CHAPITRE VI
Ovide satirique par imitation. — Une querelle alexandrine : Callimaque et Apollonius.
— L'Ibis, d'Ovide : controverses des commentateurs sur le personnage qu'a voulu désigner le poète; est-ce Hygin? est-ce Manilius? — Ce qu'il faut penser du poème en lui-même. — Les Fastes : ce que les Romains entendaient par ce mot. — Matière déjà traitée par l'érudition , tentée par la poésie. — . Ovide séduit par l'envie de faire sa cour, le plaisir de décrire et son goût assez vif pour les vieilles légendes.
— Discussions sur le nombre de lUrea laissés par le poète : Merkel et Jalin. — Première et seconde édition de l'ouvrage. — Ovide remplace le nom d'Auguste par celui de Germanicus : ses relations avec ce prince lettré. — Examen du poème : absence complète d'art dans le plan. — Le sujet était-il réellement ingrat ? — Ovide semble éviter les occasions d'être poète. — Ovide et Byron. — Ovide et Tite-Live. — Episodes charmants. — Jugement général. — Mort d'Ovide : ce qu'il faut penser du passage des Slartyrs , où Gliateaubriand conduit Eudore au tombeau du poète.
Malgré la commisération générale qu'inspirait l'infortune d'Ovide , il s'était rencontré quelque misérable assez vil pour le poursuivre de ses insultes, et peut-être de ses délations. C'est que le pauvre poëte, n'étant que relégué, conservait des biens qu'on eût voulu faire confisquer pour en avoir une partie. Ovide , une première fois , s'était contenté de menacer le personnage de son vers vengeur , s'il continuait ses attaques'. Les attaques continuèrent, et le poëte lança son trait. Mais il avait si peu l'humeur satirique, qu'il eut besoin d'emprunter d'un modèle le titre , le plan et bien des vers sans doute de sa pièce. Le bon Ovide ne pouvait être méchant que par imitation.
Autrefois, Callimaque, dont le doux myrte, selon l'expression de Méléagre, distillait un miel un peu acre 2, avait
^ Trist., lib. IV, eleg. ix.
• Anthol, grecq. .• Couronne deMéléagrCj 21-22.
composé contre un ennemi , un rival, une satire intitulée Ibis. Sur ce rival, sur ce titre bizarre, sur le poëme luimême, car on ne l'a plus, voici a peu près ce que l'on sait : Callimaque vivaitettenaitlehautbout de la poésie dans cette cour où les Ptolémées tâchaient de faire refleurir le génie grec en le mettant en serre chaude. D'une veine assez maigre, ce poëte aimait a renfermer les sujets antiques dans de petits cadres; il se tirait parfaitement d'un hymne, d'un dithyrambe; il allait même quelquefois jusqu'à la tragédie. Mais, en général , les longs ouvrages , comme à La Fontaine, lui faisaient peur : il appelait un grand livre un grand mal', et surtout il détestait les poèmes cycliques-. Aussi quand un de ses disciples , le jeune Apollonius, se permit de publier un poëme où la légende de Jason se déroulait majestueusement en cinq h six mille vers , Callimaque s'en fâcha, comme d'une offense personnelle; il écrivit une satire , et comme Apollonius, malgré le surnom de Rhodien qu'on lui donne aujourd'hui , était d'Alexandrie^, il intitula son œuvre Ibis , sobriquet sous lequel on désignait assez souvent les Egyptiens ■•. De cette œuvre, il ne reste que cinq ou six vers; encore n'est-on pas bien sûr de leur authenticité. Suidas, au mot Callimaque, se contente de dire que le style en est obscur a dessein, et nous apprenons de Clément d'Alexandrie que cette satire , ainsi qu'un autre ouvrage du même poëte intitulé les Causes (AiTia),
1 Athén., liv. III , ch. i.
* Callim., epîg. 33.
* D'après Suidas. Athénée, Deipnos., lib. VII, cap. xix, et Elien, Histoire des animaux j liv. XV, chap. xxni, le font naître à Naucralis.
* Dans les Oiseaux, d' Aristophane , l'Egyptien Lycurgue est appelé Ibis, 1296.
servait , avec les poésies d'Euphorion , V Alexandra de Lycophron, aux explications grammaticales dans les classes * . Si l'on en juge par ce dernier auteur, le jeune auditoire devait beaucoup s'intéresser.
