‹ OvideChapitre 57 sur 154 · V. Lafaye, op. cit · texte numérisé non relu

V. Lafaye, op. cit

inclus en des poèmes tout différents, le sujet, avant Ovide, était neuf. Sans doute Catulle avait bien imité Callimaque et son apothéose de la chevelure de Bérénice, Cicéron avait bien chanté les alcyons et leur métamorphose, Helvius Cinna les malheurs de Smyrna,

Virgile les vaisseaux d'Enée changés en nymphes, Tauteur de la ClriSf la transformation de Scylla en aigrette, jEmilius Macer les serpents et les oiseaux dont quelques-uns étaient Tobjet de métamorphoses; ce n'étaient là qu'épisodes épars au cours de poèmes tout différents. Mais le sujet en son ampleur était neuf en latin et il ne Tétait point en grec; c'était là pour Ovide une double raison de le traiter; car c'était orgueil que de transporter, le premier, à Rome, un genre littéraire usité en Grèce.

C'est là ce qui nous rend, entre beaucoup d'autres titres, un tel recueil précieux. Si nous avions les œuvres de ces écrivains grecs, peut-être pourrions-nous surprendre Ovide en flagrant délit de cette imitation glorieuse alors, que nous appellerions aujourd'hui plagiat ; mais, dans le naufrage de la civilisation alexandrine, ces modèles perdus, nous gardons à Ovide cette reconnaissance de nous avoir conservé des légendes ou des détails que nous aurions ignorés, et en tout cas de nous avoir suggéré par son art ce que pouvaient être ces poèmes disparus.

A cette tâche il était admirablement préparé; son éducation même lui donnait pour la réaliser toute facilité. Brillant élève, ne savait-il point par cœur toutes les histoires légendaires, qui tenaient une si grande

LES METAMORPHOSES. jo3

place dans les écoles de rhétorique? juvéïial, quelques années après, se moquait d'un professeur de grammaire : « Il faut, disait-il, qu'il lise tous les historiens, qu'il connaisse tous les auteurs comme ses ongles et ses doigts, qu'il réponde sur-le-champ, si, tandis qu'il se rend aux Thermes ou aux Bains de Phébus, on vient à lui demander : « Quelle était la nourrice d'Aréthuse? Le nom, la patrie de la belle-mère d'Archémolus? Combien d'années a vécu Aceste ? Combien le roi de Sicile a-t-il donné aux Troyens de jarres de vin? » Certes, on apprenait tout cela dans les écoles et bien d'autres choses encore. Au sortir de ces écoles, pèlerin passionné de Grèce, d'Asie et de Sicile, Ovide n'avait-il pas été à son retour une sorte de bibliothèque vivante, lui qui s'était assimilé toutes les inventions des poètes grecs? Sans doute en causait-il familièrement avec son ami intime, le grammairien Hygin, qui devait de son côté en constituer un répertoire.

Aussi que d'allusions déjà dans ses poèmes d'amour aux légendes mythologiques, aux histoires de métamorphoses ! Chez Ovide comme chez tous les lettrés de son temps le moindre sentiment s'appuie sur des exemples tirés des poètes grecs. Est-on amoureux? C'est l'Amour qui nous a percé d'une flèche. Dans sa rage jalouse a-t-on brutalisé sa maîtresse ? On invoque pour s'excuser l'exemple des fureurs d'Ajax ou d'Oreste. Préfère-t-on l'amour à la guerre? Celui d'Achille. Une femme est-elle décoiffée ? C'est une Bacchante. Bien coiffée? C'est une Diane. Un ami fidèle? C'est Pylade. S'embarque-t-on sur la mer à l'aventure? On est Jason

sur le navire Argo, Cherche-t-on à corrompre une belle? On est Jupiter faisant tomber une pluie d'or au sein de Danaë. La surveille-t-on jalousement? On est Argus gardant lo.

Ainsi les lettrés du temps d'Ovide, et parmi tous Ovide, arrivent à ne plus voir le inonde que sous son aspect mythologique, de même que certains de nos hommes de lettres ne voient plus le monde que sous son aspect littéraire, appelant un ambitieux Rastignac ou Rubempré, un homme politique du midi, Roumestan, un vantard du même pays, Tartarin, un avare, le Père Grandet, une femme romanesque, Mme Bovary, cherchant Marie en Bretagne, Mireille en Provence, Madame Chrysanthème au Japon.

