‹ OvideChapitre 5 sur 9 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une lettre de cachet à Rome. — Causes de l'exil; suppositions diverses : Ovide est-il un conspirateur au petit pied ou un courtier d'amour ? — Le départ : la III'' élégie du 1"='' livre des Tristes. — Envoi de ce premier livre à Rome : excuses d'Ovide ; aspect nouveau de son talent. — Tomes : conjectures des commentateurs ; un article du Moniteur en 1802; découverte moderne. — Ovide a-t-il su peindre cette nature nouvelle pour lui? Facilité banale de son talent descriptif. — Ses souffrances. — Ce qu'était la vie sur les frontières de l'empire. — Occupations du poète. — Ses correspondants : sa femme ; idée fausse qU'on se fait généralement des poètes : Ovide était un bon mari. — Ses amis : sa reconnaissance pour ceux qui lui étaient restés fidèles. — Ses flatteries envers Auguste : circonstances atténuantes. — Honneurs que lui rendaient les Tomitains. — Ovide aux pieds d'un barbare. — Ovide collaborateur, sans le prévoir, de Tacite et de Juvénal.

Tel élait le poëme auquel Ovide , sans se hâter, consacrait les studieux loisirs d'une vie jusque-la tranquille et fortunée. Placé par l'admiration générale a la tête du chœur sacré des poètes, heureux époux, heureux père, il allait mettre, par ce nouvel ouvrage, le comble a sa gloire littéraire comme à sa prospérité. Déjà les oreilles amies en avaient reçu de nombreuses confidences, et le public attendait avec impatience cette épopée promise , qui devait faire du chantre de Corinne, de l'auteur de l'Jrf d'aimer , le digne émule du chantre d'Enée. Tout semblait donc sourire au poëte , quand une catastrophe aussi soudaine qu'épouvantable vint lui rappeler qu'il était homme et qu'il vivait sous le régime impérial. Au mois de décembre 762, l'an 9 de notre ère , quand il touchait a ses cinquante-deux ans ', un ordre signé de l'empereur le reléguait jusque sur les bords de la mer

* Trist.j, lib. I , eleg. x; lib. IV, eleg. viii, 33-34.

Noire, aux confins les plus reculés de l'empire. Non content de bannir sa personne, on proscrivait ses ouvrages -, ils devaient disparaître des trois bibliothèques publiques de Rome : celle d'Apollon Palatin', celle du Portique d'Octavie- et celle qu'Asinius Pollion avait fait bâtir sous le nom d'Atrium de la Liberté^. Il ne restait au poète que les bibliothèques privées, où la censure impériale n'osait pas encore pénétrera

Quelle était donc la faute qui provoquait un châtiment si terrible contre l'homme en apparence le plus inoffensif? Telle est la question que s'est adressée maintes fois la postérité, sans avoir pu répondre autrement que par des conjectures. Si le gouvernement impérial voulut, comme la chose est probable, que le secret fût gardé, il fut parfaitement obéi , puisque de cette affaire, jugée a huis-clos, il ne s'est conservé aucun témoignage, aucune pièce. Et pourtant l'on savait a Rome le fin mot de la catastrophe : c'est Ovide lui-même qui nous le dit^^ mais ni lui ni les autres n'osaient en parler, et personne n'eut la bonne idée d'en consigner quelque chose sur ses tablettes. Le silence était, du reste, une habitude qui commençait a s'établir, et, sans sortir de la poésie, on pourrait citer Cornélius Gallus , qui fut contraint de se donner la mort pour des raisons qu'on a toujours ignorées.

' Trist., lib. Itl, eleg. i, 60-68.

» Eod. loc, 69-70.

' Eod. loc, 71-74.

* Trist. ^ lib. III, eleg. i, 79, à la tin.

' Trist. ^ lib. IV, eleg. x, 99 :

Causa meae, cunctis nimium tjuoque nota, ruinse .Tudicio non est testificanda meo.

Nous allons passer rapidement en revue les principales causes auxquelles on a attribué l'exil d'Ovide. La première, c'est qu'il aurait vu un inceste d'Auguste ^ cette opinion remonte à un certain Cœcilius Minutianus Apuleius, auteur presque contemporain ; mais, bien qu'ancienne, elle n'est guère soutenable. En effet, quand Ovide fut relégué, il y avait déjà dix ans que Julie était exilée de Rome. Il faudrait donc que ce fût avec sa petite-fille, la seconde Julie, que l'empereur eût commis cet inceste ; on l'a prétendu, et le fait ne serait pas chronologiquement impossible. Mais, d'abord, Suétone n'en a rien dit, et pourtant c'était son génie, dit Bayle, de déterrer celte espèce d'anecdotes et de les insérer dans son ouvrage. Puis le poëte, et dans son apologie, et tant de fois ailleurs, ne fût pas revenu sur un crime dont la seule pensée eût fait monter le rouge au visage d'Auguste '.

D'autres ont imaginé qu'Ovide avait été témoin de quelques débauches de la petite-fille de l'empereur. Mais Auguste les avait lui-même dénoncées urbi et orbi. Si l'on en croit quelques-uns, notre poëte eût été puni pour une intrigue avec l'une ou l'autre des Julies. Mais la mère était depuis longtemps exilée, et, pour la fille, en supposant qu'Ovide en eût été l'amant , c'était un crime puni de mort-, ou tout au moins de l'exil, et notre poëte ne fut que relégué, comme il a soin de le dire\ Quant à supposer qu'Ovide encourut la colère de l'empereur pour avoir célébré l'une des deux

' TmL, lib. II , 103-4 , —208-9.

* TAcrrE, Annal., liv. III, chap. \xiv.

• Trist., lib. V, eleg. n, 55-38, et surtout Trist., lib. II, 129 et suivants, où le poêle explique clairement la différence entre la relégation et l'exil.

Julies sous le nom de Corinne dans ses élégies ou dans son Art (Taimer , ce serait la chose du monde la plus extraordinaire qu'un homme comme Auguste , qui se piquait de poésie, et de poésie plus que légère, eût ignoré pendant \ingl ans des vers qui faisaient les délices des gens de loisir cl de plaisir. Les œuvres d'Ovide étaient sur toutes les toilettes : Auguste les avait sur la sienne, et certainement il n'eût pas mis si longtemps îi reconnaître le nom de Julie sous celui de Corinne.

Poinsinet de Sivry, le petit Poinsinet, comme disait Piron,. dans une lettre publiée au Mercure de France favril 1773), prétendit avoir trouvé le mot de l'énigme. Selon lui , « Ovide, étant décemvir, eut l'imprudence d'informer de quelque crime énorme commis par le jeune Marcus Agrippa, et ce fut en conséquence de ce forfait ébruité qu'Auguste prit le parti de reléguer ce prince dans une île, ainsi que de le déclarer déchu de son droit a l'empire et de sa succession, comme étant atteint et convaincu de crimes atroces. » Voila, de toutes les conjectures , la plus romanesque et la plus invraisemblable. Sans compter que Marcus Agrippa , tout grossier et brutal qu'il était, ne fut jamais convaincu d'aucun crime, suivant le témoignage exprès de Tacite ' : nullius flagitii comperlum, Ovide aurait dû être rappelé de l'exil par Tibère, dont il eût par la servi l'ambition ; au contraire, à peine Auguste mort, on voit Ovide désespérer de son retour.

Les deux auteurs de la plus volumineuse histoire romaine qui ait jamais chargé les ais d'une bibliothèque, les Pères Catrou et Rouillet, ont conjecturé qu'Ovide avait été le

^ Tacite, Annal., liv. I, chap. m.

témoin de la leçon périlleuse qu'Atliénodore , un des familiers du palais, osa donner au libertinage du prince. On connaît l'histoire racontée par Dion. Auguste attendait une dame mariée ^ Athénodore s'habille en femme . voile son visage, se fait porter en litière jusqu'à l'appartement impérial, et sortant brusquement, un poignard a la main : « Ne crains-tu pas, lui dit-il, que quelque assassin déguisé de même ne t'ôte la vie.'^ » Mais comment supposer qu'Auguste, qui remercia le philosophe, s'en fût pris au poète, qui n'en pouvait mais? Puis, quand Ovide fut exilé, l'empereur s'était, sinon converti, au moins rangé-, il avait promulgué ses lois contre l'adultère ; il s'était fait décerner le titre de maitre des mœurs : magister morum. Or, j'imagine qu'Auguste savait assez bien jouer son rôle pour consigner sa porte quand il attendait le retour de sa litière.

Quelques autres, prenant trop a la lettre la comparaison que fait Ovide de son malheur avec Acléon', ont supposé que le poète avait surpris Livie au bain et commis la faute plus grave d'en parler. Mais ce n'était la qu'une indiscrétion, pour laquelle Livie elle-même eût été la première a demander la grâce du coupable. On sait quelle pudique fierté elle montra dans une circonstance qui n'eût pas été sans analogie. Des hommes un jour se présentèrent tout nus sur son passage : insulte ou hasard , la chose était grave, c'était un crime de lèse-majesté. Livie défendit qu'on poursuivît les imprudents. « Pour une femme chaste , dit-elle, ces hommes ne sont rien de plus que des statues. » J'aime a croire que Livie eût su retrouver d'aussi belles paroles pour l'indiscrétion d'Ovide.

