Promenades arcbéologlquts
« Si elle se coiffait, que serait-ce? » dit-il...
Il voit ses yeux brillants, semblables à deux astres;
II voit ses lèvres, mais les voir ne suffit pas.
Il voit ses doigts, ses mains, ses bras à moitié nus ;
Tout ce qu'il ne voit pas, il le rêve plus beau;
Plus vive que le vent, elle fuit, il l'appelle...
Et il lui adresse un long discours, ingénieux et subtil, où il vante son illustre naissance, Tart de la poésie, celui de la médecine, qu'il possède également, bien qu'il soit cependant incapable de guérir son propre mal d'amour. Il eût mieux fait, dit Fontenelle dans un sonnet qui fut célèbre, de parler de sa jeunesse et de sa beauté. « Daphné, sur ma parole, aurait tourné la tète ».
Car elle fuit sans l'écouter :
Elle fuit, sans vouloir l'écouter plus longtemps !... Q^u'elle lui parut belle en s'enfuyant ainsi î Les vents lui dévoilaient son corps, faisant trembler Les plis des vêtements qu'ils colkiient à ses formes; Un souffle vif flottait dans ses cheveux défaits ; La course rehaussait l'éclat de sa beauté...
Alors la poursuite commence et, comme la nymphe va être atteinte par le dieu plus rapide, elle supplie son père de la sauver :
« O mon père, dit-elle enfin, viens à mon aide. Si, fleuves, vous avez quelque pouvoir divin. Et toi, terre, engloutis ou transforme du moins L'incommode beauté qui m'expose à l'outrage. » Et, comme elle se tait, ses membres s'engourdissent Une écorce subtile entoure sa poitrine ;
LES METAMORPHOSES. iqZ
Ses bras sont iK*s rameaux, ses clieveux sont tics leinlles;
Ses pieds agiles sont des racines rampantes,
Et sa tcte devient la cinu- d'un arhusle.
Seul l'éclat (lu'elle avait demeure encore en elle,
Et, telle, Phœbus l'aime, et, sa main sur la tige,
Sous la nouvelle écorce 11 sent trembler un cœur.
Et de ses bras fermés entourant les rameaux,
Il donne des baisers au bois indifTérent :
« Si tu ne peux, dit-il, devenir mon épouse ;
Sois mon arbre... Toujours mes cheveux, ma cithare,
Mon carquois s'orneront, ô laurier, de tes feuilles.
Tu seras l'ornement des chefs latins, le jour
Du triomphe, où les voix chanteront la victoire,
Quand les processions iront au Capitole.
Gardien fidèle au seuil des augustes demeures.
Ta feuille ira s'unir à la feuille du chêne.
Et, comme mes cheveux sur mon front toujours jeune,
Tu porteras l'honneur d'un feuillage Immuable ! »
Tel est le type d'un tableau de métamorphose mythologique; il y en a de la sorte deux cent cinquante, et, deux cent cinquante fois, Ovide a trouvé moyen de varier les expressions par lesquelles est décrite la transformation des êtres, ces miraculeuses mues, ces papillons divins qui deviennent chrysalides, ou ces chrysalides terrestres qui s'envolent aux cieux en apothéoses, depuis celles de Persée et d'Andromède jusqu'à celle de César. Et c'est de la sorte Cycnus changé en cygne, Callisto en ourse, et d'ourse devenant au ciel la constellation dont le nom nous est encore familier' ; c'est
1. Ovide raconte encore l'histoire de Callisto dans les Fades, II, 156-193.
Actéon changé en cerf pour avoir aperçu Diane au bain, Atlas devenant cette montagne qui figure encore sur nos cartes, Arachné, cette araignée à laquelle je ne puis penser, depuis que j'ai quatorze ans, sans évoquer les vers d'Ovide et sa lutte d'habile ouvrière avec Minerve irritée qui la condamne à tisser éternellement de vaines toiles; c'est Niobé qui devient, à force de douleur, un rocher ruisselant de pleurs, mère désolée, comme tant de mères frappées au cœur par l'archer de la guerre, aussi impitoyable qu'Apollon; c'est Philomèle, qui devient le rossignol des nuits d'été ; Procné, cette hirondelle qui ne fait pas le printemps, mais qui l'annonce tout de même ; c'est Cyparisse, à ce point navré d'avoir tué le plus beau des cerfs, qu'il demande à sa douleur de ne jamais finir, et devient, sur l'horizon gréco-latin, le C3^près, cet arbre du deuil, grave et décoratif; c'est l'ami d'Apollon, Hyacinthe, frappé au front par le disque du dieu et qu'Apollon change en fleur; c'est Alcyone, désolée du naufrage de Céyx qui devient, audessus des flots, le plaintif alcyon, annonciateur des tempêtes —
Mais, à côté des histoires de métamorphoses et se rattachant à elles par un lien dont il importe assez peu qu'il soit lâche, si l'histoire est intéressante, que d'histoires en efPet intéressantes, où la poésie, la tragédie, la comédie et le roman de toutes les littératures modernes ont puisé depuis à pleines mains : l'enlèvement d'Europe par Jupiter, qui a pris la forme d'un taureau; celui de Proserpine par Pluton, histoire reprise par Ovide dans les Fastes et qui éveille dans sa mémoire.
