CHAPITRE IV
Les }lc(amorphoses. — Ce poëme est l'image de la société contemporaine. — Inspirations qu'Ovide a pu trouver dans la littérature , dans les arts. — Habileté un peu artificielle du plan. — Art des transitions , des contrastes. — Défauts signalés par la critiiiue, — Talent du poète à peindre les transformations de l'homme en animal, en arbre, etc. — Défauts du genre : Ovide, Cli. Perrault, Virgile. — Les personnifications : Ovide et Callimaque. — Les descriptions : Ovide descripteur par excellence. — Absence de grandeur : Ovide et Lucrèce peintres du monde naissant. — Absence de sentiment : le déluge d'Ovide et celui du Poussin. — L'élément humain dans la description. — De la géographie dans la description : Ovide , Virgile et Victor Hugo. — Absence de profondeur : la Procné de Sophocle. — Ovide excelle dans le gracieux : le naturel d'Ovide. — Ce qu'il fait de la grande poésie homérique. — Ses juvénilités incorrigibles. — Ovide peintre de batailles. — La décadence dans Ovide : crudités des détails. — La comparaison dans Ovide et dans Virgile. — Ovide peintre des passions : plus rapide que profond. — Différence de son procédé expéditif et du procédé plus lent des anciens. — Ses monologues. — L'amour bucolique dans Ovide. — Talent oratoire du poète. — Appréciation générale des Vétamorphoses.
Les Métamorphoses , tel est le litre du grand ouvrage auquel Ovide consacrait la féconde maturité de son lalent ; c'est une sorte d'épopée ou plutôt de récit poétique, immense ruban qui , se déroulant comme la brillante écharpe d'Iris , d'un bout se noue aux premiers arbres sortis du chaos, et de l'autre se rattache au faîte doré du palais des Césars. Systèmes de philosophie, légendes fabuleuses empruntées a toutes les époques, a tous les cultes, peintures de la vie humaine sous toutes les formes que lui peuvent donner la nature ou les caprices de l'imagination , tout dans le poëme d'Ovide, bien que le chemin soit assez détourné , s'achemine et tend a un but unique, tout aboutit a Rome : le Capitole couronne et complète l'œuvre du poëte, comme alors Rome dominait et résumait l'univers. C'était un souvenir, une imitation manifeste de Virgile, mais avec les différences
qu'insinuait l'époque. En effet, VÉnéide, par sa sévère ordonnance , rappelle la conquête : toutes les pages en sont animées du légitime orgueil qu'inspirait la victoire au peuple roi , au peuple fier de sa toge. Dans les Métamorphoses, au lieu de cette majesté qui lient a distance, l'on n'aperçoit plus que le brillant pêle-mêle de tous les costumes^ la hiérarchie a disparu , et ce poëme est la fidèle image de la Rome d'alors, où l'étranger coudoie le citoyen, où la chlamyde , la mitre, la pelisse se confondent avec la toge devant la pourpre impériale.
L'idée d'Ovide n'avait ni ce naturel , ni cette simplicité qu'on retrouve aux saines époques d'une grande littérature. Bien des poètes avaient usé des fictions de la mythologie j mais dans cette vaste prairie des Muses, ils avaient su choisir et varier avec goût les fleurs dont ils tressaient leurs guirlandes. Pour composer la sienne, Ovide, par un caprice qui sent déjà la décadence , voulut ne prendre qu'une seule espèce, une seule couleur. On dirait une gageure dont le poète, sans doute, s'est brillamment tiré à force d'esprit, mais qui, somme toute, vous laisse l'idée de la difficulté vaincue plutôt que le sentiment d'un art grand et naturel. Ces métamorphoses, on en trouve dans l'épopée d'Homère , comme dans les récits d'Hésiode ^ dans les odes de Pindare, comme dans les histoires d'Hérodote , comme dans les œuvres même d'Aristote. Mais ce n'est que plus tard , et surtout parmi les poètes, les grammairiens, les rhéteurs d'Alexandrie, que l'idée vint de composer sur cette matière des ouvrages spéciaux qu'on intitulait : |x£T«{ji.Gpcpco(ietç , ou lT£po'.co(7£i(; , OU «ÀXotcWiç. On a conservé le nom de quelquesuns de ces auteurs : ainsi l'on cite Callisthène, Antigone,
Nicandre , Parlhqpius , le maître de Virgile et l'ami de Gallus, dont le poëme des Métamorphoses aurait suggéré à Ovide l'idée et le titre de son œuvre ^
Telle était l'abondance des matériaux qu'Ovide trouvait soit dans ces auteurs particuliers, soit dans les poètes de l'antiquité tout entière, qu'il est fort peu de fables traitées par lui , dont l'idée première ne se rencontre ailleurs. Je n'en connais même que trois. Ainsi, la fable de Pyrame et Thisbé^ ne se lit dans aucun ancien. 11 est pourtant peu probable qu'il l'ait inventée -, je croirais plutôt qu'il l'a recueillie dans quelque conteur oriental , dont l'œuvre s'est perdue. Singulière destinée des choses de l'esprit! Ovide feuillette par hasard quelque livre ignoré ; il est frappé d'un conte qui , jusque-la, n'avait frappé personne 5 son imagination s'en empare, lui donne la couleur, la vie, et, grâce a lui, le malheur de ces deux amants s'en va devenir
L'éternel entretien des siècles à venir.
Shakspeare en égaie l'une de ses plus aimables fantaisies, le Songe d'une nuit d'été -^ un poète de notre tragédie naissante, Théophile Viaud, le porte sur la scène, et La Fontaine le rajeunit avec son aimable naïveté , en attendant que Voltaire y arrête un instant le vol de sa muse légère.
Ce n'est pas le seul emprunt qu'Ovide aurait fait à l'Orient, car l'histoire dePhilémon et Baucis^ est vraisemblablement
' Voir sur ces précurseurs d'Ovide la dissertation de Mellmann : De camis et audoribus narrationum de mutatis formis , où toute celte question est copieusement traitée. Lipsise, 1786.
* Liv. IV.
» Liv. Vin.
d'origine phrygienne , bien que Ruhnkenius ' soupçonne notre poëte d'avoir eu devant les yeux l'Hécale de Callimaque, vieille, pauvre, et pourtant hospitalière comme Baucis. 11 y avait dans chacune de ces contrées, où l'on est si naturellement conteur, des recueils de traditions locales. C'est a cette source qu'Ovide aura puisé.
Enfin , si l'on ajoute la métamorphose des compagnes d'Ino-, partie en oiseaux, partie en rochers, on aura, je crois, toutes les fables dont Ovide peut passer pour l'inventeur ou l'éditeur prmcpps. Mais il en est d'Ovide comme de Virgile, comme de tous les grands poêles, qui, même en imitant, restent toujours originaux par les détails, par le tour et l'accent qu'ils donnent à leurs emprunts. La Procris d'Apollodore^ n'a rien de bien intéressant : c'est une femme légère qui se livre a l'un pour une couronne , a l'autre pour un chien; quant aux peintures de caractères, quant aux incidents , tout se réduit à la diversité des cadeaux que suit invariablement le même dénoûment. Ovide s'est inspiré de l'histoire , mais il a purifié l'héroïne ; il lui a donné une chasteté relative, qui lui constitue un caractère, et partant fait naître l'intérêt ''. De même pour le déluge^' : bien des poètes sans doute avaient traité ce sujet. Ovide se l'approprie par les ornements, par le dramatique dont il l'anime et le rajeunit. LcNotusqui prend son essor, le Neptune qui convoque les fleuves, le Triton qui donne le signal aux ondes,
* Ad Callimachi fragmenta, 580.
* Liv. IV.
' Bihlioth., 3, 15.
* Liv. VII.
' Liv. I.
les plaintes de Deucalion et de Pyrrha, tout cela appartient à notre poëte. Le sujet est pour Ovide comme le modèle qui pose dans l'atelier du peintre : il sert à qui le demande ; mais ce qui n'est qu'a l'artiste, c'est l'attitude qu'il lui fait prendre, c'est la draperie dont il arrange les plis d'un doigt savant et original.
Au reste , ce n'est pas seulement dans la littérature que notre poëte pouvait trouver aide et secours. Nous avons vu Ovide parcourir dans sa jeunesse les plus belles contrées de la Grèce et de l'Asie-Mineure, les plus riches non-seulement en traditions poétiques, mais encore en œuvres d'art. Bien qu'il ne nous en ait rien dit, ces monuments , ces statues, ces bas-reliefs , ces tableaux , qui faisaient de la Grèce comme un immense musée, avaient dû frapper son imagination et laisser d'eux-mêmes dans sa mémoire un souvenir vivant et fécond 5 bien des scènes, bien des images, bien des attitudes lui furent suggérées, et son vers ne fut souvent que la traduction brillante de quelque belle œuvre d'art jadis contemplée. Comment oublier , en effet , ce Pécile et ces frontons, ces frises des temples d'Athènes, où revivait toute la mythologie dans un peuple de dieux et de héros nés du ciseau de Phidias? Et ce beau groupe de Térée , ornement de l'Acropole, où Alcamène avait représenté Procné recevant Itys dans ses bras , quand elle songe a se venger de son époux sur son fils ? Et la Lesché de Delphes , où Polygnote avait représenté les principales scènes de VIliade et de VOdyssée? Et toutes ces belles peintures, comme le combat des Centaures et des Lapithes, la guerre de Thésée et des Amazones, la lutte d'OEnomaûs et de Pélops, la chasse de Calydon . dont les pinceaux les plus habiles avaient
décoré les murs des temples d'Olympie, de Tégée , de Phigalie'?
Tous ces chefs-d'œuvre qui, pour nous, ne sont plus que des noms et des regrets , étaient jeunes encore de gloire et d'immortalité , quand Ovide les contemplait, et je ne serais pas surpris que dès lors le plan de ses Métamorphoses ou d'un vaste poëme, embrassant, résumant toutes les légendes mythologiques , eût commencé a se dérouler devant ses yeux. Cette première image , vague et flottante, née sous le ciel de la Grèce et de l'Asie , le poète revenait la fixer , la préciser , la mûrir à Rome , au milieu de tous les tableaux, de toutes les statues dont la victoire et la rapine avaient peuplé celte ville. 11 n'y pouvaitfaire un pas sans rencontrer, comme Cicéron le disait d'Athènes, un monument, c'est-adire une œuvre d'art qui rendît ses souvenirs plus vifs et plus poétiques encore. Allait-il, par exemple, a la biblio- Ihèque Palatine : il revoyait les cinquante Danaïdes , dont Auguste avait orné la place où s'élevait, consacré par lui, le temple d'Apollon". C'était peut-être cette splendide décoration qui lui avait inspiré son héroïde d'Hypermneslre. Et pourquoi pas ? Horace devait y songer quand il fit son ode du IIP livre a Mercure ^^ Virgile aussi quand il cisela le baudrier de Pallas\ et Stace enfin quand il décora de cette aventure le bouclier d'Hippomédon^ Car les Muses sont
^ Voir Pausan., passira , et dans Pline l'énumération de toutes les œuvres d'art dont la Grèce était remplie, chap, xxxiv.
* OviD., Amor., lib. II, eleg. ii, 4. — Tristes , lib. II, eleg. i, 60. -— Proper., lib. II, eleg. xxxi, 3-4.
' Ode XI.
* Enéide, liv. X, 496,
* TAe6., IV, 133.
sœurs, et ce n'est pas seulement la peinture, comme le disait Horace, mais la statuaire aussi qui ressemble a la poésie : il y a de l'une a l'autre une influence réciproque, et Ovide a pu , il a dû même s'inspirer des œuvres des sculpteurs, des peintres, qui de toutes parts s'ofl'raient à ses souvenirs et a ses yeux, comme le plus grand des artistes, Phidias, s'était lui-même inspiré d'Homère'.
Le sujet d'Ovide était des plus riches , mais , à cause de cette richesse même, extrêmement embarrassant. l\ manquait de liaison, de suite dans ses parties ^ tous ces épisodes ingénieusement déroulés ressemblaient a des flots qui brillent et murmurent un instant devant le pâtre assis sur la rive, puis disparaissent poussés par d'autres flots qui seront entraînés à leur tour. Aucun fait ne se détachait, aucun ne faisait centre et ne ramenait a lui les fils divers de la trame. H n'y avait ni passion dominante, comme la colère d'Achille, ni héros supérieur, comme Ulysse ou comme Enée , pour imprimer a l'œuvre l'unité d'action et d'intérêt. Ce n'est donc pas cette grande et belle unité qu'Ovide songeait a donner a son poëme-, la nature même de son sujet s'y refusait. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de coudre ingénieusement l'un a l'autre ces brillants morceaux de pourpre en se servant d'un fil si fin, si ténu, que fil et couture, tout s'eff'açât dans le moelleux del'étofl'e. U y a presque entièrement réussi. Je dis presque , car l'œil ébloui par tant de couleurs chatoyantes serait peut être dupe^ mais tou-
* Qu'on nous permette de rappeler un exemple tout moderne : c'est à la suite de plusieurs visites au musée des Antiques, et pendant une lecture de Pausanias, ce riche livret d'un musée bien autrement vaste, que Maurice deGuérin conçut l'idée de son Centaure, de sa Bacchante et de l'Hermaphrodite que la mort l'empêcha d'exécuter.
ehez-vous du doigt, vous sentez une légère aspérité qui trahit l'artifice. L'art n'a pas été jusqu'à se dérober, et l'on ne pourrait dire du poëme ce que l'auteur lui-même a dit de la statue sculptée par Pygmalion :
Ars adeo latet arte suâ'.
