‹ OvideChapitre 48 sur 154 · Ars ani., III, 23o, sqq · texte numérisé non relu

Ars ani., III, 23o, sqq

L'ART nAFMKR SANS AMOi:!^ 7Z

épaules ; trop cj^aisscs, (jirellcs dissimulent sous l'écharpc une poitrine débordante.

Et que toutes surtout sachent rire! C'est tout un art. Il s'agit de laisser de petites Fossettes se creuser sur les deux joues, en ouvrant peu la bouche, en ne découvrant point les dents supérieures, ne pas rire trop souvent, ne pas rire trop fort, ne pas rire comme si l'on pleurait, ne pas rire en se tordant la bouche, ne pas braire comme une ânesse 1 Et savoir pleurer aussi est un art, savoir bien pleurer, et puis savoir pleurer à point et quand il le faut; savoir parler aussi, en zézeyant un peu quelquefois, pour se donner une sorte de charme, en retranchant des lettres, par affectation, — les Incroyables n'avaient rien inventé! — savoir marcher aussi, sans trop d'application ni de simplicité, sans trop deraideur ni de mollesse, savoir se décolleter à point, Textrémité de l'épaule et le haut des bras seulement, — on voit que les Romaines elles-mêmes avaient gardé un sentiment de la mesure que nous pourrions leur envier, — savoir chanter aussi, pour enchanter les hommes, comme les sirènes surent le faire, soit des airs de théâtre, soit des mélodies égyptiennes, savoir jouer de la harpe ou du psaltérion, pour attendrir le cœur des hommes, comme Orphée celui des fauves, Amphion celui des pierres, savoir par cœur des vers d'amour, ceux de Callimaque, d'Anacréon, de Simonide de Céos, de Sapho, de Properce, de Tibulle, de Gallus ou de Varron, ceux de Virgile, surtout XÉiiéïde, ceux enfin d'Ovide, les Amours ou les Héroïded.., savoir danser avec grâce, au son de la musique, savoir jouer aux dés.

aux échecs, à la balle, j'allais dire au tennis, et surtout dans l'ardeur du jeu ne point s'emporter, ne point y montrer, ce qu'on fait trop souvent, un caractère déplorable, ne point se disputer, se mettre à pleurer, quand on perd, savoir se tenir à table enfin, manger proprement, du bout des doigts seulement, ne pas trop manger, ne pas trop boire jusqu'à voir double : telles sont les qualités que doit posséder une femme qui veut plaire .

Voilà donc la femme instruite, mais il faut qu'elle se montre. Qu'elle aille donc se promener sous le portique de Pompée, au temple de Phébus, au temple d'Isis, au théâtre, au cirque, enfin dans tous les lieux mondains où déjà Ovide a donné rendez-vous à son jeune séducteur. C'est là qu'elle le rencontrera, ce jeune homme en quête, lui aussi, de bonnes fortunes. Toutes les occasions sont bonnes : quelquefois, en suivant les obsèques de son mari, les yeux en pleurs et les cheveux épars, une femme a séduit le cœur d'un homme et trouvé dès ce moment à remplacer le défunt !

Mais que les femmes cependant se défient des jeunes gens trop élégants, aux cheveux trop parfumés, aux doigts trop chargés de bagues. Beaucoup de manières, peu d'argent, quelquefois même des escrocs !

Il faut savoir à qui l'on a affaire et bien réfléchir, lire attentivement les billets doux, n'y répondre qu'avec prudence, distinguer les soupirants, demander des cadeaux à un riche, une plaidoirie à un avocat, à un poète des vers, des vers seulement !

Enfin, son choix fait, que la femme sache accorder

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k point et refuser ses faveurs, les doser habilement, les faire attendre et désirer. Le mariage tue l'amour par les facilités même qu'il lui procure. Il sied d'exciter la jalousie masculine, de donner k Tamant le sentiment de la concurrence, et aussi celui du péril, en supposant un danger imaginaire, le retour de quelque protecteur tyrannique et furieux.

D'ailleurs cette tyrannie peut exister: elle existe trop souvent; de la part d'un mari pour une honnête femme, rien de plus juste, mais de la part d'un protecteur pour une beauté libre, c'estun caprice excessif, qu'il faut déjouer. Rien de plus facile : il faut écrire peu, et discrètement, rédiger ses lettres comme si l'on écrivait à une femme, ou, mieux, encore, user de sa suivante I Qu'on écrive les lettres d'amour sur ses épaules avec du lait qu'une poudre de charbon rendra lisible à l'arrivée : bizarre stratagème pour déjouer la surveillance des Bartholo de l'antiquité, bizarre et dangereux si la suivante a de belles épaules et si l'amant a la tentation, comme Cyrano, de lire la lettre avec les lèvres. Mais, du reste, comment surveillerait-il une femme, ce jaloux, dans cette Rome si vivante et si propice à l'intrigue, une femme qui va au théâtre, aux courses, aux fêtes d'Isis, à celles de la Bonne Déesse, aux Thermes, ou chez des amies qui seraient bien vite des complices?

