‹ Ouvriers parisiens d'après-guerreChapitre 2 sur 12 · I. Sous ce titre et le sous-titre: «Une tournéeaux plus · texte numérisé non relu

I. Sous ce titre et le sous-titre: «Une tournéeaux plus

quant à la crise du logement, dont on se plaignait déjà(i), elle a pris les énormes propor-

ignobles recoins de Paris », VEclair, du 19 mai. 1909, signalait la formation, au conseil municipal de Paris, d'un groupe dit de la périphérie. Un programme de grands travaux publics étant, à ce moment-là, en préparation, les conseillers appartenant à ce groupe visitèrent certains quartiers ouvriers dont l'assainissement apparaissait comme particulièrement urgent, notamment la Cité Doré, dans le XIll' arrondissement.

I . « L'augmentation du prix des loyers à Paris oblige « les ouvriers à réduire de plus en plus le cube d'air « nécessaire aux habitants de tout logement. D'une « enquête récente il résulte que, rue Nationale, un mé- « nage de quinze personnes, dont dix enfants, vit « entassé dans deux chambres. Dans cent quarante-cinq « ménages, on a trouvé un lit occupé par deux enfants ; « dans trente-huit, par trois ; et, dans quatre, cinq en- « fants couchaient dans un lit à une place, trois à la « tête et deux au pied. Une famille de chiffonniers, « composée de dix-huit personnes, dont quatorze en- « fants, occupe, rue Brillât-Savarin, deux pièces dans « une baraque en planches. Ailleurs, une famille de « quinze personnes a deux chambres avec un seul lit « occupé par la mère et ses deux plus jeunes enfants. « Les autres couchent sur des paillasses et des couver- « tures. Chaque personne a quatre mètres cubes d'air.

« On le voit, la crise du logement est à l'état aigu à « Paris et dans toutes les grandes villes, puisqu' à Berc lin, par exemple, quarante mille familles vivent ou « plutôt meurent dans une seule pièce. »

(La Revue, article de L. Chevalier. Cité par V Eclair 22 juillet i9i2.)Larue Nationale, dont il est ici question, se trouve dans ce quartier de la Gare où a été poursuivie ma première enquête.

tions dues à cet arrêt complet de l'industrie du bâtiment qui n'est qu'une des multiples conséquences du bouleversement des prix provoqué par les destructions d'hommes et de richesses matérielles que la guerre à causées.

La rupture d'équilibre entre les salaires et le coût de la vie a produit de plus inquiétants désordres. Le manoeuvre, qui était payé cinq francs par jour en 1912, en recevait seize en 1920 ; les ouvriers de métier, qui touchaient de huit à quinze francs avant la guerre, ont gagné, depuis 1919, de vingt à quarante francs et même davantage. Les lois protectrices des locataires ont, par contre, maintenu à l'ancien taux la charge que le logement représente dans un budget ouvrier.Le prix des chambres meublées n'a pas, en général, beaucoup plus que doublé. En I9i2,je payais cinq francs cinquante centimes par semaine pour une chambre, petite, pauvrement meublée, mais propre, située au deuxième étage d'un hôtel et prenant jour sur la rue de Charonne ; dans un hôtel meublé du quartier de la gare

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de Lyon, je payais un franc cinquante centimes par jour pour une mansarde du cinquième étage, éclairée par une « tabatière », garnie d'un lit et d une table de nuit, d'une commode, une table, une table de toilette et deux chaises ; en juillet, j'y étais assailli par une armée de punaises ; les waterclosets de l'hôtel étaient dépourvus de siège et fort mal tenus, tandis que, dans les plus mauvaises Casas de dormir barcelonaises, j'étais à l'abri d'insectes parasites et je trouvais dçs cabinets à l'anglaise ou tout au moins pourvus d'un siège et fort propres. La même fâcheuse comparaison s'établissait dans mon esprit comme je logeais dans un hôtel ouvrier du quartier Montparnasse : les cabinets, démunis de siège, restaient d'une malpropreté qui témoignait de la négligence des locataires et de la fâcheuse indifférence des patrons ; cet état de choses contrastait avec l'aspect général de l'hôtel remis complètement à neuf; les chambres qui coûtaient, à la nuit, deux francs, étaient fort propres, plaisantes et même coquettes ; au lit s'ajoutait