' Trist., lib. II, 103.

Un traducteur et biographe d'Ovide , Villenave , dans l'ouvrage duquel nous avons puisé les renseignements qui précèdent, est le premier a qui l'on soit redevable d'une explication raisonnable. Pour lui, Ovide fut victime d'une intrigue politique. « 11 est certain, dit-il, qu'il fréquentait familièrement le palais d'Auguste, qu'il y avait été témoin de quelque fait ou dépositaire de quelque secret important. Il paraît constant qu'il ne fut pas assez discret. Il écrivait à Pomponius Gra?cinus : « Lorsque mon vaisseau voguait a )) pleines voiles, on pouvait m'avertir de prendre garde aux » écueils; mainteriant que j'ai fait naufrage, il est bien » inutile de m'indiquer la roule que j'aurais dû tenir'. « Il mandait a son ami Carus, précepteur des enfants de Germanicus : « Tu étais le seul a qui je confiais tous mes » secrets, tous, excepté celui qui a causé ma perte, et si je » le l'avais communiqué, tu jouirais encore de la présence )) de ton ami, et, par tes sages conseils, j'aurais évité ma » disgrâce-. » Ovide appelle ailleurs sa faute imprudence , malheur ^ : « Personne a Piome n'ignore , écrivait-il à » Messalinus, que je ne fus coupable d'aucun crime ''^ » et cependant il reconnaît plusieurs fois qu'il méritait d'être puni plus sévèrement. Il loue la clémence d'Auguste'', et l'on doit surtout remarquer qu'il ne le conjure pas de finir, mais de changer son exil*^. Il recommande à sa femme, lorsqu'elle implorera Livie, a ses amis, quand ils soUici-

' l'ont., lil). II, eleg. VI.

' Trist., m, eleg. x\.

' Trial., lib. I , eleg. vi ; lib. 111 , eleg. m.

* Pont., lib. 1 , eleg. vu.

' Tiist., lib. V, eleg. ii et xi.

« Trist., lib. V, eleg. ii.

teront le maîlre du monde, de demander pour lui un ciel plus doux, un pays moins barbare ^ Il savait donc que sa faute n'était pas de nature à être excusée , ou plutôt il n'oubliait pas qu'il avait, dans le palais des Césars, des ennemis puissants qui ne pourraient lui pardonner. Il invitait Brutus, Fabius Maximus, Messalinus, Sextus Pompée à ne rien négliger pour fléchir Auguste-, il osait l'implorer luimême , mais il ne s'adressa jamais a Livie ni a Tibère ; il n'exhorta point ses amis a réclamer leur crédit, a les attendrir sur son malheur. Une seule fois, près de succomber aux misères de son exil, il invita sa femme à tenter une dcmarchc auprès de Livie -, mais avec quelle précaution il lui recommandait de l'aborder, de choisir un moment favorable , lorsque Rome et la famille impériale seraient dans la joie d'une fête publique, lorsque le sénat en corps se trouverait au palais d'Auguste ! « Alors, dit Ovide, passez » a travers la foule , tombez aux pieds de Junon , et , pros- « ternée , d'une voix tremblante, entrecoupée de larmes, » suppliez... mais gardez-vous de vouloir justifier ma faute, » et ne demandez pour toute grâce qu'un exil moins rigou- » reux". « Germanicus, haï de Tibère et de Livie parce que les vœux des Romains l'appelaient à l'empire, protégeait secrètement Ovide. Parmi les amis les plus tendres, les plus courageux, les plus constants du poëte , on remarque les plus illustres favoris de Germanicus : Carus, précepteur de ses enfants; Salanus, qui, dès sa plus tendre enfance, fut le compagnon des études du prince ^ Suillius et Sextus Pompée, qui furent admis dans sa confidence et son amitié. Suillius

1 Pont., lib. I, eleg. u; lib. II, eleg. ii; lib. 111, eleg. i; lil». IV, ek'g. v. ' Pont., lib. III , eleg. i.

communiquait sans doute a Germanicus sa correspondance avec un poëte proscrit, puisque, dans ses élégies, Ovide s'adressait tantôt au favori du prince, tantôt au prince luimême, et qu'il reconnaissait lui devoir de vivre encore : Vitamqne libi debere faleturK Mais soit qu'Ovide invoquât directement Germanicus , soit qu'il écrivît a ses favoris , il ne les pressa jamais de solliciter la fin de ses malheurs , qui paraissaient liés h ceux du maître du monde »

Si, d'un autre côté, l'on consulte l'histoire, on voit Tibère s'acheminer a pas lents, mais sûrs, vers l'empire ; en 702, les enfants d'Auguste sont proscrits; en 763, Tibère érige un temple à la Concorde , au nom de son frère Drusus et au sien ; en 764, il se fait associer a l'empire ; en 76o, il triomphe pour ses victoires de Pannonie et de Dalmatie. « Alors , c'est Tacite qui parle, Auguste s'affaiblissait de jour en jour; quelques soupçons tombèrent sur son épouse". Un bruit avait couru que , peu de mois auparavant, le prince, après s'être ouvert a des confidents choisis , s'était rendu, accompagné du seul Fabius Maximus, dans nie de Planasie, pour voir Agrippa. Beaucoup de larmes coulèrent de part et d'autre, et des signes d'une mutuelle tendresse firent espérer que le jeune homme reverrait le palais de son aïeul. Maximus révéla ce secret à sa femme Marcia; celle-ci a Livie. Auguste le sut, et

' Vont., lil). 111, cliîg. V ; lih. IV, eleg. xv.

* Dion Casbiiis adopte les soupçons de Tacile , lvi, 30. Suétone n'en dit rien ; son récit mèint! y semble opposé : « Omnibus deinde diraissis, dum advenientes ah iirbe ne Drusi fdià œgrà interrogat, repente in osculis Livia^ et in hàc voce defecit : Livia , nostri conjngii mem.or vive ac vale. — Sortitus exitum tacilem et qualera semper optaverat. » — Suét.,

bientôt après Maximus ayant fini ses jours par une mort qui, peut-être, ne fut pas naturelle ', on entendit a ses funérailles Marcia s'accuser en gémissant d'avoir causé la mort de son époux-. » Peu de temps après, Auguste mourait lui-même. Or, ce Fabius Maximus était l'allié, l'ami intime d'Ovide qui , recevant , sans détail probablement , la triste nouvelle, put croire un instant que Fabius était mort du cbagrin que lui causait son exil^. Nous le retrouvons ici confident des regrets domestiques d'Auguste, les encourageant, les servant même, avant de les rendre inutiles par son indiscrétion. Ovide devait avoir les mêmes opinions politiques qu'un ami si cher.

Ainsi, je reviens a Villenave : « Tibère régnait ^ Agrippa était tombé sous le fer d'un assassin ^ Julie , sa mère , avait terminé ses jours par le supplice de la faim , et désormais Ovide devait achever dans l'exil sa vie et sa misère. Dès lors, circonstance bien remarquable, dès lors les amis du poète n'osèrent plus solliciter son pardon : Omnispro nobis gralia muta fuit \ Ils ne pouvaient former que des vœux impuissants, et Suillius , Carus , Salanus , attachés à Germanicus, craignirent de compromettre ce prince inutilement. Ovide lui-même cessa d'invoquer leur zèle et leur appui. Une seule fois, Sextus Pompée étant consul, le poëte

^ Voir ce que dit Pliitarque dans le Traité du Bavardage.

* Annal., I , chap. v.

' PoM/., lib. IV, eleg. vi , 9 :

Occidis ante preces, causamque ego, Maxime, morlis, Nec fueram tanli , me reor esse tuae.

Ou bien faut-il croire qu'Ovide, sachant la vérité, n'osait pas la dire? La chose n'est pas impossible.

* Vont., II , eleg. vu.

réclama son intervenlion auprès de Tibère , non pour obtenir son rappel, mais un changement d'exil sous un ciel moins affreux ', et il ne put même obtenir celte faible consolation. Toutes ces circonstances réunies semblent prouver qu'Ovide était sincèrement attaché a la famille et aux enfants d'Auguste; qu'il ne se borna pas. comme les Romains, a faire des vœux secrets-, qu'il laissa connaître ses sentiments généreux ^ qu'il osa peut-être davantage , et qu'il ne fut pas plus difficile à Livie d'arracher a la vieillesse d'Auguste la proscription de ce poète que celle de Julie, que celle du malheureux Agrippa , le dernier des petits-fils de l'empereur. »

Comme on ne pouvait donner publiquement le vrai motif, Ovide fut banni comme auteur de VArt d'aimer, comme corrupteur des mœurs. C'est a répondre à celte accusation que le pauvre poète consacrera même une partie de son épître a l'empereur, comme s'il la prenait au sérieux. Cependant il savait parfaitement qu'il y avait un autre grief contre lui, il le dit même, mais il n'ose en révéler la nature ; le silence le plus rigoureux lui était imposé :

Pcrdiderint quum nie duo crimina, carmcn et error : Alterius facti culpa silenda mihi ^.

Quel était au juste ce grief.? Ovide en a parlé comme d'une offense personnelle envers Auguste ou certaine partie de la famille impériale ^. Il reviendra plusieurs fois encore sur ce crime , sur cette erreur involontaire , mais jamais il

^ Pont., iib. IV, eleg. vui, ch. xiv.

