LE QUARTIER DE VAUGIRARD DÉCAPEUR SUR MÉTAUX
§ I. — Le logis et le quartier
Au rez-de-chaussée du garni ou je trouve une chambre libre, s'ouvre un débit-restaurant. Une entrée distincte de celle du débit donne accès dans une petite cour où un escalier conduit à la galerie de bois qui dessert l'unique étage. Ma chambre mesure deux mètres cinquante centimètres de profondeur sur un mètre cinquante centimètres de largeur et prend jour par une fenêtre sur la rue. Elle est meublée d'un lit de fer, d'une chaise, d'une petite table pour la toilette et d'une sorte de petit meuble muni de deux tablettes. Uue planche est fixée au mur. Le logeur fournit un bougeoir et une serviette de toilette
grande comme une serviette à thé. Close de murs aussi minces que des cloisons, ventilée par une fenêtre sur rue et une porte sur cour, dépourvue de grenier, démunie de tout moyen de chauffage, cette chambre doit être glaciale, l'hiver. Le logeur m'assure qu'elle a toujours été habitée par des locataires convenables et qu'il n'a jamais voulula donner à des filles qui la sollicitaient. Je paie quatorze francs par semaine.
Sur le fond de la cour intérieure, fort petite, s'ouvrent plusieurs chambres meublées habitées par quelques familles. Les familles ouvrières qui vivent dans les hôtels meublés comptent parmi les plus misérables et souvent subissent ainsi la peine de l'inconduite; mais des circonstances malheureuses, maladie ou chômage, peuvent les contraindre à vendre leurs meubles ou les empêcher d'en acheter et les amener au garni ou les y retenir.
Le soir du premier lundi que je passe dans ma nouvelle chambre, dès huit heures j'entends les éclats d'une violente dispute re-
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tentir dans une des chambres situées au fond de la cour. La femme, accoudée au balcon, crie : « Si ton père est saoul, qu'il aille se « coucher et nous f...la paix 1 Quoi ! à mon « âge, à trente-neuf ans, je me laisserai traiter <s de p..., de fumier, de vache 1... » Une voix d'enfant, claire, argentine, suppliante, s'élève de la chambre : « Tais-toi, maman... et toi, « papa, tais-toi !... » L'homme gronde, au fond de la pièce, des mots violents qui se perdent dans la nuit ; et la cour résonne des éclats de voix de la mère : « Alors, je le lais- « serai ordonner à une gosse de sept ans : Dis « m... à ta mère 1 Ah ! non, alors ! Faudrait « être une feignante, N. de D... ! n> Mais la voix de la fillette reprend, plus pressante, calme et ferme dans sa douceur : « Mais ne « parle donc plus, maman 1... Et toi, papa, ne « dis plus rien !... » Et comme ils s'obstinent, elle s'obstine à son tour : « Tais-toi, «papa! Tais-toi, maman!» Un instant, ils font silence. Mais, comme l'ivrogne a de nouveau poussé un grognement : « Tiens ! s'écrie la « mère, tu l'as entendu, Françoise ! le voilà
« encore qui m'eng... 1 -—Mais tais toi donc, « maman! reprendla petite. Tais-toi, père!...» Et, après une minute de silence, la mère soupire : «, Qu'il boive dans la journée, quand « il n'est pas ici !... Mais quand tu rentres, « tiens-toi donc bien,au lieu de faire le boucan « dans toute la maison ! — Mais oui ! reprend « doucement la petite ; mais oui, papa, bois « beaucoup de vin pendant ton travail, mais « pas ici, le soir... » Et la paix se refait, à sa voix, pour quelques instants encore. « Va te coucher ! » commande la femme à son mari, en ponctuant cet ordre de mots énergiques. L'ivrogne maintenant se tait...