Delà naît un inconvénient qui ne tarde pas a se faire sentir et qui nuit à l'intérêt -, c'est que, dans Ovide , il n'y a pas de caractère qui se soutienne et se développe. C'est le défaut du sujet lui-même, j'en conviens, plutôt que celui du poëte , mais enfin c'est un défaut. Cela va même si loin que le même nom propre ne représente presque jamais le même caractère. Il n'y a pas cette unité , cette identité que La Fontaine a su conserver a ses personnages d'animaux. Le loup, quelle que soit la fable où il figure, est toujours le loup-, de même pour le renard , pour l'âne, pour le lion. Dans Ovide, les dieux semblent avoir perdu cette immuabilité, qui est cependant le principal attribut de leur nature. L'Apollon qui poursuit Daphné n'est qu'un vert galant 5 celui qui fait des remontrances si sensées a Phaéton est un bon père de famille. D'un livre a l'autre, Ovide a vieilli de vingt ans son héros, et c'est beaucoup pour si peu de temps, surtout quand il s'agit d'un dieu . Ce qui manque donc à de tels personnages pour être des caractères , c'est le développement , la suite. Ce sont de charmants portraits , ou plutôt , car le mot serait peut-être légèrement ambitieux, de charmantes études de têle. Il y a la un défaut , un défaut grave , dont l'Arioste, si souvent rapproché de notre poëte , a su se préserver dans cette trame brillante qu'il tissait a l'aide de toutes les traditions de la chevalerie.
' Liv. X, 252.
Poui enchaîner entre elles un si grand nombre d'histoires (il y en a 192), sans fatiguer par la monotonie, pour les relier en quinze livres , on ne saurait s'imaginer tous les artifices inventés par Ovide. Tantôt, cela va de soi, il raconte en son propre nom ; tantôt c'est un des acteurs même du drame qui fait le récit a des absents. Ainsi Jupiter expose a tous les dieux convoqués la perversité de Lycaon '. On voit le parti que l'imagination du poëte pourra tirer d'un thème si riche : il va nous décrire les demeures divines et la voie Lactée par laquelle les habitants de l'Olympe se rendaient au conseil. Ce sera comme un cadre splendide où vient naturellement s'enchâsser le tableau si bien peint par le maître des dieux.
D'autres fois, au lieu d'un acteur, c'est le témoin de quelque drame, qui se rappelle un événement analogue et le raconte. Ainsi , après la catastrophe de Niobé- privée de ses enfants et changée elle-même en pierre , pour avoir méprisé la divinité de Lalone, le peuple est frappé d'épouvante, et, comme il arrive , dit Ovide, on cause, on remonte du présent au passé :
Utque fit , a facto propiore priera renarrant ^. C'est alors qu'un des spectateurs raconte le châtiment infligé a des paysans de Lycie pour une impiété également commise envers la même déesse Latone. Puis un autre redit le supplice de Marsyas, écorché vif pour avoir insolemment défié Minerve sur la flûte. De même, au livre XII , lorsqu'on est en pleine guerre de Troie , Ovide trouve un
' Liv. 1,164.
» Liv. VI.
' Vers 316.
ingénieux moyen d'amener la narration du combat des Lapithes et des Centaures. Voici comment : Achille venait d'étouffer Cycnus , qu'il n'avait pu percer de sa lance , et qui s'était échappé de ses bras sous la forme de l'oiseau , son homonyme. Pour célébrer cette victoire, un grand festin est donné. Nestor , l'un des convives, se rappelle avoir vu dans sa jeunesse un guerrier doué, comme Cycnus, du privilège d'être invulnérable au fer , avec cette particularité qu'avant d'être homme, il avait été femme. La curiosité de tous est piquée, surtout celle d'Achille qui presse le vieillard de questions. Nestor , qui ne demandait pas mieux , et qui ne sait pas faire les choses a demi , surtout quand il s'agit de récit , reprend l'histoire dès le commencement : il raconte le combat des Centaures et des Lapithes, où Cénée , étouffé sous un monceau d'arbres, fut changé en oiseau.
La série cependant ne se déroule pas toujours avec la même facilité naturelle. On sent quelquefois l'artifice, et comme le coup de pouce , qui fait marcher les rouages de la machine poétique. Ainsi, par exemple, au V" livre, Minerve, qui avait accompagné jusqu'à ce jour son frère Persée, le quitte , et s'enveloppant d'un nuage, s'envole à Thèbes, a l'Hélicon virginal, afin de visiter ia fontaine nouvelle que Pégase avait fait jaillir d'un coup de son ongle. Les Muses l'accueillent avec affabilité , et l'une d'elles lui raconte l'attentat dont elles ont failli être victimes chez Pyrénée. Tout a coup un bruit d'ailes , une voix qui salue se fait entendre, venant du sommet des arbres qui les entourent. Minerve est étonnée. Les Muses alors lui apprennent que ce sont des pies, d'anciennes rivales , qui furent ainsi métamorphosées pour avoir osé les défler.
Jusqu'ici tout va bien : le chant des filles d'Evippe, celui de la Muse sont d'ingénieux moyens, et la guirlande se continue , s'allonge comme d'elle-même sous les doigts habiles du poëte. Malheureusement, la Muse ne sait pas s'arrêter. Racontant l'histoire de Cérès à la recherche de Proserpine, c'était déjà beaucoup pour elle d'avoir pu encadrer dans son récit quatre métamorphoses : celle de Cyane changée en lac pour avoir voulu s'opposer au ravisseur ^ celle de l'enfant changé en lézard pour s'être moqué de Cérès qui buvait; celle d'Ascalaphe en hibou, pour avoir révélé queProsprpine avait mangé sept grains de grenade -, enfin celle des filles d'Achéloûs en sirènes, sans motif bien connu. ïl semble que la Muse eût pu , eût dû même s'arrêter et terminer par la peinture de Cérès, résignée à rester la belle-mère du dieu des enfers. La Muse, certainement l'aurait fait, mais Ovide, non ; il avait quelques anecdotes encore a conter. La Muse continuera donc son chant, et nous aurons, au lieu d'un récit simple , harmonieusement proportionné , une série d'histoires traînantes et fort mal agencées. Desinit inpiscem, aurait dit Horace.
Quelquefois le poète opère sa transition en expliquant la cause d'une absence. Ainsi, dans le I" livre, tous les fleuves du globe se sont rendus dans la grotte de Pénée pour lui adresser leurs compliments de condoléance sur la métamorphose de sa fille Daphné en laurier. Le seul Inachus est absent, dit le poëte ^ il est resté dans son antre, pleurant, le malheureux, sa fille lo, dont il ignore le sort. De là, transition facile de l'histoire de Daphné a celle d'Io. Mercure, envoyé par Jupiter, descend sous la forme d'un berger pour essayer de trancher la tête à l'impitoyable
Argus. Avec sa verge, qu'il ne quitte jamais, il porte un instrument nouveau, dont les sons charment le gardien d'Io, et dont la forme pique sa curiosité. C'est pour Mercure l'occasion de lui raconter, ainsi qu'a nous , l'histoire de Svringe et de Pan. lo recouvre enfin sa forme et met au monde Epaphus. Nous touchons a la fin du I" livre. Quelle sera la transition que se ménage le poète pour arriver au livre suivant ? Rien de plus simple : Epaphus et Phaéton , fils du Soleil et de Clymène , jouent ensemhlc j dans une discussion, Epaphus reproche a son camarade de se dire faussement fils d'Apollon. Phaéton , piqué, monte au palais du Soleil et demande, comme preuve de son origine divine, à conduire pendant un jour les chevaux de sou père. Nous arrivons au II® livre. C'est ainsi que les histoires se suivent, se rejoignent, et que l'intérêt passe sans effort de l'une à l'autre, comme ce flambeau qui se transmettait de main en main dans certains jeux antiques.
A l'habileté des transitions, Ovide sait joindre encore , pour la compléter, l'art de ménager les contrastes. Il passe, avec une légèreté charmante, du grave au doux, du plaisanl au sévère. Au livre IIP, après la description du dragon, après le tableau du combat de Cadmus avec ce monstre et de la lutte fratricide des guerriers , comme pour rafraîchir et purifier le lecteur couvert de sang et de pousisère , Ovide le mène au bain avec Diane , dans cette fontaine aux ondes transparentes , que ceignait une margelle de gazon. Tous les détails donnés par le poète en homme qui s'y connaît, font avec ce qui précède le plus gracieux contraste '.
^Liv. III, 165-172.
De même encore, au récit touchant de la mort d'Orpbée', le poëte fait succéder habilement le tableau des mésaventures comiques de Midas. Ces contrastes, habilement ménagés , répandent dans l'œuvre une diversité qui en fait le charme, qui en fait la vie. L'homme est de telle nature qu'il ne saurait ni pleurer toujours, ni toujours rire : les Démocrite et les Heraclite sont une exception. Il faut donc, pour nous intéresser, qu'une œuvre poétique un peu longue s'adresse à toutes nos facultés, qu'elle fasse résonner successivement en nous les notes de la douleur et celles de la gaieté, qu'elle frappe enfin , pour ainsi dire, avec un art savamment combiné, et sur les touches d'ivoire et sur celles d'ébène.
Ce n'est pourtant pas à dire que le poëte soit toujours heureux. Nous avons déjà noté plus haut ce qu'il y avait de pénible dans la réunion de toutes les aventures dont la muse Calliope avait composé son chant. 11 est plusieurs autres endroits où l'on sent de même le métier plutôt que l'art. Quintilien a fait une remarque fort sensée^ : « Rien n'est plus froid, plus puéril, dit le critique, que cette affectation propre aux écoles , de faire sa transition par une sentence et de rechercher les applaudissements par cette espèce de tour d'adresse. Ainsi joue d'ordinaire Ovide dans ses Métamorphoses. )> Quintilien admet pourtant en faveur de notre poëte une circonstance atténuante : « La nécessité , dit-il , peut l'excuser , lui qui avait a former un corps d'ouvrage avec des matériaux si divers. »
D'autres fois ce n'est pas une sentence , mais une excla-
' Liv. XI.
* Liv. IV, chap. i , 77.
malion qui ne vaut guère mieux. Ovide vient de raconter la mort du jeune Mélëagre, consumé par le fatal tison que sa mère avait jeté au feu pour venger ses frères immolés par son fils. Voici comme il continue : « Non , quand j'aurais reçu d'Apollon cent bouches et cent voix, tous les dons du génie et tous les talents des Muses , je ne pourrais encore vous raconter le désespoir des tristes sœurs de Méléagre^ » Ce n'est pas qu'en soi le mouvement soit mauvais. Homère^," Virgile^, en ont usé sans que jamais critique les en ait repris, parce que la chose en valait la peine. Mais pour un détail aussi simple , aussi naturel que le deuil de quelques sœurs a la mort de leur frère, Ovide n'avait que faire d'une exclamation aussi solennellement épique. C'est là encore une habitude d'école, et Perse a eu raison de la toucher, en passant, d'un revers de sa férule '.
Ovide avait tellement peur de rien perdre de son butin mythologique qu'on le voit quelquefois intercaler dans un grand récit, comme entre parenthèses, quelques vers où il est question d'une histoire toute différente. Ainsi, au livre VIP, il vous dira que Bacchus, à la vue du merveilleux résultat obtenu par Médée sur .-Eson, demanda li la magicienne sa recette pour rajeunir ses nourrices. 11 y a la trois vers que
' Métam., liv. VIII, 833.
' Iliade, II, 488.
' Géorg.,n, fi3.
* Perse, sat. v, 1.
Vatibus hic mos est centum sibi poscere voces,
Centum ora et linguas optare in carmina centum :
Fabula seu mœsto ponatur bianda tragaedo ,
Vulnera seu Parthi ducentis ab inguine ferrum.
' Vers 294-96.
rien n'amène et qui ne mènent a rien ^ ils semblent comme perdus entre les deux grandes narrations.
Enfin , et c'est le dernier reproche que nous lui ferons, les débuts d'Ovide sont rarement heureux. Loin d'avoir pour chacun de ses chants ces entrées en matière ingénieuses et d'un imprévu piquant; dont l'Arioste a su réveiller l'attention fatiguée de son lecteur, il commence assez souvent d'une manière sèche, quelquefois même pénible, embarrassée, comme au VIP livre, par exemple. Il semble pourtant que cette expédition des Argonautes eût dû lui prêter quelque couleur, quelque éclat dans l'expression , quelque chose enfin qui rappelât le Jason de Pindare ', et fit pressentir la passion de Médée. Mais non-, Ovide, ici trop fidèle au précepte d'Horace, court rapidement au fait, c'est-a-dire aux phénomènes magiques , pour la peinture desquels il garde tous ses pinceaux.
Ces dénoûments toujours les mêmes, ces métamorphoses qui viennent fatalement au bout de chaque histoire faire d'un être humain un quadrupède, un oiseau, un serpent, un fleuve, un rocher, offraient au poëte une ditriculté de mise en œuvre aussi grande peut-être que l'agencement du plan. S'il ne s'agissait que de quelques tableaux, passe encore^ mais redire près de deux cents fois la même chose sans jamais se répéter, repasser aussi souvent par les mêmes idées sans que l'expression toujours variée trahisse rembarras, la fatigue, c'est la un miracle d'invention poétique qui , depuis Ovide, ne s'est pas renouvelé. On est confondu de tant de souplesse unie à tant d'abondance.
