la première fois, la volonté d'Anlonie ne céda pas à ce retour soudain de l'amour de .Manuel; et elle lui répondit, en le repoussant doucement :
— Ecoule, Manuel, quand tu m'as trouvée là, à genoux, je priais Dieu de me donn;^' la force de te quitter ; quand tu m'as vue pleurer, je pleurais de la pensée de me séparer de toi. — Tu le veux donc?— Oui, Manuel, et si tu le veux auss',
si tu ne m'abandonnes pas à ma faiblesse, si lu me chasses, ce sera bon et loyal de ta part, et je t'en remercierai; mais si lu voulais savoir qui je suis, ce serait mal, ce serait aifreux, et je ne te le pardonnerais pas. — Eh bien ! dit Manuel en s'agenouillant devant elle, jamais, non, jamais je ne voudrai rien apprendre!... Je te le jure devant Dieu !
Et comme Anionie se taisait, il reprit avec un accent où parlait tout son amour :
— Oh! il faut me pardonner, Antonie. Si lu savais comme je t'aime, si tu savais comme je serais fier de loi si lu voulais...
Mais, pour loi, je voudrais devenir assez fort pour l'imposer au monde; je voudrais être assez grand et te placei' assez haut dans mon amour pour qu'on te respectât, rien que pour la puissance de cet
EUL.VLIE PONTOIS.
amour. Mais je ne puis rien pour loi, tu ne veux pas même qu'on sache que je l'aime; et alors, voislu, ma vie e^l sans but, je me desesiière ie m'esare, je deviens fou...
— Surtout, dit doucement Antonie, quand tes cruels soupçons le prennent au cœur. - Quels soupçons? dit Manuel trouble. - ^•';;'^^u donc que je les ignore? Cette Cornelie que le hasard a '"('«"f dans notre maison, "crois-lu qu'elle m'ait épargne «'■';""« J^^.^^^'POsiiions injurieuses qui se répètent tous les jours hors de noire maisùda s l'atelier de son mari? - Oh! dit .Manuel avec lorce, je la fei d tiiie ' e les ferai taire I - Alloi.s, ami, lui dit .Vutonie eu preiKint dans ses inaius la tête de Manuel, comme pour eu calmer l e - R.rveseence, ne promets pas plus que tu ne peux, lune teras qu irn u la malveillance en voulant la t^^mbattre. L'eclal de ton nom si h ,iûis-moi. il attirer sur nous plus de curiosité et d euviequ lu en faut pour troubler notre bonheur. - Lli bien! ce que tu voudras je le voudrai, mon Antonie.. Et tu m'as pardonne, n est-ce l''^,- "^^."^ pardonner, Manuel! puis-je l'en vouloir de ce qui est un malhuii qui lie vient que de moi? Ah! non, Manuel, non, je n ai rieu a tt pai-
^T'ii's'i'ai encore quelque chose à te dire, quelque chose que -je ne t'ai jamais dit, car il s'agit de ce passe que je ne P"'^,,l-'l'l'';^'."'''';;- .„
Manuel écuutail avec anxicle, tandis que le visage d Aulonie se co lorait d'une louchante dignité et d'une grave pudeur.
- Le jour où lu m'as rencontrée, lui dit-ellc, je te le jure eta s pure devant Dieu de toute faute et de tout crime. - test vrai, n'est-ce pas? s'écria Manuel avec un éclat qu il ne ;,.iil coi tenu. - Tu eu doutais. Manuel?- Non, repril-il, nuu, je n en doutais pa.; et maintenant je suis calme, je suis heureux, je n en veux V^^^f^ tage. - ras davantage ; entends-tu? n eu demande jamais ^la;-"' <-^-
^Je t'avais gardé ce lémoignage de inoi-meme |)Our le |our ou J'. « sentirais faiblir dans ton amour. L'est le dernier mo de mon a ne que c viens de te dire; au delà, tout doit rester mort dans mon se. . ' \ijourd'hui je l'ai livré la seule arme que j avais pour me défendre ; ce serment, si tu en doutes jamais, je ne le recommenceiai pas , tu eii douterais plus aisément encore. ,,,„„„„. cii ta
Maintenant, je l'ai donné tout ce que je pouvais le donnei ; s il le fautdisin^uve's.jeu'etrai pas; s'il te faut mon secret, j'a.me mieux
'"-Oh ' lui dit Manuel, tu vivras, tu vivras el je t'aimerai comme je te l'ai dit, comme l'auge exilé du ciel qui est venu veil ei; sur uia vie et lui donner le seul amour, le seul bonheur qui ne doive ncn aux vulgaires intérêts de ce monde. , ., , , ,, > m,„„ ., „m..
Cette lonaue explicalion avait calme les transports de Manuel et le dés^poir d'inimiie; tous deux avaient retrouve la loUe illusion qui leur taisait croire à la durée d'un pareil bonheur, lorsqu on remit a Manuel un bilUtile la part de M. de Changiron :
« Ma femme, qui veut absolument ce quelle vcul, lui euivait-i , veul vous avoir à dîner; nous aurons (luehiues personnes <c <i;'i "^ vous empêchera pas de causer, avec M"- de ^liaugiron, de notie crande entreprise.
» Je compte sur vous, etc. )) . ,„^ „,,,. „„
Manuel lui le billet tout haut, et il s'apprêtait a répondre pai un refus noli, lorsque Antonie lui dit : . , ,,,„,,
-Pouniuoi n'y pas aller, mou ami? c'est précisément celle retraite ab,-,olue que lu t'imposes pour moi qui appelle 1 attention et fait naitre les propos. — Mais te laisser seule... aiijourd liui... — Je sais bien que c'est un sacrifice et je le le demande précisément aujourd hui, lu me le dois. - Pauvre enfant, c'est une longue soirée ou tu .seras toute seule... — Où je le suivrai dans ma pensée, ou je te verrai accueilli fêlé admiré. D'ailleurs, oublies-tu ce que tu me disais tout a l'heure • « Se renfermer toujours en soi c'est donner a la pensée un alimeut'funesle?..Ehbien! lu reverras ^'^^ .«mis. des gens qui te nlairont ; tu me raconteras ce que lu auras dit, ci que lu auias lait. Ce n'est lias une soirée que lu me prends, e'est quinze .jours de bonnes causeries que lu me rapporteras. -■ fii le veux ? - Oiu, je le veux. Et puis dans cotte lettre on te parle d une grande affaire, eh bien! tu néi^liges tes affaires pour moi, el tu Unirais par m en vouloir. Yovons^ sois hou, va chez M. de Changiimi. - Et tui .' — l-.li bien! nioi, je lirai... je penserai... je falleudrai... L esl ma plus douce occupation. .. ., •. ■ „„
ludépendammenl de la bonne grâce de cette iiriere. il y avait dans Antonie un si doux accent, un.si charmant sourire, que Manuel accepta. Elle soir venu, il partit le cœur ouvert, l'esprit calme el joyeux, et se rendit chez M. de Chaiigiron.
Tour la iiremicre fuis, depuis bien longtemps, Manuel Torey allait dans un mmide qu'il aimait el qu'il croyait avoir tout à fait oiibhe.
Ce iour-l'i nrécisement, il v rentrait avec ce contentement intérieur nui' rend bicinviUant pour tout ce qui vous cnloure, el qui donne il l'esprit celte liberlé facile et joyeuse qui se mêle aisément a tous les bonheurs qui liassent prés de vous,
D'un autre côté, comme la plupart des hommes de noire époque qui doivent leur fortune et leur position à leur travail personnel, lorcy aimait les somptuosités élégantes, l'eclal des beaux salons, \ebrio de ces conversations mêlées de toutes choses qui coureiil autour d une table splendide. 11 aimait le monvemeiil gracieux de ces nombreuses réunions qui se ran^'cnt d'abord en une ligne de femmes resplendissantes de parure, de"^diaiiianl3 eldedeurs. el qui plus lard se divisent par groupes épars où s'agilenl les discussions les plus graves ou les plus frivoles. . ^ . . „•..„„
Il se plaisait dans ce monde où tout est scme à profusion même l'esprit; car là, on n'en fait ni commerce ni profession, el on le jette a qui veut le ramasser. .... ■ i .
D'ailleurs, bien que dans ce monde lorcy fût peut-être le seul dont le nom fût célèbre de la veille, il y cnlrail sur le pied d égalité, il le crovait du moins; et à voir l'empressement, les allenlions, les imi.e riens gracieux dont il était l'objet, on cùl pu croire qu il y était a la première place. . , -. „
C'est là qu'est le danger de ce monde pour les gens comme lorcy. Tout entiers au charme qui les séduit, ils ne se rendent pas un compie exact du sentiment qui leur vaut cet accueil si parliculieroment bienveillant. Ils ne se demandent pas pourquoi l'homme le plus disiiugue de ce monde n'obtiendrait lias des autres hommes cette coiidescendaucedonton les entoure; des femmes, celte intention caressante dont elles les llaUenl.
V supposer même qu'ils s'étonneraient de celje préférence ai.parenle, ils auraient des théories toutes prêles pour l'explnpier en faveur de
tour vanité. , ,
— Notre époque, diraient-ils, esl celle de la predomination des talents personnels el des noms acquis.
Cinq ou six exemples de hautes fortunes politiques conquises par de grands talcnis se présentent à l'appui de cette assertion, cl ils sclab'lissenl de bonne foi dans la position qu'ils rêvent el se croient classés parmi les rois de la société. .... -, 1
Combien ils éprouveraient de honte el de depit s ils pouvaient recounaitrc (fiie c'est, à une grande distance sans doute, maisau même tdrc qu'une chose curieuse, qu'ils .sont tant accueillis, tant l^L'tés;et, s ils osaient regarder au fond de toules ces caresses qu on laisse tomber sur eux ifs y verraienl, je ne dirai pas du mépris ou du dédain, mais une protection qui ne craint pas d'aller jusqu'à la llalteric, tant elle est sûre qu'il v a entre l'aristocratie passagère de l'artiste et 1 aristocratie élerdelle" du nom unedistanre qu'il ne pourra jamais francllir. Ce n'est que le jour où l'on a mis en jeu dans ce monde la dignité de son caractère ou celle de son cœur, qu'on apprend la véritable place qu'on V tient, et beaucoup d'hommes y ont passe toute leur vie sans se dùuicr un moment du rùle qu'ils y jouaient.
Quant àTorcv, il en était encore aux illusions, aux cnchanteraenls, et la soirée qu'il passa chez .M. de Changiron ne pouvait que 1 égarer divanlai^e dans celte voie où il marchait en aveugle, non point parce que tout V était ténèbres, mais |)arcc que tout y était eblouissemem. Il V eut surtout, de la pari de la belle marquise Camille de Changiron, une coqùetlerie qui faisait sourire tous ceux qui en étaient témoins. , . ,, . . . 1- .
Torcv ne savait donc jias que l'homme a qui 1 on peut tant dire et tant prodiguer, sans que cela excite la jalousie ou la médisance, esl bien peu (îe chose aux veux de ces indifférents. En effet, il n était pas un homme d;ins ce monde dont M»"» de Changiron eût ose s occuper comme elle s'occupa de Torcy. . „ , . ,
\ (pii aurait-elle osé faire toutes les questions qu elle lui adressa sur sa vie, ses occupations, ses goûts, ses pensées, sur ce qu'il devait aimer ou hair ? ■..,,..
Elle visitait l'âme de cet homme comme un musée ou il devait y avoir des passions inconnues et curieuses ; et lartisle, prenant celle curiosité pour un hommage, servait naïvement de cicérone a celle belle dame qui, si elle ne se" moquait pas de lui, s'en amiisail du mous comme d'une charmante nouveauté.
Cependant tout cela n'élait qu'un prélude à une investigation plus intime encore. ^ ■ .■ •.
Le marquis de Changiron avait raconte à sa femme ce qui seiait passé dans l'atelier de Lavignan et dans celui de lorcy, et les suppositions étaient nées en foule dans le salon arislocraïuiue comme dans le vulgaire atelier; seulement elles avaient pris chez .M"" de Changiiûu un caractère toul dinercnt.
L'habitude de considérer les aflistes à travers leurs œiiVres leur prèle aux veux qui ne les voient pas de luès, une altitude Iheâlrale ou exceplioiMielle, et empreint toutes leurs actions d'uncaraclère qu un n'oserait pas ou qu'on ne daignerait pas snpiioser envers d'auiivs hommes. . ...,,,
\insi, linconnue deManuel, si grossièrement appréciée dans 1 atelier de Lavignan, élait devenue une sorte de cre;»ture fantastique dans le salon de .M"" de Changiron.
C'ét^jl la Giilnarc du Corttaire devenue le Calcb d Un nouveau
Lara; mais dans ((uelle nuit éioiléc av;dt-elle fui la couche de son
redoutable suliau? et, comme Guluare, avait-elle une tache de sang
sur sa blanche tunique?
Pour traduire lilleralcmcnl les suppositions de M'" de Changiron,
EU LA LIE PONTOIS
quelle bulle comtesse italienne avait abandomié pùur Torcy ses villas (le niai'bie, son beau ciel d'Italie et son niaii sicilien? On ailnuniait encore que ce put être des brumes du Danube ou de Trieste qu'était sortie celte belle enthousiaste; et alors on la voyait s'échapper de quelque gothique château par une Icmpèle froide, taudis que son magnat fourré lonjbait ivre de vin de Hongrie ù côlé de son grand sabre à poignée damas(|uiuée.
Mais, par un sentiment de dédain ou d'orgueil, ces belles rêveries ne paraissaient pas ù Camille pouvoir être réalisées pai' une Fraui.Mise de race noble ; et, soit que .M°"= de Cbangiron, (jui était de leur sang, trouvât nos grandes dames au-dessus ou au-dessous de l'enthousiasme ei de la passion nécessaires à un tel dévouement, elle avait écarte cette idée comme impossible.
Quant à croire que cette femme pût être une bourgeoise. M"" de Changiron était si loin de supposer qu'une femme d'un pareil rang, eùt-elle un mari, fût obligée de cacher ses fautes, qu'elle repoussait également cette version, précisément ù cause du mvstère impénétrable dont cette femme s'entourait.
Changiron qui, avant son mariage, avait vécu dans la réalité de la vie des artistes, ne partageait pas ces idées d'une poésie assez sotte ; mais le conte que sa femme s'était fait à elle-même lui plaisait, l'amusait, l'occupait, et Changiron avait beaucoup de raisons pour ne pas arracher à Camille une occupation ou une distraction dont il n'était pas obligé de faire les frais.
Cependant, comme nous l'avons dit, toute cette coquetterie savante : questions timides, attention admirative, surprises flatteuses, tout cela n'avait clé prodigué à Toi'cv que pour arriver à un but bien auticmcnt intéressant; il s'agissait de toucher la coi-de la plus cachée de l'âme de notre artiste, de savoir de quel son étrange elle vibrait.
Voici comment s'y prit la belle marquise; elle eut l'air d'abandonner tout à coup la route qu'elle avait suivie, et dit à Torcy :
— Après tout ce que vous venez de m'apprendre de "vous-même, je vous avoue que je suis Irès-liére.de ce que vous ayez bien voulu vous charger de recréer la collection que mon mari désire posséder.
Le sujet qu'elle abordait eût dû faire descendre ïorcv des sommets où il croyait planer; mais M""" de Changiron ne lui "donna pas le temps de s'apercevoir qu'elle parlait au peintre dont on finirait par estimer le talent en écus, et elle continua rapidement :
— Pour tout autre que pour vous, c'eut ete un misérable labeur; mais, avec votre pensée active et j)rofonde, c'est tout l'esiirit des siècles passés à faire revivre sur la toile, c'est presque une histoire complfte de la peinture que vous écrirez avec votre pinceau, et je SUIS sûre que vous, qui savez sur cet art admirable tant de choses dont nous ne nous doutons pas, vous éprouverez un charme infini à pénétrer dans le secret de ces époques mortes et à leur redonner la vie.
Torcy était trop peintre pour ne pas savoir que ce qu'il allait entreprendre serait un travail iusupportablement ennuyeux à faire, et le haut prix qu'y avait mis Changiron l'avait seul décide à l'entreprendre ; mais Torcy était trop flatté de la position que lui faisait cette belle dame et de l'aspect poétique sous lequel elle voulait bien considérer ses travaux, pour ne pas les accepter complètement.
Le peintre répondit donc avec un air de profonde conviction :
— Je vous remercie, madame, d'apprécier comme vous le faites , ce noble sentiment de l'art si souvent méconnu par ceux qui ne peuvent le comprendre. — Ai-je ce mérite à vos veux? lui dit Camille, comme ravie d'être à la hauteur de la pensée de 'Torcy. — Si vous saviez combien il est rare, madame, ré|)liqua celui-ci, vous pardonneriez à la vanité que j'ai peut-être mise à le reconnaître eu vous. — J'accepte la louange dans tout ce qu'elle a de flatteur, et cependant je me sens toute prête à vous prouver que je ne la mérite pas. — Comment cela? — ^'ous ne rirez pas de moi, n'est-ce pas? Mais moi aussi, j'ai fait des rêves pour cette œuvre qui sera la votre, et ces rêves, vous seul pouvez les réaliser. — Veuillez vous expliquer. — Je vous abandonne, reprit la marquise en souriant, tous les ancêtres de mon maii qui sont du sexe masculin, et pourvu qu'on devine dans leur visage ce cachet constant qui marque tous les individus d'une noble famille, je vous permelsde les faire aussi rébarbatifs, aussi peu agréables que vous voudrez; mais, quant aux femmes, je les veux belles, toutes sans exception et, par-dessus toutes, je veux la beauté la plus parfaite pour la fameuse xMarguerite de Changiron. — Ah I dit Torcy à qui ce nom rappela la folie à laquelle il s'était livré le matin.
A l'altération de sa voix, qui se trahit dans cette simple exclamalion, M"""^ de Changiron comprit qu'elle avait pénétré enfin à l'endroit du cœur, et elle reprit de suite :
— Vous ne savez peut-être pas ce que c'est que cette fameuse Marguerite? — M. de Changiron m'en a |)ailé ce matin, dit Torcy qui s'imagina que cette déclaration allait lui faire découvrir si e'ét.i"it un hasard ou une intention décidée d'avance (|ui ramenait ce sujet qui louchait de si près au mystère de son cœur; mais la réponse de Ca-
mille le rassura tout aussitôt. — Ah! que mon mari est aimable et bon ! il vous en a parlé, n'est-ce |)as? il vous a dit (|ue je voulais une beaiué iiarfaile... mais pas une beauté vulgaire ou pliilùl connue, rien qui ressemble aux plus belles personnes qu'on rencontre dans le monde. L'existence de cette Marguerite aélé à la foissi éclatante et si bizarre; elle a été si adorée et si calomniée.; on lui a atlribué des exigences si folles et desdévoueineiits si absolus, qu'il me semble que ce devait être une nature à part, un mélange hardi et harmonieuxdes lieifecliuus les plus opposées... Je me ligure enfin quehiue chose qui n'existe peut-être plus, mais qui a dû evistfer.
Tùi'cy était sur ses gardes, il se eonteiita de rép()ndi'ç:-^Vous avez rai-oii; c'est un modèle à inventer. ■ ■ i. .
— Tenez, lui dit .M"" de Changiron en baissant la' vbïx et eh s'iiicliiiaiit vers lui comme pour lui faire une couddence, vous m'avez dit (|ue j'étais digne de comprendre les iiiS|iiratiuns d'un artiste.
Et bien! dites-moi si je me trompe; mais il me semble que, si j'étais peintre, ce modèle existerait toujours pour moi. Et ce modèle, c'est la femme qu'on aime; celle-là est toujours pour le peintre une beauté-an dessus de toutes les autres: car il la Voit à travers sou amour, et il la peint comme il la voit.
Ainsi, je suis bien persuadée que la Fornariiia et la Joconde n'étaient pas aussi belles que les ont faites Raphaël iH Léonard de Vinci, et je me laisserais volontiers aller à croire que nos peintres ne produisent plus aujourd'hui de ceis ravissantes créatures, parce qu'ils n'ont pas le courage de leur amour et n'osent pas en livrer l'objet à l'admiration publique.
— Cela se peut, madame, dit 'Torey, et c'est 'probablement parce (;u'ils préfèrent la sainteté de leur amour à leur gloire. — Est-ce que la gloire, reprit Camille avec une sorte d'enthousiasme irréfléchi, n'est pas la première passion d'un artiste, celle qui doit dominer toutes les autres? —Ah! madame, reprit Torcy qui ne se ilouta't pas que ses moindres paroles avaient un sens qu'on s'apprêtait à commenter de toutes façons, si la gloire est là, la gloire est trop chère à ce prix.
Livrer au public, au monde, aux envieux, aux méchants, aux indifférents même, leur livrer l'idole de son âme, la flamme secrète de sa vie; offrir en spectacle à la critique, au dédain ou à une froide admiration ce qu'on aime de toute la force de son âme, ce qu'on admire avec excès, ce qu'on adore avec religion, oh! non, madame; non, ce serait une insulte à celle par qui l'on vit, ce serait un sacrilège envers soi-même, ce serait ouvrir le sanctuaire de son âme aux mV sér.ibles curiosités de la foule.
