‹ OvideChapitre 45 sur 154 · Triâtes, IV, X. i · texte numérisé non relu

Triâtes, IV, X. i

r/Arrr daimi^r sans amour. r,/

fornicUeincnt (juc le sixième et le neuvième commandement de la Bible. La notion du péché n'entre point dans les rapports entre les sexes. La morale grécolatine n'a ici pour but que le maintien de la famille et la pureté de la race. Pour y parvenir, il faut que les femmes mariées soient irréprochables, mais les hommes n'ont point des raisons pareilles. Il n'est que de se reporter à la morale de l'islam, aux mœurs arabes de nos jours pour comprendre cet état d'esprit, qui fut celui des gens les plus délicats de l'antiquité et pour voir qu'Ovide n'avait point tort, quand il disait qu'il s'était borné à écrire ce que tout le monde autour de lui pensait.

Qu'ai-je fait, dira-t-il plus tard à Auguste du fond de son exil, qu'ai-je fait que suivre les traces des poètes qui m'ont devancé ? L'amour, mais tous les poètes l'ont célébré à l'envi, depuis Homère qui nous montre Mars et Vénus surpris par Vulcain jusqu'à Kuripide qui analyse la passion de Phèdre, jusqu'aux élégiaques grecs ou romains, spécialistes de la poésie amoureuse. Encore ceux-là ont -ils été relativement décents. Mais d'autres ont écrit des mimes obscènes que l'on représente impunément dans les théâtres où courent les honnêtes femmes et les jeunes filles. Ainsi de nos jours, au sortir d'un café-concert, reprochons-nous à un écrivain d'être immoral 1

Oui, sans doute, — et je reviendrai sur cette question à propos de l'exil d'Ovide, ■ — s'il est vrai que le latin dans ses mots a toujours bravé l'honnêteté, ses contemporains avaient mauvaise grâce à reprocher

à Ovide son immoralité. Pour nous, revenus à de plus justes sentiments, nous le considérons comme le représentant de la poésie païenne, qui s'exprime sans nulle hypocrisie, comme aussi sans nulle perversion, n'ayant du moins célébré que des sentiments normaux. On taxe Ovide d'immoralité, mais on honore Virgile et Platon comme des mystiques de l'antiquité. Étrange classification des auteurs anciens ! Il y a dans l'œuvre d'Ovide Corinne et avec elle toutes les courtisanes de la Rome impériale, mais il n'y a point le Phèdre de Platon ni l'Alexis de Virgile. Entre tous les poètes alexandrins qu'il a imités, Ovide n'a rien emprunté à ce Phanoclès qui avait chanté Ol Ka);ol.

On me comprend assez, et c'est beaucoup pour justifier Ovide d'un reproche d'immoralité, sur lequel je reviendrai. Sans doute il écrit un poème en trois chants, agréable et spirituel pour une société qui n'a rien à apprendre de lui en fait d'amour et d'amours, mais dont il orne d'élégance et d'esprit les mœurs sans doute plus grossières en réalité qu'il ne nous les présente ornées par ses soins.

Et, l'ayant donc réduit à son véritable rôle, nous pouvons le suivre, ce plaisant conseiller d'amour, à travers sa chère Rome et les trois livres de son Art d* aimer.

Le premier livre s'adresse aux jeunes gens sans amour. Il leur faut chercher la femme qu'ils doivent

aimer, la fléchir quand ils l'auront trouvée et faire durer cet amour, quand ils ont été vainqueurs.

Chercher un amour, c'est une sorte de cluisse, et de même que le chasseur fréquente les bois giboyeux et le pêcheur connaît les fonds poissonneux, il faut connaître les lieux fréquentés par les jolies femmes.

Or, il n'est que de se promener sous le portique de Pompée, entouré de beaux platanes et rafraîchi par des chutes d'eau, dans la galerie de Livie où sont suspendus des tableaux anciens, ou bien de fréquenter le temple d'Isis, cette déesse d'Egypte dont le culte est à la mode, et mieux encore celui de Vénus, auprès de la Fontaine appienne, et même le Forum, en plein tribunal, où quelquefois un orateur éloquent oublie de défendre la cause de son client pour plaider la sienne auprès de quelque charmante auditrice.

Mais c'est le théâtre qui offre les meilleures occasions ; c'est vers lui que l'on voit, semblables à des fourmis autour d'une fourmilière, à des abeilles autour d'une ruche, les femmes, parées délicieusement, courir au spectacle pour se donner elles-mêmes en spectacle.