LES MKTAMORIMIOSKS. ijr>
comme dans la notre, le souvenir du culte célèbre et des mystères d'Eleusis; les ténébreuses machinations de la magicienne Médéc; celles de Dédale et d'Icare, ces ancêtres des aviateurs; la statue de Pygmalion, le roman de Pyrame et Thisbé, les plaisantes aventures du roi Midas, Hercule sur son bûcher, le combat épique des Lapithes et des Centaures, ce bas-relief de l'Acropole, la dispute d'Ajax et d'Ulysse réclamant les armes d'Achille; la fuite d'Enée à travers la Méditerranée, les deux beaux jeunes gens, Acis et Galatée, poursuivis par Pol3^phème; les deux bons vieillards, Philémon et Baucis, que viennent visiter Jupiter et Mercure, en voyage à travers le monde, comme Jésus et saint Pierre; enfin les graves enseignements de P^^thagore qui terminent à merveille, par une exposition de la métempsycose, cette métamorphose des âmes à travers les êtres, ce livre des JUétainorphosed,
Ce livre, à mesure que je le relis, j'en sens mieux la richesse, que je n'avais point comprise, étant enfant; tour à tour épique, lyrique, élégiaque, bucolique, romanesque, c'est le plus souple et le plus vaste peut-être, sinon le plus grand des poèmes latins ; c'est un répertoire incomparable de légendes, de fables, de symboles; rien n'y manque, pas même l'esprit, cet esprit qu'on a tant reproché à Ovide et qui flotte, léger, et circule au milieu de toutes ces histoires comme un sourire de benne compagnie, pour que l'auteur tout de même n'ait pas l'air d'être un naïf. Ainsi Ovide va de l'épopée à la comédie.
Voici par exemple Midas, qui a reçu de Bacchus le pouvoir de tout transformer en or :
Il va joyeux, content de son malheur futur,
Et, pour voir si le dieu va tenir sa promesse,
Il se met à toucher tout ce qu'il voit; il plie
Une branche de chêne et la branche est en or ;
Il soulève une pierre et la pierre se dore,
Une motte, il en fait aussitôt un lingot ;
Il coupe des épis, c'est une moisson d'or ;
Il cueille un fruit, c'est la pomme des Hespérides ;
Il touche de ses doigts les portes du palais :
Les portes du palais rayonnent sous ses doigts ;
Il se lave les mains; l'eau qui coule au travers
Pourrait, averse d'or, égarer Danaé ;
Ivre d'espoir, il voit tout en or désormais,
Il est joyeux, et, devant lui, ses serviteurs
Sur la table dressée apportent des plats tièdes,
Mais sitôt que ses doigts ont effleuré le pain,
Le pain raidi devient un morceau de métal ;
S'il s'essaye à broyer des mets avec ses dents.
Ses dents ne pressent plus que des fragments d'or fauve.
Et l'eau qu'il mêle au vin de l'auteur de ses maux.
Fluide, fuit en or à travers son rictus...
Il n'y a pas moins d'ingéniosité, et plus encore, dans l'histoire de Phaéton, qui veut conduire le char du Soleil, son père, et, par sa maladresse à le diriger, embrase le monde. C'est un des plus curieux parmi tous ces épisodes et qui caractérise le mieux le talent d'Ovide, où le sentiment de l'art antique se mêle à l'esprit le plus moderne. Le palais du Soleil nous apparaît tel que sur une riche mosaïque, avec ses colonnes élancées, l'or étincelant, le feu des pierres, l'éclat de l'ivoire.