CHAPITRE III
Ovide est-il l'inventeur du genre de l'héroïde? — Biacussion sur l'antienticité de quelques iéroïdes. — Le convenu dans les œuvres d'art. — Ce qu'Ovide a fait des personnages antiques. — Ce qu'il faut penser de l'héroïde en général. — Un rival d'Ovide , Aulus SaMnus. — La tragédie a Rome. — Ovide a-t-il fait jouer ses drames? — La iiedée -. une déception. — h'-irt d'aimer .- prédécesseurs' d'Ovide. — Analyse du poëme : le plan; les détails; les allusions mythologiques, historiques, politiques ; le style. — Succès du livre. — Imitateurs d'Ovide : Gentil-Bernard. — Ovide et G. Parini. — Les Remèdes Samour,
Voila donc Ovide décidément installé dans la poésie. Sa jeune Muse, accueillie, fêtée dans les lectures publiques, pouvait dire avec un juste orgueil , mêlé de grâce :
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux.
Pour suivre son poétique appel , Ovide renonçait a ses espérances politiques et quittait le laticlave ^ Il aurait pu devenir sénateur 5 on comprend que sous l'empire cette ambition ne l'ait point tenté ^ il aima mieux rester poète. Cependant, ce parti déflnitif, il ne l'avait pas pris sans encourir la censure des envieux et des partisans , nombreux encore, des mœurs antiques. On opposait a cette vie de studieux loisirs , si franchement professée , l'activité méritoire des vieux Romains , tour 'a tour soldats , jurisconsultes , orateurs. Ovide répondit^, et même d'un ton passablement dédaigneux , qu'il voulait la gloire et que les vers seuls la donnent-, puis , d'un vol libre et d'une plume légère , il reprit de plus belle son essor poétique.
* Trist., lib. IV, eleg. x, 35-40.
• Amor., lib. I , eleg. xv.
A celte époque, les grands talents commençaient a disparaître : le ciel de Rome se dépeuplait de ses plus brillantes constellations. Calvus, Catulle, Cornélius Gallus étaient morts. Une même année (73o) voyait s'éteindre Yirgile et Tibulle. A côté de Properce , qui n'avail pas longtemps encore à lire à son jeune ami ses vers brûlants', le seul qui dût prolonger encore de quelques années sa courte carrière était Horace-. Ainsi, toute cette gloire poétique, si laborieusement amassée pendant près d'un demi-siècle, allait bientôt, comme un riche héritage , se réunir et reposer sur la tête privilégiée du jeune Ovide.
Nous avons vu, dès le commencement de sa carrière, notre jeune poète sollicité par les Muses plus sévères de l'épopée ou de la tragédie. Sans obéir complètement a leur voix, il s'essayait a des sujets plus relevés, quoique d'un genre analogue, et de temps en temps interrompait sa correspondance amoureuse pour se faire le secrétaire des héroïnes antiques. Pourtant ce n'est pas Ovide qui probablement eut la première idée de ce genre , assez peu naturel du reste. Il avait dû l'emprunter à Properce , quoi qu'en disent Heinsius^ et Bronckusius, Ces deux savants prétendent que l'épître d'Arélhuse a Lycotas, au quatrième livre des œuvres de Properce , fut composée a l'imitation d'Ovide ^ ils se fondent sur ce passage de VÀrt d'aimer :
Vel tibi composità cantetur epistola voce : Ignotum hoc aliis ille novavlt opus^'.
^ Properce mourut en 739.
* Horace mourut en 746.
' Au commencement de ses notes sur les Héro'ides.
* Lib. III , 345.
Mais qui nous dit qu'Ovide ne se vante pas un peu? Properce était mort et ne pouvait réclamer. D'ailleurs , il n'avait composé qu'une seule hcroïde : il n'avait point vu le parti qu'on pouvait tirer de ce genre non encore exploré. C'est Ovide , avec sa facilité ingénieuse, qui , lisant cette épître, voit aussitôt se dessiner dans sa tête une série de petits poëmes sous forme de lettres^ c'est lui qui s'approprie et qui nomme celte terre, qu'un devancier distrait avait touchée de sa poupe , sans la remarquer.
Il y a sur l'authenticité de quelques héroïdes de vives controverses que nous rappellerons sans les vouloir trancher. Il nous a toujours semblé bien difficile , pour ne pas dire extrêmement téméraire , de porter un jugement sur des matières si délicates et si obscures. On a vu maintes fois, h la Renaissance, les connaisseurs les plus lins, victimes d'une habile supercherie, se tromper sur la provenance d'une œuvre d'art, et par exemple attribuer a Praxitèle un Cupidon sculpté par Michel-Ange '. C'est qu'il y a dans le talent une variété, une souplesse, un imprévu qui déjouera toujours tous les systèmes de la critique. En effet, sur quoi s'appuie cette critique? Sur la quantité, sur !a grammaire, sur la langue.
Mais est- il impossible qu'un poète commette une faute contre la parodie ? Horace a fait brève une syllabe longue- : faut-il rejeter le vers comme adultérin? Quelquefois le poète adopte pour certains mots l'une des deux quantités
' CoNDivi, Vila di M. Buonarroli, cap. xviii. — Se rapfieler encore l'histoire de Sainte-Beuve et des lettres de Marie-Aiitoiuetle.
^ Art poél.j vers 65 :
Régis opus : sterilis ve diu falus aptaqiic remis.
que permet l'usage ; il semble même s'en faire une règle. Faudra-t-il , si par hasard il s'écarte de cette habitude , rayer des œuvres du poëte , non-seulement le vers, mais la pièce entière? C'est pourtant ce que fait Lachmann pour l'épître d'Héro. Cette épître contient un vers où nihil forme un pyrrhique , c'est-à-dire deux brèves'. Une telle quantité n'est point d'Ovide , s'écrie le commentateur scandalisé ^ la pièce est apocryphe. — Mais pardon , répond Merkel 2, cette même quantité se retrouve encore dans deux autres passages ^. Et voila comme on peut se fier aux arrêts fondés sur la quantité. Car enfin, supposé qu'Ovide, surpris par la mort, n'eût laissé que ses Amours et ses Epitres , Merkel ne trouvait rien à répondre au raisonnement triomphant de Lachmann.
La grammaire et la langue ne sont pas des guides plus sûrs. Tel mot , dit-on, n'appartient pas au siècle d'Auguste. Mais qu'en savons-nous? possédons-nous un lexique complet de la langue latine ? Qui nous dit que cette expression qui nous efTarouche , que cette tournure qui nous semble moderne, ne se retrouveraient pas employées par quelque autre écrivain , si nous avions tous les ouvrages qui se sont perdus? Puis , j'en demande bien pardon a ces commentateurs, mais quelquefois vraiment il semble que ces hommes si savants ne s'entendent guère aux matières poétiques. Que de solécismes, par exemple, nos grammairiens ont signalés dans Racine, qui sont tout simplement de belles
* Le vers 170 ;
Exiguum . sed plus quam niliil illud erit.
* Préface du \" volume de son édition d'Ovide.
* Trist.j lib. V, eleg. viii , 2, et MétamoTph.^ x, 5^0.
hardiesses ! Que de vers aurait déjà retouchés la Minerve épaisse de nos scholiastes modernes , si , par bonheur , les manuscrits du grand poète n'étaient Ih pour couper court à toute tentative de restitution. Il y a plus : c'est que ces érudits sont loin d'être toujours d'accord. Lachmann n'admet que huit héroïdes -, toutes les autres lui semblent indignes d'Ovide , quelques-unes indignes même d'un contemporain de ce poète'. Mais voici venir un autre érudit-, qui porte sur les mêmes œuvres un jugement contradictoire et prétend qu'aucun de ces poëmes n'est postérieur a l'époque d'Auguste ou de Tibère. Il va même plus loin : selon lui , vouloir lixer l'âge de livres incertains en se réglant sur la dose de talent qu'ils renferment, c'est pure témérité^. Sa conclusion est donc qu'a l'exception des trois épîtres de Sapho , d'Acontius et de Cydippe, que des arguments historiques tirés des manuscrits ne permettent pas de recevoir^, il n'y a aucune raison sérieuse de révoquer en doute la paternité d'Ovide. J'aime a abriter mon insuffisance derrière le bouclier aux sept cuirs d'un de ces Ajax de l'érudition 5.