Ces sujets où le fabuleux domine, où, du commencement
^ Voir l'entrée de Jason dans lolclios, iv« pylfiique.
h la tin, l'on marche sur l'invraisemblable, sur l'absurde même, il faut, pour les faire accepter à l'esprit, une grande exactitude, une grande vraisemblance dans le détail. Ovide y excelle : il ménage avec une habileté sans pareille les transitions , et ce grand intervalle qui sépare l'homme de la bête, il le comble d'ordinaire avec un art qui ne laisse a la raison ni le temps ni le moyen d'introduire ses réserves. Ces teintes savamment dégradées, cette succession presque insensible de métamorphoses partielles vous conduisent a la métamorphose générale, comme les prémisses d'un raisonnement a la conclusion. Lalone, indignée de l'inhumanité de quelques paysans lyciens qui ne voulaient pas lui permettre de se rafraîchir à un marais, les condamne à rester perpétuellement dans ces eaux : « Vivez , s'écriet-elle, vivez a jamais dans cet étang. » Mais avec quel art le poète réalise cette menace :
« Les paysans se jettent avec joie au sein des eaux : tantôt ils se plongent tout entiers au fond du lac , tantôt ils montrent leur tête au-dessus de l'abîme ou nagent à sa surface. On les voit tour a tour se reposer sur la rive et s'élancer de nouveau dans les froides ondes ^ ils exercent encore leur langue impure a l'invective, et, cachés sous les eaux, sous les eaux mêmes, on les entend s'essayer sans pudeur a l'outrage. Déjà leur voix est rauque, leur gorge s'enfle et se dilate et leur bouche élargie s'ouvre pour vomir l'injure. Leur tête se joint a leurs épaules, le cou disparaît, leur dos est verdàtre, leur ventre, qui forme la plus grande partie de leur corps, blanchit, et, dans la fange de l'étang, ils bondissent sous la forme nouvelle de grenouilles '. »
^Liv. VI,370.
Le poëte commence par des traits communs aux deux natures, à celle que vont quitter ces paysans comme a celle qu'ils vont revêtir. Ces jeux , ces plongeons, ces repos sur la rive , et derechef ces sauts dans les eaux fraîches , tout cela convient aussi bien a des baigneurs qu'a des grenouilles, tout en inclinant un peu de ce dernier côté. De même pour le caractère : on rencontre dans l'espèce humaine pareille ardeur pour l'insulte, pareille impudence-, mais déjà, grâce a une onomatopée qui tient a la langue et a la facture du vers :
Quamvis sint sub aqiià , sub aquà maledicere tentant ,
ne vous semble-t-il pas saisir comme l'écho d'un coassement? L'oreille a entendu , l'œil ne tardera pas a voir. Ces cris répétés enllent le gosier, dilatent la bouche en un large rictus, et peu a peu il s'opère dans le reste du corps des changements tels et si bien amenés que la métamorphose finale, le coup de baguette délinitif n'a rien qui nous surprenne. Quand le poëte termine en nous disant :
Liuiosoqiie novoe saliuut in gurgite rana^,
ce mot ranœ vient naturellement au bout du vers et du récit comme le mot d'une énigme facile a deviner. Il semble se placer tout seul au bas du tableau une fois achevé, et le lecteur l'a prononcé de lui-même avant que le poëte l'ait écrit.
Ce qui fait l'intérêt de ces métamorphoses, c'est l'exactitude précise des détails : Ovide décrit le règne animal, comme Aristote. Il connaît non-seulement la forme, la couleur du poil ou de la plume, mais aussi le caractère de toutes les bêtes, leur attitude, leur gîte préféré, et chacune
de ces particularités il les explique par une analogie ingénieusement perçue'. Mais Ovide n'est pas' seulement naturaliste par la précision et le complet de la description, il est poëte par l'élégance d'une parole a qui le rhythme a donné la grâce sans ôter l'exactitude. Veut-il vous montrer les habitants de certaines îles changés en singes".? Il vous décrit ce vilain animal si différent de l'homme et pourtant lui ressemblant -, il vous montre ces membres qui , sous la main du père des dieux, se contractent, ces narines qui s'aplatissent, ces rides de vieille femme qui sillonnent la face, ce poil fauve qui recouvre tout le corps, enfin il vous fait entendre ce cri rauque et strident, juste punition de tant de mensonges et de parjures. Le singe est la tout entier, au moral comme au physique, inlus el in ente , pourrait-on dire. Vous le voyez poindre et s'enlaidir sous le pinceau d'Ovide : on dirait une tête humaine qu'un artiste en humeur déjouer transforme par quelques retouches adroites et dont il fait insensiblement la tête d'une bête.
Notre poëte sait traiter le règne végétal avec le même bonheur : il trouve entre l'arbre et le corps humain nombre d'analogies qu'il exprime avec grâce, avec facilité. Myrrha, épouvantée de son inceste, demandait aux dieux de la retirer a la fois de la vie et de la mort. « Tandis qu'elle parle, dit le joëfe, la terre déjà recouvre ses pieds; ses ongles se divisent, il en sort des racines tortueuses, solide appui du tronc qui s'allonge ^ les os deviennent bois et la moelle y circule toujours -, le sang a formé la séve^ les bras sont les grands rameaux ^ les doigts, les branches
^ Liv. II, 371 ; voir la métamorphose de Cycnus. 'Liv. XIV, 91.
légères; la peau se durcit en écorce; déjà l'arbre s'élève, il presse le sein que le crime a fécondé -, la gorge est ensevelie, le cou même va disparaître. Myrrha n'attend pas son destin, elle prévient le bois qui la gagne , et , s'affaissant sur ellemême, elle se plonge au fond de son tombeau. Mais, tout en perdant avec sa forme le sentiment de ses douleurs , elle pleure encore, et l'arbre qui l'emprisonne distille goutte à goutte de tièdes et précieuses larmes-, cette liqueur embaumée, c'est la myrrhe qui conserve son nom et qui perpétuera sa mémoire jusque dans les siècles futurs '. »
Croyez-vous qu'Ovide, après une peinture aussi complète, n'ose plus revenir sur un pareil sujet? Ce serait bien mal connaître les ressources de sa muse ingénieuse. 11 nous montrera, dans un détail aussi grand et d'un pittoresque aussi neuf, de nouvelles métamorphoses en arbre. Bacchus avait résolu de punir les meurtrières d'Orphée : « Aussitôt, dit le poëte, s'attachent a la terre, au milieu des forêts, les pas des Ménades criminelles. Les doigts de leurs pieds s'allongent en noueuses racines et s'enfoncent dans le sol, suivant le degré de fureur qui naguère anima les coupables. Tel, si son pied s'est engagé dans les lacs qu'a disposés un adroit chasseur, l'oiseau qui se sent retenu se débat, et, par ses secousses, ne fait que resserrer ses liens. Ainsi ces femmes saisies d'effroi cherchent à fuir , mais la racine tenace les arrête et relient leur élan. Elles cherchent où sont leurs pieds, leurs doigts , leurs ongles, et elles voient un tronc arrondi qui a pris la place de leurs jambes; elles veulent frapper leurs cuisses en signe de douleur, et elles ne frappent qu'un bois insensible ; déjà leur sein, leurs épaules ne sont
^Liv. X, 489.
plus que bois; on prendrait leurs bras étendus pour des rameaux, et ce ne serait pas se méprendre'. »
Malgré une certaine redondance, excusable au fond parce qu'elle fait image, et qu'en multipliant les détails elle nous rend plus sensible le grand nombre des femmes métamorphosées, n'est-ce pas la un charmant tableau? Et pour peu que le lecteur accepte les premiers vers, ne se trouve-t-il pas arrêté, enchaîné comme ces oiseaux qu'une ingénieuse comparaison nous montre pris au piège et resserrant par leurs efforts les nœuds du lacs? Mais je me trompe, l'esprit, loin de se débattre , suit avec plaisir, avec charme un vers si souple, si spirituellement exact, qui le conduit par une voie si facile du règne animal au règne végétal . d'une femme à un arbre '\
Ovide a quelquefois fait le contraire et remonté de l'animal à l'homme -, c'est le même art encore, le même choix dans le détail. Voyez lo recouvrant sa première forme : le poëte n'oublie rien. Le prodige s'accomplit sous nos yeux de la manière la plus naturelle , si l'on peut s'exprimer ainsi quand il s'agit d'un prodige. Les soies tombent, les cornes rentrent, les épaules, les mains reviennent, le sabot se fend et se partage en cinq ongles , enfin la génisse disparaît , ne laissant que sa blancheur a l'être humain qui la remplace. Jusqu'ici, tout habile que nous paraisse lé poëte, il n'est, pourrait-on dire , qu'un adroit prestidigitateur en versification : voici un détail où se révèle le poêle, c'est-a-dire l'homme qui sait peindre les sentiments de l'âme, et non pas seulement les accidents plus ou
> Liv. XI , 69.
* Voir encore la mélamorphose de Cyane en ruisseau, liv. V, 425.
moins singuliers de la nature extérieure. lo, déjà rendue à sa forme première, craint encore de parler, de peur de faire entendre, au lieu d'une voix, un mugissement :
Metuitque loqui, ue more juvencœ Mugiat, et timide verba iutermissa retentat '".
Il y a la une sorte d'embarras , de pudeur vraiment humaine et charmante.
C'est par des traits si habilement choisis , par des analogies d'une si ingénieuse vraisemblance , qu'Ovide a su triompher d'une monotonie qui sem!)lait devoir s'imposer fatalement. Pourquoi faut-il qu'a nos éloges nous soyons obligé de mettre quelque restriction? Un critique illustre, qui ne crut pas s'abaisser en parlant des contes de Ch. Perrault , en faisait remarquer la rédaction juste et sobre, encore naïve et ingénue , et les restes de bon sens que l'auteur avait mêlés a tout cela -. C'est précisément cette sobriété, ce reste de bon sens qu'Ovide n'a pas toujours, tout grand poète qu'il est. Il abuse , il pousse quelquefois l'assimilation trop loin , et tombe dans le ridicule. Par exemple , il vous dira de Térée , changé en huppe , que sa longue épée est devenue un bec démesuré :
Prominet immodicum pro longâ cuspide rostrum^ ; il dira que la partie traînante du manteau d'Ocyrrhoé a formé la queue de la nouvelle cavale :
Longœ pars maxima palke Caiula fit'*.
' Liv. 1 , 745:
* Sainte-Beuve , Nouveaux lundis, 1. 1 , Perrault. ' Liv. VI, 673.
* Liv. 11,665.
C'est la le défaut du genre et un peu celui du poëte. On le sentira mieux encore en comparant Ovide a Virgile. L'un et l'autre ont raconté la même métamorphose, celle des vaisseaux troyens en nymphes. Virgile est simple, précis : « Soudain", vous dit-il, les vaisseaux, brisant leurs câbles, s'éloignent du rivage, plongent et s'enfoncent dans les flots a la manière des dauphins ; puis (ô prodige !) ils reparaissent et nagent sous la forme de jeunes nymphes , dont le nombre égale celui des proues d'airain. ' « Voila tout : Virgile, au lieu de vous expliquer la»chose par le menu , tâche de vous la faire sentir par une comparaison pittoresque. C'est du reste tout ce qu'il en a pu voir lui-même. Son imagination naïve s'est récriée, et avant qu'il ait eu le temps de reprendre ses esprits, le prodige était accompli, les jeunes nymphes fendaient les ondes. Un art si parfait de sentiment et de sobriété ne fut jamais connu d'Ovide. Malgré l'exemple, notre poëte ne sut pas se contenir. Qui sait? peut-être espérait-il surpasser son devancier et faire oublier par des traits ingénieux une simplicité qui lui semblait trop nue. Mais , quoi qu'il en soit, il va trop loin dans ses assimilations, quand il nous montre les rames devenant des doigts et des jambes , la carène changée en épine dorsale , les cordages en cheveux et les antennes en bras-. C'est un pur enfantillage qui, loin denous toucher, nous fait sourire, maisaux dépens du poëte. Cet inconvénient, il faut l'avouer, Ovide avec tout son esprit n'y échappe pas toujours.
Il n'est pas étonnant que, doué d'une imagination si prompte a saisir et quelquefois même à créer des analogies ,
' Enéide j IX, 117.
» ilétam., liv. XIV, 551 .
Ovide ait excellé dans un genre qui se rapproche beaucoup de la mélamorpliose. La mélamorphose, eneftet. transforme l'homme en un être quelconque. La personnification, au contraire, fait d'une abstraction un être humain. Elle donne un corps, une âme, un esprit, un visage à ces forces mystérieuses que la nature recèle en son sein. Sous la plume dupoëte,commesousunebaguettemagique, ces forces s'animent , se meuvent , se passionnent, parlent, et , nouveaux personnages, prennent part au drame qui se joue sous nos yeux. Faut-il dans la peinture du déluge nous montrer le vent qui de toutes parts rassemble les nuages.^ L'imagination du poëte , vivement frappée de ce phénomène, s'échauffe et crée ce personnage dont l'attitude , les traits , les actes sont en parfait rapport avec l'œuvre qu'on le suppose accomplir : « L'autan vole porté sur ses ailes humides ; son visage terrible est couvert d'un épais et sombre nuage, sa barbe est chargée de brouillards , sur son front s'assemblent les nuées. L'eau ruisselle de ses cheveux blancs , de ses ailes et de son sein. Dès que sa main a pressé les nuages suspendus dans les airs, un grand bruit se fait entendre, et des torrents de pluie s'échappent du haut des cieux. ' »
Je ne voudrais pas passer outre sans citer encore la personnification de la Faim , excellente en elle-même et qui de plus nous permet de voir, au moyen d'une comparaison , le parti qu'Ovide savait tirer de cette machine poétique. 11 trouvait la légende d'Erysichthon racontée tout au long dans l'hymne de Callimaque à Cérès, mais racontée simplement. C'est la déesse elle-même qui infiige a l'impie, pour un arbre coupé, la faim dévorante qui doit être son supplice.
