‹ OvideChapitre 64 sur 154 · jflélanwrplfoàes, I · texte numérisé non relu

jflélanwrplfoàes, I

LKS MJ^yrAMORPHOSKS. 1,9

Mais poursuivons noire visite, ci voici que, cicérone presse, je suis obligé de présenter rapidement le tableau du Paradis terrestre, ou plutôt de l'âge d'or, au printemps éternel, quand les fleuves rouhiient du nectar et du lait, quand la terre produisait elle-même tous les fruits, quand les chênes distillaient du miel. Tableau déjà brossé par les poètes grecs, aux couleurs assez fades et convenues. Mais voici la chute: Jupiter remplace Saturne; c'est la fin du Paradis terrestre; il faut que l'homme gagne son pain à la sueur de son front : dans le monde toujours plus impie se précipitent tous les maux et tous les vices. Les géants, comme des Anges révoltés, escaladent les cieux ; Jupiter les écrase et les précipite sous terre. Ovide passe vite, comme s'il avait peur de retrouver le formidable sujet qui a opprimé sa jeunesse. Le monde devient si mauvais que le courroux des dieux va s'appesantir sur lui. De toutes parts se gonflent les vents, chargés de pluie ; le ciel s'ouvre, les fleuves débordent, la mer transgresse ses rivages. Tout à l'heure Ovide rejoignait Hésiode, Moïse, Michel- Ange, maintenant il annonce, dans sa peinture du déluge, Vigny, Victor Hugo ou Leconte de Lisle, mais, en un tel sujet, il trouve encore moyen d'être spirituel, et surtout de rester peintre et décorateur :

On ne peut distinguer les flots d'avec la terre; Tout est mer, car la mer s'étale sans rivages; L'un occupe un coteau, l'autre sur une barque Rame au-dessus du cKamp qu'il labourait naguère, Sur sa moisson ou sur le toit de sa villa ; L'autre prend un poisson au sommet d'un ormeau;

L'ancre touche parfois une verte prairie.

Et les carènes vont au-dessus des vignobles;

Sur les rocs où jadis broutait la chèvre agile

On voit des phoques lourds traîner leurs corps difFormes.

Les Néréides voient, sous les eaux, étonnées.

Les bois sacrés, les toits des maisons et des villes ;

Les dauphins sont dans les forêts, leurs bonds se heurtent

Aux branches et secouent les chênes de leur choc;

Le loup nage au milieu des brebis ; l'eau charrie

Des tigres, des lions, des sangliers, des cerfs.

Et, cherchant vainement où reposer son vol,

L'oiseau se laisse choir, épuisé, dans la mer.

Olil le pittoresque déluge! Ovide n'est pas très ému, on le sent, on le sait, on ne lui demande pas de Têtre; il ne veut pas peindre le déluge, mais le tableau du déluge, et dans sa fresque rien ne manque de ce qui peut amuser Tœil du spectateur. Ces eaux caressées d'un pinceau habile sont si transparentes qu'on y peut voir tout ce qu'il est amusant d'y voir roulé pêle-mêle. Ainsi les poissons que les primitifs italiens donnent comme auditeurs à saint François ou ceux que le précieux Saint- Amant met aux fenêtres pour voir les Hébreux traverser la mer Rouge.

Après le panneau du déluge, voici celui où Ton voit ce Noé, que l'on appelle en Grèce Deucalion, sauvé des eaux, repeupler le monde, aidé de sa femme Pyrrha, non pas de la façon que l'on pourrait croire, mais en jetant derrière eux des cailloux, d'où naît une race, dure et infatigable, dure en effet comme la pierre dont elle est née.

En ces temps où la terre est encore « mouillée et

LES MKTAMORIMIOSKS. ivi

molle du déluge », fermentent les monstres, et voici Apollon combattant le serpent Python ; mais on ne serait point un habile décorateur si, après toutes ces fresques, solennelles malgré l'esprit du détail, on ne présentait au promeneur, dans cette première stanza dont la décoration sera ainsi complétée, trois panneaux d'un ton plus gracieux et plus gai, l'histoire de Syrinx, celle d'Io, celle de Daphné. Syrinx changée en flûte, lo en génisse, Daphné en laurier. A la maison de Livie, au Palatin, dans ce décor si cher d'abord, puis si cruel à Ovide, on a retrouvé l'histoire d'Io au moment où Hermès va la délivrer d'Argus. Gaston Boissier a vanté « la grâce, la netteté, l'habileté, la gamme harmonieuse des couleurs, le coloris doux et transparent* » qui caractérisent cette fresque. Ces mérites sont ceux même de la poésie d'Ovide. Mais à cette histoire je préfère celle de Daphné.

Ovide l'a traitée, on le sent, avec un plaisir tout particulier. Daphné, n'est-ce pas le laurier qui ceint le front des poètes, le symbole de la victoire, la couronne naturelle d'une tête romaine, la seule chose qu'il ait vraiment, comme Banville, demandée à la vie ?

L'archer Apollon s'est moqué de l'Amour enfant, qui s'exerce à tendre l'arc, et, vexé, l'Amour l'a frappé d'une flèche brillante. Ainsi « percé jusques au fond du cœur », Apollon désire la fille du fleuve Pénée, la belle nymphe Daphné, qui reste insensible à ses vœux :

Il l'aperçoit, laissant flotter sa chevelure...

Page 1