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A mores, I, m

L'ART D'AIMER SANS AMOUR. 5i

A travers les siècles, voici que j'entends des voix plus familières rejoindre de tels accents :

Heureuse la Beauté que le poète adore, Heureux le nom qu'il a chanté,...

ainsi s'écrie ce jeune homme, qui signait il y a un siècle Alphonse de Lamartine un petit livre appelé les /Kédi- Latioiur poétiqued et qui avait reçu les leçons d'Ovide à travers Pétrarque et Parn3^...

Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme, Q,ue de mes livres seuls te vienne ta fierté,...

ainsi parle à Éva, la femme éternelle, l'éternel Stello, qui voulut porter en son nom d'emprunt l'étoile de la poésie et du malheur qui s'attache à elle. Telles, légères ou graves, d'Ovide à Vigny, à travers les âges, se répondent les voix de ceux que l'un d'eux a nommé les Exilés.

Cependant, en dépit de ce prestige poétique peu sensible, hélas 1 au cœur des femmes, quel pénible métier que celui de l'amoureux, auquel la richesse ne confère point la possession unique et sûre d'une femme étroitement surveillée. Pour un instant de plaisir combien d'ennuis ! Se heurter d'abord au concierge, le supplier d'entr' ouvrir la porte un peu — oh ! bien peu suffirait, car l'amour fait maigrir terriblement l'amoureux! ' — et le deviner qui ronfle peut-être, ce portier, insensible aux prières derrière sa porte bien fermée, alors se coucher sur le seuil, braver la froidure de

la nuit, surveiller Farrivée d'un rival, tromper la vigilance du mari ou du protecteur, séduire, pour la décider à remettre un billet doux, la suivante, soudoyer, s'il le faut, Teunuque, ce gardien du sérail que les mœurs asiatiques viennent d'introduire à Rome, circonvenir la coiiîeuse pour arriver jusqu'à celle qu'elle coiffe ou pour tromper parfois avec elle l'attente et la maîtresse également énervantes, manœuvrer savamment au cirque de façon à se trouver, comme par hasard, auprès de celle qu'on aime, la regarder à la dérobée, deviner la jambe d'après le pied, comme le Mardoche de Musset, ■ — tels sont les préliminaires d'un tel amour. r- Mais, quand enfin Corinne, ou la prétendue Corinne,

J a cédé aux vœux de son poète, son poète n'est pas ) beaucoup plus heureux, même si cet amour est partagé. S'il est invité à la table du protecteur, il doit dissimuler et se contenter des vagues signes d'intelligence que donne à l'occasion l'œil ou le pied, alors qu'il voit l'autre étaler ouvertement et brutalement ses droits. Et puis c'est un rude service que celui de l'amour, aussi rude que le service militaire, car Vénus n'est pas moins exigeante que Mars. Comme le soldat, l'amoureux couche parfois sur la dure et fait sentinelle à la porte de sa belle, bravant la fraîcheur des nuits ou même la pluie; il doit surveiller les rivaux comme l'autre les ennemis, assiégeant une femme comme l'autre une ville. Plaisant parallèle que l'ingénieux poète développe à satiété.

Parfois même on passe des escarmouches aux combats ; dans un accès de colère, il a tiré Corinne

par les cheveux, il a déchiré son visage avec ses ongles, et, ce qui est plus grave, sa robe. Après de tels sévices il faut s'humilier et demander pardon.

Pourtant est-il sCir de sa fidélité? Les conseils qu'il a donnés à Corinne pour tromper son protecteur, elle les retourne contre lui, plus belle encore au moment d'être perfide :

Ses yeux baissés étaient charmants d'être baissés; Triste, elle était charmante d'être triste!

Et les baisers de la réconciliation lui sont un peu suspects d'être trop tendres et trop savants.

Une autre fois elle veut partir pour Baïa, la ville d'eau à la mode, et braver, pour s'y rendre, les périls de la mer. Une autre fois c'est lui qui est à Sulmone et qui, loin d'elle, ne trouve plus de charme au pays natal, déclarant déjà la terre dépeuplée parce qu'un seul être lui manque.

Une autre fois c'est Corinne qui le surprend avec sa coiffeuse Cypasis et dont il a de la peine à calmer les trop justes soupçons. Mais lui, de son côté, il acquiert enfin la preuve des infidélités de sa maîtresse, qui lui préfère un amant plus riche; il fait serment de ne plus l'aimer et regrette de l'avoir écoutée au point qu'il l'a rendue célèbre et qu'on l'imagine d'après lui plus belle qu'elle n'est en réalité.

Car n'est-ce pas la poésie, dit Ovide, qui de tout temps a métamorphosé les êtres ? N'est-ce pas elle qui a fait du roc de Scylla un monstre marin, qui a donné à Cerbère ses trois gueules, à Encelade ses mille bras.

à Eole les outres où sont enfermés les vents, elle qui a supplicié Tantale, qui a fait de Niobé une statue de pierre, et de Jupiter un cygne, un taureau, une pluie d'or, qui a su amollir les rochers aux accents d'Orphée? De même le poète ne crée-t-il point en quelque sorte la beauté de la femme qu'il a chantée et qui sans lui aurait glissé, inaperçue, parmi tant de mortelles et comme elles, bientôt vieillie, serait une vaine poussière^ ?

La poésie ! Toujours elle, sa gloire et son éminente dignité! La poésie plus haut que la guerre et la politique, plus haut que l'amour, qui le crée, cet amour, le nourrit et l'illustre. Par l'apothéose de la poésie s'ouvre et se clôt ce livre des Amours ! En vérité, il ne s'agit point ici d'une histoire passionnée, d'un cœur meurtri, d'une brûlante invocation à Vénus. Ce n'est ni un Catulle ni un Musset que ce très raisonnable Ovide. L'amour ici n'est qu'un thème commode de poésie, déjà exploité par les Grecs et les Latins et repris avec ses épisodes ordinaires, les travaux d'approche, les doutes, l'espoir, le succès, les infidélités, les reproches, les trahisons, les douleurs, les ruptures, continuels prétextes à varier les distiques élégiaques, trame solide et connue, sur laquelle chacun peut broder, d'après les beaux modèles grecs, les vers originaux, ardents et subtils. Amour de tête qui laisse le cœur très maître de soi, amour littéraire qui sait raisonner froidement son histoire, s'analyse avec clairvoyance, et, tel, peut faire profiter de son expérience tous ceux qui veulent aimer

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