CHAPITRE PREMIER
LE aUARTlER DE LA GARE (XIII- ARROND.) NETTOYEUR DE CHAUDIÈRES
§ I . — Le Vêtement et le logement
J'achète au Carreau du Temple des habits de travail : un veston de coutil gris usagé me coûte onze francs, et un pantalon de toile bleue, tout neuf, seize francs. Les vendeurs français ne sont plus qu'une très rare exception ; ils ont été éliminés par des Juifs dont beaucoup ignorent totalement la langue française que les autres estropient copieusement. Le commerce du Carreau a également changé de caractère ; le fripier a fait place au marchand de neuf ; quelques tas de vêtements usagés mis à part, on ne trouve plus guère que des vêtements et chaussures de confection ; un complet de drap, neuf, se vend cent cinquante francs. La clientèle se comjXDse de
quelques Français et d'un très grand nombre de Juifs orientaux ne parlant que le yiddish.
Dans les magasins de confection du quartier de laGaîté, un pantalon de velours coûte de quarante à quatre-vingts francs, c'est-àdire de quatre à cinq fois le prix d'avantguerre. J'y fais l'emplette d'un pantalon de drap (i) pour vingt-cinq francs, d'une casquette de drap pour six francs cinquante centimes, et d'une ceinture de coton noir pour cinq francs. Ces prix se retrouvent sensiblement les mêmes dans tous les magasins des faubourgs de la rive gauche.
Pour découvrir un abri, il m'a fallu battl^e le quartier de la Gare pendant plusieurs heures. Les cabarets où se louent des chambres garnies abondent cependant : mais la clientèle surabonde ; à l'affluence anormale de travailleurs que l'attrait des hauts salaires a eu pour efïet d'enlever aux campagnes, s'ajoute, dans ce quartier, l'immigration de plusieurs milliers de manœuvres arabes d'Algérie qui s'eh-
I . Cette étoffe est faite d'un mélange ae laine ei de coton.
tassent dans de nombreux hôtels meublés. Invariablement, au cours de mes recherches, le patron ou la patronne me répond que « c'est complet ». Ni bonjour ni bonsoir : un sec « pas de place», et l'on vous tourne le dos. Un logeur fait ce commentaire : « C'est «la crise, comme pour le reste.» Une chambre se loue couramment de trente à soixante-dix francs, au mois, et de six à neuf francs, à la journée.
Après de fatigantes pérégrinations, je finis par découvrir, au premier étage d'une vieille bâtisse en plâtras dont un débit occupe le rezde-chaussée, un cabinet obscur, profond de deux mètres cinquante, large de un mètre cinquante, meublé d'une chaise, d'une couchette de fer avec sommier et matelas, d'une petite table de bois blanc que garnissent un pot, une cuvette et une seule serviette, et d'une tablette de bois fixée au mur sous une ouverture carrée, de vingt-cinq centimètres de côté, par où viennent l'air et la lumière dont jouit ce réduit. Mais la femme se hâte de m'assurer que, l'après-midi, « c'est clare-
teux », Elle me demande dix francs par semaine pour cette sombre tanière que le locataire vient tout juste de quitter et je m'estime fort heureux d'arriver à point pour obtenir le privilège de l'occuper. Les water-closets se trouvent dans la cour, communs avec d'autres locataires ; leur installation témoigne d'un certain effort pour les conformer aux lois de l'hygiène, car, s'ils sont dépourvus de siège, du moins se trouvent-ils munis d'une chasse d'eau automatique, et d'ailleurs proprement tenus. La logeuse me fait l'éloge de sa maison : <\ Je n'ai pour pensionnaires que de « vieux clients, des ouvriers, dont l'un gagne « douze cents francs par mois. ^>
§ 2. — Au TRAVAIL
Je suis embauché pour le nettoyage des chaudières d'une importante usine. Le salaire des manœuvres chargés de ce travail s'élève à seize francs quarante centimes pour huit heures : de sept heures à onze heures trente, et de midi trente à quatre heures.