' Trist., Iib. II , 207-8.

' TrisL, Iib. Il, 134 ; Trist., Iib. III, eleg. vin , 40.

ne s'expliquera davantage '. Rien n'empêclie donc de croire avec Villenave que cette erreur serait une participation plus ou moins directe a une sorte de complot tramé dans l'intérieur du palais pour ramener Auguste a des sentiments plus doux envers sa propre famille. Ovide se serait avancé avec la bonté légère de son caractère -, des amis, des serviteurs perfides l'auraient trahi :

Qiiid roleram comitumque nefas famulo^que noccntes.'-

Livie , instruite de ces tentatives, aurait dit a peu près comme Louis XIV pour le mémoire de Racine : « Parce qu'il est grand poëte , veut-il faire de la politique? » Et l'ambition implacable de cette femme aurait relégué le pauvre poëte a quatre cents lieues de Rome : c'était une vengeance, c'était surtout un avis pour quiconque eût été tenté d'être plus impérialiste que l'empereur.

J'ai voulu donner dans toute l'ampleur de ses preuves la conjecture du traducteur d'Ovide , parce que c'est elle encore qui me semble le plus approcher de la vérité, si elle n'est pas la vérité même. Ginguené et Schoëll l'ont adoptée, et, jusqu'à ces temps, la curiosité des biographes et des critiques s'en contentait. Ovide passait pour une victime de la politique ambitieuse de Livie. Un ingénieux littérateur, qui connaît la Rome de Cicéron et d'Auguste comme s'il avait été l'ami de l'un et le sujet de l'autre, a donné de l'exil de notre poëte une explication nouvelle^. Pour lui , Ovide aurait été victime de la politique réformatrice

' Trist., lib. III , eleg. v, 49-52.

' Trist., lib. IV, eleg. x, 101.

' L'exil d'Ovide, par G. Boissier. — Revue des Deux-Mondes, 13 juin ■1867.

(l'Auguste. Voici comment. L'empereur avait fini par s'apercevoir que tout n'était pas pour le mieux dans le monde (ju'il gouvernait. Après avoir profité de la corruption générale des mœurs , de l'avilissement des caractères , il avait fini par s'en efl'rayer et s'était mis à l'œuvre pour y porter remède. Reniant avec courage ses premières années , il laissa maudire autour de lui les attentats auxquels il devait son pouvoir. En permettant aux poètes de faire l'éloge de l'ancien temps, Auguste voulut pousser ses contemporains à revenir aux anciennes mœurs. C'était le seul moyen de ramener toutes les vertus qui sont la sécurité du présent et la garantie de l'avenir. Malheureusement on ne refait pas un pays aussi facilement qu'on l'asservit. Un premier démenti fut donné à sa politique par la scandaleuse conduite de sa fille Julie. « Qui sait si, dès ce moment, dit l'ingénieux auteur, il ne s'établit pas dans l'esprit d'Auguste une sorte de rapport secret entre ses malheurs domestiques et les vers du poète, qui avait tant de fois glorifié les mœurs de son temps ? Précisément , par une fâcheuse coïncidence, ÏArt d'aimer fut publié l'année même de l'exil de Julie. C'était un simple hasard , les leçons d'Ovide n'avaient eu aucune infiuence sur la conduite de la jeune femme, et elle pratiquait ses préceptes bien avant qu'il ne les eût écrits 5 mais on comprend que cette rencontre ait frappé Auguste. Le succès même de l'ouvrage pouvait sembler une insulte à la douleur du père, comme il était un danger public aU'X yeux du souverain. »

Pourtant Auguste dissimula. Il fallut un grief nouveau pour faire éclater sa colère. Dix ans après l'exil de sa fille , il dut recourir aux mêmes châtiments contre sa petite-fille,

la seconde Julie, qui avait imité la conduite de sa raère. Elle fut accusée d'adultère avec un jeune homme de grande maison, Silanus, et reléguée dans une ville d'Italie, tandis qu'Ovide, précisément à cette même époque, parlait pour l'exil. « Cette coïncidence, ajoute M. Boissier, ne nous permet-elle pas de supposer que c'est aux amours de Julie et de Silanus qu'Ovide a été mêlé , et que nous tenons la cause véritable de la colère d'Auguste contre lui? » On comprend que les deux amants aient désiré s'attacher ce poète , dont l'esprit convenait si bien pour égayer un entretien ou pour animer une fête galante. Tout d'abord on garda des mesures, mais il vint un moment où , dans l'emportement de leur passion, Julie et Silanus oublièrent d'être prudents. Il y eut sans doute quelque scène comme celle de la tribune et du Forum, qui amena le châtiment de la première Julie. Ovide y aurait assisté^ comme Actéon, il aurait vu ; c'en fut assez pour le perdre. Auguste, qui rencontrait encore une fois le poète dans ses malheurs domestiques , se vengea une fois pour toutes, et d'une manière terrible.

Certainement cette hypothèse est ingénieuse , mais je dois avouer qu'elle me paraît moins vraisemblable que celle de Villenave. Malgré tant de vers si peu chastes qui pourraient induire en erreur sur le caractère et la conduite du poète, il ne faut pas oublier qu'il avait près de cinquantedeux ans lors de la catastrophe. Il était sobre', délicat de santé , lié d'amitié avec de graves personnages , enfin marié k une femme qu'il semble avoir aimée , qu'en tout cas il respectait , par égard pour la famille dont elle était sortie.

Pont., lib. I, eleg. x, 30 :

Scis mihi quam solae pêne bibanlur aqua?.

Est-il bien croyable que , malgré tant de raisons d'être un bonime rangé, Ovide se soit laissé entraîner dans une société si jeune, si folle? N'a-t-il pas dit lui-même que si sa muse était un peu libertine , sa vie du moins était sage * ?

Puis, j'ai peine a voir dans Ovide un corrupteur assez puissant pour tenir en échec la politique réformatrice d'Auguste. L'Art d'aimer ne pouvait guère être aux yeux de l'empereur que l'image et non la cause de l'immoralité publique. Qu'il ait ressenti de l'éloignement pour le poëte, comme Louis XIV pour La Fontaine, qu'il n'ait pu lui pardonner de reproduire avec tant de talent une corruption dont son bon sens politique était effrayé, a la bonne heure. Mais je ne vois pas la une raison suffisante pour l'exiler. Le grand Roi n'a pas rais a la Bastille l'auteur de Joconde.

Enfin, ce qu'il y a de plus singulier, comme le remarque M. Boissier, c'est que le plus puni fut Ovide, qui n'était pas le plus coupable. Julie ne sortit pas de l'Italie; Silanus pouvait rester a Rome, tandis qu'Ovide fut envoyé aux extrémités du monde. Mais cette augmentation de peine s'expliquerait précisément par des rancunes antérieures, et loin d'ébranler l'hypothèse , elle ne servirait ainsi qu'à la confirmer. Soit : mais il me semble que cette hypothèse n'explique que la moitié du mystère. Il est certain que la faute commise par Ovide atteignait non-seulement Auguste, mais encore Livie, Livie surtout, et Tibère; que le malheureux poëte ne conserva un peu d'espoir que jusqu'à la mort d'Auguste, et qu'une fois Tibère maître de l'empire, ce fut fini pour lui ; cela ressort de tous les textes cités et confrontés par Villenave. Au contraire, Silanus, qui avait jugé

' Thst., lib. II, 354.

à propos de rester éloigné de Rome pendant la vie d'Auguste, obtint do Tibère la permission de rentrer ^ Pourquoi ce prince, pardonnant à Silanus, fût-il resté inflexible pour Ovide dont, après tout , la faute était moins grave , et dont le retour a Rome eût été certainement moins pénible pour la famille impériale? 11 me semble que la seule conclusion possible , c'est que la faute n'était pas la même. Ainsi donc, hypothèse pour hypothèse , j'aime mieux celle qui fait d'Ovide un conspirateur au petit pied, que celle qui me le représente comme un courtier d'amour.

Quel que fût le motif de l'exil , le moment du départ fut déchirant. Ovide nous en a laissé lui-même le récit : c'est la page la plus pathétique qu'il ait jamais écrite , et nous demandons la permission de la citer tout entière.

« Déjà, dit-il , approchait le jour où je. devais , d'après l'ordre de César, franchir les frontières de l'Ausonie; je n'avais ni le temps ni la liberté d'esprit sufûsants pour faire mes préparatifs. Mon âme était restée engourdie dans une longue inaction. Je ne m'étais occupé ni du choix des esclaves qui devaient m'accompagner, ni des vêtements et des autres nécessités de l'exil. Je n'étais pas moins étourdi de ce coup qu'un homme foudroyé par Jupiter, qui existe encore , mais sans avoir recouvré le sentiment de l'existence.

» Lorsque l'excès même de la douleur eut dissipé le nuage qui enveloppait mon esprit, et que mes sens se furent un peu calmés, prêt a partir, j'adresse une dernière fois la parole à mes amis consternés , naguère si nombreux et dont je ne voyais plus que deux près de moi. Ma tendre épouse,

* Tacite, Annal. „ liv. III, chap. xxiv.

me serrant dans ses bras , mêlait à mes pleurs ses pleurs plus abondants , ses pleurs qui coulaient a flots le long de son visage indigné de cette souillure. Ma fille, alors absente et loin de moi, retenue en Lybie, ne pouvait être informée de mon désastre.

