CHAPITRE III
Artc rtgcndus ainor.
Rome, petite-fille de Vénus. — Corinne. — L'amour, prétexte de chanter. — Les amours légères. — La moralité d'Ovide. — \JArt d'aimer. — Les élégances romaines. -- Un cours de stratégie amoureuse. — Recettes et conseils. — La correspondance amoureuse : Les Héroïdeé. — L'élégie méditerranéenne.
Qu'Ovide n'ait point aimé, cela est évidemment très difficile à prouver; pour en être sûr, il faudrait reconstituer sa vie beaucoup mieux qu'on ne Ta fait, et encore pouvons-nous descendre toujours dans le secret des gens que nous connaissons le mieux, de nos contemporains, de nos amis, de nos proches? Si donc je ne puis prouver l'impression que j'ai, en le lisant, qu'il n'a point véritablement aimé, au sens, du moins, où nous l'entendrions aujourd'hui, elle s'appuie cependant, cette impression, sur ses propres vers et sur toutes les leçons d'amour et de contre-amour, si je puis dire, qu'il a
données. Doser, comme il Fa fait, le poison et nous indiquer aussitôt le contre-poison, cela signifie suffisamment un esprit maître de soi, libre ou libéré de toutes passions, qui s'en est affranchi, ou du moins qui les domine, et qui se fait un jeu de la psychologie amoureuse.
^^ /Mais, dira-t-on, comment se fait-il qu'un homme, qui n'a point aimé^ ait éprouvé le besoin d'écrire trois Y livres d'élégies, qu'il intitule Ainores/ cq qui veut dire
>î^ assez clairement icd Amours, trois livres sous ce titre
^ t Art d* Aimer, des Héroïdes qui sont des lettres fictives
;;l d'amoureuses célèbres, et les Remèdes d'amour qui sont
précisément cet antidote auquel je faisais allusion plus haut, sans compter toutes les histoires d'amour insérées avec à-propos ou même hors de propos dans les Aïéia- N morphoées ou les F eu tes?
\\ '^\ Mais quoi ? Ovide, désireux de gloire, ne veut-il
pas être le grand poète de son temps? Or cette Rome, dans laquelle ses vingt ans, grisés d'hellénisme, se sont retrouvés, cette société qu'il fréquente dès son retour de Sicile, n'est-elle pas enivrée d'amour, d'un amour qui n'est ni très profond, sans doute, ni très pur, mais qui comporte tout de même le sentiment de la beauté et celui de l'élégance ?
C'est un moment unique de l'histoire de Rome. Avant, sous la République, c'est le désir rude encore de rustres à peine dégrossis qui se ruent au plaisir; après, sous Néron et ses successeurs, c'est le raffinement qui énerve la race ou bien l'orgie grossière qui l'avilit, et plus tard, à mesure que le christianisme
grandit, c'est la lutte souvent douloureuse entre la volupté et l'esprit. Mais, en cet instant fugitif, cet amour est encore naïf et beau, presque innocent; nul scrupule morcd ne le tourmente, nulle crainte physique ne l'empoisonne. Alors Rome, heureuse un jour et comme étonnée de son bonheur, se sent vraiment, de par Enée, la petite-fille de Vénus et sourit à l'azur sans arrièrepensée.
L'amour! Mais l'image de l'enfant vainqueur plane dans le ciel romain au-dessus de l'Empire lui-même; il est partout, au milieu des jardins que l'on aménage, sous les portiques de marbre que l'on construit, dans les théâtres, les cirques, les temples, les villas, les salons, les salles de lecture; parmi la paix retrouvée, il s'épanouit sans contrainte, et ce n'est point par un vain hasard qu'Ovide à ce moment précis en fixe l'image instable.
Si plus tard il est exilé, ne semble-t-il pas que la Ville éternelle, un instant distraite de sa grande tâche de conquérante militaire ou spirituelle par la volupté, ait voulu punir le peintre indiscret, dont l'art a su immortaliser ce moment où elle a l'air d'oublier l'œuvre de sa destinée et se contente d'être une ville aux belles fontaines, aux jardins somptueux, dont les roses s'enroulent aux cyprès ?
Tel, respirant Tair du temps, Ovide passe à travers Rome et voit que, pour lui plaire, il faut célébrer cet amour qui seul la domine, loin des soucis abolis de la guerre ou de la vie politique, - — cet amour, ou plutôt ces amours... ^
Oui, c'est bien le mot : Ovide, il Ta dit lui-même, ne sera pas le poète de l'amour, mais plutôt des amours. Il enseignera l'art d'aimer, c'est-à-dire d'aimer qui l'on veut, comme l'on veut et pas plus qu'on ne veut, l'art de créer, de diriger, de cultiver, de dominer, de supprimer son amour.
Dès lors, il lui faut chanter l'amour, ses joies, ses
espérances, ses déceptions, ses tristesses. Mais, pour ce
résultat, il faut une Lesbie, une Cynthie, une Délie.
Soit, cela n'est pas pour l'embarrasser : il choisit
\3\\K> Corinne...
-^^^ cV^^ T Nom d'emprunt; il nous le dit lui-même \' c'avait
été jadis celui d'une poétesse qui aurait donné des conseils à Pindare et qui, s'il fallait en croire certains scohastes, aurait composé le premier recueil connu de métamorphoses. Il est vrai que d'autres lui refusent cet honneur, le transportant à une autre Corinne de l'époque alexandrine. En tout cas, il serait amusant de penser que cette Mme de Staël de l'antiquité grecque aurait donné son nom comme paravent à l'amante véritable d'Ovide et plus tard son inspiration au poète des Métaniorphoées ^ .
Quoi qu'il en soit, si l'on a pu identifier la Lesbie de Catulle, la Délie de Tibulle, la Cynthie de Properce, la Lycoris de Gallus, on n'a pu savoir au juste qui était Corinne.
Etait-ce une femme mariée? Ovide s'en est défendu.