Quoi qu'il en soit, c'est cet Ibis dont Ovide s'inspira; c'est là qu'il alla prendre quelques gouttes de ce fiel que la nature avait mêlé au miel de Callimaque. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, malgré l'obscurité que Suidas reproche au poëte grec, l'on sache assez bien l'histoire de cette querelle alexandrine, les causes de la jalousie, le nom du rival qui la fit naître; tandis que pour Ovide, dont nous possédons pourtant le poëme, on n'a que des conjectures. Quelques commentateurs- ont pensé qu'Ovide avait voulu désigner le grammairien Hygin , ancien affranchi d'Auguste et commis par ce prince a la direction de la bibliothèque Palatine, très-lié autrefois avec notre poëte, au rapport de Suétone^. Il l'aurait non-seulement abandonné dans son malheur , mais il eût cherché même à profiter de son crédit auprès de son ancien maître pour se faire adjuger les biens du proscrit. Les raisons sur lesquelles s'appuient les partisans de cette opinion , c'est qu'Ovide, parmi tant d'épîlrcs envoyées à ses nombreux amis de Rome, n'en a laissé aucune a l'adresse d'Hygin, malgré l'intimité qui les unissait; c'est qu'Hygin, quoique Espagnol, passait assez généralement pour Egyptien , parce que c'était d'Alexandrie que Jules César l'avait amené tout enfant, circonstance qui explique le surnom d'Ibis que lui donne le poëte; enfin,
"■ Stromai., 1,5.
» Excursiis in Ovidii Ibiii , auclore D. Salvagmo Boessio, 1633.
• De illust. gramm., cap. xx.
lo
c'est qu'Ovide lui souhaite de n'être jamais exaucé par le fils de Cérès, c'esl-a-dire Plutus . le dieu de la richesse', ce qui s'applique ou ne peut mieux a Hygin qui , dans sa vieillesse besoigneuse, fut obligé de recourir aux libéralités d'autrui -.
Toutes ces raisons sont loin d'être concluantes, et l'on conmprend qu'un récent éditeur d'Ovide n'ait pu s'en contenter. Selon Merkel, Hygin, loin de renier son ami, aurait au contraire donné tous ses soins a recueillir les œuvres de l'exilé^ c'est lui qui serait le custos et antistes doclorum virorum de l'épître xiv du lll'" livre des Tristes. Dans cette épître, Ovide se plaint qu'il n'a plus son compagnon d'études pour lui fournir le verbe, le nom, le renseignement géographique dont il a besoin :
Saepe aliquod verhum qurero nomenque locumquc Nec quisqiiam est a quo certior ipse queam.
Selon Merkel , ces vers ne peuvent désigner qu'un grammairien , c'est-à-dire Hygin , si lié avec notre poëte. H est vrai que Heinsius regarde ces deux vers comme l'œuvre d'un demi-savant, sciolus. Merkel , sans les déclarer précisément authentiques , prétend que cela ne fait rien ai l'affaire, parce que le demi-savant aura suivi dans son distique la tradition qui donne l'épitre comme adressée au grammairien Hygin. Je laisse, bien entendu, à Merkel ce qu'il y a de risqué dans une pareille argumentation^.
' Ibis, 421.
* SuÉT., loc. cit.
' Voir l'édition criti((ue des Tristes , par Merkel, au vers 43 de l'élég. XIV du liv. III.
D'après le même commentateur, le personnage caché sous le pseudonyme d'Ibis ne serait autre que Manilius , l'auteur des Astronomiques , d'origine africaine. Grand flatteur de Tibère , ce poêle , pour faire sa cour avec plus de succès, aurait poursuivi l'exilé qu'il savait détesté de son patron. Voila le fond de l'idée -, quant aux preuves, on nous permettra de renvoyer a la dissertation même que le docte commentateur a insérée dans son édition. L'argumentation est un peu longue , je dirai même un peu obscure , un peu subtile ^
Ce voile, si dilficile a percer, sous lequel Ovide a caché a dessein le nom de son ennemi , est une preuve de plus que notre poëte n'était pas né satirique. C'est pour ne pas immortaliser par ses vers un être aussi vil, disent quelques critiques -, non , disent les autres , c'est pour ne pas tomber sous le coup de cette loi des Xll Tables, qui punissait de mort l'auteur d'un libelle diffamatoire. Cela est peu probable , puisque aux derniers vers de la satire il promet de révéler le vrai nom du coupable dans un nouveau poëme , s'il continue a l'attaquer. La raison vraie , c'est qu'Ovide , sans aucune expérience du métier , ne connaissait pas la valeur du nom propre dans la satire : il ne savait pas ce qu'il y a de piquant il appeler un chat un chat et Rolet un fripon.