' Liv. I, 264.
Sur ce thème, l'imagination d'Ovide travaille. La faim ne sera plus une simple maladie, sans autre résidence que les entrailles du coupable j elle devient une déesse, reléguée avec la peur et le tremblement dans les régions glaciales de la Scythie , sur un sol triste, une terre stérile, sans moissons , sans fruits. C'est là le monstre que Cérès veut attacher aux flancs du sacrilège. Comme elle ne peut l'aller trouver elle-même ( car les destins ne permettent pas que Cérès et la Faim se rencontrent ensemble) , elle charge une Oréade d'aller la prier de sa part.
« L'Oréade monte aussitôt sur le char de la déesse, traverse les airs , arrive dans la Scythie et arrête ses dragons sur l'affreux sommet du Caucase : elle cherche la Faim et l'aperçoit au milieu d'un champ rempli de pierres, qui s'efforce d'arracher quelques brins d'herbe avec les ongles et les dents^ elle a les cheveux hérissés, les yeux caves, le visage pâle , les lèvres infectes et livides, les dents rongées par la rouille; a travers sa peau rude, on pourrait voir jusqu'au fond de ses entrailles ^ des os décharnés percent la courbe inégale de ses reins ^ pour ventre , elle n'a que la place • sa poitrine est pendante et paraît ne tenir qu'a l'épine du dos; grossis par la maigreur, ses muscles et ses nerfs sont a découvert-, la saillie de ses genoux est énorme , cl ses talons s'allongent outre mesure. Sitôt que la nymphe l'aperçoit, n'osant l'approcher, elle lui dicte de loin les ordres de la déesse. Bien qu'elle s'arrête a peine et qu'elle se tienne éloignée, bien qu'à peine arrivée, elle a cru déjà sentir l'aiguillon de la faim. Ramenant aussitôt ses dragons en arrière , elle tourne les rênes du côté de la Thessalie et remonte dans les airs. La Faim, toujours si contraire à
Cérès , s'empresse pourtant d'obéir. Un tourbillon de vent la porte au seuil du palais d'Erysichthon, elle entre et va droit a sa coucbe. Il était nuit, l'impie était plongé dans un profond sommeil : elle l'enveloppe de ses ailes, lui souffle ses poisons , remplit de son haleine sa bouche , son gosier, sa poitrine, creuse et affame ses entrailles; sa tâche accomplie , elle quitte un séjour où règne l'abondance et regagne son désert et son antre stérile. ' »
Voila comme Ovide savait animer ses récits , au moyen de personnages que créait son imagination toujours féconde, toujours ingénieuse. Malgré quelques traits qu'un goût sévère pourrait noter, il faut avouer que nul n'a su mieux que lui faire vivre et mouvoir ces êtres, si souvent inertes et froids sous des plumes moins habiles. Je ne vois même en France que Boileau dont la Discorde et la Mollesse puissent rivaliser de coloris et de vie avec les créations analogues de notre poète ^.
^Liv. VIII, 799-825.
* Il n'est peut-être pas sans intérêt de rappeler que J.-C. Scaliger, dans sa Poétique, v, 8, et Ernesti , in excursu ad hymnum in Cererem , ont fait chacun une comparaison détaillée des deux tableaux, celui d'Ovide et celui de Callitnaque. La principale raison pour laquelle Scaliger donne la préférence au premier, c'est que chez lui l'arbre coupé par Erysichthon est un chêne , tandis que chez Callimaque c'est un peuplier, arbre stérile, ajoute le critique, et sans rapport avec Cérès. Hrnesti, au contraire, prétend que le chêne , à le bien examiner, ne convient nullement à la déesse qui apprit aux hommes à faire le pain , à telles enseignes que lorsqu'elle veut les châtier, elle les ramène parla famine au gland, leur ancienne nourriture. Puis il ajoute que le mot aÏYsipoç , employé par Callimaque, désigne dans la haute antiquité toute espèce d'arbre, pourvu qu'il soit grand. Je crois que Scaliger aurait eu bien de la peine à réfuter ces deux arguments si décisifs, fondés l'un sur la mythologie et l'autre sur la philologie.
Nous arrivons enfui aux descriptions, qui sont la partie principale de l'œuvre. Ovide est le descripteur par excellence : tous les accidents de la nature , toutes les conditions, toutes les formes de la vie humaine , toutes les passions légitimes ou criminelles, douces ou véhémentes, Ovide a tout décrit avec un entrain , une verve qui jamais ne se refroidit. Certains envieux répétaient que Lulli devait tout son talent a la douceur des vers de Quinault : « Donnez-moi, dit l'artiste , donnez-moi la Gazette de Hollande, et je la mettrai en musique. » Ovide l'eût mise en vers. Rien ne l'arrête, rien ne le prend au dépourvu 5 il a toujours a son service des détails abondants, bien observés, et pour les rendre, un vers clair, facile, peu coloré sans doute, mais suffisamment chaud, et quoi que l'on en puisse dire, un vrai vers de poêle.
Cependant, malgré tant de qualités supérieures, Ovide ne vient qu'au second rang , car il manque de grandeur. On sait par cœur dès les bancs du collège ce tableau du monde naissant qu'il a jeté comme une légère colonnade au-devant de son œuvre. Les vers certainement sont jolis, les détails ingénieux : l'on ne saurait avoir plus d'esprit. Mais qu'est-ce que tout cela , pour redire ces temps mystérieux , où la terre imbue de sucs puissants lit sortir de son sein les plantes, les arbres et les divers animaux ! Comme ce coloris léger semble pâle! Comme ni l'expression ni le vers n'ont ce grandiose, ce caractère un peu rude , mais auguste , que Lucrèce a su mettre dans son VMivre. C'est que, pour le poëte-philosophe, il y avait la croyance et foi vive, tandis qu'Ovide n'y voyait qu'une ingénieuse matière a description. Aussi est-ce à Fontenelle plutôt qu'à Lucrèce qu'il faudrait le comparer. Pour
— Mo —
la forme , je ne parle pas du Tond , bien entendu , qui dans Fontenelle est d'un vrai savant , pour l'exposition spirituelle et brillante , la cosmogonie des Métamorphoses ressemble assez à l'astronomie de la Pluralilé des mondes.
Au reste, comme la grandeur, le sentiment fait de même, et souvent, défaut a notre poëte : il occupe, il amuse les yeux , il tient en éveil la curiosité , mais rarement il touche le cœur, rarement il intéresse dans la peinture des grandes scènes ou des grandes catastrophes delà nature. En effet, ce qui nous touche dans les tableaux de ce genre , ce qu'aussitôt cherchent nos regards dans les pages qui les reproduisent , c'est la ligure humaine. Quand Homère décrit une tempête', au milieu des flots en furie, des autans déchaînés, il vous montre Ulysse luttant avec courage : vous entendez les plaintes du héros , vous voyez ses efforts. Le vent a beau mugir et les ondes bouillonner, tout cela ne vous louche qu'a cause de cet homme qui flotte a cheval sur le mât de son vaisseau brisé. Les accidents physiques ne sont rien en comparaison de cette énergie humaine qui surnage et se débat. L'homme n'est qu'un roseau , disait Pascal , mais un roseau pensant, mille fois plus intéressant pour nous que les éléments furieux qui le peuvent écraser.
Au contraire , prenons le déluge d'Ovide : Neptune vient de donner ses ordres aux fleuves convoqués. « Il parle , on obéit, et les fleuves, forçant les barrières qui retiennent leurs eaux, précipitent vers la mer leur course impétueuse. Neptune lui-même frappe la terre de son trident : elle tremble, et les eaux s'élancent de leurs gouffres entr'ouverts.
' Odyssée , liv. V. — Voir à ce sujet les réflexions de Saint-Marc GiRARDiN , Cours de littérature dramat., chap. iv.
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Les fleuves débordés roulent a travers les campagnes, entraînant ensemble dans leur course les plantes et les arbres, les troupeaux , les hommes , les maisons et les sanctuaires des dieux avec leurs saintes images. Si quelque édifice reste encore debout et résiste a la fureur des flots , l'onde en couvre bientôt le faîte , et les plus hautes tours sont ensevelies dans un profond abîme. Déjà la terre ne se distinguait plus de l'Océan, la mer était partout, et la mer n'avait pas de rivages. L'un gagne le sommet d'une colline , l'autre se jette dans un esquif et promène la rame dans le champ où naguère il conduisait la charrue. Celui-ci passe dans sa nacelle audessus de ses moissons ou de sa maison submergée-, celui-là trouve des poissons sur la cime d'un orme. Si l'ancre peut être jetée , c'est dans l'herbe d'une prairie qu'elle va s'arrêter -, les barques s'ouvrent un chemin sur les coteaux qui portaient la vigne ^ les phoques monstrueux reposent dans les lieux où paissaient les chèvres légères. Les néréides s'étonnent de voir au fond des eaux des bois , des villes , des palais ; les dauphins habitent les forêts et bondissent sur la cime des chênes qu'ils ébranlent par de violentes secousses. On voit nager le loup au milieu des brebis -, les flots entraînent les lions et les tigres farouches ^ également emportés , les sangliers ne peuvent trouver leur salut dans leurs forces, ni les cerfs dans leur vitesse. Las de chercher en vain la terre pour y reposer ses ailes , l'oiseau errant se laisse tomber dans la mer. L'immense débordement des eaux couvrait les montagnes , et pour la première fois leurs sommets étaient battus par les vagues. La plus grande partie du genre humain périt dans les flots; ceux que les flots ont épargnés deviennent les victimes du supplice de la faim ^. »
^ Liv. I, 277-3^2.
J'ai voulu citer cette longue description pour donner une idée de la manière du poëte. Qu'y voyons-nous en effet? Une merveilleuse abondance à reproduire tous les détails physiques du cataclysme : l'eau bouillonne , s'enfle, s'élève; ses ravages successifs sont saisis avec une exactitude à laquelle rien n'échappe , et présentés dans un vers qui sait tout exprimer. Mais où est l'homme dans ce désastre qui doit anéantir toute la race humaine ? 0 poëte ! vous avez beau me montrer cet océan sans rivage qui recouvre l'univers , ce que je cherche sur ces eaux , ce sont les malheureux qui vont être leur proie; ce que je voudrais entendre s'élever de l'abîme, c'est un cri sorti d'entrailles humaines. Au lieu de cela , que me présentez-vous? Quelques hémistiches ingénieusement balancés, quelque froid contraste entre la rame et la charrue, un rapprochement plus froid encore du loup et de la brebis qui nagent côte a côte. Oh ! combien fut mieux inspiré le grand peintre qui traita le même sujet. « Après tant de maîtres, a dit un écrivain célèbre, le Poussin a trouvé le secret d'être original et plus pathétique que tous ses devanciers, en représentant le moment solennel où la race humaine va disparaître. Peu de détails : quelques cadavres flottent sur l'abîme, une lune sinistre se montre a peine; encore quelques instants, et le genre humain ne sera plus. La dernière mère tend inutilement son dernier enfant au dernier père qui ne peut pas le recueillir, et le serpent qui a perdu l'homme s'élance triomphant '. » Laissons ce serpent symbolique qui appartient a un autre culte , a d'autres traditions. Mais quelle simplicité! quel sentiment profondément humain ! quelle différence entre le tableau du peintre
' Voir Cousin : Du vrai, du beau , du bien, x« leçon,
et celui du poëte, et comme on sent que l'un était un homme , tandis que l'autre ne fut souvent qu'un bel esprit.
L'élément humain , voila donc ce qui manque aux descriptions d'Ovide , et ce qui fait qu'en général elles ne nous intéressent guère plus qu'un brillant feu d'artifice. On les lit une première fois avec plaisir : ce poëte a tant d'esprit, il sait faire miroiter a nos yeux tant de couleurs chatoyantes. C'est un brillant spectacle qu'on est bien aise d'avoir vu, mais qu'on ne désire plus revoir. Au contraire , il est telle description de Virgile, de La Fontaine, qu'on a relue plus de vingt fois et qu'on relit toujours , qu'on se récite avec charme , parce qu'au lieu de couleurs toujours les mêmes pour l'œil qui les regarde, il y a des sentiments que l'âme du lecteur interprète à son gré. Souvent en eiîet c'est le lecteur qui met la nuance, il la tire de lui-même, de ses dispositions tristes ou gaies, dont le reflet se marie aux teintes mêmes du poëte pour les éclairer ou les rembrunir. Aussi ces pages ne vieillissent-elles jamais : les larmes que fait couler parfois un mot parti du cœur, sont pour elles comme une rosée qui les rafraîchit et qui renouvelle leur doux parfum.
Voila le charme secret qu'Ovide n'a pas su mettre à ses descriptions. Nous l'avons vu s'amuser à des jeux d'esprit dans celle du déluge^ il est plus choquant peut-être encore quand il nous raconte l'incendie allumé dans l'univers par Phaéton '. Il semble qu'il ait voulu non pas émouvoir son lecteur, mais lui faire admirer sa science géographique. 11 n'est pas un fleuve, pas une montagne qu'il ne nomme avec son épithète spirituellement variée. Quant aux effets de
' Liv, II, 195.
l'incendie sur le ciel, on voit qu'il a recherché les plus singuliers, ceux qui prêtaient le plus aux tours de force de versification. Mais, comme pour le déluge, en cette catastrophe d'un genre opposé et tout aussi terrible, Ovide a complètement oublié l'humanité. Non, pas complètement, je calomnie le poète. Fidèle au titre de son œuvre, il vous rappelle que c'est depuis ce jour que les Ethiopiens sont noirs, parce que la chaleur leur a porté le sang a la peau. Un peu de physiologie et beaucoup de géographie, voila tout ce qu'Ovide a vu dans ce. désastre.
