‹ OvideChapitre 40 sur 154 · OUA · texte numérisé non relu

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Ainsi cette Corinne sans nulle réalité précise, c'est tout simplement l'Iris ou la Philis pour laquelle nos précieux auront toujours en poche quelque épître toute prête. Notre Aubanel, le poète provençal de la Grenade eiitr ouverte, alors qu'il entamait une correspondance quelque peu amoureuse avec une jeune fille qu'il n'avait jamais vue et qu'il appelait Mignon, écrivait à un ami : « Pour peu que cela dure, j'aurai une autre Aliougrano (c'était le titre de son premier recueil). Quel doux prétexte de chanter que cette adorable Mignon ! »

Prétexte de chanter ! Voilà un mot de poète, qui est poète avant d'être amoureux, ainsi qu'il sied à un vrai poète. Ovide, lui aussi, n'éprouve pas le besoin de faire des vers parce qu'il est amoureux, il est amoureux

^^ parce qu'il a besoin de faire des vers. Il n'aime point Corinne, mais les vers qu'il fait pour Corinne, qui peut d'ailleurs s'appeler de tous les autres noms, selon les jours, que l'on voudra. Ainsi Lamartine, d'après M. Barthou et de son propre aveu, a mis sous le nom d'Elvire des vers composés pour Graziella. Vouloir matérialiser l'amour sous la forme d'une femme, d'une seule femme, c'est un sentiment d'homme peut-être normal; mais d'ordinaire un poète aime dans une femme la femme, ou toutes les femmes, et dans sa beauté toute la beauté.

Ovide, quant à lui, l'avoue avec une ingénuité dont il faut lui tenir compte. Les femmes I Mais il aime celle qui a les yeux baissés et dont la pudeur même est une embûche, celle qui est provocante parce qu'elle est provocante, celle qui a l'air farouche parce qu'elle semble

dissimuler sa passion, celle qui est savante ci qui i)laîi par ses ialenls, celle qui ne sait rien et qui plaît par sa simplicité, celle qui loue ses vers et qu'il aime parce qu'elle l'aime, celle qui les critique et dont la critique même l'agace agréablement, celle qui marche mollement et dont la souplesse le charme, celle qui marche lourdement et qu'il espère assouplir, celle qui chante avec grâce et dont la bouche semble s'ouvrir pour le baiser, celle qui laisse sur les cordes de sa lyre errer de belles mains que Ton admire, celle qui danse harmonieusement, celle qui n'a point de parure et dont on rêve à tout ce que la parure pourrait lui ajouter, celle qui est parée et dont la parure rehausse la beauté, la grande et la petite, la blonde et la brune, celle qui est jeune et celle qui incline vers la maturité, enfin toutes les femmes en âge d'aimer et d'être aimées que l'on voit T passer dans Rome \

Voilà le vrai secret, le seul secret de sa vie. Q^u'on 1 ne cherche plus le nom de Corinne, c'est celui de toutes Ç les belles de Rome. C'est pour elles qu'il va écrire ses premiers vers, il va célébrer leurs beautés, leurs amours, leurs refus, leurs colères, l'art d'aimer et celui de ne plus aimer, celui même de se parer et de se farder.

Il nous le dit lui-même : l'amour a tiré vers son cœur une flèche et quand il l'a atteint : « Voilà de quoi chanter, poète I » lui a-t-il crié'^ Et, victime satisfaite et consciencieuse, Ovide célèbre le triomphe de l'amour.

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