En paiiaiitde cette façon, Torcy ne croyait faire que de la théorie générale; mais ces dernières paroies frappaient si juste sur la [u'étention curieuse de M'"^ de Changiron, qu'elle put penser (jue la leçon s'adressait à elle, et qu'elle répondit d'un toii assez piqué :
— Je vous prie de croire, monsieur, que je n'ai p.is voulu pénétrer dans vos secrets. — Des secrets! reprit Torcy dont la voix s'altéra de nouveau ; vous croyez donc que j'en ai ?
Camille hésita un moment.
La première réponse qui vint à l'esprit de la belle marquise fut de renvoyer Torcy à sa place en lui répondant qu'il pouvait avoir tous les secrets du monde, sans qu'elle eût la moindre envie de s'en occuper ; mais la curiosité d'une part, et de l'autre la vanité ipii voulait réussir à tout prix, décidèrent Camille à se montrer moins susceptible, et elle répondit après un moment de silence:
— Que je croie ou non que vous avez des secrets, je suppose, monsieur, que cela doit vous être indiffèrent.
— Ce qu'on peut penser de bien ou de mal d'un homme ne doit jamais lui être indifférent, répondit Torcy. qui voulait interroger à son tour, surtout quand il s'agit d'une personne comme vous. — En vérité, dit Camille, vous me rendez confuse. Je n'ai pas la vaiiiié de vouloir juger qui que ce soit, et peut-être vous moins qu'un autre; car ainsi que vous me le disiez, il y a dans la vie des mystères i|ui se ■ raient souvent la plus éclatante justification de ce que le mon. le est porté à inteipréter défavorablement... — A interpréter défavorablement?... dit Torcy troublé.— Le monde juge sur les apparences. — .Mais pourquoi juge-l-il? pourquoi s'oei:upe-i-il de ce qu'on ne veut pas lui livrer? — OIÏ! vous allez beaucoup trop loin dans vos exigences, dit M°"= de Torcy ; vous n'aurez jamais le privilège, si haut que vous soyez placé, d'empêcher les autres de regarder dans votre existence, comme vous-même vous regardez dans la leur. Seulement on y mettra peutêtre plus de circonspection, parce tpie ce qu'on saura de vous répondra de ce qu'on ne sait pas ; c'est tout ( e que vous pouvez demander.
La conversation était arrivée à cette extrême limite où elle allait passer des généralités à une application personnelle, lorsque la porte du salon s'ouvrit, et l'on annonça M. Gagcrot.
Il vint saluer la maîtresse de la maison, (pii ne l'aimait d'aucune façon, et qui l'accueiilit avec l'exacte poliiesse. d'une femme bien élevée; mais Gagerot ne s'en aperçut point, et s'informa si obséquieusement de sa sauté, tle celle de sa mère, de tout ce qu'on peut de-
EULALIE PONTOIS
nKinder enfin en pareille circonstance, que la conversation se trouva rompue et que, de dépit, iM°" de Cliaiigiron se leva et céda la place à l'importun qui l'arrèlait au moment ou elle se croyait si près de sa
^i'^i^'ie. ,., ... ^ • „
11 parait que Gaserot avait réussi à ce qu il voulait; car à peine fut-il seul prés de Manuel, qu'il lui dit à voix basse:
— Mon Dieu ! monsieur, je bénis le hasard qui m a amené dans celte maison. — l'ourqiioi cela? lui dit sèchement Torey, qui se rappelait qu'Antnnie avait pâli au nom de cet homme. — lieiitrez chez vous lui dit Ga^crot; prévenez par votre présence une folie que le caractère de celui qui la veut tenter pourrait clianser en un fâcheux esclandre — Je ne vous comprends pas, repartit Torcy avec hauteur.
— l'ii bien! monsieur, lui dit Gagerot d'un air confus, ce matin, il a été question de M°"= Torcy dans l'atelier de Lavignan.
Torcv devint pâle. , , , .
— M'alheureusement il se trouvait là un de ces hommes dont l'immoralité ne respecte rien, et dont la grossièreté, soutenue par un courage de spadassin, ose tout braver. Cet homme a dit, a |iarie qu il parviendrait â voir M""' ïorcy, et au moment où je vous parle, M Paul Chasoin est peut-être chez vous.
'lorcy se leva d'un bond, et, serrant la main à Gagerot avec une violence qui attestait une puissante émotion : . ■ , ,
— Merci, monsieur, lui dit-il, et s'il a osé... lui, ce misérable... 01) ! fasse le ciel que ce ne soit pas vrai ! .
1 a toute petite âme de M. Gagerot ne comprit qu à ce moment qu il avait attaché par quelques mots une mèche allumée a un baiil de pondre, et il commença à craindre que les éclats n'arrivassent jusqu à
il avait cru donner une bonne petite inquiétude à un homme bien maître de lui, et qui aurait passé une heure sur des charbons ardents; mais Torcv venait de sortir, et de l'air d'un homme qui tuerait Paul Cha!;oin sur place s'il le rencontrait chez lui. ,
r.c fut donc encore tout trouble de ce qu'il venait de faire qu il repondit à Chansiron, lorsque celui-ci vint lui demander ce qu il avuit pu dire de si étrange à Torcy, que ce dernier était parti si brusquement. „ . , 1
L'air dont Changiron reçut sa confession ne fit qu alarmer davantage Gagerot, et il se prit à trembler réellement du résultat probable de son inili-scrétion, lorsque Changiron lui dit:
— J'espère que ce fou de Chagoin n'aura pas fait ce qu il a dit, ou plutôt que la porte de Torcv ne lui aura lias été ouverte; car entre Manuel et lui, ce serait une affreuse rencontre. Torcy le jetterait par la leiiéire, et Chagoin ne s'v laisserait pas jeter... Aous avez eu tort.
— Eh bien! qîie fallait-il faire? Uevais-je abandonner celte temme aux insolentes entreprises d'un Cliagoin? ., ■ .
— Mais, dit Chansiron, de quel droit ce misérable ose-t-il pénétrer violemment dans sa maison? Oh! s'il faisait cela chez moi, je lui ferais sauter la cervelle. Comment cette idée lui est-elle venue?— Rappelez-vous ce qu'a dit ce malin M"" Lavignan, que cette temme s'était troublée à mon nom et à celui de Paul Cliagoin. 11 prétend la connaître, il veut la voir; il s'en est vanté au Café de Pans. On 1 a mis au déli, et vous savez ce qu'est ce Paul Cliagoin. —Oui, capable de loul, même d'un crime, pour soutenir l'ignoble osleiitalion qu'il fait de ses vices. J'ai une peur affreuse qu'il n'arrive quelque malheur a lorcy.
M"" de Changiron , étonnée de ne plus revuir .Manuel où elle I avait laissé, s'elaU approchée de son mari pour savoir la cause de ce départ précipité, et elle enlendit les derniers mots qu'il prononça.
i;ile s'enquit des motifs de la crainte de Changiron, et celui-ci, qui en était veriiablemeiit alarme, lui raconta ce que venait de lui dire Gagerot et quelle catastrophe pourr.iit en résulter.
— Mais, s'écria Camille, il faut que vous couriez chez votre anr ; la luésence d'un tiers, en pareille circonstancCi pourra peut-être prévenir d'affreux malheurs, .\llez, Anatole, je vous en prie!
Ktait-cc intérêt véritable ou cuiiosite surexcitée qui poussèrent Camille à donner ce conseil à son mari? Nous ne pouvons le dire; mais il semblait assez raisonnable en soi, et Changiron s'empressa de le suivre. , ,
Gagerot, qui ne se souciait pas d'arriver au milieu de la scène comnie le dénonciateur de Paul Chagoin, se garda bien de s'offrir à accompagner Changiron.
D'ailleurs, la marquise, qui l'avait trouvé si malappris un moment avant, le retint avec toute la bonne grâce possible dés l'instant qu elle supposa que Gagerot pouvait lui apprendre quelque chose touchant la mvstérieuse inconnue.
Mais il ne fit que lui répéter ce qui s'était passé le matin; et comme, pour M"" de Chansiron de même que pour Cornelie, la connaissance de M. Gagerot et de .M. Paul Chagoin ddrùnait la mystérieuse fugitive de l'Italie ou de la Hongrie du piédestal où Camille l'avait placée, elle linit reniretien par cette question : — Vous voyagez beaucoup, n'est-ce pas, monsieur Gagerot?
— Tous les ans, madame, je vais passer quelques mois aux eaux, soit en Italie, soit en Allemagne. — C'est cela, se dit M°" de Chan- ^iron à part soi, ces deux hommes auront rencontre celte femme aux eau\, où tout le monde se mêle, et ils pourraient la reconnaître.
aussitôt elle quitta Gagerot, qui attendait qu'une autre question
lui expliquât la première. Mais M°" de Changiron garda son explication pour elle, en s'etonnant toutefois qu'une femme bien née eût pu se rappeler des noms comme ceux de Gagerot et de Chagoin. Maintenant, Il nous faut dire ce qui s'était passe chez Torcy.
Lorsque Torcv eut quitté sa maison, le premier ordre qii'Antonic donna à sa femnie de chambre fut de lui défendre de laisser entrer personne. . . , . j
Toutefois, ce n'était point la crainte d'une tentative de la part de Gagerot ou de Paul Chagoin. dont les noms l'avaient si fort troublée, qui fil prendre cette précaution â Antonie ; ce fut seulement la peur d'avoir à subir, pendant une longue soirée, la compagnie de sa voisine. . . , , . , Il fallait l'abandon complet où Lavignan laissait volontairement Cornelie et la solitude où Torcv était forcé quelquefois d'abandonner Antonie pour que les relations de voisinage, formées par le hasard dune rencontre dans l'atelier de Manuel, fussent arrivées à une espèce de liaison intime entre ces deux femmes.
11 fallait même le caractère de M"' Lavignan pour avoir amené cette liaison, malgré le froid accueil qui lui avait ete fait.
Non-seulement Manuel plaignait Antonie d'avoir à subir la conversation brutale et sotte de cette créature, mais son orgueil siirtoiil souffrait de sa présence. En effet, Cornelie n'etait-elle pas la femme lé-'itimed'un peintre qui avait un assez grand nom, kI Antonie ne devait-elle pas s'imaginer, dans son ignorance, qu'une pareille alliance n'avait rien que de très-ordinaire?
11 se pouvait qu'à ses yeux l'ambition des plus grands artistes ne pût s'élever au-dessus de la classe grossière d'où sortait Cornelie , et Ton-v par une de ces subtilités de l'orgueil si coiiîinunes chez 1 homme qui s'est élevé par ses propres forces, Torcy, dis-je, se sentait humilié de l'humiliation conjugale de l'un de ses confrères.
Il avait bien explique a Antonie comment, dans un jour de misère, Lavicnaii était descendu jusqu'à épouser cette fille pour les riches économies que sa beauté lui avait permis d'amasser; mais tout cela n'était qu'une assertion dont Manuel ne pouvait fournir la preuve, puisiue Antonie ne voulait voir personne et ne pouvait être convaincue par des exemples contraires.
Mais la répugnance motivée de Torcy et la répugnance instinctive d'^ntonie contre M°" Lavignan n'avaient pu f.itigucr la ténacité de cette femme. Hebutée dix fuis, elle revenait une onzième, et finissait par se faire admettre. .
D'abord Cornelie était d'une nature trop commune pour souffrir véritablement de ce dédain , et ensuite elle était trop pauvre d'idées pour pouvoir vivre une heure seule avec elle-même. C'était donc surtout l'ennui qui la poussait chez Antonie.
Ce n'est pas qu'elle l'aimât ou qu'elle la comprit, c est que Lavignan lui interdisait, d'une part, le monde où il ne voulait pas la conduire, de l'autre les fréquentations où Cornelie aurait pu se plaire. Deux ou trois fois, Lavignan, eu rentrant le soir, avait trouve sa femnie familièrement établie chez la 4)ortière de sa maison , ou ■elle allait cancaner, selon l'expression reçue dans ces sortes d endoits.
Nous prions nos lecteurs de nous pardonner la vulgarité de ces détails mais c'est là une de ces positions qui sont plus communes qu'on ne pense, et qui ont fait le supplice de plus d'un parvenu dans les arts dans les sciences, et même dans la politique.
Or toutes les fois que ces rencontres avaient eu lieu , Lavignan avait'laità sa femme des menaces qui l'avaient assez épouvantée pour qu'elle n'osât plusenfreindre ses défenses. ,,..,..
Cornelie avait donc considère connue une providence I arrivée d .\ntoiiie dans sa maison, et celle-ci, maigre son antipathie naturelle poui une pareille femme, l'avait siipporlee d'abord comme une nécessite, et avait hiii par s'y accoutumer comme à un bruit discordant, mais ipii venait rompre de temps en temps la solitude silencieuse où elle vivait. ... . . . .• ,
Cependant, ce soir-là, Antonie avait ete trop vivement rejetee dans son étrange position, elle en avait trop cruellement envisage 1 incerliiude elle en avait trop profondement ressenti la douleur, pour ne p.as d'i'sirer rester seule avec ses émotions, ses regrets, et peut-être ses espérances. . ■ . ,.
Ainsi, le soir venu, quand Cornelie vint se présenter à sa porte, ou lui réiiondil que M">'rorcy était sortie. j. . , ,. ,
Cornelie savait le contraire; mais elle expliqua ce desir de solitude par .luel.iue scène violente qui s'était passée entre Antonie et Manuel ; et comnie celui-ci, contre son ordinaire, n'avait p.is diiie chez lui, Cornelie ne douta point qu'il n'y eût une brouilleiie sérieuse dans la maison. Sa curiosité ne lit que s'accroître de cette snpiiosilion, et elle insista de toutes les manières possibles pour pénétrer jusqn à
Antonie. .. , ■ . e
Mais la résistance de la femme de chambre fut héroïque, et fonte
fut à \\"" de Lavignan de s'en retourner chez elle. Cornelie n'v etai"t pas depuis une demi-heure, que I ennui la gagna,
EULALIE POÎSTOIS.
nn point de rerommencei- ce que son mari lui avait si sévèrement défendu. Elle descendit dans la filiale loge, et pour donner un piéloxle à sa visite, elle chargea le portier d'une commission qu'elle eut pu très-hicn faire faire par une de ses doniesli(i«es.
l'ne fois le portier sorti, elle eut l'air d'attendre son retour, et elle se trouva établie en plein commérage avec la portière, sans avoir, à son gré, dérogé ;\ sa dignité.
Cornélie était en train d'apprendre que c'était un valet en belle livrée qui avait apporté ce biilet après lequel Torcy était sorti, lorsqu'un violent couj) fut frappé à la porte, et une voix que Cornélie reconnut pour lelle de Paul Chagoin, demanda Jl. Torcy.
~ Il n'y est pas, dit la portière. — Mais M"'" Torcv est cliez elle?
La portière répondit affirmativement, l'ordre donné dans l'antichambre n'étant pas sans doute descendu jusqu'à la loge.
Paul Chagoin monta, et Cornélie se leva vivement, et, la tète penchée vers l'escalier, écouta avec «ne singulière anxiété le bruit de ses pas.
— Qu'y a-t-il? lit la portière. — Taisez-vous donc! lui dit Cornélie qui venait d'entendre le tintement de la sonnette de l'appartement.
Alors ces deux femmes se mirent à écouter; mais le bruit seul des voix arrivait jusqu'en bas, sans qu'elles pussent saisir le sens des paroles: les pourparlers furent assez longs; mais tout à coup la porte se ferma, ou n'entendit plus rien, et Paul Chagoin ne redescendit pas.
Il avait (lonc été reçu, reçu en l'absence de Torcy, reçu après le refus fait à Coinelie; on le connaissait donc, on l'attendait donc? Cornélie tressaillit d'une indigne joie.
— Ali I c'est comme ça ! murmura-t-elle. — Quoi donc? dit la portière. — Rien du tout, dit Cornélie qui ne taisait point par discrétion ce que cette circonstance lui inspirait de mauvais soupçons, mais qui voulait se garder les prémices de toutes les médisances et de toutes les calomnies qu'on en pouvait tirer.
Aussi remonta-t-elle chez elle aussitôt, et là elle eut la patience ignoble de s'établir dans son antichambre, près de la porte enlr'ouvcrte, et d'attendre la sortie de Paul Chagoin pour savoir le nombre exact de minutes qu'il passerait en lête-à-léte avec Antonio.
L'attente fut longue, car ce ne fut qu'au bout d'une heure que Paul Chagoin quitta l'appartement et sortit de la maison.
Une heure! pour une femme connue Cornélie, une heure renfermait tout le temps nécessaire à une reconnaissance et à une reconciliation, si ce n'est à une séduction.
Cornélie sentit qu'elle avait en main de quoi se venger de la beauté, de l'intelligence, de l'esprit, de la distinction d'Antonie, et elle emjiorta sa découverte comme un trésor où elle pourrait puiser à plaisir du scandale pour les autres.
^oilà en quelles mains était tombée la malheureuse Anionie; voilà le sens qu'on donnait à une circonstance qui avait été pour elle une nouvelle douleur.
En effet, lorsque Paul Chagoin avait été assuré, par la réponse de la portière, que Torcy n'était pas chez lui, il avait compris qu'il pouvait mettre à exécution le plan qu'il avait préparé pour pénétrer jusqu'à la mystérieuse inconnue.
L'assurance où était Chagoin qu'il devait connaître cette femme, et que son aspect suffirait pour lui imposer, lui avait suscité cette ruse assez misérable. Aussi, dès qu'il eut sonné et qu'on lui eut dit que M"" Torcy n'était pas chez elle, il s'empressa de répondre :
— Je sais que M"" Torcy ne reçoit point; mais veuillez lui dire que c'est une personne qui vient de la part de son mari. — (Juel est le nom de monsieur, pour que je le dise à madame ? — Elle ne me connaît pas; mais il est important que je lui parle à l'inslant même.
Chagoin avait une sorte d'élcgance de mise qui pouvait le faire passer |)Our un homme distingué aux yeux d'une femme de chambre, et celle à laquelle il s'adressait n'éprouva aucune crainte à laisser pénétrer cet homme dans rap|)artenient; et tandis que Paul Chagoin attendait dans une salle à manger, elle alla dire à sa maîtresse quelle était celte visite, qu'Anioniè avait d'abord supposée une nouvelle tentative de Cornélie.
— Madame, lui dit cette fille, c'est un monsieur qui vient 'de la part de M. Torcy, et qui a à vous parler tout de suite.
Antonio li'eut pas même la pensée que cela put ne pas être vrai, et jetant vivement le livre qu'elle tenait, elle s'écria tout alarmée:
— De la part de Manuel?... Lui serait-il arrivé quelque accident? Où est-il ce monsieur?— Il est dans la salle à manger, madame.
Anionie y courut, et dit rapidement à Chagoin:
— Mon Dieu, monsieur, avez-vous quelque malheur à m'apprendre ?.....
Mais Paul ne répondit pas.
11 regardait Anionie; il ne la connaissait pas, il ne l'avait janais vue, et'l'effet qu'il attendait de sa présence était complètement u in-
qné; car Anionie le regardait aussi comme quelqu'un qu'on voit pour la première fois.
Anionie stupéfaite de ce silence qui, dans la pensée qu'elle avait, était sans doute un présage de malheur ; Anionie répéta sa question, et Paul Chagoin, ne trouvant aucune défaite, répondit à Antonie.que sa femme de chandu-e avait suivie :
— C'est à vous seule, madame, que je voudrais dire ce qui m'amène. — Veuillez passer par ici, lui dit Anionie en entrant rapidement dans sa chambre.
Le peu de temps qu'il fallu! pour faire entrer Chagoin et fi^rmer une porie, suffit cependant à cet homme pour se remettre un peu, et il se dit à lui-même:
« Ma foi, puisque j'y suis, j'en veux profiler d'une manière on d'une auire. »
Il n'avait pas achevé cette réflexion, qu',\ntonie se tourna ver; ' lui, et lui dit avec une véritable anxièlé:
— Eh bien! monsieur, parlez maintenant; qu'est-il arrivé à Ma nuel? — Mais rien de bien grave, dit Chagoin, qui malgré son impudence était dominé par le trouble véritable d'Antonie...' Cependant...
Il s'arrêta, ne sachant plus que dire; mais l'anxiété d'.Vntonie le tira encore d'embarras et elle s'écria:
— Est-ce qu'il n'est pas chez M. de Changiron.
Par un de ces bizarres hasards qui rattachent toute une série d'événements à un mot, le nom de M. de Changiron, pronoucéen ce moment, fournit à Paul Chagoin une réponse à laquelle il n'eût sans doule point pensé sans cela. Le nom de Changiron rappela à Chagoin (|ueM. Gagcrol l'avait quille en lui disant qu'il allait faire une visite chez le marquis, et Chagoin repartit à tout hasard :
— J'espère que .M. Gagerot l'y trouvera encore.
A son tour, ce nom de Gagerot produisit un efl'et si soudain sur Anionie, qu'elle recula et répéta d'une voix tremblante:
— M. Gageiotl dites-vous?