Voilà le milieu où il me faut vivre : le travail terminé, les débits de vins, les bals ou cinémas de quartier me sollicitent, à moins que je ne me rende à la foire permanente de la rue de la Gaîté où que je ne m'enferme dans mon étroite cellule où retentissent les bruyantes misères du voisinage. Des bruits de voix me parviennent à travers les cloisons : je ne puis même pas vivre en ermite dans ce triste ermitage.
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Deux jours plus tard, j'entends, dans la chambre du fond de la cour, les enfants rire, le père chantonner, la mère plaisanter : la paix et la joie sont revenues parce que le chef de famille ne s'est pas enivré.
Le samedi suivant, à l'heure du dîner, la fillette se tenait dans le débit, aidant la patronne à éplucher ses légumes tout en guettant la rentrée du père... Il arrive : un ouvrier du bâtiment, un charpentier à la large culotte de velours, grand et fort ; une tête de brute avinée ; un nez effondré d'hérédo. Il est calme et il marche droit... Il marche droit sur le comptoir et il buvait déjà un apéritif quand, prévenue parla petite qui s'était empressée auprès d'elle, la mère est survenue en hâte : une femme vieillie avant l'âge, les traits tirés, l'air hébété et, inscrite dans ses yeux et sur son visage, la vie d'enfer menée depuis des années avec un ivrogne brutal ; des vêtements misérables. Elle dit doucement à son mari : « Enfin, te «voilà, je suis contente. » L'autre, froidement : « je suis venu directement ; mais
« j'avais pas de montre. » L'apéritif bu, toute la famille regagne sa chambre.
Le lendemain soir, un dimanche, dans le débit, à une table voisine de la mienne, s'assoient un vieil homme, une vieille femme, à l'aspect de chiffonniers miséreux, leur fille et un jeune homme avec lequel elle s'est mise en ménage et qui vient demander au charpentier de l'embaucher sur son chantier. La femme de l'ivrogne survient d'abord et, entrant en conversation avec ces gens qu'elle connaît et qu'elle attend, elle leur explique que « les filles-mères sont plus avantagées « pour leurs enfants que les femmes mariées ». Dès que l'homme apparaît, l'enfant du patron se hâte vers lui et l'appelle « papa ». Le patron soupire : « 11 appelle tout le monde — papa. «C'est un bâtard.» Les quatre consommateurs offrent l'apéritif au charpentier qui promet de faire embaucher, le lendemain, le jeune homme : « Tiens I ajoute- t-il de sa voix de « rogomme, je vais également faire embau- « cher Pierre, qui est là... »
Pierre frise la trentaine. C'est un bellâtre
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qui, depuis le matin, fait la roue devant le comptoir. La femme du logeur le couve des yeux. Il est chaussé de bottines jaunes, culotté de velours aux larges formes bouffantes, ceinturé de bleu ; le plastron de sa chemise blanche à fleurettes bleues s'étale sous le veston bleu marine ; il ne porte pas de faux-col, mais un foulard de soie violette noué sur la nuque encercle son cou ; un mouchoir de soie mauve s'échappe à demi de la poche de côté du veston. Pierre est coiffé d'une casquette bleu marine. Il est rasé de frais. Il est grand, large d'épaules et s'étudie à faire des effets de torse. La femme du logeur l'interpelle, de temps à autre, de sa voix la plus douce ; elle a piqué un oeillet à son corsage et elle dit aux clients qu'elle sert et qui la complimentent sur cette belle fleur : « Voilà un cœur à « prendre I... »
... Je dormais depuis plusieurs heures lorsqu'un pas furtif, sur le balcon de bois, m'éveille, quelqu'un frappe à la porte d'une chambre et dit, à mi-voix : « Ouvre !... Mais « ouvre donc ! c'est moi !... Comment ! cç
«n'est pas moi ?... Allons ! ouvre, te dis-je ! « Il faut que je te parle !... » La voix, une voix d'homme, que je crois reconnaître, sourde, douloureuse, s'étrangle en un sanglot. La porte a livré passage au visiteur nocturne et je l'entends qui continue,plaintif : « Ainsi, voilà « ce que tu m'as fait, ce soir !... C'est dégoû- « tant ! C'est dégueulasse !... C'est bon ! c'est « fini entre nous ! je pars... — Couche au « moins ici, répond tranquillement la femme, « tu partiras demain matin. — Non ! tout de « suite ! c'est fini ! Je ne te reverrai plus 1... « jamais !... » La porte, tirée doucement, se ferme sans bruit.J'entends un sanglot étouffé, des pas furtifs et rapides, le bruit sec de la porte de la rue qui se referme... Ah ! la tristesse des garnis ouvriers ! les leçons qu'y reçoivent les jeunes gens venus de province, les enfants qui y grandissent !