Dans toutes les œuvres d'art, il y a une sorte de convenu qu'on doit nécessairement passer a l'artiste. C'est une pré-
^ Dans un mémoire lu à l'Académie de Berlin , été de 1848 : les huit héroïdes privilégiées sont i, ii, iv, v, vi, vu, x, xi.
* L. MuLLER, De re vietricà poetarum latinormn, proœmium, p. 48.
' L. MuLLER , loc. cil. : Sed bonitale aut pravilate incerlcrura librorum definire œtatem, ea vero aperlast temeritas.
* Voir l'exposé de ces arguments dans L. MuUer, ouvrage cité, p. 43- 46, — et dans la préface du le"" volume des Œuvres d'Ovide, édition Merkel-Teubner.
* Voir, dans Sainte-Beuve, Etudes sur Virgile ^ 2« édit., p. 191, les décisions conlradicloires des savants sur les quatre premiers vers de VEnéïde, et, à ce propos, les réflexions très-sages du critique.
caution qu'il faut surtout prendre quand on aborde les Héroides d'Ovide. En effet, il y a dans ces petits poëmes plus que le convenu ordinaire^ il y a l'invraisemblable poussé jusqu'à ses dernières limites. Et je ne parle pas seulement de ces invraisemblances , de ces impossibilités matérielles qu'on devine aisément. J'admets volontiers que Pénélope écrive a Ulysse, qu'Ulysse reçoive et lise la lettre sans trop me demander quel facteur aura pu la lui remettre. Mais, bien que partisan modéré de la couleur locale, je ne peux me faire a ces héroïnes descendues de leur piédestal antique, et au lieu des voiles majestueux dont notre imagination se plaît a les draper, portant la mode légère et les colifichels du jour. On a fait a Racine un reproche de ce vernis d'élégance qu'il a répandu sur ses personnages ^ on a malignement signalé une sorte de contradiction entre ce langage enchanteur et les atrocités commises par ceux qui le parlent. Mais si Racine polit ses héros, il ne les dégrade pas : ils restent rois et princes par la noblesse de leurs sentiments ou la violence de leurs passions. Ce n'est plus l'Achille d'Homère, non ; mais c'est encore un Achille. Je songe alors a Paul Véronèse , et je pardonne au poète qui , sans me rendre les événements ni les hommes dans leur exactitude historique , m'en donne l'équivalent.
Mais dans Ovide, je cherche en vain cette compensation. Je ne trouve ni reines ni héroïnes ; je ne vois que des personnages sans grandeur, sans noblesse, ressemblant à l'histoire comme le Brutus ou le Caton de M"" de Scudéri ressemblaient au Brutus ou au Caton de Tite-Live. Sa Pénélope ' , par exemple, n'est point une époiise antique, habituée a
' Héroide i.
voir son mari courir les hasards et les aventures. Je le lui pardonnerais , s'il y avait dans ses sentiments , dans ses paroles, quelque chose de royal. Mais non , c'est une petite femme sentimentale qui regrette surtout d'être seule dans son lit^ Elle a des nerfs ; on sent dans ses plaintes une trépidation qui ne lui eût pas permis d'attendre paisihlement son mari pendant vingt ans-, elle en eût pris un autre, ou fût morte. Ce n'est ni la Pénélope d'Homère , ni la matrone romaine 5 ce n'est pas même une mère, car une mère parlerait avec plus de tendresse et d'effusion de son fils. Au lieu de passer sèchement en revue ce qu'Ulysse a fait et qu'il connaît mieux qu'elle , elle aurait pu donner au père quelques détails sur ce fils qu'il a laissé au berceau, sur son courage naissant , sur ses traits qui rappellent le visage paternel. C'est la que nous voudrions quelques accents comme ceux d'Andromaque : Sic ilie maniis , sic ora ferebal'^. Enfin elle termine comme une naïve coquette, comme une Corinne ennuyée du veuvage où la laisse l'absence de son amant. « Reviens vite, dit-elle, ou moi qui étais jeune encore à ton départ, lu me retrouveras vieille femme. » Que nous sommes loin de la gravité homérique , de ces dignes et vénérables lenteurs de la reconnaissance !
Je ne veux pas pousser plus loin une revue que des redites nécessaires rendraient Irès-faslidieusc. Il suffit de l'exemple de Pénélope, pour montrer ce qu'Ovide a fait du genre qu'il inventait. Est-ce même bien un genre? N'est-ce pas plutôt une erreur, un mauvais pas dont le poète s'est
> Vers 7 :
Non ego déserte jacuissem frigida lecto. * Enéide j liv. III,
tiré k force de talent? Si je juge ainsi l'héroïde d'Ovide , si je suis aussi sévère sur ce qui lui manque du côté de la passion , de la simplicité, du naturel, je ne suis guère plus favorable a l'héroïde en général. Il me semble difficile , pour ne pas dire impossible, qu'un poêle, sans être soutenu par une action dramatique, fasse parler d'une manière intéressinte une série de femmes amoureuses. Je ne dis pas qu'on ne puisse rencontrer quelquefois un sujet heureux et le traiter avec bonheur, comme l'Ançilais Pope, par exemple, dans son épître d'Héloïse a Abailard, « qui, par la peinture naïve et libre de la passion, par une sorte de mélancolie amoureuse et mystique, alors nouvelle et toujours difficile à bien rendre , est une des créations les plus heureuses de la poésie moderne \ » Mais Pope n'a fait qu'une héroïde : supposé qu'il eût voulu recommencer, non pas une fois, mais vingt, comme Ovide, il eût rencontré dans les sujets une monotonie qui devait nécessairement influer sur les sentiments, et des sentiments sur le style. En effet, ce sont toujours les mêmes plaintes , la même alternative de crainte et d'espoir, les mêmes menaces ou les mêmes malédictions. L'amour par lui-même , comme tous les sentiments du reste , est peu varié. Ce qui le diversilie à l'infini , c'est le milieu dans lequel il se développe : ce sont toutes les circonstances extérieures de temps , d'âge , de sexe , de religion , de condition sociale, de caractère personnel, qui ne peuvent guère s'expliquer que dans un drame ou dans une épopée , ou bien encore dans un roman. Voila les tiis ondoyanls et divers qui , tissés avec la trame a peu près invariable de la passion , fournis-
* ViLLE-MAiN, Etudes de lillérature ancienne et moderne. Pope.
— Gisent aux poètes ces voiles aux riches couleurs, dont ils revêtent et distinguent leurs personnages amoureux.
Un contemporain d'Ovide, Aulus Sabinus, s'était chargé de répondre aux héroïnes de notre poète. D'après Ovide lui-même', il aurait composé les épitres d'Ulysse à Pénélope, d'Hippolyfe a Phèdre, d'Enée à Didon, de Démophoon a Phillis , de Jason à Hypsipyle. Il semblerait même qu'il y eut lutte et concours amical entre ces deux secrétaires des amants de l'antiquité. Nous n'avons aujourd'hui sous le nom de Sabinus que les trois héroïdes d'Ulysse a Pénélope, de Démophoon à Phillis et de Paris a OEnone; encore n'est-on pas bien sûr de leur authenticité. Un érudit, Ger. Jean Vossius, les regarde comme tout a fait indignes de Sabinus, et même d'un poète de celte époque : « Ces héroïdes, dit-il , ne feraient pas beaucoup d'honneur à celui qui les aurait composées, même de nos jours-. » Nie. Heinsius est d'un avis tout contraire, et il édite , il commente ces épîtres avec un soin qui nous semble très-exagéré. Si ces trois pièces sont réellement du Sabinus vanté par Ovide, il faut convenir que notre poète était d'une bienveillance excessive. Car il n'y a trace de poésie dans ces vers : ce ne sont que des phrases , des formes vides , sans talent , sans passion , sans intérêt. L'esprit d'Ovide nous impatiente et pourtant nous captive, tandis que l'insigniûance de Sabinus laisse agir dans toute sa plénitude l'ennui que le genre porte en lui-même.
