‹ OvideChapitre 60 sur 154 · LES METAMORPHOSES · texte numérisé non relu

LES METAMORPHOSES

en regard de tout ce que nous avons perdu de cette civilisation antique. Mais tout, les vases peints ou ciselés, les bas-reliefs de cabinet dont l'art avait été d'Alexandrie importé à Rome, les pièces d'orfèvrerie, les bijoux, les camées, les intailles, les bracelets, les agrafes, tout, autour de tous, partout, dans les salons, les salles à manger, les chambres, les thermes, les promenades, tout à chaque instant faisait vivre ce peuple de dieux, qui marchait et respirait sur la terre, avec son pouvoir miraculeux de changer sur un signe la forme des êtres.

J'imagine à Sulmone ce jeune Ovide, qui sur les murs de la villa paternelle voit déjà peut-être, en peinture ou en mosaïque, quelque histoire miraculeuse, et puis qui vient à Rome, où de toutes parts affluent à cette époque les modèles grecs, et puis qui est reçu dans la maison de Livie, où il peut voir ces fresques que nous avons conservées, l'histoire d'Io changée en génisse et gardée par Argus, et qui enfin a l'idée d'être en poésie ce peintre, ce sculpteur, ce mosaïste ingénieux qu'il va devenir désormais ^

C'est là ce qu'il faut bien comprendre quand on le lit : sitôt qu'on perd de vue cette idée, on est injuste pour lui, on le trouve froid, trop ingénieux, trop spirituel parfois ; on note chez lui des gestes qui ne sont pas des gestes proprement humains, mais qui sont, déjà stylisés, des gestes de statues, des tableaux de la nature

1. Voir à ce sujet BoissiER, Promenades arcbéoLoglques, et CoLLiGNON Hiôtolre de la scuLpLure grecque, tome II.

qui sont des tableaux plutôt que de la nature, et on le compare à Virgile pour le trouver inférieur à lui. . . Oui, mais c'est que si Virgile travaille sur nature, pas toujours d'ailleurs, mais assez souvent cependant, Ovide travaille d'après les œuvres des artistes de son temps : il met de la poésie ou de la peinture sur de la mosaïque ou de la sculpture, de l'art sur de l'art, c'est le Gautier, le Hérédia de son temps, mais d'ailleurs avec plus de souplesse et de grandeur à la fois. Comme tel, évidemment, il risque d'émouvoir beaucoup moins le simple ou le grand public, mais, pour ceux qui connaissent l'art antique, c'est une jouissance continuelle que de comparer son poème ou plutôt ses poèmes — - car c'est là une suite de poèmes plutôt qu'un poème — aux grands modèles de cet art incomparable. C'est ici, comme dans les églises d'Italie où sont représentés les miracles des saints, une série de fresques. Que tardons-nous à faire le tour de ces galeries, pour voir se dérouler à nos yeux éblouis, avec leurs couleurs, leurs formes, leur détail ingénieux, ces surprenantes Histoires?

Le long de ces galeries comment nous diriger? Au premier abord, elles ont bien l'air de ce labyrinthe, qu'Ovide lui-même y a décrit *, et quelque fil d'Ariane y paraît bien nécessaire.

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