XII INTRODUCTION
mais on ajoute aussitôt qu'il en abuse et Ton remarque qu'il fait encore des jeux de mots au milieu de ses malheurs. Les critiques ne pardonnent guère cette confusion des genres.
Je les laisserai quelque peu de côté, je leur en demande pardon à l'avance, et j'ai grand'peur qu'ils ne me pardonnent pas, s'ils connaissent mon entreprise, car, si nombreux, je ne pourrai tous les fléchir.
C'est qu'ils sont très nombreux, en effet, les critiques qui ont parlé d'Ovide, ou qui, sans lui avoir consacré un travail d'ensemble, ont étudié, dans son œuvre très variée, tel ou tel point de détail. Je ne me doutais point qu'Ovide, poète que l'on affecte de traiter légèrement d'homme léger, ait inspiré une littérature si terriblement sérieuse. Elle est sérieuse en France, mais elle l'est bien plus encore en Allemagne.
Dans l'œuvre d'un tel poète, où la matière mythologique et religieuse de l'antiquité gréco -latine est venue se déposer et se concentrer, quelles ressources pour les dissertations inaugurales et les thèses doctorales! Poète érudit, Ovide tente ces érudits ; semblables aux géants de cette Glgaiitomachle qu'il rêva, ils entassent les Pélion des commentaires sur les Ossa des répertoires.
Voici que je tiens sous mes yeux effrayés]une liste ^ bien incomplète sans doute encore, de leurs travaux, qui, du xviil^ siècle à nos jours et de Berlin à Leipzig, à Innsbrlick, à Kœnigsberg, à Eberfeld ou Greifv^ald, se
1 . Voir la bibliograptie de quelques-uns des ouvrages auxquels je fais allusion dans le livre de M. Lafaje, cité plus loin.
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sont accumulés d'années en années, mettant au jour les sources des Aléianiorphoses ou des basiez, mais en les captant dans les canaux rigides de l'érudition, sans se soucier beaucoup d'en écouter le murmure poétique.
Oserai-je, après tant de savants ouvrages, écrire quelques pages modestes sur ce poète qu'on a tant et si souvent étudié? Quelle prétention est donc la mienne?
Aurais-je montré ce courage avant 1914? Ne me serais-je point fait taxer, comme Ovide lui-même, et plus encore que maintenant, de légèreté? Je me souviens de toute mon instruction, de mes longues séances à la bibliothèque de l'Ecole normale, de mes angoisses sur les éditions savantes — D'où vient donc que ce matin je me sens si à l'aise sous le soleil qui baigne la vieille bastide? D'oii vient que je vois sans trembler s'allonger la liste des savants travaux germaniques ?
Ah! c'est que pour imposer leur science à la France, ils avaient cette force que donne malgré tout et toujours la victoire. Si je puis aujourd'hui lire Ovide, sans me sentir tyrannisé par tout ce que ces Allemands ont écrit sur lui, c'est que pendant cinq ans je n'ai plus eu le temps de le lire, pour collaborer, à mon humble manière, avec tous ceux qui le délivraient, lui et moi et nous tous, avec lui et moi, de l'emprise germianique.
Nous voici maintenant tous les deux, l'un près de l'autre, comme des captifs qui viennent de s'évader d'une forteresse. Nous voici, après une longue course, revenus des prisons d'Allemagne, où notre esprit languissait, sur le rivage de la mer latine. Voici les îles d'or, voici les beaux golfes arrondis, où les amantes