■ ' Amor.j lib. I , eleg. xvni.
* Ger. Joan. YossiLS , Depoet. lat., cap. ii : « Quin neque nostro si aevo scriplEC forent, mulUim laudismererentnr. » — C'est du reste l'avis de J.-C. Scaliger : « Sahinus adeo tennis, ut vere sil umbra Ovidii et quasi ejus û£'jT£paYcovi(7T/,ç , Hcquc djgnus in cujus censura multuni operae ponamus. » — Poelkes, lib. VI.
Parmi les ouvrages perdus d'Ovide, se trouve une ou plusieurs tragédies que le poêle a dû composer probablement a cette époque, c'est-a-dire entre les Héroides et VArt (ïaimer, lorsqu'il toucbaitases trenteans. En France, au XVIIP siècle , où il y eut tant de littérature et si peu de poésie, on débutait généralement dans le monde par une tragédie. C'était une manière de redoubler sa rhétorique. La tragédie se jouait, était applaudie ou sifflée, et, dans l'un comme dans l'autre cas, régulièrement oubliée. Mais n'importe, l'auteur avait désormais son brevet d'homme de lettres et son couvert mis une fois par semaine chez M™° Geoffrin. 11 semble qu'il en fut a peu près de même chez les Romains, au temps d'Auguste, et qu'on n'eût osé se donner pour lettré si l'on n'avait pas immolé un héros ou deux sur la scène tragique. Celte manie était du reste hautement patronnée par l'empereur qui feignait de la partager. On sait en effet que ce prince , non content du grand drame qu'il avait joué dans sa jeunesse, se mit un jour a composer un Ajax-^ mais que son goût, plus scrupuleux que jadis sa conscience, ne lui permit pas cette fois de mener sa tragédie jusqu'au dénoûment. Ovide était trop de son siècle et possédait un talent trop souple, pour ne pas faire, lui aussi, sa tragédie. Il nous dit même avec naïveté qu'il se sentait pour ce genre assez d'aptitude '. Aussi a-t-il représenté l'élégie et la tragédie disputant entre elles a qui des deux appartiendrait son talent ^ : par une espèce de compromis proposé par le poète en litige , il est réglé qu'Ovide terminera les petits vers
* Amor.j lib. II, eleg. xvni, U :
Huie operi quamlibet aptus eram.
* Amor.j lib. III , eleg. i.
d'amour qu'il a sur le métier, puis qu'il se mettra immédiatement a l'œuvre plus sérieuse de la tragédie.
Ovide a-t-il lait jouer ses drames? En a-t-il même composé plusieurs? Ce sont la deux questions assez difficiles à résoudre , car les seuls renseignements que nous possédions , et qui nous viennent d'Ovide , sont assez obscurs pour laisser le champ libre aux opinions contraires. Il y a dans l'une des Tristes un vers qui pour tous les critiques est une vraie pierre d'achoppement :
Nil equidem feci , tu scis hoc ipse , theatris ^ .
C'est la réponse qu'Ovide fait a l'un de ses amis, qui lui mandait que ses vers étaient dansés à Rome, aux applaudissements des spectateurs , et , comme on dit aujourd'hui , qu'ils y faisaient salle comble , pîeno iheatro. Heyne-, Burmann , Schradef et beaucoup d'autres ne savent qu'en dire, en présence des renseignements si positifs que nous avons sur l'existence d'une tragédie , au moins, composée par notre poète. Masson, dans sa Vie cVOvide^, propose une correction et lit :
Nil equidem feci, tu scis hoc ipse, tlie^Ura;
ce qui voudrait dire alors : Je ne fais pas grand cas du théâtre et de la gloire qu'il donne. Mais, sans compter qu'il est peu naturel qu'Ovide , grand partisan des lectures publiques, se montre aussi insensible a ces témoignages de faveur populaire , toujours si chers aux exilés , il paraît que la leçon est formelle et que les manuscrits portent theatris
' Ti'ist., lib. V,eleg. VII, 27.
* Ad Donal. vit. Virg., § 41.
' Anno Ovidii XLI el XLH.
et non theatra. Merkel \ si l'on veut à toute force une correction , propose timidement de lire fidei au lieu de feci, ce qui signilierait : la faveur du théâtre est bien instable, on ne peut guère compter sur elle. Mais il reçoit la leçon vulgaire dans son édition et préfère se ranger, dit-il , à l'opinion de Weichert -. Il croit donc avec ce savant que les tragédies dePolIion, de Varius, d'Ovide, ont été composées seulement pour la lecture et non pour la représentation. Ainsi c'étaient des œuvres d'amateurs, je dirais volontiers des éludes de style tragique , qui ne s'adressaient qu'aux oreilles cultivées d'une réunion d'élite et ne voulaient rien avoir de commun avec ces mangeurs de pois chiclies et de noix, dont Horace nous parle si dédaigneusement ^.
Quant a ces vers qui se dansaient aux applaudissements d'un théâtre bien rempli , je les entendrais de certains poëmes d'Ovide, de quelques-unes de ses élégies amoureuses, qu'un Balhylle ou tel autre pantomime traduisait au public par la danse, c'esl-a-dire par ses gestes. Ne voyonsnous pas de même réciter sur la scène des vers que n'y destinait d'abord ni leur caractère, ni la volonté de l'auteur. C'est en ce sens qu'Ovide aurait pu dire avec vérité qu'il n'avait rien écrit pour le théâtre. Virgile non plus ne composait pas pour la scène , et cependant , si l'on en croit certaine anecdote racontée par Donat ^, et reproduite par Servius ^ dans son commentaire , c'est eu entendant réciter
^ Note à ce vers , dans son édit. in-8°.
* De Variopoetâ, p. 485.
" Artpoét., 249.
* Vita Virgil.^ § 41.
' Au vers M« de i'egl. vi.
au Ihéâlre la sixième églogue du jeune Virgile par l'actrice Cytheris, la Lycoris de Gallus, que Cicéroii saisi d'admiration aurait salué celte seconde espérance de la grande Rome. Ce n'est pas la seule fois du reste qu'Ovide a parlé de vers de sa composition dansés en public. Dans l'élégie qu'il adresse a Auguste , il lui rappelle que souvent ses vers mimés avaient tenu attentifs les regards du prince', et, dans tout le passage , la suite des idées semble indiquer qu'il s'agit non de tragédies , mais d'œuvres aussi légères , aussi licencieuses .même que le poëme , cause ou prétexte de son exil.
Bien que l'histoire littéraire ne nous ait conservé que le nom d'une seule tragédie, la Médée , ']e croirais volontiers qu'Ovide en a dû composer plusieurs : son talent était trop facile et son succès fut trop brillant pour qu'il s'en tînt à ce coup d'essai. Quintilien^ et l'auteur du Dialogue des orateurs^ ne parlent également que du Thyeste de Varius : c'est que, pour les deux poètes , le chef-d'œuvre avait fait oublier les autres pièces, et qu'en lui se résumait, se personnifiait tout leur théâtre. De cette Médée , qui pouvait montrer tout ce dont l'auteur était capable s'il avait su se borner '*, il ne reste que deux vers , dont voici l'un conservé par Quintilien ^, et cité depuis dans bien des rhétoriques :
Servare potui , perd ère an possim rogas.
' Vers 519 :
Et mea sunt populo saltata poemata ssepe ; Saepe oculos etiam detinuere tuos.