» De quelquecôté qu'on tournât les yeux, on ne voyait que des gens éplorés et sanglotants : on eût dit des funérailles, de celles où la douleur n'est pas muette 5 hommes, femmes, enfants même pleuraient, comme si j'étais mort, et dans toute la maison il n'était pas une place qui ne fût arrosée de larmes. Tel , si l'on peut comparer de grandes scènes a des scènes moins importantes, tel dut être l'aspect de Troie au moment de sa chute.

» Déjà l'on n'entendait plus la voix de l'homme , ni l'aboiement des chiens, et la lune guidait au haut des airs son char nocturne. Elevant mes regards jusqu'à elle, et les reportant de l'astre au Capitole dont le voisinage, hélas! fut inutile à mes pénates : « Divinités habitantes de ces » demeures voisines, m'écriai-je, temples que désormais » mes yeux ne verront plus , dieux a qui la noble ville de » Quirinus dresse des autels qu'il me faut abandonner , » salut pour toujours! Quoiqu'il soit trop tard de prendre » le bouclier après la blessure, cependant déchargez-moi w de la haine que m'impose mon exil -, dites à ce mortel » céleste, a l'auteur de mon châtiment, quelle erreur » m'aveugla, afin qu'il ne persiste pas à voir un crime là » où il n'y a qu'une faute. Dites-lui qu'il juge cette faute » comme vous la jugez vous-mêmes. Ce dieu apaisé, je ne » peux pas être malheureux. »

» Ainsi je priai les dieux j ma femme , dont les paroles

étaient entrecoupées de sanglots , pria plus longuement. Ensuite , les cheveux en désordre, elle se prosterna devant nos lares, baisa les foyers éteints de ses lèvres tremblantes, et prodigua aux pénates insensibles des supplications , hélas! sans profit pour son époux Infortuné.

» Déjà la nuit se précipite et ne permet plus de retard-, déjà l'Ourse a détourné son char. Que faire ? J'étais retenu par le doux amour de la patrie, mais cette nuit était la dernière qui précédât mon exil. Ah! que de fois, en voyant l'empressement de mes compagnons , ne leur ai-je pas dit : « Pourquoi vous hâter! Songez donc aux lieux d'où vous » partez , à ceux oii vous allez si vite ! )^ Que de fois ai-je feint d'avoir fixé d'avance, comme plus favorable, une heure à ce fatal départ! Trois fois je touchai le seuil , et trois fois je reculai. Mes pieds, par leur lenteur, semblaient d'accord avec mon âme. Souvent, après un adieu, je parlai beaucoup encore ^ souvent je donnai les derniers baisers, comme si je m'éloignais enfin-, souvent je réitérai les mêmes ordres et je m'abusai moi-même , reportant les regards sur les objets de ma tendresse. Enfin : « Pourquoi me presser? C'est en )) Scythie qu'on m'envoie, ra'écriai-je, et c'est Rome que je » quitte, double excuse de ma lenteur ! Vivant, je perds à » jamais mon épouse vivante, ma famille, ma maison et les )) membres qui la composent; et vous que j'aimai comme » des frères, vous dont le cœur eut pour moi la fidélité de » Thésée , que je vous embrasse quand je le puis encore, » car peut-être ne le pourrai-je plus jamais ! L'heure qui me « reste est une heure de grâce : plus de retard ! » Mes paroles restent inachevées, et j'embrasse ceux qui m'approchent de plus près.

» Tandis que je parle et que nous pleurons, l'étoile importune du matin brille vers l'horizon. Lucifer se lève. Soudain je me sens déchiré comme si l'on m'arrachait quelque membre, ou comme si une partie de mon corps était séparée de l'autre. Tel fut le supplice de Métius, quand des coursiers vengeurs de sa trahison l'écartelèrent. Ce n'est plus alors chez les miens qu'une explosion de cris et de gémissements. Chacun se meurtrit le sein d'une main désespérée, et ma femme, suspendue a mon cou, mêla à ses sanglots ces tristes paroles : « Non, tu ne peux m'èlre ravi j )) nous partirons ensemble-, je suivrai tes pas : femme d'un » exilé, je le serai moi-même; le chemin m'est aussi )) ouvert-, ma place est près de toi a l'extrémité du monde. » Je n'ajouterai pas beaucoup a la charge du vaisseau. La » colère de César te force a quitter ta patrie ^ moi, c'est la )) piété conjugale; ses Iqis seront pour moi plus puissantes )) que les ordres de César. » Tels étaient ses efforts, efforts déjà tentés auparavant. A peine céda-t-elle aux importants motifs de notre intérêt commun.

» Je sors (ou plutôt il me semblait, moins le cérémonial, qu'on me portait au tombeau) tout en désordre, les cheveux épars et le visage hérissé de barbe. Pour elle , anéantie par la douleur, elle sentit sa vue s'obscurcir et tomba, comme je l'ai su depuis, a demi morte sur le carreau.

» Quand elle fut revenue a elle et que, les cheveux souillés de poussière, elle eut soulevé son corps gisant sur le sol glacé, elle pleura sur elle d'abord , et puis sur nos pénales abandonnés; elle prononça mille fois le nom de l'époux qu'elle perdait , et son désespoir ne fut pas moindre que si elle avait vu le bûcher recevoir le corps de sa fille ou le

mien. Surtout elle voulut mourir, et perdre le sentiment avec la vie ; elle ne consentit a vivre que pour moi.

» Qu'elle vive donc pour l'exilé, puisque les dieux l'ont ainsi voulu; qu'elle vive, et me continue ses soins bienveillants pendant mon absence '! »

Voila jusqu'à quelle poésie Ovide était capable de s'élever quand il laissait la nature seule parler en lui. On ne saurait retracer des adieux plus déchirants dans un tableau plus complet etplus pathétique. Â.insi ceversélégiaque, qu'Ovide n'avait employé jusque-la qu'a chanter ses plaisirs, va désormais redire ses souffrances. Le poêle prendra son infortune pour sujet de ses chants, et c'est de la sorte que sera composé le premier livre des Tristes, sorte de journal poétique où le malheureux banni nous racontera les tempêtes et nous peindra les regrets mille fois plus cruels encore qui ne cessèrent de l'assaillir durant sa traversée-.

Avant d'aborder, le poète recueille tous ses vers. En les relisant, il s'aperçoit sans doute qu'ils sont inférieurs a ce qu'on peut attendre de lui. 11 s'excuse alors ^^ Il prie le lecteur de songer dans quels temps ces pièces ont été composées. C'est au milieu des rigueurs de décembre, des tempêtes de l'Adriatique. C'était la première fois que les Cyclades voyaient un poète écrire. Ovide est lui-même tout étonné de n'avoir pas complètement perdu son talent. Insensibilité ou folie, il n'en est pas moins vrai , dit-il, qu'il a trouvé dans ce travail un allégement a ses maux. Quel que fût l'état de la mer, il écrivait d'une main tremblante des vers tels

^ Trist., lib. I, eleg. m.

* Voir Appendice, I.

' Eleg. XI.

fjiiels'. Que le lecteur donc lui pardonne. Ce n'est plusk l'ombre des pins, dans ses beaux jardins situés entre la voie Claiidia et la voie Flaminia-, ce n'est plus sur son petit lit de travail qu'il compose -, c'est par un sombre jour d'hiver, sous un ciel rigoureux, sur le pont d'un vaisseau-, c'est au milieu des flots qui viennent battre son papier , au milieu d'une tempête qui fait rage comme si elle était vexée de voir un poète écrire , insensible a ses menaces.

Voila donc ses vers réunis en un volume. Avant de le remettre au vaisseau qui devait le remporter a Rome, Ovide s'adresse au petit livre, et le charge de ses commissions pour la ville qu'il ne doit plus revoir. Horace, lui aussi , prêt à publier, à lancer dans le monde le dernier enfant de sa muse, s'était adressé a lui dans une épître d'une bonhomie malicieuse et charmante. Mais quelle différence dans les deux situations! Horace, au comble de la gloire et de la faveur, avait beau prémunir son livre contre l'orgueil et paraître redouter pour lui un voyage a Utique , a Ilerda , villes de province où l'on écoulait les produits littéraires qui se vendaient mal dans la capitale. H savait fort bien le sort heureux qui attendait le nouveau-né : il pouvait se vanter d'avoir plu et de plaire encore aux premières personnages de la ville -, il pouvait a son aise se livrer a ses petites colères si vite apaisées et se chauffer a ce bon soleil d'Italie , qu'il aimait tant. Aucune disgrâce, aucun souci n'avait contracté du moindre pli le front souriant du charmant épicurien.

Ovide, au contraire, était exilé : c'est' avec la timidité d'un homme tremblant encore du coup qui l'a frappé,. qu'il

' » Vers 19.