Tel est, brièvement résumé, l'art d'aimer pour une

jolie femme libre, à laquelle le mariage ne crée aucun devoir, et pour un jeune homme que ne retient nul scrupule de fidélité^ nulle doctrine de pureté. Tel est le guide ingénieux et ingénu de Tamour antique en toute sa simplicité, que nous qualifierions volontiers d'immorale, si elle n'était si naïvement sincère.

Point d'hypocrisie en ce bréviaire d'amour, nulle notion du péché, le plus aimable badinage, le plus joli décor, les plus plaisants personnages, la plus élégante manière de donner des conseils galants qui sont parfois de la plus pénétrante psychologie, le moins de passion d'ailleurs, et le moins d'amour possible, au sens où nous entendrions ce mot.

D'ailleurs, de cet amour, et même de l'amour peu dangereux qu'il conseille, Ovide veut donner les remèdes, comme il a donné la formule. Les Remèdes d'amour! Ce n'est pas ici un romantique passionné, il ne s'agit pas de se percer le cœur d'un poignard, de se pendre à quelque poutre. Non, si parfois ses flèches vous ont blessé, voici la guérison assurée :

Soyez guéri par qui vous enseigna l'amour;

La même main vous blesse et vous soulage; Pour apprendre l'amour, il fallait lire Ovide,

Pour l'oublier, il faudra lire Ovide !

Phœbus, protecteur des poètes, n'est-il pas aussi le dieu des médecins? Si le poète eût connu les victimes mythologiques des passions, quelles cures n'eût-il pas opérées? Didon ne serait pas montée sur le bûcher, Phèdre n'eût point brûlé pour Hippolyle, Ménélas eût

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vieilli, paisible époux d'Hélène, et IVoie serait encore debout...

Voici donc ce directeur de conscience qui se met à Tœuvre en souriant. Ecoutons ses précieux conseils ; sous une allure badine c'est ici, avec \ lîrl (/ninier dont il est la suite, un des rares traités de psychologie amoureuse que nous ait laissés l'antiquité ; certaines remarques annoncent celles de nos grands observateurs, de nos cliniciens de Tâme, de Pascal à Bourget.

D'abord, prenons le mal dès son principe, ne laissons point grandir la passion ; on déracine un arbuste, non pas un arbre ; on franchit un ruisseau, non pas un fleuve. Mais, si le mal est déjà ancien, ne désespérons pas. La médecine est Tart d'intervenir à temps, en variant la méthode selon les circonstances; parfois même, il faut savoir laisser la passion se déchaîner, le mal se consumer lui-même, épuiser sa fureur, et quand le malade arrive à la période de dépression, intervenir énergiquement. . .

Et le forcer, si possible, au travail»! Fuir l'oisiveté, travailler, le salut est assuré. La guerre, la politique, le barreau, excellents dérivatifs. Les amoureux sont des gens inoccupés ; nos dramaturges et nos romanciers l'ont bien vu, quand ils ont placé leurs histoires d'amour dans des milieux princiers et mondains, où la passion n'est contrariée et distraite ni par l'activité pratique, ni par les soucis de fortune ou d'ambition professionnelle.

A défaut de cette activité, il y a la surveillance des travaux champêtres, et c'est l'occasion pour Ovide de

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nous montrer, en s'inspirant des Géorgiques, le taureau courbé sous le joug, les branches des noyers pliant sous le poids des fruits, les brebis broutant le gazon épais, les chèvres suspendues aux rochers ou retournant à rétable, les mamelles gonflées, le berger jouant de la flûte au milieu de ses chiens, les abeilles dépouillées par rhomme qui les enfume, les vignerons pressant le raisin, le jardinier greffant ses arbres, tableaux frais et agréables, moins baignés de tendresse que ceux de Virgile, mais tels que d'un citadin, qui se plaît à la campagne, quand il y va, et qui a d'ailleurs emporté de son enfance dans les Abruzzes de pieux souvenirs.

