Ecole « Le Cap », loo, rue de Vaugirard, Paris
NETTOYEUR DE CHAUDIÈRES }l
de peine, a besoin d'être sans cesse combattue par un stimulant du travail et un contrôle de notre activité. L'ouvrier a besoin du contremaître, comme l'ingénieur a besoin du patron, comme celui-ci doit être excité par les exigences de la clientèle et la menace de la concurrence. Notre besogne est dure : mais la fatigue physique n'explique pas notre mollesse. Nous obéissons aux consignes de la C. G. T. La grève brutale est devenue, par sa constante répétition et l'absence fréquente de justes motifs, les perturbations qu'elle cause et les ruines qu'elle engendre, impopulaire; elle indispose l'opinion. On lui substitue la grève hypocrite et permanente. La direction de l'usine observe un prudent opportunisme : elle temporise et tâche de s'accommoder de cette situation qui, en augmentant le prix de revient, accroît le prix de vente, de sorte que, finalement, la masse des consommateurs, dont les ouvriers forment la plus grosse partie, souffre de la paresse voulue des ouvriers. L'attitude bénigne de la direction est d'ailleurs appréciée avec une bienveil-
larit'e indulgence par les salariés ; un soir, à la sortie de l'usine, l'un de mes camarades d'équlpelui accorde le témoignagede sa satisfaction : « On n'est pas trop poussé pour le << travail, dans cette maison x», me dit-il avec une petite moue dédaigneuse ; « il n y a rien « à dire. »
Tous mes compagnons rhie laissent l'irripression de gens tranquilles, qui s'àbandohtteht à la petite vie que les circonstances leur ontfaite, sans grands besoins, sans ambitions, limitant leurs désirs à l'accomplissement de la modeste tâche qu'ilsont reçue de la destinée, et vraimeht contents de peu. Ces braves gens n'en suivent pas moins paisiblement les impulsions révolutionnaires de la Confédération générale du Travail, sans savoir aucunement où elle les rriène. Us eussent été radicaux, voilà quarante ans; ils étaient socialistes, il y â vingt ans ; ils cèdent aux tendances bolchevistes, aujourd'hui. Ils suivent. C'est lin troupeau docile.
Lorsque le sifflet annonce la fin du travail, chacun se hâte au vestiaire, s'il tt'â réussi à
s'y faufiler déjà, puis vers la grille. Les distances à parcourir pour regagner le logis sont grandes à Paris, même pour les ouvriers qui habitent le quartier où ils ont leur emploi. La dispersion du personnel s'effectue promptement. Bien peu s'attardent chez les bistros du voisinage : les consommations coûtent trop cher. Le litre de vin blanc vaut trois francs ; le litre de vin rouge, deux francs vingt centimes ; un verre de bière, cinquante centimes ; un apéritif, de cinquante à soixante-dix centimes ; un café nature, trente centimes ; un café avec eau-de vie, soixante centimes. L'interdiction del'absinthe demeure un grand bienfait. Si, par hasard, deux camarades s'invitent, ils ne commandent plus, comme autrefois, un litre ou une chopine, mais chacun un verre de vin, par économie : s'ils ne prennent pas de vin, ils choisissent d'anodins rafraîchissements: bière, cassis, goudron, citron, sirops ; ou quelque apéritif La prohibition de l'absinthe et les hauts prix de l'alcool ont désintoxiqué les travailleurs. La tournée de bienvenue que je paie aux
camarades d'équipe me coûte trois francs cinquante centimes. Le samedi suivant, au soir, j'emmène le plus âgé d'entre eux, le sexagénaire, au cabaret. Notre grand verre de vin rouge avalé, mon billet de vingt sous jeté sur le comptoir, et le vieux se hâte aussitôt de filer, car il a aperçu sa « vieille ^> qui le guettait au coin de la rue, en face du marchand de vin ; elle sait que son homme se laisse facilement entraîner par des amis et elle surveille la sortie du samedi soir. Il a pris sa revanche le lendemain, car, le lundi matin, il nous racontequ'il étaitrentré ivre, à l'heure du dîner dominical, et que sa femme l'avait « engueulé... Mais aussi, il ne m'en faut pas « beaucoup. Avec quatre demi-setiers, je suis « retourné !... surtout, fatigué comme je « letais d'avoir manié le marteau, tout le « samedi... » 11 a passé toute sa vie dans le quartier. « Ah ! on me connaît ! Aussi, je « puis demander du travail n'importe où : on « m'en donnera toujours. On sait que je fais « de la bonne besogne ! »
Le soir de la paye, les cabarets voisins de
l'usine offrent plus d'animation que de coutume. Un camarade d'équipe m'offre un verre de vin, mais il n'accepte rien en retour : « Cela me suffit », dit-il. Le lundi matin, la rentrée s'effectue normalement : aucun ne manque à l'appel ; aucun n'arrive avec cette tête de lendemain de noce qui décèle des défaillances dégradantes.
Quelques ouvriers apportent le déjeuner froid que leurs femmes ont préparé et le consomment sur les tables du vestiaire de l'usine. Chacun de nous dispose d'une petite armoire. Un de mes camarades me conseille d'apporter un cadenas pour la fermer, car des vêtements, montres, porte-monnaies, placés dans des armoires qui n'avaient pas été fermées à clef, avaient disparu. Lui-même, pendant mon séjour, perdit la paire de chaussures qu'il avait coutume de changer pour le travail contre de vieux brodequins et qu'il avait déposée dans son placard en oubliant de le cadenasser. Les soupçons se portent invariablement sur les quelques manœuvres arabes que l'usine emploie.
Le vestiaire est sale. Jamais je n'ai vu personne le nettoyer. Un lavabo trop petit et pourvu seulement de trois appareils à douches est installé sous le vestiaire. L'intention est excellente ; sa réalisation détestable : pour se rendre de l'un à l'autre, il faut descendre un escalier de ter couvert de la poussière de charbon envolée des foyers des chaudières qu'il longe, quitter cette atmosphère tiède pour traverser le grand courant d'air froid qui s'engouffre dans le couloir d'accès du hall des machines et, ce couloir glacial une fois franchi, atteindre la salle des douches et lavabos. L'eau qui séjourne en flaques sur le sol, les nombreux ouvriers qui s'y pressent, l'absence de patère ou siège qui permette de déposer les vêtements, obligent les amateurs de bains à se déshabiller dans le vestiaire, à 1 étage supérieur, à ("aire tout nus le chemin qui sépare les deux salles, subir la douche écossaise d'air chaud et d'air glacé et remonter, lavés et mouillés, nu vestiaire par l'escalier noir de charbon et dans l'atmosphère poussiéreuse des chaudières. Plusieurs ouvriers se servent
néanmoins des appareils àdouches. Couverts, au terme de la journée, d'une poudre gluante et noire, ils se résignent à utiliser une installation si inconfortable que les patrons n'en voudraient ni pour leurs domestiques ni pour leurs chiens. Mais il ne s'agit que d'ouvriers.
Au vestiaire, les ouvriers ne fraient pas indifféremment entre eux. Une sélection rigoureuse s'effectue d'après leur spécialité. Tous méprisent les Arabes : voilà pour l'égalité des races. Les électriciens se considèrent comme d'une catégorie supérieure à celle des mécaniciens, qui nedaignent prendre garde aux chauffeurs ou aux manœuvres : et voilà pour l'égalité entre salariés concitoyens. Un jeune électricien, d'une vingtaine d'années, très correctement vêtu, passe une salopette par-dessus ses vêtements de ville : il entre, sort, sans jamais adresser la parole à ses inférieurs dans la hiérarchie du travail ; il affecte même, semble-t-il, de ne pas les voir ; il lit l'Œuvre. Un jeune ouvrier mécanicien — vingt-cinq ans environ — arrive
chaque jour avec trois journaux ; l'Œuvre, V Humanité et généralement la Vague, Sur les vitres poussiéreuses du vestiaire, un doigt inconnu a écrit : « Vive les bolchevicks ! vive les soviets ! » Et c'est signé : « Un rouge. » Un jour, des avis sont placardés, convoquant les ouvriers à une réunion du syndicat à la Bourse du Travail. Les conversations du lendemain ne gardent aucun écho de ce qui s'y est passé.