Ce trouille n'échappa point à Chagoin, et lui rappela qu'au dire de Cornélie son propre nom avaitproduit un effet paieil sur Anionie, et sans aulre motif que ce souvenir, il répliqua en se posant lrasi((ueiiienl:
— Oui, madamc,*I. Gagerot et moi... Je suis M. Paul Chagoin. — Vousls'ecrià .\ntonieavcc une véritable épouvante, vous!. .
Chagoin fut presipie aussi surpris de l'effet qu'il produisit (pie de celui qu'il avait manqué, et lui dit, sans trop s'expliquer à lui-même le sens qu'il prêtait à ses paroles :
— ^'ous me connaissez donc? — Si je vous connais! lui dit Eulalie... vous... vous... vousl
Et à chaque tous, un regai'dde mépris et d'horreur plus prononcé frappait Chagoin comme pour l'écraser:
Paul eut peur, et quelque chose de profondément caché en luimême s'agita dans son âme, car il se troubla à son tour, et reprit d'une voix mal assurée.
— Vous me connaissez? — Si je le connais, l'infànio! s'écria Anionie. — Jlais je ne vous connais pas, moi, madame... — Vous ne me connaissez pas, dites-vous? reprit Anionie avec désespoir.
Puis elle s'arrêta tout à coup , comme frappée d'une pensée soudaine.
— Oui, c'est vrai, vous ne me connaissez pas ; d'ailleurs, ce n'était pas vous... — Que voulez-vous dire? reprit Chagoin, dont les alarmes semblaient s'accroître à chaque mot...
Mais Antonio à son tour garda le silence, et, ramenant à elle sa raison un moment égarée, et sans doute ses souvenirs, elle répéta lentement:
— C'est vrai, vous ne me connaifsez pas... Mais alors qu'êtes-vous venu faire ici?reprit-elleavecuneautre espèce d'épouvante.— Ma foi, madame, repartit Paul Ch.agoin, à qui l'effroi d'Antonie avait rendu une partie de son inqiudence.'je suis venu parce que j'étais curieux de vous voir; et maintenant que je vous ai vue, il faut que je vous connaisse. — Vous ne méconnaîtrez jamais, monsieur! lui repartit Anionie avec dignité, et je vous prie de sortir de chez moi. — .\h ! pour cela, non, madame, pas avant que je sache qui vous êtes.
— Monsieur Paul Chagoin, lui dit Anionie an prononçant ce nom comme s'il eût été une menace à celui à qui elle l'adressait, sortez de chezniûil... Sortez de chez moi, monsieur Paul Chagoin ! rêpeta-t-elle avec un cruel mépris. — Eh 1 madame, je sais mon nom... C'est le votre que j'ai juré que j'apprendrais et que j'apprendrai, je vous le promets. — Mon nom? lui dit Antonie. — Oui, votre nom.— Vous êtes un misérable! Et c'est parce que je suis seule dans cette maison, que vous osez m'y venir insulter.- Ah ! s'écria Chagoin, que votre Manuel vienne donc, et je l'inlerrogerai, lui, de façon à ce qu'il me réponde! — Manuel!... Vous oseriez! et que vous a-l-il fait, monsieur? Qu'a de commun .Manuel avec un homme comme vous?— Avec un homme comme moi! reprit Chagoin en qui bouillonnait une rage qui venait assurément d'un autre sentiment que de la colère que pouvaient lui inspirer les paroles méprisantes d'Antonie; un homme comme moi! mais si vous le connaissiez, cet homme, vous devriez savoir qu'il est capable... Capable de tout, c'est vrai, dit Antonie, capable de tout, même d'un crime! — Ali ! madame, s'ccria Chagoin au comble de la fureur, vous n'êles qu'une femme; mais ceci est une injure dont quelqu'un me rendra raison. — Eh bien! Un dit Anionie
itl
exaspcrén, ce sera moi. — Vous ! — Moi. Kul.ilie Ponlois. — Eulalle
l'ûiuoisl s'écria l'aul Clia^'oin romiiKî un lu ne frappé d'une vision
snrnaliii'ellc. Kulaiie l'ontois! lepi'la-l-il en la coiisidéraiU avec des veux effares. — .Ali! vous êtes Ijien oonleiit, n'est-ce pas? vous savez inon nom, monsieur, el vous pouvez aliir le dire ù .Manuel qui ne le sail pas? — Olil non... non, madame, s'éeria Chagoin... jamais..: jamais. — Lâelie et infâme... vons ne le direz pas, je le sais, car je me défendrais pciU-èire... et alors je dirais la vérité... toute la vérité... je la sais. — Oli ! eo l'ontois, il m'a Iralii! s'éeria Chagoin en portant avec rage ses mains à son front. — Monsieur! monsieufl ne prononcez lias le nom île mon père, je vous le défends.... s'écria Anlonie avi'c iiaiiteur. — Vous, me le défendre ! — Oui, moi qui ne suis plus rien on ce monde, je vous le défends!
l'aul ('lia^oin se recula lentement d'Anlonie, comme une l)éte tauve (|ui veut prendre du champ pour sauter plus aisément sur sa proie, puis il lui dit d'une voix railleuse: — Mais vous êtes sous le coup d'une aeeusalion de meurtre, et votre père n'est plus là i)Our s'accuser et vous défendre?... 11 est mort, votre père !... — Mort? — Uni, depuis six mois. — .Mil... s'é<a-ia .\nlonie, cmiwrtée par la violence de sa doLdeur; c'est loi qui, après l'avoir poussé au crime, l'as assassine, misérable!... Oh! s'il est mort, malheur à toi!... je parlerai... je parlerai... — Sans preuves? vousètes folle!... — Sans preuves!... sans preuves!... dit-elle; eh! qu'importe? Mon père! mon père est mort... i'auvre père!... Il était lion, et il a fallu votre infernale insislance pour le pousser à ce forfait. 11 est mort !... mais dites-moi dune comment il est mort, monsieur! A-t-il pleuré sa lille?... l'a-l-il pli'urée, lui?... a-t-il,dit qu'elle était innocente?... — il a profité de ce qu'on croyait à la mort de sa lille pour sauver sa tète, et il a succombé sous le remords d'avoir poussé sa lille au suicide. — Et vous vivez, vous ! lui dit Eulalic, et vous venez m'insulter, et vous éies ici, et je ne vons ai pas encore livré à la justice! — Qui no condamnera (pie vous, Eulalie; car toutes les preuves vous accablent : ne le savezvous pas? — Que voulez-vous dire? — Le voici, dit Paul Chagoin. Kt il lui raconta tous les résultats de celle enquête qui avait si clairement démontré la culpabilité d'Anlonie.
Anlonie l'éconlail avec une affreuse stupéfaation ; elle demeurait anéantie sous cet affreux récit.
Ce n'est pas qu'elle ne sfil tout cela, elle l'avait appris à son retour de Suisse; mais ce récit, fait par le vrai coupable avec une alroce eonqjlaisance, la glaçait d'un effroi indicible, car elle se sentait au pouvoir de cet bo'nmic ; cet homme [lOLivait la perdre, la déshonorer, l'envoyer à l'echafaud, la rendre un objet de mépris et de honte pour iManuel.
En une minute, tout cela devint possible et menaçant pour elle.
'fout son courage, toute sa résolution l'aljandonna à cette horrible pensée ; elle fondit en larmes aux pii;ds de l'aul Chagoin, et lui dit avec désespoir : — Oh I vous vous tairez, n'est-ce pas"? vous vous tairez I
— Peut-être, lui dit Paul Chagoin avec une basse ironie. Demain, après-demain, je viendrai vous dire ce que j'ai décidé...
Tant d'impudence révolta Anlonie; elle eut honte pour l'innocence en la voyant en sa personne aux pieds du crime insolent; ce qu'elle n'eut pas osé pour le salut de sa vie, elle le fit pour la dignité de ce senliment.
Elle se releva...
— Vous allez sortir à l'instant même, monsieur, el je vous apprendrai, quand il me plaira, ce que j'ai décidé de vous, et, s'il le faut, de moi.
Dans cette déplorable scène, la terreur allait de l'un à l'autre, et ce fut Paul Chagoin qui eut peur à ce retour de menaces de la part d'Anlonie.
— Eh bien! lui dit-il, madame, voulez-vous qu'il soit de celle rencontre comme si elle n'avait jamais été? Je ne saurai pas que vous existez, et vous ne m'aurez jamais vu.... jamais.... entendezvous?— Et qui me répondra de votre silence? — Mon intérét, madame; el vous devez iienser que, malgré l'assurance quej'ai qu'aucune accusation ne pouri'ail avoir de danger pour moi, je dois cependant désirer éviter un éclat doul l'envie s'armerait peut-être pour me calomnier.
C'était horrible i\ entendre.
Celle explication de Chagoin fit chanceler la résolution qu'Antonie avait presque prise d'accepter cotte espèce de ti'ansaction. Mais le seul sou de la voix de Paul Chagoin faisait de ce silence meniour une hideuse complicité, et Antonio se révoltait à l'idée d'avoir un secret commun avec cet homme.
Cependant un sentimenl plus fort l'emporta, el elle lui dit:
— Eh bien! soil, mmisieur; mais sortez... sortez... n'ajoiUez pas un mot ; car je ne sais si je ne préférerais pas la mort la plus honteu.se à l'horreur de vous êcoider. — Soyez prudente, lui dit Chagoin, et n'oubliez pas que je veillerai sur vous!
Il sortit aussi bouleversé qu'Antonie de ce qui venait de lui arriver. Quant à elle, ;\ peine fut-il parti (|u'elle sonna sa femme de chambre, et lui dit :
— Je vous prie de ne pas parler à monsieur de la visite que j'ai reçue ce soir.
lln.M.lE PONTOIS
La femme de chambre s'inclina .sans répondre. Mais nS'îiirtfmeîil, peiisa-tclic, il s'était liasse quelque cliosc d'extraorilinaire , caf madame élait toute bouleveiséc.
Pauvre Anlonie, à quelles mains était-elle livrée! Une Cornélie, un Paul Chagoin et une femme de chambre !
Après le premier transport de sa douleur, Anlonie, demeurée seule, put réfléchir un momenl sur la scène qui venait de se passer entre elle et Chagoin, et sur la condition qu'elle avait élé forcée d'accepter de cet homme.
Elle s'était mise il sa merci, il pouvait la perdre le jour où il le voudrait, à l'heure où cette horrible fantaisie lui viendrait, ou bien lorsqu'il penserait que la découverte et la coiidamnalion définitive de cette femme étaient nécessaires à son repos. Et quand bien même il ne le ferait pas, (pi'elait l'existence d'Anlonie incessamment suspendue à un fil que tenait une pareille main?
Celle situation devenait impossible à supporter, et Anlonie n'eut qu'une pensée, ce fut d'en sortir. Elle s'attacha à ce projet, et avec un courage desespéré, elle brisa en elle-même le dernier lien «pii la retenait.
Elle se persuada par toutes les rai.sonsque pullui fournir son malheur, qu'il valait mieux pour elle abaiidonner l'asile que lui ava'l ouvert l'amour de .Manuel, que de s'en voir chasser bientôt avec la malédiction el le mépris de celui pour qui elle avait gardé la vie.
Ce fut une lutte douloureuse et dans laquelle Anlonie épuisa toutes ses forces; aussi, lorsqu'il fallut ariiver à l'exécution, elle se trouva incapable d'agir; car ce fut à ce moment surloul ipie sa situation se montra dans'loule sa falalilé. Elle avait pensé à fuir de la niai.son de Manuel; mais où irait-elle? Lui reslail-il un refuge pour se c„icher? k deux pas de la porte de celle maison, la misère la plus absolue devenait sa compagne. Serait-ce par la mendicité qu'elle lui échapperail? Mais la mendicité conduit devant les tribunaux, et les investigations des Iribunatix découvrent les noms les plus cachés, les antécédents les plus obscurs. On remonlerail son existence pas à pas, jour à jour, et l'on arriverait à l'époque fatale où le mystère de la vie nouvelle d'Anlonie expliquerait si bien la trace perdue de l'existence d'Eulalie Pontois.
Et puis, que de honte à subir devant ions, devant Manuel, et combien n'eu pourrait-il pas rejaillir sur lui !
Fuir bien loin et échapper à la mendicité par le travail! mais pour cela il faudrait pouvoir payer le prix d'un lointain voyage, et .\ntonie ne possédait rien.
Il y avait bien là près d'elle plus d'or qu'il ne lui en fallait pour traverser les mers, et cet or, si elle leùi demandé, .Manuel le lui aurait tout donné ; mais il fallait le prendre. C'était un vol : un vol pour qui déjà était accusée de meurtre!
Anlonie frissonna à cette pensée, comme si la fietrissure el le bourreau lui étaient apparus!
A ir.nvers tous ces desseins contre lesquels elle .se heurta el se brisa le cœur en cherchant une issue à son affreuse position, .\nlonie voyait bien cependant une porte -ouverte et qui ne se fermerait pas devant elle: c'était celle du suicide, c'était la tombe. Ce refuge échappait à toutes les investigations; une heure, une ndnuie suflisaient pour l'atteindre ; mais celte minute de courage, .Vidonie ne pouvait la retrouver.
Dans le délire que lui avait causé le spectacle du crime auquel elle avait assisté, elle avait trouvé le suicide en courant à la fuite, letorrent s'était rencontré devant ses pas et elle s'y était précipitée, sans mesurer l'action qu'elle commettait.
Mais à ce momenl, c'était un parti à prendre, c'était une morl bien calculée à se donner; il fallait l'envisager en face, y marcher résolument et ne pas reculer au suprême moment.
Voilà où le courage d'Anlonie succombait; elle n'osait mourir, el cependant la vie lui paraissait impossible. Loisque l'esprit est poussé jusqu'en ces derniers abois, il s'égare, el souvent la folie vient fra|iperceux qui subissent ces alVreu.ses incertitudes.
Anlonie sentit sa raison prêle à fléchir sous le choc de celle tourmente cruelle ; el, comme elle y avait déjà échappé dans celte journée par la prière, ce fut dans la prière encore qu'elle chercha une étoile pour la guider et de la force jiour marcher dans la voie que celte clarté lu'î indiipierait.
Donc, si forcy était venu à ce moment, il eiH trouvé encore Antonio à genoux et pleurani, cl celle persistance dans lo desespoir eût sans doute amené entre eux une nouvelle explication ; de celle explication fût sorti sans doute ou un aveu d'Anlonie, ou peul-élrc une résoUuiûU (jui eût amené une rupture.
Mais, par un de ces fallacieux raisonnements que le cieur compte comme des inspirations célestes, .\nlonic se persuada que, n'ayant pas fait sa destinée, elle n'était plus maîtresse de la diriger, el que le seid parti à prendre était de l'accepter comme le sort la lui faisait. .Vntonie, comme tous les cœurs navrés par le malheur, raisonnait -en vertu des circonstances qui l'accablaient et non en vertu de son
EULALIE PONTOIS
droit et tle son devoir ; elle coiiibail volontairement la tôle en face du crime fl s'en donnait toutes les apparences.
Elle appelait cela sublime résignation, et ne s'apercevait pas qu'après le bilence obstiné qu'elle avait gardé et qui avait été si cruellement expliqué contre elle, il lui fallait employer le mensonge, qui donnerait raison il des suppositions encore plus "odieuses.
Si nna autre qu'Antonieeùtclé accusée du crime de son père, elle n'eût pas hésité à parler |iour sauver un innocent. Ce devoir, elle ne le comprenait pas envers elle-même, parce qu'elle était victime et croyait pouvoir dis|)Oser de son innocence.
Noble erreur qui lui faisait commettre un suicide moral, lorsqu'elle s'épouvantait d'un suicide physique.
Antonie était donc déjà plus calme, lorsque Torcy arriva chez lui.
Si .\nlonie avait été avertie de toutes les précautions ù prendre pour faire réussir un mensonge, peut-être n'cùt-elle pas osé les ordonner; mais l'avis donné à sa femme de chambi'e lui avait paru suffisant. Celle-ci n'en avait pas jugé de même, et, en tille experte, elle av;iit été donner le mot d'ordre à la portière, de façon que lorsque iManuel demanda en passant près de sa loge :
— Est-il venu quelqu'un pour moi?
Il lui fut répondu trèsallirmativement qu'il n'était venu personne.
Torcy renouvela sa question en rentrant chez lui, et reçut la même réponse.
Il arrivait le cœur encore tout gonflé de colère et de vengeance, mais agité aussi d'une autre pensée.
En effet, durant le trajet qu'il avait fait de chez le marquis jusqu'à sa maison. Manuel, tout en considérant la visite de Paul Chagoin comme une insulte qu'il devait punir, avait cependant cru y entrevoir une chance de sortir de son incertitude. Ou Paul Chagoin ne connaissait pas Antonio, et Torcy se figurait que cette assurance suflirait i"i détruire les soupçons qui revenaient sans cesse torturer son cœur, ou bien l'aul Chagoin la connaissait vérilablement, et alors il saurait de lui par force ou par ruse quelle élait celle femme.
Torcy prévoyait bien qu'il n'obtiendrait pas ce résultat sans lutte, et que peut-être il marchait à une catastrojihe; mais l'orcy la préféraii, si fatale qu'elle put être pour lui, à l'insupportable tourment de son ignorance.
.Manuel éprouva donc une sorte de dépit, en arrivant chez lui, de n'y pas trouver Paul Chagoin et d'apprendre qu'il ne s'y était pas même présenté. Il ne soupçonna pas un instant qu'on lui cachait la voriié: mais il était si violemment agite, qu'il passa dans son cabinet avant d'entrer chez Antonie, afin de pouvoir l'aborder avec calme. AInnuel se demanda alors si c'était une mystilication de Gagerol, ou plutôt si Paul Chagoin avait fait seulement iwia bravade qu'il n'avait pas osé exécuter i en tous cas, il se trouvait lui, Manuel, à la merci des propos, des quolibets, des entreprises d'un méchant garnement et do l'intervenlicn du premier venu; et il en serait toujours ainsi tant qu'Antonie s'obstinerait dans son silence.
Antonie seule faisait tout cela ; ces pciites humiliations, Antonie les lui attirait ; les tourmenis qu'il en rcssentaii, Antonie ne voulait pas les faire cesser... Manuel, venu pour protéger Antonie, se mit à lui faire son procès.
Pendant qu'il s'abandonnait à ces réflexions, Antonie écoutait timidement le silence qui régnait autour d'elle.
Elle avait entendu avec crainte la rentrée de Torcy, sa demande inaccoutumée, la réponse qui lui avait été faite; puis, au lieu de venir à elle, Manuel s'était retiré chez lui. Il y avait quelque chose de nouveau, d'exiraordiiiaire, encore un malheur sans doute.
Antoiiie en fut si persuadée qu'elle n'osa aller à sa rencontre, et demeura immobile à attendre.
De son coté, lorsque .Manuel se fut un peu remis de son agitation, il s'en voulut de ne pas être entré sur-le-champ chez Anionie; et en même temps il s'étonna qu'au son de sa voix elle ne fût pas venue comme de coutume au-devant de lui.
En un moment, l'imaginaiion mobile du peintre se figura les plus graves accidcnis. En une seconde, Antonie redevint la plus malheureuse des femmes, à qui il faisait des torts de ses malheurs; et peutêtre pendant qu'il l'accusait n'était-elle plus là, avait-elle fui comme elle le voulait le matin I Manuel n'eut pas le temps d'aller jusqu'à une supposition de suicide; car il se précipita dans la chambre d'Aiitonie en l'appelant. Elle alla vers lui, mais tristement, comme quelqu'un qui a peur....
Sous l'impression d'une crainte imaginaire, il alla la presser dans ses bras en la revoyant; mais l'air d'abattement qu'il lui trouva et qui lui parut de la froideur, glaça ce soudain transport. Torcy se relieiilit de ses terreurs; son cœur retourna à sa colère : Antonie l'atlendait sans doute avec beaucoup de calme, et ne s'était pas même a|)ei'çue qu'il n'était pas enlré chez elle tout de suite.
Il maîtrisa son transport et lui dit d'un ton assez raide :
— fionsoir, Antonie. — Bonsoir, Manuel. — Tu ne t'es pas trop ennuyée ? — .\on, mon ami. — Et qu'as-tu fait? — J'ai souffert.
Cette réponse répondait à la pensée d'Antonie, pensée bien simple : elle se sentait toute brisée, et voulait mettre sur le compte d'une indisposition cette faiblesse et cet abattement.
Mais dans la disposition d'esprit où était Manuel, ce mot : j'ai souf-
fert, lui arriva comme une de ces plirases à efïel que les habiles cornédiennes en passion, qu'a créées la littérature actuelle, jettent à la tète des niais, et il répondit d'un lo'i railleur :
— C'est une étrange occupation.
Antonie Iressaillii ù celte réponse; et regardant M-anucl d'un air étonné, elle reprit :
--Que vous ai-je donc dit. Manuel?
— Mais que vous aviez soiift'ert. — C'est vrai, reprit-elle en laissant retomber sa tète sursa poitrine; j'ai été malade... bien malade.— Malade I... Ah I mon Dieu, s'écria-t-il vivement et avec une tendresse respectueuse, qu'as-tu, ma pauvre enfant? — (Jh! ce n'est rien, reponditelle avec son doux sourire d'ange ; demain je n'y penserai plus.