De la sorte, pour un esprit tel que celui d'Ovide, le monde revêt naturellement un aspect mythologique. Ce poète est un savant; nous ne le sommes plus à ce point. Sans doute ici ce terme de savant s'applique seulement au domaine de la littérature et de la mythologie, mais en ce domaine il n'est rien qu'il n'ait appris, retenu et plus encore assimilé. Imite-t-il les Alexandrins? Oui, sans doute ; on l'a suffisamment prouvé par des détails caractéristiques ; mais, en fait, est-ce imitation ? Il a si bien lu et si bien retenu ces poètes ou ces historiens de la mythologie que cette mythologie est devenue sienne. Il vit en elle, il se meut, il est en elle : ce n'est point seulement pour lui admirable matière à mettre en vers latins : il y plonge de toute part, il la respire, il s'en nourrit et nous avec lui.

Ainsi tout s'anime autour de lui, et de nous, quand

LIOS A\l':rAAU )KI'llC)Si:S. io5

nous le lisons, d'uiK' \ ic surnaturelle, où loul, histoire, [^Iiilosophic, science, sentiment'^ religion, se combine en un mélange si intime qu'on ne peut plus discerner le réel (le l'imaginaire, monde artificiel, si l'on veut, mais cjui se superpose au monde naturel d'une façon ()ui crée une perpétuelle illusion ; l'univers autour de nous devient une immense tapisserie arachnéenne, où les métamorphoses des dieux et des hommes déroulent à l'infini leurs surprenantes aventures...

Est-ce à dire qu'Ovide y croit? Question souvent agitée et point résolue. Mais faut-il donc la poser? Croire, c'est un bien grand mot pour un contemporain d'Ovide, et pour Ovide surtout. Croire au sens chrétien du mot, être prêt à donner sa vie pour affirmer la vérité des histoires qu'il va raconter, comme un hagiologue médiéval aurait pu le faire, non, il n'est pas question de cela dans une telle époque, à propos de telles histoires. Mais cette forme de croyance est-elle toute la croyance ? Ne peut-on croire d'une façon moins décisive, sans être cependant un pur sceptique ? En fait, Ovide ne s'est jamais dressé contre la religion dans l'attitude d'un Lucrèce, qu'il admire comme poète, sans l'approuver comme philosophe. Ce n'est point un penseur que gênent des croyances peu rationnelles. Poète, il trouve charmante une religion pleine de fictions ; amoureux, il trouve commode de s'appuyer surl'exemple

io6 OVIDE.

des dieux, qui autorise tous les amours et toutes les infidélités. Après avoir cité celui de Jupiter, il ajoutait dans Vjlrt c7aimer : « Il importe qu'il y ait des dieux, et, comme il importe, pensons qu'il y en a\ » Pourquoi les nier, ces dieux? Ils sont si commodes !

Qu'on observe à leur égard les vieux rites traditionnels, ce sera l'occasion des fêtes charmantes ou solennelles, qu'Ovide décrira dans les Fa*yteé, une joie de plus dans la vie.

Et pour le reste ils ne sont pas gênants vraiment. Bien plus, ils ont aimé de tout temps la Beauté : « Ou Dieu n'est qu'un nom sans réalité, vainement redouté et qui n'émeut les peuples que d'une sorte de crédulité, ou, s'il est un dieu, il aime les jeunes femmes et leur donne le droit de tout oser... Les dieux ont peur d'offenser les belles et, n'ayant pu s'en faire craindre, ce sont eux qui les craignent. C'est que les dieux ont des yeux comme nous, comme nous les dieux ont un cœur^» Notre La. Fontaine, subtil amateur d'Ovide, dix-sept siècles plus tard, dans un sentiment tout semblable, fera dire aux dieux :

« La Beauté dont les traits même aux dieux sont si doux Est quelque chose encor de plus divin que nous". »

La religion de la Beauté, voilà celle, somme toute, qu'Ovide pratiquait, longtemps avant Ruskin, à l'imi-

Page 1