Dans cette diatribe de six cent quarante-deux vers , il y a certainement des traits énergiques, des tableaux heureux et bien imaginés, mais tout se gâte et se noie dans la plus stérile des abondances. Il est difficile de porter plus loin le
' Voir surtout les rapprochements que le commentateur signale entre certains passages de Manilius et les goûls littéraires de Tibère : Prolusio ad Ibin, pag. 402.
mauvais goût. Mais quelle merveilleuse souplesse pour exprimer a peu près quatre cents fois et sans se répéter ces idées toujours les mêmes de souffrance et de mort ! Quelle érudition! Quelle effroyable quantité de souvenirs! C'est chose vraiment extraordinaire qu'Ovide ait pu composer dans son exil, où il n'avait que très-peu de livres, s'il en avait, un pareil résumé , un mémento si complet de mythologie. Je ne vois chez les anciens que Cicéron qui ait ainsi rédigé un ouvrage savant , sans livres, sans notes : ce sont ses Topiques, dédiés au jurisconsulte Trébatius, qu'il écrivit, comme on sait, pendant un voyage a Rhegium.
Entin, l'on doit ajouter, comme dernier trait, qu'Ovide, une fois le premier moment de colère passé, n'eut pas même la malice de publier sa pièce, tout émoussée qu'en fût la pointe par le pseudonyme. Chateaubriand disait que la chaleur de ses opinions politiques n'avait jamais excédé la longueur de sa brochure. L'indignation de notre satirique s'éteignit de même au dernier vers avec la verve qui l'inspirait. Quand il posa la plume , le naturel, un instant mis dehors, était déjà rentré. Ovide était un de ces hommes doux, paisibles, nés, comme l'Antigone de Sophocle,
Pour s'unir à l'amour et non pas à la haine.
Ovide , partant pour l'exil , avait emporté avec lui le manuscrit d'un poëme qu'il avait sur le métier depuis quelques années. On sait qu'en 740 de Rome , l'ancien triumvir Lepidus mourait , laissant enfin sa charge de grand-pontife a son heureux rival : Auguste réunit alors le spirituel au temporel , et devint le chef unique de la religion . A ce titre , il fonda des temples , célébra des jeux , consulta
les livres sybiliins, modifia les fastes calendaires'. Ce fut pour les poètes une heureuse occasion de rajeunir , avec le fond, la forme des éloges qu'ils prodiguaient li l'empereur : la gloire militaire du vainqueur d'Antoine avait été chantée sur tous les modes ^ on avait vanté le restaurateur de la chose publique , le réformateur des mœurs ^ toutes les formules commençaient a s'user, et la poésie courtisanesque se sentait aux abois, quand la nouvelle dignité que le prince se décerna vint fort à propos le présenter h la verve de ses panégyristes sous une face nouvelle. Il est permis de croire que le mouvement religieux qui se fit sentir alors dans la poésie dut incliner Ovide au sujet qu'il choisit. Ovide, sans être précisément républicain , avait affiché dans ses premières poésies une grande indifférence pour le nouveau régime, et même une certaine hardiesse qui ne laisse pas de surprendre. Il avait osé vanter Gallus-, une des victimes des sanguinaires fureurs d'Auguste. C'était le Gallus dont Virgile plus âgé , c'est-a-dire plus prudent , avait remplacé l'éloge dans ses Géorgiques, par l'épisode d'Aristée. La poésie sans doute n'y perdait rien , mais l'histoire des amis fidèles n'y gagnait rien non plus. En mûrissant, Ovide sentit le besoin de se rapprocher du pouvoir -, sa troisième et dernière femme était l'amie de Livie. Pour avoir toute la famille et se faire, lui aussi, bien venir d'Auguste, il voulut flatter le prince dans ses tentatives de restauration nationale et religieuse. C'est alors sans doute que lui vint l'idée d'écrire les Fastes. Les Fastes étaient chez les anciens Romains les tables ou les livres du calendrier -, les jours s'y
• SuÉT., Octav.j chap, xxxi.
* Amor.j lib. III , eleg. ix , 67.
trouvaient distingués en fastes et néfastes : ceux pendant lesquels il était permis , fas, de vaquer aux affaires civiles , et ceux pendant lesquels cela était défendu , nefas. On y lisait également l'indication des jours de fêtes. En outre, il existait a Rome, sous le nom de Fastes, un registre de tous li's faits importants avec leurs dates, tenu par les pontifes et pouvant servir k expliquer a quelle occasion les fêles avaient été fondées : c'était une espèce de commentaire historique du calendrier'. L'ouvrage qu'Ovide songeait a composer était donc une sorte de poëme didactique sur les rites et les jours où la religion et l'histoire devaient tour a tour intervenir, le tout, bien entendu, pour la plus grande gloire d'Auguste , empereur et pontife.