... Le lendemain lundi, à sept heures du soir, le patron, à son poste, sert les clients comme de coutume. Le beau Pierre rentre, plutôt défraîchi : les bottines jaunes sont salies, le veston est frippé, le foulard et le
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mouchoir de soie ont disparu; de la casquette s'échappent des mèches de cheveux en désordre. Pierre a l'air sombre, un peu hagard, le regard morne, et il titube avec ampleur. Le patron l'aide à s'asseoir et lui place sous le nez un bol de soupe que Pierre s'obstine à contempler stupidement. Madame, froide et distante, jette sur ces gens des yeux hautains . Trois jeunes ouvriers maçons, d'une vingtaine d'années, qui prennent ici pension pour le repas du soir, surviennent et l'un d'eux s'exclame : « Ah ! Pierre a son compte ! « Dame ! hier, il déclarait qu'il n'avait pas « pris de cuite depuis deux mois! 11 s'est rat- « trapé, aujourd'hui ! — Bah ! poursuit l'autre, « ce matin, je ne suis rentré au chantier qu'à « dix heures, avec dix demi-setiers (deux ^v litres et demi) dans le corps 1 — Et moi « ajoute le plus jeune, c'est hier que j'avais « mal dans le crâne ! » Ils fleurent encore leur province, tous les trois, et déjà leurs manières de croquants sont mâtinées de façons de gouapes. La conjonction de leur origine rurale et de leurs stages parisiens
donne ce beau produit. Ils bousculent le patron, ne sont jamais servis assez vite ni assez bien, commandent haut et ferme, crient qu'ils vont partir si le plat n'est pas cuit dès la commande faite.
A côté de ces ouvriers, prennent place des pensionnaires d'une autre sorte : un vieux couple d'ouvriers aux façons silencieuses et polies et deux jeunes couples d'employés qui étalent, dans le décor de misère de ce cabaret, leurs faux-cols et manchettes amidonnés, des complets à la mode, des fourrures, chapeaux à plumes, bagues et chaînes d'or.
Dans la chambre qu'une mince cloison sépare de la mienne, gîte un couple que je n'ai jamais vu ; mais, tout un dimanche matin, à travers la cloison, c'a été le tapage d'une furieuse dispute. L'homme ne cessait d'injurier la femme, de la traiter de menteuse, de menacer de la battre. Elle pleurait, protestait, se fâchait, lui tenait tête. L'autre se faisait plus dur, plus brutal, cherchant, en vain d'ailleurs, à l'exaspérer pour trouver prétexte à la rouer de coups. Et la scène s'est pour-
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suivie, monotone, pendant si longtemps que je dus partir, lassé de les entendre. Le lendemain, le ménage, ou faux-ménage, était réconcilié et on les entendait échanger en silence, sans répit, des baisers bruyants.