Je prends le repas de midi dans un petit restaurant du voisinage, que fréquentent des ouvriers d'usines ou chantiers voisins. Je prends place habituellement en face d'un ouvrier du bâtiment, âgé d'une trentaine d'années, qui a coutume de se plaindre que le service n'est pas bien fait : on ne le sert pas assez vite, on ne lui apporte pas toujours ce qu'il a commandé, la portion n'est pas assez belle. C'est un monsieur difficile. Et beaucoup d'autres clients lui ressemblent. Le patron ne met jamais d'eau sur la table ; il voudrait imposer les habitudes d'avant-guerre. Mais son insistance n'obtient aucun succès. Inva-
riablement, les clients réclament de l'eau ; et les bouteilles d'eau, qui étaienttenues cachées mais toutes prêtes, sontaussitôtapportées sans que le patron ou le servant s'avise de protester ou de railler. Avant la guerre, la demande d'une carafe eût provoqué d'impitoyables moqueries. Avant la guerre également, des litres auraient été placés à l'avance sur les tables : on n'y voit plus maintenant que des chopines et, le plus souvent, le client réclame simplement un demi-setier (quart de litre) ; le patron, sans risquer la moindre remarque, se hâte de retirer la chopine et d'apporter le demi-setier. C'est le plat de viande le moins cher qui est le plus généralement demandé, c'est-à-dire du bœuf bouilli aux légumes, dont la portion revient à un franc cinquante centimes, au lieu d'une côtelette ou d'un bifteck, qui coûte de un franc soixante centimes à un franc quatre-vingt centimes. Il est manifeste que les ouvriers se privent pour économiser.
Tous mangent avec hâte ; la plupart silencieusement. Par exception, quelques propps
40 OUVRIERS PARISIKNS D'aPRÈS-GUERRE
sont échangés plus ou moins brusquement ; une brève discussion s'élève. Une fois, un ouvrier du bâtiment s'écrie très haut que « si « une église n'est pas solide et s'effondre, ça « ne tuera jamais que des gens qui n'y étaient « pas à leur place, ou des ignorants, des « imbéciles ou des déments ! » Et toute la tablée de rire.
Une autre jour, des ouvriers se plaignent amèrement des palinodies de ces politiciens qui se sont servis du socialisme pour arriver au pouvoir : « Millerand, fait l'un, s'est enri- « chi dans les congrégations et il ne se sou- « vient plus du programme de Saint-Mandé. « — Et Briand donc ! fait un autre. Il a com- « mencé en espadrilles, sans avoir une che- « mise à se mettre sur le cul. Maintenant, il «, a de la galette et il est collé avec une femme « riche ! — Tous ces gens-là, ajoute un troi- « sième, se sont servis de nous !... »
Une autrefois, deux mécaniciens de l'usine, l'un âgé de dix-huit à vingt ans, l'autre de vingt-cinq à trente, prennent place près de moi. Le plus jeune des deux raconte que,
dans l'importante fabrique où il travaillait auparavant, une demande d'augmentation des salaires avait été adressée à la Direction et rejetée. « Alors, un matin, à l'entrée dans les « ateliers, un 5/^/ nous passe le mot d'ordre : « à dix heures, un coup de sifflet serait donné, « et, à ce signal, tout le monde devrait par- « tir. Ce qui fut fait. Les contre-maîtres en « étaient verts. La grève était déclarée. Le « comité avait promis de nous verser, comme « indemnité, la moitié de nos salaires. J'étais <s syndiqué. Au bout de huit jours, je vais « demander mon indemnité. On me dit : — « Est-ce que tu te fous de nous ? Y manque- « rait plus que ça que tous les autres fussent « comme toi ! — Ah ! c'est comme ça que « vous le prenez ? que j' leur dis. Et je leur « jette ma carte de syndiqué ! Quand vous « me reverrez, il fera chaud ! »
Les tubes de la chaudière une fois calibrés, nous devons en nettoyer au racloir les orifices inférieurs qui s'ouvrent à l'arrière, à cinquante ou soixante centimètres de la mu-
raille de briques dont l'appareil est entouré sur trois de ses côtés. Après un lavage à grande eau de toute la tuyauterie, je suis chargé de la dernière phase, et la plus pénible, de ce travail : le nettoyage des rangées inférieures de tubes sur lesquels se sont accumulées de grandes quantités de poussières de charbon et de cendres.
Tous ces tuyaux superposés sont disposés suivant un plan incliné qui toiture une sorte de réduit de deux mètres sur cinq, circonscrit par les murailles de briques, et dont la hauteur varie progressivement de cinquante centimètres à un mètre trente. Pour s'y introduire, il faut se glisser à plat ventre par un orifice latéral, haut et large d'environ quarante centimètres. Ayant rampé au travers de ce soupirail, on se trouve emprisonné dans le caveau surbaissé, sous le toit en pente des tubes de la chaudière. La chaudière voisine étant en activité, le mur mitoyen dégage une chaleur qui rend plus pénible le séjour dans ce trou. Une lampe électrique m'éclaire. Je ne puis me tenir qu'à genoux ou accroupi.
Avec un racloirje fais tomber, des tubes étages au-dessus de ma tête, la poussière et la cendre qui s'y sont entassées. Cela demande plusieurs heures. L'atmosphère confinée et chaude s'emplit d'une poudre impalpable qui m'oblige à m'arrêter fréquemment avant de reprendre ma besogne de nettoyage. Plusieurs fois, suffoqué par l'air devenu irrespirable, et, surtout après le repas, congestionné par suite du repliement des membres et de l'effort fourni, tête aux genoux, j'ai dû ramper par l'orifice d'accès pour aller chercher un peu d'air dans l'étroit couloir sombre qui me séparait de la chaudière voisine. Les tubes nettoyés, deux gros tas de boue et de cendres s'étaient formés dans le cul de basse fosse, et il me fallut, avec une large pelle à manche très court, envoyer dans le petit couloir, à travers le soupirail pratiqué dans l'épaisse muraille, tous ces décombres. Ce travail me demanda une demi-journée. J'éprouvai un grand soulagement à en voir le terme et à quitter, noir de crasse et de poudre, cette sombre oubliette.
La poussière calcinée et la boue extraites de la chaudière obstruent maintenant le minuscule couloir qui sépare celle-ci d'une semblable chaudière en activité, je passe plusieurs heures à manier la pelle pour remplir de ces décombres les brouettes qu'un autre manœuvre va vider dans la cour.
Après quoi, je nettoie au ciseau, puis à la toile émeri, les obturateurs des tuyaux.
Par une heureuse diversion à cette dure et malpropre besogne, je reçois l'ordre, du contre-maître, d'aller chercher avec Octave, mon camarade d'équipe sexagénaire, deux caisses, à une gare du chemin de fer de ceinture. Octave se montre ravi d'avoir été l'objet d'un tel choix : « Ça prouve, me dit-il « à mi-voix, qu'on est bien noté... Mais faut « pas le dire aux autres... parce qu'il y a tou- « jours des jaloux... je la connais, la vie des « usines !... » Pauvre humanité !
A la gare, nous nous heurtons à une barrière soigneusement fermée, qui nous sépare
du quai à l'extrémité duquel un employé bavarde tranquillement avec un collègue. Au voisinage de la grille, travaillent des plâtriers. Je leur demande d'avertir l'employé. « Si t'es «pressé, me répond l'un d'eux, moi, j'ai pas « le temps !... >> O entr'aide mutuelle, solidarité ouvrière !