une descente de lit, la table de toilette était pourvue d'une plaque de marbre ; la fenêtre s'ornait de doubles rideaux et, contre le mur, se dressait une armoire h. glace. Les prix de location des garnis ouvriers n'ont pas subi la même augmentation que la nourriture et le vêtement. Si, dans le XIIP arrondissement, une chambre coûte aujourd'hui six francs à la journée et dix francs par semaine, par contre il faut dépenser de quarante-cinq à quatrevingts et cent francs pour une paire de brodequins, alors qu'en 191 2 il eût suffi de quinze à vingt francs. A la même époque, dans un magasin de confection pour travailleurs, on payait aux prix suivants des vêtements de qualité ordinaire : quatre francs soixante-quinze centimes une veste de travail, onze francs cinquante centimes un pantalon de velours, vingt francs vingt-cinq centimes un veston et un gilet. Tous ces prix ont au moins triplé ou quadruplé et même parfois quintuplé. Nous verrons qu'il en va de même pour le blanchissage et la nourriture. )e retrouve une note de blanchissage

datant de mon enquête parisienne de 1912 : pour une chemise non amidonnée, un caleçon, une flanelle et un mouchoir, j'avais payé quatre-vingt-cinq centimes, prix inférieur à celui qui est aujourd'hui demandé pour la chemise seule. Voici le menu d'un déjeuner pris, à cette époque, dans un petit restaurant ouvrier de la rue de Charenton :

Ghopinedevin. . . . . 0 fr. 25

Pain 0 fr. 10

Bifteck garni 0 fr. 35

Nouilles o fr. 15

Total 0 fr. 85

Aujourd'hui, un ouvrier ne peut dépenser moins de trois à quatre francs pour un repas très modeste. Aussi, malgré l'élévation des salaires qui rend l'existence aisée pour l'ouvrier célibataire ou pour les familles où le père, les enfants et parfois la mère réunissent leurs salaires, la vie est-elle, au contraire, très difficile pour un ménage qui compte plusieurs jeunes enfants et où, par suite, le père seul alimente de son gain le budget domestique.

On imagine à quel degré se trouvent accrues les préoccupations de ce chef de famille. Elles dépassent incomparablement celles qu'exprimait déjà sur ce point, en I9i2,un ouvrier qui, déjeunant près de moi dans un petit restaurant du Faubourg Saint-Antoine, disait à son voisin : «J'aime bien les familles nombreuses chez « les autres. J'ai trois gosses. Ça me suffit. Ce « que ça coûte d'argent, tout de même, les « enfants ! Il faut compter vingt sous par jour « pour la nourriture et le vêtement. Les chaus- « sures, c'est effrayant! On a beau y faireatten- « tion, leur retirer leurs bons souliers quand « ils reviennent de l'école et leur mettre aux « pieds les vieilles chaussures hors d'usage, « ça ne fait rien.il y en a encore pour cinquante « francs par an pour chacun d'eux ! Une paire « de six à sept francs dure six semaines ! » La culture générale des ouvriers ne s'est certainement pas améliorée au cours de la guerre. Mais le hasard ne m'a pas permis de surprendre, au cours de ces nouvelles recherches, des réflexions comme celles-ci, que j'avais notées avant la guerre : « La langue

« bretonne est composée, moitié de mots « allemands et moitié de mots français. »Ou bien : « L'état civil a refusé d'inscrire ma « gosse sous le nom de Liane, parce que ça « n'est pas sur le calendrier Grégoire... — « Grégorique 1 » corrige le voisin.

