‹ OvideChapitre 144 sur 154 · LA GLOIRE DU FOLTE · texte numérisé non relu

LA GLOIRE DU FOLTE

de son grand poète, le S. P. Q^. R. de ce fier municipe, dont la grande rue s'appelle le corso 0^u)io, Quand les Français arriveront à Sulmone après la Révolution, on dira qu'ils ont vole un manuscrit inédit d'Ovide, contenant de telles inventions que les Italiens en ont été perdus : E chl cl peràeLie, nol, poi^cri Ilallanlf et l'on montrera, pour peu que Ton découvre des ruines romaines, la maison d'Ovide et les ruines de sa villa, auprès delà Fonte d'AinorCy 011 il aurait composé, naturellement, X Art d'auner\

Mais voici qu'Ovide sort de l'atmosphère de la légende et de l'ombre des bibliothèques, où sont conservés les manuscrits, et qu'il arrive au grand jour de l'imprimerie ; à Bologne, en 1471, François de Pouzzoles, Jean-André Aide, à Rome, la même année, éditent, les premiers, ses œuvres. Il va donc collaborer à la Renaissance et devenir bientôt pour nos poètes de la Pléiade un compagnon charmant et familier. Sa gloire s'établit, incontestée, pour trois siècles. Octavâen de Saint- Gelais, évêque d'Angoulême, et Charles Fontaine traduisent les Héroïdes en vers français, et le cardinal Du Perron suit l'exemple de cet évêque, en traduisant en vers la lettre de Pénélope à Ulysse. En lôô/, à Lyon, Jean de Tournes publie les Alétamorphoses d'0\>Lde figu-

1. Voir A. DE NiNO, 0^'lJio nelle Iradlzlon'i popolarl di Sidnwna.

réeSy livre élégant où sur chaque page un huitain en vers de dix syllabes commente une gravure qui figure, selon ce qu'annonce le titre, une métamorphose. Que d'échos de son œuvre dans celles de Ronsard! Le Vendômois a un particulier amour pour le poète de Sulmone. Lui aussi, devant son petit domaine, il songe que Tunivers s'étonnera « que d'un si petit champ tel poète soit né » ; lui aussi raconte que, dès son enfance, ne rêvant que poésie, il fut « souventes fois retancé de son père »; lui aussi invite à cueillir les roses de la vie et chante les amours de Marie ou d'Hélène, comme Ovide avait chanté celles de Corinne, sans que Marie ou Hélène aient beaucoup plus de réalité que Corinne. Ronsard, en vérité, est tout nourri de celui qu'il appelle à juste titre « l'ingénieux Ovide » et qui est allé mourir en cette terre de Roumanie, dont il se vantait que sa famille tirât son origine *.

Kt n'est-ce point là pourj nous une raison singulière de nous défier du mépris inconsidéré où depuis près d'un siècle est tombée l'œuvre d'Ovide? Ronsard a aimé Ovide d'une dilectîon toute particulière; qu'un poète, tel que Ronsard, eût commis une pareille erreur, voilà qui serait fort surprenant. Et c'est qu'au XVI^ siècle il n'est point le seul, car, outre ses traducteurs dont j'ai parlé, il faudrait citer du Bellay, dont les Regrets doi- II vent bien quelque choses aux Tristes, et puis Mathurin 1 Régnier, qui imite d'Ovide le tableau des quatre âges

1. Voir Pierre de Nolhac, Roiward et i'Hunianusme. Paris, 1921, pages 20-26.

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de la vie humaine et le j^ortrait de Macette, la vieille entremetteuse \

Entre temps, les traductions d'Ovide, en prose et en vers, se multiplient; un nomme Croisilles, qu'on appelle le secrétaire de l'Aurore, traduit les Iféroïdcj; Malville, qui n'est que celui du maréchal de Bassompierre, le poète Desportes, en font autant, et puis messire Gaspar Bachet, sieur de Méziriac, qui sera l'un des premiers académiciens, donne en 1626 « les Epistres d'Ovide en vers français avec des commentaires fort curieux, à Bourg-en-Bresse » ; il déclare en sa préface « qu'il n'y a personne qui révoque en doute qu'Ovide ne soit le plus gentil et le plus ingénieux de tous les poètes grecs et latins ». Gentil et ingénieux, c'est bien là ce que pensent de lui, comme Ronsard et Bachet, tous ses traducteurs, de Lingendes, Renouard, Percheron, de la Brosse, et surtout les salons et les cercles précieux. Dans la chambre bleue d'Arthénice, l'auteur de V Art d'aimer et des Héroïdes a droit d'accès. Ces lettres d'amoureuses spirituelles paraissent le dernier mot du galant, le fin du fin ; en 1 661 les voici encore traduites par M. de MaroUes, abbé de Villeloin, qui traduit aussi les Fastes, Après avoir été pendant le moyen âge le poète de l'amour subtil et courtois et aussi l'enchanteur des jHétanior phases y le dépositaire des histoires mysté-

1. Je ne parle ici, bien entendu, que de l'influence d'Ovide en France; pareil travail serait à faire pour toutes les littératures européennes. L'influence d'Ovide en Italie a été considérable, mais elle l'a été partout, même en Hollande (voir à ce sujet des indications précieuses dans La littéraluix hollandaise de Mlle Lja Berger).