Excellente distraction aussi que la chasse ; Pascal le dira après Montaigne et Ovide ; la pêche n'est pas moins utile et plus encore les voyages. Il faut savoir briser ses liens et s'en aller :

Va, fuis au loin, malgré les liens qui te retiennent;

Fuis au plus loin par les plus longues routes ; Tu pleureras au nom de ta maîtresse absente,

Ton pas s'arrêtera sur le chemin ; Moins tu voudras t'enfuir, plus souviens-toi de fuir;

Force tes pieds rebelles à courir.

Sans doute de tels conseils sont durs, mais il faut savoir souffrir, si l'on veut guérir. Pour guérir le corps, on supporte le fer, le feu, la purge, la diète. Et, pour guérir son âme, ne supportera- t-on rien? D'ailleurs, une fois parti, la route, les compagnons de voyage, les mille distractions du chemin feront oublier la femme aimée; voilà le vrai remède, le philtre plus puissant que tous les philtres des sorcières, que tous les sortilèges, que

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tous les soufres, que toutes les incantations, qui n'ont servi de rien ni à Médée. ni k Circé.

Mais le voyage, puissant remède, n'est pas le seul... Tout le monde n'a pas le loisir de voyager. Il faut savoir guérir sur place. x\lors qu'on se rappelle les défauts de celle que l'on aime, qu'on recense ses perfidies, sa cupidité, ses complaisances pour les riches, ses exigences continuelles sur le chapitre des cadeaux, — c'est là, nous le savons, un point particulièrement désagréable à Ovide. Ces défauts, qu'on tâche de les mettre en relief: qu'on la fasse chanter, si elle n'a pas de voix, danser, si elle danse mal, causer, si elle ne sait pas causer, jouer de la lyre, si elle en ignore Fart, rire, si elle n'a pas de jolies dents. Qu'on la surprenne le matin, au petit lever, avant qu'elle ait eu le temps de se farder ou tandis qu'elle emplâtre son visage de ces ingrédients, plus ou moins ragoûtants, dont Ovide a donné la recette.

Autre remède plus décisif : avoir deux maîtresses à la fois ou plus de deux, si possible. Ainsi chacun de ces amours, s'ils luttent entre eux, aura moins de force, tel un fleuve qui se divise en plusieurs branches. Si l'on n'a pas pris cette précaution à l'avance, que l'infidélité y pourvoie par la suite et vous guérisse.

On peut aussi feindre d'être guéri avant de l'être, et cette feinte même amène la guérison. Faire comme si l'on n'aimait plus afin de ne plus aimer! Précieux conseil qui traverse les siècles : faire comme si Ton croyait, dira Pascal, et l'on finira par croire. L'attitude extérieure du sentiment détermine peu à peu l'éclosion de ce sentiment.

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Autre remède, opposé, mais aussi efficace : la satiété, qui va jusqu'au dégoût; consacrer tous ses instants à sa maîtresse, sûre méthode pour arriver à l'ennui.

Et surtout fuir la solitude. « Solitude où je trouve une douceur secrète », s'écriera La Fontaine... Oui, une douceur dangereuse, qui permet à la passion de s'épanouir. Se mêler au contraire à la foule, dont la bruyante distraction chasse l'idée fixe, voilà une bonne recette. Mais, dans cette foule, ne point fréquenter les gens qui souffrent du même mal, qui aiment ou qui aient aimé, éviter de leur raconter son histoire , de se plaindre, d'accuser celle qu'on aime :

Ne te plains pas ; le silence est une vengeance ;

Attends l'instant où mourront tes regrets ; Mieux vaut se taire encore que crier : « C'est fini ! »

Q,ui dit : « Je n'aime plus! » il aime encore.

Car la haine, c'est encore de l'amour ; seule l'indifférence froide prouve la guérison.

Mais il faut prendre garde aux rechutes, ne pas s'exposer à rencontrer celle qu'on a laissée, de peur de retomber dans ses bras, ne pas revoir les lieux où on l'a aimée, ne pas conserver ses lettres qu'on serait tenté de relire :

Surtout ne garde pas ses lettres caressantes, A les relire on perd tout son courage...

Jette-les, k regret, mais jette-les au feu,

Et dis : « Que mon amour y brûle aussi ! »

Avec cette littérature intime, fuir aussi toute littérature

d'amour, le théâtre d'abord, puis la lecture des poètes qui ont chanté la passion, dcj)uis Calliméique jusqu'à Ovide; conseils austères pour un poète, mais agréables tout de même, puisqu'ils prouvent la puissance de la poésie.