* Institut, orat.j lib. X, cap. i.
' Cap. XII.
* QuiNTIL., loc. cit.
' Loc. cit., lib. VIII , cap. v.
Un érudit, P. Burmann, a remarqué dans ce vers une imitalion flagrante, pour ne pas dire une copie de celui-ci de Virgile :
Ut me , si servare potes , ne perdere malis ^
11 paraît qu'Ovide ne s'en cachait nullement : ce qu'il en faisait, rapporte Sénèque le Rhéteur, était moins pour piller son illustre devancier que pour montrer publiquement qu'il l'imitait. Ainsi, continue-t-il, on trouve encore dans sa tragédie :
Feror hùc illue plena Deo ^.
Quant à cette dernière imitation si directement affirmée par Sénèque, on ne voit dans Virgile que le vers :
Jovis omnia plena ^
dont Ovide ait pu s'inspirer 5 encore en aurait-il changé le sens, a.moins qu'on ne l'explique ainsi : Je suis tout plein du Dieu , tous mes chants sont à lui -, ce qui n'est pas impossible. Au commencement du XVII* siècle, une des notes savantes dont Saumaise enrichissait ses éditions latines, mit en émoi le monde des érudits. « Il avait , disait-il , entre les mains la tragédie de Mèdée écrite sur de très-vieux par-
' Ciris, 273. — Aristophane, Nuées, 1177 (édit. Tauchnilz), s'était servi déjà de la mèrae anlillièse, selon la remarque de Burmann sec, ad AnthoL, tom. i, p. 419.
* SÉ.NÈQ. le Rhét,, Suasor, m : « Hoc autem dicebat Gallio Nasoni suo valde placuisse: ilaque fecisse quodin multisaliisversibusVirgilii fecerat, non siirripiendi causa, sed palam imitandi, hoc animo, utvellet agnosci. — Esse autem in Iragcedia ejus : Feror hùc illuc plena Deo. » — Sénèque ne dit point que ce dernier vers appartienne à la Médée; mais la suite des pensées autorise à le croire.
» Egl. m, 60.
chemins '. » Ce mot de tragédie, ce nom de Médée, les passages bien connus de Quintilien, du Dialogue sur les Orateurs , tirent croire aussitôt à l'une de ces heureuses trouvailles si communes en ces temps de grande exhumation littéraire. On s'imagina qu'on possédait enfin la tragédie d'Ovide , et le docte Fabricius accueillait cette opinion dans le premier volume de sa Bibliothèque latine -. Cependant on finit par oii l'on aurait dû commencer : on examina le texte de cette Médée , dont Scriverius avait depuis longtemps publié les 134 premiers vers, sous le titre d'Ancienne tragédie. L'erreur aussitôt sauta à tous les yeux : les vers étaient des hexamètres , tandis que la vraie Médée , celle d'Ovide , était écrite en iambes , comme en fait foi le passage conservé par Quintilien. On reconnut alors qu'on n'avait qu'un cenlon composé de vers de Virgile, celui même dont parlait Tertullien et qu'il attribuait a un certain Hosidius Geta -^ Car c'était bien ainsi qu'il fallait lire et non pas Ovidius Geta , Ovide exilé chez les Gètes , Ovide devenu Gète lui-même, comme avaient lu et entendu plusieurs savants \ On n'a guère que des conjectures sur la personne de cet Hosidius Geta : les uns le font vivre sous le règne de Claude, les autres beaucoup plus tard , parce qu'à l'époque de Claude on ne connaissait pas encore le centon, La raison
* In tragDedia Medcà quam pones nie scriptam in veluslissim.is membranis habeo. — Dans l'histoire des deux Galliens , de Trebel. Poliio , chap. viir. — Historiœ Augustœ scriplores, in-4°, 1620.
* Chap. XV.
' Tertull. , De prœscript. Hœret., cap. xxxix : « Vides hodie ex
Virgilio fabulara in toluni aliam coniponi Denique Hosidius Gela
Medeam tragsediam ex Virgilio plenissime exsuxit. »
* Delrio , dans son Commentaire sur la Médée de Sénèque. — Barth , Comment, sur Claudien, p. 1160.
ne paraît pas concluante puisque Ovide lui-même , d'après Quintilien ', aurait précisément composé contre les mauvais poètes une pièce perdue, qui n'était qu'un cenlon fait avec des vers de Macer. Mais«i l'identité du poëte est douteuse, rien n'est plus certain que la nullité du poëme. C'est une mosaïque assez platement composée par quelques grammairiens , où l'on ne trouve ni la chaleur que ne comporte pas du reste un pareil labeur, ni le piquant dans les rapprochements que l'on serait en droit d'attendre -.
Ce sujet de Médée avait fortement frappé les imaginations soit en Grèce, soit a Rome. D'Euripide a Néophron, maints poètes l'avaient porté sur la scène tragique ^ ^ maints autres l'avaient même parodié. Quand Ennius voulut naturaliser sur le théâtre de Rome les chefs-d'œuvre de la Grèce, il n'eut garde d'oublier Médée. Attius à son tour, et peut-être Mécène S traitèrent le même sujet. La peinture s'en était également inspirée : on voyait, dans le temple de Vénus Génitrix, un Ajax et une Médée que le dictateur Jules César avait achetés 80 talents^. Ces deux tableaux, œuvre du Bysantin Timomaque, étaient l'objet d'une admiration dont la poésie*^ nous a conservé le souvenir dans quelques épigrammes de V Anthologie.
^ Institut, orat., lib. VI, cap. m.
* Ce poëme se trouve dans le vii« vol. des Poetœ minores de la collection Lemaire. — Voir à ce propos VAnthol. de Burmann.
* Etudes sur les tragiques grecs ^ de Patin. — Euripide^ t. i, p. 154 et suivantes.
* Si l'on en croit « Barnès et autres, je ne sais du reste d'après quelles autorités. » Note de M. Patin, loc. cit.
' Pline, Histoire nat., liv. VII, ch. xl. ' Anthol. iv, ep. 9 et 6.
C'est au milieu de toutes ces traditions sans cesse ravivées par la littérature ou par l'art , qu'Ovide composa d'abord son héroïde de Médée a Jason , puis sa tragédie. Qu'était-ce que cette dernière œuvre si vivement admirée par les critiques anciens , et dont tout a péri jusqu'aux ruines , etiam periere na'nœ? Jusqu'à quel point cet ingénieux imitateur de tant de poètes avait-il été original? C'est ce qu'il n'est pas possible même de conjecturer. Comme le vers cité par Quintilien n'a point de correspondant dans la pièce grecque , on a voulu conclure en faveur de l'originalité de la tragédie latine. Mais Ovide, qui s'est tant souvenu d'Euripide, devait certainement l'avoir sous les yeux quand il a composé son drame, et, commel'adit un critique aussi judicieux que savant, le poète qui a emprunté du tragique grec les plaintes touchantes d'Hécube et de Polyxène, a dû aussi reproduire quelque chose, sinon de la naïveté , au moins du pathétique de sa Médée ^ .
Sans doute, il est très-regrettable que le temps nous ait envié cette œuvre qui nous eût permis d'étudier sous une face nouvelle le talent de notre poète. Cependant , je ne crois pas qu'une pareille étude eût modifié beaucoup l'idée que nous donne de lui le reste de ses ouvrages. Quel que soit le sujet qu'il traite , Ovide , nous ne le verrons que trop, y porte un ensemble de qualités et de défauts , que la diversité des genres varie très-peu. Si le groupe tragique a péri , nous pouvons donc nous consoler en songeant que nous avons encore , pour nous rendre l'artiste , les splendides bas-reliefs de ses Métamorphoses, et les gracieuses arabesques de son Art d'aimer.
* Patin, Euripide^ tom. i, p. 157.