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rieuses de l'antiquité, voici qu'Ovide devient le poète de l'amour mondain. Dans la longue série de ses fresques mythologiques, on découpe, pour les mettre au goût du jour, de petits médaillons, et Benserade, après avoir porté à la scène en 1640 le sujet de Jfléiéagre, met en rondeaux les JUcLaniorphoses.

« Je suis dehors d'une pénible affaire », dit-il justement en commençant son dernier rondeau. « Je suis dehors », répète-t-il en le terminant, selon la règle, avec un soupir de soulagement, sorti d'une si étrange entreprise à son honneur, sinon de poète, au moins d'habile versificateur. Volume amusant et splendide, avec son frontispice de Le Brun, gravé par Le Clerc, qui montre une nymphe occupée à former une guirlande, car « la guirlande a du rapport au rondeau qui finit par où il commence ». Voilà bien une autre « guirlande de Julie », qui témoigne d'un soin digne d'une œuvre meilleure. Voulez-vous des rondeaux? On en a mis partout : la préface, le privilège du Roy, les errata, tout est rondeau ! . . .

Si bien que Chapelle à son tour y va de son rondeau, qu'il fait circuler malicieusement dans Paris et dans lequel il loue ce beau volume en tous points, « hormis les vers qu'il fallait laisser faire — à La Fontaine. »

S'il est ainsi accommodé par les Précieux, Ovide l'est de bien autre façon par les Burlesques. Virgile n'avait point arrêté leur irrévérence; Scarron l'avait « travesti » sans vergogne. Mais Ovide offrait une matière bien plus riche à cette libre littérature. Il tente la verve de deux poètes, L. Richer et d'Assoucy, qui, la

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même année 1669, font paraître chez le même libraire Etienne Loyson, à Paris, l'un <' L'Ovide Travesty ou les Métamorphoses burlesques », l'autre « L'Ovide bouffon ». D'Assoucy avait déjà, en i65o, emprunté à Ovide un sujet de tragi-comédie. Les deux volumes s'ornaient d'un même frontispice, qui montrait un Ovide affligé d'un long nez et d'un menton en galoche, portant pourpoint, couronne de lauriers et plume d'oie sur l'oreille, encadré par de petits tableautins de métamorphoses dessinés de façon hardie et joyeuse. Dans sa dédicace au comte de Saint-Aignan, Richer déclarait qu'il ne croyait pas faire tort à Ovide de traiter en burlesque ce sujet qui n'avait rien de sérieux que dans l'esprit des mythologistes, et qu'Ovide aurait employé cette manière « si le burlesque eût eu autant de crédit à Rome » qu'il en avait à Paris en 1669. Et il concluait: « Ovide ne doit donc pas m'accuser de l'avoir déguisé, puisqu'en métamorphosant ces métamorphoses, je n'ai fait simplement que lui retourner son habit tout usé pour avoir passé par les mains d'une infinité d'écoliers. » L'habit était si bien retourné qu'il montrait toutes les doublures, et l'on peut assez imaginer, d'après un tel parti pris, le ton cynique et souvent grossier d'une telle parodie, qui se poursuit le long de cinq livres, comptant plus de quinze mille octosyllabes.

Mais le rire débraillé des Burlesques ne peut empêcher l'Ovide à la mode de rester le poète galant par excellence. Traduit, après Benserade, par Du Ryer, par l'abbé de Villeloin et par l'abbé Jean Barrin, il devient un maître d'élégance et d'amour délicat : « Il

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instruit les hommes, dit l'abbé Barrin, à pousser le soupir juste et les femmes à le recevoir, les hommes à prendre Theure du berger et les femmes à l'offrir... Il ne se piquait pas de grande fidélité, mais aussi l'enchaînement du cœur eût causé l'esclavage de l'esprit... Peu de personnes savent aimer aussi adroitement qu'il savait changer, et je crois que, sans ses charitables instructions, nous serions encore assez fous pour languir toute notre vie auprès d'une femme qui ne serait cruelle qu'en nous voyant terribles. » Ovide, professeur d'inconstance, loué par l'abbé Barrin, devait faire des disciples de plus en plus nombreux, à mesure que le dix-septième siècle se métamorphosait en dix-huitième, et, de i665 à 1726, trois éditions n'épuisent pas le succès du digne abbé.

Celui de Thomas Corneille n'est pas moins vif, quand, en 1669, il traduit en vers les deux premiers livres des JHélamorphoses et, l'année suivante, quelques-unes des Héroïdes, en appelant Ovide « l'esprit le plus éclairé et le plus délicat, le plus galant de tous les poètes ».

Ovide au reste était familier à la famille Corneille. Depuis le seizième siècle, son œuvre n'était-elle pas une source inépuisable de sujets dramatiques? Dès 1674, ^^ avait vu Jean Belleud écrire un Phaétoii, bergerie tragique; en 1682, Pierre de Boussy donner un Méléagre; Hardy, en 1604, reprendre ce sujet, y ajouter deux ans après une Ariane rade, et, en 1611, un Raidissement de Proserpine. En 1618, Boissin de Gallardon écrivait une Andromède sous le nom de la Persienne; un anonyme l'imitait en 1626; la même année, Gombaud mettait à la

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