Ce n'était pas la première fois que l'on écrivait sur un pareil sujet. Dès l'an de Rome 505, les consuls M. Junius Gracchanus et M. Fulvius Noiiilior s'étaient occupés de l'année romaine, le premier dans un livre particulier ou peut-être dans une histoire générale^, le second dans le tableau des Fastes qu'il avait suspendu aux murs du temple d'Hercule Musagète ^ il y a tout lieu de croire que T. Varron dut parler de l'année dans son livre des Antiquités romaines, puisque, d'après Aulu-Gelle^ et Macrobe'', un chapitre de cet ouvrage, le premier, roulait sur les jours, un autre sur les siècles : l'ordre logique demande un chapitre sur les années. On cite aussi comme auteurs de livres sur les
' Définition donnée par Lafaye dans son Dictionnaire des synonymes.
* Varron : De ling. lut., VI, xxxiii, 95; — Macrob., I , xni; — Censor., XX, 22.
* Macrob., 1,12.
* Noct. atl., III , 2.
* Macrob., 1,3.
Fastes, deux grammairiens, l'un Cornélius Labéon ', l'autre L. Cincius^, sur l'identité duquel on n'est pas parfaitement d'accord \ mais qui, selon toutes les probabilités , vivait avant T. Varron.
Après l'érudition, qui racontait d'une manière un peu sèche, la poésie avait essayé de rajeunir , par ses brillantes couleurs, ces anciennes et patriotiques légendes, auxquelles l'imagination d'une société vieillie aimait a se reporter. Virgile avait déjà conduit son héros sous le chaume royal du vieil Evandre, et le bon roi donnait a son hôte maintes explications sur les rites et les lieux sacres de la contrée \ Properce , que tentait la gloire de l'épopée, avait médité le plan d'un grand poëme archéologique, où il se proposait d'expliquer ex cathedra toutes les origines, les noms antiques des lieux vénérés , la consécration des jours , l'établissement des fêtes 5. Nous retrouvons comme des ébauches, des marbres tout taillés pour le grand monument, dans quelques pièces du IV livre, sur Verlumne, sur Jupiter Férétrien, sur la Rome rustique et belliqueuse des anciens temps, sur l'aventure de Tarpeia,et, ce que ne pouvait oublier le commensal de Mécène, sur la victoire d'Actium. Enfin le sujet avait été repris et méthodiquement traité par ce jeune Sabinus , que nous avons déjà rencontré cheminant sur le Parnasse a côté de notre poète. Mais l'ouvrage qu'il avait commencé avait été bientôt interrompu,
' Macrob., l, 16; — I, 18; III, 4.
* Macrob., 1,12.
' Voir Merkel : De obscuris Ovidii Fastorum , § 3.
* EnéiAc , liv. VIII.
* Lib. IV, eleg. i, 69 :
Sacra diesque canam et cognomina prisca locorum.
c'est Ovide lui-même qui nous l'apprend , par une mort prématurée ^
La gloire d'écrire un poëme sur les traditions religieuses et nationales de Rome était donc réservée au citoyen le plus indifférent, au plus frivole des auteurs, au poëte de VArl d'aimer. Voila, direz-vous, une vocation singulière-, et pourtant elle s'explique très-naturellement. Outre l'ambition qu'Ovide avait de faire sa cour en flattant le faible liturgique du nouveau pontife, il sentait en lui-même un surcroit de verve descriptive qui ne pouvait trouver son emploi même dans le grand poëme des Métamorphoses , auquel il travaillait alors. C'est, du reste, le propre d'Ovide de partager les travers de ses contemporains, de les exagérer même en se les appropriant, et d'en être, aux yeux de la postérité, la personnification la plus brillante, la plus aimable. On était spirituel, on était libertin au temps d'Ovide. Qui sut mettre plus d'esprit que ce poëte dans son libertinage ou plus de libertinage dans son esprit? On avait la passion , c'est trop peu dire, la fureur de la description : la chasse, les abeilles , les oiseaux, les venins de certains animaux , les plantes médicinales, l'astronomie, le jeu des osselets, la paume, le cerceau, la natation, les fards, l'étiquette des réceptions, la terre a poterie, tout avait été décrit, chanté, réduit en préceptes^. Ovide, non content de sacrifier a cette manie et de faire, comme un autre, son poëme didactique, en compose quatre : il écrit un Art d'aimer, un Remède d'amour, un traité sur les Cosmétiques,
» Pont., lib, IV, clog. xvi , 15:
Imperfectumque dierum Deseruit céleri morte Sabiims opus.