Après m'être remis au grattage des obturateurs, j'aide au nettoyage des grilles du foyer. Elles sont formées de massives pièces de fer, longues d'environ deux mètres et pesant chacune cent kilos. Nous les posons successivement sur deux tréteaux et, armés de marteaux et de grattoirs, nous faisons sauter les concrétions parasites qui en déforment les surfaces et les articulations. C'est un travail très long, qui demande plus d'un jour : nous raclons et martelons sanstrêve, pendant qu'une multitude de menues parcelles de calcaire et de rouille nous saute au visage. Pendant ce temps, deux hommes procèdent au rebriquetage des parois du foyer.
Un après-midi, je suis commandé pour aller, avec un manoeuvre âgé d'une cinquan-
taine d'années, chercher des caisses à la gare Montparnasse. Nous poussons la voiture à bras à travers le XIIP arrondissement et les roues sautent et bondissent sur la chaussée depuis si longtempsdépourvue de tout entretien que parfois ses affaissements en cuvette se succèdent sans arrêt. Boulevard Saint- Jacques, contre une pile du Métro, une demidouzaine de voyous de quatorze à quinze ans se concertent avec une fillette de leur âge, vêtue dune toilette tapageuse, que nous devions retrouver un peu plus loin, dix minutes plus tard, comme elle descendait sur Montparno pour y faire la retape. « Si c'est « pas un malheur ! » s'écrie mon compagnon, à la vue de ce groupe d'adolescents mobilisés par le vice ; «mais maintenant, c'est comme « ça ! Les familles, y en a plus... ça s'en va... « Les enfants, qui donc peut leur comman- « dér ? Ils ne connaissent plus personne. Pen- « dant le guerre, ça a grandi tout seuls .. ». Comme nous approchons delà gare : «Ah!
« fait-il, je suis content. En marchant comme «ça, on n'aura pas perdu du temps et on
« sera rentré à l'usine pour le coup de sifflet « de la sortie... J'étais déjà venu ici avec un « autre qui connaissait tous les bistros : il « s'arrêtait tout le temps. Je ne disais rien ; « mais ça ne me plaisait pas. On est rentré « une heure après la sortie des ateliers. Ça « nous a bien fait une heure supplémentaire «payée... ; mais enfin, j'aime pas ça... » Je dois avouer que, d'avoir tiré, sous le chaud soleil, depuis le fond du quartier de la Gare jusqu'à Montparnasse, cette voiture à bras, j'aurais souhaité pouvoir me rafraîchir. Mais mon compagnon s'est tout aussitôt occupé de chercher les caisses et de les amarrer solidement ; la voiture chargée, il a donné le signal du départ. Je me suis attelé à la bricole. Lui, il tirait sur une corde supplémentaire qu'il avait fixée sur le côté. J'avais chaud et j'avais soif. Ne pas boire en pareille circonstance est peut être un acte vertueux ; mais boire est sûrement un acte nécessaire. Ht l'autre tirait toujours. Il n'avait donc pas soif!... Enfin, un quart d'heure avant d'atteindre l'usine, il me dit, tout de même :
« Entrons là. On va prendre un café. » Un ouvrier endimanché se tenait au comptoir, causant avec la patronne :
« ...Alors, poursuivait-il, la grève décla- « rée, on a voulu manifester. Mais la tête de « colonne des manifestants a été arrêtée par « la police. . . — Vous ne voyez donc pas, « s'écrie la patronne en l'interrompant, que « vos chefs de syndicat ne travaillent que « pour eux et pas pour vous !... » L'homme reste muet, bras ballants, et ne réplique rien. Nous prenons rapidement deux cafés. Je paie et nous repartons. Cinq minutes plus loin, mon camarade m'arrête à un autre débit et m'offre, à son tour, le café, tout en surveillant, à travers les vitres, la voiture abandonnée contre le trottoir. Cette double tournée, qui nous coûtait à chacun quatre-vingt-dix centimes (car j'avais pris, chaque fois, un café nature et, lui, un café au rhum), fut la bienvenue, la très réconfortante, et, tirant plus allègrement sur la corde et la bricole, nous roulions vers l'usine quand mon copain me dit : « Deschanel va démissionner de la
« présidence de la République. Pourquoi ?On « dit qu'il est malade. Moi, je croirais plutôt « qu'il est dégoûté... — Oh! — Mais oui ! C'est « encore une cuisine, la politique... On n'y « comprend pas grand'chose, nous autres... « On ne nous dit pas ce qui se passe réelle- « ment. ..Et puis, il y en a qui voudraient faire « la Révolution !... Eh bien ! tu sais, mon « vieux, je ne te la souhaite pas, ni à moi, ni à « personne, la Révolution !... Sais-tu ce que « c'est ?... Eh bien 1 c'est quelque chose « d'aveugle qui détruit tout où ça passe, qui « brûle et qui tue. Et tu serais aussi malheu- « reux que les autres ! Et ils tueraient même « les enfants, qui n'ont rien fait ! Et la Révo- « lution à Paris, c'est la Révolution dans « toute la France !... Puis, tout de même, il « en faudrait une Révolution, mais qui voie « clair, qui sache où elle va, ce qu'elle veut « et ce qu'elle fait... et, celle-Là, c'est chez « Caillaux, ce cochon de Caillaux, qu'elle « devrait bien faire un tour !... et puis chez « Loucheur et les autres qui ont tant volé de « millions !...» Il élevait la voix, emporté par
l'éloquence des faits, et il les exposait comme il tirait sur la corde, avec la même sombre énergie. La voiture bondissait sur les gros pavés. Puis il reprenait, d'un accent désabusé, avec tristesse : « Un député a dit qu'il « paierait ses contributions lorsqu'on aurait « fait dégorger à Loucheur les millions qu'il « a volés. ..Mais... ce jour-là. ..ilfera chaud...» Cette usine offre, en raccourci, un tableau de la composition de la masse ouvrière de Paris : elle compte beaucoup d'indifférents, quelques révolutionnaires meneursou menés, quelques hommes clairvoyants et capables d'agir ; mais ces derniers restent épars, sans organisation, sans programme et sans chefs, et les premiers subissent l'influence des seconds fortement organisés, encadrés, soutenus par une presse abondamment fournie d'argent.
Le grattage des grilles du foyer une fois terminé, il reste à nettoyer les briques réfractaires provenant des foyers des chaudières et
susceptibles de servir à nouveau ; besogne facile, mais fastidieuse, qui va accentuer le sentiment que leur travail inspire à mes compagnons. Ils rexpriment, à midi vingt-cinq, au moment d'entrer à l'usine, en soupirant : « Vivement, quatre heures trente ! » Dans le cours de la journée, en tirant fréquemment leur montre : « Encore deux heures... encore << une heure... encore vingt minutes... » La journée finie, en s écriant : « Encore une de « tirée ! »
Plusieurs manœuvres arabes nous sont adjoints pour le nettoyage des briques. Ils travaillent mollement, avec résignation, en soupirant, à mainte reprise : « Ça n'est pas « assez payé.. . » Pour eux, c'est l'argent seul qui compte et, quoi qu'ils fassent, quoiqu'ils reçoivent, ils n'estiment jamais en recevoir assez. Les autres ouvriers les appellent 5/i/, c'est-à-direSeigneur, du nômdontils saluaient les Européens, leurs conquérants et leurs maîtres : fâcheuse méprise, due à une ignorance contre laquelle la presse eût dû mettre en garde la population.
