V. PlesSIS, op. cit., p. 433, sqq. et PlÉRI
finissons-en, puisque vous y tenez tant! »; Enée, on ferait presser Tappareillage pour couper court aux raisonnements de Didon ; Hercule, on allumerait le bûcher pour étouffer sous ses flammes celle de Dejanire ; Thésée, pour échapper aux plaintes d'Ariane, on ferait doubler les voiles ; les amoureuses délaissées se vengent cruellement par un terrible bavardage poétique.
C'est que le genre est monotone, chacune de ces Héroïdcs étant d'un sentiment trop semblable à l'autre, et c'est qu'il est artificiel, puisque de telles lettres, qui ne seront jamais remises à leur adresse, ne représentent qu'une fiction, une sorte de long monologue qui n'aboutit jamais.
Pour en relever la saveur, Ovide y a introduit de Tesprit, au grand scandale de ses futurs commentateurs.
Or, cet esprit s'aiguise à mesure que l'on avance dans le recueil, comme si le poète, entraîné par l'amusement de ces trouvailles, ne pouvait y résister. Alors les érudits choqués lui ont enlevé la paternité des dernières Héroïdes, Dès le xvi^ siècle s'est ouvert une terrible discussion qui n'est point épuisée, les Aide, les Scaliger, les Henri Estienne, les Burman ont pris parti dans un sens ou dans l'autre, et au xix^ siècle, outre-Rhin, Ton a beaucoup écrit encore sur la matière. Qu'Ovide ait badiné dans les Amours ou \ Art d'aimer, rien de plus juste, dit-on ; poèmes badins en effet, il était là dans son genre et dans son droit. Mais Y Héroïde, où parlent les personnages les plus illustres de la fable ou de l'antiquité grecque^ est un genre noble et l'esprit y est déplacé.
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Donc il convient de disculper Ovide de ce mauvais goût et d'en charger son cimi Sabinus.
Ovide eût souri de telles dissertations. Que la critique distingue des genres littéraires : il a voulu précisément — et c'est sa plus grande originalité — les mêler tous. Et dans ce savoureux mélange, tirant de leur lointain ces héroïnes grecques, il les a peintes, d'un crayon vif, comme de jolies femmes, grecques ou romaines, il n'importe, spontanées et souvent charmantes, à la mode de l'Empire, et spirituelles, et même précieuses à l'occasion.
Spirituel et précieux! La critique le note avec dédain, mais remarque-t-elle qu'Ovn'de a été le seul poète à Rome qui ait su l'être? Qu'Horace et Martial soient piquants, satiriques, épigrammatiques, on les en loue, car ils l'ont été en des genres bien nets; mais qu'Ovide ait introduit l'esprit dans l'élégie ou dans le récit mythologique, c'est là ce qu'on ne lui pardonne guère. Et cependant c'est le seul poète romain qui ait fait preuve d'une telle souplesse d'esprit, et qui, par là, annonce, à sa façon, les poètes modernes, les Italiens, les Espagnols, nos Précieux, et, en notre xix'' siècle, un Banville, un Rostand...
« Pour moi, Troie est toujours debout ! » dit Pénélope à Ulysse qui ne revient pas... « Ne réponds pas à ma lettre, reviens! » ajoute-t-elle avec à-propos.
« Tu juras par la mer que les vents font instable », dit Phyllis à l'infidèle Démophoon.
« La flamme du bûcher dévorera ma flamme », dit Phèdre à Hippol^ te, devançant le Pyrrhus de Racine,
brûlant de plus de feux qu'il n'en allumait. Ariane se déclare froide comme le roc sur lequel elle est assise... « J'endormis un dragon et ne peux m'endormir », s'écrie la magicienne Médée. « Tu veux délier ton navire et ton serment, dit à Enée Didon. Crains la mer, Vénus en est sortie, et c'est la mère de l'amour que tu veux offenser. » Et Danaé dit à son père Éole qu'il a mauvais caractère, ce qui n'est pas étonnant, quand on vit avec les tempêtes ; qu'il commande aux vents, et non pas à son courroux *.
Evidemment, je conçois bien qu'on soit agacé de telles gentillesses, mais, au milieu de la pompe ordinaire de la poésie latine, n'apportent- elle s point un certain rafraîchissement familier? Il ne s'agit point ici de savoir si c'est Pénélope ou Phèdre qui parlent; Ovide se soucie aussi peu de couleur locale que tous nos classiques ; mais, si ce sont les lectrices ou les modèles de V Art d'aimer, je me plais à trouver dans ces lettres, que domine une cruelle rhétorique, ces traits ingénieux qui annoncent nos Précieuses ou notre Sévigné.
Mais je me plais surtout au spectacle de ces belles délaissées, qui, sur le rivage où elles sont abandonnées, voient au loin s'enfoncer sous l'horizon les voiles des infidèles. La grâce, l'émotion, la beauté, les larmes se mêlent en ces tableaux si méditerranéens. Il y faut, pour les compléter, la collaboration de l'azur, delà mier.
1 . Ovide va même jusqu'au jeu de mots parfois intraduisible. Non honor cA, sed oiiuSy « ce n'est pas honorable, c'est onéreux », (IX, 3i). « Toi qui venais, Kôte ou hostile », hoépes an boétis (XVII, 12), etc.
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(les bois (le pins, des rocs sauvages, tout ce coinriicntaire immortel que la Me^diterranée des dieux anciens apporte encore autour des vieux textes. Il faut les relire, ces vers, sur une plage de Grèce, d'Italie ou de Provence, pour en sentir la poignante et charmante tendresse, pour les replacer en leur atmosphère propre. Voici Phyllis, abandonnée par Démophoon :
Triste, je loule aux pieds les ccueils et la grève, Et, partout 011 mes^^eux voient la mer plane.
Sous le jour qui s'étale ou sous les astres froids, Je surveille les vents et leurs remous,
Et les voiles qu'à l'horizon je vols monter,
J'augure que ce sont mes dieux qui viennent V..
Voici la nymphe Œnone qui voit fuir Paris :
Un vent léger gonfle la voile au long des mâts, Et l'eau blanchit sous les rames bru^^antes : Malheureuse, je suis des yeux la voile en fuite ^...
Voici Hypsipyle, qui regarde au loin le navire Argo emportant Jason vers la conquête de la Toison d'or :
Tu montes le dernier sur le vaisseau sacré.
Il vole, et le vent vif enfle ses voiles; Les flots bleus fuient sous la carène qui s'élance;
Tu contemples la terre et moi les eaux... Sur une haute tour, qui domine la mer,
Je monte, et de mes yeux baignés de larmes Je regarde à travers mes pleurs, et mes regards
Portent plus loin que l'horizon banal ^...