* Voir un passage fort curieux , Trist., lib. II , 447 el suiv.
un poënie sur la pêche ^ il traduit encore les Phénomènes d'Aratus -, il finit enfin par mettre en vers le calendrier.
Au reste, Ovide avait pour les vieilles fêtes un goût qui s'était révélé dès sa jeunesse. On trouve dans ses Amours une pièce sur un sujet qu'on était loin d'attendre en pareil voisinage'. H raconte une petite excursion qu'il était allé faire dans le pays de sa femme, chez les Falisques. Le voila par hasard tombé au milieu des préparatifs d'une fête en l'honneur de Junon. Un esprit léger, un mondain eût pris plaisir a suivre, pour s'en moquer, la solennité qui s'apprêtait; un dévot eût béni le ciel d'une rencontre si pieuse. Ovide, qui n'était pas un dévot, nous ne le savons que trop, mais qui, sous sa légèreté, cachait un esprit curieux, observe en poète, en amateur d'antiquités.
Puis, non content de bien regarder, il s'est enquis auprès de quelque vieux paysan ; il sait maintenant que toutes ces cérémonies sont d'origine argienne-, que c'est Halésus qui, fuyant Argos après le meurtre d'Agamemnon, est venu fonder dans ces pays une ville aux murailles élevées. Grâce a son imagination de poète, Ovide est devenu croyant un instant, et c'est très-sérieusement qu'il termine en priant la déesse de lui rendre ces mystères favorables-, absolument comme de nos jours tel poète naïf, épris du moyen âge, qui se signerait en voyant passer les Rogations.
Ainsi, l'envie défaire sa cour, le plaisir de décrire, un goût assez vif pour les vieilles légendes religieuses, voila, je crois, les principales raisons qui engagèrent Ovide k composer son poëme des Fastes. Nous ne possédons
' La xiii« du liv. III.
* Sint mihi , sint populo semper arnica suo.
aujourd'hui que les six premiers livres de cet ouvrage, qui en eut ou qui devait en avoir douze , car les savants sont loin d'être d'accord sur le nombre des livres rédigés par le poêle. J.-F. Gronove annonça un jour a N. Heinsius qu'il avait rencontre dans le Norique une ancienne édition d'Ovide, sur laquelle Conrad Celles, le restaurateur des lettres en Germanie, avait écrit de sa main que les six derniers livres des Fasles existaient chez un curé de village, près d'Ulm. Celles rapportait même les deux premiers vers du Vil" livre, tels que les donnait le prétendu manuscrit :
Tu quoque miitati causas et noiiiiua niensis , A te qui soquitur, maxime Ciesar, habes.
Mais Heinsius, loin d'accueillir cette nouvelle avec joie, ne vit \\\ (ju'une de ces supercheries qu'on aimait a se faire autrefois entre érudits, et il s'en tint a l'ancienne opinion , qui regarde le poëme comme inachevé '. 11 serait , en effet, bien singulier que Lactance et plusieurs autres auteurs, qui citent souvent les Fasses, n'eussent jamais tiré leurs citations que des six premiers livres, si l'ouvrage eût été complet. Malgré celte raison , généralement admise , un des plus récents et des meilleurs éditeurs d'Ovide, dont nous avons eu plusieurs fois l'occasion de parler, Merkel , prétend que les douze livres ont été rédigés ^ il est impossible, selon lui, d'expliquer autrement le vers de l'épitre a Auguste :
Sex ego fastoruQi scripsi totidcmque libellos-,
' Voir la Notice liUérnïre sur Ovide , rédigée par Fabriciiis et donnée dans l'édilion Lemaire, t. VOI.
* Voir, dans l'édition des TrisleSj par Merkel, la noie à ce vers, 549.
et il s'appuie, pour justifier son interprétation, sur un vers des Fastes, oîi une tournure analogue est employée par Ovide pour désigner le nombre douze '. Malheureusement pour cette opinion , Ovide a dit lui-même que son ouvrage avait été interrompu par son malheur :
Et tibi sacratum sors mea riipit opus-.