* Pont., lib. I, eleg. viii, 43.

s'adresse a son livre, qu'il lui recommande la modestie , la simplicité dans la tenue : « Va , petit livre . j'y consens , va sans moi dans celte ville où , hélas ! il ne m'est point permis d'aller, a moi qui suis ton père. Va, mais sans ornement, comme il convient au fils de l'exilé, et malheureux, adopte les insignes du malheur. Que le vaciet ne te farde point de sa teinture de pourpre, cette couleur n'est pas la couleur du deuil; que le vermillon ne donne pas de lustre a ton titre, ni l'huile de cèdre à tes feuillets. Qu'on ne voie point de blanches pommettes se détacher sur tes pages noires : cet appareil peut orner des livres heureux, mais toi tu ne dois pas oublier ma misère ^ que ta double surface ne soit point polie par la tendre pierre-ponce ; présente-toi hérissé de poils épars ça et la , et ne sois pas honteux de quelques taches : celui qui les verra y reconnaîtra l'effet de mes larmes. Va , mon livre , et salue de ma part les lieux qui me sont chers-, j'y pénétrerai ainsi par la seule voie qui me reste ouverte'. » Quel ton soumis et touchant! Il sait qu'au lieu de la faveur, son livre ne trouvera que froideur et défiance; qu'il n'essaye pas de se défendre. Si pourtant il rencontrait un ancien ami qui le lise , les larmes aux yeux, et fasse des vœux secrets pour le retour de l'auteur, que les dieux le défendent a jamais contre le malheur, cet homme qui souhaite aux malheureux des dieux plus doux. Peut-être, continue le poëte parlant toujours à son livre, on t'accusera de ne point répondre à la gloire de ton auteur. Mais les vers demandent une âme sereine, la retraite et des loisirs. Si l'on songe aux vents, a la mer, a la tempête qui l'assaillent, on s'étonnera même qu'il ait pu composer. Homère lui-même ,

» Eleg. I, 4-15.

au milieu de maux semblables , perdrait tout son génie. Au reste, qu'il aille sans crainte, qu'il n'ait pas de honte d'être lu , tout imparfait qu'il est- ce n'est plus le moment d'être sensible a la gloire.

Malgré quelques négligences, quelque affectation et l'abus habituel des souvenirs mythologiques , ce premier livre des Tristes est réellement touchant. On ne saurait le lire sans admirer le talent du poète et sans plaindre le malheur de l'exilé. On est étonné qu'un homme, accoutumé a se jouer au milieu des pensées les plus légères et des images les plus voluptueuses , ait pu du premier coup trouver la langue de la douleur et verser des larmes si poétiques et si abondantes. C'est une veine nouvelle qu'on n'eût jamais soupçonnée chez le chantre des Amours, ni même chez l'auteur des Métamorphoses. S'il fallait une preuve de la vitalité puissante qui se cachait sous les gracieux dehors d'un génie si facile, nous la trouverions dans ces pages qu'il eut la force et le talent d'écrire. Tout brisé qu'il est par la foudre, sur le pont d'un vaisseau qui l'emporte dans un pays sauvage, a peine a-t-il pris la plume que les tours , les idées, les images poétiques accourent aussi docilement qu'autrefois sous les frais ombrages de ses jardins. Je sais bien que la plainte , a force d'être répétée, avec le temps deviendra monotone. Mais, en attendant, telle qu'elle se fait entendre dans ce premier livre, elle est généralement attendrissante etvraiment digne d'un poète. Puis, ce qui concilie encore notre estime au malheureux exilé, ce qui redouble pour lui notre intérêt, c'est l'âme honnête qu'il nous révèle. Dans ce voyage où le lecteur peut l'accompagner et étudier jour par jour les sentiments, les regrets, les douleurs qu'il éprouvait, il est

permis de le trouver faible. Oh! sans doute, il n'aura jamais le courage de se percer le sein comme un Caton , ni même de dire avec Varron : En quelque lieu que je sois, la nature est toujours la même. Ovide n'appartenait ni par le temps ni par le cœur a ces vigoureuses générations. Sa philosophie, qui ne s'élève pas bien haut, consiste tout entière à pleurer, a supplier, a flatter. Mais il avait du moins toutes les vertus simples et domestiques. 11 était probe, aimant^ il ne connaissait ni l'avarice, ni la jalousie, et son malheur, sans l'ennoblir comme il arrive quelquefois pour les grandes âmes, ne l'a du moins rendu ni morose ni haineux , comme on le voit si souvent pour les âmes ordinaires.

Occupé d'abord par les dangers et les fatigues du voyage, puis par la composition d'une épîlre à Auguste, plus flatteuse encore que justilicative, Ovide n'avait pas eu le temps de mesurer tout son malheur. L'état de surexcitation nerveuse où il n'avait cessé d'être depuis son départ de Rome, le soutenait d'ailleurs et le maintenait au-dessus du désespoir. C'est quand son livre et son plaidoyer furent partis, que les nerfs détendus, l'esprit plus calme, se trouvant seul avec lui-même sur le sol de l'exil , il se prit a pleurer. Les larmes coulaient de ses yeux avec autant d'abondance que l'eau des neiges au premier soleil du printemps '.

C'est, qu'en effet , de quelque côté qu'il jetât les yeux, il n'apercevait que des objets tristes, lugubres, qui formaient avec tout son passé le contraste le plus désespérant. Cette bourgade de Tomes, où le reléguait l'édit impérial, était située dans laThrace, sur le rivage du Pont-Euxin, en deçà du Danube et près de son embouchure. C'était a peu près

1 Trist., lib. III, eleg. ii.

là que son ingénieuse imagination avait autrefois placé la demeure de la Faim , et, par un triste caprice du sort, il venait contempler la vérité de cette peinture où s'était joué son pinceau ^ il retrouvait au fond des glaces de la Scythie , ce sol désolé , cette terre stérile , sans moissons , sans arbres ' . Malgré les indications données par Ovide avec autant de précision que le permettent les exigences du vers , le véritable emplacement de Tomes était resté inconnu jusqu'à notre époque. Les uns, séduits par la ressemblance des noms, prétendaient que Tomes était Tomi ou Tomiswaria, dans la Bulgarie. D'autres indiquaient Kiew, sur le Borysthène -, quelques-uns même , prenant au sérieux la découverte du tombeau d'Ovide à Sabarie ou Stain , en Autriche , sur la Save, et l'épitaphe qui s'y lisait, dit-on, gravée sur la partie extérieure d'une très-belle voûte , reportaient jusqu'à ces contrées la résidence du poète-.

En 1802 , les abonnés du Moniteur , qui s'intéressaient à la littérature latine, purent lire un certain matin, dans les colonnes de ce journal , une nouvelle qui dut les faire tressaillir : des paysans russes , cçeusant les fondations d'une forteresse, à l'embouchure du Danube , avaient mis à jour un tombeau qui devait être celui d'Ovide-, les raisons

' Métamorph.j vm , 749 :

Est locus extremis Scythiae glacialis in oris,

Triste solum , sterilis, sine fruge, sine arbore tellus.

* C'est en 1518 que cette découverte aurait été faite; d'après Abraham Orteil : Synonymes géographiques. — Quant à l'épitaphe, la voici telle que la donne Boxhorn : Momimenta illustrium virorum et elogia. Fatum necessitatis lex.

Hic situs est vates, queni divi Gsesaris ira

Augusti patriâ cedere jussit humo :

Saepe miser voluit patriis occumbere terris; Sed frustra , hune illi fata dedere locum.

paraissaient assez concluantes. L'emplacement répondait à la situation de Tomes, telle que les vers du poëte la font entrevoir; le nom même de l'exilé s'était conservé à ces lieux connus de tout temps sous le nom de Laculi Oiidoli. Enfin, l'on avait découvert dans le tombeau un buste qui ressemblait trait pour trait aux images qui nous restent de la première Julie. Les lecteurs doués d'une imagination tendre rêvaient peut-être encore a ce qu'offrait de romanesque ce buste d'une maîtresse retrouvé dans un caveau funèbre , quand une lettre insérée dans la Décade (21 mars 1803) fit évanouir toutes les illusions. L'auteur, qui était un Allemand, ancien colonel au service de la Russie, prouvait péremptoirement que les Russes n'avaient jamais bâti de forteresses sur un terrain qu'ils n'avaient jamais possédé. Quant aux lacs d'Ovide, Laculi Ovidoli, l'explication donnée par l'officier était loin d'être aussi poétique que la tradition rapportée par le Moniteur. Ces mots dont on arrangeait un peu l'orthographe, et dont la vraie leçon était Lagoul Ovidolouni, signifiaient tout simplement : Lac des Brebis. Ce lac, sur la rive du Dniester, à plus de trente lieues de l'embouchure méridionale du Danube , avait été ainsi nommé parce que c'était dans ses eaux que les Moldaves faisaient la toilette des moutons envoyés autrefois comme tribut à Constantinople.

Aujourd'hui nous avons mieux que des conjectures plus ou moins romanesques , et si nous ignorons encore la vraie cause de l'exil d'Ovide , nous savons du moins d'une manière certaine le lieu dans lequel cet exil fut subi. Des inscriptions récemment trouvées à Kustendjé ne permettent pas de douter que cette ville ne soit située sur l'emplacement

même de Tomes ^ C'était une ancienne colonie fondée par les Milésiens: mais le nom du lieu , très-ancien et antérieur à la fondation de la ville, remontait, suivant la tradition, jusqu'au meurtre d'Absyrte. C'est Ovide qui nous l'apprend et qui profite de l'occasion pour nous raconter, assez sèchement du reste, cette histoire lamentable-. Mais malgré ces souvenirs mythologiques et l'origine grecque de la cité, c'était la résidence la plus affreuse pour un homme habitué au climat de l'Italie, pour un poëte aussi délicat, aussi mondain. Certainement Ovide eût pu mettre dans ses plaintes plus de dignité; mais on n'a pas le courage de lui reprocher sa faiblesse quand on lit la description qu'il nous a laissée du lieu de son exil.