Et plus encore que le théâtre, le cirque, où, pour assister aux courses de chars, la foule est si serrée qu'on peut mettre aisément à profit l'exiguïté des places sans se faire remarquer. Alors l'occasion est facile d'entrer en conversation : arranger un coussin pour que votre voisine soit mieux assise, placer un tabouret sous ses pieds, lui faire de l'air avec un éventail, — il fait si chaud à Rome] — soulever, s'il traîne à terre, le pan de sa robe, l'épousseter délicatement, demander le

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nom des propriétaires des chevaux, applaudir avec ostentation la statue de Vénus, quand elle entre dans l'arène, et pendant les combats de gladiateurs se déclarer blessé d'une blessure aussi grave que celle des combattants, tels sont les préliminaires faciles d'une conquête.

Autres terrains favorables : les bains célèbres de Baïa, qui ne guérissent pas toujours le baigneur, mais renvoient, le cœur malade, celui qui était venu leur demander la santé, et aussi les dîners en ville, car le vin enflamme le cœur, ajoutant son feu à celui de Vénus. Toutefois il convient de se méfier, car la clarté des lampes est plus trompeuse que Téclat du jour et l'ivresse est propre à Tillusion...

Avant tout en cette chasse il faut de Taudace ; croire que l'on triomphera, c'est déjà triompher. Sur un millier de femmes, c'est à peine si Tune résistera. Pour exagéré qu'il soit sans doute, ce pourcentage nous en dit assez long sur la société du temps.

Pour assurer l'attaque, il faut gagner d'abord la suivante. En faisant la toilette de sa maîtresse, le matin, elle lui parlera du beau jeune homme qui l'admire, elle jurera qu'il se meurt d'amour. Cependant cet auxiliaire n'est point sans danger; il faut se garder que la suivante ne veuille prendre le pas sur la maîtresse, et, la séduire elle-même, c'est peut-être pour commencer une tactique dangereuse, qu'on fera bien de réserver pour l'instant où Ton aura déjà les faveurs de la maîtresse. Servantes de Corneille, de Molière, soubrettes de Marivaux, de Crébillon, de Choderlos de Laclos, les ser-

vantes d'Ovide voient dans le lointain les suivre une assez jolie postérité littéraire. Comme à elles, on leur confie le premier billet doux ; s'il est refusé, qu'on recommence! Le second sera peut-être lu, même si l'on n'y répond pas, et puis un jour on y répondra...

Ensuite il faut se montrer. Il n'est pas nécessaire d'être frisé au petit fer ou poli à la pierre ponce; la beauté sans art suffit, l'extrême recherche rend l'homme trop joli et vite suspect en ce temps-là.

Ovide ne dédaigne point de descendre ici à quelques détails qui laissent beaucoup à penser sur les élégances romaines ; il conseille à son jeune séducteur de se faire couper les cheveux et la barbe, ce qui est assez naturel en cette époque de visages glabres, mais aussi de ne point avoir de taches à ses vêtements, de tertir ses ongles propres, de se laver les dents et d'avoir une haleine agréable.

Ainsi présentable, le séducteur suivra de portique en portique, s'il y a lieu, la femme sur laquelle il aura fixé son choix, il osera enfin s'approcher d'elle et débutera par des compliments, s' extasiant sur les beaux cheveux, les doigts fins ou le petit pied ; car la plus chaste est sensible aux éloges. Avec les compliments on fera beaucoup de promesses — tout cela ne coûte rien < — et peu de cadeaux.

Point de cadeaux même, si possible. C'est là le grand art: obtenir quelque chose sans avoir rien donné. Qui sait écrire et parler ne doit avoir nul besoin de faire d'autres présents.

Mais c'est là le point difficile : car les femmes sont

intéressées ; il faut donc user de grands moyens, redoubler d'éloquence et de compliments, faire semblant de dépérir, maigrir, pâlir, verser des larmes ou les simuler, en se frottant les yeux, et puis, l'occasion venue, donner Tassant et emporter la place, qui ne résistera d'ailleurs qu'à demi.

Avoir vaincu, c'est bien, mais il faut conserver sa conquête, et c'est là le sujet du second livre. L'Amour est léger: il a deux ailes pour s'envoler, il est difficile de l'arrêter et de le fixer.