Assis sur un tas de briques, dans la cour, armés d'un ciseau, nous arrachons le mortier qui adhère encore par places aux briques dont un grand amas s'étale devant nous. A de certaines heures, le soleil d'automne nous mord avec tant de force que nous nous croirions au cœur de l'été. A d'autres moments, le ciel se noie de brumes, et le vent précurseur des mauvais jours nous transperce ; alors, les Arabes murmurent contre le triste climat des pays du Nord. Les ouvriers qui passent les assaillent de leurs plus grossières plaisanteries ; les Arabes ripostent parfois, mais d'un air las, avec un accent de résignation et d'indifférence pour le mépris dont ils se sentent entourés. Je leur demande s'ils boivent du vin, dans leur pays. « Mais oui ! « font-ils. — C'est défendu par votre religion. « — Mais non ! Chacun en boit ou n'en boit « pas, comme il veut. — Et en buvez-vous, « vous autres, un peu ? ou beaucoup ? — Le « plus possible. — Jusqu'à l'ivresse? — Mais, « si l'on boit, c'est pour s'enivrer, lorsque du « moins on peut dépenser assez d'argent pour
« boire ainsi. Cest l'ivresse qui plaît. 11 yen « a qui, après avoir bu, restent couchés pen- « dant vingt-quatre heures... » Voilà ce qu'ils ont emprunté à notre civilisation. Ils ignorent même la prohibition coranique des boissons fermentées, la seule prescription de leur religion qui leur ait valu un progrès moral en faisant des Arabes, grands ivrognes jusqu'au temps de Mahomet, le peuple le plus sobre de la terre.
§3. — Budget
Les quatre heures de travail que nous fournissons dans la matinée ne souffrant pas d'interruption, il me faut prendre ma collation matinale avant d'entrer à l'usine. Dans un débit de quartier ou chez mes logeurs, je bois un « café nature », qui coûte trente centimes, et je mange un petit pain qui en coûte vingt. Cette première dépense monte donc à cinquante centimes.
Chaque repas me revient à quatre francs cinquante centimes ou cinq francs. Les por-
lions de viande et de légumes sont fort petites. Mon appétit n'est pas satisfait à moins de :
Deux portions de viande garnie. 3 fr. 40
Une portion de légumes o fr. 60
Deux morceaux de pain o ir. 40
Un quart de litre de vin (demi-
setier) o fr. 60
Total 5 fr.
Les ouvriers ne prennent généralement qu'une seule portion de viande i fr. 70
Avec une portion de légumes. . o fr. 60
mais il y ajoutent :
Un fromage o fr. 60
Deux morceaux de pain 0 fr. 40
et assez souvent une chopine. . i fr. 20
Total 4fr. 50
Quelques-uns consomment, en outre, un fruit (poire, pêche ou raisin) 0 fr. 60
Leur repas leur revient donc couramment à un prix variant entre quatre et cinq francs, soit, en moyenne, quatre francs cinquante centimes.
J'ai fréquenté de nombreux restaurants du quartier en constatant partout des prix semblabiesetla composition semblabledesmenus.
Ce n'est qu'en dehors et assez loin de mon quartier, près de la gare d'Orléans, boulevard de l'Hôpital, que j'ai fini par découvrir une humble gargotte où le prix des portions (minuscules) s'élevait à trente centimes pour des haricots, cinquante centimes pour une saucisse aux pommes frites, quatre-vingt dix centimes pour un « bœuf garni », un franc pour un ragoût, et un franc dix centimes pour un bifteck aux pommes frites. J'y ai déjeuné avec :
Un demi setier o fr. 60
Un morceau de pain o fr. 25
Une saucisse aux pommes o fr. 50
Un bifteck aux pommes i fr. 10
Des haricots o fr. 30
Total 2 fr. 75
il est vrai que je suis parti — conformément au conseil des hygiénistes — avec le sentiment de n'avoir commis aucun excès de nourriture.
S6 OUVRIERS PARISIENS d'aPRÈS-GUERRE
Au delà de la Seine, rue de Charenton, j'ai découvert, un jour, une petite laiterie, minuscule et misérable, où se débitait café, lait, chocolat. J'y ai consommé un chocolat, qui avait le goût d'eau beaucoup plus que de chocolat et de lait, et une rondelle de pain; le tout pour quatre-vingt centimes. Uneciientèle très pauvre y fréquentait: une vieille marchande des quatre-saisons, un ouvrier âgé, deux jeunes ouvriers s'y sont succédés. Puis, est entré un ouvrier endimanché, qui demanda un café^ en grognant : « Pas de boulot au- « jourd'hui... Le travail est rare... ^> Et, ironiquement : « Et ia vie est si peu chère ! Elle « diminue tous les jours ! »
« L'Union des coopératives» a ouvert dans Paris vingt-six restaurants qui permettent à l'ouvrier qui les fréquente de réaliser une légère économie : le vin rouge y est compté un franc cinquante centimes et le vin blanc deux francs soixante centimes ; les plats de viande coûtent dix centimes de moins que dans les autres restaurants. Deux des établissements de « l'Union des coopératives » sont
ouverts dans mon quartier ; mais, comme celui-ci est fort vaste, il est impossible à la presque totalité des ouvriers qui y demeurent de profiter de cette légère mais tout de même appréciable réduction. Les consommateurs peuvent devenir coopérateurs en prenant des actions dont le revenu s'élève à six pour cent.
Il faut donc compter, dans le quartier de la Gare, sur une dépense quotidienne de neuf francs cinquante centimes pour la nourriture.
Le blanchissage pèse actuellement d'un poids très lourd sur le budget ouvrier. 11 est impossible de donner à blanchir, chaque semaine, moins que :
Une chemise i fr.
Un caleçon i fr.
Deux mouchoirs o fr. 30
Une paire de chaussettes o fr. 30
2 fr. 60
C'est-à-dire plus de trente-cinq centimes par jour.
Voici une autre note de blanchissage du linge de la semaine :
58 OUVRIERS paris!î:ns d'après-guerre
Deux chemises 2 fr.
Une flanelle 1 fr.
Un caleçon i fr.
Trois mouchoirs o fr. 43
Deux paires de chaussettes o fr. 60
5 fr. 05
Comme je me récrie à la vue de pareils tarifs, lablanchisseuse me répond: «Comment <^voulez-vousquejefasse?Jepaiemes laveuses « — et il m'est difficile d'en trouver — quinze « francs par jour, avec le vin et le café, pour « huit heures de travail, au lieu de deux francs « cinquante centimes, sans vin ni café, pour « dix heures de travail, avant la guerre !...»
Ma dépense quotidienne minimum comporte donc nécessairement :
Nourriture 9 fr. 50
Logement i fr. 30
Journal o fr. 15
Consommation offerte à un camarade.. 0 fr. 50
Blanchissage o fr. 35
II fr. 80
Le salaire minimum, celui d'un manœuvre, est de seize francs quarante-quatre centimes
par jour pendant six jours, soit, pour les sept jours de la semaine, quatorze francs.
Il reste donc, chaque jour : 14 fr. — 1 1 fr. 80 = 2 fr. 20.
Soit, par an, huit cent trois francs pour les chaussures, le linge, le vêtement, le coiffeur (une coupe de cheveux coûte un franc soixantequinze centimes), l'établissement de bains (les usines ne possèdent des douches que par exception et, même dans ce cas, ne présentent qu'une installation rudimentaire qui exige, de temps à autre, le recours à un bain plus parfait ; or, dans un modeste établissement du quartier, un bain simple coûte deux francs, une serviette vingt-cinq centimes, un savon vingt-cinq centimes, et il faut donner un pourboire) ; et pour de nombreuses dépenses qui prennent vite une grande ampleur dans un aussi petit budget : plumes, encre, papier à lettres, timbres-poste, savon, cirage, brosses, objets de toilettes, bougie (une petite bougie coûtecinquante centimes ; en m'en servant, le soir, pendant quelques minutes, pour me coucher et, le matin, pendant une
demi-heure, je Tuse en une semaine); enfin, un peu de tabac et, par liasard, un tramway, le métro, une distraction lionnête.
Pour le budget d'une famille, on se rend compte que, si les dépenses de nourriture et de logement ne se multiplient pas par le nombre de têtes, il en va tout autrement des dépenses de chaussures, linge et vêtement.