Merkel n'y voit qu'une interruption comme celle des 3Iétamor phases, c'est-a-dire seulement l'absence des derniers soins, du vernis suprême que l'artiste met a son œuvre , en la revoyant à loisir^. Un autre commentateur, Jahn , entend autrement, et malgré le profond dédain de Merkel pour cette manière d'expliquer le latin , j'avoue que je préfère l'interprétation de Jahn , qui , sans être aussi contraire au génie de la langue que le prétend son adversaire, a le mérite incontestable de s'accorder avec le fait et avec la tradition. D'après Jahn, /asfî aurait le sens de mois, et Ovide dirait qu'il a écrit l'histoire de six mois en un nombre égal de livres. Nous nous en tiendrons a cette opinion , qui, du reste, est généralement adoptée '.
Ovide avait naturellement dédié son poème h Auguste "^ Accablé par les ennuis de l'exil, on comprend qu'il n'ait pas eu le courage de se remettre aussitôt a son œuvre ; quand il y revint, Auguste n'était plus ; Tibère se souciait assez peu
^ C'est le vers 719 du Vl" liv. des Fastes :
Jam sex et totidem luces de mense supersunt.
* Trisl., lib. II, 561.
* De obsntris Fastorunij p. 256.
* Voir Lacroix, Recherches sur la religion des liomains^ d'après les Fasles, d'Ovide, p. 12. — Vit.Ovid.j, par J. Massoa , dans l'édition Lemaire, t. YIII, p. 200.
» Trist., lib. II, 551-52.
des flatteries adressées a son beau-père. Ovide songea donc à se chercher un autre patronage, et l'idée lui vint d'adresser son poëme à Germanicus. Mais il n'avait revu que le premier livre quand la mort vint l'interrompre dans ces retouches intéressées. Aussi est-ce avec raison que Merkel distingue deux moments dans la composition des Fastes , celui qui précède la disgrâce du poète et celui qui précède sa mort. I^es cin(j derniers livres sont a peu près dans l'état où ils se trouvaient quand Ovide partit pour l'exil. On n'y rencontre guère que quelques vers rapidement jetés par le poète, lorsque, par hasard, il relisait son œuvre chez les Tomitains. C'est un cri de douleur quand il songe combien sa chère Sulmone est loin de la Scythie '; c'est une réflexion mélancolique que lui inspire la retraite des joueurs de flûte, qui, molestés par une loi, s'étaient volontairement exilés à Tibur. « 11 y eut donc un temps où Tibur était un lieu d'exil! » s'écrie le malheureux banni-, comparant ce frais Tibur, si voluptueusement chanté par Horace, au climat rude, au pays sauvage où il était relégué. Dans le premier livre, au contraire, qui, du reste, est visiblement le plus parfait de tous, il y a des traces nombreuses d'une révision postérieurement et soigneusement exécutée. Outre les vers où il fait allusion aux souffrances de son exiP,aux coutumes
• Liv. IV, 81 :
Sulmonis gclidi , patrise, Germanice , noslrae, Me miserum scylhico quam procul illa solo est !
• Liv. VI , 665 :
Exsilium quodam tempore Tibur erai.
' Vers 483 :
Non raerili pœnam pateris , sed numinis iras. — 540:
Félix exsilium cui locus iile fuit.
des peuples barbares a travers lesquels il avait passé pour se rendre à Tomes', on y trouve relatés les principaux événements après 762, date de son départ, comme la dédicace du temple de la Concorde en 763^, le triomphe de Tibère sur les Germains après le désastre de Varus 3, le testament d'Auguste, les feintes hésitations de Tibère quand on lui offrit le pouvoir suprême '*, enfin les victoires de Germanicus sur les Germains et la pacification du monde '. Ainsi, au lieu d'Auguste, dont le nom devait naturellement remi)lir un poëme qui lui était consacré, l'on ne rencontre dans ce premier livre que Tibère et Germanicus , partout célébrés comme vivants , comme présents , tandis que d'Auguste il ne reste que le souvenir*^.
Ce n'était pas le premier appel que fît Ovide a la bienveillance de Germanicus. Il est très-probable que son talent poétique l'avait autrefois mis en rapport avec ce prince ami des lettres, et qui les cultivait lui-même avec succès. Aussi instruit qu'éloquent , on le vit plaider, même après avoir
* Vers 389 :
Exla canum vidi Triviae libare Sapseos, Et quicumque tuas accolit , Haeme , nives.
* Vers 540 :
Nunc benè prospicies laliam, Concordia, turbam : Nunc te sacratœ constituere maiius.
» Vers 647 :
Inde triumphatse libasti munera gentis.