Ou le voit au récit de ces quelques paroles, ce n'était pas seulement dans les phases imporlantes de la vie de Manuel que son âme elait aiçiice ; chaque parole le faisait passer d'un bonà un mauvais senlimeni, d un soupçon à un repentir ; c'était une existence qui donne rapidement au cœur età l'esprit une lassitude découragée, c'était un de ces malheurs que ceux qui les soutfrenl peuvent seuls comprendre.
Cependant Manuel s'informait plus tendrement de ce qu'avait pu souR'rir Antonie, lorsqu'il entenilit sonner bruyamment. Quoique la soirée fût assez avancée, l'heure n'était pas passée où un homme comme Paul Chagoin pût se croire permis de se présenter chez une femme.
Torcy se leva de près d'Antonie comme un soldat qui entend un signal (Je bataille.
— Qui peut venir? dit Antonie, épouvantée à l'idée que Chagoin pouvait avoir osé se présenter une seconde fois. — Tais-toi, lui dit Manuel en se tournant vers la porte pour écouter. — Qu'est-ce donc? lui dit Antonie. — C'est étrange, dit iManuel en ouvrant la porte, car il lui avait semblé reconnaiire la voix de .M. de Changiron.
A peine eut-il ouvert qu'il se trouva nez à nez avec la femme de chambre qui annonça M. de Changiron,
— Vous? lui dit 'forcy qui l'aperçut à deux pas... — Pardon, mon ami, lui dit M. de Changiron en venant à lui rapidement; la sottise de M. Gagerot et l'inquiélude de ma femme m'ont fait faire, je le crois, une maladresse. Je me retire.
Mais au moment où il prononçait ce mot, Changiron ai)erçut une femme dans la chambre où il était entré, et la salua profondément. C'était le modèle de ce porirait qu'il avait vu le matin, c'était l'inconnue mystérieuse que menaçait Paul Chagoin.
Changiron n'osa la regarder attentivement, mais il demeura si étonné de celte parfaite lieauté, qu'il ne se retira point comme il l'avait dit, et que Torcy fut obligé de le présentera Antonie.
— Veuillez m'excuser, madame, lui dit (ihangiron ; j'avais quelque chose de irè-srpressé à dire à M. de Torcy ; j'avais oublié de lui eu parler chez moi, et j'ai couru après lui sans trop refléchir à l'inconvenance de ma visite. — Je vous remercie au contraire, monsieur, de mettre cet empressement à inslrnire Alanuel de ce qui peut l'intéresser. Je vous laisse causer ensemble.
Anionie se retira, et à peine eut-elle fermé la porte de cette chambre, qu'elle s'arrêta pour écouter. Elle avjiit entendu le mot de M. de Changiron ;
« La sottise de Gagerot m'a fait faire une maladresse... »^
Et ce mot avait réveillé toutes ses épouvantes.
Elle avait compris qu'on n'osait s'expliquer devant elle, et cependant elle voulut savoir ce qu'avait dit M. Gagerot.
Dès qu'elle fut pariie, en effet, Changiron s'empressa dédire ;'i Manuel :
— Je vous demande encore une fois pardon de ma visite ; mais voici ce qui est arrivé :
Tout surpris de votre brusque départ, aiirés votre aparlc avec Gagerot, j'ai demandé à celui-ci ce qu'il avait pu vous dire. .Mors il m'a raconté qu'il avait cru devoir vous avertir de la brutale fanfaronnade de Paul Chagoin. Je vous avoue que je lui ai dit qu'il avait eu grand tort; car j'ai ceriilié ((ue, si vous le trouviez chez vous, vous le jetteriez parles fenêtres...
Ma femme, qui a entendu cela, s'est alarmée... Elle a cru voir tout de suite des épécs tirées, des poignards, que sais-je?... Enfin, elle a voulu que je vinsse pour prévenir un malheur.
— Je vous remercie de votre intérêt, dit Torcy assez sèchement ; mais M. Chagoin était ivre sans doute quand il a tenu le propos qui avait alarmé M. Gagerot. Du reste, vous pouvez lui dire que si M. Paul Chagoin m'obligeait à llii donner une leçon, je me sens capable de le faire moi-même sans le secours de personne. — Vous prenez mal l'intérêt qui m'a amené, dit Changiron d'un ton sérieux, et je craindrais, en vous l'expliquant, de vous faire croire que je veux pénétrer dans vos secrels. N'en parlons donc plus.
Je prierai, de mon coté, M. Gagerot de s'abstenir de parler de ce sujet, du moins chez moi.
— Je vous éviterai cette peine, reprit Torcy avec plus d'amertume,
LLLALIE PONTOIS.
et je me propose d'aller le prier moi-même de ne plus s occuper de mes affaires. — Vous me dites cela d'un ton si fâche, reprit IJiansiron, que \ous me feriez presiiue croire que je dois prendre une pari de la leçon que vonsxoulez donner à M.Gaperot. Je vous affirme que je regrette sincèrement ce que j'ai fait, et je croyais vous 1 avoir dit de façon a ne pas vous voir prendre, comme vous le faites, une inteulioii peut-être maladroite, mais assurément toute d intérêt pour vous.
Clumiiiron se retirait lorsque Torcy l'arrêta.
— V votre tour e\cusez-moi, lui dit-il, et je devrais vous remercier de votre dém'arche; mais, moi, je ne vais cliereher personne dans sa vie et je suis blessé, irrité de ce qu'on veut pénétrer dans la mienne et voir dans mon cœur. J'ai pu confondre votre bonne amilie avec l'insolente perquisition de ce Gaserot ou de ee Paul Chajioin; ] ai eu lori. — Je ne vous demande pas d'excuse, Torcy; vous êtes malbeuieux : ce qui s'esl passé entre nous à votre atelier me I avait Oeja fait comprendre. , , ^ . • j
Fh bien 1 vous trouverez peut-être qu'il y a de la fatuité dans ce que je vais vous dire; mais j'ai la prétention de juger assez justement des
et qu'un regard jeté sur celle que vous aimez vous semble une insulte à votre amour. On en rira peut-être un jour ou deux, et puis après on
" UTals^'on's cela, reprit Torcy avec une impatience douloureuse. Je devrais peut-être me confler à quelqu'un; car, je le sens, je me peros dans mes projets, dans mes chasrrins; mais je ne peux pas... J ai jure, de me taire. J'ai accepté la fatalité de cette existence, je la suivrai...
*'' '!- Sûit/rôrcvVlui dit Changiron : mais alors, à défaut du courage qui ferait taire' tous les curieux, ayez la prudence de ne pas relever par un éclat des propos sans valeur. N'allez ni à Gagerot m à 1 aui Cha^oin ; laissez-les s'ennuver de leurs sots bavardages: ils y renonceront dés que vous paraiiiTZ ne pas vous en apercevoir.
— Vous avez raison, dit Torcy; et maintenant je vous remercie d'être venu car j'aurais peut-êlreêté trop loin. Torcy et Changiron se séparèrent. . ,
\ntonie, qui avait tout entendu, se laissa aller à espérer qu elle I venait de traverser une tempête qui s'était tout à fait dissipée, et
Ocst quo lu m'avais raconté la jeunesse, U vie, les be:les e^prrances. — Page 8.
hommes et des femmes ;\ leur premier aspect. J'ai rencontre Chagoin dans un bal, où il était, couinte beaucoup d'autres, debout au coin d'une porte, et j'ai deviné le vice crapuleux sous Si.n élégance ; la première fois que j'ai vu Gagerot, j'ai juré que c'était un sol. Je me suis rarement trompé. FJi bie^n I Ton y, si je croyais aux anges, je vous dirais que la feniiiie que je viens de voir en est un.
Torcy ne niioiidii pas ; il devint triste en voyant que, du premier n.ot, Ciiaimiron elait si bien arrivé au secret de sa douleur.
— Ah! si elle voulait! ajoutat-il un momeul après, avec un accent (îc i'6'^rct"
—^En vérité, Torcv, je souffre pour vous ; je ne vous comprends pas. Je ne vous répéterai pas ce que je vous ai dit ce malin, car je ne puis plus maintenant admettre les suppositions que je faisais peutêtre comme d'autres ; mais je ne conçois pas ([u'uii homme reste vingtquatre heures dans lêiat où vous êtes.
Soyez jaloux, cachez voire trésor à tous les yeux, je comprends cela; je comprends toutes les folies du cœur; mais je pense qu'on doit en avoir le courage. Osez être ce que vous êtes, et vous leivz cesser toutes ces curidsîtés qui vous obsèdent. Le monde n'esl guère envieux d'apprendre que ce qu'il ne s'explique pas.
Dites il qui voudra l'entendre que vous êtes comme les Orientaux,
qiii ne se renouvellerait prob.iblement plus. Quand Manuel la retrouva, ils fuient calmes tous deux, et rien ne fut dit sur le motif de la visile qu'ils venaient de recevoir.
Lorsque M. de Changiron fut de retour chez lui, il y trouva encore Gagerot. , ■ .
Camille questionna son mari ; mais il fut tres-reserve, raconta seulement qu'il avait trouvé Torcy et Anlonie très-tranquilles, et quon u'avail pnint entendu parler de Chagoin.
Chansiron pensait avoir fait de sa mission un récit assez simple pour que l'on ne revint pas sur cet événement ; 'mais il avait laissj échapper un mol auquel s'attacha toute l'attention de .M"" de Chaii-
« J'ai trouvé Torrv et Antonie fort tranquilles, » avait-il dit.
— Vous avez donc vu celte merveilleuse béante? dit Camille.
— Oui, vraimeiil, dit Changiron, et je suis entre chez elle comme on entre chez toute autre femme. .
— Ah ! dit .\l°" de Changiron, vous avez de grands privilèges dans cette maison, à ce qu il parait
Le ton aigre dont Camille prononça ces paroles lit supposer ù (.hangiroii que la conversation (• i M. Gagerot avait semé che» lui de pe-
Iinp. GerO«s, r. Sl-C-*t«-Pres, <*.
EULALIE PONTOIS
tites suppositions qui portaient déjà leurs fruits; mais il ne se souciait poiHl (le prendre cela au sérieux devant sa femme.
— Vraiment, oui, dit-il; et c'est un privilège que je vous dois à tous deux, qui m'avez si bénévolement envoyé pour prévenir un danger qui n'existait pas.
— Et cette femme est-elle véritablement bien belle? dit M"" de Changiron.
— Admirablement belle.
— Et a-t-elle de l'esprit? reprit M"" de Changiron en se mordant les lèvres.
— Elle s'est retirée à mon arrivée, et n'a pas prononcé quatre paroles.
— Et qu'avez-vûus donc fait tout ce tempslà?
— Mais j'ai causé avec Torcy.
— De quoi ?
— De toutes sortes de choses. Mais , en vérité, reprit Anatole, j'ai l'air d'un accusé sur la sellette.
M°" de Changiron ne put contraindre un mouvement d'impatience, et lança un coup dœil d'intelligence à Gagerot.
Le regard que Changiron lui jeta en même temps fut tellement signihcatjf, que Gagerot comprit qu'il s'était probablement compromis. Aussi se hâta<t-il de dire, :
— Écoutez , monsieur de Changiron, je suis au désespoir d'être mêlé dans tout ceci ; mais je dois tout vous dire, pour que vous ne puissiez pas croire que, de ma part, il y a bavardage ou propos.
— Mais qu'est - ce donc ? dit vivement Changiron.
— Monsieur Gagerot, je vous en prie !
dit Camille , comme pour lui recommander de se taire.
— Non , madame , reprit Gagerot, je parlerai.
— Eh bien I parlez, lui dit Changiron.
— Yoici comment la chose s'est passée : il y avait à peine dix minutes que vous étiez sorti de l'hôtel, qu'un de vos gens est entré et m'a remis une lettre.
L'homme qui la lui avait donnée avait dit qu'il était de la plus
extrême importance qu'elle me fût remise à l'instant même.
J'ouvris cette lettre, et la première phrase me frappa d'une telle surprise, que je ne pus m'empécher delà témoigner tout haut.
Voici cette lettre et voici la phrase en question:
« On sait enQn quelle est la femme qui demeure avec M. Torcy, et l'on voudrait le conlier à M. Gagerot. »
— C'est étrange en effet, dit Changiron.
— Oui, dit Gagerot; mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'ayant fait lire celte phrase à madame, elle a continué la lettre jusqu'au bout. Et cette lettre finissait ainsi :
« C'est comme ami de M""" de Changiron que M. Gagerot a droit à cette confidence ; car cette découverte est surtout importante pour elle. »
— Pauvre Manuel! — Page 23.
— Pour vous? dit Changiron en s'adressant à Camille.
— Pour moi, à ce qu'il parait , répondit-elle avec une fierté de femme trahie.
— Je n'ai pas inventé la lettre, la voilà, dit Gagerot, et vous voyez qu'on me donne rendez-vous ce soir, à une heure du matin, sur le pont d'iéna, pour me faire cette confidence.
— Et je ne vois pas quel intérêt je puis avoir, dit Camille, à la découverte du nom de celle femme, s'il ne s'agissait pas de quelque intrigue à laquelle M. Torcy prête indignement la main, ou dont peutêtre il est la première dupe.
— Je vous ai dit que c'est la première fois que je voyais celte personne, dit sévèrement Changiron, et je vous avoue à mon tour que ceci prend un caractère si singulier, que je veux en démêler le mystère.
Vous allez aller à ce rendez-vous , je suppose, monsieur Gagerot?
— Je n'en ai nulle envie. A une heure du matin sur le pont d'iéna , cela ressemble beaucoup à un guetapens.
— Eh bien ! dit Changiron, nous irons ensemble.
— Cela vous émeut beaucoup à ce que je vois, dit Camille.
— Pour vous, madame, dit Changiron :
par un inconcevable hasard, voire nom se trouve mêlé à tout cela, j'ai le droit de savoir qui a ose s'en servir, et je veux que tout ceci finisse.
— Prenons des armes, dit Gagerot, et partons.
— Soit ! dit Changiron ; attendez-moi un moment , je suis à vous.
Durant le peu d'instants qui s'écoulèrent enlre sa soriie et son retour, Camille recommanda à M. Gagerot de ne pas se laisser tromper par Anatole qu'elle soupçonnait depuis longtemps de quelque intrigue , et qui, probablement, n'allait au rendez-vous que pour empêcher la fameuse révélation.
Elle lui jura qu'elle serait fort discrète sur toutes les confidences qu'il pourrait lui faire ; et, un moment après, Changiron et Gagerot s'acheminaient vers le pont d'iéua.
Lorsque Gagerot et Changiron furent seuls, celui-ci voulut savoir s'il n'y avait pas dans toute cette affaire quelque chose qu'on lui cachait; il aborda la question sans détour.
— Maintenant que nous pouvons nous expliquer sans témoins, failes-moi le plaisir de médire, monsieur Gagerot, ce que signifie cette comédie qu'a jouée M''' de Changiron à propos de cette lettre?
— Je n'ai rien à vous dire à ce sujet, répondit Gagerot.
Vous étiez ce matin chez Lavignan quand on a parlé de celte femme ; lorsque vous êtes sorti avec Torcy, Cornélie a prétendu que
EULALIE PONTOIS
l'inconnue avait paru se troubler à mon nom et à celui de Chagoin. C'est de là qu'est venue à Paul la pensre de connaître Autnnie; il me l'a conlîée, j'ai cru devoir en avertir Torcy quand je l ai rencontre
Cll6Z VOUS
Cette lettre que je vous ai montrée est venue m'y chercher je ne sais pas un mol de plus de toute cette histoire; et quant à la jalousie de M"" de Changiron, vous devez savoir mieux que moi si elle est bien ou mal fondée. . . „ , u- ^ „„ ..„»
Changiron ne répondit pas tout de suite et parut réfléchir à ce que venait de lui répondre Gagerot, puis il reprit tout à coup :
— Comment I elle n'a rien dit de ses soupçons sur mon compte?
— Je vous prie de croire, répondit Gagerot, que c'est une conlidence que ie n'ai point sollicitée. .
— Elle vous eu a donc fait une? dit Changiron avec une extrême SU ru ri SG
— J'ai peut-être mal choisi le mot, reprit Gagerot, elle a témoigne des craintes, des doutes; vous avez eu une réputation peu rassurante
pour une femme. „ . ui ■ • ,• ,
^ Oui et voilà en quoi elles sont d'une insupportable injustice.
Allez proposer à une fille à marier le plus boau garçon du monde, prôné par toutes les grand'mères comme un jeune homme chaste et vertueux et la demoiselle, fùt-elle prude et dévoie au suprême degré, se trouvera sacrifiée et aura bonne envie de rougir de son futur.
Mais qu'on parle devant elles d'un homme qui a eu quelques aventures, on n'a pas besoin de les prêcher longtemps pour leur persuader qu'elles en feront un excellent mari ; leur vanité se gonfle à 1 idée d'enchaîner le terrible don Juan, elles l'acceptent avec toutes sortes de craintes apparentes et de joies intérieures, elles en sont lieres, elles en écrasent leurs rivales ; mais au bout de quelques mois de mariage ce qui a fait le mérite du mari devient sa honte, son crime ; on l'en accable; il a été séducteur, un homme sans mœurs; il n a pas lin rcard qui ne soit une tentative d'infidélité, pas un mot qui n ait une uorlée cachée, pas une démarche qu'on ne l'explique contre lui.
Sans compter que s'il s'avise de dire à une femme quelconque ;
« Vous souvenez-vous de ce concert ou de ce bal, ou de ce dîner Où nous étions ensemble? »
A l'instant même cela veut dire dans sa bouche :
« Vous souvenez-vous du temps où je vous aimais, où vous m aimiez? » „ ■ 1 1 j
— Ceci peut être vrai quelquefois, reprit Gagerot, mais cela le devient indubitablement lorsqu'une femme croit avoir des raisons présentes de soupçonner la fidélité de son mari.
Ah' reprit Anatole, des raisons présentes I
— Ecoutez, reprit Gagerot, je hais les propos, les fausses interprétations- je suis un homme de cœur et de loyauté. Eh bienl lorsque nous avons été seuls, M"" de Changiron et moi, j'ai compris, a a manière dont elle m'a interrogé, qu'elle croyait avoir à se plaindre de vous : vous prétextiez, dit-elle, mille affaires que vous n'aviez pas, il y a six mois, pour être le plus souvent absent de chez vous.
Vraiment, dit Changiron, elle fait la jalouse?
— Elle a beaucoup observé autour d'elle, et elle se croit assurée que ce n'est pas dans votre monde que vous avez trouvé une occupation si assidue; elle a donc supposé que ce devait être dans celui où vous étiez quelquefois descendu (c'est son expression) avant votre mariage, et ce soupçon , qui ne savait à qui s'adresser, s'est tout naturellement arrêté sur la belle inconnue, lorsque cette lettre est venue la signaler comme vous l'avez vu.
— Eh bien ! dit Changiron après un moment de réflexion, j aime autant qu'il en soit ainsi.
Gagerot essaya de comprendre le sens de cette réflexion, et grâce a la nature indulgente de son esprit, il supposa ués-nalurellement qu'Anatole acceptait les soupçons que sa femme avait contre Antonie, comme une diversion heureuse qui empêcherait ces soupçons d arriver au véritable but. ... . , ,
Il fut confirmé dans cette pensée par la manière dont Anatole reprit la conversation : ,■ • . ■
— N'importe, cette lettre n'en est pas moins extraordinaire, et si nous ne devions pas en trouver tout à l'heure l'explication, je croirais que tout ceci est une mystification.
— Et de qui?
— C'est parce que je veux l'apprendre, reprit Changiron, que je ne dis pas la main que j'en suppose coupal>le.
La conversation cessa sur ce chapiire et revint tout simplement an motif du rendez-vous et à la manière dont il faudrait s'y prendre pour ahorder celui qui l'avait donné.
— S'il voit que nous sommes deux, dit Changiron, il craindra peutêtre de nous aborder, et s'éloignera comme le ferait un passant. Avancez le premier, je vous suivrai à quelque distance, et dès que je vous verrai près de lui, je m'api)rocherai de façon à ce qu'il ne imisse nous échapper. ^ . -, ,. ,, ..
Cette façon d'agir n'allait point du tout à Gagerot ; mais il fallait lien y souscrire sous peine de montrer trop manifestement le scntiiiicnt qui la lui faisait trouver mauvaise.
Il repondit donc, mais avec une émotion à laipielle Changiron ne put se méprendre :
— C'est bien ; mais n'oubliez pas que vous avez autant et plus d intérêt que moi à savoir ce nom, et qu'il ne faut pas. en vous tenant trop éloigne, vous exposer a voir fuir cet homme, s'il soupçonne que nous sommes deux.
Le moyen d'empêcher que cet individu ne s'aperçût qu ils venaient deux au rendez-vous était assurément qu'un seul se montrât; mais la peur a une logique toute particulière, et Changiron devina celle qui inspirait Gagerot. . , , . , ,
— Vous avez raison, lui dit-il ; et comme je me crois le plus intéressé à cette découverte, ce sera moi qui, si vous voulez bien me céder votre place, marcherai le premier ; et vous n'approcherez que si je vous appelle.