Le salaire ici considéré est celui d'un manœuvre.Mais il convient de ne pas oublier que les manœuvres constituent la plus grande partie de la masse des ouvriers. Mon salaire étant le triple du salaire minimum des manœuvres parisiens d'avant-guerre, la relation reste la même entre le salaire et le coût de la vie qui a triplé. Ce n'était, d'ailleurs, qu'un salaire de début, et il aurait pu s'élever peu à peu jusqu'à dix-huit et vingt francs. Les ouvriers de métier touchent couramment de vingt-cinq à trente francs et, exceptionnellement, au delà de ce dernier chiffre. Dans ces conditions, la famille ouvrière connaît une certaine aisance si tous ses membres, ou du moins la plupart d'entre eux, travaillent et
NETTOYEUR DE CHAUDIÈRES 6l
versent leurs salaires dans la bourse commune.
§ 4. — La vie du quartier
Le quartier de la Gare (comme, en général, tout le XIII' arrondissement) jouit de beaucoup d'air et de lumière. Les constructions y sont généralement assez récentes ; les immeubles à étages multiples, fréquemment espacés ; les rues, assez larges ; l'aération, encore accrue par le grand nombre de places, boulevards et avenues, par les grands espaces qu'occupent la Compagnie d'Orléans, les fortifications et les quais. La population offre peu de densité. Les chantiers, ateliers et usines se succèdent tout le long des voies ferrées de la Compagnie d'Orléans. Le quartier forme comme l'ample faubourg d'une grande ville inconnue ; rien n'indique qu'il s'agisse d'une capitale, et qui soit Paris ; il faut atteindre le chemin de fer de ceinture, le fleuve, les abords de la banlieue, pourcomprendre que cet horizon chargé de hautes
cheminées fumantes, de constructions métalliques, de masures, de hauts immeubles isolés, de bicoques, de jardinets, que cette incessante circulation de tramways, de ca mions et d'automobiles, cette perpétuelle succession de bâtisses et d'enclos, ce bourdonnement, cette rumeur, ces cris, cette fumée chassée des fabriques et des gares, ne peuvent appartenir qu'à Paris, au Paris des travailleurs manuels, de la grande industrie, à la plus vaste ville ouvrière de France.
Sur les murs de mon quartier, sont prodiguées les affiches révolutionnaires qui jettent l'anathème à la réaction déchaînée contre la Russie héritière des « grands ancêtres » de Quatre-vingt-neuf et Quatre-vingt-treize. La Confédération générale du Travail et V Humanité tour à tour adjurent le peuple de se refuser à collaborer à des guerres nouvelles tout en lui adressant des appels peu déguisés à la guerre civile.
J'entre au bureau de poste qui fait face à réglise paroissiale, Notre-Dame de la Gare, et je dois attendre que l'employé-chef ait fini
d'adresser au personnel féminin sa protestation exaspérée contre la voix des cloches qui, annonçant un mariage, troublait sa tranquillité physique et morale de fonctionnaire et d'esprit-fort.
A midi, les restaurants s'emplissent d'ouvriers. La plupart des clients mélangent d'eau leur vin pour réduire leur dépense. Ils consomment presque tous une portion deviande, une portion de légumes, un fromage, une chopine:cequi leur coûte, avec le pain, de quatre francs dix centimes à quatre francs soixantequinze centimes; et, parfois, ils prennent, en outre, un café. Dans le cabaret où j'ai pris place, mes deux voisins de droite tiennent des propos égrillards, tandis que mes deux voisins de gauche protestent contre l'impôt sur le revenu, qu'ils appellent, parce qu'il les atteint, «l'impôt sur les salaires». L'un de ces derniers a tiré un papier de sa poche : « C'est « le deuxième avis du percepteur. . . cinquante « centimes de frais!.. Y m'fontch...! — Cent- « cinquante et un francs ? » fait l'autre, qui vient de jeter un coup d'œil sur la feuille
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d'impôts. « Ils pourraient me les demander « cent-cinquante et une fois ! — J'aimerais « mieux, reprend le premier, faire quinze « jours de prison que payer ça!... Et pour « ce qu'ils font de notre argent!... La guerre « en Syrie, par exemple. .. — EtenSilésie!... « enchérit son compagnon. — Et en Ciliciel « surenchérit l'autre. Ah ! là là ! Qu'on laisse « donc les Polonais se débrouiller!... — Et « un journal illustré qui représentait, l'autre « jour, Millerand avec un drapeau!.. Quand «je vois ça !...» Mais ils sentent tout de même que le fisc est le plus fort, et que, si l'on peut crier, il n'en faut pas moins payer. L'ami de l'imposé finit par lui en donner indirectement le conseil : « Tu devrais te faire « dégrever pour ton enfnnt! s> Alors, l'autre: « Ah! c'est que... vois-tu... j'vas te dire... je « suis veuf... je ne suis pas remarié... et « l'enfant est de l'autre femme avec qui je « vis... Alors... — Alors, moi, reprend l'ami « avec colère, je leur dirais : dégrevez- moi « ou je ne paie pas!... Dame! tu vas payer « comme si tu étais célibataire I — Sans
« doute, fait l'autre, perplexe. Mais à qui « s'adresser pour réclamer?» Et, ayant ainsi buté contre l'obstacle des formalités administratives, contre la muraille de la procédure, ils en restèrent là de leurs propos, laissant à l'avenir et au hasard le soin de résoudre le problème.
En fréquentant successivement un grand nombre des divers restaurants du quartier, j'entends, une autre fois, des ouvriers s'écrier que « le gouvernement est un voleur; y a pas « plus voleur que lui ! » Un autre s'indigne : « Et il veut nous faire payer l'impôt 1 On a «, tait la guerre et il faut encore payer!... S'il « veut de l'argent, il n'a qu'à tomber sur les « riches!... »
Dans un certain bar-restaurant, un samedi, prend place, à une table voisine, une femme d'une trentaine d'années; elle porte une élégante toilette à corsage ouvert; sa chevelure s'échafaude en une haute masse ondulée avec minutie. C'est une employée de bureau ; elle prend là pension avec son garçonnet, âgé d'une, dizaine d'années^ qui suce son pouce
éperdûment, à la grande admiration de sa mère empressée à expliquer avec complaisance à ses voisins qu'il ne s'arrête de le sucer, ni de jour, ni de nuit; l'enfant en conçoit une vanité immense, qui s'épanouit sur son visage. A la table qui leur fait lace, s'est installé un couple ouvrier: la femme, vêtue d'une robe rouge d'une élégance bourgeoise, et l'homme, en chemise noire et complet gris, mangent des huîtres. A une table proche, viennent s'asseoir d'autres habitués : un employé de bureau, familier et dédaigneux ; un jeune homme d'une vingtaine d'années— bagues aux doigts, chemise à long col échancré sur la poitrine, veston bleu, pantalon clair. Il dépose sur la table une gerbe d'oeillets. « C'est pour la connaissance? » demande l'employé. «Trois francs pièce! » répond-il. «Je viens de faire ma tournée des appareils «automatiques... Vides ou à peu près... Ça « ne rend plus... Les sous manquent... Ah ! « à moi, il m'en faut I Je dépense, en boisson, « vingt francs par jour. .. » Tous ces gens à hauts salaires, nouveaux riches pressés de
jouir, se connaissant à peine, s'épient du coin de l'œil, passent brusquement de la réserve hautaine d'habitués des grands restaurants aux familières confidences ou vantardises des abonnés de gargottes faubouriennes, et, après s'être rengorgés en silence et mesurés à distance, se déboutonnent, se racontent et s'étalent pour étonner leur auditoire. Je fais tache, avec mon veston de coutil usagé et sale, ma chemise de cotonnade au col dépourvu de cravate, au milieu de ce beau monde qui a le bon goût de m'ignorer. Mais voici que deux jeunes et jolies femmes, maquillées et décolletées, demi-vêtues de satin noir, chaussées de souliers découverts, en velours noir et à talons hauts, font une entrée tapageuse et vont droit à leur chevalier servant, le jeune homme aux bagues et aux œillets, et l'embrassent avec effusion, au milieu d'exclamations joyeuses : « Ah! « des fleurs!... C'est gentil, ça 1... » Derrière elles, une gracieuse fillette, très élégante, décolletée, poudrée. « Nous avons été la prendre à l'atelier », disent les deux autres,
en la présentant à leur ami. Le chevalier des fleurs commande des apéritifs. Tout ce beau monde s'assied, s'attable : le protecteur, ses deux protégées et la petite qu'elles pilotent et qui n'en est pas à sa première leçon. Centre de tous les dîneurs, point de mire de tous les regards et lieu de convergence de toutes les envies, ils éblouissent, ils éclipsent, ils écrasent : jeunesse, toilette, bijoux, plaisirs, ils ont tout, ils sont tout cela, ils emplissent tout le restaurant de leur triomphe.