Je dis VArl d'aimer pour suivre la coutume et prendre le titre sous lequel un contre-sens, qui a maintenant l'autorité d'une tradition , nous a fait connaître ce poëme. Celte fausse étiquette a même valu a l'auteur quelques reproches. On l'a accusé de.ne pas donner ce qu'il promettait, et d'enseigner, au lieu de l'amour, le libertinage. Je le crois bien : c'est précisément le but que se proposait le poète , et, littérairement du moins, son œuvre est innocente. Amare, en effet, signifie non pas aimer, comme pourrait l'entendre un disciple de Platon ou un lecteur de Pétrarque, mais faire l'amour, comme le pratiquait toute la jeunesse épicurienne de Piome. C'est le sens que lui donne Ovide dans tout son poëme , et l'historien Salluste s'en sert ainsi dans l'un de ces fameux chapitres où il fait le procès à son siècle avec plus d'indignation qu'a lui n'appartenait \
Ce n'était pas la première fois que le libertinage essayait de s'enseigner dogmatiquement. Athénée ^ nous parle des leçons erotiques de Protagoride : l'expression grecque (axpoaastç) semble même désigner un cours professé publiquement sur les matières d'amour. Si l'on en croit Diogène Laerce, Zenon, tout stoïcien qu'il était, composa un Art d'aimer : pour l'honneur du stoïcisme , j'aime à croire que son livre méritait mieux son titre que celui d'Ovide. On cite encore un traité semblable du cynique Ephodrius. Enfin, les auteurs les plus graves comme les plus légers s'étaient occupés de ce sujet, mais le point "de vue sans doute était bien différent.
* « Ibi primura insuevit exercitus populi Romani amure j potare, signa, tabulas pictas, vasa cœlata mirari... » Sallust., Catil.j cap. xi. ° Deipnosoph.j lib. IV.
La plus gracieuse des anecdotes racontées par Plutarque est celle qui nous montre le bon philosophe lui-même allan^ quelque temps après son mariage au temple de Thespies offrir avec sa femme un sacrifice a l'Amour'. N'attendez pas d'Ovide un pareil pèlerinage : ce n'est pas a l'Amour, c'est à la plus sensuelle des deux Vénus qu'il sacrifle^ mais s'il n'a pas , bien entendu, la gravité du philosophe de Chéronée, Ovide pourtant est plus et mieux qu'un aimable libertin. Sans aller jusqu'à dire que VArl d'aimer est le plus profond des livres frivoles -, il y a dans ce poëme un grand nombre de remarques, de réflexions, dont le moraliste peut faire son profit aussi bien que l'épicurien. Nous allons du reste en donner l'analyse -, c'est la meilleure manière d'en faire connaître le plan , l'économie.
Chaque art, dit Ovide, a ses préceptes, ses docteurs : lui , il sera le maître d'amour. Ce qu'il va chanter, il ne le tient ni de Phébus , ni de quelque oiseau aérien. Il n'a point vu, comme le vieillard d'Ascra , Clio ni ses sœurs, tandis qu'il faisait paître ses troupeaux : l'expérience, voilà sa muse inspiratrice. Puis , comme s'il prévoyait les accusations de l'avenir, il déclare nettement de quel amour il va donner les préceptes ^ son plan d'ailleurs est des plus simples : il va nous montrer d'abord à trouver l'objet de notre amour; puis comment il faut s'y prendre pour le conquérir, comment enfin pour garder sa conquête.
Le métier d'amoureux , comme il l'a déjà dit , est une vraie milice. Il faut chercher, car jamais une maîtresse ne
^ Plut., De l' Amour j ii.
* Mol de ViLLEMALN, suF les Lettres persanes, XYIU* siècle, xxiv" leçon.
vous tombera des nues. Mais sans mettre a la voile pour de lointains pays, vous avez a Rome ce que l'univers a produit de plus beau. Autant le Gargare a de moissons, autant Méthyrane a de raisins, autant la mer a de poissons , la forêt d'oiseaux, le ciel d'étoiles, autant Rome a de jeunes filles, dit-il , par une série de comparaisons charmantes, où il y a gradation , lumière et grâce. Parcourez les divers lieux publics, les portiques de Pompée, de Marccllus, d'Octavie, celui de Livie oii se voient les filles de Bélus, avecleur père l'épée a la main.
Allez aux fêtes religieuses d'Adonis, aux mystères hébraïques , sur ces places où souvent l'avocat, tout disert qu'il est, reste muet a la vue de quelque belle. Qu'on n'oublie pas les théâtres ^ c'est au théâtre que les Sabines ont été prises^ ni le cirque , où l'on peut si facilement se rapprocher ^ ni les naumachies, où plus d'une belle étrangère a fait des victimes ^ ni les triomphes , ni les festins, bien qu'il faille cependant s'en défier : car tout trompe en un banquet , la lumière des lustres, la chaleur du vin , l'éclat de la parure. Enfin , il faut aller à Baies , le reudez-vous des élégantes , le Baden- Baden du grand monde romain.
Voila pour les lieux a fréquenter. Quant aux moyens de réussir , le premier c'est une grande fatuité , une ferme espérance dans le succès. Il faut aussi s'assurer du concours de la servante. Mais doit-on la séduire? C'est la une bien grave question. Ovide est pour la négative ; mais a quelque parti qu'on s'arrête, le secret le plus inviolable est nécessaire. Présents, lettres, prières, promesses , petits soins en public, toilette de l'amant, le poète passe tout en revue, assaisonnant chacun de ses conseils d'esprit et de finesse.
Vous trouvez-vous a un festin : soyez complaisant pour le mari , sobre et très-habile a tirer parti des petits talents de société que vous pouvez avoir , comme le chant , la danse. Il faut feindre l'amour, louer sans cesse, promettre sans scrupule , recourir aux larmes , a la violence même , ne pas craindre de faire les premières avances : c'est Jupiter luimême qui demandait. Enfin soyez pâle , c'est la couleur qui convient aux amants , et méfiez-vous de vos amis , malgré tout ce qu'on nous rapporte de Patrocle et de Pirithoûs. Voilà une partie seulement des préceptes qu'il faut suivre , car Ovide n'a pas la prétention d'être complet. Les jeunes filles , nous dit-il ou à peu près , sont ondoyantes et diverses ^ divers aussi doivent être les pièges que nous leur tendons.
Voila donc cette maîtresse enfin conquise. Ovide va nous apprendre à la garder. Et d'abord pas de magie ^ pour être aimé, le seul philtre est d'être aimable. Mais les qualités physiques ne suffisent pas 5 joignez-y celles de l'esprit. Ulysse n'était pas beau , mais il était disert. Il faut surtout de la douceur , de la bonté , une grande patience , une soumission aveugle , jusqu'à perdre volontairement au jeu contre sa maîtresse , à la servir à sa toilette , à accourir au premier mot , quelque temps qu'il fasse , à ne pas craindre même de risquer sa vie en passant par le toit ou la fenêtre. Flattez les esclaves' ; envoyez à propos des présents, même légers, des vers , si par hasard votre maîtresse aime la poésie. Sachez faire valoir vos dons en feignant d'accorder à sa demande ce qne vous étiez disposé d'ailleurs à faire. Ne ménagez ni les éloges, ni les soins , ni les attentions, si elle
^ Molière, Femmes savantes j acte I", scène m.
est malade , tout en laissant au rival , dit spirituellement Ovide , le soin de présenter les breuvages amers. Faites enfin qu'elle s'habitue a vous, mais sachez vous absenter. C'est exactement le conseil que Cicéron donnait a Servius Sulpicius pour ses prochaines candidatures'. La politique et l'amour , paraît-il , se traitent de la même façon. Quant a la jalousie , il faut généralement éviter ce qui pourrait la faire naître. Cependant il est bon quelquefois d'exciter une petite colère qui nous procure les douceurs de la réconciliation. Enfin , et c'est Apollon lui-même qui le recommande , il faut mettre en pratique le conseil qui se lit au fronton du temple de Delphes : se bien connaître et partant se faire valoir par toutes les qualités physiques et spirituelles que l'on possède. Mais gardez-vous toutefois de déclamer des vers au beau milieu d'une conversation.