Et pourtant, même dans ces détails géographiques qu'il affectionne', et où d'ailleurs il n'est pas toujours d'une exactitude parfaite-, on peut se montrer grand poète, si l'on a du goût. Je n'en veux pour exemple que Virgile : lui aussi voulut faire un jour une semblable énumèration, mais quelle différence ! C'est Enèe qui redit les rivages qu'il a côtoyés et que lui montrait Achéménide recueilli par lui-\
' Voir liv. Vil, 222-35, 350-92, 461-74 , et liv. XV, 622-744.
• Voir liv. VIII, 549, où Thésée, revenant de Calydon à Athènes, rencontre le fleuve Achéloiis. — A propos de semblables erreurs qui se trouvent dans le Promélhée enchaîné, voici le jugement indulgent du géographe Agatarchide, rapporté par Pholius, Bibliolh., p. 1313 : « Je ne blâme point Eschyle d'avoir écrit des inexactitudes impardonnables chez un autre écrivain ; je ne fais pas non plus le procès aux autres poètes dramatiques pour avoir rapproché des localités contre la vraiseni- Islance. Le butulu poète est de promener agréablement notre imagination et non d'être vrai. » — Voilà qui est dit ave sens. J'aime mieux cette indulgence et ce pardon libéralement accordé que l'apologie tentée par certain traducteur français. Au livre IV« des Fastes, 467-80, Ovide promène Cércs à la recherche de sa fille par toutes les villes , rivières, montagnes de Sicile tpu lui passent parla tète. Il n'y a pas même cet ordre qui pourrait faire croire vraiment à un vo>age : l'énuméralion est faite au hasard. Mais le traducteur y a vu une image du désordre même de Cérès. — C'est avoir de bons yeux , dirait Molière.
•■• Enéide, liv. III , 688-709.
Il n'en faut pas davantage pour donner de l'attrait au récit et pour en changer le caractère. On pardonne a un voyageur auquel on s'intéresse (et qui s'intéresse a Enée plus que Didon?) d'énumérer avec détail tous les lieux qu'il a traversés : on croit en l'écoutant les voir, les admirer avec lui ^ on a l'illusion que promettait a son compagnon le pigeon voyageur. Voilà cet intérêt humain dont je parlais plus haut, et comme tout se tient , comme Virgile a du goût , parce qu'il a de l'âme, il ne hérisse pas son vers de noms propres. Il y a de l'air, de l'espace dans sa géographie : on y respire, on a le temps de s'orienter, d'aller de l'un a l'autre des sites qu'il vous rappelle : chacun d'eux est caractérisé d'ailleurs par un souvenir, un détail précis, et tout se peint, tout se succède sans confusion sous vos regards. Ovide, au contraire, prodigue tout a la fois; de sorte que l'oreille est étourdie et l'œil éhloui. Au lieu de répandre avec la main, comme le conseillait Corinne a Pindare, il sème a plein sac. C'est un caractère qui se représente souvent a ces brillantes époques, qui, sans être la décadence, la commencent et l'annoncent. Il est telles Orientales, Navarin, Grenade, par exemple, qui ressemblent trait pour trait a ces énumérations si denses que nous blâmons dans Ovide. Les deux poètes s'adressent à l'imagination-, mais, semblable a un enfant gâté qui se dégoûte bien vite des jouets les plus chers, l'imagination se lasse rapidement de tous les traits brillants qu'on lui présente; l'âme, au contraire, se contente de quelques traits choisis où elle se reconnaisse, et quand elle les a trouvés, elle y revient avec bonheur, avec un charme toujours nouveau.
Plus spirituel que sensible, Ovide a rarement sur la vie
humaine, sur la condition fragile et misérable de l'homme, de ces accents qui vous remuent , ou du moins qui vous font réfléchir. Il n'est pas de ces poètes qui trouvent des larmes pour les vicissitudes des choses , et l'on pourrait lire maintes pages de son poëme sans s'apercevoir qu'on a un cœur ou qu'il en avait un lui-même. Le cours de son récit se déroule avec grâce, avec esprit; il s'émaille de descriptions brillantes; c'est un enchantement, un éblouissement perpétuel, mais on voudrait de temps a autre une de ces réflexions pathétiques, dont les poètes vraiment supérieurs ont le secret. L'esprit sert a tout et ne suffit a rien, a-t-on dit : c'est surtout en lisant Ovide que l'on sent combien cette parole est juste. Prenez l'histoire de Procné ' : c'est une jeune Athénienne que son père donne a un étranger, un Thrace, un barbare qui va l'emmener dans de lointaines contrées, sous un ciel âpre et dur, au milieu de peuplades farouches. Sans être poète, on sent qu'il y avait la pour cette vierge timide matière a de cruels regrets. Quand elle franchit les portes de ce gynécée où s'abrita sa pure et douce enfance , on voudrait, on attend quelques-uns de ces traits naturels comme ont su en trouver les Grecs.
« Maintenant je ne suis rien, livrée a moi seule. Mais souvent , considérant la condition des femmes , j'ai vu que nous ne sommes rien. Jeunes, dans la maison paternelle, nous menons la vie la plus agréable sans doute, car l'ignorance entretient tous les hommes dans la joie. Mais lorsque avec la prudence nous atteignons l'âge nubile , on nous vend, on nous chasse loin des dieux de la patrie , loin de nos parents , les unes chez des étrangers , les autres chez des barbares ;
^ Liv. VI, 428.
celles-ci dans une famille inconnue, celles-là dans une maison souillée. Et cela, a peine une seule nuit a-t-elle serré nos liens, il nous faut l'approuver et le regarder comme bien '. »
Voilà comment s'exprimait la Procné de Sophocle-, voila quelques-uns des sentiments qu'on voudrait retrouver dans la narration d'Ovide. Est-ce a dire pourtant qu'il n'ait jamais su, lui aussi, rencontrer quelques traitsattendrissants. Non , car enfin il est homme et grand poète-, mais ces traits, ils sont rares, il faut les chercher. L'histoire de Cadmus nous en offre quelques-uns. Ce héros pouvait sembler fortuné même dans son e.\il - ^ il était le gendre de Mars et de Vénus, il avait une postérité nombreuse. Ses petits-fils, adolescents déjà, l'entouraient de leur tendresse. Mais, ajoute le poëte, il faut attendre le dernier jour d'un homme, et nul ne peut être proclamé heureux avant sa mort, avant même la suprême cérémonie des funérailles. C'est la pensée de Solon , si souvent répétée par les poêles antiques 3, si vraie dans ces sociétés agitées de fréquentes révolutions , et dont Ovide lui-même devait bientôt faire la cruelle expérience. Au reste, ce personnage de Cadmus a porté bonheur a notre poëte. Il semblerait qu'au milieu de toute cette fantasmagorie mythologique, Ovide eût enfin songé a l'humanité , et voulu peindre a côté de tant de dieux , de déesses , de nymphes et de monstres, l'homme sous les traits touchants de cet homme.
^ Sophocle, Fragm., p. 342, éd. Didot.
»Liv. 111,131-1.37.
* Et notamment par Sophocle, à la fin de VŒdipe roi. On peut voir dans l'édition de Brunck l'indication de tous les auteurs grecs et latins qui ont reproduit celte pensée.
Dans un genre plus tempéré , d'une émotion plus douce , plus sereine, nous trouvons le charmant récit de Philémon et Baucis '. Jamais Ovide ne fut mieux inspiré ni plus vraiment humain que dans la peinture de ce vieux ménage si pauvre , mais si bon, si affectueux, si hospitalier. Réaliste, tout en restant poète, il a su nous intéresser a cette indigence par des détails justes et naturels, qui rappellent sans désavantage les deux pêcheurs de Théocrite. 11 ne faut pas que certains traits ravissants de bonhomie jetés par La Fontaine dans son imitation , nous rendent injustes a l'égard d'Ovide et nous empêchent de reconnaître ce qu'il y a de poétique, de cliarmant dans le récit original.
Mais, encore une fois, cette veine de sensibilité naturelle ne coule chez notre poëte qu'a de rares intervalles : il préfère le gracieux , le spirituel ^ c'est la qu'il est maître, qu'il est exquis , quand il sait être court. Son petit tableau de Jupiter changé en taureau pour enlever la belle Europe est charmant-. Ce sujet, tant de fois traité par la peinture et la sculpture, avait tout ce qu'il faut pour plaire a l'imagination naturellement rianle d'Ovide 5 aussi l'a-t-il parfaitement réussi : point de redondance ni de mauvais goût, mais des détails gracieux et simples , et , pour les relever, deux comparaisons aussi courtes que justes. Ovide a su faire du maître des dieux un charmant petit taureau, tout pacifique. L'étonnement d'Europe a la vue de ce joli animal si doux , ses craintes d'abord, sa confiance , ses caresses et les fleurs qu'elle lui présente, la joie du dieu métamorphosé, les baisers qu'il donne aux mains de la jeune fille , ses jeux ,
'Liv. VIII, 631.
' Liv. II, 8.0O.
ses bonds sur l'herbe et sur le sable , sa complaisance à se laisser caresser le poitrail ou enguirlander les cornes par cette main virginale, puis l'audace de la jeune princesse qui , sans savoir qui la portait, s'enhardit a s'asseoir sur le dos du taureau -, le manège du dieu qui peu a peu s'éloigne du rivage, s'avance dans les flots et se trouve bientôt avec sa proie en pleine mer, tandis qu'Europe, tremblante d'abord en voyant fuir le rivage derrière elle , se raffermit , la main droite sur la corne du taureau , la gauche sur sa croupe -, enfin, dans le lointain , ce voile, seul objet visible encore , qui traîne et flotte agité par le vent , tout est rendu avec une précision qui , loin d'exclure le charme , l'augmente en permettant a l'esprit de le goûter sans mélange '.
Ces tableaux ramenaient le poêle a son ancienne manière, à ses premiers succès, et, pourrait-on dire, à ses premières amours. Aussi est-ce là qu'il met toutes les complaisances d'un talent, plus uniforme au fond qu'on ne le soupçonnerait , a voir les genres si divers qu'il a tentés. En effet , quoi qu'il fasse, il est toujours le poète des Élégies et de VArt d'aimer. Sa facilité, sa science mythologique ont pu lui faire illusion , comme elles font encore souvent au lecteur. Mais qu'une tête de femme se présente a peindre ^ aussitôt, laissant de côté les pinceaux de l'épopée, il reprend ses pastels d'autrefois , et, nymphe ou déesse, il vous dessine d'ordinaire une figure toute moderne , gracieuse, agaçante , une tête ou tout au moins un profil de Corinne. II y a dans ces portraits du naturel , mais un naturel affiné de coquetterie, plutôt que relevé de délicatesse, un naturel enfin Qui se sentait des lieux où fréquentait l'auteur.
* Ovide est revenu sur ce sujet, liv. V des Fastes; mais celte fois il est sec , un vrai poëte de calendrier.
Pourtant, en le prenant tel qu'il est, il faut avouer qu'il a bien du charme encore et de l'attrait. Quelle jolie petitemaîtresse que sa nymphe Salmacis! « Inhabile a la chasse, on ne la voit jamais ni tendre l'arc, ni lutter de vitesse avec les hôtes des forêts , et c'est la seule des Naïades qui soit inconnue a l'agile Diane. On raconte que souvent ses sœurs lui disaient : Salmacis, prends le javelot ou le carquois a couleurs variées , et mêle à tes loisirs les dures fatigues de lâchasse. Mais elle ne prend ni javelot , ni carquois aux coiAurs variées -, elle ne mêle point a ses loisirs les dures fatigues de la chasse. Tantôt elle baigne dans l'onde pure ses membres gracieux ^ tantôt elle démêle ses cheveux avec le buis du Cytorus , et consulte pour se parer le miroir des eaux. Quelquefois, couverte d'un voile diaphane, elle repose sur les feuilles légères ou sur le tendre gazon. Souvent elle cueille des fleurs; elle en cueillait même par hasard au moment où elle vit le jeune berger ^ en le voyant , elle désira le posséder. Avant de l'aborder , malgré sa vive impatience, elle ajuste avec art sa parure, parcourt des yeux les plis de sa robe et compose son visage ^ elle peut enfin paraître belle'. »
Nous avons déjà remarqué la grâce un peu maniérée , mais facile , avec laquelle Ovide réduisait les grandes figures de la mythologie antique-. Il fait de même pour les grands traits de cette vieille et majestueuse poésie, et, comme l'abbé Delille, il met des mouches a Homère. On se rappelle l'exorde insinuant et digne, par lequel Ulysse, que la tempête a jeté nu dans l'île des Phéaciens , s'adresse à Nausicaa : « Je te prie , ô reine , tu es une déesse ou une
' Liv. IV, 302.
* Page 109.
morlelle. Si tu es une déesse, de celles qui possèdent le vaste ciel, c'est a Diane, fille du grand Jupiter, que pour la beauté, la taille et l'air, je te compare. Mais si tu es l'une des mortelles qui habitent sur la terre , trois fois heureux est ton père, et ta vénérable mère-, trois fois heureux aussi tes frères! Oui , certes , leur âme est échauffée par la joie, quand ils te voient , si florissante , te mêler aux danses. Mais celui-là sera le plus heureux de tous dans son cœur, qui, l'emportant par ses dons, l'emmènera dans sa demeure. Car, je n'ai jamais vu de mortel comme toi, ni homr^ ni femme, et l'admiration me tient quand je te considère '. » Puis vient la comparaison avec le palmier de Délos, et le discours se continue avec cette grandeur mêlée d'insinuation que la muse d'Homère a su donner au plus rusé des héros antiques.