Malheureusement, ni le sujet ni l'infortune ne lui donnèrent l'originalité. Le coup qui l'avait abattu fut si terrible qu'il ne put s'en relever, même comme poëte, 11 faut voir les pays dans la saison qui les caractérise, a-t-on dit: l'Espagne en été, la Russie en hiver. Ovide arrivait en Scythie au bon moment, car c'était en plein hiver; mais il paraît avoir été plus sensible aux rigueurs qu'aux beautés d'une nature si nouvelle pour lui. Son âme en fut attristée et son talent n'en fut nullement inspiré , si j'en juge par les vers qu'il envoyait a ses amis, pour les attendrir sur son sorl^. Bien qu'il y ait une grande difTérence entre visiter un pays en touriste et l'habiter en exilé, il semble cependant

^ Voir la Bulgarie orientale du docteur Allard , où toutes ces inscriplious, dont quelques-unes ont été copiées par nos officiers de l'expédition de Crimée , ont été réunies et expliquées par M. Léon Renier.

' Trist., lib. III , eleg. ix.

' Trist., lib. III , eleg x.

qu'Ovide eût dû trouver, non pas du premier jour, mais avec le temps, pour peindre celle nature, des couleurs plus vives et plus originales. Quand on relit ce bel épisode du IIP livre des Géoryiques , où Virgile nous fait sentir toutes les rigueurs d'un hiver septentrional , on ne peut s'empêcher de trouver les vers d'Ovide bien pâles et bien mesquins. Il avait sous les yeux une matière neuve , pittoresque malgré sa monotonie : il pouvait nous montrer ces plaines neigeuses qu'un grand lyrique moderne a si pathétiquement déroulées dans sa Retraite de Moscou. Ce sombre paysage, illuminé comme de rayons soudains et puissants, par de rapides souvenirs du ciel d'Italie, nous eût plus touchés que des allusions mythologiques aux amours de Léandre, que des détails d'une singularité moins intéressante que bizarre sur les dauphins dans les airs et les poissons renfermés vivants dans la glace.

Cette facilité un peu banale qu'Ovide portait dans tous les sujets, et que nous avons eu déjà tant d'occasions de signaler, se retrouve dans tout ce qu'il écrira sur Tomes. La végétation certainement ne ressemblait point a celle de l'Italie; mais il se contentera de nous dire : v Ici point d'ormes que la vigne couvre de ses pampres, comme d'un manteau de verdure. Ici point d'arbres dont les branches plient sous le poids des fruits '. » Ces paysages négatifs n'ont rien de bien pittoresque : le poëte ajoute pourtEfnt un déiail positif et précis, c'est je crois le seul qui se rencontre dans ses élégies; il parle de l'absinthe, unique production de ces plaines aflreuses, comme si, dit-il, la terre voulait annoncer

' Font., lib. III, eleg. viii.

par ses fruits son amertume \ Le trait est juste, car je le retrouve quelque part dans les mémoires d'un seigneur russe : « L'air est tout imprégné de la fraîche amertume de l'absinthe , des douces exhalaisons du blé noir et du trèfle, » dit M. Ivan Tourgenief , décrivant une matinée d'été dans la Russie. Mais c'est tout ce qu'Ovide a su voir. Il ne faut donc pas s'étonner si , quand il voyait revenir le printemps, il ne trouvait pour le peindre que des souvenirs mythologiques et des détails d'une élégance qui sentent un peu l'idylle 2.

Bien certainement , ce n'est pas au retour d'une promenade k travers la campagne qu'Ovide écrivait de tels vers : il n'avait pas observé le réveil énergique qui dans ces contrées vient brusquement secouer la nature de sa longue torpeur hivernale. Je doute même qu'il ait aspiré de sa fenêtre les brises printanières qui lui arrivaient tièdes et parfumées des plages méridionales de l'Asie. Ovide écrivait avec des souvenirs, et des souvenirs littéraires plutôt que personnels. Aussi, que voyons-nous dans sa peinture du renouveau, si ce n'est ce qu'on voit partout, dans tous les printemps de seconde main : la violette que recueillent les garçons et les jeunes filles , les prés qui s'émaillent, l'oiseau qui chante de son gosier rustique , l'hirondelle qui revient suspendre son nid , enfin le blé qui sort des sillons de Cérès. Mais où est la couleur locale? où se trouve le plus petit détail original qui vous fasse dire : C'est bien la la Scythie? Et pourtant, dans ces tristes contrées, le printemps a son charme, un charme plus grand peut-être que dans les régions heureuses ,

* Même élég., v. 15 et 16. — On retrouve encore l'absinthe rappelée dans un vers de la xin« élég. du V« liv. des Tristes.

* Trist., lib. III , eleg. xii.

parce que le contraste y est plus vivement tranché. Voilh ce qu'Ovide aurait dû nous peindre au lieu de s'épuiser en lamentations superflues. La postérité le lirait avec plaisir, et ses correspondants n'auraient pu lui reprocher que tous ses vers roulaient sur le même sujet '.

Mais je m'aperçois que je traite le malheureux exilé avec la même sévérité impitoyable que ses amis de Rome. En effet , n'est-ce pas cruauté de venir demander à un poëte de chanter, de décrire pittoresquement la nature, quand il a non-seulement l'âme en proie aux regrets les plus afl'reux , mais le corps abattu par la souffrance et la maladie. Ce climat si dur avait tout d'abord porté une rude atteinte à la santé d'Ovide : la température, l'eau ^, la nourriture, tout lui était contraire. Malade, il n'avait près de lui ni médecin ni ami , et il se voyait sur le point d'aller voir si le vieillard de Samos a dit vrai sur les âmes ^. Ce ne fut pas pour cette fois : il guérit ou a peu près , car il resta désormais sans appétit, sans sommeil, et devint d'une maigreur extrême , « plus pâle que la cire nouvelle \ »

Pour comble de malheur, il vivait au milieu de guerres continuelles et n'avait dans les oreilles que le bruit des arcs et des armes ^. Tomes se trouvait a peu près sur la limite de l'empire. Ovide nous trace des naturels du pays un portrait qui n'est ni flatté ni flatteur : « Il n'est aucun d'eux , dit-il, qui ne porte son carquois, son arc et ses flèches

* font., lib. III, eleg. ix.

* Il n'avait qu'une eau marécageuse mêlée à l'eau salée de la mer :

iEquoreo bibitur cum sale mixta palus. — Pont., II, eleg. vu, 74. ' Trist., lib. III , eleg. ii , 64.

* Ponl.j, lib. I, eleg. x.

' Pont., lib. I , eleg. viii.

trempées dans le venin de la vipère. Us ont la voix sauvage, les traits farouches, et sont l'image frappante de Mars. Ils ne coupent ni leur chevelure ni leur barbe, et leur main est toujours prompte a enfoncer le couteau meurtrier que tout barbare porte à sa ceinture... Ils sont plus sauvages et plus féroces que les loups. Ils n'ont pas de lois qu'ils craignent 5 chez eux tout cède à la force, et le droit plie et s'efface sous l'épée meurtrière '. » Voila dans quelle société tombait un poëte, qui comptait parmi ses amis les plus grands personnages de Rome , les plus distingués par la naissance et par l'esprit. Au delà , séparés seulement par le Danube , vivaient les Sarmates, les Besses, les Gètes, hordes pillardes et sanguinaires, vrais Cosaques de l'antiquité, qui ne se gênaient nullement pour faire des incursions sur le territoire tomitain. L'été était assez tranquille-, mais aussitôt que l'hiver avait glacé le Danube, sans souci du préteur et des postes romains, ils seprécipitaient, a rapides comme des oiseaux, » et enlevaient, bêtes et gens , tout ce qu'ils trouvaient dans la campagne -. Le seul moyen de les éviter , c'était de se tenir enfermé tout l'hiver entre les quatre murs de sa chambre , et cela paraissait bien monotone au pauvre poëte. Quelquefois même, ce n'étaient plus des pillards isolés, mais une peuplade entière qui venait se ruer contre les murs de Tomes. La sentinelle de son poste élevé donnait l'alarme ^ il fallait alors ceindre le casque , prendre l'épée et courir aux remparts, et notre poëte, qui dans sa jeunesse avait fait fi de si haut sur le métier de soldat , se battait dans

^ Trist., lib. V, eleg. vu.