Le lendemaindimanche, à midi, je retrouve plusieurs des pensionnaires de la veille : l'ouvrier en chemise noire et complet gris, sa femme en négligé du faubourg, première toilette matinale pour le petit lever, l'employé de bureau... Mais la place des belles de nuit et du jeune homme aux œillets rouges reste vide : il est encore beaucoup trop tôt pour qu'ils puissent décemment reparaître. En revanche, une dame, d'âge un peu mûr, déjeune face à un jeune nègre qu'elle dévore des yeux et qui se laisse faire ; la sœur de l'amoureuse accompagne le couple, chape-
ronnéepar un adolescent de quinze ans, avec lequel elle prend des attitudes et échange des réflexions qui pourraient inquiéter — s'ils n'étaient des esprits libres et des moralistes très laïques — ceux qui, tout autour d'eux, savent qu'elle est sa mère.
Le cinéma du quartier est ouvert tous les soirs, sauf le mardi et le mercredi ; il donne une matinée le jeudi et le dimanche. Les places coûtent un franc vingt-cinq centimes, un franc cinquante centimes, un franc soixantequinze centimes et deux francs. Le samedi soir, il fait salle comble ; il réunit mille à douze cents personnes : familles, bandes d'enfants. groupes de jeunes gens et de jeunes filles ; leurs habits de travail donnent à la salle cette tonalité grise qui trahit la foule travailleuse et pauvre. Les films les transportent dans le monde de la richesse et du plaisir. Ils semblent goûter ce spectacle autant, que les romans-feuilletons qui les entretiennent d'un grand monde conventionnel en distribuant ^ leur imagination le pain des illusions; ils se complaisent à s'évader ainsi,
pendant quelques heures, de la tristesse de leur propre vie. Il ne s'agit que d'histoires d'amour, mais dont il semble se dégager cette conclusion morale que toute aventure hors des frontières du devoir tourne toujours mal. Pour ce qui est de quelques attitudes un peu osées, d'ailleurs très rares et esquissées à peine, il n'y a rien à apprendre aux enfants qui viennent là. A onze heures trente, la foule s'écoule paisiblement et se disperse par les rues, rentrant au logis.
L'après-midi du dimanche, le resplendissement du soleil d'automne nuit à la représentation cinématographique. L'attrait de la promenade en détourne le public. Le tiers à peine des places est seulement occupé, et par une nuée de gamins auxquels s'ajoutent quelques jeunes gens et quelques jeunes filles dont plusieurs ont l'attitude provocante de de quêteuses d'aventures. Les films qui leur sont présentés ne traitent guère que d'adultères ou d'amourettes passagères qui se déroulent dans des milieux équivoques et s'agrémentent d'attitudes lascives. La coédu-
NETTOYEUR DE CHAUDIÈRES '/l
cation des sexes ainsi pratiquée en images de lumière complète les leçons plus ternes, verbales ou livresques, de l'école. Un autre dimanche, je vais en matinée à l'un des cinémas de l'avenue des Gobelins. La salle est remplie par unefoule d'ouvriers endimanchés.
Dans ces différents cinémas, les « actualités» projetées sur l'écran peuvent présenter au publicdes silhouettes de prêtres etd'évêques, des cérémonies religieuses, sans provoquer des railleries, des huées ou des coups de sifflet. C'est là un symptôme caractéristique qui différencie nettement cette période d'après guerre de la période d'avant-guerre. Les excitations anti-cléricales ont cessé : l'anticléricalisme cesse ; il sommeille. 11 est le produit artificiel d'une propagande dont la violence fait sa violence.
Les journaux les plus lus par la population ouvrière du quartier sont, d'abord, Le Petit Parisien, puis L'Humanité tt L'Œuvre. Chez un marchand de journaux voisin de mon garni, je compte, le matin, à la première heure : quatre piles du Petit Parisien, deux
de L Humanité, deux de L'Œuvre, une du Journal et une du Matin. Aux étalages des divers marchands de quotidiens, s'étalent : Le Populaire^ Le Journal du Peuple, La Vague, Bonsoir, La Vie ouvrière. Le Libertaire, Le Communiste, Clarté — que lisent les militants.
Voici de quels enchantements on amuse et on berne le prolétaire :
«Lénine prononce un discours à un meeting « d'ouvriers. 11 parle avec une langue de fer, « avec la logique d'une hache... Il parle tou- <s jours de la même chose : de la nécessité « de supprimer jusqu'à la racine l'inégalité « sociale des hommes ; et des moyens d'y « parvenir. Cette antique vérité retentit sur « ses lèvres avec un son âpre, implacable. . . «Je comparerais le travail de sa pensée aux « coups d'un marteau qui, doué de la vue, « écrase et détruit précisément ce qui, depuis « longtem|3S, doit disparaître... Comment « Lénine voit-il le monde nouveau ? Et devant « moi se déroule le tableau grandiose de la « terre devenue une émeraude gigantesque,
« ornée des facettes du travail d'une huma- « nité libre. Tous les hommes sont raison- « nables et chacun a le sentiment de la res- « ponsabilité personnelle pour tout ce qui « est fait par lui et pour lui. Partout, des « villes-jardins renfermant de majestueux « palais. Partout, travaillent pour l'homme <\ les forces de la nature, soumises et organi- «sées par son esprit... Son énergie physi- « que ne se perd plus en un travail grossier « et sale ; elle se transforme en énergie spi~ « rituelle... Réellement affranchie enfin, la rai- «son de l'homme... est devenue intrépide. «Intrépidité de l'esprit et sagacité profonde «en matière politique, tels sont les traits «essentiels de la nature de Lénine (i). »
Je n'ai trouvé qu'une petite feuille syndicaliste hebdomadaire, dirigée par Jouhaux et lAtxx\\t\vc\,L Atelier y qui combatte le bolchevisme russe et oppose (dans son numéro du 18 septembre 1920) les douloureuses observations que Philipp Snowden a rapportées
I. Lénine, par Maxime Gorki, dans L'Humanité du 9 septembre 1920.
de Russie au tableau paradisiaque que Cachin et Frossard ont tracé du régime des soviets. Si l'idéal de ces bolchevistes se réalisait, la révolution qu'ils déchaîneraient bénéficierait de l'appoint d'émeutiers et surtout de pillards que des milliers d'ouvriers arabes du XIII^ arrondissement ne manqueraient pas de tournir et qui maintenant, leur travail terminé, se promènent si paisiblement chaque soir sur le Boulevard de la Gare ou emplissent de leur foule engourdie et murmurante les salles des cafés et les débits des hôtels meublés de cette large avenue.