La curiosité de Gaîjerot lutta contre sa terreur; si Changiron apprenait ce nom, il était'homme à le garder, et voilà Gagerot détrôné de C6 nivstôrc.
Cependant il sacrifia sa curiosité au soin de sa personne. 11 consentit à l'arrangemeut proposé par Anatole.
Arrive au pont d'Iéna, il s'abrita derrière un des énormes massifs de pierre qui en masquent les angles et laissa Changiron s'avancer seul. , ,
C;elui-ci put voir dans l'obscurité un homme qui s éloignait, et il marcha vivement à lui.
Cet homme ralentit le pas et Changiron ne douta pas que ce ne fût celui (pii avait donné le rendez-vous.
Cependant il pouvait se tromper et aborder un passant à qui il inspirerait peul-être l'idée qu'il était attaque et qui commencerait par se défendre. Pour prévenir cette méprise, Changiron, dès qu il fut à quelques pas de l'inconnu, commença par tousser; l'homme tressaillit et marcha plus lenienient.
Changiron alla vers lui et dit assez haut :
— Je suis Gagerot.
Cet homme s'arrêta tout à fait et se trouva face à face avec Changiron.
Cet homme se retourna et lui dit vivement :
— Qui êtes-vous?... que me voulez-vous?... Prenez garde, monsieur... je suis armé. ■ , > ■
Changiron vit qu'en effet cet homme tenait un pistolet à fa main.
— Pardon, monsieur, lui dit-il, je me suis trompé; on m'a donne un rendez-vous Ici ; et comme je ne connais pas celui qui me 1 a donne, je me suis adressé à la première personne que j'ai rencontrée.
Sans doute, au manège qu'avait fait cet homme, Changiron avait deviné que c'était celui qu'il cherchait ; mais cet homme connaissait Gagerot, et s'était aperçu qu'un autre se preseniait à sa place ; il avait le droit de se défendre, et Changiron ne pouvait avoir celui de le forcer à répondre. , . . -,
— C'est singulier, dit cet homme sans s'éloigner. Mais j aurais du prévoir cela, M. Gagerot n'est pas un homme a venir seul à un pareil rendez-vous. ,.,
— Vous êtes donc celui que je cherche? s'ecria Anatole en s élançant vers lui.
Linconnu recula et arma son pistolet :
— Prenez garde que je ne vous connais pas, reprit-il d une voix mal assurée, et que, fussiez-vous un officier de police, je puis vous tuer ; car rien ne m'avertit de votre caractère.
— Je ne suis pas un officier de police, je suis M. de Changiron, et vous devez comprendre, d'après ce que vous avez écrit à M. Gagerot, que j'ai désire savoir le nom que vous avez promis de lui livrer.
— Ahl c'est vous qui êtes M. de Changiron, le mari de .M"* de Brevise ?
— Lui-même.
Cet homme frappa la terre du pied avec impatience en murmuranl ;
— Quel lâche imbécile que ce Gagerot !
— 11 est a deux pas, et je puis l'appeler, dit Changiron.
— Le voilà ipii vientsansdoute, dit cet homme en s'elojgnanl encore.
En effet, Gagerot, qui voyait de loin ClKingiion arrête avec l'inconnu, et qui supposait raisonnablement qu'il n'y avait plus aucun danger à s'approcher, venait pour avoir sa part du secret.
M^ais il n'était plus temps ; car cet homme dit vivement à Changiron :
— Puisqu'il n'a pas osé venir, il ne saura rien, et je vous dirai tout; mais il ne faut pas qu'il me reconnaisse. Suivez-moi.
Uissitot il s'éloigna rapidement. . .
Changiron, qui ne voulait pas perdre cet homme de vue, le suivit, et Gagerot les vit s'éloigner et se trouva bientôt seul sur le pont d'Iéna, où il demeura près d'une heure une main sur le manche d'un pisiolet et l'autre sur un poignard, attendant le retour de Changiron qui no revint point.
11 était près de trois heures du matin lorsque Gagerot rentra eliez lui, furieux et l)ien convaincu que Changiron l'avait joue. Il se promit de se venger, et l'occasion s'en présenta presque aussitôt.
Le jour n'était pas levé que Gagerot fut réveillé en sursaut par le bruit persévérant de la sonnette de son appartement.
EULALIE PONTOIS
Force lui fut d'aller ouvrir lui-inême, ses domestiques ne voulant pas s'éveiller, et le soiineui- ne se lassant pas de sonner; et il trouva que c'était un des doniesliiiuos de Cliangiroii qui venait à cette heure incon\enal)le.
Maigre sa mauvaise humeur, Gagerot comprit qu'il devait y avoir quelque événement, et il ne referma point sa porte au nez de l'importun, comme il en avait d'abord eu riiitention. Il apprit donc de ce domestique que M. de Changiron n'avait point reparu à son hôtel, et que M"» de Changiron, épouvantée de cette absence, envoyait chez M. Gagerot pour avoir des nouvelles de son mari.
Gagerot voulut d'abord répondre de vive voix, puis par écrit; mais après quelques minutes de réflexion, il se décida à aller lui-même raconter la vérité à M"* de Changiron, car Gagerot ne disait jamais que la vérité.
En effet, lorsqu'une heure après Gagerot fut chez M»'" de Changiron, chez qui il trouva M'°« de Brevise que sa tille avait envoyé chercher, il raconta comment M. de Changiron, sous prétexte de ne pas alarmer le donneur de rendez-vous, avait voulu élre le premier à l'aborder, et comme quoi tous deux avalent disparu en s'eloignant ensemble.
L'assurance qu'il n'y avait pas eu de catastrophe sur le pont d'Iéna, et que ce ne devait être que volontairement que Changiron avait suivi l'inconnu et n'avait pas admis Gagerot a cet entretien, calma immédiatement les tendres alarmes de Camille et les changea en accusations, que M"^" de Brevise trouva parfaitement justes e'n sa qualité de belle-mère.
Anatole était un homme indigne, qui rendait sa fille horriblement malheureuse; elle lui demandait pardon de l'avoir sacritiee a un pareil homme, mais elle avait espéré que l'exemple des malheurs qu'entraine l'inconduite des maris lui aurait prolite, et qu'il ne ferait pas souffrir à sa lemme les douleurs qu'il avait vu souffrir à sa mère.
— Comment! s'écria Gagerot, M. de Changiron le père était un homme qui avait eu des torts envers sa femme'?
— C'était le digne père d'un tel lils, et je puis vous afiiriner que ce fut une épouvantable histoire. Mais ce n'est pas de lui qu'il s'agit, c'est d'Anatole.
— Maman, reprit Camille en se leva-nt avec dignité, je ne resterai pas une heure de plus dans celte maison.
M°" de Brevise trouvait bon de dire tout le mal possible de son gendre; mais en face d'une résolution si hardie, elle changea soudainement de façon de voir. Il fallait être patiente, attendre une explication qui pouvait être favorable ù M. de Changiron, ne pas perdre sa vie pour un soupçon que rien ne jusliliait quant à présent, etc., etc.
La scène fut longue et violente. M"-' de Brevise y joua ce rùle si commun chez certaines mères, d'accueillir de prime abord tout ce qui peut troubler le ménage de leur gendre, et ensuite de reculer devant une lupture qui remettrait à leur garde la lille dont elles sont si heureuses d'être débarrassées.
Camille ne se départit pas de sa dignité de femme outragée; elle se posait dans des sentiments impérieux de respect pour elle-même qui l'obligeaient à prendre son parti, parce qu'on voulait la forcer à rester chez son mari, comme elle se fut posée dans des sentiments d'amour résigné et de dévouement à son malheur, si sa mère eût voulu l'emmener.
Quant à Gagerot, il nageait en pleine eau de querelles, de suppositions. Il éprouvait une joie indicible et exempte de toute crainte, car il avait dit la vérité, et ce n'était pas sa faute si elle avait amené de si fâcheux résultats.
Cependant la lutte entre M""' de Brevise et sa lille devait se finir. Camille trouva sans doute qu'elle avait assez bien défendu sa position pour qu'on sût à quoi s'en lenir sur la manière digne et haute dont elle considérait ses droits de femme. Elle montra donc un peu de condescendance et accepta une espèce de compromis.
M. Gagerot devait être envoyé à la recherche de M. de Changiron, et surtout à la découverte des motifs de son absence. Du reste, soit par la nécessité de la situation, soit par la tendance de leur esprit, ces trois personnes furent ramenées à chercher le secret de celte' absence auprès d'Anlonie.
Toutefois, le moyen de découvrir quelque chose de ce côté ne semblait pas facile à trouver, surtout pour Gagerot.
Camille, comme toutes les femmes en général, proposait desmoyens héroïques qui lui paraissaient les plus simples du monde.
— Allez tout droit chez M. Torcy, disait-elle à Gagerot, conflez-lui ce qui s'est passé cette nuit, et probablement il vous apprendra le secret de tout ceci.
Mais Gagerot savait, en sa qualité d'homme, quelles pouvaient être les conséquences de celte façon d'agir. Torcy pouvait se fâcher et Changiron se fâcherait à coup sûr, et il ne souciait nullement de risquer une querelle sérieuse avec l'un de ces deux honmies, pour tixer les doutes de M"' de Changiron.
Cependant lise gardait bien de dire que ce filt là le motif des prétendues nnpùssibililés qu'il trouvait à tout ce que lui proposait Camille.
La résistance de Gagerot fut si longue et si ferme, que Camille s'imagina qu'il en savait plus qu'il ne voulait en dire, et qu'il ne refusait de prendre des informations que pour n'être pas obligé de parler.
Il ne fallut que deuxou trois minutes à cette pensée pour devenir une vérité pourCamille, et elle termina l'entretien en déclarant qu'elle saurait bien apprendre par elle-même ce qu'elle voulait savoir, sans le secours ou l'intervention de personne.
— Que pretendez-vûus donc laire? lui dit sa mère.
— J'irai moi-même où monsieur craint d'aller, et je demanderai à M, Torcy une explication que j'ai le droit d'attendre et d'exiger de lui.
— Ne faites pas cela, dit M"' de Brevise.
— Ah! reprit Camille, je suis parfaitement décidée, et rien ne m'arrêtera.
— Avez-vous pensé à l'inconvenance d'une pareille démarche?
— Elle sera en tous cas moins inconvenante que la conduite de M. de Changiron.
— C'est vous commettre avec une femme qui est peut-être au-dessous de tout ce que vous pouvez imaginer.
— Ce n'est pas moi qui serai descendue jusque-là, c'est M. de Changiron qui m'y aura fait descendre.
— Mais enfin, vous ne pouvez aller ainsi chez un homme que vous connaissez à peine.
— Chez M. Torcy I dit Camille avec un éionnement dédaigneux, comme si on lui eût dit qu'il était inconvenant qu'elle allât chez son carrossier.
M°" de Brevise savait que sa fille, comme tous les esprits étroits plaçait ce qu'elle appelait la résolution du caractère dans un entêtement aveugle. Elle n'insista donc point pour dissuader M"« de Changiron de ce qu'elle avait résolu, et elle finit par lui dire;
— Eh bien ! soit, Camille ; mais vous trouverez bon que je vous accompagne.
— Je vous remercie, dit Camille, cela me prouve que vous n'êtes pas du parti de mon mari, comme j'aurais pu le penser en vous voyant si bien prendre sa défense.
Gagerot la quitta sur cette résolution.
Il avait envie d'aller prévenir Torcy, ou bien de courir après Changiron et de l'avertir de ce qui se passait; mais il y avait danger des deux parts. Enfin, après beaucoup d'hésitation, il se décida à aller chez Lavignan, comme sur un terrain où il pourrait apprendre quelque chose sans avoir l'air de s'être mêlé de rien.
Il prit donc le chemin du quartier Saint-Georges, tandis que Camille s'apprêtait de son côté à se rendre chez Torcy."
Lorsque Gagerot arriva chez Lavignan, il y avait grande querelle entre l'époux et l'épouse.
L'arrivée de Gagerot, au lieu de la faire cesser, la raviva; car tous deux prétendirent le prendre pour juge de leurs torts respectifs, et chacun recommença ab ovo le récit de ses faits et gesies.
— Oui, s'écria Lavignan, c'est une indignité, c'est une conduite de mégère I Que l'avait fait cette pauvre femme ?
— Comment I reprit Cornélie, ce qu'elle m'avait fait! une mijaurée, les yeux baissés, la bouche en cœur, les cheveux en bandeau, une vierge de Raphaël, comme vous l'appelez, qui fait dire qu'elle n'est pas chez elle, et qui reçoit pendant des heures entières un M. Paul Chagoin ! C'est joli, c'est moral I et tu veux que je souffre ça?
— Mais qu'est-ce que ça te fait? s'écria Lavignan.
— Ça me fait que je trouve ça superbe, et qu'e je le raconte à qui je veux. Tiens! j'ai bien le droit de parier, ce me semble! D'ailleurs, je ne mens pas. La femme de chambre et la porlière sont là pour dire la vérité.
— La femme de chambre et la porlière, murmura Lavignan, qui se sentit pris d'une bouffée de dignité; mais, madame, invoquer de pareils témoignages, c'est descendre au rang de ces créatures.
Cornélie prit un air de dignité encore plus élevé que celui de sou époux. (Sous la restauration, à l'époque où l'on réimprimait Voltaire et Rousseau avec fureur, si, au milieu des bruyantes plaisanteries des ateliers de l'Académie, l'un de nous lançait quelque gros axiome de morale d'un ton doctoral, nous appelions cela prendre un air Jean- Jacques.) Nous pouvons dire que Cornélie prit un air Jean-Jacques, et répondit :
— J'aime mieux une portière et une femme de chambre qui se conduisent bien, qu'une duchesse qui a des tête-à-léle avec le premier venu.
— Mais enfin, qu'y a-t-il ? dit Gagerot, qui se souciait fort peu d'entendre les récriminations générales des deux époux, elqui, d'après ce qui avait été dit de Paul Chagoin, voulait en venir aux faits précis.
EULALIE PONTOIS
— Ce qu'il y a? dit Lavignan, c'est qu'il paraît qu'hier soir, pendant l'absence de Torcy, Paul Cliagoin est venu chez lui, qu'il a l'ait une visite à Antoiiie.
— Pendant qu'elle faisait dire qu'elle n'y était pas, reprit Cornélie.
— Vraiment I fit Gagerot.
— 'Vraiment, fit Cornélie, c'est comme ça. Mais il y a quelque chose de mieux : c'est que lorsque Manuel est rentré et qu'il a demandé s'il était venu quelqu'un, on lui a répondu qu'il n'était venu personne.
La veille de ce jour, Gagerot eût trouve celle révélation une bonne fortune ; mais, à cette heure, il rattacha celle circonstance à l'étrange rendez-vous qu'on lui avait donné, et il lui passa par la léle que ce pouvait être 'lorcy qui avait voulu l'attirer dans uu guel-apens pour le punir de s'élre mêlé de tout rela.
Aussi s'ecria-t-il avec une anxiété dont lui seul savait le secret :
— Mais qu'a fait Torcy?
— Ah! s'écria Cornélie, il a fait comme tous les imbéciles qui s'amourachent de ces célestes bégueules; il a cru tout ce qu'on lui disait, et il le croirait encore, s'il n'était pas venu ici m'eunujer avec ses impertinentes leçons.
— Et à quel propos? reprit Gagerot.
— Le voici, dit Lavignan.
Ce matin, Torcy est entré dans mon atelier pour me prier de lui prêter une collection de gravures représentant les costumes des Français depuis des siècles. J'allais les lui donner lorsque Cornélie lui demande d'un ton aigre-doux s'il s'est bien amusé chez M. de Changiron; Torcy lui avait à peine répondu, qu'elle lui commence une morale sur le danger de laisser les femmes seules chez elles. Je n'y comprenais rien, ni Torcy non plus; car il s'imaginait comme moi que ça me regardait. J'en étais si convaincu, que je dis à Cornélie :
— 11 paraît que tu t'es bien ennuyée hier soir?
— Ce n'est pas étonnant, reprend-elle: je n'ai pas de vieilles connaissances qui viennent me rendre visite en ton absence. Du reste, à tout prendre, j'aime autant m'en passer que d'avoir des visites comme celles de M. Paul Chagoin.
En ce moment Torcy, qui feuilletait sa collection, se tourna vers Cornélie, le visage tout bouleversé.
— Paul Chagoin I lui dit-il. Il est donc venu ?
— Tiens I lui dit Cornélie, vous ne le saviez donc pas? Il a passé la soirée chez vous.
— Ce n'est pas vrai ! s'écria Torcy, pâle comme un mort.
— Oui, mon cher monsieur Gagerot, reprit Cornélie, M. Torcy m'a dit en face : Ce n'est pas vrai I et M. Lavignan ne lui a pas donné un soufflet. Voilà un mari qui prétend que sa femme ne sait pas se faire respecter !
— Mais enfin, s'écria Gagerot, qu'esl-il arrivé?
— 11 est arrivé que Torcy a quille l'alelier comme un furieux, et est redescendu chez lui.
— Et depuis ce temps?... dit Gagerot.
— Depuis ce temps, j'ai empêché Cornélie de sortir d'ici, reprit Lavignan ; car elle ne demandait pas mieux que d'aller voir ce qui se passait.
— Et, reprit Gagerot, y a-t-il longtemps que Torcy est redescendu chez lui?
— Deux heures à peu près, répondit Lavignan; mais il n'y est plus, il vient de rentrer dans son atelier.
Quoique Cornélie fût une femme d'une nature vulgaire et brutale, elle était bien loin de cette basse méchanceté qui animait le cœur de Gagerot.
Il détestait Changiron parce que c'était un beau genlilhomme qui valait mieux que lui de toutes façons : il détestait Paul Chagoin, non pas à cause de ses vices, mais parce qu'il était riche, et il détestait Torcy parce qu'il avait un talent supérieur ; ce fui donc avec une salisfaclion bien sentie qu'il apprit que Chagoin et Torcy étaient sans doute aux prises.
D'après ce qu'il avait vu, Changiron était certainement mêlé ù cela; c'était un conflit où il devait y avoir du malheur pour tous. Gagerot eut un moment d'extrême béatitude.
Il jouissait par avance de ce qui allait probablement arriver, lors-
fu'ils entendirent un coup discret frappé à la porle de l'atelier de orcy, Cornélie ne put résistera sa curiosité et enlr'ouvrit la porte de l'atelier de son mari.
— Ce sont deux dames, dit-elle à voix basse.
— Ah I oui , fit Gagerot, qui alla coller son œil sur l'étroite ouverture ; ce sont elles.
En efl'et , c'étaient W"" de Brevise et sa fille qui venaient chez Torcy. Mais il est nécessaire de raconter ce qui s'était passé chez lui, pour comprendre la position dans laquelle elles le trouvèrent.
Le malin de ce jour. Manuel semblait avoir oublié toutes ses craintes, et c'était le cœur léger et bien décidé ù se livrer avec ardeur au travail qu'il avait eulrepris, qu'il était moulé chez Lavignan
pour voir s'il pourrait s'y procurer quelques matériaux utiles à la fameuse collection de portraits.
De son cote, Anioiiie, brisée par les scènes de la veille, avait essayé de prolonger son sommeil le plus lard possible, comnie si elle sentait que reprendre la pensée et la vie c'elaii reprendre l'anxiete et la douleur; elle n'elail donc pas encore levée lorsque Manuel quitta l'atelier de Lavignan dans un état de fureur indicible.
En rentrant, le premier mol de Manuel fut de demander où était .4nionie.
— .Madame dort encore, lui dit la femme de chambre.
— Elle dort? murmura Torcy.
En toute autre circonstance, Torcy n'eût pas pensé à interroger celle fille; mais il hésita à entrer immédiatement chez Antonie qui dormait, el le iransporl dont il était agile éclata malgré lui par cet instant de relard.
Il fil deux ou trois fois le tour de la pièce où il se trouvait, revint à la femme de chambre et lui dit :
— Vous êtes bien sûre, n'esl-ce pas, qu'il n'est venu personne hier? La femme de chambre fui interdite de la question, et surtout de
l'air agile dont Torcy la lui adressait.
— Dame I monsieur, fit-elle en balbulianl, c'est madame qui m'avait défendu de dire qu'il fût venu quelqu'un.
■Torcy fui pris d'un de ces transports de honte qui rendent un homme impitoyable. On l'avait Ironipe, trompé par l'ordre d'.Xnionie!
Il était descendu à ce rôle misérable d'un homme qui fait le sujet des moqueries de sa propre maison, de sa domesticité; lui. Manuel, pour qui les propos du monde étaient un supplice, se voir en proie à de si misérables caquets I
Antonie, celte femme qu'il appelait un ange descendu du ciel, que, dans ses heures d'extase, il adorait à genoux comme un être mystérieux, celte idole de sa vie, avait des complicités de fille perdue avec sa servante, et lui achetait sans doute sou silence pour recevoir M. Paul Chagoin.
Paul Chagoin 1 ce nom donnait le suprême cachet de l'ignoble à celle basse tromperie.
Torcy était venu vers Antonie dans un de ces moments d'égarement où on tue la femme qui nous trompe ; mais celle simple circonslance changea la nature de sa colère, et il entra chez .antonie résolu à la chasser ignominieusement de chez lui.
