VIII INTRODUCTION
verai-je jamais le secret de ce coffre, où gît cependant ma fortune intellectuelle ?
Au hasard, je prenais les volumes et je les laissais retomber, tandis qu'une acre poussière emplissait le grenier aux poètes — Dans un coin, dédaigneuse de ce bruit, une araignée filait sa toile, et je vis que, de toutes parts, d'autres tapisseries semblables s'accrochaient da^ns les coins, où nul n'était venu depuis des mois ou des années promener une main diligente. Affligeant symbole, pensais-je, de mon esprit.
Découragé, j'avais renoncé à toucher au rayon des Grecs, mais les Latins, je ne voulais point croire encore que j'étais abandonné, ce jour-là, par ces frères plus proches. Je m'obstinais : et pourtant Tacite, plein de raccourcis et d'obscurs sous-entendus, gisait déjà, sacrifié; Sénèque, subtil et tendu, l'avait suivi bientôt; Lucrèce, abstrait, pénible, et qui se bat contre les dieux, m'avait accablé de sa physique. Un volume maintenant se présentait à moi — Je l'ouvris et je lus :
An te mare et terras et quod tegit omnia cœlum
Unus erat toto naturae vultus in orbe,
Q^uem dixere Chaos, rudis indigestaque moles...
« Tiens, me dis-je, je comprends encore celai... » Et je me revoyais, petit écolier de quatrième, expliquant la création du monde, telle qu'Ovide l'avait écrite en son Kvre des JÎÏétamorphoses,
Ovide — Vieil ami retrouvé, qui se présentait à moi dans ce miatin d'angoisse intellectuelle comme un consolateur naturel. Sa voix s'élevait du fond de mon enfance.
INTRODUCTION. .x
Il me disait : « C'est moi qui t'ai le premier initié à la poésie latine. Me voici encore près de toi. Songe à ces jours de ton enfance, où tu t'appliquais avec moi à suivre, ébloui, les métamorphoses des êtres. N'étaisje pas l'enchanteur, qui fis cette métamorphose encore, longtemps après ma mort, de te transformer, enfant qui balbutiais le SelecLœ ou V Epi tome, en petit poète déjà, qui donnait au soleil le nom de Phœbus, au rossignol celui de Philomèle? Rappelle-toi! Tu avais treize ans, les mollets nus, un costume marin ; dans les rues de ta vieille ville provençale, tu courais parmi le soleil ou sous les arbres. Tu voyais sur les places ou dans les musées des inscriptions romaines, que tu avais l'orgueil de déchiffrer tout seul. Aujourd'hui, de nouveau, en cette convalescence intellectuelle où tu t'avances encore faible, prends-moi pour soutien et pour guide — Vois : toute la nature va collaborer avec nous, si tu le veux, en ce printemps de Provence. Je t'expliquerai le secret de tout ce que tes yeux charmés vont retrouver — » Je levai les yeux... « Arachné I » m'écriai-je, tandis que je voyais, autour de moi, trembler sous le vent léger de la fenêtre ouverte les frêles toiles qu'avait
tissées dans tous les coins la rivale de Minerve Des
cris d'enfant arrivaient à mes oreilles, répercutés aux blancs rochers de calcaire. La nymphe Echo n'habitaitelle point encore la colline? J'allais à la fenêtre; près de la fontaine, qui coule devant la bastide, une fleur blanche s' entr' ouvrait, qui se penchait sur l'eau, comme pour y contempler son image, le visage peut-être de Narcisse Des tilleuls ombrageaient la terrasse, où.