Entrant par hasard dans une boulangerie du quartier, j'entends la porteuse de pain expliquer à la patronne qu'une des clientes ne peut véritablement pas payer. La patronne répond : « Sans doute. Mais moi, je ne puis « pas perdre deux francs cinquante parjour ! « Voilà dix-huit francs dus pour cette se- « maine. Je n'ai pas le moyen de continuer « comme ça. La semaine prochaine, ça sera
« trente -six francs. Qu'elle aille à la mairie ! « —La mairie répond qu'elle n'a qu'à envoyer « ses enfants au Dépôt... » L'administration travaille à dissoudre la famille.
Aux messes matinales du dimanche, l'église paroissiale, Notre-Dame de la Gare, est aux deux tiers vide. A onze heures et demie, elle contient difficilement les douze cents fidèles qui s'y pressent. L'assistance s'écoulant à rangs pressés sur les marches du haut perron, un ouvrier d'une quarantaine d'années, haut en couleur et large d'épaules, qui traversait la place, s'écrie, en prenant joyeusement à témoin des ouvriers attablés à la terrasse d'un café : <s La sortie du beuglant ! » Et il s'éloigne sans trouver d'écho, enchanté néanmoins d'étaler tant d'esprit et fier d'avoir manifesté sa supériorité.
Sur ce terrain populaire, si travaillé par les mauvais semeurs Jes fleurs vénéneuses lèvent de toutes parts. Non loin de la place d'Italie, s'est édifié un grand immeuble dont les murs aveugles se dérobent derrière une colonnade inspirée par des réminiscences de
l'Egypte des Pharaons. De larges inscriptions proclament « Le Droit humain » — « Ordo ah chao » — « La femme, ayant les mêmes devoirs que l'homme, doit avoir les mêmes droits. » Cette maison close, où le «chaos » se prépare, est sûrement une Loge : d'hommes? de femmes? ou mixte ? (i)
Près de la place d'Italie, s'élèvent un petit temple luthérien, dont la rareté des fidèles permet la fermeture pendant les grandes vacances d'été, et le temple de l'ex-Père Hyacinthe, aujourd'hui rattaché à la secte janséniste d'Utrecht et où la messe n'est célébrée que deux fois par mois.
Au pied de la Butte-aux-Cailles, les Antoinistes ont édifié un petit temple. Une inscription, placée près de la porte, le proclame ouvert jour et nuit à ceux qui souffrent. J'y entre un dimanche matin, à l'heure de l'office.
I. D'autres édifices mystérieux, de construction récente, ont surgi ça et là dans Paris : près de la Bastille, une moderne Bastille, hermétiquement close, sollicite le passant par cette enseigne prometteuse : « La paix de l'âme». Près de l'Ecole militaire, c'est la façade tapageuse d'un « Temple théosophique », séductrice autant qu'un cinéma ou un music-hall,
La petite salle, qui peut contenir un peu plus d'une centaine de personnes, est emplie de fidèles : une vingtaine d'hommes et de femmes, tous vêtus de noir ou d'étoffes sombres. Immobiles, le regard fixe, ils écoutent, dans un recueillement profond, la lecture des « Œuvres » du « père » Antoine, que leur fait l'officiant, un homme déjà âgé, vêtu d'une longue lévite noire, assis dans une petite chaire au-dessus de laquelle s'étale, peint sur un panneau de verre, un arbre défini par cette formule : « L'arbre de la science de la vue du mal. » Et le mur du fond porte, écrit en lettres capitales : « L'enseignement du Père, « c'est l'enseignement du Christ révélé à cette « époque par la Foi. Un seul remède peut « guérir l'humanité, la Foi. C'est de la Foi « que naît l'amour... »
D'une voix lente et monotone, nue et grise comme les murs de cette salle, le lecteur laisse tomber les phrases obscures où, revenant sans cesse, les mots « foi », « croyance », « Dieu », « conscience », « Providence », « le Père», s'amalgament. Mais, tout d'un coup,
dans cette rédaction brumeuse, fulgure l'erreur infâme : «... Ce n'est que par la forme >< que les religions différent... Si Dieu ne peut « faire le mal, il n'est pas libre... C'est nous « qui faisons Dieu à notre gré.., Croyons que « nous sommes Dieu nous mêmes ; croyons « que nous pouvons ce que nous voulons.. « Je puis maintenant vous révéler ce qu'il en « est de la conversion d'Adam. Il est faux « que nos premiers parents aient péché. « Adam, c'est le moi conscient ; Eve, le moi « intelligent. Tout être doit passer par Tin- « carnation pour jouir du vrai bonheur... « Adam vivait en Dieu, mais ne pouvait le « comprendre parce qu'il était inconscient. « Adam est venu apprendre sur la terre le « bonheur dont il n'avait pas conscience. Le « serpent est la loi de la liberté. La loi divine « n'interdisait pas à Adam d'aller à Eve. Nous « allons à Dieu par l'amour du prochain. L'a- « mour vrai anéantit toute loi , Nous ne res- « sentons l'amour qu'à travers notre sem- « blable. En se rapprochant d'Eve, Adam « fonde rédifice de la solidarité. Disons,
« comme Eve, que le serpent était le vrai <<i Dieu. C'est par un effet de la Providence « qu'Adam va vers Eve pourdévelopper l'em- « bryon de l'amour... Eve lui apparaît avec « l'arme de la vérité, le serpent . On ne peut aller « àDieuque par son semblable. Eve 1 apprend « à Adam. Lui montrant le serpent : Voilà, « lui dit-elle, le vrai Dieu, auquel vous ne « pouvez aller que par moi, par la solida- « rite ; alors les lois n'existeront plus pour « nous ; l'amour les aura surmontées... »
Ainsi donc, « le Serpent, voilà le vrai Dieu ». 11 est « la loi de la liberté». Libre, il « peut faire le mal ». Or, « nous sommes Dieu nousmêmes », et par conséquent libres, et libres de faire légitimement le mal : « nous pouvons ce que nous voulons ». C'est « l'incarnation » qui permet aux êtres de « jouir du vrai bonheur » — donc, le bonheur charnel — dans« l'amour du prochain », amour que « nous ne ressentons qu'à travers notre semblable », comme « Eve l'apprend à Adam»; et cet« amour vraianéantittoute loi ».<;s Croyons « que nous pouvons ce que nous voulons. »
8o OUVRIERS PARISIENS d' APRÈS-GUERRE
Les élucubrations, dont Antoine a noirci des pages d'une incoliérence rédactionnelle fatigante, cachent le vieux levain panthéiste et aphrodisiaque des manichéenset des cathares, et la perversion secrète de ces doctrines apparaît tout à coup, à certains détours du texte, en formules infernales. Autodidacte et à demi dément, Antoine retrouve dans ses rêves confus les vieilles inspirations familières aux religions sataniques et au Maçonnisme ; et il leur recrute, par des promesses de cures corporelles, tous les Imaginatifs, ignorants, crédules, névropathes, que les milieux populaires offrent toujours comme une proie toute prête pour les charlatans qui passent : le service rituel terminé, l'officiant se rend dans une petite pièce où il reçoit ceux qui viennent le consulter pour leurs troubles d'âme, leurs peines de cœur ou les maladies dont souffre leur corps. Ainsi s'établit la légende de l'antoinisme guérisseur qui, à l'imitation de la secte protestante des « Christian scientists », spécule sur les guérisons apparentes que la suggestion produit.
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A la porte du temple, à l'issue du service, se vendent un « BiUletin » mensuel et des brochures, comme LUniiif,o\\]t lis: « Nous « sommes tous des dieux >> (i).
Ainsi, dans ces milieux populaires, ignorants et déchristianisés, foisonnent et pullulent, comme sur un fumier de misère intellectuelle et morale, tous les champignons du Mal et du Pire.