Sorti de l'hôtel meublé, je ne trouve dans mon quartier aucune autre distraction que. celle des cabarets, des bals et de deux ou trois petits cinémas. Mais tout cela est calme et vieillot comme au fond d'une province lointaine. Seules, trois ou quatre longues artères, qui traversent tout le quartier de Vaugirard, gardent quelque chose de l'activité de Paris ; mais leur agitation, limitée du reste à certaines heures, meurt dans le réseau des rues adjacentes qu'envahit la torpeur des villes en sommeil. Des boutiques et des cabarets se succèdent au rez-de-chaussée de maisons à un ou deux étages parmi lesquelles surgissent de temps à autre de hauts immeubles neufs. L'air et la lumière s'y répandent en abondance. Des chantiers, des terrains vagues forment çà et là autant de zones plus vastes d'aération. Les rues, mornes
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tout le long du jour, s'animent au commencement et à la fin de la journée de travail, lorsque le flot des employés et des ouvriers descend dans Paris ou revient au faubourg. Le dimanche matin, une grande animation se produit autour de Saint-Pierre de Montrouge, Notre-Dame de Plaisance, Notre- Dame du Rosaire, aux heures de sortie des messes, lorsque le flot des fidèles que ces églises ont peine à contenir se répand dans la rue. Le curé du Rosaire a pris la très heureuse initiative d'ouvrir près de la paroisse une école professionnelle d'ouvriers-mécaniciens. Le visiteur est frappé par l'air de franchise et de bonne humeur, d'honnêteté et d'intelligence des jeunes gens qui y sont groupés : enfants du faubourg, aucun n'est affligé de cette expression de tristesse ou de dureté et parfois d'insolence et d'hostilité qui se lit sur la figure de trop de jeunes ouvriers parisiens. Le milieu façonne les âmes et elles modèlent les visages; une certaine atmosphère morale imprègne de moralité ceux qui s'y meuvent.
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Les Arabes qui travaillaient dans le quartier de la Gare à nettoyer des briques n avaient jamais dépassé, au cours de leurs promenades, la Place d'Italie. Dans mon nouveau quartier, entre la rue de Vanves et la rue de Vaugirard, les fortifications et la rue de Vouillé, il ne manque pas d'entants de douze ans qui, nés dans cet îlot parisien, n'ont pas encore vu la Seine : la rue de la Gaîté et la gare Montparnasse forment la limite qu'ils n'ont jamais franchie dans la direction du centre de Paris.
De même que Paris va s'amuser à Montmartre, le Xlll« arrondissement va chercher ses distractions Place d'Italie et Avenue des Gobelins ; et le XV% rue de la Gaîté. Aux abords de celle-ci. Avenue du Maine, un vaste cinéma, nouvellement construit et d'apparence luxueuse, attire et retient la foule des passants. Un samedi soir, la salle déborde d'ouvriers et d'employés, d'enfants, jeunes gens, vieilles gens, familles entières. Sous leurs yeux ravis, se déroulent quelques films d'aventures extravagantes. Puis, c'est un intermède de chants, fort goûté : la chanteuse,
une belle femme brune, vêtue d'une étincelante robe pailletée, n'est pas plus décolletée que ne l'étaient les femmes du monde, au temps ancien déjà où le bon ton n'exigeait pas qu'elles fussent presque aussi nues que des ballerines. Les spectateurs la dévoraient des yeux. La scène et la salle offraient assez l'image d'une société fraîchement soviétisée, jouissant encore des salles de spectacle et de l'éclairage électrique héritésde l'ancien régime, et exclusivement composée — hormis les grands maîtres dirigeants, cachés dans leurs forteresses — de deux sortes de gens : les salariés et leurs histrions. Enfin, un film, « VHolocaiiste », se développe sous les yeux des spectateurs : un jeune auteur dramatique protégé par une actrice plus âgée que lui et dont il devient l'amant, obtient d'éclatants succès; deux ans plus tard, ils régularisent leur union; les époux vivaient parfaitement heureux, lorsque la femme recueille par charité une jeune nièce orpheline, qui devient amoureuse ducélèbre auteur. Par deux fois, près de défaillir, l'homme parvient à vaincre