Toutefois il n'est point nécessaire, dit Ovide, d'avoir recours aux philtres des sorcières, comme on le fait trop souvent, et ce détail nous indique combien cet art asiatique s'était répandu à Rome, et quelle sourde pratique des sciences occultes persistait au-dessous de la religion et des croyances officielles, qui devait traverser sous le christianisme tout le moyen âge et se perpétuer jusqu'à nos jours. Homme de sentiments naturels, le poète réprouve ces obscures manœuvres ; si l'on veut fixer l'amour, il ne faut compter que sur soi-même : « Sois aimable et tu seras aimé ». Mais pour être aimable il ne suffit pas d'être beau, car le temps use et flétrit la beauté; il faut aussi, nous l'avons vu, savoir le grec. Les courtisanes, en eflfet, les demi-mondaines, auxquelles il s'agit de plaire, ne sont-elles pas des Grecques pour la plupart, originaires de Naples ou de Sicile, et qu'il est bon de complimenter dans leur langage le plus familier ?

Des compliments, en effet, et point de querelles, c'est Ici bonne tactique. Les querelles, c'est le lot ordinaire des ménages, c'est la dot qu'apportent à leurs maris les femmes légitimes, dit Ovide désabusé par deux mariages, mais ici ce n'est pas la Loi, c'est l'Amour qui règne, et l'Amour ne se nourrit que de compliments ou de cadeaux. Mais les cadeaux sont chers, et Ovide veut être le poète du pauvre, parce qu'il est pauvre luimême, ou du moins qu'il n'a point de superflu à donner aux belles. Un riche est sûr d'être aimé ou d'en avoir l'illusion ; il aura toujours assez d'esprit quand il aura dit : Acclpe,,. « Prenez donc! » Mais un chevalier romain, de condition moyenne, doit être circonspect et supporter bien des choses. Il est pour lui des cas désagréables. Un jour Ovide, dans un accès de colère, a déchiré la robe de sa maîtresse ; il a été obligé d'en offrir une autre, et les robes sont chères. A la rigueur on peut offrir des fruits, quand les arbres en sont chargés et qu'ils coûtent peu, quelques grives ou quelques pigeons, des châtaignes, bien que les Amaryllis du temps aiment peu les châtaignes, mais surtout des vers, qui ne coûtent rien.

Seulement, s'ils ne coûtent rien, ils sont tout aussi peu appréciés. Homère lui-même serait laissé à la porte des belles. Car cet âge est bien « l'âge d'or ». En vérité Ovide est encore, en ce début du xx^ siècle, un poète d'actualité.

Toutefois on peut essayer, sans avoir trop grande confiance en ce procédé; peut-être un poème bien débité vaudra-t-il un petit cadeau et dispensera-t-il de le faire.

Tous ces détails d'ordre pratique sont donnés avec une ingénuité qu'on qualifierait de cynique, si elle n'était si « bonne enfant ».

Un tel amant, peu fortuné, doit être avant tout docile ; blâmer ce que blâme une maîtresse, louer ce qu'elle loue, dire ce qu'elle dit, nier ce qu'elle nie, rire si elle rit, pleurer si elle pleure, la laisser gagner aux dés, aux osselets, aux échecs, en jouant comme une mazette, porter son ombrelle à la promenade, lui frayer un passage dans la foule, mettre ou enlever ses sandales, tenir son miroir, — après tout Hercule a bien filé le rouet d'Omphale 1 — se trouver à heure fixe aux rendez-vous prescrits, la raccompagner chez elle après un banquet, accourir au moindre signe, fût-ce de la campagne, fût-ce parmi la neige ou la canicule, enfin devenir ce que les Italiens, fils de ces Romains, appelleront le Agisbée, tel est le rôle de l'amant peu fortuné.

Le parfait AgUbée est toujours là, toujours discret, toujours sensible, toujours plein de compliments. Tand compLinientl! dit-on dans la péninsule, et, comme le geste et l'accent, les sentiments n'ont point changé. Des compliments! Porte-t-elle, cette femme exigeante, de la pourpre de Tyr? Loue la pourpre de Tyr. A-t-elle une robe de Cos? Loue les robes de Cos. L'or brille-t-il sur elle? Dis-lui qu'elle est plus précieuse. Est-elle emmitoufflée de fourrures? Extasie-toi sur les fourrures. A-t-elle une tunique ? Dis-lui qu'elle peut avoir frais, mais qu'elle t'enflamme ! Ses cheveux sont-ils séparés par une raie? Approuve cette raie. Sont-ils tordus en chignon? Admire ce chignon. Admire ses bras quand

elle danse, sa voix, quand elle chante, et, quand elle cesse de chanter, plains-toi que ce soit déjà fini. Si elle est souffrante vers l'automne, saison des fièvres, si elle a ses vapeurs, comme une jolie femme les a de tout temps, inévitablement, assieds-toi à son chevet, fais des vœux pour sa santé, raconte-lui des rêves de bon augure, fais semblant de pleurer à l'occasion, amène une vieille femme qui purifie la chambre avec des œufs et du soufre, mais, quant à la purge, il faut laisser à quelque rival maladroit le soin de la conseiller ou de l'administrer !