Cette misère s'épanouit dans le sauvage abandon de la zone des « fortifs » : derrière le Petit-lvry, s'étale, à partir de la Barrière d'Italie, le Kremlin-Bicêtre, un amas, à perte de vue, de baraques misérablement façonnées avec des débris de tôle, des planches, des morceaux de toile et de boîtes de conserves, sortes de cabanes à lapins semées au milieu
i.L'Unitif, no6,page ii. Dans l'Invasion, où M. Louis Bertrand a fait une description si approfondie de la vie et de la psychologie ouvrières, on remarquera, au milieu de traits d'une exactitude rigoureuse et évocatrice, 1 étude de l'influence exercée sur quelques ouvriers par les sociétés théosophiques, filiales, comme la secte antoiniste, de la Franc-Maçonnerie.
de petits enclos cultivés et où gîtent des chiffonniers et leurs barbiers et cafetiers. Les enfants pullulent, vêtus de loques. Les jardinets et les tas d'immondices s'entremêlent. Une forte odeur se dégage de ce pays étrange qui, aux portes de la cité la plus raffinée du monde, étale le spectacle du retour à une vie barbare. Qui civilisera ce peuple, le tirant de son dénûment matériel et éclairant son âme ? Dévalant la pente de la colline, la foule des gourbis se presse dans la verdure des jardins jusqu'aux approches de la Seine. Plus d'une fois, à la sortie de l'usine, jai franchi les portes de la ville pour regarder, du bord des eaux qui couraient vers la Nef de la Cité, cette multitude de masures, couvertes à demi de plantes grimpantes et piquetant de taches grises les potagers, les haies fleuries, les bosquets des pauvres. Dominant la vallée fumante de cheminées d'usines, ce mélange d'ordure et de grâce s'étalait sous le manteau de lumière dont le vêtait la splendeur du soleil d'automne. Un jour, je continuai de marcher sur
la route d'Ivry et, étant entré dans un débit de vins dont la cour se flanquait de tonnelles poussiéreuses et où deux ouvriers s'étaient attablés devant un verre de vin, j'entendis l'un soupirer : « Quand donc qu'on sera «riche ! » et l'autre s'écrier : « Quand on sera « entre quatre planches 1... Et puis, à quoi « ça te servirait d'être riche? Tu te soûlerais « tant, chaque jour, qu'avant une semaine tu «serais mort! » Mais je songeais que peut-être ces ouvriers valent mieux que nous : ils ont leurs défauts; les hautes classes ont des vices et les cultivent. Quand on songe, d'autre part, au peu qu'ils ont reçu et à tout ce que ces humbles serviteurs de la société lui ont donné, à tout ce que nous avons reçu et au peu que nous donnons, on se demande avec effroi si la balance de la justice ne s'inclinera pas du côté du plateau où ils ont jeté leurs peines.
Le quartier de Notre-Dame de la Gare, région laborieuse, calme et provinciale, où
l'agitation des Gobelins et de la Place d'Italie ne se propage pas, où viennent même s'éteindre les dernières rumeurs de Paris, tombe au sommeil avant que sonnent dix heures du soir ; depuis longtemps déjà, les magasins sont clos, les rues désertes et, généralement, les débits vides. Dans ce quartier du travail, chacun se hâte de prendre son repos et de réparer ses forces pour recommencer le lendemain le labeur de chaque jour.
Ainsi que dans toutes mes précédentes enquêtes, ma fatigue va croissant, de façon très nette, du commencement à la fin de la semaine. La coupure du repos hebdomadaire est donc nécessaire au travailleur.
Les huit heures quotidiennes suffisent à exercer ses forces sans les épuiser : en quittant l'usine, le soir, je n'éprouve plus l'abrutissement que dix heures de travail me causaient, mais seulement une légère fatigue qui se dissipe assez vite. De plus, je trouve le temps, rentré chez moi, de procéder aux soins de la toilette, puis de lire ou d'écrire et de faire une petite course, un achat avant
l'heure du dîner. Le père de famille peut désormais vivre un peu au milieu des siens. Après le repas du soir, il devient possible de lire ou d'assister à une réunion professionnelle et de se coucher encore assez tôt pour prendre tout le repos nécessaire. On n'est plus contraint de se lever à une heure trop matinale, mais seulement entre six heures et six heures trente. Bref, la journée de huit heures permet à l'ouvrier de redevenir et de se sentir homme. Sans doute, la production devient plus coûteuse et le produit plus cher ; mais tout se paie et les avantages de la journée de huit heures sont tels qu'il n'est pas trop cher de les payer à ce prix.
Ces plus grands loisirs sont-ils bien employés ? La semaine anglaise serait extrêmement utile à l'ouvrier s'il recevait de son éducation l'art d'en tirer parti. Les circonstances actuelles ne se prêtent guère à l'octroi du libre après-midi du samedi et peu d'ouvriers en bénéficient. Aucune des usines où j'ai travaillé avant la guerre ne le pratiquait. Un des pensionnaires de mon hôtel meublé
jouit de ce privilège. Un samedi, comme je rentrais, à la fin de l'après-midi, dans le débit de mon logeur, une femme, du seuil de la porte, allongeant le nez à l'intérieur de la salle, demande :« Avez -vous vu mon amou- « veux ? » Le patron répond : « Oh ! il est « couché ! Vous comprenez, il a fait la « semaine anglaise... Alors... »
L'utilisation des loisirs pour le perfectionnement intellectuel et moralde l'homme suppose l'acceptation de certaines idées directrices de sa vie et par suite son agrégation à certains groupes directeurs de son activité. L'emploi du temps libre dépend des principes sur lesquels sont fondées la société civile, les sociétés professionnelles, la famille, et dont la conscience de l'individu s'inspire. Notre société moderne laïcisée a pris pour règle des mœurs le plaisir matériel immédiat ; la dispersion ouvrière, due à l'absence de tout centre coordinateur professionnel, a livré chaque travailleur à la tyrannie de cette règle. Les ressources qu'un travail mieux rémunéré procure à l'ouvrier, au lieu de contribuer à la
constitution d'une fortune collective qui, dans le cadre professionnel, assurerait le travailleur contre les incertitudes de la vie, sont dissipées au jour le jour, au hasard des sollicitations du plaisir.
Actuellement, toutefois, il ne paraît pas que les heures de liberté et l'argent soient absorbés par le cabaret. Les débits pullulent. Mais on y consomme beaucoup moins qu'avant la guerre et il semble même qu'ils soient beaucoup moins fréquentés. Une sobriété certaine s'est substituée aux fréquents excès, à l'intempérance habituelle d'autrefois Un calme provincial enveloppe tout ce quartier laborieux. Chacun vit chez soi, ou, pendantles beaux jours, goûte, sur le seuil du logis, la paix de la nuit commençante. Mon hôtel garni est toujours tranquille et silencieux. A peine entend-on parfois entrer ou sortir les locataires. Certains soirs, une petite clientèle familière vient jouer à la manille dans le modeste débit. En mon obscure chambrette, c'est l'isolement et le silence, la tristesse et l'oubli, le repliement dans l'humble et incer-
taine tâche, monotone et grise. Par le trou qui me donne un peu d'air et de jour, j'aperçois quelquefois un locataire traverser la cour, une femme venir puiser de l'eau ou tendre sur des cordes sa lessive. Au fond, tout en face, s'allongela façade d'un immeuble occupé par des logements ouvriers : à la tombée du jour, l'homme s'accoude à la fenêtre, en manches de chemise, sa toilette achevée; j'aperçois le profil d'une femme penchée sur sa machine à coudre, une lampe suspendue au plafond, une crédence chargée de vaisselle, une armoire à glace — ce mobilier modeste qui garnit tout logement d'ouvrier dès que la famille a pu en supporter la dépense. Puis, très vite et bien avant que le crépuscule ait commencé d'assombrir le ciel, la cour et la façade de la maison voisine, la nuit s'est épaissie dans mon étroit refuge et, si je ne veux sortir ou ne puis supporter la dépense d'éclairage pour la veillée solitaire, il ne me reste qu'à m'étendre sur ma dure et étroite couchette pour y attendre le sommeil.