* Vers 533 :
Inde nepos natusque dei , licet ipse recuset, Pondéra cœlesli mente paterua feret.
* Vers 285 :
Pax erat, et vestri , Germanice, causa triumphi. ' Voir Lacroix, ouvrage cité, Prolégom. — Merkel, De obscuris Fastorum .- cura prima et cura secunda, p. 256 et seq.
reçu les ornements du triomphe', et il laissa, nous dit Suétone-, entre autres monuments de ses études, des comédies grecques, qui ne sont point parvenues jusqu'à nous ; mais nous avons encore de lui une traduction des Phénomènes d'Aratus , et quelques fragments des Pronosiics du même auteur. On comprend qu'Ovide ait tenu h conserver dans l'exil des relations avec un prince qui savait apprécier le talent. Aussi , à la première nouvelle du triomphe sur les Germains, s'empresse-t-il de lui écrire pour le féliciter et lui promettre un poëme, si toutefois « il n'ahreuve pas de son sang la flèche d'un Scythe ^. » Le poëme écrit, Ovide le fait parvenir par l'entremise de Salanus '', le plus ancien ami du prince, le compagnon de ses études, celui qui lui donnait la réplique dans ses déclamations. Enfin, c'est à Germanicus que le malheureux exilé ne cesse en réalité d'adresser ses prières dans lés lettres qu'il envoie soit à son gendre Suillius, soit a son ami Carus, qui tous deux faisaient partie de la suite du prince , l'un comme son questeur, l'autre comme le précepteur de ses enfants ^. Sur ces entrefaites, Ovide apprend que Germanicus , chargé par un sénatus-consulle de la haute administration des provinces de l'Orient, s'achemine du côté du Bosphore*^. C'était au commencement de l'an 770. C'est alors sans doute qu'il se mit à revoir son poëme des Fastes, dans le dessein de l'offrir au prince qui venait si près de lui.
' Dio.N Cassius, LVI, 26.
» Califj., III.
' Pont.j lib. II , eleg. r.
* Pont., lib. II, eleg. v.
' Font., lib. IV, eleg. viii et xiii.
« SuET., Calig., I. — Tacit., Annal. , II, 43, 53, 54.
Il espérait que ce protecteur puissant, qui maniait la lyre comme lare d' Apollon, gagné par de tels hommages , aurait enfin pitié de ses maux et lui obtiendrait ce qu'il réclamait depuis si longtemps : un exil plus sûr, un climat plus doux. Mais la mort survint, qui réalisa les vœux du pauvre poêle bien mieux que n'eût pu le faire la prochaine victime des jalousies de Tibère et du poison de Pison.
Nous arrivons enfin au poëme lui-môme ; nous savons quel en était le sujet. L'auteur devait rapporter dans l'ordre imposé par le calendrier les fêtes, surtout celles qu'annonçait le crieur public, les anciennes dédicaces des temples, les événements historiques et les phénomènes astronomiques. On voit de suite la monotonie d'un plan semblable. Dans les Métamorphoses, nous avons admiré , tout en blâmant quelquefois , l'industrie merveilleuse avec laquelle le poëte avait su tisser la trame de son immense récit ^ l'art s'y fait sentir, mais il existe au moins, tandis que dans les Fastes on n'en saurait saisir la moindre trace. Ce n'est pas de l'art, en effet , mais un procédé des plus naïfs , un procédé qui nous ramène à l'enfance de la poésie. Le narrateur doit-il donner l'étymologie d'un nom , raconter l'origine d'une fête ^ il se fait exposer par une , deux ou trois divinités les opinions diverses transmises par la tradition. Le poëte dit un mot, la divinité parait; absolument comme dans nos contes de fées , le génie se montre au premier coup de baguette.
Ainsi, par exemple , au premier livre, l'auteur se demande comment il parlera de Janus a la double forme : « Dis-nous donc, s'écrie-t-il , pourquoi , seul des immortels, tu vois en même temps ce qui est devant toi et ce qui est derrière.
Tandis que , mes tablettes a la main , continue le poëte , je roulais ces questions dans mon esprit, une lumière éclatante se répandit dans ma demeure, et soudain je vis paraître devant moi le saint, le merveilleux , le double Janus ! Immobile de stupeur, je sentis mes cheveux se dresser d'épouvante ^ un froid subit glace mon cœur. Le dieu, tenant dans sa main droite un bâton , une clef dans sa gauche , m'apostrophe en ces termes : « Rassure-toi , chantre laborieux des jours, je vais répondre a tes demandes ^ prête une oreille attentive a mes paroles'. « — Et le dieu de raconter quelles sont ses fonctions et d'où lui viennent son nom et ses deux faces. Voilà un dieu bien complaisant. Ce n'est pas tout encore : Ovide lui adresse successivement sept questions, et Janus, sans se fâcher, sans dire comme le dieu de La Fontaine : Tes pourquoi ne finiront jamais , répond aussi docilement qu'un enfant qui récite son catéchisme.