Par contre il ne faut pas se montrer importun, il faut savoir doser à souhait la présence et l'absence ; il faut savoir s'éloigner parfois, un peu, mais pas trop pourtant, assez pour se faire un peu regretter, pas assez pour laisser trop longtemps la place sans défense...

Cependant de son côté le parfait amant n'a pas à se piquer d'une fidélité à toute épreuve. La fidélité, mais elle est à peine possible aux femmes mariées. Il suffit simplement à un honnête homme de ne pas se faire prendre sur le fait, et surtout n'avouer jamais !

Jamais, et cependant il est bon d'exciter quelque peu la jalousie d'une femme qu'un bonheur sans inquiétude risque de lasser. Là encore c'est une question de mesure, toute une tactique à régler avec art; il faut parfois jeter du soufre sur le feu qui languit; comme le matelot prudent il faut prendre le vent, comme le conducteur de char donner tour à tour et resserrer les rênes.

D'ailleurs un tel amoureux n'a pas lieu d'être jaloux lui-même, il sait bien qu'il a des rivaux. Q^u'il en

prenne son parti et qu'il feigne d'ignorer ! La jalousie est bonne pour les maris; ce n'est pas ici le cas. Néanmoins il faut être prudent et réservé et ne pas s'en aller proclamer en tous lieux ses bonnes fortunes.. t De la discrétion, et toujours et surtout des compliments !

D'ailleurs tout défaut chez une femme peut être interprété comme une qualité. Est-elle noire comme la poix, on la déclare brune, est-elle maigre, on la dit svelte, grosse, on la dit grasse à point. Surtout ne lui demandez jamais son âge, et d'ailleurs une femme moins jeune n'en est que plus agréable. C'est après le septième lustre, c'est-à-dire après trente-cinq ans, qu'Ovide place l'âge où la femme atteint son plus haut degré de saveur. Voilà de quoi lui concilier le suffrage de bien des femmes I

Pour achever de se les concilier, il se retourne vers elles et à leur tour il leur donne des conseils pour se défendre contre leurs séducteurs qu'il vient d'armer pour la lutte.

C'est fournir, dira-t-on, du venin au serpent. Mais toutes les femmes, dit Ovide, ne sont pas des Hélène et des Clytemnestre, et l'histoire grecque nous présente des Pénélope et des Alceste.

Ce n'est point pour des Alceste et des Pénélope, — il le dit et on le voit du reste, — qu'Ovide prétend écrire, mais pour des femmes tout de même assez cul-

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tlvécs, romaines ou plus souvent greccjues attirées vers la grande ville, qui viennent y chercher fortune, soutenues parfois par quelque ianiillc Cardinal, mais qui sont supérieures à celles qui dans notre société jouent ce rôle analogue, aux « petites alliées >> des romans contemporains ' .

Kn tout cas Ovide - - est-il sincère ou veut-il se faire bien voir des femmes? — déclare qu'elles sont rarement trompeuses, et, citant les beaux infidèles en regard des amantes délaissées de la mythologie et de l'histoire, il prouve sans peine qu'il dit vrai. Et de fait, si l'on met à part celle d'Hélène, elles sont rares dans l'antiquité, les histoires où les femmes trompent leurs maris ou même leurs amants. Ce sont ceux-ci qui ont le beau, ou plutôt le vilain rôle, tandis que la femme est enfermée, docile, au gynécée, ou garde l'atrium en filant la laine. Il en va tout autrement de nos jours; asservis à leurs besognes continuelles, les hommes n'ont point le loisir de se défendre contre les femmes, dont la perfidie a libre cours dans nos grandes villes modernes, et qui sont presque arrivées à persuader à l'opinion que leurs libertés ne doivent point différer de celles des hommes. De tels détails nous indiquent, à tous les coins du te:Kie, combien ces anciens sont loin de nos conceptions, et comme, pour les comprendre, il faut toujours tourner les yeux vers la société islamique, qui, seule, continue fidèlement la tradition antique.

Q^uoi qu'il en soit, Ovide entreprend de donner aux

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