Ovide songeait a cette belle scène : il a repris l'exorde. Virgile, avant lui, s'en était déjà souvenu et l'avait prêté à Enée, en le polissant un peu, mais sans en altérer le grand caractère-, c'est encore un héros qui parle^. Mais avec Ovide le ton a changé , et de l'épopée nous tombons dans le madrigal : « 0, s'écrie Salmacis, subitement éprise du bel inconnu qu'elle vient d'apercevoir, ô enfant, tu mérites d'être pris pour un dieu ! Si tu es un dieu, tu ne peux être que Cupidon -, si tu es un mortel, heureux ceux qui t'ont donné le jour! Heureux encore est ton frère, et ta sœur, si tu as une sœur, et la nourrice qui t'a donné son sein ! Mais heureuse mille fois plus que toutes les autres celle qui est ta compagne, ou pour qui tu daigneras allumer le flambeau de l'hymen ! Si tu l'as déjà choisie , qu'un doux
1 Odyssée, VI, 149.
* Enéide ,l, m.
larcin soit le prix de ma tendresse-, si ton choix n'est pas fait, puissé-je le fixer et partager avec toi la même couche ' ! )) Voila comment Ovide transplantait la poésie homérique du rivage des Phéaciens sous les portiques de Rome, et comment sa muse se taillait en badinant une écharpe coquette dans V harmonieux tissu des saintes mélodies. Si notre poëte s'était arrêté là , il faudrait être bien rébarbatif, bien Caton pourfroncer le sourcil 5 tout ce qu'il serait juste de dire , c'est que le genre épique s'est quelquefois efféminé dans les bras de sa muse, comme le jeune fils de Mercure dans ceux de Salmacis. Mais Ovide , sur cette voie, est allé trop loin. Rien n'est plus indécent que le monologue d'Iphis-. Certainement le sujet était très-délicat, mais il n'a pas su s'en lirer. Les détails, les comparaisons, les réflexions, les souvenirs mythologiques, tout est choquant dans ce monologue, sans compter qu'il est trop long. Je condamnerais de même, au nom du goût et de la morale , quelques vers où Byblis , éprise de son frère Caunus , retrace les plaisirs qu'une illusion voluptueuse lui fait goûter dans ses songes^. On souffre à voir dans un aussi grand poëte de ces juvénilités incorrigibles jusque sous les rides, comme le disait un illustre critique des grâces , des minauderies de l'abbé Delille *. II en fut d'Ovide comme de ce dieu Sylvain, que notre poëte lui-même nous montre restant toujours plus jeune que son âge : Suis semper juvenilior annis ^.
^ Liv. IV, 320-28.
*Liv. IX, 726-63.
' Liv. IX, 480-86.
* ViLLEMAiN, Discours sur la critique.
' Liv. XIV, 639.
Pourtant, il ne faudrait pas conclure de ces restrictions qu'Ovide n'entendait rien a la grande poésie épique. Telle est la souplesse de son talent qu'avec une vive inclination naturelle pour le gracieux , il sait pourtant s'élever jusqu'au terrible et sonner du clairon d'un ton tout a fait belliqueux. Comme l'auteur des Bucoliques , il semble se dire parfois : paulo majora canamus, et ce poète, qui n'avait jamais voulu porter les armes , se met alors a livrer une bataille. Sans remporter une éclatante victoire, comme le vieil Homère , l'Alexandre du genre , il se retire au moins avec les honneurs de la guerre. L'on pourrait citer le combat de Persée contre Phinée et ses compagnons^ ^ c'est une fort bonne description , l'une des meilleures même d'Ovide. Je ferai pourtant au poète un reproche , c'est d'avoir mis trop de symétrie dans une pareille mêlée. Il n'y a pas deux blessures qui se ressemblent , et quoique le nombre des combattants soit assez grand, il ne se donne jamais qu'un seul coup à la fois, comme si le poète eût craint de ne pas avoir le temps de les compter tous et de les décrire.
La première blessure que fait Persée, c'est avec un tison fumant qu'il saisit sur l'autel et dont il brise la tête de son adversaire. La deuxième , c'est avec son sabre , dont il traverse la poitrine de Lycabas. Deux ennemis alors se précipitent sur lui , Phorbas et-Amphimédon : à l'un , il ouvre le flanc ^ a l'autre, il coupe la gorge. On pourrait naturellement croire que Persée va continuer à se servir d'un sabre qui fait si bonne besogne , puisqu'il n'est pas ébréché. Point du tout. Comme si le héros avait prévu l'embarras du poète qui devait raconter ses exploits , il remet son arme au
' Liv. V.
fourreau, puis saisissant un énorme cialère dont il écrase un des ennemis, il fournit au narrateur une heureuse occasion de varier son récit.
La mêlée devient alors générale, parce qu'enfln les compagnons de Persée commencent à s'ébranler pour y prendre part. Dans celle description, il y a du mouvement, des traits heureux, des épisodes bien choisis, des railleries spirituellement amères. On s'intéresse a ce chantre malheureux mandé pour égayer la noce, et qu'un brutal vainqueur envoie chanter chez les mânes. On réfléchit, en passant, a la fragilité des biens de ce monde , quand on entend Halcyonée dire au riche Dorylas expirant à ses pieds : De toutes tes terres, tu n'auras que l'espace foulé par ton corps.
Malgré sa bravoure, cependant, Persée allait être accablé par le nombre, lorsqu'il se décide enfin a faire usage du talisman merveilleux dont il était armé. Ici , il faut louer le poète des scrupules qu'il a donnés à son héros et que l'antiquité n'avait guère connus. Persée, ne voulant combattre ses ennemis qu'à armes égales , a déjà quelque chose de la générosité des chevaliers modernes. Il découvre donc la tête de la Gorgone, et bientôt il ne resie plus que Phinée stupéfait, au milieu d'un peuple de marbre. Comme le Turnus de Virgile, il essaye de fléchir son vainqueur. Mais, aussi impitoyable que le héros troyen, Persée ne répond à ses prières que par l'ironie la plus sanglante , et comme pour perpétuer sa honte, il le pétrifie dans la posture de suppliant, les mains tendues et la frayeur sur le visage.
Cependant chez ce poète si brillant encore, si raffiné même , on sent les premières atteintes de la décadence , à certains détails matériels, à certains vers où , non content
de parler a l'âme par la peinture des sentiments, il veut émotionner' les sens par un réalisme poussé jusqu'à la crudité. Le mal est peu sensible encore : la fleur se dresse toujours
Brillante sur sa tige et l'honneur du jardin ;
ses couleurs semblent presque aussi fraîches, son arôme aussi suave qu'au matin. Mais déjà un petit ver imperceptible l'a piquée au cœur. Ainsi d'Ovide : le vers de la décadence l'a mordu au vif même de son talent. Sans s'éloigner beaucoup du sommet sacré où Virgile et Horace avaient porté la poésie latine , il redescend pourtant. C'est à lui que commence cette pente oij vont bientôt rouler le goût, la langue, la poésie, la prose, enfin toute la littérature. On sait avec quelle réserve Sophocle , dans son Philoctète , Virgile, dans l'épisode de Laocoon , avaient osé peindre la douleur physique. Ovide , arrivant après ces grands maîtres, pour être neuf, se crut obligé de franchir les limites où s'était arrêté leur goût exquis. De morale qu'elle avait été jusqu'alors, la description, sous sa plume facile, commence à devenir physique, et, pour employer une expression bien connue , c'est le corps désormais qui cherche a parler au corps. On voit sous Ovide poindre Lucain et toute cette littérature qui s'efforcera, par l'horreur curieusement travaillée de certains détails , de réveiller un lecteur désormais blasé sur les beautés simples^ Je sais bien que les Romains, habitués a voir couler le sang dans les combats quotidiens de l'amphithéâtre, avaient la fibre plus
^ Sur ce mot émotionner, voir Sainte-Bedve qui demande pour lui le droit de cité dans le Dictionnaire de l'Académie. Nom. lund., XI, p. 218. * D. NisARD, Poètes latins de la décadence .- Lucain.
dure et le goût moins susceptible. Mais j'ai peine à croire cependant que des admirateurs de Virgile aient pu lire couramment certains passages de la bataille que nous citions plus haut, entre les Lapilhes et les Centaures, celui, par exemple, où le poëte nous représente Pelée , crevant d'un coup d'épée le ventre du centaure Dorylas , et le monstre foulant ; déchirant ses entrailles dans lesquelles il s'embarrasse'j et cet autre plus dégoûtant encore, où nous voyons la cervelle d'un guerrier , dont la tète a été brisée sous un tronc d'arbre , se répandre à travers la bouche , les narines, les yeux , les oreilles , comme le fromage qui passe à travers la forme. Cette comparaison, c'était déjà beaucoup, c'était trop même de l'indiquer. Mais le poëte la caresse du pinceau pendant près de trois vers , comme s'il prenait plaisir a vous bien repaître les yeux d'une image repoussante-. On dirait qu'il s'amuse a vous faire lever le cœur^
' Liv. XII, 389-92.
Mediam ferit ense sub alvum.
Prosiluit , terràque ferox sua viscera traxit , Tractaque calcavit, calcataque rupit, et illis Crura quoque impediit et inani concidit alvo.
* Vers 434 :
Fracta volubililas capitis latissima, perque os Perque cavas nares, oculosque, auresque cerebrum Molle fluit, veluti concretum vimine querno Lac solet , utve liquor rari sub pondère cribri Manat, et exprimitur per densa toramina spissus.
Il faut avouer pourtant que ces vers manquent dans plusieurs manuscrits. Merkel les rejette, mais Gierig les accepte, Loers aussi, qui trouve même la chose tout à foit daus le goiit d'Ovide : lUa exaggeralio et imaginis fosditus plane ovidiana.
' Voir au liv. IX, 166, Hercule arrachaot la robe empoisonnée, et même livre, 285, le récit que fait Alcmène de la naissance d'Hercule. La mère du héros parle comme une sage-femme.
Ovide est plus heureux, dans ses comparaisons. Nous avons eu déjà l'occasion de remarquer avec quelle ingénieuse facilité sa muse les prodiguait^ son Art d'aimer en est rehaussé, embelli d'un bout a l'autre. C'est un ornement qui venait de lui-même s'adapter aux tableaux successifs des Me lamor phases. Ovide en a de très-belles, de tout a fait épiques, qui rappellent Homère par l'abondance des détails et la largeur du trait. Au livre IV, pour vous donner une idée de l'impétuosité avec laquelle Persée monté sur Pégase fondait du haut des airs sur le monstre marin , il vous dira : « Quand l'oiseau de Jupiter aperçoit dans la plaine un serpent qui présente son dos livide aux rayons du soleil, il l'attaque par derrière, et, pour l'empêcher de retourner contre lui sa gueule cruelle , il enfonce dans les écailles de son cou ses implacables serres : ainsi Persée, traversant l'espace d'une aile rapide, fond sur le dos du monstre frémissant et lui plonge dans le flanc droit son glaive recourbé qui pénètre jusqu'à la garde '. » Voilà certes une comparaison noblement présentée^ le tableau est complet et précis en môme temps. Le poète a su faire tenir en peu de vers tous les détails importants : le lieu de la scène, la position du serpent, l'impétuosité de l'aigle, la lutte tentée par le reptile, enfin l'acharnement et la victoire définitive de l'oiseau divin.
Cependant, le trait distinctif de la comparaison dans Ovide, c'est l'esprit plutôt que la grandeur, l'ingénieux plutôt que l'héroïque, et là encore se retrouve ce malheureux défaut tant de fois signalé : Ovide est trop spirituel. Ainsi , par exemple, je n'aime pas qu'il compare le sang qui
^ Liv. IV, 121.
jaillit de la blessure de Pyrame a l'eau qui s'échappe en sifflant d'un tuyau de plomb crevé '. J'admire les ressources d'un talent si curieux, mais par cela même je suis distrait : je ne. songe plus qu'au poëte ingénieusement descriptif; l'exactitude pittoresque du détail me fait sourire et me voilà désarmé, c'est- a-dire refroidi.
Quelquefois Ovide abuse; comme s'il craignait que l'espace ne lui manquât dans un poëme aussi long, il entasse les comparaisons. Salmacis enlaçant dans ses bras le jeune fils de Mercure est tour à tour comme le serpent entourant de ses replis l'aigle qui l'enlève ; comme le lierre qui s'enroule autour des arbres; comme le polype qui retient dans ses tentacules la proie qu'il a saisie sous les eaux ^. Mais qu'arrive-t-il? C'est que le poëte, heureux dans ses deux premières comparaisons, pour n'avoir pas voulu s'arrêter, lînit par une image fort peu convenable a la grâce du sujet. Ovide ressemble a ces joueurs passionnés qui , favorisés d'abord par la fortune, ne savent pas se retirer à temps et qui se ruinent.
Mais, en général , c'est plutôt la grandeur que la grâce qui manque à notre poëte. Nous avons vu tout a l'heure comment il lui arrivait de tuer le sentiment par une image trop ingénieuse-, il enjolivera de même le plus épouvantable désastre, et comparera Phaéton , précipité du ciel, à une de ces étoiles qu'on voit ou qu'on croit voir filer :
Longoque pcr aéra tractu Fertur, ut interdum de cœlo Stella sereno Et si non cecidit , potuit cecidisse videri^.
' Liv. IV, 714-720.
» Liv. IV, 360.
' Liv. II, 320.