Mais tout câla n'est rien, si l'on n'a pas une patience, une crédulité a toute épreuve , et' même , le poëte n'ose le dire qu'après une invocation nouvelle , si l'on ne sait supporter un rival ; il est vrai que lui-même n'a pu pousser encore la perfection jusqu'à ce point. ]\ïais aussi il n'est qu'un barbare en amour^. Pour prouver d'ailleurs qu'on ne gagne rien à faire un esclandre , il vous raconte l'histoire de Vénus et de Mars; quel profit en a retiré Vulcain? N'espionnez donc pas : fi donc ! cela est bon pour les maris. Surtout gardezvous de reprocher a votre maîtresse ses défauts physiques ^ trouvez pour les pallier des termes adoucis. Enfin, laissez au censeur le soin de leur demander la date de leur naissance , et surtout ne méprisez pas l'âge mûr. Nous vieillirons aussi
' Pro Murenâj cap. ix.
' Liv. II , 552 : Barbariâ noster dbmdat amor.
nous-mêmes , et d'ailleurs ces femmes n'ont-elles pas , pour réparer des ans Virréparable outrage , les ressources de la toilette, de l'esprit, de l'expérience? Voila donc l'amant maître enfin de sa conquête , et , pour la garder , formé par toutes les leçons du précepteur le plus habile. Ovide n'a plus qu'à chanter l'épithalame a la porte de la chambre nuptiale, comme les compagnes d'Hélène dans Théocrite. Le poëme semblerait terminé, et pourtant il y a encore un troisième livre qui n'est pas superflu. Ovide suppose spirituellement que Vénus, émue de l'ignorance féminine, est venue l'engager à donner aussi des préceptes au beau sexe. Après quelques réflexions sur la rapidité de nos années, dont il faut jouir, il commence : Les femmes doivent soigner leur toilette , qu'il veut simple ^ leur coiffure , qui doit varier selon le visage. Quant aux vêtements , il ne sait que dire a cause du grand nombre de couleurs , de nuances que la coquetterie , servie par l'art des teinturiers , avait déjà découvertes. Qu'elles aiment la propreté , mais qu'elles vaquent loin des regards des hommes a ce que Lucrèce ' appelait les postscenia vitœ. Le grand talent pour elles est de remédier par l'art aux défauts de la nature. Elles doivent apprendre a rire, à pleurer, a grasseyer, a marcher, à chanter, a danser. Qu'elles lisent les poètes, qu'elles s'exercent à jouer , mais seulement pour séduire par leur grâce a jeter les dés. Ovide recommandait la promenade aux amoureux en quête : il donne le même conseil aux jeunes courtisanes, Qu'elles aillentpartout,mêmeaux enterrements, où leur deuil et leurs larmes peuvent leur gagner des
> De naturd rermi, lib. IV, 1180.
amants ^ Qu'elles se défient des voleurs, souvent Irèsrichement habillés , et de cette autre espèce de filous , les amants qui ne payent pas 5 mais , l'argent reçu , qu'elles s'exécutent de bonne grâce. Il est bon qu'elles sachent aussi tourner convenablement un billet. Surtout, au nom de leur beauté , qu'elles évitent la colère, l'orgueil ; qu'elles aient toujours un air enjoué. Sachez , dit le maître, le parti que vous pouvez tirer de chacun. Variez habilement votre manège, selon l'âge de votre amant. Apprenez-vous a exciter sa jalousie , à tromper vos gardiens , bien qu'il soit préférable de les acheter. Enfin , défiez-vous de vos rivales ^ autrement il se pourrait bien faire que vous ayez levé le lièvre pour les autres^, et surtout n'ayez pas de servante trop belle. Ovide se rappelait Cypassis. Pour dernier conseil, il recommande de ne pas se laisser aller trop vite a la jalousie , et raconte l'histoire de Procris et Céphale.
Par cette rapide analyse , on peut juger du plan du poëme qui , sans être excellent, n'est pourtant' pas des plus mauvais. Il y aurait bien 'a blâmer certains épisodes , trop longs, déplacés, se rattachant péniblement au sujet. On pourrait remarquer encore que c'est une suite de réflexions juxtaposées plutôt que fondues. Certainement l'^lr^ d'aimer n'est pas construit comme les Géorgiques. Mais la galanterie est chose si légère qu'un plan sévèrement didactique serait presque un non-sens. Au critique trop sévère, le poète
^ Ovide se souvenait sans cloute ici de la belle scène qui ouvre VAiidriennej de TÉnENCE , et dout Fénelon admirait tant le dramatique vif et ingénu. {Lettre à l'Académie., § viii.)
* 662 : " Et lepus hinc aliis exagitatus erit. .1 — C'était un proverbe à Rome, comme en France, ainsi que l'atteste encore un passage de Pétrone , chap. cxxxi.
aurait le droit de dire , comme le Parménon, deVEunuque, au jeune Pbœdria : « Mon maître , une chose qui n'admet en elle-même ni sagesse ni mesure , vous ne pouvez la traiter avec méthode'. » Pour la méthode, j'en ferais donc volontiers mon deuil ^ mais Ovide a manqué de goût. 11 n'a pas su terminer son poëme en artiste habile , ainsi que Virgile^ il n'a pas vu que l'épisode de Procris et Céphale devait être le couronnement léger du gracieux édifice, comme l'épisode d'Aristée pour les Géorgiques. Virgile s'est bien gardé d'y rien ajouter , si ce n'est quelques vers pour dater et signer son œuvre. Ovide, au contraire , ne peut se décider à laisser son lecteur sous l'émotion douce qu'a dû faire naître en lui l'histoire des deux amants malheureux . il veut encore s'adresser a ses sens et les lui chatouiller par de voluptueuses images, remises une seconde fois devant ses yeux. Virgile , après avoir promené ses hôtes dans toutes les salles d'un riche et beau palais , prend congé d'eux au salon d'honneur, à Vatrium. Ovide, moins digne, ramène les siens au boudoir , au cubiculum , pour leur faire considérer encore une fois les peintures licencieuses qui en décorent les murs.
Ce qui fait de VArt d'aimer un ouvrage charmant , ce sont les détails. Ovide y atteint la perfection du genre-, tout est observé et rendu de main de maître. Voyez comme il parle des cirques ^, comme il explique aux amoureux la manière de se placer, de nouer conversation, de paraître s'intéresser,
* Eunuq. .- vers .*î7-8 :
Hère, quae res in se neque consilium iieque modum Habet nullum , eam rem consilio regere non potes.
» Lib. 1,436.
et a la fin, au lieu de s'appesantir sur ce sang qui coule dans l'arène , comme il sait prévenir a temps l'émotion pénible et lui donner le change-, ces blessures lui rappellent celles de l'amour^ : un mot , une main touchée , un programme passé , un pari engagé, voila le trait parti, voila un homme blessé. Ailleurs^, quand il passe en revue toutes les ruses employées par l€s courtisanes pour soutirer de l'argent, il est aussi spirituel et plus complet qu'Horace ^ Conseille-t-il aux amoureux d'écrire : il trace en quelques vers un petit manuel de style épistolaire , oii toutes les précautions oratoires sont finement indiquées. On y reconnaît l'ancien élève du plus fameux rhéteur de l'époque, et le rédacteur de tant de jolis messages amoureux \ Nul ne sait mieux que lui faire passer a force d'esprit des détails de toilette qui courraient grand risque, sous une plume inhabile, de paraître vulgaires et bientôt même choquants^. Comme il badine agréablement sur ces présents rustiques qu'on achète a la Voie sacrée, sur ces raisins, ces noix qu'Amaryllis aimait autrefois, et qui servent aux coureurs d'héritages pour capter les successions , comme aux amants pour séduire les cœurs •■• j et sur les vers , sur le peu de valeur de celte monnaie dans les relations amoureuses, comme il raille a la légère , a la française , pourrait-on dire. « Hélas, dit-il , les vers n'ont qu'un mince crédit^ on leur donne des éloges ;
^ Lib. I, 166.
