‹ Ouvriers parisiens d'après-guerreChapitre 8 sur 12 · DEÇA PEUR SUR MÉTAUX I I · texte numérisé non relu

DEÇA PEUR SUR MÉTAUX I I

récriai : « Alors, dix heures? Ah ! non! par « exemple !... » 11 me regarda étonné : « Mais « pourquoi donc ? On gagne d'avantage d'ar- « gentl... »

Les manoeuvres de l'usine touchent dixsept francs et, s'ils font deux heures supplémentaires, vingt-trois francs par jour, sans le moindre surmenage. Au décapage — la déroche, comme ils disent — chacun de nous reçoit, en outre, quinze francs par mois d'indemnité de vêtements, en raison de l'usure plus rapide produite par le maniement des acides, et un litre de lait par jour pour combattre l'effet nocif des vapeurs d'acide sulfurique habituellement respirées.

Notre atelier emploie six hommes, dont l'âge varie entre dix-huit et soixante ans, et une femme. « Ah ! oui », lui dit en blaguant un des jeunes hommes, « les femmes dégé- « nèrent depuis qu'elles envahissent les ate- « liers ! Des insectes comme ça, ça ne vaut « rien. » Aussitôt, « l'insecte » minaude : « Ah 1 fallait voir, pendant la guerre, comme « la direction était aux petits soinspour nous!»

L'homme chargé de porter dans les divers services les pièces décapées est un réformé de la guerre : « Bronchite chronique », me dit-il (et l'on entend ce que cela signifie), «je n'ai « que la peau sur les os îjen'ai plus de force. « Cela m'est dur de transporter les caisses de « pièces décapées. Il faut pourtant que je « gagne mon pain. Je suis encore tombé « malade récemment... Il m*a fallu achètera « crédit... J'ai fait pour deux cents francs de « dettes qu'il faut que je paie... »

Le spectacle de cette vaste usine met en évidence et magnifie le rôle de l'intelligence organisatriceet directrice : des centaines d'ouvriers, répartis dans des ateliers différents, travaillent à préparer des pièces séparées ou une partie de ces pièces qui ne valent que par eur réunion ordonnée, comme l'activité de tous ces hommes ne vaut que parce qu'elle est ordonnée elle-même. L'intervention des monteurs ne suffit pas pour donner un sens à l'effort de tous ceux qui collaborent séparément à l'œuvre commune: il yfaut une direction technique,une direction administrative, une direc-

DECAPEUR SUR METAUX Iltj

tion financière et, comme les produits ne valent réellement quelque chose que s'ils se vendent, une direction commerciale; et enfin, au-dessus de tous ces services différents, afin de les subordonner au but unique, une direction supérieure, un directeur plutôt, le chef,qui vient animer toutes les activités, les conduire, les gouverner en les coordonnant, suivant un ordre hiérarchique, dans une unité suprême. Ainsi, les cellules et les organes du corps, que la volonté intelligente informe, associe et meut dans une parfaite unité. On rirait d'abord, on souffrirait ensuite, on mourrait enfin de la prétention des membres, du foie, du cœur, des poumons, de Testomac, des nerfs et du cerveau lui-même, de se substituer à l'âme dans l'œuvre souveraine du gouvernement de l'organisme dont ils ne sont que les éléments ordonnés.

Mes compagnons ne voient ni ne comprennent ce spectacle. L'absence de toute instruction professionnelle et l'influence des idées absurdes ou dévastatrices, qu'ils respirent au dehors sans s'en défendre par

Il6 OUVRIERS PARISIENS d' APRÈS-GUERRE

aucune r^exion critique et dont ils s'imprègnent sans en prendre conscience, leur interdisent de dégager de l'expérience du labeur de chaque jour la leçon d'ordre organisateur et d'action féconde qu'il recèle. Ils disent.tout en lavant leurs pièces dans l'acide ou en les séchant dans la sciure : « On est tranquille, « ici ; on ne nous em...bête pas. » La femme soupire : « Quel malheur de ne pas être « riche ! » Elle ironise : « Il me faudra une « bonne. Vous n'en connaissez pas ?...oh ! « une bonne à tout faire!» Elle redescend à la triste réalité : « Mon mari a été tué à la \< guerre. Il taut travailler pour élever ses « enfants... Les femmes à l'usine?... Ah I... «, 11 faut faire la cuisine en rentrant : on dîne « à neuf heures, dix heures, le soir ; la vais- « selle lavée, il est onze heures quand on va <s se coucher... Je ne peux pas m'asseoir sur <s mon lit sans que ma tête touche le plafond : « une mansarde avec une lucarne... » Et, comme c'est jeudi, elle songe à ses enfants : « Qu'est-ce qu'ils ont fait, aujourd'hui, mes « microbes ?... Ont-ils été au patronage ou

Page 1