Certainement la comparaison est gracieuse -, je comprends qu'Homère l'ait employée pour peindre Minerve glissant du ciel sur la terrée Mais par la même raison qu'elle convient a Minerve, elle est peu séante pour Phaéton. Comment, dans un embrasement presque général, vous ne trouvez pas d'image plus effrayante a présenter à l'esprit? Ovide se souvenait peut-être ici de Virgile plutôt que d'Homère, du VP livre de Y Enéide plutôt que du IV^ de V Iliade. En effet, on sait que Didon , entrevue par Enée a travers un bocage , est comparée a la lune que le paysan voit ou croit voir à travers les nuages ^. Mais que les circonstances sont différentes! H y a dans la pâle lueur de la lune quelque chose de mélancolique, de doucement rêveur, que n'a pas l'éclat vif et scintillant de l'étoile. Puis, ce n'est pas au moment même de la catastrophe ^ le temps a émoussé la douleur et l'a fait pour ainsi dire passer du cœur dans le domaine de l'imagination. C'est alors que le poète peut intervenir, et qu'une image discrète et voilée est la bienvenue du lecteur. Approprier les comparaisons au fond même du sujet 5 faire qu'au lieu de distraire l'émotion, de la diminuer, elle la rende plus grande ou plus intime, voila le secret que gardait Virgile, tout en laissant Ovide dérober quelques couleurs à sa palette.
Le grand inconvénient de la critique aux prises avec un talent d'aspect aussi varié que celui d'Ovide, c'est qu'elle est obligée de diviser ce qui se produit en un gracieux ensemble. Semblable au prisme qui , pour nous expliquer la lumière , la décompose et nous présente , au lieu du rayon
1 //iade, IV, 75.
• Enéide, VI.
brillant et chaud, les sept couleurs qui le constituent, la critique sépare, isole les éléments dont se compose le génie, pour les étudier l'un après l'autre. C'est ainsi que, dans le grand poëme d'Ovide , nous avons tour à tour considéré le plan, et, dans l'exécution, les parties principales de l'œuvre, les métamorphoses, les personnifications, les tableaux, tâchant de faire sentir non-seulement en général , mais jusque dans le détail, cet ensemble de qualités et de défauts qui constituent le talent de notre poète. Il nous reste tout un côté encore à étudier. Ovide n'a pas seulement décrit et raconté : il a peint les passions , il les a fait parler dans des discours. Voyons-le donc sous ce nouvel aspect.
On peut dire en général que notre poète excelle a présenter les passions tumultueuses , celles surtout dont le flux et le reflux emportent l'âme a toutes les extrémités. Il aime cette opposition , cette antithèse rapide , il y revient avec l'amour d'un écrivain toujours sûr de trouver l'expression pour rendre sa pensée. Je ne sache point de poète chez qui la passion ait plus de mobilité. Voyez comme il nous peint Althée hésitant à jeter au feu le tison fatal qui doit, en brûlant, consumer le jeune Méléagre. « Trois fois elle voulut jeter le tison dans le brasier, et trois fois elle le retint prêt a tomber : mère et sœur tout à la fois, ces deux titres luttent dans son cœur et le partagent. Tantôt l'idée du crime qu'elle va commettre la fait pâlir d'horreur, tantôt les feux de la colère lui montent au visage. On voit s'y peindre tour a tour les mouvements d'une fureur menaçante et ceux d'une tendre pitié. A peine la soif de la vengeance a-t-elle séché ses larmes que leur source se rouvre aussitôt. Tel qu'un vaisseau que les vents et les flots poussent en sens
opposé, jouet de deux forces contraires, leur obéit en même temps , ainsi la fille de Thestius flotte entre deux sentiments divers, et sent tour a tour s'apaiser et renaître sa colère. La vengeance l'emporte cependant ; elle est plus sœur que mère. Elle va dans sa pieuse impiété satisfaire par le sang de son fils aux mânes de son frère ^ . »
Certainement une telle hésitation peut se rencontrer dans la nature, mais cependant il me semble sentir le procédé , le parti pris de produire de l'eiîetja certains détails trop compassés pour être naturels. Je n'aime pas celte colère quitlée et reprise, cette 5œwr meilleure quela mère, ceile piété qui est une impiété. Et si je continue, je retrouve dans le monologue de cette malheureuse femme les mêmes hésitations calculées , le même cliquetis de volontés contraires. Ce monologue a été loué par l'Anglais Home, lord Kaimes, dans ses Eléments de critique-:, je ne voudrais pas le blâmer, mais il me semble que ce n'est pas tout a fait ainsi que parle la nature. Elle y met moins de symétrie et plus de simplicité. La passion est mobile, je le veux bien ^ mais dans ses révolutions même les plus brusques , on ne voit jamais ce va-et-vient si savamment combiné. L'orage a beau être terrible, les sautes de vent ne peuvent être aussi fréquentes.
Au reste, on peut dire qu'Ovide, dans la peinture des passions, et en particulier de l'amour, est plus rapide que profond , et cela devait être, si l'on songe a la nature de son poëme. En effet, que se propose-t-il, sinon de charmer, d'amuser le lecteur par le tableau mille fois répété , sans
^Liv. VIII, 460.
* Tome I, page 189.
être monotone, d'un dénoûment toujours prévu. La passion pour Ovide n'est que l'accessoire : le morceau principal , c'est la métamorphose. Les anciens poètes , les maîtres , comme Sophocle, Virgile , s'adressaient au cœur. De la ces longs développements où se complaît leur muse savante, La seule douleur d'Electre, avec art ménagc'e, suffit pour remplir une tragédie -, le IV^ livre de VÊnéide est tout entier fait avec l'amour, les larmes et la mort de Didon. Ovide, lui, s'adresse a la curiosité : c'est un conteur plutôt qu'un peintre. Il tient si peu a ces délicates peintures d'un cœur où lutte la passion, qu'il laisse échapper sans regrets les occasions les plus belles. Ainsi , par exemple , quelles scènes pathétiques lui pouvait fournir la jalousie de Médée, curieusement étudiée! Au lieu d'un tel tableau, Ovide qui n'est qu'habile, en qui le naturel et la sensibilité sont primés par l'esprit, s'amuse a nous faire une quarantaine de vers géographiques , où il énumère tous les lieux parcourus par Médée, quand elle fuit d'Iolchos a Corinlhe et de Corinthe a Athènes. Cependant, comme il ne peut pas toujours avec bienséance laisser complètement de côté la passion, que fait-il? Il abrège, il groupe dans un monologue tous ces sentiments tumultueux qui , sous la main d'un poëte moins pressé, mettraient certainement plusieurs jours pour éclore. Il imite a sa manière les historiens antiques qui nous donnent sous la forme vive et animée d'un discours le résumé des raisons que les modernes déduiraient en longs paragraphes. Celte méthode est plus dramatique, j'en conviens, mais aussi plus artificielle^ on y sent davantage l'arrangement, le parti pris.
En effet, prenons par exemple le monologue de Médée,
quand elle hésite entre son devoir et son amour pour le bel étranger^ c'est le mieux réussi, le plus éloquent des discours que se prononcent a elles-mêmes les femmes amoureuses , chez notre poëte :
« Tu résistes en vain, Médée, je ne sais quel dieu t'oppose sa puissance ^ le sentiment étrange que j'éprouve ressemble a ce qu'on appelle l'amour, si ce n'est l'amour lui-même. D'où vient que les ordres de mon père me paraissent trop rigoureux ? Ils le sont en effet. D'où vient que je tremble pour la vie d'un homme que j'ai vu a peine une fois.? Quelle est la cause d'une si vive crainte? Repousse, si tu le peux, de ton cœur virginal la flamme qui te dévore, malheureuse ! Ahl si je le pouvais, il serait plus tranquille. Mais une force inconnue m'entraîne malgré moi : l'amour me conseille ce que la raison me défend. La vertu se montre a mes yeux-, je veux la suivre, et c'est au mal que je m'abandonne. Vierge du sang royal, pourquoi brûler pour un étranger? Pourquoi rêver une couche nuptiale dans un monde lointain? Cette contrée peut l'offrir un objet digne de ton amour : la vie et le trépas de Jason dépendent de la volonté des dieux. Mais qu'il vive, je puis former ce vœu, même sans amour. Quel est, en effet, son crime? Quelle femme, à moins d'être barbare, ne serait pas touchée de sa naissance, de son courage? Quelle femme, n'eût-il pas d'autre titre à son amour, serait insensible a sa beauté? Je ne m'en défends pas, mon cœur s'en est ému ^ et cependant, si je ne lui prête mon appui , il sera étouffé par le souffle des taureaux, ou périra sous les coups d'ennemis semés par ses mains et enfantés par la terre, ou bien il deviendra la proie d'un dragon altéré de sang. Ah! si je le souffre jamais , il
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faut qu'une tigresse m'ait donné le jour et que je porte un cœur de fer et de rocher. Ne dois-je pas aussi le voir expirer et rendre mes yeux complices de sa mort? Ne dois-je pas exciter contre lui les taureaux et les cruels enfants de la terre, et le dragon inaccessible au sommeil? Puissent les dieux lui réserver de meilleurs destins I Mais ce n'est point par des prières, c'est par des actions que je dois le servir. Faut-il donc que je livre le sceptre de mon père ? Irai-je assurer par mon secours le salut de je ne sais quel étranger qui, sauvé par moi, abandonnera sans moi sa voile aux vents , et deviendra l'époux d'une autre, tandis que Médée demeurera livrée au tourment de ses regrets ? S'il est capable de cet abandon , s'il peut me préférer une rivale , qu'il périsse, l'ingrat! Mais la beauté de son visage, la noblesse de son âme, les grâces qui brillent en lui ne me permettent pas de craindre une perfidie eu l'oubli de mes bienfaits. Avant tout, il engagera sa foi, et je le forcerai à prendre les dieux pour garants de sa parole. Pourquoi trembler, quand tout te rassure? Prépare-toi h agir, bannis tout retard : Jason va se devoir a toi tout entier, il allumera les flambeaux d'un hymen solennel pour s'unir avec toi , et , dans les villes de la Grèce, les mères viendront en foule te saluer comme la libératrice de leurs enfants. J'abandonnerai donc et ma sœur, et mon frère, et mon père, et mes dieux, et le sol qui m'a vue naître pour me mettre a la merci des vents ! Mais mon père est cruel , ma patrie est barbare , mon frère est encore au berceau, et les vœux de ma sœur sont avec moi. Je porte dans mon sein le plus puissant des dieux : rien n'est grand dans la destinée que je quitte, tout est grand dans celle a laquelle j'aspire. La gloire de sauver la jeunesse de la
Grèce, le bonheur de connaître une contrée plus heureuse, des villes dont la renommée est parvenue jusqu'à nous, les mœurs et les arts de leurs habitants, celui de posséder le fils d'Eson , pour qui je donnerais tous les trésors de l'univers. Epouse fortunée de ce héros , je serai proclamée l'objet de la faveur des dieux, et ma tête s'élèvera jusqu'aux astres. On parle de je ne sais quels rochers qui s'avancent au milieu des flots-, d'une Charybde fatale aux navires , qui tantôt absorbe les ondes et tantôt les rejette-, d'une Scylla, monstre insatiable, entouré de chiens affreux qui font retentir deleursaboiemenlsla mer de Sicile. Que m'importe! Maîtresse de ce que j'aime, et pressée sur le sein deJason, je traverserai les vastes mers : dans ses bras, je serai sans crainte, ou, si je tremble, ce sera pour mon époux seul. Que parles-tu d'époux? Tu couvres ta faute d'un nom spécieux, ô Médée^ regarde plutôt quel crime tu vas commettre, et, puisqu'il en est temps encore, recule devant lui '. »
Si vous y joignez un vers où le poëte nous montre cette passion mal éteinte reprenant feu a la vue de Jason , voilà tout le drame. Ovide a résumé dans un seul discours toutes ces contradictions charmantes qu'Apollonius a décrites avec tant d'art dans son ^oème des Argonautes. Certainement, le monologue est beau , bien que ce vers, devenu proverbe ,
Video meliora proboque Détériora sequor,
soit plus brillant que vrai. Car, en réalité, Médée, tout en cédant à ces fluctuations, ne s'en est pas ainsi rendu compte
» Liv. VII, 11-71.
en moraliste ^ Mais ce discours que rien ne précède et qui éclate brusquement aux oreilles du lecteur, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, ne produit pas sur le cœur un effet aussi puissant que celte trame où Apollonius , et après lui Virgile, dans son IV^ livre , ont habilement entrecroisé les réflexions, les peintures , les cris de la passion. La vraisemblance, et, par suite, l'émotion plus intime, plus durable, est du côté de ces poètes. Avec Ovide, on est ébloui , mais on n'a pas le temps d'être ému. Je crois, au reste , qu'Ovide se préoccupait fort peu de ce résultat : ce qu'il voulait, c'était faire admirer son merveilleux talent, comme un chanteur habile aime a faire briller sa voix dans un air de bravoure.
Ces amours héroïques allaient pourtant mieux encore a la verve ingénieuse d'Ovide , a sa chaleur un peu factice , que la simplicité des amours bucoliques. Ovide n'a rien de champêtre. N'était le talent poétique , qui chez lui est réel et grand, on le pourrait prendre pour le Fontenelle du siècle d'Auguste. Comme ce vieux berger normand , il porte à la campagne les galanteries de la ville. Sa naïveté n'a rien de sérieux et l'on sent le bel esprit qui s'amuse , quand il nous montre Polyphême, épris de Galatée, peignant ses cheveux avec un râteau, coupant avec une faux sa barbe hérissée , s'arrangeant le visage au miroir naturel des eaux , comme un petit-maître devant sa glace-. Polyphême déplus fait de l'esprit. Un voyageur habile dans l'art des augures lui dit un jour : Cet œil unique que tu portes au milieu du front, Ulysse te l'enlèvera. — Devin peu clairvoyant, répond
* Sainte-Beuve : De la Médée d'Apollonius. *U\. XIII, 764-67.
le cyclope avec un sourire, le sourire qu'on peut s'imaginer, une autre me l'a déjà ravi. — Malgré ce madrigal, on comprend que Galatée lui préfère le jeune Acis dont le menton, légèrement ombragé par seize printemps, n'avait pas besoin d'être rasé.