Le bruit qu'il fit ne l'éveilla pas; il s'approcha du lit où elle reposait.
Son sommeil était agité et pénible, de sourds sanglots s'échappaient de la poitrine d'Ântonie, des larmes coulaient de ses yeux fermés : il s'arrêta à la contempler.
Elle murmurait des mots qu'il ne pouvait saisir; enfin elle sembla arriver au paroxysme du rêve afl'reux qui la tourmentait, car elle se leva convulsivement sur sou séant eu s'écriant :
— Non, Manuel, non...
En ce moment elle le vil debout près de son lit; elle se recula et se frotta les yeux comme pour s'assurer que ce n'était pas la suite de son rêve, et finit par lui dire :
— C'est toi. Manuel?
— Oui, moi qui le regardais dormir.
— Ah ! dil-elle, quel rêve affreux!
— Et quel rêve ?
— Je révais que lu me chassais, parce que... Antonie s'arrêta...
— Parce que?... répéta lentement Manuel en l'interrogeant.
— Je ne sais pas... Je ne me souviens pas, dil-elle, comme si elle craignait de révéler le motif de la colère de Torcy.
— Parce que, reprit-il comme inspiré par le hasard qui faisait si bien concorder sa pensée avec ce rêve, parce que lu me trompes... parce que tu m'as menii... parce que lu es une infâme... parce que...
— Oh ! s'écria Antonie, tu m'as entendue ; j'ai parlé!
— Non, non, reprit Manuel, je n'ai pas eu besoin d'espionner ton sommeil, d'autres m'ont dit la vérité.
— Oh ! c'est lui sans doute, reprit douloureusement .\nlonie; c'est lui, le misérable t
— Qui, lui ? dit Manuel ; M. Chagoin?
— Paul Chagoin 1
— Non, ce n'est pas lui qui m'a dit que vous l'aviez reçu hier, c'est toute la maison qui le sait.
— Et vous ne l'avez pas vu? dit .Vntonie.
— Oh I je le verrai !
— Oh non! Manuel, vous ne le verrez pas, s'écria Antonie en se levant et en tombant aux pieds de Torcy.
— Qui m'en empêchera ?
— Je vous en supplie, évitez cet homme. Manuel, au nom de votre amour I
— De mon amour! s'écria Torcy : ah I c'en est trop. Mais vous ne m'avez donc pas compris. Je sais qu'il est venu hier... qu'il est reslé deux heures enfermé avec vous, que vous avez défendu qu'on me le dise; que c'est assez pour que je sache qui vous êtes, ce que je dois de créance à vos protestations, à... Mais vous ne voyez donc pas, reprit-il avec une nouvelle rage, que je sais que vous êles tout à fait une tille perdue, el que ce Paul Chagoia est...
EULALIE PONTOIS
^ — Manuel, s'écria Antonie en se relevant avec fierté et en le menaçant (l'un regaril plein d'orf;ueil : ah I c'est ainsi ?
— Oui, c'est ainsi... Et ne recommencez pas vos comédies de douleurs solennelles, d'innocence méconnue; ce peut être bon pour un niais ; mais je n'en veux plus.
Il se passa à cette parole une singulière révolution dans le cœur d'Antonie. Tout ce qu'elle avait éprouve d'Indignation se fondit en une sorte de pitié douloureuse pour l'homme qui insultait et brisait un amonraussipuissantqueceluiqu'elleéprouvait pour lui; elle le plaignit d'être assez malheureux pour êire devenu si injuste, et elle lui dit d'une voix pleine de larmes:
— Pauvre Manuel I
— Ah I reprit Torcy, dont ce mot ne fit qu'exalter la fureur, assez, assez de ces larmes hypocrites I Je ne suis plus dupe, je ne veux plus l'être... Je vous hais... je vous méprise... je vous...
Il n'osa pas prononcer le mot fatal ; il se mit à marcher rapidement dans la chambre. Pendantce temps, Antonie s'habillait silencieusement ; une robe d'une riche étoffe lui étant tombée sous la main, elle la rejeta, choisit une robe de toile et s'en revêtit. Manuel la regarda faire : il laissa échapper un rire sardonique quand elle choisit ce modeste vêtement, et haussa les épaules en disant :
— C'est très -drôle!
Antonie jeta sur lui un regard assuré qui le troubla et lui fit honte de sa brutalité ; mais comme il se sentit fléchir, il voulut se redonner du courage, et reprit en marchant avec une nouvelle violence :
— M. Paul Chagoin vous en donnera de plus belles... Antonie baissa la tête.
— D'ailleurs, vous devez connaître par expérience la générosité de M. Paul Chagion... C'est un charmant jeune homme, plein d'esprit et decœur, n'est-ce pas, chère.. .?Comment vous nomme-t-il, ce monsieur? car vous avez un autre nom pour lui que pour moi... Répondez donc, Antonie!...
Elle se détourna et continua à se vêtir, en mettant un petit bonnet.
Quant à Torcy, il s'animait sur sa propre colère, exaspéré par ce silence obstiné.
— Antonie! s'écria-t-il... Antonie! le nom de ma mère! je lui ai donné le nom de ma mère à cette femme 1 je l'ai profané, je l'ai sali, je l'ai traîné dans la boue I
Antonie tomba sur un fauteuil, pâle, tremblante, mais les yeux secs.
Torcy, qui s'exaltait à chaque mot qu'il prononçait, se tourna vers elle et lui dit d'une voix cruelle :
— Voiis le quitterez, ce nom, je vous défends de le porter une heure de plus; je vous le défends, m'entendez-vous... madame?... Mais dites-moi votre nom.
Antonie se leva et marcha vers la porte de la chambre.
— Mais où allez-vous donc? lui dit Manuel en l'arrêtaul.
— Je m'en vais, lui dit Antonie.
— Où donc?
— Que vous importe?
— Comment, que m'importe! Je veux le savoir!
Antonie semblait être à bout de ses forcée; elle chancela et s'appuya sur un meuble; mais elle surmonta encore une fois cette faiblesse; et répondit avec fermeté :
— Manuel! vous m'avez chassée!... Je m'en vais...
L'artiste se toidit les mains de désespoir, et, revenant à Antonie, il s'écria avec plus de douleur que de colère :
— Mais dis-moi pourquoi tu m'as trompé 1 parle-moi I
— Je n'ai rien à vous dire..;
— Rien?
— Rien!...
— Eh bien I reprit Manuel, à qui ce mot rendit toute sa fureur, tu ne sortiras pas! Il viendra te chercher ici !... Il parlera, lui !... Je le ferai bien parler!...
Antonie le regarda avec une assurance qui domina un moment ses transports.
— iVlanuel, lui dit-elle froidement, vous m'avez demandé mon âme, ma vie, mon amour, je vous ai tout donné. En retour de tout cela, je ne vous ai demandé qu'une chose : c'est de ne pas chercher à savoir qui je suis. Manquerez-vous à votre parole?
— Mais vous m'avez trompé! Cet homme est venu hierl...
— C'est vrai.
— Eh bleu ! alors...
— Eh bien I pour cela vous me chassez : le châtiment égale bien la faute, ce nie semble...
— Mais que te voulait-il cet homme? Que t'a-t-il dit? Antonie se tut.
— Quoi! tu ne réponds rien?
Elle baissa les yeux pour ne pas le voir...
— Rien ! reprit-il avec exaspération.
Elle demeura immobile.
— Eh bien donc ! allez, allez-vous-en, et que Dieu te punisse d'avoir brisé un cœur qui l'aimait comme je t'aime!
Aux premiers mots de cette phrase, Antonie avait posé la main sur
la clef de la porte; mais lorsque Manuel invoqua cet amour qui parlait au milieu de ses plus affreux transports, elle s'arrêta et se tourna vers lui. Il était tombé sur un siège, pressant ses yeux de ses poings fermés, pour contenir ses larmes qui éclataient malgré lui.
Antonie le contempla un moment, et à son tour elle sentit sa résolution faillir en elle-même, et voulant s'arracher à cette horrible situation, elle ouvrit la porte.
Manuel s'élança vers elle, et tombant à ses pieds :
— Antonie! s'écria-t-il, mais je puis te pardonner, si tu veux... Si grandes que soient tes fautes, si honteuses qu'elles soient... je te pardonnerai. Reste... ne t'en va pas... je ne t'ai pas chassée... je ne l'ai pas dit... non, j'étais fou... Antonie I... Antonie, ne t'en va pas!...
A son tour, Anionie éclata en larmes et s'écria :
— Oh ! va, Manuel, ce n'est pas toi qui souffres le plus de nous deuxl
-— Eh bien 1 alors, pourquoi ne pas parler, pourquoi me laisser mes affreux soupçons? Tu m'aimes I... n'est-ce pas que lu m'aimes?... Est-ce que si je te disais que j'ai commis un crime, tu ne m'aimerais plus?...
A cette étrange supposition, Antonie tressaillit comme frappée d'une commotion électrique; elle regarda autour d'elle comme si elle eût craint qu'une voix sortie de quelque angle obscurde cette chambre ne vint révéler son secret...
Puis elle ramena ses yeux sur Manuel pleurant à ses pieds; et poussée par une pensée soudaine, elle lui dit à voix basse, en se penchant vers lui :
— Eh bien ! si j'avais tué !...
— Toi! fit-il en se reculant avec épouvante.
— Si j'avais volé!...
— Toi! reprit-il avec un accent encore plus effrayé.
Antonie s'arrêta, et tous deux se regardèrent quelques moments, puis Torcy reprit d'une voix sourde ;
— Tue?
-Oui!
— Volé?
-Oui!
Manuel passa ses mains sur son front comme pour s'éveiller d'un songe affreux, puis il reprit :
— Oh ! mon Dieu ! si c'était cela I
— Tu le crois... s'écria Antonie... Adieu! Manuel... adieu!...
— Reste, lui dit Torcy d'un ton sombre, qui que tu sois, je veux l'ignorer toujours. Mais tu m'as sauvé la vie, je t'ai aimée... Ce soir, demain, j'aurai tout prépaie pour ton départ...
— Oh ! reprit Antonie dont tout le cœur se brisa... il me fait l'aumône comme à un condamné... Dieu! mon Dieu! si vous êtes juste, tuez-moi... je n'ai plus la force de souffrir.
Manuel était tellement atterré par cette étrange supposition, qu'il ne savait plus lui-même ce qu'il éprouvait ; il resta immobile à côté d'Antonie, qui se roulait de désespoir sur un divan, sans lui adresser une parole, sans lui porter de secours.
— Elle, elle!... murmurait-il tout bas.
Le transport de la douleur d'Antonie se calma peu à peu... elle étouffa dans les coussins qu'elle mordait avec fureur les sanglots qui la suffoquaient, elle comprima les convulsions qui la tordaient et se releva froide et superbe...
Elle alla devant un miroir, répara d'une main assurée le désordre de ses cheveux, rajusta ses vêtements, et alla vers la porte...
— Non, s'éi ria Manuel.
Antonie couiut à la fenêtre.
— Pour mourir, par ici ou par là, peu m'importe I s'écriat-elle.
Manuel la prit dans ses bras, et alors commença une lutte horrible.
— Oh ! s'écriait Antonie devenue folle de douleur, vous êtes un bourreau... laissez-moi!
Et dégageant ses bras des étreintes de Manuel, elle cherchait des ciseaux, un couteau, quelque chose pour se tuer, ou s'approchait d'un meuble et se frappait la tête à ses angles.
Enfin forcy parvint à la maîtriser et à la replacer sur le lit, où tout ce transport s'abattit dans un affreux affaissement.
Ce fut pendant cet abattement que Manuel se demanda s'il n'avait pas enfin appris la vérité.
Ce lut alors qu'il chercha à se souvenir des circonstances où il avait trouvé Antonie, de l'époque où il l'avait rencontrée, et ce fut en poursuivant ces pensées qu'il se rappela que, la veille, la date du 5 octobre l'avait frappée d'épouvante. Le s octobre I C'était sans doute le 5 octobre que le crime avait été commis, et il y avait un an qu'il l'avait trouvée errante, fugitive, voulant mourir. Tout s'expliquait alors.
Mais ce crime, on avait dû en parler; les journaux les inscrivent avec un soin trop extrême pour que celui d'une jeune fllle n'y fût pas inscrit.
Toi'cy avait une collection de journaux dans son atelier, il était allé les rechercher, et c'est pendant qu'il les parcourait que M"" de Changiron et M°" de Brevise s'étaient présentées chez lui.
EULALIE PONTOIS
XXTI
Torcy fut très-étonné en reconnaissant M"* de Changiron. Au premier moment, il maudit son métier, qui le forçait ù accueillir, le sourire sur les lèvres, des ini|jortuns qu'il eût volontiers jetés à la porte.
Mais bientôt son étonnement devint encore plus vif; car M"" de Changiron lui apprit le motif de sa visite.
— Pardon, lui avait-il dit, madame; mais je n'ai pu encore m'occuper de votre collection.
— Je le crois, lui avait répondu Camille ; aussi n'est-ce pas de cela que je viens vous parler.
— De quoi s'agit-il donc?
— Vous avez vu hier soir M. de Changiron?
Torcy rougit; car cette question lui rappelait pourquoi Changiron était venu chez lui, et qui lavait pousse à y venir.
— Oui, madame, répondit-il, M. de Changiron s'est alarmé d'une menace de M. Chagoin.
— Ce n'est, pas ce dont je veux vous parler.
— Non, reprit M"" de Brevise, qui voulut donner à la démarche de sa tille un caractère moins inconvenant, nous n'avons aucun droit ni aucun désir de savoir ce qui a pu se passer chez vous. Mais quand nous vous aurons dit ce qui est arrivé, vous comprendez les alarmes de ma Ulle.
Alors elle lui raconta l'histoire de la lettre adressée à Gagerot; comment M. de Changiron avait été au rendez-vous, et comment il n'avait point reparu depuis ce moment.
Puis elle continua avec un embarras qui prouvait à Torcy qu'elle sentait combien ce qu'elle lui disait pouvait le blesser.
— Avant de faire la moindre démarche près de la police pour savoir si M. de Changiron n'aurait pas été victime d'un guet-apens, nous .sommes venues nous informer si cette dame, dont on devait lui révéler le nom et qui demeure chez vous, ne pourrait pas nous apprendre le secret de ce rendez-vous.
Au point où. en était Manuel, ce n'était déjà plus dans la dignité du secret de sa vie que ces paroles pouvaient l'atteindre.
Après ce que lui avait dit Anionie, il fut atteint d'une autre terreur : « Si j'avais tué ! si j'avais volé ! » lui avait-elle dil. Ce doute l'épouvantait ; il expliquait la visite de Paul Cliagoiii, le secret que lui en avait fait Anionie, qui était peut-être sa complice; et dans l'obscurité qui planait sur toutes ces circonstances, il se pouvait que ce lendez- vous eût été convenu entre Paul Chagoin et Antonio pour se défaire d'un homme qui savait peut-être leur secret.
Ce fut donc avec une nouvelle terreur qu'il écouta M"" de Brevise, et il ne put si bien cacher le trouble que lui inspira cette nouvelle, que Camille ne crût y trouver la confirmation de ses soupçons.
— Quoi I dit Manuel, on a écrit cela à M. Gagerot, et M. de Changiron n'a pas reparu? Oli I ce doit être un crime affreux !
— Pardon, monsieur Torcy, reprit Camille ; mais ma mère s'est mal expliquée, ou vous l'avez mal comprise : ce n'est pas à M. de Changiron que le rendez-vous a été donne, et c'est moi surtout qu'intéressait la révélation du nom de cette dame.
— J'ai parfaitement compris, dit Torcy, c'est M. Gagerot à qui on a donné ce rendez-vous... El, en effet, continua-t-il comme un homme qui compte ses souvenirs, c'est au nom de M. Gagerot qu'elle s'est tooublée... c'est lui qui devait être attendu sur le pont d'iéna, et peutêtre M. de Changiron a été la victime d'une méprise.
— Que voulez-vous dire? s'écria Camille, M. de Changiron ne connaît donc pa^ i;ette personne?
— Non, madame, non ; ils se sont vus hier pour la première fois ; -''1 moins;.? dois le croire.
— Vous devez le croire... dit Camille; et quelle preuve en avezvous?
— Leur mutuelle indifférence en se rencontrant, et surtout, madame, la parole de M. de Changiron, qui est un homme d'honneur.
— En étes-vous là, monsieur, reprit Camille qui, dans sa colère jalouse, voulait ab.solunjenl voir les choses sous le jour qu'elle leur avait donné, en êtes-vous là, qu'en pareilles matières vous ayez foi en la parole d'un homme?
Le malheureux Torcy flottait entre l'idée d'un crime que lui avaient ins|)irêe les paroles d'Antonie, et ses premiers soupçons sur ce qu'elle avait pu être avant leur rencontre. Mais, de quelque coté que le portassent ses incerruudes, il n'y trouvait que malheur.
Cependant la supposition d'un crime tel que celui auquel il avait cru un moment lui était si odieuse, qu'il se rattacha tout d'un coupa l'accusation de M"" de Changiron, et qu'il lui répondit comme si elle lui eût donné une espérance :
— Croyez-vous, madame, que M. de Changiron m'ait voulu tromper? Ah ! fasse le ciel ((u'il en soit ainsi I
Camille et M""-' de Brevise se regardèrent d'un air très-étonné.
— Oh! reprit Torcy dans une sorte d'égarement, vous ne me comprenez pas, vous ne pouvez me comprendre. .\hl oui, je veux croire qu'elle a été tout ce que vous pouvez supposer ; j'aime mieux cela que de penser à ce qu'elle m'a dil.
— Mais qu'avez-vous donc? dit M"* de Bre\ise, de plus en plus surprise du trouhle de Torcy.
— Bien, madame, (It celui-ci; mais n'y a-t-il personne au monde qui puisse me dire la vérité?
A ce moment, on sonna encore chez Torcy, et on lui annonça la visite de M. Gagerot.
Depuis dix minutes que ces dames étaient chez Torcy, il grillait d'une féroce curiosité de savoir ce qui s'y passait.
Quoi que ce pût être, il devait y avoir malheur pour tout le monde, et ce beau spectacle de gens dont la supériorité était odieuse à Gagerot, souffrant sans doute les uns et les autres de quelque triste découverte, se passait à dix pieds au-dessous de lui, sans qu'il en fût le témoin. Gagerot ne put ré.sister à cette idée, et, trouvant un prétexte d'entrer chez Torcy pour lui apprendre le contenu de la lettre anonyme et l'étrange disparition de Changiron, il se sentit le courage de braver la colère de Manuel.
Celui-ci, lorsqu'on lui annonça Gagerot, trouva que le ciel semblait répondre précisément au souhait qu'il venait de former, et .M°" de Brevise s'écria :
— Mais, d'après certaines paroles que vous venez de laisser échapper, cette dame se serait troublée au nom de M. Gagerot. Elle le connaît donc? C'est à lui qu'on voulait révéler son nom. Vous vous devez â vous-même, monsieur, de faire cesser cet étrange mystère.
— Oui, dit Torcy, d'une voix basse et résolue... il faut en finir. Qu'il entre, qu'il vienne.
On introduisit M. Gagerot, qui joua l'étonneraent le plus profond à l'aspect de M"" de Brevise et de sa fille ; mais, avant qu'il n'eût pu témoigner cet étonnement par des paroles plus explicites que sa physionomie, Torcy alla vers lui, et lui dit d'une voix sombre :
— Monsieur, monsieur, puisque le hasard vous a mêlé à ma vie, vous qui m'avez si bien appris hier qu'un misérable était entré chez moi, achevez cette confidence... Venez, et dites-moi si vous connaissez celte femme.
En parlant ainsi, il entraînait Gagerot, à qui il fit traverser le salon pour le faire pénétrer dans la chambre d'Antonie qui, encore étendue sur son lit, commençait à sortir de l'effroyable affaissement où Torcy l'avait laissée.
Malgré leurs nobles habitudes de bonne compagnie. M"" de Brevise et sa fille se soulevèrent à moitié de leur siège, pour écouler ce qui allait se passer, et l'on doit penser quel l'ut leur étonnement lorsqu'elles entendirent le cri véritablement stupéfait que poussa Gagerot.
— Grand Dieu ! flt-il en reculant devant cette figure pâle et mourante... Eulalie Ponlois !
Cette exclamation était trop extraordinaire pour qu'elle ne dominât pas tout autre sentiment de convenance. M""" de Brevise et de Changiron entrèrent rapidement dans la chambre en répétant ce nom et en s'écriant :
— Eulalie Pontoisl...
Elles regardèrent la pauvre femme, qui se soulevait péniblement sur son lit, et s'écrièrent avec une expression de terreur et d'indignation :
— C'est ellel...
— Qui m'appelle? murmura sourdement Antonie, en ouvrant les yeux et en regardant autour d'elle d'un air égare...
— Eulalie Pontois! ajouta à son tour Torcy, en cherchant à lire sur le visage de ces dames à quelle honte ce nom répondait.
— Qui m'appelle de ce nom? s'écria tout à coup .\ntonie, en se précipitant de son lit et en courant, par un dernier instinct de conservation, vers Torcy.