On ne constate pas non plus actuellement l'existence de cette haineuse propagande contre le catholicisme qui, poursuivant l'ouvrier dans la rue, à l'atelier, au restaurant, au logis, au café, au théâtre, lui donnait la hantise du spectre clérical. Avant la guerre, dans un petit débit-restaurant du faubourg Saint- Antoine, je vis, deux jours de suite, deux individus différents venir chanter des poésies anticléricales de Montéhus ; les trois sous que l'un reçut des quinze ouvriers qui prenaient leur repas et les deux sous que l'autre récolta le lendemain ne permettent pas de supposer que le métier les faisait vivre, mais bien plutôt de croire qu'un certain fonds de propagande leur permettait de se vouer à la diffusion des idées du chansonnier juif.

Si, à ce point de vue, la guerre a sensible-

ment assaini, comme nous le verrons, l'at mosphère de nos faubourgs, elle semble également avoir eu pour effet — conjointementavec l'entassement invraisemblable, mais maintenant normal, des voyageurs dans le métropolitain —défaire disparaître les petites manifestations d'effroi méprisant auxquelles trop souvent se livraient les très petits bourgeois que le hasard de ces brefs voyages mettait au contact d'un ouvrier. Je n'ai plus eu l'occasion de revoir une petite scène de ce genre : comme je traversais, avant 1914, le quartier de Grenelle dans un wagon de deuxième classe du métropolitain, à trois heures de l'après-midi et en semaine, un bourgeois de quarante à cinquante ans — linge frais, jaquette neuve — prend place à côté de moi avec « sa dame » ; le monsieur, qui a été sur le point de venir au contact de mon pantalon de velours, recule de quelques lignes, d'un mouvement vif, et me toise d'un air un peu dégoûté. Bourgeoisement vêtu, je ne pouvais, au Louvre ou au Bon Marché, m'arrêter un instant sans être l'objet des sollicitations

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polies de l'employé; mais, si je m'y présentais en vêtement de travail, je trouvais très difficilement un vendeur : il ne me voyait pas, il tentait de s'esquiver, il me fallait aller le chercher et lui demander expressément de vouloir bien s'occuper de moi ; lorsqu'il y consentait enfin, il expédiait mon achat d'un geste rapide et dédaigneux, ayant à peine levé les yeux sur moi. Je songeais que nous étions en République et que je représentais le Peuple souverain. Mais pendant les deux dernières années de la guerre et les dix-huit mois d'intense activité industrielle qui ont suivi l'armistice, l'ouvrier a dépensé largement; il a fait figure de ploutocrate et le commerçant, qui réalisait sur lui cent à deux cents pour cent de bénéfice, s'est habitué à le traiter avec un peu moins de mépris.

Aux raisons générales et permanentes qui justifient une étude des ouvriers de Paris, s'ajoute un motif plus pressant, tiré des circonstances que nous traversons : l'armistice a été suivi d'un ébranlement si général et si profond que les esprits les plus confiants, à

plus forte i-aisori les gens renseignés, purent croire, envoyant à ce point vaciller sôus les furieux efforts des révolutionnaires notre fortune nationale, qu'elle était menacée d'y périr, entraînant dans son naufrage une civilisation forgée par un labeur presque millénaire. Nos premiers coups de sonde, jetés aussitôt après cette crise dans les milieux de travailleurs parisiens, nous ont cependant fourni quelques rnotifs d'espérance. A notre grande surprise, et alors que la rafale d'agitation révolutionnaire qui avait secoué tout le monde du travail depuis novembre 1918 jusqu'à Pâques 1920 laissait supposer une masse encore effervescente, tout trouble de rêveries folles et de colères mauvaises conseillères, nous avons constaté que, tout au contraire, elle semblait ne plus accorder la même confiance aux faiseurs qui l'avaient si honteusement exploitée depuis deux générations et jetée sur tous les chemins qui conduisent à la ruine : un grand désir de travail et de sécurité, beaucoup de sérieux, de la patience et de la modération, une grande sobriété, l'attente enfin des solu-

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tions positives et véritablement libératrices — voilà ce que nous avons constaté, beaux et désirés symptômes d'une vraie renaissance, gages plutôt de la naissance de la foule ouvrière à l'organisation professionnelle et à la conquête de la place qui lui est due dans la société.

Du moins est-ce là une lueur d'espérance, mais qui menace de s'éteindre si la crise industrielle se prolonge et si les salaires baissent sans que le coût de la vie diminue.

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