Un jour qu'elle était sous une roche, entre les bras de son amant, elle entendit le monstre qui, sur une hauteur voisine , s'étant composé une flûte de cent roseaux , faisait retentir la montagne et la mer de ses plaintes amoureuses. Acis et Galatée heureux , mais tremblants d'être si proche du monstre qui chante, voila certes une situation qui n'est pas sans piquant'. On connaît ce petit air de violon qui, dans nos comédies modernes , se joue a certains moments pour voiler et distraire. Mais ici, l'air de flûte, au lieu de voiler, fait contraste. Malheureusement, la chanson de Polyphême est ridicule : « 0 Galatée, s'écrie-t-il, Galatée plus blanche que la feuille du blanc troène, plus florissante que la prairie, plus élancée que l'aune. ... « et il remplit dix-sept vers de semblables comparaisons. Je sais bien qu'un cyclope n'a pas de goût, maiSj franchement, j'aurais mieux aimé qu'Ovide fit faire a Polyphême, au lieu de sa toilette, un peu de bonne rhétorique. Le reste de la chanson n'est qu'un ingénieux pastiche du Polyphême de Théocrite et du Corydon de Virgile, avec quelques traits d'athéisme empruntés au Cyclope d'Euripide -. Ce qui appartient à Ovide, c'est la fureur du monstre quand il aperçoit ensemble Acis et Galatée. Il y a Ta un cri naturel et passionné : « Les
^ Elle a été reproduite par la statuaire clans l'Acis el Galatée du jardin du Luxembourg.
* Euripide, Cyclope^ 320. — Ovide, 843-44.
voilii, que ce soit votre dernier rendez-vous! » s'écrie-t-il d'une voix aussi terrible que peut l'avoir un cyclope en courroux. Cela vaut mieux que toutes les mièvreries dont Polypliême enjolivait sa chanson.
Ainsi, de la chaleur un peu factice , quand il veut être pathétique, de l'élégance sans relief ou de l'esprit sans naturel , quand il veut être simple , voila généralement les caractères que présentent les discours mis par notre poète dans la bouche des amoureux. Mais l'amour n'est pas la seule passion qu'il ait fait parler. Comme le bouclier d'Achille, le grand poème d'Ovide représente a nos yeux le cycle entier de la vie humaine , et tous les sentiments qui peuvent agiter un cœur s'y produisent, soit en tableaux, soit en discours. Nous avons vu Ovide excellant à saisir dans la métamorphose ou dans la personnification ces analogies qui permettent a l'esprit, même le plus sceptique, de croire au prodige sans se compromettre. Nous retrouvons la même qualité dans le discours que , lors de la conflagration causée par l'imprudent Phaéton, la Terre tient à Jupiter :
« Si telle est ta volonté , s'écrie-t-elle , si j'ai mérité mon malheur, pourquoi ta foudre dort-elle, souverain maître des dieux? Si je dois périr par les feux , que ce soit du moins par les tiens ^ je me consolerai de ma ruine, si tu en es l'auteur. A peine ma bouche peut-elle proférer ces paroles. Regarde mes cheveux consumés par la flamme^ regarde ces étincelles qui couvrent et ma bouche et mes yeux ! Est-ce donc la le prix de ma fertilité , l'honneur que tu me réservais pour mes bienfaits, a moi qui endure les blessures du soc et du râteau, et qui souffre mille travaux
durant toute l'année ^ a moi qui dispense le feuillage aux troupeaux, aux mortels la douce nourriture de mes fruits, à vos autels l'encens ? Mais , quand j'aurais mérité de périr, quel est le crime de la mer, le crime de ton frère? D'où vient que l'Océan, dont l'empire lui fut confié par le destin, voit ses ondes décroître et s'éloigner des cieux? Si l'infortune de ton frère et la mienne ne peuvent te loucher , sois du moins sensible au danger des cieux où tu règnes. Promène tes regards de l'un à l'autre pôle, vois-les fumer tous deux. Si le feu les atteint, ton palais croule; vois Atlas, haletant, soutenir avec peine sur ses épaules l'axe du monde blanchi par la flamme. El si la mer , si la terre, si le palais des cieux vient à périr , nous retomberons dans la confusion de l'antique chaos. Dérobe a l'incendie ce qu'il a épargné et veille au salut de l'univers ^ »
Ce discours est parfait de ton , de sentiment et de couleur. Le'poëtea su concilier deux choses toujours assez difficiles : le langage qui convient à la déesse et celui que demande l'élément qu'elle représente. La personne et l'objet personnifié sont très-bien fondus ensemble, et les paroles sont touchantes, naturelles même, la circonstance étant acceptée, parce qu'Ovide a eu le bon goût de ne pas pousser à l'extrême celte assimilation : il n'en a donné que les traits principaux. Puis le discours est peu étendu , et l'on comprend qu'en pareil moment , le faire long eût été une inconvenance.
En général, j'aime beaucoup mieux ces petits discours sans prétentions oratoires, que ces grandes pièces d'éloquence où l'on sent moins le poêle que l'homme habile, qui fit autrefois une bonne rhétorique. Je passerai donc sous silence
'Liv. II, 279-300.
le plaidoyer d'Ajax et celui d'Ulysse '. Qu'il nous suffise de les avoir expliqués sur les bancs du collège. On sait assez, du reste , que de Quinlus de Snayme jusqu a Ovide, maint poëte, comme Eschyle chez les Grecs, Pacuvius et Attius chez les Latins, maint rhéteur, comme Antisthène, sans compter les peintres , avaient traité ce sujet , tombé désormais dans le domaine de l'école. Ovide en fit deux très bons devoirs de rhétorique. C'est a ce titre que Passerat , professeur d'éloquence au Collège de France, se justifiait de les expliquer dans son cours. Ces vers, disait-il, étaient de son domaine, parce qu'ils offraient l'application complète de fous les préceptes connus des rhéteurs^. Le bon Passerat ne croyait pas si bien dire. En effet , ce ne sont plus ces insultes réciproques, cette naïveté grossière qui dans Quinlus rappellent de loin , et moins la verve, les injures homériques d'Achille et d'Agamemnon^. Ovide, en s'inspirant du grec , a composé avec art, avec une certaine chaleur habilement mêlée d'ironie, deux discours où , comme le docte Passerat , Porcins Latro n'eût trouvé qu'a applaudir. L'exorde, la narration , l'argumentation , la péroraison , et jusqu"a l'attitude des personnages , tout a été conçu et exécuté selon les règles de la plus minutieuse rhétorique. La seule chose qui m'étonne, c'est qu'Ovide ait pu faire a quarante-cinq ou cinquante ans un discours aussi jeune.
Il est beaucoup plus mûr et partant bien supérieur quand il se borne a quelques paroles. La c'est le poëte et non plus
' Liv. XIII.
' JoANN. Passerat, in Ovidii annorum judicium prœfat. : « Ab ofticio nostro susceptàque eloquenlise professione, non est id carmen alienum, in quo nota rhetorum prsecepta nemo desideret. »
' Posthomeric., V, 180-316.
le rhéteur, souvent même c'est l'homme avec sa bonté naturelle , son âme émue qui se fait entendre. Puis, il n'a pas le temps de s'y gâter : ce jet heureux qu'il a d'abord, et que nous avons remarqué dans ses premiers ouvrages, s'y retrouve et suffit pour remplir les quinze ou vingt vers qui composent le discours. Voila où j'aime Ovide , c'est la qu'il donne la meilleure idée de lui-même comme poëte et, difeons-le, comme homme. A propos de son troisième mariage, j'inclinais a croire que l'ambition guida son choix plutôt que l'amour. Mais maintenant que je relis les paroles touchantes que Deucalion , après le déluge, adresse à Pyrrha S je lui ferais volontiers réparation pour un soupçon si injurieux. Car il me semble impossible qu'un homme ait pu faire parler aussi naturellement la tendresse conjugale, s'il n'avait été lui-même qu'un époux indifférent. De même, je croirais sans peine qu'Ovide fut bon père, quand je lis le discours que Pandion adresse a Térée en lui remettant entre les mains sa seconde fille '^. Ce discours et le tableau qui le suit et le complète, sont pleins de sentiment. Ovide était père , sa fille était absente , et les regrets qu'il éprouvait d'être séparé d'elle ont inspiré son cœur et fait taire le bel esprit.
L'amour paternel semble avoir porté bonheur à notre poëte : l'un des meilleurs discours qui se puisse lire dans les Métamorphoses est le monologue d'Hécube sur le corps de Polyxène ^. Il n'y a pas un trait de mauvais goût j tout en est simple, touchant, déchirant même par endroits. Mais
» Liv. I, 351-66.
»Liv. VI, 496.
• Liv. XIII, 494-526.
aussi quel sujet! Si florissante, si glorieuse naguère comme épouse , comme mère , comme reine du plus puissant empire, la voila veuve, exilée, captive, pleurant sur les ruines de sou royaume et sur le cadavre de sa dernière fille. Elle est l'esclave de Pénélope qui , la montrant du doigt dans Ithaque , dira : Voila la mère d'Hector, voila l'épouse de Priam. — Elle n'avait plus qu'une fille pour consoler ses douleurs : cette fille sert de victime expiatoire aux mânes d'un ennemi. Au moins si cette vierge royale pouvait reposer dans le tombeau de ses ancêtres ; mais non , tel n'est point le sort de la maison de Priam : son cadavre n'aura pour présent funéraire que les larmes maternelles et quelques poignées d'une poussière étrangère. Ovide, naturel et sincèrement ému , eut le bon goût de laisser a Sénèque cette emphase \ dont Boileau s'est moqué '^.
Quand on relit ce grand poème des Métamorphoses, comme je viens de le faire une dernière fois, non plus le crayon a la main, mais en se laissant aller au courant de la veine, l'impression générale qui vous en reste est des plus favorables au talent de l'auteur. On oublie tous ces petits défauts dont un goût scrupuleux s'était d'abord choqué^ les redondances, les recherches, les traits de bel esprit disparaissent dans l'éclat de l'ensemble, comme ces taches légères qui se perdent dans les plis d'une riche draperie , et Ton accorde en gros l'admiration qu'on avait pu chicaner en détail 5 car on sent tout ce qu'il a fallu de verve, d'espril et., disons le mot, de génie, pour faire vivre tout ce monde
' Dans le début des Troyennes,
' Art poét., m, 135. — Voir, Sénèque, Controv, 28 , la mauvaise chicane que certain critique faisait à quelques passages de ce bfau monologue.
mythologique. Les dieux, les déesses, les nymphes, les héros, li?s mortels, les monstres, l'Olympe, la terre, l'Océan, les enfers , Ovide a tout décrit , tout coloré , tout mis en scène \ son poëme est
L'Ile ample comédie à cent actes divers ,
où toutes les passions , les plus terribles comme les plus douces, les plus bizarres comme les plus naturelles, viennent tour a tour intéresser le cœur ou la curiosité du spectateur. Et telle est la vie qui circule dans ces pages qu'elles se sont conservées presque aussi fraîches, aussi florissantes qu'au premier jour, La mythologie rexit pour nous dans l'œuvre d'Ovide, comme la chevalerie dans le poëme de l'Arioste. On a souvent comparé les Métamorphoses au Roland furieux * . J'ai remarqué plus haut que le plan de l'un se déroulait avec plus de naturel et de facilité que la trame ingénieusement ouvrée de l'autre, et l'on pourrait ajouter qu'en général la manière de l'Arioste est plus large , son pinceau plus franc. Mais un trait commun aux deux poètes , c'est qu'ils ont recueilli les traditions d'un monde qui s'en allait, et que, sans chercher a les rendre dans toute leur sérieuse et antique grandeur , ils ont l'un et l'autre animé leur œuvre d'un vif esprit moderne. Le Jupiter d'Ovide ne ressemble pas au Jupiter d'Homère, et le Roland de l'Arioste est bien différent du neveu de Charlemagne. Cependant, tel est le talent dont
^ On trouve une traduction de 1653 , sous ce litre : Les Métamorphoses d' Ovide j traduites en prose française; le jufiement de Paris ; quinze discours contenant rexpliration morale des fables, ensemble quelques épîtres traduites d'Ovide, et divers autres traités, savoir .- Roland furieux, premier chant , imité des vers italiens de l'Arioste , etc. Rouen , chez J. Berthelin, sans nom d'auteur. — Ce traducteur avait déjà fait le rapprochement.
ces poètes ont animé leurs conceptions qu'aujourd'hui même encore, quand il s'agit d'Olympe, c'est celui d'Ovide qui se présente tout riant à notre esprit, comme si l'on vient a parler de chevalerie, nous songeons aussitôt aux paladins de r.Vrioste. S'emparer aussi fortement des imaginations n'est certes point d'un génie ordinaire. Sans doute, Ovide n'a pointla sombre majesté de Lucrèce ni la correction passionnée de Virgile ^ mais enfin , quelle que soit la dislance que l'on mette entre eux et lui, son nom vient le troisième dans le classement des grandes œuvres, des grands monuments de la muse latine.