» Lib. I, 419.
' Epist.j lib. 1, ep. xvn , 55.
* Lib. I, 463.
' Lib. I, 515.
' Lib. II, 265.
mais les présents plus positifs sont accueillis avec une avide préférence. Un rustre plaira , pourvu qu'il soit riche. Le siècle où nous vivons est , en effet, le siècle d'or : avec l'or on achète les honneurs ; avec l'or on obtient les faveurs de l'amour. »
Et pourtant , quel charmant éloge Ovide a fait des poètes qu'il donne comme des amoureux parfaits ' !
Nul n'a su mieux que lui garder le ton moyen , le style moitié badin, moitié sérieux, que réclamait un pareil sujet. Il a soin d'ôter a ses dieux, à ses déesses leur taille homérique , de leur donner, quand il les introduit sur son petit théâtre, un costume léger qui rappelle nos personnages d'opéra et leur sied à ravir. Au commencement du III'" livre -, il nous montre Vénus qui lui dit quelques paroles et disparaît. Virgile avait traité un semblable motif avec une grâce majestueuse et tout épique^. Mais, dans son poème, Vénus est la mère d'Enée, le fondateur prédestiné de l'empire romain. Dans celui d'Ovide , elle n'est que la mère de Cupidon et de tous les amours les plus volages. Si la première est imposante , la deuxième est coquette , et toutes deux sont parfaitement dans leur cadre.
Quel tableau plus gracieux que celui d'Ariadne rencontrée dans son abandon par le cortège folâtre de Bacchus^ ! Comme toute cette mythologie, si pathétique dans Catulle ^, est gaiement réduite par Ovide aux proportions d'un badinage
' Lib. m, 531.
* Vers 55.
' Enéide j, liv. 1 , 402.
* Lib. I, 519.
' Noces de Pelée, 252.
aisé sans grimace! Mais ce que je préférerais encore, c'est Ulysse racontant a Calypso sur le bord de la mer les épisodes de la guerre de Troie ^ :
« Un jour, sur le bord de la mer, sa belle amante voulut qu'il lui racontât la tragique aventure du prince de Thrace. Ulysse, avec une baguette qu'il tenait a la main, la lui "retraçait sur le sable. « Ici, disait-il, est Troie, f> et il en figurait les murs. « Ceci est le Simoïs : la , j'avais établi » mon camp; de ce côté était une plaine (et il décrivait » l'enceinte), que nous arrosâmes du sang de Dolon , la » nuit où il tenta de s'emparer des chevaux d'Achille. Plus » loin , s'élevaient les tentes de Rhésus , prince de Thrace, » et dont j'enlevai les chevaux dans cette même nuit. » Le héros continuait sa description, quand soudain une vague fit disparaître à leurs yeux Troie et Rhésus et son camp. « Osez donc , dit alors la déesse , osez donc vous fier a ces » flots qui viennent en un clin d'œil d'effacer de si grands » noms ! »
Ce dernier trait des vagues emportant Pergame , emportant le camp de Rhésus , la réflexion de Calypso , tout enfin est délicieux.
Ovide aime a rajeunir ainsi la mythologie par des applications toutes modernes. C'est la même un de ses procédés familiers. Quelquefois cependant le souvenir est tiré d'un peu loin. Va-t-il donner les moyens de fixer l'amour? Pour nous montrer combien il est difficile d'arrêter qui a des ailes, il nous raconte l'histoire de Dédale en soixante-quinze vers *, et tout cela, pourrait-on croire, pour amener cette antithèse : « Minos n'a pu retenir les ailes d'un homme j moi je me
» Lib. II, 21-96.
* Lib. II, 129-U2.
prépare a retenir les ailes d'un dieu. » Quelquefois il outrepasse la mesure : voulant prouver la nature lascive des femmes, il consacre soixante vers * a passer en revue toutes les femmes antiques qui se sont signalées par le caractère violent ou criminel de leur passion , et il n'a rien de mieux à nous offrir en tableau que l'histoire de Pasiphac. Est-ce à dire qu'en ce tableau tout soit mauvais? Non certes : André Chénier en a retiré d'excellents traits 5 mais il est déplacé.
L'histoire fournit également au poète son contingent d'exemples. Pour engager les amoureux à aller au théâtre et leur prouver que la place est bonne , il rappelle l'enlèvement des Sabines -. Ce n'est plus Tite-Live, c'est Ovide. C'est dire assez qu'au lieu de la gravité de l'histoire, nous avons le badinage de la poésie légère. Et comme il trouve, chemin faisant , le moyen de toucher rapidement aux travers contemporains! Les Sabines , dit-il, furent enlevées pendant qu'on applaudissait :
In medio plausu..... plausus tune arte carebant^.
A peine a-t-il pris le temps d'ouvrir sa parenthèse que la voila fermée : le trait est parti comme de l'arc même de Cupidon. Mais la satire d'Ovide n'est qu'une légère épigramme : elle n'a ni âcreté, ni venin a la pointe. D'autres fois, c'est la politique qu'il effleure. Romulus a donné de jolies femmes a ses soldats \ Ce sont les seules, les vraies gratifications militaires : qu'on lui en promettede semblables,
' Lib. I, 283-342.
' Lib. I, 100.
' Lib. I, 113.
' Lib. I, 131.
et le voila soldat. Il songeait par contraste a ces iniques partages de terres , si fréquents a cette époque. Les allusions sont quelquefois plus flatteuses pour le pouvoir. Parlant des fêtes que doivent courir les amoureux, il s'interrompt tout à coup * , pour nous avertir de l'expédition que prépare César contre l'Orient. Vous le croyez bien loin de son sujet, tandis qu'il n'a pas cessé d'y songer, et du milieu même du lyrisme un peu débordant où se laisse entraîner sa muse, il vous y ramène adroitement :
« Il viendra donc ce grand jour où tu paraîtras, ô toi le le plus beau des guerriers, tout resplendissant d'or, sur un char conduit par quatre chevaux blancs! Devant toi marcheront les chefs chargés de fers, et désormais impuissants à chercher un refuge dans la fuite. Les jeunes garçons, mêlés aux jeunes filles, te salueront de leurs cris d'allégresse, et ce jour portera la joie dans tous les cœurs. Alors , si quelqu'une de ces jeunes beautés vous demande les noms des rois captifs , et quels sont les pays , les montagnes , les fleuves qui sont représentés , trouvez une réponse a toutes ces questions, sachez même les prévenir j et ce que vous ignorez , affirmez-le avec assurance comme si vous le saviez parfaitement. Ce dieu couronné de roseaux, c'est l'Euphrate^ cet autre à la longue chevelure azurée , c'est le Tigre. Ceuxlà, supposez que ce sont les Arméniens, Cette femme représente la Perside, patrie du fils de Danaé : cette ville s'élevait naguère dans les vallées de l'Achéménie. Celui-ci est un chef, celui-là en est un autre 5 nommez-en parleurs vrais noms, s'il est possible, ou , s'ils vous sont inconnus, par quelques noms qui puissent leur convenir. »
' Lib. 1 , 176.
Enfin, il y a dans VÀit d'aimer une foule de vers heureux et d'un tour agréable, où, sans en avoir l'air, le poëte exprime des vérités piquantes, quelquefois même cruelles. Ovide n'est pas un observateur profond , mais ce qu'il voit , disions-nous, il le voit bien, et malgré sa bonté naturelle, il ne se fait nulle illusion sur le cœur des hommes, ni même sur celui des femmes qu'il aime tant. Votre maîtresse, ditil aux amoureux qu'il engage a passer sur les toits ou par les fenêtres , votre maîtresse ne sera pas fâchée de voir que vous courez le risque de vous casser le cou pour elle ' . Sous la plume légère d'Ovide, ce n'est qu'une réflexion jetée en passant, tandis que, de la même pensée, le talent dramatique et passionné de Schiller a fait sortir une ballade aux couleurs vives, aux paroles mordantes et tragiques -.
