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Non, il rêve d'une œuvre infiniment plus variée, d'une œuvre où tous les genres pourront se combiner et se fondre en un tout harmonieux, ou parfois l'épopée fera entendre sa rumeur de combat, mais où parfois aussi l'élégie soupirera son air de flûte, où l'églogue sèmera ses fleurs, où la tragédie rugira sa passion, où l'esprit pourra pousser ses pointes, où la philosophie donnera parfois ses graves enseignements, où l'histoire aura sa place, mais où la mythologie tramera d'abord le tissu délicat de ses histoires charmantes ou de ses profonds symboles, d'une œuvre ondoyante et diverse, où l'âme de Virgile pourrait s'unir à la science de Lucrèce, où les accents de Properce se mêleraient aux souvenirs d'Homère, où tout ce qu'a rêvé, pensé, imaginé l'antiquité grecque ou romaine se modèlerait, docile, sous les doigts d'un poète habile, pour donner quelque chose qui serait vraiment nouveau, subtil, sonore, ingénieux, d'une œuvre enfin qui changerait perpétuellement de personnages, de décors, de sujets, de ton, d'émotion, d'une œuvre qui se métamorphoserait perpétuellement; et que sera cette œuvre, si ce n'est le récit des métamorphoses?
Les métamorphoses des êtres 1 Immense sujet devant lequel Ovide s'arrête, hésite, se décide enfin, qu'il entreprend de traiter à l'âge où l'homme, mûri, réalise ses grands desseins, et qu'il retouchera jusqu'à
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ses derniers jours, dans ses lugubres soirées de Tomes, en songeant à la gloire immortelle qu'elle doit assurer à son nom.
f Bien des récits de la mythologie grecque comportaient des transformations surprenantes de personnages humains ou divins : tantôt c'était un dieu, et Jupiter n^J^^^^^ entre tous, qui dissimulait sa vraie personnalité pour ' séduire une mortelle, prenait même l'aspect animal, celui du taureau ou du cygne; tantôt c'était un mortel frappé par la colère des dieux et transformé en bête, en arbre ou en pierre : récits étranges venus du fond des temps, sur l'origine desquels les savants ont longuement disserté sans pouvoir se mettre d'accord. J
Mais, à vrai dire, de telles histoires, développées par l'ingéniosité des Grecs, n'existent-elles point de tout temps dans le folk-iore de tous les peuples ? Dans tous les pays, la forme étrange d'un rocher, d'un arbre, d'une île crée souvent toute une légende. Au moment que je feuillette, en cette vieille demeure de Provence, où je les relis, ces yJIétaniorphoseé d'Ovide, à travers la fenêtre, je vois se dresser au-dessus du petit port un gros rocher qui s'appelle le Bec de l'Aigle, parce que, vu de la haute mer, en effet, il apparaît aux marins comme un aigle qui va s'envoler et qui dresse vers le large sa iè.te fière au bec crochu. Q^u'un poète de ce pays massiliote ait inventé, pour expliquer ce nom populaire, quelque stupéfiante histoire, où un aigle aurait été pétrifié là, il eût créé une métamorphose qui, deux mille ans après, eût excité les dissertations des scoliastes germains...
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loo OVIDE.
Ovide a bien senti ce pouvoir créateur de la poésie. Au milieu de ses Amours même nous l'avons déjà entendu qui le célébrait, attribuant aux poètes le pouvoir de transformer les êtres, de faire des métamorphoses, et peut-être, en son orgueil de poète, est-ce lui qui a vu le plus clair dans Torigine des mythes, ébauchés peut-être par l'imagination populaire, consacrés sans doute par la religion, mais amphfiés, développés, illustrés par les poètes au point qu'on peut dire qu'ils leur ont donné la vie, celle de Tesprit. Pouvoir merveilleux, que, malgré sa défiance à leur égard, Platon même leur reconnaissait.
Or, les poètes grecs * n'ont point manqué d'exercer ce pouvoir d'une façon souveraine, depuis Hésiode et Homère, dont Ovide est imbu, jusqu'aux Alexandrins, en passant par les Tragiques, qui tous puisent à pleines mains dans les Catalogues où sont consignées dèslevii^ siècle les histoires de métamorphoses, Esch^de mettant sur la scène la nymphe lo transformée en génisse, Sophocle écrivant une Nlobé et un Térée, Euripide une yjîédée^^t un Penthée. Les lyriques avaient suivi le mouvement et Simonide d'Amorgos avait même imaginé que chaque femme était née de quelque animal qui lui ressemblait, la malpropre d'une truie, la rusée d'une guenon, la bonne ménagère de l'abeille diligente. Mais c'est à Alexandrie que ces belles histoires avaient développé leurs plus ingénieuses aventures. Savants, qui professaient que les abeilles nais-
1. Voir Lafaye, Les JHétamorphoôes d'O^nde et leurs modèles grecs.
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saienl du cadavre d'un taureau, qu'il existait des hippocentaures, et qu'on avait vu des hommes changés en femmes'; prêtres qui montraient l'œuf de Léda ou l'argile de Prométhée ; flatteurs, qui transformaient en constellation la chevelure de la reine Bérénice; pythagoriciens, qui enseignaient la métcmpsychosc, tous plus ou moins croyaient ces transformations possibles : traditions orphiques, mystères d'Eleusis, cultes orientaux, tout concordait à créer autour des esprits une atmosphère de surnaturel et d'inexplicable, une matière poétique, où les poètes pouvaient puiser tour à tour sans crainte de l'épuiser.
Ils n'y avaient point manqué. Et même l'idée était venue à certains d'entre eux d'assembler en un seul livre ces récits fabuleux, d'en faire un recueil méthodique. Le plus ancien dont on connaisse l'existence, — en écartant celui, bien incertain, de cette Corinne dont j'ai parlé, - — est celui d'un grec de Colophon, favori des Attales de Pergame, appelé Nicandre; on cite à sa suite, un siècle après, un certain Parthénius de Nicée, qui ne fut point sans rapport avec Rome, puisqu'il fut prisonnier de guerre de Lucullus, puis affranchi, maître de Gallus, peut-être aussi de Virgile. On cite encore un nommé Boéus, auteur d'une Orthiiwgoiiie, un Théodore, un Antigone de Caryste, tous poètes grecs a3^ant écrit en grec'^
Mais en latin, si l'on met à part quelques épisodes