La poésie! Ovide y revient toujours! 11 a beau s'occuper avec finesse de psychologie amoureuse et donner des conseils de casuiste prudent, qui feraient la joie d'un directeur de conscience, à chaque tournant du développement, s'il entrevoit une histoire m^^thologique, vite, laissant les observations de clinique morale, il y court, il s'en empare, la développe avec complaisance ; en ce résumé, j'ai supprimé ces énumérations bien froides aujourd'hui, mais, à titre d'exemples, interviennent à chaque instant les héros ou les héroïnes de la fable !

Au reste, dès ses débuts peut-être, n'était-il pas devenu le secrétaire de ces héroïnes? Le premier de tous S s'il faut l'en croire, il avait créé un genre, il s'était fait écrivain public pour le compte des amoureuses illustres. Et Rome avait vu par ses soins Pénélope

1 , La question de la date de composition des Hcroîdc^ est controversée. Peut-être Ovide a-t-il commencé par elles; en tout cas leur rédaction est contemporaine des Ainorcs puisque Ovide j- fait allusion dans une de ses élégies {A ni., II, xviii). Les dernières Héroïdes (xii à xx) seraient écrites plus tard ou seraient apocrjpkes. V. PiERl : Tbèse latine, et }. HOEWES, De tenipore quo O^'uHi A mores, Héroïdes, Ars Aniatorir, conscripla alque ediia s'inl, Munster, i883.

écrire à Ulysse et s'étonner de ne point le voir venir, alors que Troie était tombée ; Briséïs supplier Achille de la reprendre aux mains d'Agamemnon ; Phèdre s'ofirir à liippolyte avec Tardeur que lui conservera Racine ; Didon essayer de retenir Enée au rivage de Carthage ; Hermione appeler contre Pyrrhus le secours d'Oreste; Déjanire jalouse faire à Hercule une terrible scène; Ariane, blessée et mourante aux bords où elle fut laissée, pleurer Tinfidèle Thésée dont la voile diminue au lointain de la mer; Médée menacer Jason de sa vengeance ; Sapho renoncer à Lesbos en faveur du charmant Phaon ; et, plus tard, sous le stylet d'Ovide ou celui de son ami Sabinus^ Paris avait fait à Hélène sa première déclaration, Hélène s'était refusée à Paris tout en se promettant à lui ; Héro et Léandre avaient échangé à travers l'Hellespont des appels passionnés ; Aconce s'était offert à guérir de ses fièvres Cydippe, qui voulait bien y consentir.

Ainsi le genre se compliquait; ce n'était d'abord qu'une lettre, sorte de monologue de tragédie, traité pour lui-même, cela devenait ensuite, demande et réponse, une sorte d'ébauche du roman par lettres. Ovide se vantait d'avoir inventé le genre, et, bien qu'on ait tenté de lui découvrir des modèles grecs, bien qu'on ait cité avant lui deux élégies de Properce, nous pouvons l'en croire, car assez de gens à Rome, après sa

1. On a attribué à Sabinus ou à d'autres les dernières des Héroïdes, mais sans grande raison, semble-t-il, d'en déposséder Ovide. V. Plessis, La Poédie laliiie, p. 428 et PiÉRi, Tbèse citée.

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(lisgracc, n'eussent point manqué de souligner son mensonge ou son erreur, s'il n'eût piis été le premier à pratiquer de façon suivie ce genre littéraire'.

Mais, à vrai dire, ce genre, s'il n'avait point encore d'exemple bien net en poésie, était-il si nouveau? Combinaison de l'élégie et du monologue de tragédie, auquel Ovide, auteur d'une /Mcàce, était habilement rompu, n'était-ce pas aussi et surtout le devoir de rhétorique mis en vers, la sua.roiia telle que Porcius Latro et Arellius Fuscus l'avaient enseignée au jeune homme qui arrivait de Sulmone ? Son originalité consistait précisément, comme il arrive souvent, dans ce mélange de divers genres et dans l'application de la ouatrorui à la correspondance amoureuse.

Telle, elle aurait pu lui fournir des thèmes et des vers profonds ou charmants, si la rhétorique, inspiratrice du genre, n'avait veillé aussi sur le plan et sur le détail. Mais chaque lettre est soumise à des règles inflexibles de développement scolaire ; tout y vient en place et en bon ordre ; le désordre même y est calculé.

De la sorte, c'est un vrai « remède d'amour » que la lecture de ces lettres d'amour, un remède héroïque, c'est le cas de le dire, que la lecture de ces Héroï3ed et qu'Ovide a omis de nous indiquer. Durant des pages, les distiques implacables alignent leurs rangs inégaux; métamorphosé en Ulysse, on aurait envie de s'écrier : « C'est assez ! Je rentre à Ithaque ! » Si l'on était Hippolyte, on dirait volontiers à Phèdre : « Eh bien I

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