* Trist.^ lib. III , eleg. x ; lib. V, eleg. viii.

sa vieillesse '. Ce qui l'épouvantait surtout, c'étaient les flèches empoisonnées que lançaient les barbares, et qui venaient tomber jusqu'au milieu des places et des rues de la ville. Afin de bien faire voir à ses amis de Rome que ce qu'il en disait n'était pas pour les apitoyer sur des périls imaginaires, un jour il envoya a l'un d'eux, Maxime, un carquois garni de ces terribles flèches : « C'est là, dit-il , les seules plumes en usage dans ce pays , les seuls livres, la seule muse qu'on y cultive -. »

Que faisait le poète pour essayer de remplir des journées si vides, qu'allongeaient encore ses insomnies? Ne pouvant ni rester oisif, ni s'enivrer, ni tirer de l'arc comme les Sarmates, il écrivait. Sa muse ne pouvait résister au besoin de faire des vers : il composait, puis brûlait ce qu'il venait d'écrire ; un peu de cendre, tel était le résultat de son travail ^^ mais qu'importe , la journée était passée. Ce pauvre Ovide était de ceux qui , selon Juvénal , ont vraiment mordu le laurier ^ il n'était pas seulement poète , il était métromane jusqu'à la moelle , et comme ce peintre qui ne pouvait passer un jour sans tracer quelque ligne, lui n'aurait pu rester vingt-quatre heures sans tracer quelques vers. Il s'en étonnait lui-même, il maudissait ce labeur inutile 5 mais, semblable au naufragé qui malgré ses promesses reprend , bientôt la rame, il revenait aussitôt honorer les déesses qu'il eût voulu n'avoir jamais connues K « Oui, s'écrie-t-il avec un véritable accent lyrique, j'ai la passion d'écrire,

^ Trist., lib. IV, eleg. i.

» Pont., lib. III , eleg. vm.

» Trist., lib. V, eleg. xii.

* ronl.j lib. I , eleg. v.

cette passion qui est la source de mes infortunes, et j'aime le trait qui m'a blessé. Peut-être cet amour passera-t-il pour une folie , mais cette folie n'est pas sans quelque avantage : elle dérobe mon âme à la continuelle contemplation de ses maux et lui fait oublier sa situation actuelle. De même qu'une bacchante perd le sentiment de sa blessure , lorsqu'on proie au délire elle pousse des hurlements sur les sommets de l'Edon , ainsi quand ma brûlante imagination s'exalte sous l'influence du Ihyrse sacré , cet enthousiasme m'élève au-dessus de toutes les disgrâces humaines : l'exil, ces rivages du Pont et de la Scythie , le ressentiment des dieux , tout s'efface devant lui , et comme si je m'étais abreuvé de l'eau soporifique du Léthé , je sens s'évanouir en moi le souvenir de mon adversité ^ »

Il écrivait donc pour se distraire , pour tuer le temps , comme on dit vulgairement ; il écrivait aussi pour raviver son souvenir dans la mémoire des amis qu'il conservait a Rome. Il savait combien vite les malheureux sont oubliés. D'abord , il n'osait nommer ses correspondants pour ne pas les compromettre 2-, puis avec le temps il s'enhardit, et mit résolument dans ses Politiques l'adresse des personnages , honneur dont quelques-uns se fussent volontiers passé. Pauvre Ovide 1 Autrefois , c'était a qui pourrait avoir un petit billet de sa main , à qui recevrait la première confidence de . ses naissantes poésies. Mais depuis que le vent de la foudre impériale l'avait touché , on affectait de ne plus le connaître , on reniait son amitié qui semblait périlleuse , on censurait ses vers que l'on trouvait peu corrects -, on lui conseillait de

^ Trist., lib. IV, eleg. i.

' TrisUj lib. IV, eleg. v ; Trist., lib. V, eleg. x.

garder le silence , si digne pour l'infortune , et surtout si peu compromettant pour les connaissances \ Ovide ne l'entendait pas ainsi : il voulait écrire, et il se croyait le droit de se plaindre sans cesse de maux qui étaient sans fin -.

Le correspondant le plus ordinaire et le plus vivement sollicité par lui , c'était sa femme. Ovide aimait-il sincèrement son épouse? en était-il sincèrement aimé? Telle est la question qui se présente encore une fois à nous. Plusieurs sont pour la négative, et j'avoue que leurs arguments ne sont pas sans valeur. Ovide était trop volage, disent-ils, pour se fixer, et sa femme elle-même trop bien avec Livie pour ne pas mettre dans son ménage plus de politique que d'amour. Pour moi, j'aimerais mieux croire qu'Ovide, sans être sincèrement épris d'abord, avait fini , les qualités de sa femme et surtout l'âge aidant, par faire un fort bon mari. Nous sommes ordinairement trop portés à considérer sous un aspect unique et définitif le caractère , comme la physionomie, comme le talent des hommes. Qui se représente Homère autrement que sous les traits d'un vieillard aveugle ? Pour les élégiaques , c'est l'illusion contraire : la postérité se les figure éternellement doués de cette jeunesse qu'ils ont si bien chantée. Mais non, les vers seuls, pour quelquesuns, sont restés toujours jeunes 5 quant aux auteurs, ils ont vieilli , et généralement, lorsqu'ils en ont eu le temps , ils se sont rangés , mariés et placés parmi les meilleurs pères de famille. Ce fut le cas pour Ovide : il aima, et comme il était aimable, il fut aimé. Nous avons lu plus haut les adieux déchirants que sa femme et lui se firent au moment de la

1 Trist., lib. V, eleg. i , 49-50.

* Pont., lib. III, eleg. ix.

séparation. Il faudrait être bien sceptique pour y voir une comédie jouée par l'un ou par l'autre. Dans les longs ennuis de l'exil , la nuit comme le jour, Ovide ne songe qu'a sa femme, il ne regrette qu'elle, son nom est le seul que ses lèvres prononcent. Le pauvre poëte avait failli maudire l'anniversaire de sa propre naissance, au retour du premier printemps qu'il passait dans l'exil \ Au contraire , il ne sait par quelle fête célébrer le jour natal de sa femme : il semble que son horizon, si triste d'ordinaire, s'éclaircisse alors d'un doux rayon de soleil. 11 se compare au fils de Laerte célébrant aux extrémités du monde la naissance de Pénélope-, il commande a sa langue de ne faire retentir que des paroles joyeuses^ il veut, revêtant cette robe blanche qu'il ne prend qu'une fois l'année, élever un autel de gazon et tresser des guirlandes de fleurs autour de son foyer brûlant : « Esclave, s'écrie-t-il , apporte l'encens qui s'exhale en vapeurs épaisses et le vin qui siffle répandu sur le brasier sacré ! Heureux anniversaire ! quoique je sois bien loin de Rome , je souhaite que tu m'apparaisses ici dans toute ta sérénité , et bien différent du jour qui m'a vu naître ^. »

Ce n'est pas le seul hommage qu'Ovide ait rendu à rattachement et a la fidélité de sa femme ^. Cependant, car le malheur, quand il se prolonge aussi longtemps , rend facilement soupçonneux , il semble qu'un jour le doute se soit glissé dans l'âme désolée de l'exilé. Il reproche a son épouse de supporter avec trop de patience l'infortune de son mari , et de ne pas faire assez pour le délivrer '•. Il lui rappelle que

» Trist.j, lib. III, eleg. xiii.

' Trist., lib. V, eleg. v.

• Trist. ^ lib. V, eleg. xiv.

* Pont., lib. III , eleg. i.

c'est a elle plus qu'à tout autre qu'incombe ce soin ^ il lui parle des éloges qu'il lui a donnés et de l'obligation que ces éloges lui imposent. La postérité voudra savoir jusqu'à quel point elle les a mérités. Cependant , comme s'il sentait tout ce que ces récriminations ont d'injuste et d'accablant pour sa femme, il essaye de les faire passer au moyen d'une comparaison : quelque braves que soient les soldats, on les excite par la trompette et la parole. Ce qu'il demande , au reste, n'est pas bien difficile : il ne s'agit pas de prendre la hache et le bouclier des amazones-, il ne faut qu'intercéder pour obtenir, non pas une grâce entière, mais la moitié d'unegràce.Safemme n'a besoin nidudévouementd'Alceste, ni de l'habileté de Pénélope : elle n'a qu'à prier l'épouse de César, belle comme Vénus , chaste comme Junon.

Voilà certes une épîlre bien mélangée, où l'on trouverait aisément de quoi justifier celte opinion qu'Ovide ne voyait guère en sa femme que le meilleur de ses avocats. Pourtant, si l'on songe à l'effet que devaient produire la solitude et les ennuis de l'exil sur une imagination vive et une âme un peu faible , on ne s'étonnera pas qu'un peu d'aigreur se soit glissée au bout de la plume, et qu'un peu de défiance ait parfois apparu, malgré toute l'affection qu'Ovide avait au fond. Car ce poète était aimant , on le sent à l'accent dont il parle de l'amitié dans les lettres qu'il adresse à Fabius Maximus, à Atticus, à Salanus, au W livre des Pontiques. 11 est heureux des moindres marques d'affection qu'on lui donne , d'un discours par exemple que M. Cotta lui envoie ' ^ il ne sait comment en exprimer sa reconnaissance, il en remplit ses vers et ses conversations même. Les Gètes et

' Pont., lib. 111, eleg. v.

les Sarmates connaissent le nom de ces amis si dévoués, et ce peuple de barbares est sensible à leur généreux attachement ' : ils le comparent eux-mêmes a l'amitié qui unissait Oresle a Pylade, dont le souvenir s'est conservé tout vivant encore dans ces contrées. Mais tous les amis d'Ovide ne sont pasdesPylades : quelques-uns l'ont abandonné sans pudeur, d'autres se sont refroidis par crainte, et rien n'attriste l'exilé autant que cette défection ou cette tiédeur. Les amis qui l'abandonnent, il les blâme sans colère^; les amis trop prudents , il les rassure avec une nuance d'ironie contre les appréhensions qu'ils pourraient concevoir en recevant ses vers 3. Quoique exilé , les enfants de sa muse jouissent encore du droit de cité : ils peuvent entrer a Rome, ils peuvent être accueillis et lus. Ne lit-on pas les écrits d'Antoine et de Brutus? Quelquefois même, il prend ces timides par leur faible : il leur représente que ces craintes exagérées sont la plus cruelle insulte pour le prince. Quelle idée se font-ils donc d'Auguste? Jupiter foudroie, Neptune submerge, Mars frappe au hasard coupables et innocents. Mais Auguste n'a jamais frappé que des coupables , et souvent même il pardonne après avoir sévi , ce que ne font pas les autres dieux \ Ovide avait de singulières idées en théologie j mais que voulez-vous? il lui fallait rassurer ses amis contre leurs scrupules, se défendre lui-même contre le désespoir, et tâcher enOn d'apaiser à force d'humilité le courroux du maître.