Elle se serra contre lui , puis, reportant ses regards sur les personnes qui l'entouraient, elle passa plusieurs fois ses mains sur son front comme pour effacer de devant ses yeux ces apparitions surnaturelles... Torcy lui-même semblait frappé du même veilige...
— Quel est donc ce nom? qui es-tu, malheureuse? s'éd-ia-t-il.
— Oui, dit Antonie, les voilà tous les trois... oui, c'était le soir... oui...
Elle ferma les yeux, et reprit :
— Non, ce n'est pas vrai, je suis folle. Manuel, au secours ! au secours I Ce n'est pas vrai, ils ne sont pas là.... N'est-ce pas qu'il n'y a personne que nous deux Ici?
— Il y a là M. Gagerot, dit Torcy en repoussant Antonie qui voulait se cacher dans ses bras; il y a M""" de Brevise.
Antonie se mit à regarder, et, s'arrachant au rêve qu'elle croyait avoir fait, elle répéta d'une voix basse :
— Oui, M""" de Brevise, M. Gagerot. Que la voloiilé de Dieu soit faite!
Elle baissa la tête, tandis que M°" de Brevise prenait M. Gagerot à part, et lui disait tout bas :
— Monsieur, vous savez ce que nous avons à faire. Il doit y avoir ici |uès un commissaire de police.
— Il suffit, madame, dit Gagerot. Je plains M. Torcy; mais la crime est trop grand pour qu'on lui laisse le temps de faire échapper la coupable.
EULALIE PONTOIS
■ n sortit rapidement, tandis que Torcy, dont les idées commençaient à se fixer du côlé. d"un crime, s'écria :
— Mais où va donc M. Gagerol?
— Clieicher un magistrat, répondit M°"= de Brevise, pour arrêter celte malheureuse, coupable de vol et de meurtre.
Torcy, à cette épouvantable révélation, se recula d'Antonie avec une indicible horreur...
— Elle! s'écria-t-il, Antonie /
— Eulalie Pontois, monsieur, répéta M"° de Brevise, Eulalie Pontois, la tille de l'intendant de M""' de Soubiran, assassinée il y a eu un an le 5 octobre.
— Le 5 octobre... en effet, dit Torcy en se rappelant encore la terreur que cette date avait inspirée à Antonie... Oh I malheur et malédiction sur loi, misérable, dit Torcy, en se tournant vers Antonie; et je l'ai aimée, et je l'aime encore...
— Et maintenant tout s'explique, reprit M""' de Brevise parlant à sa fille: la lellre écrite à .M. Gagerot et où on lui disait que le nom de cette femme vous intéressait. En effet, ne vous a-t-elle pas ravi toute la fortune de votre lame par son crime? Ce crime, elle l'expiera, du moins; et cette fois elle n'échappera pas à sa condamnation.
— Mais si elle est innocente... s'écria Torcy, à qui l'image d'Antonie montant sur l'échafaud parut si effroyable, qu'il essaya de la défendre.
— C'est ce qu'elle pourra prouver devant ses juges, car dans quelques minutes elle sera entre les mains des magistrats.
Quanta Antonie, elle s'était lentement remise: une pensée nouvelle sembla s'emparer d'elle, et elle dit à Torcy, avec un calme qui étonna M°' de Brevise elle-même:
— Manuel, je suis coupable... le crime a été commis, et seule j'en dois être accusée. Il faut que la justice humaine ait son cours; celle de Dieu viendra après, je l'espère. Je ne vous demande qu'une chose, Manuel, venez me voir une heure avant ma mort, me le promettezvous?
Torcy n'eut pas la force de répondre.
Antonie attendit un moment, puis elle reprit après ce silence :
— Soit, mon Dieu, je supporterai l'épreuve jusqu'au bout. Puis elle s'assit les yeux baissés et la tète haute.
Camille était une femme irréfléchie, jalouse, et cruelle, comme toutes les femmes, dans les ressentiments qui blessaient son cœur et sa vanité ; mais l'idée d'envoyer à l'échafaud cette jeune et belle victime, si coupable qu'elle pût être, lui répugnait odieusement; l'idée que l'on pût attribuer cette dénonciation au ressentiment d'une avidilé déçue et au souvenir de la fortune que le crime d'Eulalie lui avait enlevée, tout cela lui parut horrible, et elle dit a M°" de Brevise :
— Non, ma mère, nous ne pouvons pas, nous ne devons pas poursuivre cette vengeance, que cette fille s'échappe. Elle le peut. Partez, partez, malheureuse, lui dit Camille, que Uieu seul vous punisse I
— Mais vous oubliez votre mari, dit M"^ de Brevise, votre mari qui s'est jeté si imprudemment dans le guet-apens tendu parcelle femme et son complice à M. Gageroi.
— En effet I s'écria Torcy, M. Chagoin, ce misérable, est venu hier
— M. Chagoin, s'écria M"»" de Brevise; lui seul, en effet, avait inlérêt à faire disparaître ce testament, et il est venu chez vous, et il a vu celte femme?... Oh! c'est plus de crimes que je n'eusse osé croire.
Au moment où M"' de Brevise poussait celte exclamation, M. Gagerot arriva accompagné d'un commissaire de police et de ses agents" Eulalie marcha d'elle-même à eux; mais avant de quitter la ciiambie, elle se tourna vers Torcy et lui dit doucement :
— Pauvre Manuel I
u^ne voiture de place attendait à la porte; on y fit monter Eulalie qui fut immédialement conduite en prison.
Cependant M"' de Brevise et sa fille restaient encore dans une terrible anxiété sur le sort de Changiron qui n'avait pas reparu, et elles se préparaient à retourner à l'hùtel lorsqu'il entra tout à coup en s'ccriant:
— Où est-elle?
— Qui cela? dit M"» de Brevise.
— Cette infortunée que vous êtes venue chercher Ici ?
— Antonie ! s'écria Torcy.
— Eulalie Pontois, dit M"' de Brevise.
— W Eulalie Pontois, ni Antonie... dit Changiron d'un accent joyeux. Ma sœur, madame.
— V'olre sœur, la meurtrière de^I"' de Soubiran?
— Sa fille, madame, et la fille de mon père ; une pauvre enfant abandonnée dont je n'ai pas voulu vous dire le secret tant que la malheureuse a été accusée d'un crime ; mais elle vit, et je puis vous
apprendre son véritable nom, maintenant que j'ai en mains la preuve de son innocence.
— Ah ! s'écria Torcy, on vient de la livrer à la justice.
— Qui a commis ce crime? s'écria Changiron.
— Moi, monsieur, dit M°" de Brevise, qui dois à la mémoire de M'"^ de Soubiran de ne pas laisser ce crime impuni.
— Ah ! la malheureuse est peut-être perdue maintenant, s'écria Changiron accablé.
Pour comprendre celte nouvelle crainte, il est nécessaire de raconter ce qui était arrivé à Changiron pendant la longue absence de cette nuit et de la matinée qui l'avait suivie.
Changiron, quoiqu'il fût brave, résolu et d'une vigueur à ne pas redouter de lutter avec un homme, quel qu'il fût, suivit cependant avec précaution l'inconnu qui le précédait, et ce ne fut pas sans quelque appréhension qu'il s'en approcha au moment où celui-ci s'arrêta au milieu de la longue allée des Champs-lLlysées qui longe le quai. Cet homme était armé, un coup de feu tiré par lui pouvait atteindre Changiron au moment où il s'approcherait de lui.
Il arma donc ses pistolets, en se tenant tout prêt à tirer au moindre mouvement douteux. Mais lorsqu'il fut tout à fait aux côtés de l'inconnu, il s'aperçut qu'il avait les mains vides, et celui-ci lui dit :
— Je ne vous ai pas attiré dans un guet-apens, monsieur de Changiron, c'est pour vous rendre service que je suis venu, et je ne veux pas éire la viciime de mon dévouement, car je joue ma liberté et peut-être ma vie en ce moment.
— Je ne comprends rien a foutes ces phrases mystérieuses, dit Changiron; vous avez écrità M. Gagerot quevousvouliezlui révéler le nom de la femme qui habile chez M. Torcy; vous lui avez dil que ce nom inleressait vivement .M™" de Changiron. Il ne peui iriteiesser ma femme à aucun lilre sans m'inléresser moi-même. Eh bien I maintenant je le saurai de vous de bonne volonté ou par force.
— '\'ous pourrez me tuer si cela vous convient, dil l'inconnu ; mais je ne sais pas comment un homme d'honneur excusera un assassinat pareil, commis parce qu'un inconnh ne veut pas lui dire un secret destiné à un autre; ce n'est pas moi qui vous ai fait venir ici.
— Je ne vous tuerai pas, monsieur, mais je suis le maître de vous, je puis vous livrer à la justice, et vous répondrez alors.
— Cela ne me sera pas difficile: je dirai à la justice ce que j'avais promis de dire à M. Gagerot, je lui dirai le nom de la femme qui habite chez .M. Torcy. Seulement, en me forçant à agir ainsi, vous enverrez une jeune fille à l'échafaud.
— Une jeune fille à l'échafaud? s'écria Changiron avec un étrange effroi. Et vous dites que le nom de cette femme intéresse M°" de Changiron... Serait-ce l'infortunée?... Mais non, reprit-il après un moment de silence, elle est morte.
L'inconnu ne répondit pas d'abord, et reprit après un moment de silence :
— Voulez-vous m'écouter un moment sans m'interrompre? Je ne suis pas un très-habile diplomale, monsieur : aussi avais-je fait un petit discours pour raconter mon affaire à M. Gagerot.
M. Gagerot, ou je ne connais pas un homme, n'est pas d'un courage à faire le rodomont vis-à-vis d'un pislolet tourné contre sa poitrine. Je complais prendre avec lui celte précaution oratoire, ei puis lui dire mon affaire. .Mais c'est une chose inutile envers vous, et je vais vous dire tout droit ce que je veux.
— Voyons, lui dit Changiron.
— D'abord, dit l'inconnu, je veux trente mille francs.
— Misérable! dit Changiron en se reculant d'un pas et en lui présentant un de ses pistolets.
— Soit, dit l'inconnu, je ne veux rien, mais alors vous n'aure?. rien.
— El qu'as-tu à m'offrir?
— Quelque chosequivautmieuxqueça, dit l'inconnu, quelque chose qui vaut, pour vous, ceni mille francs de rente comme un liard....
— Hein? fit Changiron.
— Mais enlin, dit l'inconnu, j'ai fait mon prix, il n'est plus question de ce que cela peut valoir.
— Et qu'est-ce que c'est?
— Vous le dire, ce serait, sinon vous le livrer, mais vous donner une arme contre moi, et je ne suis pas encore aussi niais que cela .
— .Mais enfin, si M. Gagerot fût venu ici, la position eût été absolument la même?
— Pas du tout, car, au lieu d'être à votre merci, j'aurais tenu M. Gagerot à la mienne, et si ma confidence eût éié mal reçue...
— Tu aurais pu le tuer?...
— Que Dieu m'écrase si j'en avais la moindre envie; mais j'aurais pu décamper, et alors j'aurais été chercher un meilleur chaland.
— Eu voilà assez, explique-toi, misérable, s'écria Changiron, car à la façon dont tu allonges cet entretien, je commence à croire que tu attends ici des complices qui doivent l'aider à te débarrasser de moi.
ià
EULALIE PONTOIS
— Songez donc que c'est M. Gagerot que j'attendais.
— F.ti bien ! parle donc.
— A une seule condition.
— I,a(|iielle?
— Donnez-moi votre parole d'honneur que, si le marché que je vous propose ne vous va pas, vous ne direz à personne ce que je vais vous dire.
— Soit, je te donne ma parole.
— Encore une : jurez-moi que s'il vous va, vous me remettrez ce matin même les trente mille francs et que j'aurai quarante-huit heures pour quitter la France si l'afiliire en question se poursuivait en justice. Mais après tout, murmura l'inconnu, je n'ai point trempé dans le crime, et tenez, quoi qu'il arrive, il est temps que la vérité se sache. On m'a manqué de parole d'un côté, et si vous deviez faire comme les autres, du moins je me serai vengé.
— Je l';ii donné ma parole et je n'y manquerai pas.
— Eh bien ! monsieur, écoutez-moi bien, le testament de M"° de Soubiran existe.
cette affaire pour que vous ne vous rappeliez pas mon nom, je m'appelle Vaudrillan.
— Vaudrillan ! dit Changiron, c'est toi qui as été mis en prévention pour le meurtre de M"" de Soubiran et qui es parvenu à prouver un alibi.
— Très-réel, monsieur le marquis, ce qui fait que je ne puis guère faire que des supposiiions sur l'innocence de M"'Eulalie, parce qu'à vrai dire je ne sais pas comment ça c'est passé dans le château. Mais voici comment l'affaire avait été arrangée. Vous savez que j'ai été au service de .M. Chagoin...
— Oui, cela a été même une des raisons qui ont dirigé d'abord les soupçons contre toi.
— Eh bien, monsieur le marquis, lorsque je suis entré au ser\icc de M"" de Soubiran, mon ancien maître, M. Paul Chagoin, était nonseulement ruiné de tout ce qu'il avait, mais encore il avait fièrement entamé ce qu'il pourrait avoir. Bref, il devait trois cent mille francs au sieur Benoit .Morliff, juif de profession et qui menaçait sans cesse de le faire mettre à Sainte-Pélagie.
Et bientùt M"« Torcv, dit Jlanuel. — Page 28.
— Est-ce possible 1 dit Changiron.
— C'est sûr.
— La malheureuse qui a tué M"' de Soubiran ne l'a donc pas anéanli.
— La malheureuse Eulalie Pontois , monsieur , est innocente de la mort de M"" de Soubiran comme vous, je dois le croire du moins.
— Ah! s'écria Changiron avec un Iransport qui étonna fort l'inconnu, prouve-moi cela, prouve-le-moi. et ce n'est pas trente mille francs, c'est cent mille francs que je te donnerai.
— Je crois qu'il lui sera facile de vous le prouver, monsieur, dit l'inconnu, ravi de la tournure que prenait cette affaire, car elle vit, car c'est elle qui est chez M. Torcy.
— Eulalie, .s'écria Changiron," elle... Ah! j'aurais dû la reconnaître il tant de beauté... Oui, c'est bien le regard, le front calme et élevé de mon père... Mais j'étais si loin de cette pensée quand Torcy m'inteiTOgeait ! Et tu es sur qu'elle est innocente?...
— Elle doit l'être, elle l'est; mais voudra-t-elle dire la vérité?
— Mais quelle est cette vérité?
— La voici, monsieur le marquis, et songez que je suis le seul qui puisse au besoin l'attester. D'abord, et vous êtes trop intéressé dans
— Cela ne m'étoixne pas, dit Changiron, continue.
— Benoît Mortilï, reprit Vaudrillan, n'avait donc d'autre garantie de sa créance que l'Iierilage futur de M"" de Soubiran ; mais les mauvaises dispositions de la tante et puis, je peux bien vous le dire, monsieur le marquis, les cajoleries de M""" voire belle-mère rendaient le gage bien chanceux. Il fut donc criuclu entre M. Benoit Morliff et M. Chagoin qu'il fallait le rendre meilleur, et pour cela il suffisait que la bonne dame mourût sans faire de tesiament.
(Il-, c'est moi, monsieur, qu'on dépécha chez elle pour m'assurerde ses intentions.
— Toi, employé ù la garde des bois et qu'elle avu peut-être quatre fois au plus durant le temps que tu eiais chez elle?
— Moi, monsieur le marquis, moi qui ne suis pas assez bêle pour aller parler de choses de celle importance à ma maîtresse qid déjà n'était pas si charmée d avoir chez elle un ancien domestique de son scélérat de neveu, car M. Chagoin est un scélérat. Mais quand on ne peut pas arriver tout droit, on prend les chemins de traverse, et ce n'est pas auprèsdeM'°'deSoubiranque j'étais expédié, mais auprès du père Ponlois, et avec la mission de lui promettre une bonne somme si la vieille M"" de Soubiran mourait sans faire de testament. Mais dès la premiè''e parole qui en fui dite, le père Pontois branla la léte
EULALIE PONTOIS
en disant : — « Elle est trop monlée contre M. Chagoin d'une part, et trop bien conseillée de l'autre pour ne pas faire de testament. Peine perdue de prendre ce chemin-là. »
Je fis part de l'obstacle à M. Cliagoin, lequel ne nie répondit pas; mais huit jours après on me vint avertir qu'un étranger désirait nie parler : c'était M. Benoit Mortiff qui venait pour arranger l'affaiie. il ne s'agissait plus, comme bien vous pensez, d'empêcher le testament ; mais de l'enlever quand il serait fait. Les conditions furent ainsi réglées : le père Pontois devait le soustraire et me le remettre, moyennant quoi il lui serait donné, cinquante mille francs et ù moi trente mille par M. Chagoin.
C'était très-bien; mais le père Pontois était trop malin en affaires pour se fier à une promesse de M. Chagoin, qui de son côté ne voulait rien écrire... ce qui est assez simple : îe père Pontois exigea que les cinquante mille francs lui fussent remis contre le testament. Là était la difficulté, car M. Chagoin n'avait plus le sou ; il fut convenu que ce serait M. Benoit Moriiff qui avancerait la somme, et ça, pour rentrer plus tard dans les trois cent mille francs que lui devait M. Chagoin ; vous comprenez bien ça, monsieur ; c'est que voici où git le lièvre. M. Benoît n'entendit de cette oreille-là qu'à une condition; c'est que ce serait à lui qu'on remettrait le testament, de façon à ce qu'il tint M. Chagoin en bride.
Maintenantvoici comment ça se passa :
M. Benoit retourna àPariseton n'enenlendit plus parler dans le pays, si même on sut qu'il y était venu. Au bout d'un certain temps, un mot convenu fut envoyé par moi à Paris, et M. Benoit arriva au milieu de la nuit dans ma maison de garde où j'étais seul et où il ne venait jamais personne. Il n'en sortit pas plus que son cheval, que j'avais mis dans un hangar et qui nous fit plus d'une peur, car nous ne pouvions tenir le maudit animal tranquille. Enfin le jour où le médecin déclara qu'il n'y avait plus d'espoir, ce jour fut pris pour enlever le testament. Si quelqu'un pouvait jamais être soupçonné, vous comprenez, monsieur, que c'était moi; c'est pourquoi je quittai ma maison le jour même de l'expédition et j'allai passer la nuit à la noce.
— Quel horrible complot ! fit Changiron, et vous avez consenti à l'assassinat de M""^ de Soubiran ?
— Non, sur mon âme, non, monsieur, dit Vaudrillan, ce n'était pas mon intention. D'après ce que nous avait dit Pontois, M"" de Soubiran ne pouvait pas passer la nuit, et lui-même le croyait sans doute. Du reste, les précautions étaient bien prises; il avait mêlé de l'opium au café que Marthe et sa fille devaient prendre, et il espérait sans doute que M""" de Soubiran serait expirée, ou dans un tel état d'accablement, qu'elle ne s'apercevrait pas de la soustraction. Mais probablement il fut entendu et reconnu par M"" de Soubiran. Il n'avait plus à choisir : il la tua, et remit le testament à Benoit qui l'attendait à l'extrémité de l'allée.
— Ainsi, reprit Changiron, ce serait pour sauver son père du supplice que cette noble enfant se serait ainsi dévouée...
— Ici, monsieur, je ne fais qu'une supposition, car je n'ai jamais pu obtenir un mot d'explication sur ce qui s'était passé ; toutes les fois
Au moment oii on brisait la Jeruitre, on entwiJil. une liéloualion.
que j'en ai parlé à Pontois et que je lui ai demandé si sa fille l'avait aidé, il m'a fait taire en me disant:
— Tais-toi, c'est un secret entre elle et la mort.
— Oh 1 ce doute peut rester encore contre elle, dit Changiron avec épouvante. . „ ^, .
— Et peut-être suffirait-il à la faire condamner, si, comme M. Chagoin l'en a menacée, il veut la livrer à la justice.
— Chagoin, le misérable qui a profité du crime... Mais contre lequel, helas! reprit Changiron , il ne reste d'autre preuve que son témoignage.
— 11 y en a un autre, c'est le testament.
— Comment, le testament?
— Oui-da, monsieur, le testament que Benoît n'a pas voulu rendre à M. Chagoin avant que celui-ci ne lui eût payé ce qu'il devait ; le
testament , monsieur , qui, depuis que Benoît est payé, lui sert encore à tirer d'assez bonnes sommes de M. Chagoin, si bien que M. Paul est venu me proposer, à moi qui vous parle , d'assassiner Benoît Mortifl', de lui voler le fatal testament, après quoi il me donnera les trente mille francs que je vous ai demandés.
— J'en sais assez, repartit Changiron ; mais ce n'est pas ainsi que cette affaire doit finir, tu vas me suivre chez un magistrat.
— Est-ce là la parole que vous m'avez donnée!... s'écria Vaudrillan épouvanté.
— Je t'ai promis de te sauver et de l'enrichir , je te tiendrai parole. Mais tu ne me quitteras plus que je n'aie puni cet homme et sauvé l'infortunée qui s'est dévouée.