Une autre fois, Ovide prie l'une des Muses- de venir l'éclairer sur différentes particularités de l'histoirodeCybèle. Aussitôt paraît Erato , qui répond, non plus a sept, mais a dix questions, et, sans pruderie aucune, n'hésite pas à raconter l'histoire, un peu scabreuse, du jeune Attis , aiin d'expliquer pourquoi les prêtres de Cybèle se mutilent aux fêtes de la déesse. Ainsi paraissent tour a tour, sans autre préparation qu'un appel assez bref, Mars, Minerve, Junon, Hébé, la Concorde et la courtisane Flora, Flora la Romaine, comme disait Villon , par souvenance peut-être du poëme des Fastes.
Mais lors même qu'Ovide parle en son propre nom, il
» Liv. 1 , 90.
» Liv. IV.
n'est guère plus heureux et ses transitions guère plus habiles. 11 veut expliquer pour la fête des Lupercales' trois choses : la nudité des prêtres , le nom de Lupercales et les coups de fouet qui se donnent aux femmes. Il emprunte ses raisons k plusieurs séries d'événements qu'il rattache péniblement entre eux , ou plutôt qu'il ne rattache pas du tout , car ces événements juxtaposés n'ont d'autre lien que le numéro d'ordre assigné par le poète. On conviendra que ce n'est pas ainsi que procède la poésie. Qu'un archéologue divise et subdivise dans un traité , on aurait tort de lui faire le moindre reproche , s'il a besoin de ces moyens techniques, de cette sobriété sèche pour démêler un sujet épineux. Mais le poète ne connaît point ces nécessités : libre dans ses choix, il ne doit prendre que des matières capables d'être traitées poétiquement, des matières qui recèlent en ellesmêmes ou qui puissent recevoir du génie de l'artiste l'unité
et l'harmonie.
Et quœ Desperat tractata nitescere posse , relinquit ^.
Cependant le sujet d'Ovide n'était point aussi ingrat qu'on pourrait lecroirea première vue. Lepoëtese trouvait à chaque instant en présence de la nature et de l'antiquité, et de ce contraste perpétuel entre son œuvre et son siècle , il pouvait faire jaillir de beaux vers pleins d'émotion. Malheureusement, quand il faudrait être sévère , Ovide n'est qu'ingénieux, et si par hasard il essaye de fustiger les vices de son temps, l'avarice, par exemple ^5 ou la gourmandise S il le fait légè-
» Liv. II.
* Art poét.
* Liv. I, 491.
* Liv. VI, 175.
rement; il badine comme Epicure, au lieu de gronder comme Calon. Il ressemble a Vénus, châtiant avec une poignée de roses les espiègleries de son fils Cupidon. C'était là pourtant, c'était dans les fières inspirations d'un patriotisme sévère et plein de regrets, qu'Ovide par l'unité de ton , l'unité d'impression , pouvait retrouver celte homogénéité qui manquait au sujet lui-même. Sous ces récits divers, on eût senti battre toujours le même cœur, et les épisodes, reliés entre eux par la continuité non interrompue d'une émotion vraiment patriotique, se fussent présentés aux lecteurs comme un ensemble vivant, une œuvre d'art accomplie, tandis que dans la réalité les Fastes d'Ovide ne sont guère autre chose qu'un calendrier spirituellement illustré.
On dirait même que l'auteur ait évité a dessein les occasions d'être sérieusement poète. Vient-il a parler de ces anciens déserts, où Rome devait plus tard étaler ses splendeurs', il est faible et mesquin, lorsque Virgile ^ et Properce lui-même^ sont si colorés, si pittoresques. Trouve-t-il , chemin faisant, l'occasion de faire l'éloge de l'astronomie \ il le commence, mais il ne tarde pas a s'arrêter vulgairement à quelque allusion mythologique. Et pour ces Lares, ces vieilles divinités mystérieuses . si riche et si poétique matière , il se contente de rechercher d'où vient leur nom de Prœstes et le chien représenté près d'eux ^ De même encore pour les superstitions populaires , comme cette croyance aux
' Liv. I.
» Enéide, VIII, 3U.