* Ponl., lib. III , eleg. ii.

* Pont., lib. IV, eleg. m.

' Pont., lib. I , eleg. i.

* Ponl., lib. III , eleg. vi.

Ces flatteries envers Auguste sont certainement une tache pour la mémoire d'Ovide. Passe encore de célébrer le triomphe de Tibère ' : l'orgueil national pouvait trouver sa place dans les éloges donnés au triomphateur 5 puis s'associer aux victoires de la patrie , c'est pour un exilé se sentir encore citoyen, c'est rentrer presque sur le sol natal. Mais baiser aussi humblement la verge qui vous fouette, voila ce qui révolterait même dans un esclave. « On pardonne , a dit Voltaire, de louer un peu trop un prince qui vous caresse, mais non pas de traiter de dieu un prince qui vous persécute. 11 eût mieux valu cent fois s'embarquer sur la mer Noire et se retirer en Perse par les Palus-Méolides, que de faire ses Tristes, de Ponto. Il eût appris le persan aussi aisément que le gète, et aurait pu du moins oublier le maître de Rome chez le maître d'Ecbatane^. » Il y avait une chose beaucoup plus simple encore, c'était de garder le silence. On souffre d'entendre ce malheureux poète mettre Auguste au-dessus de tous les dieux, dire de cet ancien triumvir que c'est un prince lent à punir , prompt à récompenser, qui gémit chaque fois qu'il est obligé d'user de rigueur, qui ne vainquit jamais qu'afm de pouvoir pardonner aux vaincus , qui ferma pour toujours les portes de la guerre civile, qui réprima les fautes plutôt par la crainte du châtiment que par le châtiment lui-même , et dont la main peu prodigue de vengeance ne lance qu'a regret la foudre \ Voila qui est bien humble ^ Ovide a trouvé le moyen de se prosterner encore plus bas. M. Cotta lui avait envoyé, sur sa demande sans

• Pont.j lib. II, eleg. i et 11.

• Vie d'Ovide.

• Pont., lib. I, eleg. 11.

doute, les bustes de J. César, d'Auguste et de Livie. Il ne sait comment le remercier de cette faveur : ce n'est plus de la flatterie, mais de la servilité poussée jusqu'à l'enthousiasme, jusqu'au lyrisme le plus débordant : « Ma tête, s'écrie-t-il s'adressant à ces images , ma tète se détachera de mon corps, mes yeux volontairement mutilés seront privés de la lumière, avant que vous me soyez ravies. 0 dieux, chers a tous les mortels , vous serez le port , l'autel de l'exilé. Si les armes des Gètes se lèvent sur moi menaçantes, je vous embrasserai ; vous serez mes aigles , vous serez le drapeau que je suivrai '. » Oh! pauvre Ovide! que vous eussiez mieux fait de décocher contre votre persécuteur une bonne épigramme , bien trempée dans ce venin dont les Sarmates empoisonnaient les flèches si redoutées par vous!

Et pourtant il s'est rencontré un commentateur pour louer l'élégance, le tour ingénieux et pathétique de cette épître^ : tout ce qu'il convient de dire pour expliquer, sinon justifler un tel oubli de soi-même, c'est que les soufl"rances de l'exil étaient intolérables , et que le malheureux banni ne pouvait oublier Rome. L'image de cette ville, où fortune, renommée , bonheur , tout lui avait souri jusqu'au moment fatal, revenait, comme un rêve importun, le tourmenter, l'obséder jour et nuit. Son corps est en Scythie, mais son âme est a Rome-, il se revoit au milieu de ces sociétés brillantes qu'il charmait par son esprit; il lit ses vers dans ces salles attentives où des mains bienveillantes l'applaudissaient si vivement ; il se promène sur le Forum , sous ces riches portiques où plus d'une fois lui a souri la beauté. Sextus

^ Pont.j lib. II , eleg. viii.

* Tanneguy-Lefebvre , liv. I , ép. 71 .

Pompée ' ou Grsecinus - sont-ils nommés consuls , il est parmi les amis qui vont en foule les féliciter. Gallion a-t-il perdu sa femme, Ovide se précipite, une élégie en main, pour le consoler ^ Son imagination amie des fêtes devance même les événements : apprend-il que Tibère est en Germanie, aussitôt il se représente son triomphe-, il aperçoit les hauts palais couronnés de guirlandes, il entend crépiter l'encens dans le feu , il voit les blanches victimes teignant la terre de leur sang. Puis, s'enivrant a plaisir de son illusion, il se mêle au long cortège des sénateurs et des chevaliers parmi lesquels il avait sa place-, il voit s'avancer les rois captifs, il écoute le récit de leurs exploits. Ces images représentent les lacs, les monts, les forts , les fleuves ensanglantés par des batailles. Voici le Pihin lui-même qui s'avance les cornes brisées , a peine couvert d'algues vertes ; derrière lui, la Germanie aux cheveux épars, tristement assise aux pieds de son vainqueur-, enfin, sur son char, César lui-môme tout resplendissant de pourpres Qu'on juge du désespoir, de l'abattement du malheureux exilé, quand, revenu de son ivresse, et l'œil encore ébloui de toutes les splendeurs qu'il venait de rêver, il se retrouvait entre les quatre murs de sa pauvie et froide cabane.

Il faut pourtant rendre aux Tomitains cette justice qu'ils faisaient tout leur possible pour alléger les charges de l'exil au poète devenu leur concitoyen. Tout d'abord, excités par un interprète ignorant ou perfide, ils avaient eu quelque

' Pont., lib. IV, eleg. iv.

* Pont., lib. IV, eleg. ix.

' Pont., lib. IV, eleg. ii.

* Trist., lib. IV, eleg. ii.

répulsion pour cet étranger qui ne trouvait qu'a maudire dans leur pays. Mais on avait fini par s'entendre : c'était du froid, des incursions qu'Ovide se plaignait, et non des habitants qu'il ne pourrait critiquer, « eût-il l'âme plus noire que la poix d'Illyrie. » En effet, les Tomi tains étaient si bons pour lui que les Péligniens mêmes, ses compatriotes, n'auraient pas été plus sensibles a ses malheurs : ils lui avaient , par une exception sans exemple, accordé l'immunité de tous les impôts; ils lui avaient même décerné une couronne en pleine assemblée publique. Aussi Ovide aimait-il beaucoup Tomes : il ne demandait aux dieux que deux petites choses, c'est qu'on pût y vivre en paix et qu'elle fût plus éloignée du pôle glacé*. En attendant cette double faveur, Ovide apprenait le gète et le sarraate : c'était pour se consoler d'oublier le latin -, Il fit même dans ses nouvelles études des progrès si rapides, qu'il put composer un poëme en langue gétique. Ovide rougit bien un peu en faisant cette confidence a l'un de ses amis, mais il se remet vite, car c'est Auguste qu'il a chanté : « Oui , dit-il , j'ai chanté les louanges de l'empereur, et sans doute le dieu m'a secondé dans celte tentative nouvelle; j'ai appris a mes hôtes que le corps d'Auguste, le père de la patrie, était mortel, mais que l'essence divine était retournée au ciel ^. » Tel était le Dieu inconnu dont Ovide apportait l'évangile chez les Tomitains. Enfin, comme il fallait absolument qu'il flattât,

^ Pont.j lib. IV, eleg. xiv.

» Trist., lib. V, eleg. xii , 57-58 :

Ipse mihi videor jam dedidicisse latine , Jam didici getice sarmaticeque loqui.

• Pont.j lib. V, eleg. xiii.

il écrivit un jour une belle épître, bien louangeuse, au iHs d'un petit roi de la Thrace , le jeune Cotys ^ Il le louait de son goût, de son talent même pour la poésie, et finissait par lui demander humblement sa protection.

Ovide , de flatterie en flatterie , tombant aux pieds d'un barbare, voila ce qu'était devenue, sous l'empire, la dignité romaine. Bien des écrivains ont essayé de peindre la corruption d'un pareil régime et son influence fatale sur les caractères ; mais nulle part on ne rencontre d'image plus fidèle, et partant plus accusatrice, que l'image dont notre poëte a crayonné sans le savoir les traits dans ses Tristes et ses Politiques. Pour qui sait lire, une élégie d'Ovide en apprend autant qu'une page de Tacite ou qu'une satire de Juvénal.

^ Pont., lib. II , eleg. ix.

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