Vaudrillan , tremblant, suivit Changiron qui le conduisit chez un de ses amis , où il le laissa enfermé sous sa surveillance, en lui recommandant de ne le laisser échapper à aucun prix.
Changiron se rendit chez un avocat et lui fit part de ses projets' Celui-ci ne lui cacha pas que la découverte qu'il venait de faire pourrait bien lui rendre la fortune de sa femme , mais qu'il ne suffirait pas de ce que dirait Vaudrillan pour prouver qu'Eulalie Pontois n'eût pas aidé à son père à commettre son crime, et que toutes les circonstances de l'assassinat n'en restaient pas moins entières. Il en pouvait certes résulter qu'Eulalie avait agi par ordre et sur la menace même de son père, mais elle avait agi d'une façon ou d'autre.
— C'est impossible, lui dit Changiron, elle est innocente.
— C'est ce que les juges décideront, dit l'avocat; mais si l'existence de cette infortunée est dénoncée d'une façon ou d'autre à la justice, il sera impossible de ne pas la mettre en cause.
Quoique moralement sûr de l'innocence d'Eulalie, Changiron s'épouvantait de cet éclat, et surtout de ce qui restait d'ioexplicahle dans le fait lui-même de l'assassinat dont Eulalie avait dû être le témoin, et dont elle n'avait pas arrêté l'exécution.
Il hésita longtemps devant cette cruelle perspective ; mais l'idée que Chagoin pouvait dénoncer Eulalie le décida, et, d'après le conseil de l'avocat, il suivit la marche suivante :
Changiron, accompagné de son avocat, se rendit Phez son ami, lui
ElT^ALIE PONTOIS.
expliqua qu'il avait besoin de son assistance, et tous les quatre allèrent iuinuHliatemenl chez M. Henoii. Celait un lionime en<»re jeune, chauve, maigre, usé, l'œil creux et actif, et qui ne paraissait pas de ces gens qu'on intimide facilement. Cliangiron et l'avocat entrèrent seuls , ^audrillan et l'ami de Changirou restèrent à la porte dans un flacre.
L'avocat seul se fit annoncer par son nom , et ils entrèrent chez l'usurier qui les reçut comme des gens avec qui il espérait conclure quelque lionne affaire.
— Monsieur, lui dit Changirou, je viens de la part d'un de vos clients, M. Paul Chagoin.
A ce nom , l'usurier fronça les sourcils , et , par un mouvement involontaire , il poussa le profond tiroir d'un bureau , où l'on |)ouvait voir un épais portefeuille. Changirou se mit à rire , et reiM'it :
— Ne vous alarmez pas à ce point, monsieur, ce n'est pas un emprunt que nous venons vous faire , c'est de l'argent que nous venons vous offrir.
— A moi, monsieur I dit Benoît dont cette nouvelle ne dérida point le front soupçonneux.
— Oui, monsieur, à vous, et comme bien vous le pensez, ce n'est que pour vous demander, en retour, un service que vous seul pouvez nous rendre.
— De quoi s'agit-il, messieurs? dit l'usurier.
— C'est tout simplement de nous restituer , moyennant telle somme que vous allez fixer, et qui vous sera comptée à l'instant, le testament de M"" de Soubiran, que vous retenez indûment en vos mains.
— Qu'est-ce que c'est que M"= de Soubiran, messieurs ? dit l'usurier d'un air indigné, qu'est-ce que vous me parlez de testament?
— Je parle de ce lestameiit qui vous a été remis au bout de la grande avenue du cliàteau de .M°" de Soubiran ; ce testament, vous savez , pour lequel vous avez vous-même remis cinquante mille francs à Pontois; ce même testament que vous avez attendu pendant huit jours chez le garde Vaudrillan.
L'accumulation de toutes ces circonstances écrasa l'usurier; mais, après un premier moment de surprise, il reprit son audace, et s'écria en se levant :
— Ali çà, est-ce un guet-apeus? qu'est-ce que c'est que des gens qui s'introduisent ici sans aveu, qui vont menacer un citoyen dans sa maison?... Messieurs, prenez garde, je puis appeler.
— Alors vous nous dispenserez de ce soin, car, si vous voulez bien regarder par la fenêtre, vous verrez dans la rue un fiacre arrêté à la poVte. M. le commissaire de police y est pour vous comme pour nous et qu'il monte sur voire invitation ou sur la nôtre, c'est absolument la même chose.
— Un commissaire de police, reprit l'usurier devenu moins intrépide, poiu-quoi faire ?
— Pour procéder à une saisie immédiate de tous vos papiers, vous mettre en étal d'arrestation, afin que vous ne puissiez délruire le testament, si la fantaisie vous en prenait, et si vous ne vouliez pas nous le rendre de bonne volonté.
— .le n'ai jamais eu ce testament en ma possession, messieurs, et vous pouvez faire monter le commissaire de police, si cela vous convient.
— Allez donc le chercher, dit Changiron à l'avocat, puisque monsieur ne veut pas être raisonnable.
L'usurier laissa sortir l'avocat, et lui laissa traverser l'antichambre ; alors Changiron eut un moment la pensée que Vaudrillan avait menti, ou que Chagoin avait enfin rattrapé le teslament, ou que Benoit l'avait anéanti. .Mais lorsque celui-ci entendit l'avocat ouvrir la porte du salon, il se jeta vivement dans ranlichambre, et s'écria:
— Un moment, monsieur; que diable! il l'aul donner aux gens le temps de s'expliquer.
L'usurier venait de se trahir, et Changiron fut silr alors d'en avoir bon marché.
— Je connais le nom de monsieur, dit Benoit en désignant l'avocat ; mais vous, qui êtes-vous?
— Je suis l'ami de M. Paul Chagoin, son parent, à qui lui-même, et pour des raisons que vous approuverez tout à riicuro, il a dit que vous aviez encore ce teslament.
— Tout cela ne me dit pas votre nom.
— Je suis le marquis de Changiron, le mari de M"" de Brevise, que ce testament instituait unique lirriticre de M""" de Soubiran.
— Vous mentez, monsieur ! s'eciia l'usurier : M. Chagoin n'a pu vous dire cela, car M"° de Brevise n'est pas l'unique héritière.
— Bail ! lui dit l'avocat, vous avez donc lu le leslament ?
Ces sortes d'aveux, échappés il l'emportement de la passion, ont l'air souvent d'une invention du romancier, invention qui lui vient en aide et qui lui sauve des combinaisons habiles : mais, comme dans celte histoire je ne suis que le narrateur exact a'un fait vrai, il faut bien que je respecte la vérité ; et d'ailleurs les nombreux procès criminels que les gazette» des tribunaux racontent chaque jour au public sont trop souvent pleins de ces imprudences échappées aux plus adroits fripons, pouf qu'il faille s'étonner que celui-ci, pris tout à coup à
l'improvisîe, se voyant entre les mains de gens d'ailleurs si bien renseignes, laissât échapper cet aveu si signiOcatif.
A la remarque de l'avocat, il essaya de se récrier, de balbutier quelques explications; mais Changiron reprit d'un ton impérieux:
— .Monsieur, vous n'ignorez pas que .M. Paul Chagoin est mon parent, puisqu'il est le cousin de ma femme. B ne convient jias a ma famille de faire un esclandre dont la honte rejaillirait jusqu ù un certain point sur elle. Voilà pourquoi je suis monté avant les magistrats pour étouffer cette affaire. Mais à l'heure qu'il est, monsieur, je n'offre plus de compensation, j'exige immédiatement le teslament. \ous êtes plus, beaucoup plus que remboursé. Je sais tout; la police est en bas. Ce testament à l'inslant, ou j'appelle : vous savez, monsieur, ce qui peut résulter pour vous de la découverte de cette pièce importante entre vos mains. Dépêchons ; voici monsieur dont le nom vous esl une garantie, qui vous affirmera que, si vous consentez, nulle poursuite ne sera dirigée contre vous.
— Mais, dit Benoit, vous avez parlé d'une somme que je pourrais fixer moi-même.
— Je l'ai dit, fit Changiron ; soit.
— Eh bien I monsieur le marquis, deux cent mille francs.
— Allez chercher ces messieurs, dit Changiron.
— Cent mille francs, dit Benoît.
— Mais allez donc chercher ces messieurs.
— Cinquante mille.
— Allons donc !
— Eh bien ! monsieur le marquis, vingt-cinq mille... dix mille.
— Dix mille, soit, dit Changiron ; je ne recule pas à retirer ma parole pour si peu de chose.
Benoit ouvrit son vaste tiroir, et chercha longtemps, pendant que Cliangiron et l'avocat le surveillaient.
— Je ne trouve pas... je l'ai égaré...
— Je crois, dit Changiron, que ces messieurs seront plus habiles... Finissons.
— Le voici, dit Benoît qui le convoitait d'un air de regret. ..Voyons, monsieur, vos vingt mille francs.
— Je vous donne ma parole pour dix mille.
— Voilà tout! dit l'usurier en serrant le testament avec rage.
— Voilà tout, dit Changiron.
— Eh bien! vous ne l'aurez pas, ditBenoil Mortiff en s'apprêlantà le déchirer.
Changiron saisit sa main et cria:
— Ouvrez la fenêtre et appelez...
Benoît lâcha le testament, et tomba en pleurant sur un fauteuil.
— Donnerez - vous les dix mille francs à ce misérable ? dit l'avocat.
— Je les ai promis: il les aura.
l\ écrivit un mot sur un papier, et le remit à Benoît , qui s'en saisit et l'examina.
— .Monsieur, lui dit-il, Benoît s'écrit par un e; il faut que l'ordre soit identique à l'acquit.
Changiron mit l'accent sur l'e de Benoît, et il sortit en disant à l'avocat ;
— Notre affaire est terminée maintenant.
Cette expédition achevée, ils se transportèrent chez ^L Paul Chagoin, qu'ils trouvèrent dans une robe de chambre de damas, en pantoutlcs de velours, et couché sur un divan, fumant un cigare. Lorsqu'on lui annonça Changiron, son ami, il alla au-devant de lui avec ces bruyantes démonstrations de mauvais goût qu'il prenait pour des allures do gentilhomme.
— Eh! bonjour, cher, lui dit-il; comment, déjîi en course, en visite, et chez moi? mais c'est charmant; vous venez me demander à déjeuner?
— Je viens vous dire , repartit Changiron , que vous êtes un fripon.
\ ce mot si nettement articulé, et qui entrait en matière d'une façon si péremptoire, Chagoin devint pâle, non de crainte [cet homme était au-dessus de la crainte d'un autre homme), mais de colère, et il jeta aulourde luiun regard furieux, comme pour chercher une arme; puis, sekiuçant vers un faisceau suspendu au mur, il y prit au hasard un yatagan , et revint sur Changiron comme une bêtê féroce.
Changiron saisit son bras, et, le désarmant d'un coup de poignet, il le repoussa lui-même à l'extrémité de son salon, et lui dit froidement :
— .Monsieur ("hagoin, je vous laisse ce jour pour prendre un passeport et (luiitcr la l'iance. On vous remettra cent mille francs à Londres et la valeur de votre mobilier.
— Qu'est-ce à dire? s'écria Chagoin ; suis-je ici avec des fous ?
— Je n'ai pas autre chose l'i vous dire ici. repartit ('hangiron ; pour que vous me compreniez mieux, je soii; de chez .M. Benoît .Mortiff, et j'ai en bas dans ma voiture, Vaudrillan et des agents de police.
Chagoin se tut, et demeura un moment incertain ; puis il dit :
— Je ne connais ni Benoît ni \'audrillan.
— Vous connaissez peut-êlre le testament de M°" de Soubiran?
— Je ne connais point de leslament de ma lante. S'il y en a un, il y sera fait droit, et je rendrai les biens que je croyais légitimement m'appartenir.
EUT.ÂLIE PONTOIS.
Mais vous êtes venu chez moi, vous m'avez insulté, monsieur le marquis de Changiron, et vous m'en rendrez raison.
— Allons donc, monsieur, lui dit Chaiigiron, vous voulez mourir comme un liomme d'honneur; vous ne le méritez pas. Je vous ai dit que vous étiez un fripon ; n'oubliez pas que vous pouvez être considéré comme complice d'un assassinat.
— Vous m'y faites songer, monsieur, répliqua Chagoin, et il faut que cet assassinat soit puni ; la coupable existe.
— Vous voulez dire l'accusatrice, monsieur, dit Changiron.
— En vérité I fit Chagoin, c'est ce que nous verrons.
— Le témoignage de Vaudrillaii vous accable.
— C'est un homme que vous avez acheté.
— La déposition d'Eulalie sera formelle.
— Elle aura assez de se défendre, toute votre sœur qu'elle est.
— D'où le savez-vous ?
— Je vous l'apprendrai.
— Adieu donc, monsieur, fit Changiron, j'ai voulu vous épargner la honte d'une condamnation, vous la voulez, je vous la promets.
— Et pour quel crime?
— Vous le saurez.
— J'attendrai , dit Chagoin.
Ce fut ainsi que Changiron sortit de chez Chagoin, et ce ne fut qu'à ce moment qu'il pensa à prendre lecture du testament. Cette lecture lui exjiliqua comment Chagoin avait pu connailre la naissance d'Eulalie.
Le testament, lui-même, partageait les biens de M"" de Soubiran en portions égales, l'une pour M"» de Brevise, l'autre pour Eulalie. A ce testament était jointe une lettre à l'adresse d'Eulalie, lettre encore enfermée dans son enveloppe, mais dont le cachet avait été brisé. C'est dans cette lettre que M"" de Soubiran apprenait à Eulalie qu'elle était sa fille et celle de M. de Changiron. Elle lui expliquait comment, pour cacher cette naissance, elle avait fait remettre son enfant à Pontois avec une forte somme d'argent, à la cliarge de le faire passer comme lui appartenant. La pauvre femme racontait comment elle n'avait jamais osé braver l'orgueilleuse indignation de la famille de son mari, même depuis la mort de celui-ci, demandait pardon à sa fille de ne pas lui avoir révélé ce secret et finissait en lui conseillant de se confier à Changiron, son frère, comme le cœur le plus noble qu'elle connût.
Ce fut armé de ces renseignements, que Changiron arriva chez Torcy, au moment même où Eulalie venait d'être emmenée en prison.
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Eulalie avait été déposée dans une chambre particulière de la geôle, grâce à une dernière précaution de Gagerot qui, prévoyant que ceci finirait peut-être autrement que cela ne semblait devoir être, avait pensé que ce bon soin lui serait compté par Torcy. dans le cas où celui-ci voudrait se fâcher de la part que lui, Gagerot, avait prise à cette affaire.
Depuis que sa position était décidée, depuis qu'Eulalie se voyait accusée comme coupable de la mort de M"' de Soubiran, elle était redevenue calme. Son àme s'était exaltée h l'idée de ce martyre qu'elle allait subir pour sauver l'honneur de son père, et comme il arrive aux cœurs généreux, elle trouvait un extrême courage dans son extrême infortune. Elle attendit donc sans crainte le moment d'être interrogée, bien décidée à achever le sacrifice qu'elle n'avait pu accomplir avant ce jour-là, en préférant la mort à l'horreur d'accuser celui qu'elle croyait son père.
La journée entière se passa sans qu'elle entendit parler de quoi que ce soit, et ce courage qui l'avait d'abord si fièrement soutenue, sembla tomber avec le jour; la nuit lui apporta celte horrible solitude des ténèbres qui se peuplent de visions si étranges ; il lui semblait voir M™' de Soubiran expirante, son père qui la regardait d'un œil ardent, le poignard levé sur elle; puis c'était Torcy qui lui apparaissait pâle, le regard et le sourire pleins de mépris, puis W"" Lavignan la poursuivant d'injures grossières, et enfin la multitude avide de la voir et de l'insuiter ; et partout c'était le visage de Chagoin qui lui apparaissait implacable et menaçant.
Cette nuit fut horrible, et ce ne fut qu'avec le jour qu'elle reprit un peu de cette résolution imissante de la veille. Mais depuis quelques jours trop de secousses violentes avaient agité l'infortunée pour que sa santé, déjà altérée par l'incessante anxiété de sa position, résistât a l'effroyable catastrophe qui l'avait frappée.
Lorsqu'elle voulut quitter, le matin, le grabat sur lequel s'était agité son horrible sommeil, elle fut incapable de se lever, et il fallut appeler un médecin. Elle répondit à ses questions, et lorsqu'il fut parti, elle dit au geôlier :
— Dieu, sans doute, me fera la grâce de m'appeler à lui avant de me faire subir les plus cruelles épreuves ; j'espère que je serai bientôt morte, je voudrais avoir un prêtre.
Le geôlier lui promit de faire venir l'aumônier de la prison. Et une heure s'était à peine écoulée que l'on tira les verrous de la prison et qu'il entra quelqu'un ; mais ce n'était pas un prêtre, c'était un ju£;e accompagné d'un greffier.
Cet aspect rendit à "Eulalie une partie de son courage ; mais elle sentit qu'elle n'aurait pas la force de résistera la torture d'un long interrogatoire, et se dédda à se déclarer coupable dès les premiers mots.
Le juge se plaça devant elle comme pour bien examiner chaque mouvement de sa physionomie et lui dit :
— Vous êtes Eulalie Pontois?
— Oui, monsieur.
— Vous savez de quel crime vous êtes accusée?
— Je le sais et je l'avoue.
—Ecrivez, dit le juge au greffier. Cet aveu vous sera compté, repritil, mais il faut le conipléter en nous disant le nom de vos complices?
— Je n'en al point, dit Eulalie.
— L'homme à qui le testament a été remis?
— C'est vrai, dit Eulalie, j'oubliais.
— Quel est cet homme ?
— Je ne le connais point.
— Qui vous a poussée à ce crime?
— Personne.
— On ne commet pas un crime sans un intérêt quelconque.
— Eh bien, monsieur, je trouvais qu'il était injuste que l'on dépouillât l'héritier légitime au profit d'une famille qui avait toujours accablé M""' de Soubiran de mépris.
— Vous saviez donc ce que contenait le testament? vous saviez donc que M°"= de Soubiran déshéritait son neveu au profit de M"" de Brevise ?
— Je le savais, dit Eulalie, qui crut ainsi donner une raison qui expliquerait sa conduite.
— Comment! lui dit le juge, vous connaissiez le testament, et vous avez renoncé, par haine contre M°"^ de Brevise que vous connaissez à peine, à la moitié de la fortune de M"" de Soubiran, que ce testament vous assurait ?
— A moi I s'écria Eulalie en se soulevant dans une sorte de délire; ô ma noble et sainte bienfaitrice ! du ciel où vous êtes, voyez ma reconnaissance!
— Et vous avez osé tuer votre bienfaitrice?
— Moi... qui dit cela? s'écria Eulalie avec terreur.
— Vous-même, lui repartit froidement le juge.
— C'est vrai, repartit Eulalie en se laissant retomber sur son lit... c'est moi.
Mais, comme si cette pensée l'eût épouvantée, elle reprit :
— Mais non... ce n'est pas moi...
— Qui donc?
Eulalie se tut.
A ce moment, le juge sembla se recueillir et attendit un moment, puis il reprit :
— Ce testament est retrouvé, les complices du crime sont connus, et parmi ces complices, il en est qui vous accusent.
— Qui cela? reprit Eulalie, enfant inspirée qui voulait jouer un rôle plus fort qu'elle ne le pouvait, et qui, flère de s'accuser, forte pour supporter l'infamie qu'elle s'iufligeait, se révoltait à l'idée qu'un autre vint la lui jeter à la face.
— Qui donc? répéta-t-elle.
— M. Paul Chagoin.
— Lui 1 le misérable, lui qui a égaré mon père !...
— Votre père? lui dit le juge.
— Ah! s'écria Eulalie, par grâce, par pitié, laissez-moi... Je suis folle, mon père est innocent, je suis coupable, il n'y a que moi de coupable.
A ces mots, une voix sortie de derrière la porte demeurée entr'ouverte, s'écria avec des sanglots :
— Assez!... assez! vous allez la tuer... vous voyez bien qu'elle est mourante. Et Changiron se présenta dans la chambre, tandis que le juge disait sévèrement ; — Monsieur le marquis, ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis. Cette jeune fille refuse d'accuser son père, je le vois ; mais je ne vois pas qu'elle n'ait pas été sa complice.
— Dites-lui donc que cet infâme n'était pas son père, s'écria Changiron, et alors elle vous dira toute la vérité.
— Quoi! s'é'-ria Eulalie, mon père...
— Il ne l'était pas. Jamais un pareil misérable n'eût pu avoir pour enfant un ange pareil à toi, Eulalie... et ne t'élonne pas si je t'appelle ainsi, j'en ai le droit, je suis ton frère... mon père était le tien, ta mère était M"" de Soubiran.
— Ma mère... elle! s'écria Eulalie. Oh! je rêve... je suis folle... Qui étes-vous, monsieur?
— Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis M. de Changiron...
— Mais je suis folle! Oh! mon Dieu! n'y a-t-il personne à qui je puisse demander si l'on ne me meut pas...
— Venez, Torcy, cria Changiron, venez...
Torcy entra et se jeta à genoux devant le lit d'Eulalie.