Aussitôt arrivé, aussitôt adjoint à une
équipe de cinq hommes cliargés de déplacer des tuyaux de fonte qui encombrent une partie de la cour. Ce petit travail de déblaiement une fois effectué sans hâte, nous nous rendons dans le hall où s'aligne une douzaine de chaudières tubulaires, hautes de cinq mètres environ, larges de deux, protondes de six. Une seule d'entre elles est éteinte. Un échafaudage dressé devant son ventre ouvert donne accès à la partie supérieure formée par le faisceau des cent huit tubes que l'eau en circulation a chargés de calcaire et qui nous présentent leurs orifices. Il s'agit de faire sauter au ciseau le calcaire et l'amiante durcie qui déforment ces orifices, puis, avec une forte barre de fer, longue de sept à huit mètres et enfoncée successivement dans chaque tube, d'arracher le calcaire qui, accumulé à sa partie inférieure, en diminue le calibre et parfois même l'obstrue complètement. Avec une lourde masse de fer, chacun de nous, à tour de rôle, frappe à coups redoublés sur la tige jusqu'à ce que l'obstacle cède.
Nous nous livrons à cet exercice avec une lenteur calculée. Pendant que l'un de nous frappe, les autres maintiennent la lourde barre dans la direction du tube pour que le choc de la masse de fer produise tout son effet. Mais nous surveillons surtout le hall et l'arrivée, les évolutions, la disparition, le retour du contremaître, pour nous arrêter chaque fois qu'il s'éloigne ou disparaît. La volonté très nette des ouvriers est de ne fournir qu'une sommede travail extrêmement réduite. Chacun en donne le moins possible. La tâche est pénible. Mais c'est à qui s'y dérobera de son mieux.
Le procédé primitif auquel nous recourons étonne au milieu des machines puissantes que cette usine met en action. Il nous faudra parfois dépenser plus d'une heure pour dégager certains tuyaux ; quatre jours seront nécessaires pour nettoyer les cent huit tuyaux d'une seule chaudière. La dépense en efforts musculaires et en salaires est considérable ; mais la nécessité d'y recourir s'explique : ce nettoyage, qui se fait habituellement tous les
ans, rapidement et économiquement, avec une sorte de foreuse mue à l'électricité, n'ayant pas été effectué depuis le commencement de la guerre, le dépôt de calcaire a pris une telle importance que l'appareil électrique n'en pourrait vaincre la résistance et se briserait. De là, la nécessité d'accomplir ce travail, exceptionnellement, avec le marteau, le ciseau, la barre de fer et les muscles des hommes.
Pendant que je racle le métal avec un ciseau recourbé, mon voisin de travail me parle des nombreux débauchages qui font en ce moment le vide dans les ateliers de mécaniciens; on estime que les deux tiers du personnel sont mis à pied. « Qu'est-ce que cela va faire « à l'entrée de l'hiver!» soupire-t-il. — «C'est « la faute aux Boches, dis-je. S'ils livraient « du charbon et s'ils payaient les indemnités « de guerre, nos usines pourraient produire et « nos finances seraient en meilleur état.» Mon compagnon — un homme de cinquante à cinquante-cinq ans — se tait un instant, réfléchit ; puis, d'un ton ferme : « C'est, affirme- « t-il, la faute du gouvernement : le Bloc et
« les prêtres. » Et il s'enferme à nouveau dans un silence dont il lui arrive rarement de se départir. Son regard, vif et prompt, saisit tout à la dérobée, sans en avoir l'air ; le visage est inexpressif ; la tenue toujours correcte ; lorsqu'il quitte l'usine après avoir revêtu ses habits de ville, il semble un petit employé ou boutiquier qui regagne son logis. Mes autres camarades d'équipe — trois hommes de trente à quarante ans et un de soixante — restent, eux aussi, assez volontiers taciturnes. Lorsqu'ils sortent de leur mutisme, c'est plutôt pour échanger de lourdes plaisanteries sur les choses du sexe. Le chef d'équipe — une quarantaine d'années — est un gaillard robuste, solidement musclé, à l'œil vif, l'air fruste et intelligent. Le sexagénaire est un fort brave homme, toujours appliqué à sa tâche et soucieux d'être bien noté par ses chefs. Les deux autres ouvriers, âgés de trente à trente-cinq ans, Méridionaux de petite taille, solidement râblés, envoient leur coup de marteau à toute volée, avec une énergie et une souplesse qui
me font envie. Au vestiaire, ils tirent tous de leur placard de vieilles et fortes chaussures et de vieux habits très usagés — gilets de lustrine, pantalons de toile bleue ou de velours à côtes — et, après avoir soigneusement quitté leurs effets propres, se revêtent pour leur travail de ces frusques fripées. Ils parlent tous un français correct. Les propos qu'ils échangent le plus fréquemment consistent en gauloiseries très grossières et ce sont les plus vieux qui disent les pires.