Tout n'est pas neuf sans doute dans l'œuvre d'Ovide : plus d'un conseil avait été donné , plus d'une remarque avait été faite avant lui , mais il a su rajeunir et s'appro[)rier par le tour ce qui avait pu déjà tomber dans le domaine public. Il a surtout à son service une richesse inépuisable de comparaisons. Les similitudes , les images , les ligures abondent sous sa plume , comme les fleurs aux prairies sous les chauds rayons du soleil printanier. Veut-il vous peindre l'empressement des femmes à courir au théâtre ; « Comme on voit, dira-t-il, les fourmis aller et venir en longs bataillons, chargées du butin qui doit leur servir de nourriture, ou bien encore les abeilles voler au milieu des bosquets et des herbes odorantes , et recueillir le suc des fleurs et du thym^ ainsi les femmes élégamment parées accourent et se
' Lib. II, 247.
* La Ballade du Gant.
pressent à nos spectacles \ » — Conseille-t-il de garder le repos certain jour : il vous dira qu'alors règne le triste hiver, qu'alors le signe des Pléiades pèse sur la nature et que le bélier se plonge dans les flots de la mer '. Pour vous prouver qu'avec le temps l'on s'habitue a toutes les imperfections physiques que peut avoir une maîtresse , il a recours a une comparaison aussi neuve qu'ingénieuse : « La jeune branche greff'ée , sous l'écorce d'où elle reçoit son suc nourricier, s'ébranle et tombe au premier vent-, mais qu'elle ait le temps de s'affermir, elle sera bientôt capable de lutter contre les orages, et, devenue souche vigoureuse, elle se parera a son tour de toutes les richesses qu'elle aura adoptées. ^ »
On peut facilement s'imaginer le succès qu'eut ce poëme, si brillant d'images et si riche en observations, si pétillant d'esprit et si licencieux dans ses tableaux, quand il parut au milieu de la plus libertine et de la plus spirituelle des sociétés. Lorsque Virgile composait ses graves et sévères Géorgiques , sa voix était comme le suprême écho des mœurs austères et toutes rustiques de l'ancien monde romain. Dans ses vers émus, l'amour des champs, le culte sincère des vertus simples et laborieuses se faisaient entendre pour la dernière fois^ on eût dit Astrée marquant de ses derniers pas la terre du Latium , avant de disparaître pour retourner au ciel. Les Géorgiques furent le poëme, je dirais presque l'oraison funèbre de cette génération républicaine qui vint se briser et mourir sur la plage impériale. Une génération
' Lib. 1 , 93, * Lib. I, 409.
' Lib. II, 649.
nouvelle l'avait remplacée , dont VArt d'aimer fut l'œuvreet le signe. Lucrèce, abordant la philosophie d'Epicnre par les côtés grandioses, en avait chanté les dogmes en des vers d'une gravité a la fois sombre et majestueuse. Ovide ne prit du système que la morale , et du poème que l'invocation a Vénus, accommodant, réduisant le tout, invocation et morale, au goût d'une époque plus raffinée que forte, plus spirituelle que grande. 11 fit ainsi le seul poème didactique qui fût alors possible. « Je chantais, dit Apollon dans une épigramm'e connue, je chantais et Homère écrivait, » — « Mes contemporains vivaient, pourrait dire Ovide, et moi je regardais et je peignais. » C'est là en effet le mérite comme Vexcusede ce petit poème , ce qui fait qu'il est aussi intéressant , aussi curieux pour l'historien , qu'attrayant pour l'ami du plaisir et des lettres.
L'idée et le titre d'Ovide ont fait fortune dans la littérature moderne. Sans parler de VArt d'aimer qu'un chapelain royal du XIIP siècle, nommé André, composait en latin dans des vues aussi sérieuses que celles d'Ovide étaient légères , et où le grave auteur réunissait en corps de doctrine les idées , les sentiments que développait la muse platonique des troubadours \ nous avons eu dans notre langue plusieurs poèmes inspirés par Ovide , non seulement pour le titre , mais aussi pour le fond. Le plus connu est de Gentil Bernard. Quelques vers de Voliaire , un vaudeville populaire dont il est le héros, ont plus fait pour la réputation de l'auteur que son œuvre elle-même^ car Gentil Bernar.l n'est rien moins qu'un poète : sa langue est lourde, abstraite; ses développements obscurs, et ses tableau.x sans relief, sans coloris. 11
* Histoire littéraire de la France, tom. xxi , p. 3^^0.
n'a emprunté d'Ovide que la licence -, il a pris Vénus, mais a laissé la ceinture.
Le vrai rival d'Ovide eût été André Chénier, si la hache révolutionnaire eût laissé le jeune auteur achever ce poème dont nous n'avons que de courts fragments. C'est la qu'on retrouve , en des passages visiblement imités , la grâce légère du modèle , avec les riches couleurs qu'André trouvait sur sa propre palette.
Ovide avait peint sans malice des mœurs dont il se ressentait. Un poète italien d'une muse plus fière et plus digne, G. Parini , par des tableaux en apparence aussi frivoles, mais secrètement animés d'un vif esprit satirique, voulut faire honte à la jeune noblesse de son oisiveté libertine et grossière. Il composa les Quatre parties du jour à la ville. Le but,*le plan, le style, tout est bien différent sans doute de VArt d'aimer, et pourtant la nature même du sujet a produit une certaine ressemblance de détails qui permet, sinon la comparaison, au moins le rapprochement. Parini, comme Ovide , sait décrire avec élégance et poésie ces mille riens dont se compose et se remplit la journée d'un élégant : toilette , visite a sa belle , dîner , promenade au cours , il a su tout raconter , tout peindre avec une finesse aussi spirituelle, mais non plus aussi naïve que le poète latin. Ovide est comme une coquette qui badine avec son éventail : tout au plus en donne-t-il quelques petits coups sur les doigts de ses lecteurs^ Parini fait la révérence avec le sérieux d'un gentilhomme et prend la main comme pour la baiser, mais il la mord et jusqu'au sang '.
Ovide voulut revenir encore sur un sujet qu'il avait traité
* Perrens , Histoire de la littérature italienne.
avec tant d'éclat, et, comme ce savant qui, venant de prouver l'existence de Dieu, s'offrait de démontrer le contraire en un second discours, il fît les Remèdes d'amour après avoir écrit VÂit d'aimer. N'était-ce qu'un simplejeu d'esprit, ou faut-il y voir une réponse ironique a la censure des défenseurs officiels de la morale publique? 11 est certain que, par politique ou par conviction, quelques personnes avaient blâmé la licence des tableaux étalés par le poëte. Ovide s'en justifie, comme La Fontaine du graveleux de ses contes', et répond que la nature de l'ouvrage le veut ainsi-. Malgré quelques vers gracieux , quelques observations fines , quelques descriptions élégantes, lepocme est ennuyeux, pénible même : il est Irop long et, par endroits, trop peu délicat, surtout pour nous modernes^. Toute cette abondance facile des Remèdes d'amour ne vaut pas les quelques vers jetés en passant par Lucrèce, sur le même sujet ^. Au reste, ce poëme fut comme une dernière tentation , une dernière lulinerie de la muse légère , avant de prendre définitivement son congé. Les années arrivaient : Ovide crut qu'il était temps de se ranger, poétiquement parlant, et de commencer enfin une œuvre grande, sévère, une œuvre qui fût un monument.
^ Préf. pour la première édition du premier livre des Contes, 1665.
* Vers 361.
' Voir 410 elsuiv.
* De naturà rer., lib. IV, 1113.