Trié Us, II
un Properce, un Virgile même, chantre d'Amaryllis et de Didon, des artistes innombrables qui ont peint sur les murs et dans les temples même les scènes amoureuses de la mythologie, officiel et continuel scandale aux yeux des jeunes filles et des gens honnêtes, rappeler les spectacles licencieux des théâtres, les comédies et les mimes obscènes, maudire le jour où il a appris à faire des vers, se déclarer victime de son génie*, il appuie avec trop d'insistance pour que nous Ten croyions. Si vraiment il se sentait coupable à ce titre et s'il se savait exilé pour avoir écrit de tels vers, le mieux qu'il pourrait faire serait de n'en plus parler. Or il en parle à tout instant, mais pour ne pas parler de l'autre chose qui l'a perdu ^.
Cette autre chose, Ovide y fait quelques allusions, mais de façon si discrète et si craintive qu'on ne peut deviner ce qu'elle a été et qu'on ne l'a pas su peut-être à Rome mieux que nous ne le savons. Car, si on avait eu à Rome connaissance de cette histoire, elle nous eût certainement été transmise. Je crois donc qu'à part sa femme et les amis restés fidèles à Ovide, qui avaient de bonnes raisons pour soupçonner la vérité, le gros public n'en a rien su et qu'Ovide a tout fait pour l'égarer.
L'affaire semble avoir été si importante qu'Ovide lui-même trouva la peine relativement douce. C'est adulation, dit-on. Je n'ai point cette impression; Ovide a
1. V. notamment Triâtes, I, l, 68; V, 112; Vil^ 21; IX, 60, et livre II, élégie unique.
2. Foitllques, II, IX, 76 : « Ut patcat sola culpa sub Arte mea ».
LA MKTAMORPHOSK D OVIDE. 179
eu le sentiment que l'empereur pouvait, s'il le voulait, confisquer ses biens, Texiler au lieu de le reléguer à Tomes (car l'exil comportait la confiscation et la déchéance civique), et même le faire mettre à mort. Or, quelle que fût la servilité de l'époque, on ne reconnaissait point encore légitime la mort d'un homme éminent pour avoir écrit quelques vers trop libres, pour avoir vu une femme au bain, pour avoir surpris les détails secrets d'un culte étranger, ou pour avoir eu connaissance des amours scandaleuses d'une princesse, dont l'amant même n'avait jamais été menacé de mort et gardait le choix de sa résidence.
Au reste, Ovide aurait-il alors eu l'audace d'écrire à Auguste que jamais « la moindre anecdote n'avait touché sa réputation », que ses mœurs étaient bien différentes de son poème et que son livre n'était pas le témoin de son esprit*?
Et puis, à supposer un accès de colère d'Auguste à propos d'une incartade vraiment trop grave, cette longue haine qui ne désarme pas malgré tant de supplications, cet arrêt inflexible, cette rancune tenace contre un poète glorieux, populaire, bien apparenté, auquel tant de gens d'esprit et de cœur, tant de gens bien nés, s'intéressent!... Non, dans toutes les hypothèses que j'ai énumérées, cela n'est pas clair, et je reviens à Villenave, à Nageotte, à Plessis.
Je songe avec eux qu'une haine si durable est sans doute une haine de femme, et je me rappelle qu'au Pa-