Le plus jeune des Méridionaux, obsédé par un refrain à la mode, fredonne souvent : « ... mer, mer, mer, Amer-icains 1 » A cela se bornent généralement ses manifestations intellectuelles. Mais, une fois, il s'écrie que « tout va mal actuellement dans l'industrie ; « mais ça ne va pas encore assez mal ; il faut « que ça aille le plus mal possible ! » Cette formule, les socialistes révolutionnaires l'ont mise en circulation ; cet homme l'accepte, avec l'idée obscure que, si tout « allait le plus mal possible », il en résulterait de toute nécessité, que tout irait excellemment bien,
28 OUVRIERS PARISIENS d'aPRÈSGUERRE
la bonne Fée Révolution accomplissant le plus naturellement du monde ce prodige. Et comme, sur ces entrefaites, le directeur de l'psine traversait le hall, l'homme se tourne vers ses deux voisins et s'écrie : « Tiens ! à <\ nous trois, on le remplacerait bien, le « directeur (i) 1 » Car il est de foi, dans le bol-
1. Un cheminot, à qui l'on demandait comment il comprenait la nationalisation des chemins de fer dont il se montrait partisan enthousiaste, répondit : « Dans le « régime nouveau, nous serons, chacun à tour de rôle, « ingénieurs, chefs de gare... » avec les avantages matériels attachés à ces diverses fonctions que le premier venu peut remplir, comme il est de toute évidence. Qu'est-ce qu'un chef de gare ? un monsieur qui est coiffé d'une casquette à broderies d'or et qui donne des ordres. Un ingénieur? un monsieur qui se chauffe dans un bureau confortable, y fume des cigares et donne des ordres. Tout le monde est également apte à donner des ordres, n'est-ce pas?
Insondable ignorance, puérilité prétentieuse, niaiserie sans limite, voilà ce qu'exploitent les chefs du prolétariat « conscient et organisé ». Tout cela ne sérail que ridicule si la vie de nos sociétés et l'existence même de la civilisation n'en dépendaient point.
En Italie, en 1920, les ouvriers révolutionnaires ont pris possession, par un coup de force, des usines que les patrons voulaient fermer. Dépourvus de matières premières et de capitaux, de direction commerciale et de direction technique, ils se sont militarisés et ont monté la garde en armes dans ces usines transformées en casernes pour pacifistes féroces et antimilitaristes
chevisme, que, par la vertu d'un soviet, d'un comité d'ouvriers mis à la tête d'une usine, la prospérité de cet usine ne connait plus de bornes.
Chacun de nous tour à tour fait retomber la lourde masse sur l'extrémité de la barre engagée dans un des tubes, et le choc résonne dans le ronflement continuel des courroies, le bruit des pics et des pelles, l'échappement de la vapeur, le râclement des escarbilleurs. A un certain moment, j'entends un de mes compagnons dire aux autres : « Il y en a qui pré- « tendent qu'on pourrait avoir la journée de <^ six heures. — Ils exagèrent! » s'écrie mon voisin, en riant. «Tout de même, reprend le «premier, caserait mieux...» Les méthodes d'organisation du travail, dont Taylor et Fayolle sont les initiateurs et qu'ont corrigées
repentants. Cette aventure ridicule n'étonnait pas au pays d'Arlequin. Mais elle fut suivie d'une prompte revanche du bon sens mis au service d'hommes d'action. Les/rt5Cî5/«, en faisant aux révolutionnaires l'application de leurs propres méthodes, les ont remis à leur place et tout est rentre dans l'ordre. La violence au service de l'intelligence avait triomphé de la violence au service de la sottise.
et améliorées les ingénieurs, industriels et économistes groupés autour 'de la Science sociale et de l'un de ses plus éminents représentants, M. J. Wilbois (i), permettraient d'obtenir cette réduction sans diminuer le rendement et sans accroître la fatigue de l'ouvrier. Mais les méthodes de grève des bras croisés, de grève perlée, de sabotage calculé du temps du travail, de ralentissement volontaire de la production, que préconisent les cégétistes, n'amèneront jamais ce résultat. Ce sont les seules cependant dont mes compagnons attendent l'amélioration de leur sort, et les seules qu'ils mettent en pratique. Nous ne travaillons qu'avec une extrême lenteur.
« Pas si vite ! v> est-il jeté, de temps à autre, par l'un de nous, comme une consigne qu'il importedenejamais oublier. Et chacun guette, pour reprendre sa tâche, l'apparition, à l'extrémité du hall, du contremaître. La tendance au moindre effort, qui pousse chacun à chercher à obtenir le plus de profit avec le moins